Les Parchemins de la tour - Nicole Verschoore - ebook

Les Parchemins de la tour ebook

Nicole Verschoore

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Opis

Autour d’Edmond Beaucarne, le XIXe siècle redevient un style de vie.Entraîné très jeune dans le tourbillon de la passion politique qui préparera la révolution et l’indépendance belges, Edmond Beaucarne découvre les hommes et leurs passions dans une confrontation qui attise sa pensée. La sagesse précoce ne le prépare cependant pas aux amours qui l’attendent. Un voyage à l’étranger en chaise de poste, un carnet intime rédigé dans la solitude, l’amitié platonique et les attraits ancillaires, la fonction publique, les amis de la capitale, la famille de nièces et de neveux toujours plus nombreuse… ne sont qu’étapes successives qui échelonnent le flot des jours et les questions qui surgissent.Où se situe-t-on dans l’évolution des goûts et des idées lorsque l’action vous sollicite sans jamais vous convaincre ?L’homme jeune de 1828, homme mûr en 1848, vieillard enfin lorsqu’il lâchera la plume, va-t-il recréer pour nous une subtilité d’ambiance devenue rare ? Une mentalité oubliée ? Dès sa genèse, le livre est européen. Il concerne le double héritage des Lumières et du passé chrétien. Edmond est de tous les pays — non pas uniquement belge. Son témoignage nous restitue notre identité…CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE - " (...) Nicole Verschoore est habile à capter une atmosphère familiale ou un esprit d'époque. Elle est indéniablement attachante quand elle parle des gens qui vivent, subissent ou évoluent au fil de cette Histoire qui est aussi la nôtre et faite des nôtres, plus individuelles mais porteuses d'une même mémoire." - Monique Verdussen, La Libre Belgique À PROPOS DE L'AUTEUR Nicole Verschoore, née à Gand en Belgique, est docteur en philosophie et lettres. Boursière du Fonds national belge de Recherche scientifique et assistante à l’université de Gand, journaliste, elle publie régulièrement dans la Revue générale et la revue électronique www.bon-a-tirer.com. Parlant six langues et amoureuse des grandes capitales européennes, elle se veut citoyenne du monde et passe le meilleur de son temps à revoir et à sauvegarder la vérité du vécu.EXTRAIT Je venais de lire ces mots lorsque le hasard d’une conférence de presse me plaça à la gauche d’un homme de haute taille qui m’avait paru extrêmement intéressé par le sort des bois et campagnes appartenant aux communes encore rurales autour de la capitale. La réunion se tenait au château de la Hulpe. Les débats touchant à leur fin, mon voisin ferma son dossier. Lorsque je découvris son nom sur la couverture, je ne pus retenir une exclamation de surprise. Evrard, comte de Limbourg Stirum ! Il me jeta un regard interrogateur. Je souris en essayant de me faire oublier, mais dans le brouhaha qui suivit, il m’interrogea. Je lui parlai de la préface de mon oncle Edmond Beaucarne, et d’une lettre que j’avais trouvée, adressée à l’historien Thierry de Limbourg.Mon interlocuteur se trompa de génération.— Votre oncle ?— Le grand-oncle de mon arrière-grand-mère, rectifiai-je.La méprise l’amusa. De fil en aiguille, nos propos s’enchaînèrent. Le buffet, le parc du château, le déclin d’un jour d’automne ne suffirent pas à rattraper le temps même enthousiasme. Et la même folie : nous avions tous les deux vécu plusieurs existences, en 1807, en 1830…

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À Miquette qui habite toujours la grande maison.

Edmond Beaucarne (1807-1895) a édité deux tomes de cartulaires de la commune d’Eename et de l’abbaye de Saint-Sauveur, détruite par les troupes françaises du général Dumouriez, lors de la première attaque de l’armée révolutionnaire en 1792. L’édition des archives est précédée par une Préface.

Extrait de la Préface à la Notice historique sur la commune d’Eename. 1e partie. Documents, Gand, Imprimerie de J. Vanderpoorten, rue de la Cuiller 18, 1893 :

Une lettre de Monsieur le comte Thierry de Limburg Stirum attira notre attention. Il ne pensait pas, nous écrivait-il, qu’une commune comme Eename put posséder des Droits et Coutumes qui présentaient autant d’intérêt. Nous remercions vivement le savant historien des renseignements qu’il a bien voulu nous envoyer concernant ce travail,

Edmond Beaucarne, le 12 octobre 1893.

PRÉLIMINAIRES

Je venais de lire ces mots lorsque le hasard d’une conférence de presse me plaça à la gauche d’un homme de haute taille qui m’avait paru extrêmement intéressé par le sort des bois et campagnes appartenant aux communes encore rurales autour de la capitale. La réunion se tenait au château de la Hulpe. Les débats touchant à leur fin, mon voisin ferma son dossier. Lorsque je découvris son nom sur la couverture, je ne pus retenir une exclamation de surprise. Evrard, comte de Limburg Stirum !

Il me jeta un regard interrogateur. Je souris en essayant de me faire oublier, mais dans le brouhaha qui suivit, il m’interrogea. Je lui parlai de la préface de mon oncle Edmond Beaucarne, et d’une lettre que j’avais trouvée, adressée à l’historien Thierry de Limbourg.

Mon interlocuteur se trompa de génération.

— Votre oncle ?

— Le grand-oncle de mon arrière-grand-mère, rectifiai-je.

La méprise l’amusa. De fil en aiguille, nos propos s’enchaînèrent. Le buffet, le parc du château, le déclin d’un jour d’automne ne suffirent pas à rattraper le temps de nos familles respectives. Nous partagions le même enthousiasme. Et la même folie : nous avions tous les deux vécu plusieurs existences, en 1807, en 1830…

— Et même avant, s’interrompit-il. Connaissez-vous la Chasse de Maximilien située ici même ?

Il m’envoya des écrits qui se rapportaient aux époques mouvementées que nous avions évoquées.

À part les deux tomes des cartulaires, de nombreuses notes sur la vie des moines, la notice biographique de 1847 qu’Edmond rédigea pour la Cour, je ne trouvai dans la succession de mon arrière-grand-père Arthur Buysse ni les Carnets politiques ni les Carnets intimes dont l’existence avait dûment été attestée par ma grand-mère. Les Carnets intimes ont dû être dépecés, par Edmond lui-même ou par Arthur. Je possède une très belle méditation d’Edmond à la mort de l’avant-dernier frère Beaucarne, le notaire orchidophile, et d’autres datant d’un âge que l’auteur appelait lui-même mathusalémien. Dans les papiers politiques d’Arthur Buysse, plusieurs feuillets visiblement déchirés d’un cahier démembré pourraient provenir des carnets politiques d’Edmond. Deux écritures se chevauchent. L’une d’elle est celle d’Arthur, l’autre se retrouve sur d’autres fragments, de nature intime. Ils sont d’Edmond, indubitablement. Ce sont des portraits d’amis et d’amies, des réflexions sur la solitude, l’amitié, l’amour et le sens de la vie.

Après la rencontre Limburg Stirum, j’occupai mes loisirs à rechercher la compagnie du grand-oncle disparu, si présent malgré tout. Je me régénérais dans son orbite, rejoignant un « chez moi » plus somptueux que le mien. Ses paroles se dégageaient de l’oubli, dans une clarté si essentielle qu’elles me touchaient au plus profond de moi. Je découvris un partage de la pensée comme je ne l’avais jamais connu. Et le partage de l’émotion, peut-être encore plus exceptionnel. À partir d’un certain moment, tout ce que je lisais d’Edmond, je le savais déjà. J’étais devenue Edmond Beaucarne, et lui, il me regardait vivre. Il était mon mentor, le compagnon de ma solitude de femme, et ensuite, l’âge aidant et les jours se succédant, le père qui me manquait, l’amant que je ne rencontrais pas, le chercheur à sa table de travail. Tous deux, lui et moi, étions sollicités ailleurs. Nous aurions eu besoin d’une vie encore plus longue pour accomplir ce que nous sentions devoir terminer.

Enfin, un jour, sous sa dictée, je complétai sa notice biographique de 1847, laissant courir sa plume.

Je récrivis son enfance, ses années d’études.

Je dus m’arrêter au sortir des études, un élément manquait. Je ne retrouvais pas le jeune adulte sous l’homme mûr que j’incarnais.

Le hasard voulut qu’à la même époque je quittai Bruxelles pour prendre la direction d’un hebdomadaire de langue française en Flandre.

— Vous suivez les traces de votre ancêtre, m’apprit un des plus vieux avocats du barreau de Gand, Jean Eeckhout, connu pour son étonnante mémoire et son érudition sans bornes. Me voyant muette, il poursuivit :

— Vous l’ignorez ? Edmond Beaucarne, âgé de vingt-deux ans, fut à Gand propriétaire et directeur du Catholique des Pays-Bas. Oui, sous Guillaume d’Orange, après Waterloo. Au début de l’année 1830, il passa quelque temps en prison et joua un rôle décisif dans la préparation de la révolution de 1830. Il y a moyen de reconstituer la révolution, jour après jour, à partir de ses écrits et de sa correspondance.

L’éminent juriste guida mes pas à la bibliothèque de l’université. Je pus reconstituer l’itinéraire resté dans les brumes de l’oubli. Je lus pour la première fois la pensée d’un Edmond jeune. Je suivis son départ de la vie politique, sa première solitude, son premier grand amour.

Un voyage à Vienne révéla son mystère, et la tour dont il ne reste plus de ruines, ressuscita.

À partir d’ici, Edmond reprend la plume.

CARNETS INTIMES 1747-1831

1.ENFANCE ET SOLITUDE

Dans les années quarante du XVIIIe siècle, mon grand-père Jacques Beaucarne avait été étudiant de l’université de Louvain. Il continua à voir ses amis lorsque, chargés de mandats dans la capitale, ils se réunissaient pour discuter de la réforme des institutions, inadaptées au droit des personnes. Contemporains exacts de Diderot, bourgeois et aristocrates gagnés par l’esprit du temps commençaient à répéter que les hommes, puissants ou modestes, étaient nés libres. Dans nos vertes collines, les voyageurs apportaient le vent frais des idées nouvelles. Ils semblaient s’occuper du gouvernement des villes, de l’industrie, du transport, et, ce qui rendait mon grand-père volubile, des machines.

La gestion des domaines ayant été familiale depuis la nuit des temps, sans véritable ingérence du gouvernement dans les pratiques quotidiennes, mon père, homme des Lumières et lui aussi ancien élève des jésuites, approuvait le gouvernement autrichien de Marie-Thérèse et de Joseph II. L’Église jugeait et condamnait les délits, les tribunaux ecclésiastiques n’avaient pas encore été remplacés par des tribunaux civils, mais dans nos archives les documents de son administration locale, ses registres de propriétaire terrien, ses titres, ses comptes et les coutumiers témoignent de son intérêt d’homme moderne pour le domaine, pour la production et pour les administrés.

Je suis né en 1807 dans la maison que notre ancêtre acheta à Eename soixante ans plus tôt. L’acte d’achat date du 28 juin 1747, la demeure fut restaurée en 1751. Ma mère mourut en couches, mon père avait alors cinquante-cinq ans. Il s’était marié fort tard avec une jeune fille de dix-huit ans parce qu’il était l’homme important de la région et que notre commune, Eename, avait beaucoup souffert de l’invasion des sans-culottes et d’une très mauvaise administration sous le Directoire et le Consulat.

La date de mon apparition me permet de dire que je suis né sous l’Empire. À l’école maternelle, nous ânonnions quelques vers sur l’illustre naissance du roi de Rome et je me rappelle mon émotion. Car dans l’image qu’a fixée ma mémoire, Marie-Louise s’accoudait sur les dentelles de l’impérial berceau, perdue dans la contemplation de son divin bébé. Je sentais vibrer sa tendresse et pleurais de bonheur.

Il n’y avait pas de femmes dans notre maison. Mon vieux père voûté, la face creusée par une maladie qu’il cachait, n’avait pour moi qu’un regard limpide qui semblait transformer son rictus de souffrance en un sourire de béatitude. Je détestais cette béatitude, car elle le rendait encore plus muet que d’habitude. En se taisant, il m’abandonnait.

La maison était fréquentée par un grand nombre d’hommes qui arrivaient en voiture. Je disparaissais, mais écoutais sous les portes. Il y en avait beaucoup et celle du corridor était particulièrement généreuse. Elle laissait au moins deux centimètres d’espace entre le carrelage et la matière solide. Quant aux silhouettes que je désirais voir, je les percevais par la porte vitrée, large de quatre battants dûment condamnés par des cotonnades froncées mais néanmoins transparentes. Ce mur de fenêtres séparait le bureau de papa de l’office, une pièce occupée uniquement par Jean-Baptiste-François-Ursulain, le secrétaire, majordome et chef des domestiques. Sa mission était d’écouter, de surveiller, de regarder et de bien comprendre, pour pouvoir rapporter à mon père ce que ce dernier aurait pu oublier. Il devait à tout moment être prêt à agir à bon escient.

Lorsque je me joignais à lui, il acquérait un « second », un « petit mousse ». Et bien qu’il n’y eût pas de grande navigation sur notre Escaut assagi et que la mer et le vaste port d’Anvers fussent hélas fort loin, je pouvais lui être utile, ne fût-ce que pour flatter sa vanité. Le fils du maître affectionnait sa compagnie.

J’entendis là des discussions fort animées sur le sort de nos « compatriotes ». La « raison d’État » n’excusait pas les « injustices ». Je me sentis renforcé dans mes convictions qu’il serait noble de m’engager. Je ne savais trop pour quelle cause. J’ignorais l’identité des personnes qui m’impressionnaient. J’appris inconsciemment qu’un orateur convainc, non par la valeur de son message, mais par son langage et la fermeté de ses propos.

Je passai ma jeunesse dans divers collèges. En vacances à Eename, j’avais l’impression que mon père se momifiait. Lorsqu’il apparaissait et s’asseyait péniblement, aidé par mon ami Jean-etc-Ursulain, et que l’immobilité absolue une fois de plus s’était emparée de mon père et des gens qui l’entouraient, je me préoccupais des bandelettes qui sans doute recouvraient sa peau sous les bas de soie fripés du genou aux chaussures, sous le pantalon de drap, le gilet de laine, la chemise de baptiste ou de fil d’Écosse, perdue dans un nuage compliqué de jabot et de cravate, épinglé avec soin par une main subalterne, en l’occurrence celle de Jean-etc-Ursulain, tout heureux de pouvoir réaliser quotidiennement l’œuvre d’art vestimentaire qu’était la toilette de mon père, mannequin exemplaire, aussi vénérable que bien intentionné. Comme le silence était pour mon géniteur l’unique et infaillible manière de respecter la liberté d’autrui, il en avait fait sa méthode personnelle pour traverser la vie et ses multiples fonctions. Qui le devinait sans paroles, l’aimait passionnément.

Enfant, je n’étais pas de ces privilégiés.

Peu avant sa mort, père renonça à la perruque.

— Par décence, m’expliqua Jean-etc-Ursulain, qui, lui, ne s’en était pas défait. La conserver ne sied pas à Monsieur votre père, m’enseigna-t-il. Ses idées le contraignent à adopter l’habit des gens nouveaux qui vont faire l’avenir.

Depuis pas mal de temps déjà, père ne ressemblait plus aux portraits que nous avions de lui à nos murs, sur lesquels sa perruque blanche était encore réellement blanche. À force d’observer les visages que me proposaient les tableaux, je connaissais mon père mieux à l’âge que j’avais moi-même qu’en tant que vieillard des années 1820. J’y observais également mon oncle Liévin.

Le frère de papa, Charles-Liévin Beaucarne, au lieu d’administrer nos terres et de devenir comme grand-père Jacques bourgmestre d’Eename, avait fait carrière à Gand, sous le Consulat et l’Empire. Il bénéficiait d’une auréole spéciale, non pas uniquement parce qu’il habitait Gand, chef-lieu du département de l’Escaut, mais parce qu’il avait assumé la charge de préfet ad interim lorsque Faipoult, Des Mousseaux et d’Houdetot s’absentaient, ce qui arrivait fréquemment. Le préfet de l’Empire, que de nos jours nous appellerions le Gouverneur de la province, portait sur ses épaules la responsabilité du département de l’Escaut infiniment plus étendu que la Flandre orientale d’aujourd’hui. En tant que préfet ad interim, notre petit oncle Charles avait acquis — du moins dans la famille — une certaine notoriété. Docteur en droit de l’université de Louvain, il avait commencé une carrière de juriste au greffe de la cour féodale de Saint-Bavon. Celle-ci abolie, il fut muté au tribunal civil de Gand et ce fut Bonaparte qui le nomma conseiller. De 1803 à 1807, oncle Charles fut membre du corps législatif de l’empereur, ce qui permit à mon père, quelques années plus tard, de rompre son silence d’étain pour me doter du commentaire suivant : que le Code Napoléon avait été rédigé par des juristes de l’ancien ordre, des gens de bonnes écoles qui avaient eu de bons maîtres. Le petit caporal avait eu le mérite — mais rien de plus ! — d’avoir compris qu’un bon travail méritait de servir la nation. Portalis était né en 1754, notre oncle Liévin également. Qu’on soit belge, français, autrichien ou hollandais, tout cela n’avait aucune importance. Il fallait travailler.

Je décidai de choisir une carrière publique et politique. Le climat de la ville procurait à ses habitants un air merveilleusement jeune. Indéniablement, avec son regard vif, le front inspiré et la bouche active pincée un instant dans un pli qui combinait le sérieux d’une pensée et la joie tout intérieure que son évidence venait de susciter, l’oncle Liévin semblait infiniment plus jeune que mon père. Devant un tableau de 1770 qui montrait les deux frères côte à côte, se ressemblant comme des jumeaux, je devais faire un effort considérable pour croire qu’il ne différaient que d’un an, mon père né en décembre 1752, Charles-Liévin au début de 1754. Comparant un à un leurs traits, j’essayais de deviner le changement qu’apportaient les circonstances à l’apparence. Tandis que mon père avait souffert à Eename, Charles-Liévin avait vécu parmi les hommes, et même s’il était resté célibataire et avait passé ses loisirs à étudier, il avait collaboré à une œuvre publique, pour le bien de tous. Il devait y avoir là un mystère, qui expliquerait en grande partie les textes de l’antiquité grecque et latine que nous lisions en classe, et la vénération de mes maîtres pour ce qu’ils appelaient les grands hommes.

Malgré mes ambitions, à mes heures perdues, je m’attardais devant le portrait de mère.

Née Bathilde Camberlin, issue de la même famille suisse dont descendent les Chamberlain anglais, je l’interrogeais. Elle était morte en couches. M’auraitelle aimé si elle avait vécu ?

Très jeune, j’appris à constater le gaspillage de la nature, car enfin, cette jeune femme aux joues rondes encore très enfantines avait reçu du peintre d’adorables rougeurs au haut des pommettes, et sa bouche toute menue avait suggéré à l’artiste la forme d’un cœur. Elle aurait dû vivre, ne fût-ce que pour moi. Je l’aurais chérie follement, et déjà alors, je réfléchissais à l’amour de mon père qui l’avait épousée alors qu’il avait quarante-quatre ans et qu’elle devait en avoir dix-huit. Avait-il été moins sec, moins sévère, plus indulgent et plus rieur ? Et ce peintre qui n’avait peint qu’elle, avait-il été jeune ? Avait-il adressé la parole à Maman ? Qu’avait-elle répondu ?

L’avantage des artistes, c’était de pouvoir s’approcher des vivants par leur art, et si j’avais compris au collège que les auteurs pouvaient tout dire, Sénèque à Néron et Fénelon à Louis XIV, le portrait de ma mère me faisait rêver d’une espèce de compréhension d’où l’inflexible exigence avait été bannie. Je n’avais aucune expérience personnelle de la tendresse innée, je n’avais eu ni grand-mère ni mère. Les récits de mon père sur les gens d’autrefois avaient évoqué des passions et des douceurs inconnues. Ma mère en avait-elle encore bénéficié ?

Seule l’attention de mes maîtres et de quelques condisciples m’avait appris qu’à part les préceptes et les principes, il existait toute une gamme de valeurs qui décidaient des sentiments, des émotions et des amitiés.

2.PREMIÈRE PASSION

Lorsque, trois ans après Waterloo, à la fin de l’été 1818 je fis mon entrée au collège que mon père et son frère Charles-Liévin avaient fréquenté dans les années soixante-dix du siècle révolu, aux yeux de mon géniteur les vénérables abbés chargés de mon éducation n’avaient apparemment rien changé à leurs méthodes et préceptes. Il se trompait.

Si, au moment même, on n’ignorait pas ses erreurs, on ne les commettrait pas.

Mes aînés, Louis-Maur, Urbain et Jean-Baptiste, avaient suivi les traces de leurs père et oncle dix ans avant moi. Mon ami Jean-Baptiste-François-Ursulain m’avait expliqué que deux de mes frères étaient à Louvain pour le Droit et Urbain à Gand à l’évêché. Je ne les voyais qu’à Nouvel-An. Ils n’avaient alors d’attention que pour notre père, qui n’avait cependant pas plus que moi l’air de les connaître. Le majordome m’apprit que mon frère Urbain était très pieux, que les abbés en feraient certainement un curé. Je ne posai pas de question. Un curé ? Le Droit ? Quelle différence ?

En ce qui concerne l’expédition d’Eename à Alost, le bonheur de mon père fut sans taches : il livra son dernier-né aux éducateurs de son choix, ému d’accomplir un geste prévu depuis des décennies. Je perçus pour la première fois depuis longtemps une vibration dans la main qui serra la mienne en guise d’adieu. Père avait tenu à se faire conduire à Alost, et au silence qui avait entouré les préparatifs de Jean-Baptiste-François-Ursulain, à la piété mystique qu’avaient acquis les gestes du serviteur lorsqu’il aida son maître à s’extirper de son fauteuil, lui mit son manteau de route, le hissa sur les marches et précautionneusement le fit asseoir sur la banquette de la voiture, j’avais compris que ce serait le dernier voyage de mon père, et que tous le savaient. En chemin, cet homme qui aurait dû m’être familier et proche ne fut pas plus loquace que d’habitude, et si je me rappelle ses leçons de choses et ses enseignements laconiques, toujours rigides mais, en même temps, rappelant d’anciens bonheurs faits de joies quotidiennes, fruits de bonne volonté, de courage et de patience…, le souvenir ne venait pas de lui que je n’avais jamais connu jeune, mais de Jean-Baptiste-François-Ursulain, qui, chaque fois que le silence pesant qui engourdissait notre demeure le prenait à la gorge, tout à coup s’apercevait de ma solitude et du délabrement sentimental dans lequel je vivais. Il entamait alors de longues histoires habitées par d’innombrables tantes, cousines, grands-mères et amis-visiteurs. Le fil conducteur du récit m’échappait totalement mais les personnages, dans leur ensemble, me firent entrevoir — et non sentir — une espèce d’existence dans laquelle mon père, tout en jouant un rôle prédominant, avait dû être sensible et bon. Ce qui expliquait l’attachement rétrospectif des vieux qui le servaient.

Entre Eename et Alost, les heures passées dans les coussins à côté de mon père n’ont dans ma mémoire laissé aucune trace sonore, il ne me reste que le déroulement du paysage. De notre arrivée, je garde la poignée d’adieu, et mon regard qui se leva vers le visage qui, je l’espérais, chercherait le mien. Je m’imagine que je vis trembler la peau de sa joue. Peut-être la tendit-il vers moi ? Était-ce l’habitude, alors, de donner un baiser à l’auteur de nos jours ? Qui me le dira ? Je ne revins à Eename qu’à sa mort.

Si j’ai pu le saluer, rigide et allongé, son aspect n’a pas dû différer de l’immobilité complète dans laquelle je l’entrevoyais de son vivant, car au fil des ans la vue de mon père en bière — si réellement elle a effleuré ma rétine — s’est confondue avec celle de tant d’autres gisants, souvent aimés de passions infiniment plus poignantes.

Poignantes ? Peut-on mesurer entre elles les passions ? Je sens déjà que je me trompe. Car du manque et de la désespérance de mon enfance, il me reste le désir ardent de l’amour inassouvi.

Mon entrée au collège se dessine comme n’importe quel jour de la longue série d’habitudes qui venaient de me happer. J’ai dit ailleurs que mes maîtres et mes condisciples eurent tôt fait de me faire découvrir qu’à part les préceptes et les principes chers à mon père, une multitude de valeurs décidaient des émotions et des amitiés. Mes condisciples furent les premiers êtres qui m’inspirèrent du sentiment. Peut-être de l’amour.

J’ai songé d’innombrables fois que l’amitié entre jeunes adultes qui ne connaissent ni les filles ni les femmes prouve combien il est difficile de ranger nos affections dans les catégories établies par la littérature et la tradition. Je fus fort étonné, et ravi ensuite, de n’être pas seul de mon espèce. Par magie, dès les premières heures, l’appendice négligeable que je représentais dans la maison de mon père s’était rangé dans un tout autre système, bien structuré et par cela même évident. J’y étais précédé et suivi de multiples appendices similaires qui par le fait même de leur nombre avaient perdu leur état d’appendice et figuraient, comme moi, au centre de la structure. Celle-ci était régie par un régime de majordomes, nos précepteurs, tous à peu près semblables, eux aussi bien rangés à leurs places respectives. Loin de ressembler au majordome de mon père, unique en son espèce et fièrement bienveillant à l’égard de l’accessoire inévitable que j’étais, les nouveaux gouverneurs, nos précepteurs, alliant l’autorité à un curieux charme de visiteur venu d’un autre monde, semblaient n’avoir d’intérêt que pour nous, dans la mesure toutefois où nous nous laisserions pénétrer par leur intention de nous rendre savants et respectueux de l’ordre qu’ils préconisaient.

Nous avions quelques maîtres remarquables, dont ma génération honore encore la mémoire. Bien vite, j’oubliai mon estime de gamin pour Jean-Baptiste-François-Ursulain, obnubilé que j’étais par une admiration toute nouvelle, beaucoup plus émotionnelle, voire passionnée, pour deux de mes maîtres qui par leur talent, par le message de leurs cours et par l’attention qu’ils portaient à mes travaux d’élève, éveillèrent en moi l’ardeur spirituelle de la curiosité et la fièvre de l’émotion. Ce feu couvait, il m’embrasa. Par la souffrance, j’en découvris le terrible pouvoir. Mon sentiment était fait de tendresse, comme devant le portrait de ma mère, et du besoin de plaire pour attirer encore plus près de moi la présence bien réelle et donc physique de celui dont l’esprit me subjuguait. Par deux fois, ce maître vénéré et désiré, en même temps, incarnait la douleur et le supplice. Car dès qu’il ne s’occupait pas de moi, j’étais torturé par le tourment du doute et de la jalousie. Par deux fois, je connus ainsi l’amour et l’épreuve du plus dramatique des espoirs, celui de l’espérance qui ignore son objet et par ce fait reste sans réponse.

La tolérance de 1770 n’existait plus trois ans après Waterloo. Mon père et mon oncle Charles-Liévin avaient fréquenté un collège pacifique. Les jésuites y formaient des esprits ouverts au progrès. À l’époque, le clergé libéral s’intéressait aux réformes. Dans nos provinces, certains hauts dignitaires ecclésiastiques fréquentaient même une loge maçonnique. Les Lumières, m’apprit-on un demi siècle plus tard, avaient été concrétisées par la révolution de Paris. Le désastre était évident. Quant au roi Guillaume que le Congrès de Vienne avait imposé aux Pays-Bas catholiques, ce mécréant était un homme nouveau, ses idées néfastes se propageraient, le désordre s’ensuivrait. Il fallait que l’Église reconquît le pouvoir. Les élèves devaient aider leurs maîtres à renverser le gouvernement hollandais.

On se rappellera qu’après Waterloo, la Sainte Alliance avait décidé du sort de nos provinces en les réunissant au Royaume des Pays-Bas, sous Guillaume d’Orange-Nassau. L’Autriche avait rejeté l’héritage des Habsbourg, jugeant trop ardue la tâche de nous gouverner à distance. La réaction de Rome ne s’était pas fait attendre : les Pays-Bas autrichiens étaient catholiques tandis que depuis des siècles les provinces du Nord s’étaient converties au protestantisme. En réunissant toutes les provinces sous une même couronne, le danger de contamination devenait grand. L’église organisa une campagne de diffamation qui envenima le pays. Nos collèges devinrent des foyers de politique anticonstitutionnelle.