Lettres choisies de Mme de Sévigné - Madame de Sévigné - ebook

Lettres choisies de Mme de Sévigné ebook

Madame de Sévigné

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Extrait : "DE MADAME DE SEVIGNE AU COMTE DE BUSSY. A Paris, ce 25 novembre 1655. Vous faites bien l'entendu, M. le comte ; sous ombre que vous écrivez comme un petit Cicéron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer des gens : à la vérité, l'endroit que vous avez remarqué m'a fait rire de tout mon cœur ; (...)"

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EAN : 9782335007312

©Ligaran 2014

De Madame de Sévigné à Ménage

Paris, dimanche 12 janvier 1654.

Je suis agréablement surprise de votre souvenir, monsieur, il y a longtemps que vous aviez retranché les démonstrations de l’amitié que je suis persuadée que vous avez toujours pour moi. Je vous rends mille grâces, monsieur, de vouloir bien les remettre à leur place, et de me témoigner l’intérêt que vous prenez à mon retour et à ma santé. Mon grand voyage, dans une si rude saison, ne m’a point du tout fatiguée et ma santé est d’une perfection que je souhaiterais à la vôtre. J’irai vous en rendre compte, monsieur, et vous assurer qu’il y a des sortes d’amitié que l’absence et le temps ne finissent jamais.

La marquise de Sévigné.

Au Comte de Bussy

Paris, le 14 juillet 1655.

Voulez-vous toujours faire honte à vos parents ? Ne vous lasserez-vous jamais de faire parler de vous toutes les campagnes ? Pensez-vous que nous soyons bien aises d’entendre dire que M. de Turenne mande à la cour que vous n’avez rien fait qui vaille à Landrecies ? En vérité, c’est avec un grand chagrin que nous entendons dire ces choses-là ; et vous comprenez bien de quelle sorte je m’intéresse aux affronts que vous faites à notre maison. Mais je ne sais, mon cousin, pourquoi je m’amuse à plaisanter, car je n’en ai pas le loisir, et, si peu que j’aie à vous dire, je le devrais dire sérieusement. Je vous dis donc que je suis ravie du bonheur que vous avez eu à tout ce que vous avez entrepris. Je vous ai écrit une grande lettre de Livry, que je crains bien que vous n’ayez pas reçue ; j’aurais quelque regret qu’elle fût perdue, car elle me semblait assez badine.

Je me trouvais hier chez madame de Monglas qui avait reçu une de vos lettres, et madame de Gouville aussi : je croyais en avoir une chez moi ; mais je fus trompée dans mon attente, et je jugeai que vous n’aviez pas voulu confondre tant de rares merveilles. J’en suis bien aise, et je prétends avoir un de ces jours une voiture à part. Adieu, mon cousin, le gazetier parle de vous légèrement : bien des gens en ont été scandalisés, et moi plus que les autres ; car je prends plus d’intérêt que personne à tout ce qui vous touche. Ce n’est pas que je ne vous conseille de quitter Renaudot de ses éloges, pourvu que M. de Turenne et M. le cardinal soient toujours bien informés de vos actions.

Au Comte de Bussy

À Paris, ce 25 novembre 1655.

Vous faites bien l’entendu, monsieur le comte ! Sous ombre que vous écrivez comme un petit Cicéron, vous croyez qu’il vous est permis de vous moquer des gens : à la vérité, l’endroit que vous avez remarqué m’a fait rire de tout mon cœur ; mais je suis étonnée qu’il n’y eut que cet endroit de ridicule, car, de la manière dont je vous écrivis, c’est un miracle que vous ayez pu comprendre ce que je voulais vous dire, et je vois bien qu’en effet vous avez de l’esprit, ou que ma lettre est meilleure que je ne pensais : quoi qu’il en soit, je suis bien aise que vous ayez profité de l’avis que je vous donnais.

On m’a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver : comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu rustaudement, je voudrais qu’on vous l’accordât ; car on dit qu’il n’y a rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que j’ai pour votre fortune : ainsi, quoi qu’il puisse arriver, je serai contente. Si vous demeurez sur la frontière, l’amitié solide y trouvera son compte ; si vous revenez, l’amitié tendre sera satisfaite.

Adieu, mon cher cousin : mandez-moi s’il est vrai que vous vouliez passer l’hiver sur la frontière, et croyez bien que je suis la plus fidèle amie que vous ayez au monde.

À Ménage

23 juin 1668.

Votre souvenir m’a donné une joie sensible, et m’a réveillé tout l’agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m’ont fait souvenir de ma jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte d’un bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que j’ai senti, il me semble qu’on devrait pleurer : mais, sans examiner d’où peut venir ce sentiment, je veux m’attacher à celui que me donne la reconnaissance que j’ai de votre présent. Vous ne pouvez douter qu’il ne me soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son compte, et que j’y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l’honneur de vos vers, que j’eusse mieux mérité tout celui que vous me faites. Telle que j’ai été, et telle que je suis, je n’oublierai jamais votre véritable et solide amitié, et je serai toute ma vie la plus reconnaissante comme la plus ancienne de vos très humbles servantes.

La marquise de Sévigné.

Au Comte de Bussy-Rabutin

À Paris, ce 4 septembre 1668.

Levez-vous, comte ; je ne veux point vous tuer à terre, ou reprenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose comme elle s’est passée, c’est tout ce que je veux. Voilà un procédé assez honnête : vous ne me pouvez plus appeler injustement une petite brutale.

M. de Montausier vient d’être fait gouverneur de M. le Dauphin.

Je t’ai comblé de biens ; je t’en veux accabler.

Adieu, comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que vous êtes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le jour que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses compliments. L’opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu.

Au Comte de Bussy-Rabutin

À Paris, ce 4 décembre 1668.

N’avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie, et où je ne voulais pas vous tuer à terre ? J’attendais une réponse sur cette belle action ; vous n’y avez pas pensé ; vous vous êtes contenté de vous relever et de reprendre votre épée, comme je vous l’ordonnais. J’espère que ce ne sera pas pour vous en servir jamais contre moi.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie : c’est qu’enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume ; c’est M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté extraordinaire ; de sorte qu’étant plus riche qu’il n’a jamais été, et se trouvant d’ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par ses honnêtes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le marchandons point, comme on a accoutumé de faire : nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort content de notre alliance ; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l’archevêque d’Arles son oncle, son autre oncle l’évêque d’Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s’achèvera avant la fin de l’année. Comme je suis une dame assez régulière, je n’ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le public paraît content, c’est beaucoup ; car on est si sot, que c’est quasi sur cela qu’on se règle.

À M. de Grignan

À Paris, ce mercredi 6 août 1670.

Est-ce qu’en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du monde ? Peut-on être plus honnête, plus régulière ? Peut-on vous aimer plus tendrement ? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens ? Peut-on souhaiter plus passionnément d’être avec vous, et peut-on avoir plus d’attachement à tous ses devoirs ? Cela est assez ridicule que je dise tant de bien de ma fille ; mais c’est que j’admire sa conduite comme les autres, et d’autant plus que je la vois de plus près, et qu’à vous dire vrai, quelque bonne opinion que j’eusse d’elle sur les choses principales, je ne croyais point du tout qu’elle dût être exacte sur toutes les autres au point qu’elle l’est. Je vous assure que le monde aussi lui rend bien justice, et qu’elle ne perd aucune des louanges qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour ; c’est que le public n’est ni fou ni injuste : madame de Grignan doit être trop contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri, pour l’amour de vous et pour l’amour d’elle. Je ne vous dis aucune nouvelle ; ce serait aller sur les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu’on ne peut s’intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.

À M. de Coulanges

À Paris, ce lundi 15 décembre 1670.

Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n’est-il pas juste ; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon ? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame d’Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le donne en trois ; jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien, il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ! c’est madame de La Vallière. Point du tout, madame. C’est donc mademoiselle de Retz ? Point du tout : vous êtes bien provinciale. Ah ! vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous ; c’est mademoiselle Colbert. Encore moins. C’est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de… mademoiselle, devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d’Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d’Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi, Mademoiselle, destinée au trône, Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous. Adieu ; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.

À M. de Coulanges

À Paris, ce vendredi 19 décembre 1670.

Ce qui s’appelle tomber du haut des nues, c’est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries ; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée, comme je vous l’ai mandé. Le mardi se passa à parler, à s’étonner, à complimenter ; le mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre duchés : le premier, c’est le comté d’Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le premier rang ; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute la journée ; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault : tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut dressé ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui était hier, Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat, comme il l’avait dit ; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait tort à sa réputation ; en sorte qu’après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le roi leur déclara, devant M. le Prince, qu’il leur défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si grande chute. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives, et tout le jour elle a gardé son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c’est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans fin, sans cesse ; nous espérons que vous en ferez autant. E fra tanto vi bacio le mani.

À M. de Coulanges

À Paris, ce mercredi 24 décembre 1670.

Vous savez présentement l’histoire romanesque de Mademoiselle et de M. de Lauzun. C’est le juste sujet d’une tragédie dans toutes les règles du théâtre ; nous en disposions les actes et les scènes l’autre jour ; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c’était une pièce parfaite. Jamais il ne s’est vu de si grands changements en si peu de temps ; jamais vous n’avez vu une émotion si générale ; jamais vous n’avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection ; il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une douleur mêlée d’un profond respect, qui l’ont fait admirer de tout le monde. Ce qu’il a perdu est sans prix ; mais les bonnes grâces du roi, qu’il a conservées, sont sans prix aussi, et sa fortune ne paraît pas déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi ; elle a bien pleuré ; elle a recommencé aujourd’hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini Adieu.

À Madame de Grignan

À Paris, ce vendredi 6 février 1671.

Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre, je ne l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent de moi. Je m’en allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant ; il me semblait qu’on m’arrachait le cœur et l’âme ; et en effet, quelle rude séparation ! Je demandai la liberté d’être seule : on me mena dans la chambre de madame du Housset, on me fit du feu ; Agnès me regardait sans me parler ; c’était notre marché : j’y passai jusqu’à cinq heures sans cesser de sangloter ; toutes mes pensées me faisaient mourir. J’écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser de quel ton ; j’allai ensuite chez madame de La Fayette, qui redoubla mes douleurs par l’intérêt qu’elle y prit : elle était seule, et malade et triste de la mort d’une sœur religieuse ; elle était comme je la pouvais désirer. M. de La Rochefoucauld y vint ; on ne parla que de vous, de la raison que j’avais d’être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusine. Je vous réponds qu’elle sera bien relancée. D’Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de La Fayette ; mais, en entrant ici, bon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j’entrais toujours, hélas ! j’en trouvai les portes ouvertes ; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n’étais point avancée d’un pas pour le repos de mon esprit. L’après-dînée se passa avec madame de La Troche à l’Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j’achèverai celle-ci chez madame de Coulanges, où j’apprendrai des nouvelles ; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments, si je voulais.

À Madame de Grignan

À Paris, ce mercredi au soir, 11 février 1671.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent ; elle m’a été donnée par un fort honnête homme que j’ai questionné tant que j’ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fit rire, après m’avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original, cela s’appelle des traits dans le style de l’éloquence ; j’en ai donc ri, je vous l’avoue, et j’en serais honteuse, si, depuis huit jours, j’avais fait autre chose que de pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche qui amenait vos chevaux, je l’arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom ; il me le dit ; je lui dis en sanglotant : M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point ; et quand vous l’aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me dire de ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai assurément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le respect que j’avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ; le chocolat vous remettra : mais vous n’avez point de chocolatière, j’y ai pensé mille fois ; comment ferez-vous ? Hélas ! mon enfant, vous ne vous trompez point quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l’êtes de moi, quoique vous me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous m’écoutez, vous entendez que j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite à l’abbé Guêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n’ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes, c’est qu’ils veulent m’empêcher de penser à vous, et cela m’offense. Adieu, ma très aimable, continuez à m’écrire et à m’aimer ; pour moi, je suis tout entière à vous, j’ai des soins extrêmes de votre enfant. Je n’ai point de lettres de M. de Grignan, et je ne laisse pas de lui écrire.

À Madame de Grignan

À Paris, mercredi 18 février 1671.

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux : pour les miens, vous savez qu’ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, que, de la manière dont vous m’écrivez, il faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l’état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l’inclination naturelle que j’ai pour votre personne, la petite circonstance d’être persuadée que vous m’aimez, et jugez de l’excès de mes sentiments. Méchante ! pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors ? Vous avez peur que je ne meure de joie ; mais ne craignez-vous pas que je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire ? Je prends d’Hacqueville à témoin de l’état où il m’a vue autrefois : mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d’un bien sans lequel la vie m’est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, mais des vérités. Madame de Guénégaud m’a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjure d’en garder le fond ; mais plus de larmes, je vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu’à moi. Je suis présentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre à cinq heures tout comme une autre ; mais peu de chose me remet à mon premier état ; un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu’un qui me parle de vous ; voilà les écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J’ai vu Raymond chez la comtesse du Lude ; elle me chanta un nouveau récit du ballet ; mais si vous voulez qu’on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plais avec elle, parce qu’elle entre dans mes sentiments ; elle vous dit mille amitiés. Madame de La Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que j’ai pour vous ; elle est touchée de l’amitié que vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. J’ai vu cette pauvre madame Amelot ; elle pleure bien, je m’y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron et des Bourdaloue ; ils se surpassent à l’envi. Voilà bien de mes nouvelles ; j’ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vous vous serez trouvée à Lyon ; pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couché tous les jours ; vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m’avez donné envie de m’informer de la mascarade du mardi gras : j’ai su qu’un grand homme, plus grand de trois doigts qu’un autre avait fait faire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, et il se trouva par hasard qu’une dame qu’il ne connaît point du tout, à qu’il n’a jamais parlé, n’était point à l’assemblée ; du reste, il faut que je dise comme Voiture : personne n’est encore mort de votre absence, hormis moi. Ce n’est pas que le carnaval n’ait été d’une tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur : pour moi, j’ai cru que c’était à cause de vous ; mais ce n’est point assez pour une absence comme la vôtre. J’envoie pour cette fois cette lettre en Provence ; j’embrasse M. de Grignan, et je meurs d’envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j’ai reçu une lettre, j’en voudrais tout à l’heure une autre ; je ne respire que d’en recevoir.

Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency, et de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien, personne n’écrit mieux : ne quittez jamais le naturel, votre tour s’y est formé, et cela compose un style parfait. J’ai fait vos compliments à madame de La Fayette, et à M. de La Rochefoucauld, et à Langlade ; tout cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m’ont paru jolies ; j’en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c’est trop demander que le reste ! Eh bien ! par exemple, voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu’il m’ennuie de ne vous plus avoir : cette séparation me fait une douleur au cœur et à l’âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m’avez écrites sur le chemin : ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi ; rien n’est perdu avec moi ; vous m’avez écrit de partout : j’ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup d’amitié ; autrement on serait plus aise de se reposer et de se coucher. L’impatience que j’ai d’avoir encore de vos nouvelles et de Rouanne et de Lyon n’est pas médiocre ; je suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en comparaison de notre Loire, à laquelle vous avez tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d’une de vos anciennes amies ! Hélas ! de quoi ne me souviens-je point ? Les moindres choses me sont chères ; j’ai mille dragons. Quelle différence ! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir ; présentement j’ai beau chercher, je ne vous trouve plus ; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi qu’on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant ? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le chemin que je ferai pour l’aller chercher.

À Madame de Grignan

Vendredi 20 février 1671.

Je vous avoue que j’ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles : songez, ma chère fille, que je n’en ai point eu depuis la Palice ; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu’à Lyon, ni de votre route jusqu’en Provence ; je suis bien assurée qu’il me viendra des lettres ; je ne doute point que vous ne m’ayez écrit ; mais je les attends, et je ne les ai pas : il faut se consoler et s’amuser en vous écrivant. Vous saurez, ma petite, qu’avant-hier au soir, mercredi, après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d’ordinaire, je songeai à me coucher ; cela n’est pas très extraordinaire, mais ce qui l’est beaucoup, c’est qu’à trois heures après minuit j’entendis crier au voleur, au feu ; et ces cris si près de moi, si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu’on parlait de ma pauvre petite-fille ; je ne doutai point qu’elle ne fût brûlée : je me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m’empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui est le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je vis la maison de Guitaud tout en feu ; les flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaud, une clarté qui faisait horreur : c’étaient des cris, c’était une confusion, c’était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j’envoyai mes gens au secours : M. de Guitaud m’envoya une cassette de ce qu’il a de plus précieux ; je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres : j’y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l’ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite de Vauvineux qu’on portait tout endormie chez l’ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d’argent qu’on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler : pour moi, j’étais comme dans une île, mais j’avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et son frère donnaient de très bons conseils ; nous étions dans la consternation : le feu était si allumé qu’on n’osait en approcher, et l’on n’espérait la fin de cet embrasement qu’avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage ; sa femme s’attachait à lui, et le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et la crainte de blesser sa femme ; enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme, et qu’elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers ; il ne put approcher du lieu où ils étaient : enfin il revint à nous dans cette rue où j’avais fait asseoir sa femme : des capucins, pleins de charité et d’adresse, travaillèrent si bien qu’ils coupèrent le feu. On jeta de l’eau sur le reste de l’embrasement, et enfin le combat finit faute de combattants, c’est-à-dire après que le premier et le second étage de l’antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu’il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte ; car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux tableaux à M. Le Blanc, à qui est la maison ; il y avait aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un grand regret à des lettres ; je me suis imaginé que c’étaient des lettres de M. le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à madame de Guitaud ; je lui offris mon lit ; mais madame Guêton la mit dans le sien, parce qu’elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner ; nous envoyâmes quérir Boucher. Elle est donc chez cette pauvre madame Guêton ; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins, parce que j’ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m’allez demander comment le feu s’était mis à cette maison ; on n’en sait rien, il n’y en avait point dans l’appartement où il a pris : mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits n’aurait-on pas faits de l’état où nous étions tous ? Guitaud était nu en chemise avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre ; madame de Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre ; tous les valets, tous les voisins, en bonnets de nuit : l’ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la sérénissime. Je prie Deville de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout ; on ne saurait avoir trop de précaution pour éviter ce malheur. Je souhaite que l’eau vous ait été favorable ; en un mot, je vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu’il vous garantisse de tous les maux.

À Madame de Grignan

À Paris, mardi 3 mars 1671.