Le voyage de mon fils au Congo - Ligaran - ebook

Le voyage de mon fils au Congo ebook

Ligaran

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Extrait : "Lorsque mon fils Jacques eut accompli le devoir militaire que la patrie impose aujourd'hui à tous ses enfants et lorsqu'il rentra dans sa famille, après avoir servi dans un régiment de dragons, il se trouva en face des difficultés politiques et sociales qui barrent, à notre époque, l'entrée de presque toutes les grandes carrières aux fils de l'ancienne aristocratie française."

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EAN : 9782335038514

©Ligaran 2015

Lorsque mon fils Jacques eut accompli le devoir militaire que la patrie impose aujourd’hui à tous ses enfants et lorsqu’il rentra dans sa famille, après avoir servi dans un régiment de dragons, il se trouva, en face des difficultés politiques et sociales qui barrent, à notre époque, l’entrée de presque toutes les grandes carrières aux fils de l’ancienne aristocratie française.

Mais la vie privée, avec son oisiveté et ses entraînements, ne pouvait suffire à ses goûts pour l’action.

L’oisiveté lui pesait. Il ne se résignait pas à mener une existence inutile, et, un jour, il me déclara qu’il voulait jouer un rôle, ici-bas, et continuer, sous une forme quelconque, les traditions de sa race, dont les représentants ont, tous, consacré leurs forces au service du pays.

Je n’avais pas le droit de m’opposer à un pareil dessein et, si je l’avais eu, je n’en aurais point fait usage, car, comme mon fils bienaimé, j’estimais que Dieu nous a mis ici-bas non pas pour nous, mais pour aider les autres. J’estimais aussi que l’égalité des droits peut parfaitement se concilier avec l’inégalité des devoirs, et que la France peut exiger davantage de ceux de ses fils qui portent un nom, auquel elle a fait plus d’une fois les honneurs de ses annales.

Il trouva donc auprès de moi acquiescement, appui et concours pour ses généreux projets.

La vieille Europe a commencé sur l’Afrique un travail de rapide dépècement qui suscite les plus nobles émulations. C’est à qui augmentera le domaine national ; c’est à qui percera et jalonnera une route nouvelle ; il voulut joindre ses efforts à ceux de ses vaillants devanciers auxquels se joignait l’attrait des rivalités internationales.

Jacques avait choisi l’itinéraire suivant : remonter le Congo jusqu’aux Stanley’s Falls et de là se lancer au travers des régions musulmanes, pour tracer un débouché sur l’Égypte où la France a des intérêts séculaires et où dorment les os de tant de nos soldats, aussi bien ceux des croisés qui suivirent saint Louis que ceux des vieilles bandes qui suivirent le jeune Bonaparte.

L’entreprise avait séduit déjà plusieurs explorateurs. La liaison diagonale entre le Congo et l’Égypte avait été essayée par l’Abyssinie. Elle avait échoué. Jacques espérait la réaliser, et, d’avance, nous nous étions donné rendez-vous au Caire.

Cette route avait été choisie, d’abord pour ne pas éveiller les soupçons des nations rivales intéressées à ce qu’un Français ne pût atteindre l’Égypte par le Sud, et aussi parce que le gouvernement ne paraissait pas disposé à prêter son concours à l’expédition.

Je me hâte d’ajouter que cette mauvaise volonté ne fut que passagère, et que le duc d’Uzès vit bientôt, ses efforts secondés par le gouvernement de sa patrie. Il eut l’appui national. Il en marqua sa reconnaissance en se dévouant corps et âme dans une expédition militaire et dans une campagne meurtrière qui, de l’avis des spécialistes africains, fui très utile et très heureuse, et que précisément le commandant Monteil a mission de continuer. Je saisis celle occasion d’en remercier qui de droit.

En même temps que tous les patriotes approuveront mon sacrifice, toutes les mères comprendront mes angoisses, sur lesquelles je crois inutile d’insister.

Je voulus du moins que rien ne manquât à l’enfant qui s’aventurait aussi loin. Toutes les précautions que commande la prudence furent prises. Tous les procédés d’armement, d’équipement qu’a enseignés l’expérience furent employés. Jacques emportait avec lui une cargaison suffisante pour satisfaire à tous les échanges et à tous les besoins de l’homme civilisé, des bagages où se trouvait non pas seulement l’indispensable, mais l’utile, mais encore l’agréable ; depuis une chaloupe démontable en acier qu’il appela la Duchesse Anne, jusqu’à des livres, des cigares et des instruments de musique. Il emportait trois mille livres sterling en or anglais.

Il emmenait cinquante tirailleurs algériens, libérés du service militaire, équipés militairement, commandés par des cadres d’élite, divisés en six escouades, plus une escouade d’ouvriers hors rang. Il avait enfin autour de lui un petit état-major de quatre Européens, et c’est à la tête de ces forces et de ces ressources qu’il s’embarqua, plein d’entrain, à Marseille, le 25 avril 1892.

Toutes ces jeunesses, toutes ces bonnes volontés, toutes ces précautions, tous ces soins devaient, hélas ! aboutir à un cercueil !

J’ai cru qu’il était de mon devoir d’apporter sur le tombeau de l’enfant disparu le livre qu’on va lire et dans lequel il parle lui-même, car ces pages ne contiennent que le résumé de ses lettres, de ses notes intimes auxquelles j’ai joint simplement quelques documents officiels ou privés qui les confirment.

Je n’ai rien changé. Je n’ai rien embelli. Je me suis contentée de masquer quelques noms et de supprimer quelques détails qui auraient pu être désagréables à certains de ses compagnons de voyage. Car la catastrophe finale rend toute récrimination inutile.

Le public, en possession de ces lignes, écrites, au jour le jour, sans apprêt, sans parti pris, sans intérêt personnel, portera tel jugement qu’il lui conviendra sur les hommes et les choses.

Il dira, je l’espère, que mon pauvre enfant a bien souffert, mais qu’il a fait ce qu’il a pu et que, comme l’a proclamé sur sa tombe le représentant du gouvernement il s’est montré un digne fils de la France.

DUCHESSE D’UZÈS

(Née MORTEMART).

Juin 1894.

Lettres de Jacques
IDépart

ESPÉRANCES.– LE DEVOIR DU SANG.– REPTILES.

À bord du Taygète, le 27 avril 1892.

MA CHÈRE MAMAN,

 

Eh bien ! nous voilà donc partis, et la fameuse expédition qui devait se tourner en queue de poisson commence sous de très heureux auspices. Jusqu’à présent la traversée est excellente et personne n’est malade, sauf un ou deux tirailleurs, qui ont eu un peu mal aux cheveux après le temps qu’ils ont passé à Marseille. Nous avons, tous, ôté très émus, au départ, moi surtout, et je vous assure que le premier quart d’heure a été un des plus désagréables que j’aie jamais passés. Mais maintenant l’espérance est revenue et je suis fermement décidé à marcher et surtout à réussir. Nous partons, tous, confiants dans le succès et enchantés d’avoir à faire quelque chose de beau, de grand, et qui peut être utile à la France et à l’Humanité !

Du jour où j’ai décidé de partir et où j’ai été convaincu que ce voyage était dans mon existence comme un but sérieux qui révolutionnerait ma vie tout entière ; du jour surtout où vous avez, si noblement compris le projet et m’avez donné les moyens de l’exécuter, je n’ai jamais varié et n’ai eu qu’une idée : celle de réussir. J’ai trouvé là un vrai moyen de prouver que je n’étais pas dégénéré et que je pouvais encore montrer que je suis vraiment le descendant d’une race où il n’y a que des hommes braves et dignes de leur nom, et dont vous avez encore vous-même relevé l’éclat, après la mort prématurée de mon pauvre père !

J’espère que tous les serpents qui parlent contre nous vont pouvoir se taire et ne plus dire que vous m’envoyez me faire tuer là-bas. On sait bien que, seul, j’ai voulu partir, et que vous n’avez fait que m’en procurer les moyens.

LE DÉPART.

Nous sommes très bien à bord. Il y a des prêtres qui nous diront, la messe, le dimanche. Le capitaine est charmant et fait ce qu’il peut pour nous être agréable. Je ne vous en écris pas plus long aujourd’hui et espère recevoir de vos nouvelles par le courrier d’Anvers.

Je vous ombrasse bien tendrement.

Votre fils qui vous aime beaucoup,

JACQUES.

IIEn mer

COLLABORATEURS.– DAKAR ET CONACRI.– BEHANZIN.

À bord du Taygète, le 10 mai 1892.

 

MA CHÈRE MAMAN,

 

Au moment où je vous écris, il fait une température un peu chaude et surtout très lourde et très orageuse. Cette nuit il a luit, paraît-il, un assez gros orage avec pluie, éclairs et tonnerre. Je dis : « paraît-il » parce que je n’ai absolument rien entendu. Jusqu’à présent, je me porte à merveille et ne souffre nullement de la chaleur, qui n’a d’ailleurs commencé à être violente qu’à partir du 7, c’est-à-dire après Dakar. Je m’entends très bien avec Julien et avec X…

Julien est vraiment remarquable, dès qu’on arrive dans un pays musulman. Outre l’ascendant énorme qu’il a su prendre sur les tirailleurs, je l’ai vu, l’autre jour, faire un essai de sa puissance morale sur des noirs. C’était à Conacri, chez les Soussous ; nous visitions leur village pendant le temps qu’a duré l’escale. Julien a découvert un négro qui parlait arabe – ce négro pourrait être considéré comme un sacristain ou au plus un vicaire – et au bout de quelques minutes, non seulement ce négro était convaincu, mais encore il avait fait accroire aux principaux du village que Julien était marabout et une sorte de prophète, descendant de Mahomet en droite ligne. Pour un peu, ils l’auraient pris comme grand prêtre. J’ai une grande confiance en lui et je suis persuadé que, grâce à lui, nous pourrons réussir bien des choses qui eussent été matériellement et moralement impraticables, sans le secours de ses talents.

Sliman, notre domestique noir, continue à faire mon bonheur et ferait surtout celui de Mathilde, si elle le voyait au milieu des négrillons.

De la traversée, je vous parlerai peu, car il n’y a pas grand-chose à en dire. Tantôt la mer est belle, et, Dieu merci, c’est le cas le plus fréquent ; tantôt nous avons peu de roulis et de tangage. Mais, depuis quelques jours, tout est calme, et nous pouvons manger sur le pont, où il fait beaucoup moins chaud, grâce à la brise de mer, qui se fait encore très suffisamment sentir. On a mis sur la dunette une tente qui la couvre complètement, et c’est là que nous passons presque toute la journée et une partie de la nuit.

LA JETÉE DE DAKAR.

Nous sommes descendus quatre fois depuis notre départ de Marseille : à Oran, à Las Palmas, à Dakar et à Conacri. Je ne vous parlerai pas des deux premières escales. Dakar est peu curieux, mais grandira probablement, au point de devenir la capitale du Sénégal, aux lieu et place de Saint-Louis, qui décroît, malgré le chemin de fer qui joint ces deux villes et qui parcourt la distance en une douzaine d’heures.

L’EXPÉDITION À BORD DU « TAYGÈTE »

Dakar, quoique construit dans le sable, sur une côte desséchée, deviendra un port utile pour la relâche de presque tous les bateaux desservant le sud du Brésil et la côte occidentale d’Afrique. La rade est assez bonne, et le commerce commence à prendre de l’importance. L’aspect en est cependant désolé, à cause du manque d’arbres et de verdure.

LES GANDINS DE CONACRI.

Toute différente est la ville où nous nous sommes arrêtés. Si c’est une ville, on peut dire qu’elle n’est encore qu’au biberon ; mais, grâce à sa disposition, elle peut servir d’entrepôt au commerce de toutes les rivières du Sud, et commence déjà – elle est fondée depuis cinq ans – à faire du tort à Sierra-Leone. Il n’y a encore que vingt à trente habitants blancs, mais pas mal de noirs, quelques-uns habillés à la dernière mode de Paris ; d’autres, au contraire, n’ayant pour vêtement que la ceinture traditionnelle.

Mais combien différente est la végétation de Conacri de celle de Dakar ! Autant Dakar est desséché, autant Conacri est vert et gai. Des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un tas d’arbres immenses et à végétation luxuriante dominent une sorte de broussaille verte et épaisse, que l’on défriche déjà avec rapidité pour créer des jardins où viennent toutes sortes de légumes. L’avantage de Conacri est d’être situé dans une île où la température est beaucoup plus douce – quoique encore très suffisamment chaude – et où le climat est assez sain, beaucoup plus que dans le reste du Sénégal.

Nous n’avons encore aucune nouvelle de France, sinon que le 1er mai (1892) s’est passé tranquillement. Mais nous espérons recevoir des lettres à Borna par le bateau qui a dû partir d’Anvers le 6 mai. Quand cette lettre vous parviendra, il y aura déjà quelque temps que nous serons arrivés. Dès que nous passerons à Kotonou (Dahomey), je vous enverrai les derniers renseignements. En attendant, voici un épisode qu’on nous a raconté, l’autre jour.

Le Stamboul – c’est le bateau de la Compagnie Fraissinet qui revient vers la France – passant en vue des côtes du Dahomey, aperçut… deux blancs, faits prisonniers par le roi Behanzin. Aussitôt le commandant fit stopper, fit tirer le canon à blanc, et envoya quelques hommes du bord, armés de fusils de chasse, qui mirent en fuite les gardes noirs et délivrèrent les doux blancs. (Si non cevero… ! ) Pourquoi n’envoie-t-on pas une bonne troupe ? En quinze jours ça serait fini, au lieu de traîner par petits paquets, ce qui coûtera beaucoup plus d’hommes, d’argent et de temps, et cela, de l’avis de tous les gens qui y sont actuellement.

LA VÉGÉTATION À CONACRI
IIIAu dahomey

RELACHE.– KOTONOU.– ANARCHIE COLONIALE. NOIRS ET REQUINS.– UNE RÉCLAME.

À bord du Taygète, en rade de Kotonou (Dahomey)

le 16 mai 1892.

Voilà trois jours que nous sommes en rade de Kotonou, perdant ici une grande partie de l’avance que nous avions prise, grâce au beau temps qui nous a favorisés jusqu’à ce jour. Il est vrai que nous avons eu deux ou trois jours de fortes chaleurs, et surtout d’orages. Hier, il a fait assez, frais, car nous sommes ici dans la saison des plaies et des orages. Il tombe presque tous les jours des averses énormes, et le ciel est constamment couvert. Julien a été assez, souffrant de la fièvre, augmentée du mal de mer. Il s’est guéri en buvant du champagne – du Clicquot naturellement – et maintenant il est tout à fait ragaillardi. Je suppose que le mal de mer est entré pour les trois quarts dans sa fièvre, car il n’est pas un marin bien brillant. Sauf cela, tout va bien et les autres personnages de l’expédition se portent à merveille, à commencer par moi.

Nous sommes descendus à terre avant-hier et nous avons admiré les fortifications de Kotonou, qui consistent en une palissade en bois et quelques fils de fer tendus pour arrêter les Dahoméens. D’après ce que j’ai entendu dire ici, les fameux Dahoméens sont beaucoup moins nombreux et beaucoup moins épouvantables qu’on ne veut bien le dire à Paris. Le roi Behanzin, ou plus exactement Pedasiné, peut tout au plus mettre sur pied quatre mille soldats qui sont bien disciplinés – surtout les Amazones – mais qui ne savent pas se servir des fusils à tir rapide dont ils sont pourvus. Le commerce ici est très important, et quoique le village de Kotonou ne soit guère composé que de sept ou huit maisons, dont un petit fort-caserne, le produit de la douane a dépassé, l’année dernière, un an après son établissement, la somme respectable de six cent mille francs. Le commerce consiste surtout en huile de palme. Il est entre les mains de deux maisons françaises qui font plusieurs millions d’affaires par an. Malheureusement, tous les Français qui sont ici tirent chacun de son côté, et, dès qu’il s’agit de se rendre service, montrent la plus grande mauvaise volonté qui soit possible.

Ce qui est terrible aux colonies, et surtout dans ces petits trous, c’est le manque absolu de direction unique. Quand il arrive des armes, des vivres, des campements, etc., c’est à qui ne les débarquera pas. Les civils déclarent que c’est l’ouvrage de la marine, la marine rejette tout sur la guerre, et la guerre les renvoie au diable. Or, comme ce dernier est un très mauvais agent de transports maritimes ou terrestres, les malheureux convois se détériorent, s’avarient, quand ils ne se perdent pas complètement. Et tout cela, parce que nul n’ose prendre la responsabilité, quand il n’est pas couvert par un supérieur. C’est une anarchie organisée, et c’est bien dommage, car si l’on veut des colonies, ce qui, je crois, est nécessaire et traditionnel en France, il faudrait au moins envoyer un monsieur à poigne qui concentrerait tous les pouvoirs dans chacune d’elles, de préférence un militaire, dans celles qui sont aussi peu soumises que le Dahomey.

Heureusement que le roi du Dahomey ignore un peu ce qui se passe ou a peur, malgré les lettres insolentes qu’il écrit ou fait écrire par son secrétaire, un Portugais. Sans cela, il eût très bien pu s’emparer de Porto-Novo, ville de trente mille habitants, soumise à la France, et nous rejeter à la côte. Mais il n’a pas osé, et maintenant il a une « frousse » carabinée, depuis qu’il a appris que les troupes arrivaient. On devrait, si on veut en finir, le pousser à bout et l’envoyer à tous les diables par une bonne petite colonne de deux à trois mille hommes. Ce serait fini une bonne fois pour toutes, et il n’y aurait pas à recommencer à tout bout de champ, comme ce sera nécessaire avec l’éternel et idiot système des petits paquets. Mais je rabâche un tas de choses dont les journaux ont déjà parlé maintes et maintes fois ; seulement, sur les lieux, on remarque beaucoup mieux tout cela, et ça frappe davantage.

Nous avons vu déjà des collections de négros, du plus beau noir ou bien tournant sur le chocolat. On les voit surtout arriver, pour décharger les bâtiments, à Grand-Bassam et à Kotonou. Ils sont une vingtaine dans les pirogues qui viennent chercher la marchandise. C’est, du reste, un métier fort dangereux, et ils sont obligés, pour venir de la terre au bateau, de traverser les lames qui se brisent et forment ce qu’on appelle une « barre ».

LE « TAYGÈTE » DEVANT KOTONOU.

Tout le long du golfe de Guinée, la lame est très violente et vient briser sur le sable en formant de vraies montagnes d’eau. Les pirogues, pour traverser et arriver du sable en pleine mer, sont poussées par les noirs qui, au moment où la pirogue flotte, et pendant l’intervalle relativement calme que laissent entre elles deux grosses lames, se mettent à ramer énergiquement avec leurs pagaies, de façon à arriver à cent ou cent cinquante mètres du bord, avant que la lame suivante ait brisé. Ils y réussissent presque toujours ; mais quelquefois arrive une lame à laquelle on ne s’attendait pas, qui vous chavire complètement, et vous n’avez d’autre ressource que de nager vers le rivage, pour recommencer et essayer de réussir. Certains jours même la barre est impraticable, parce que les vagues sont ; trop fortes.

Il y a aussi un léger inconvénient ; principalement à Kotonou ; ce sont des requins qui logent près du rivage ; quand, par malheur, ils aperçoivent une embarcation qui chavire, ils se précipitent et avalent une cuisse ou un bras noirs. Cela arrive malheureusement assez fréquemment ; aussi, à Kotonou, a-t-on eu l’heureuse idée de construire un warf, c’est-à-dire une jetée, construction très légère en fer, qui s’avance à deux cents mètres et permet de débarquer les passagers et les marchandises, sans courir les risques d’un déchet fort désagréable.

C’est par là que je suis descendu et que je suis allé visiter la belle plage de Kotonou, qui ne pourra devenir une ville d’eaux que dans terriblement longtemps.

Là-dessus, ma chère maman, je termine ma lettre, qui arrivera je ne sais pas trop quand, car il n’y aura pas de rencontres avec un autre bateau-courrier, et je la mettrai à la poste de Libreville, pour la direction de Saint-Thomas et la voie portugaise. Je vous en enverrai probablement une autre par le Taygète, quand il reviendra de Banane, et dame ! après, je crois que vous les recevrez plus difficilement, car le service postal ne doit pas être d’une régularité extraordinaire au Congo belge. Votre dépêche de Conacri m’a fait grand plaisir, mais elle a eu du retard, et je ne l’ai reçue qu’à Grand-Bassam, c’est-à-dire trois jours après.

 

17 mai. – J’ajoute à ma lettre une épître que j’ai, reçue à bord du Taygète, en rade de Kotonou, pour que vous la joigniez à la collection complète qui a été reçue à Marseille. On m’a donné aussi le numéro du Petit Journal du 25 avril, date de notre déport, où il y a une réclame étonnante pour les savons du Congo. Je la recopie pour vous, au cas où vous n’aurez pas l’occasion de la retrouver.

BONNE CHANCE !

Le jeune duc d’Uzès s’embarque pour l’Afrique ;
Il va, cet élégant et noble pionnier,
Aux sources du Congo que découvrit Vaissier
Demander le secret de son parfum magique
Que l’on célèbre en vers, dans l’Univers entier.

Je dois avouer que lorsqu’on m’a apporté le numéro, c’était, il y a quatre jours, en pleine mer, je me suis mis à rire pendant quelque temps, et il a procuré une douce hilarité à tous ceux qui l’ont vu. Je suis jusqu’à présent enchanté de ceux qui sont avec moi, et aujourd’hui tout le monde est à merveille.

Je vous embrasse tendrement.

JACQUES.

IVAu congo

À TERRE.– LES TIRAILLEURS.– MIZON ET DYBOWSKI.– À L’HÔTEL.

Banane, le 24 mai 1892.

Enfin nous voilà parvenus au terme de notre navigation et rendus sur le territoire de l’État belge ! Tout s’est très bien passé, pendant cette période de trente jours, et nous n’avons eu qu’à nous louer de tout le monde à bord. Les mécaniciens m’ont offert un couteau fait par eux dans une dent d’éléphant, et je leur ai payé à tous du champagne, le dernier jour. L’agent des postes qui était à bord et remplissait en même temps les fonctions de commissaire du gouvernement nous a photographiés, tous, à notre arrivée, et doit vous en porter des épreuves, aux Champs-Élysées. Je lui ai donné ma carte avec un mot pour vous, parce que je suis sûr que ça vous fera plaisir. En même temps, il vous donnera des nouvelles de notre voyage. C’est un homme très aimable et extrêmement bien élevé, qui nous a été à tous d’une grande ressource durant la traversée.

Les tirailleurs vont bien, sauf un que nous avons été obligés de renvoyer ; il était souffrant, et X… a jugé qu’il serait incapable de faire la roule, et que surtout, une fois partis, on aurait presque constamment été obligé de le porter. Le capitaine du Taygète s’est chargé de le rapatrier, sur les bons que X… lui a faits. Julien va très bien ; dès qu’il a touché terre, il s’est senti ragaillardi ; mais il ne veut plus entendre parler d’un bateau quelconque, et il dit qu’il fera le tour par la mer Noire plutôt que de recommencer une traversée.

 

25 mai 1892. – Je reprends ma lettre, interrompue, hier soir, par l’arrivée de plusieurs explorateurs connus, tels que Mizon et Dybowski qui reviennent de France ou y retournent. Le premier a fait un voyage superbe et a réussi pleinement dans son exploration. Il est parti des bouches du Niger et est arrivé aux bouches du Congo, après avoir décrit un immense demi-cercle dans les terres, coupant par derrière la route aux Allemands et aux Anglais. Dans presque tout le pays qu’il a parcouru, après s’être un peu enfoncé dans l’intérieur, il a trouvé des champs de blé, des vaches et une température douce ; surtout des nuits fraîches, puisque son thermomètre est descendu à trois et quatre degrés au-dessus de zéro et même une fois à zéro. L’autre, Dybowski, a été souffrant, et c’est pour cela qu’il revient ; mais il est allé retrouver les restes de la mission Crampel.

Je crois que nous resterons encore ici deux ou trois jours, parce que, dit-on, l’hôtel de Borna est très inférieur, et celui de Matadi encore plus. Nous ne sommes pas mal du tout ici, mais il n’y a absolument rien à faire, l’unique route du pays étant la plage, et les promenades peu variées. Il y fait heureusement assez frais, et dans ma chambre, je puis très bien supporter, la nuit, une couverture de laine, outre une « moustiquaire » très épaisse.

X… marche bien, et tout est en bon ordre jusqu’à présent. Nous attendons avec impatience l’Akassa qui arrive d’Anvers, et doit être ici le 29 ou le 30. Les moyens de communication ne sont pas rapides ; il n’y a pas encore ici de télégraphe, et j’ai dû faire envoyer ma dépêche d’arrivée par le Taygète, remontant à Libreville, dernier point du câble de la West African Company.

VÀ Boma

UN HÔTEL EN TÔLE.– UNE VILLE QUI SORT DE TERRE.– PETITS OISEAUX. CHEZ LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL.– L’ÉTAT LIBRE DU CONGO.

Boma-Congo, le 3 juin 1892.

D’étape en étape nous avançons doucement, sans que nous soyons cependant encore en route. Tout marche assez bien, mais avec une sage lenteur ; le caractère du noir ayant une préférence marquée pour l’indolence, et les blancs employés dans ce pays-ci se faisant rapidement à ce système du farniente, il est nécessaire de beaucoup se remuer pour mettre en route les trois cents charges que nous devons transporter à Léopoldville.

L’Akassa est arrivé à Banane le 31 mai au matin. Nous avons immédiatement fait embarquer nos hommes et sommes montés à bord.

Le soir du 31 mai, nous espérions arriver à Boma, mais la liait nous a pris en route, et nous avons été, à notre grand désespoir, obligés de stopper et de passer la nuit à bord, dans une installation un peu primitive. J’ai été réveillé, le matin, par un noir qui cirait des bottines, juste au-dessus de ma tête. Heureusement que je me suis réveillé à temps. Sans cela j’aurais été épouvanté et je me serais demandé si on ne m’avait pas pendant la nuit changé en noir. Ce matin-là (1er juin), nous arrivions à Boma et retrouvions X… que j’avais expédié en avant, pour faire le fourrier et préparer logement et vivres. J’ai fait continuer alors Julien sur Matadi et suis descendu à Boma, afin de rendre visite au gouverneur général de l’État indépendant du Congo. L’Akassa a donc emmené les autres vers Matadi, où ils ont dû arriver ce soir-là vers cinq heures et demie ou six heures et s’installer, puis commencer à expédier quelques colis sur Léopoldville, par caravanes de trente à quarante hommes. Lorsque je suis descendu du bateau, je me suis rendu directement au grand hôtel de Boma, vaste construction entièrement en tête, où des chambres nous avaient été préparées. L’hôtel paraît vraiment très beau, quand on pense que Boma existait seulement sur la carte, il y a huit ans. C’est un immense bâtiment en tête avec un assez grand nombre de chambres, construit sur pilotis, élevés de trois à quatre mètres – comme le sont presque toutes les constructions de ce pays-ci – et renfermant plusieurs grandes salles à manger et un café ! Tout autour, il y a deux cours qui renferment un tas d’animaux, tels que poules, chèvres, perroquets, singes, canards, etc.

PLAN DE L’HÔTEL DE BOMA.

Il y a quoi loger pas mal de monde, et les chambres sont très convenables. Des fenêtres de l’hôtel on aperçoit le Congo, dont la largeur en cet endroit est de quatre à cinq cents mètres, divisé par une île en deux bras. J’avais oublié de vous dire qu’en remontant le fleuve sur l’Akassa, nous avions regardé les rives qui sont très plates et boisées, et qu’on y rencontre de temps en temps quelques factoreries, principalement portugaises et hollandaises.

Boma-ville ! se divise en deux parties : la ville basse et la ville haute. La ville basse comprend l’hôtel, une demi-douzaine de petites maisons et des factoreries. Elle est située le long de la rive du Congo et est reliée à la ville haute par un petit chemin de fer Decauville, qui ne marche que trois ou quatre fois par jour. Dans la ville haute, qui se trouve sur un plateau un peu plus éloigné du Congo, s’élèvent les constructions du gouvernement, disséminées à une assez grande distance les unes des autres. Ce sont le palais du gouverneur, le sanatorium, la caserne, quelques maisons de fonctionnaires et l’église. Cette dernière est également construite en tête, et a dû être apportée, toute faite, de Belgique. Elle a une allure assez originale et, de loin, ressemble un peu à une petite église de province en France. Il y a quelques arbres aux alentours et le long des berges du Congo, mais le pays est beaucoup moins boisé que dans les bouches du Congo.

On voit beaucoup de petits oiseaux. Le plus commun est le colibri, qui remplace ici le moineau. Il y a aussi énormément de corbeaux, qui poussent le même cri que les corbeaux français. Ils ont également la même forme, mais autour du cou leur plumage est tout blanc ; on dirait qu’ils ont une sorte de collier. Leurs ailes sont un peu plus bleutées qu’en Europe. J’ai vu aussi quelques oiseaux-mouches et des collections de papillons à faire rêver tous les entomologistes et les collectionneurs. On en voit d’immenses et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le climat actuellement est assez tempéré, et, sauf deux ou trois heures de l’après-midi, pendant lesquelles il fait un peu chaud, tout le reste du temps, on peut se promener très agréablement. Les nuits sont surtout très fraîches, et je dors encore plus qu’à Bonnelles ou à Paris ! Nous sommes, il est vrai, dans la bonne saison qu’on appelle la saison sèche ou l’hiver, et le soleil ne se montre guère que pendant trois ou quatre heures, quand il daigne se montrer.

En arrivant, le 1er, je suis allé, dans l’« après-dîner », comme on dit ici, voir le gouverneur général. Il a été très poli, très aimable, et nous nous sommes donné mutuellement beaucoup d’eau bénite de cour, mais il n’a pas voulu m’autoriser à armer les hommes de l’escorte, avant d’arriver aux Falls ; je crois que nous causons aux bons Belges une peur épouvantable, et que surtout ils nous jalousent beaucoup, car ils n’ont aucun moyen de recruter des soldats, et toutes leurs troupes ne tiendraient pas un seul jour contre nos cinquante Arbis. Les soldats de l’État libre du Congo ne sont que des malheureux « gosses » noirs, pris un peu partout, vêtus de loques et dont l’unique occupation est de faire de gros travaux de terrassements et autres.

Le gouverneur, qui est un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être un peu plus, est venu, le lendemain, me rendre ma visite avec son officier d’ordonnance et a mis son yacht à ma disposition, pour remonter à Matadi. Je compte le faire, probablement d’ici trois ou quatre jours, et aller voir à Matadi les commencements du chemin de fer, entreprise qui doit être extrêmement intéressante, et dont les ingénieurs se mettent entièrement à ma disposition, pour me montrer la partie actuellement terminée, c’est-à-dire dix ou douze kilomètres sur lesquels la machine roule, et quatre ou cinq où la pose des rails s’effectuera d’ici à quelque temps.

Dès que Pottier aura fait quelques épreuves réussies, comme photographies, il vous les expédiera. Je ne sais trop quand elles arriveront, parce que les courriers ne sont pas très réguliers. Il y a des bateaux portugais directs qui ne mettent qu’une quinzaine de jours de Banane à Lisbonne, mais les autres bâtiments reviennent assez doucement et mettent bien près d’un mois, sinon plus. Cette lettre-ci partira, je crois, par l’Akassa et sera à Paris vers le milieu, de juillet. Vous serez probablement, vers cette époque, à Boursault, mais je préfère l’adresser à Paris, étant plus sûr ainsi qu’elle vous parvienne. Pour les lettres que vous nous adressez, il faut mettre en suscription, du moins à ce qu’on m’a dit ici, Stanley-Falls, viâ Matadi, État indépendant du Congo. Dans ce pays-ci on ne doit guère compter sur une grande régularité postale. Une recommandation : mettez vos lettres dans de fortes enveloppes, ou mieux, toutes en un seul paquet, mais bien ficelé, ou si ce sont des lettres, cachetez-les avec des crampons de fer, parce que la cire fond, et que les lettres qui sont simplement gommées s’ouvrent parfois avec une facilité extraordinaire.

Votre fils, à demi Africain !

VIEn marche

LES CHARGES.– À LA MESSE.

Borna, le 12 juin 1892.

Cette lettre-ci ne pourra pas contenir beaucoup de détails, car depuis que je TOUS ai écrit nous n’avons presque rien fait. Mais je pars demain matin pour Matadi ; car j’ai reçu un mot de Julien me disant que tout était prêt et que dans deux ou trois jours nous pourrions remonter vers Léopoldville. Nos charges sont toutes en route, et, malgré les lenteurs occasionnées par l’Akassa, qui a mis huit jours à débarquer tout à Matadi, ça marche assez bien. X… a, paraît-il, été un peu souffrant, mais il est rétabli. Sliman a eu la fièvre, mais il va bien. Moi, je me porte à merveille, mais je ne me fatigue pas et ne lais aucune imprudence. Nous serons probablement à Léopoldville vers les premiers jours de juillet.

Je profite de ce que l’Akassa part demain matin pour vous expédier ce mot, car je crois que vous en attendrez un autre pendant un mois au moins ; à mesure que nous allons remonter, les communications deviendront plus rares et surtout bien moins régulières qu’ici, où, de temps à autre, il y a des correspondances avec le paquebot portugais direct pour Lisbonne.

Le temps est toujours assez beau et la température très douce ; nous avons, ce matin (dimanche), assisté à la messe ici, à la cathédrale, qui est, comme je vous l’ai dit, une petite chapelle en tête. C’est probablement la dernière fois que nous l’entendons avant notre grande tournée. Peut-être pourtant aurons-nous une occasion à Brazzaville, où sont les Pères de la Mission française. La messe était servie par deux enfants de chœur, en rouge ; c’étaient deux petits noirs qui avaient, ma foi, très bonne tenue et auraient pu en remontrer aux enfants de chœur de Bonnelles.

VIIAu campement

MATADI.– LE « PRINCE BAUDOUIN ». – LE CHEMIN DE FER. UNE ANCIENNE CAPITALE.– LES PORTEURS.– LE CHÊNE DE STANLEY. MENU.– PHOTOGRAPHIES.

Au camp, devant Matadi, vallée Léopold, le 16 juin 1892.

Depuis que je vous ai écrit, nous avons définitivement quitté la vie d’hôtel, et nous sommes installés au camp, un peu au-delà de Matadi, à sept ou huit cents mètres. Nous ne sommes pas restés à Matadi même, parce que l’hôtel n’est pas installé, et que, du reste, l’endroit où est Matadi est très malsain.

Nous sommes campés à deux ou trois cents mètres du Congo, sur une colline assez élevée, soixante à quatre-vingts mètres, et dominons une partie du cours du Congo, jusqu’au « Chaudron d’enfer ». On appelle le « Chaudron d’enfer » un endroit où le Congo forme une sorte de lac, entouré de montagnes assez hautes qui se reflètent dans l’eau et lui donnent une teinte noire. Quand on y entre en bateau, par un bout, on ne voit pas la sortie et on se dirait dans un lac suisse.

Nous sommes partis de Boma, Pottier et moi, pour rejoindre les autres, le 13 à neuf heures du matin.

Nous nous sommes embarqués sur le petit steamer de l’État du Congo, le Prince Baudouin, et, après une heureuse traversée, agrémentée d’un excellent déjeuner, nous sommes arrivés à deux heures à Matadi. Le long de la route nous avons vu beaucoup de crocodiles et de singes. J’en ai tiré quelques-uns, mais d’un peu loin. Le capitaine du bateau a été plus adroit que nous, et il a démoli un singe blanc.

NOUS AVONS VU BEAUCOUP DE CROCODILES

À peine arrivé à Matadi, je suis allé voir le commandant du district, qui a été fort aimable et qui était même descendu pour nous recevoir, mais avec lequel j’avais fait chassé-croisé. Il est marié, et sa femme vit avec lui à Matadi et se porte à merveille. Du reste, on a remarqué que les femmes se portaient bien mieux dans ce pays-ci que les hommes, et pour une raison facile à comprendre : c’est qu’elles ne boivent pas comme les hommes, qui n’arrêtent pas ici du matin jusqu’au soir, sous un prétexte ou sous un autre.

LA GARE DE CHEMIN DE FER À MATADI.

De là, je me suis rendu au camp, qui, comme je vous le disais, est situé à la vallée de Léopold, non loin de Matadi. Matadi, qui n’a pris de l’importance que depuis le commencement du chemin de fer du Congo, comprend une centaine de maisons, dont les principales sont l’hôtel – pas encore ouvert – la gare, les ateliers du chemin de fer et quelques factoreries. Le chemin de fer, dont la voie est posée sur cinq kilomètres et dont on ouvrira l’an prochain une première section de cinquante kilomètres, part des bords du Congo à Matadi ; il a une voie unique à écartement d’un mètre (voie étroite) et suit les rives du Congo (la rive gauche) pendant cinq kilomètres ; il est placé au flanc de coteaux escarpés, avec des tournants extrêmement rapides, des pentes raides. De sorte qu’à certains moments la locomotive et les wagons du matériel qui y circulent actuellement ont l’air de vouloir aller taire une petite promenade au fond du Congo.

En arrivant à l’embouchure d’une petite rivière qu’on nomme le M’poso, le chemin de fer tourne à droite et s’enfonce dans les terres ; mais ce qui retarde un peu, c’est que la voie n’est pas encore placée au-delà du M’poso, où le pont est long à construire. Quand il sera terminé, il y aura vingt kilomètres sur lesquels la machine pourra circuler, car les nivellements sont faits. Les ponts sont tous en fer, et tous les travaux d’art sont construits le plus économiquement possible. C’est par la voie que nous sommes arrivés au camp, en la suivant pendant douze cents mètres. En arrivant, j’ai trouvé toutes les tentes dressées et tout bien arrangé ou en train.

NOTRE CAMP À MATADI.

Nous avons été obligés d’acheter deux tentes ici, parce que les anciennes étaient trop petites pour nous abriter tous et qu’il est presque impossible de s’installera deux dans chacune d’elles, étant donné surtout le nombre assez considérable de bagages qui nous suivent, j’ai trouvé toute monde en bonne santé. X… avait été un peu souffrant, mais il était complètement retapé à mon arrivée, et aujourd’hui l’état sanitaire ne laisse rien à désirer. J’ai trouvé seulement quelque bisbille entre Julien et X… ; mais, grâce à mon intervention, elle n’a pas tardé à se calmer, et tout est rentré dans l’ordre, du moins pour quelque temps.

L’énervement et la lassitude qu’on éprouve sous un tel climat ne sont point étrangers aux manifestations de susceptibilité et d’humeur dont on est témoin dans ces pays-ci, et elles ne doivent point étonner de la part de gens d’ailleurs froids et maîtres d’eux-mêmes dans toute autre contrée. Mais, au fond, tout va bien parmi nous, et je suis ravi de coucher sous la tente. Presque toutes les charges sont en route pour Léopoldville, et nous partirons nous-mêmes probablement lundi avec la dernière caravane qui comprendra soixante à quatre-vingts hommes. La route est difficile pendant les premiers jours, mais devient très commode dans la suite. Du reste, nous mettrons vingt-cinq jours à accomplir un trajet qui n’en demande généralement que dix-huit, et nous prendrons notre temps.

Hier, nous sommes allés à Vivi, première capitale du Congo que Stanley avait établie. Il n’y existe plus qu’une seule maison aujourd’hui, dans laquelle réside le chef de poste, chargé de la réception des caravanes et de leur départ. Il nous avait invités et nous a retenus à déjeuner. Nous avons fait un repas véritablement copieux, et arrosé de plusieurs vins généreux, car les Belges ne comprennent et ne pratiquent l’hospitalité écossaise qu’à l’aide de nombreuses libations. À l’encontre de la mode antique, ils les ingurgitent eux-mêmes et les font ingurgiter à leurs hôtes, au lieu de les répandre inutilement sur un sol toujours altéré.

Deux mots, en finissant, sur nos deux nouveaux compagnons. Y… est un peu jeune et un peu distrait, mais plein de bonne volonté et faisant un dur apprentissage. Pottier est très bon garçon, débrouillard. C’est le boute-en-train du campement ; il a fait quelques photographies qu’il développera ce soir, et, s’il est possible, je vous eh enverrai dans cette lettre.

(Sous la même enveloppe.)

Au camp, devant Matadi, vallée Léopold, lundi 20 juin 1892.

Cette lettre n’est que la continuation de sa camarade que j’expédie sous la même enveloppe. Nous ne partirons pour Léopoldville que samedi au plus tôt. Ce retard, assez considérable, provient de la difficulté que l’on a eue à se procurer des porteurs, et ensuite du nombre des colis qu’il a fallu refaire ou modifier, sans compter qu’on a dû en acheter de nouveaux, certaines choses ayant été oubliées, et pourtant indispensables, ce qui n’a rien d’étonnant dans un pareil déménagement.

DINER SOUS LE CHÊNE DE STANLEY.

Il y a aussi deux caisses qui sont restées à Anvers, mais qui nous rejoindront probablement aux Falls. Nous avons été assez souvent invités à déjeuner, entre autres à Vivi, et je joins à ma lettre une photographie de Pottier, nous représentant dînant sous le chêne de Stanley, ainsi nommé parce que ledit Stanley y donnait audience aux chefs noirs. Ledit chêne est d’ailleurs un baobab.

Les personnes de la photographie sont, en partant de la gauche : 1° un domestique noir ; 2° M. D…, sous-commissaire du district correspondant de Vivi, notre amphitryon ; 3° moi ; 4° un Belge quelconque ; 5° Julien ; 6° un agent très aimable de la Société anonyme belge.

Nous avons été obligés de rendre un déjeuner, que nous avons offert au camp, et dont voici le menu. Vous pourrez juger en le lisant que nous ne sommes pas malheureux du tout. Et vous en serez d’autant plus convaincue que personne, à l’heure actuelle, n’est malade, et que la température ne dépasse presque jamais trente degrés le jour, pour descendre la nuit à vingt degrés ou un peu au-dessous.

Voici ce menu :

MENU

Potage julienne.

HORS-D’ŒUVRE.

Pâtés de foie gras, mortadelle.

ENTRÉES.

Bifteck aux pommes frites.

Carottes à l’anglaise.

RÔT.

Poulet rôti au jus.

Asperges de Belgique.

Dessert et café,

VINS.

Vin du Rhin Liebfraumilch, Saint-Estèphe 1878,

Champagne veuve Clicquot.

C’est tout à fait remarquable, et vous ne croirez certainement pas qu’on puisse faire d’aussi beaux festins sur les « prés fleuris » qu’arrose le Congo. J’ai fait devant ma tente une plantation de palmiers qui est d’un effet réussi. Pottier doit la photographier aujourd’hui ; si l’épreuve est parfaite, je la joindrai à ma lettre. Nous espérons recevoir des nouvelles de vous dans quelques jours, ou au moins à Léopoldville, car le bateau qui est parti le 6 juin arrivera probablement à Matadi le 2 juillet, et la malle sera de suite expédiée sur Léopoldville, où elle arrivera avant nous, car nous comptons mettre vingt-cinq jours, comme je vous l’ai déjà dit, pour monter ; étant données les difficultés de la première mise en marche, ce ne sera pas trop.

Le tassement est long à faire ; il faut un certain temps pour que chacun se convainque bien que telles et telles fonctions lui sont attribuées, et qu’il doit les remplir avec diligence et rapidité. Mais ça va déjà beaucoup mieux que les premiers jours, et je compte maintenant, si nous partons le 27 juin d’ici, arriver le 22 ou le 23 juillet à Léopoldville ou Kinchassa ; en repartir vers le 1er août, pour être vers le 1er septembre aux Falls, où nous resterons ; mais il est impossible de le dire exactement, car on ne peut se faire une idée que lorsqu’on y est, et à distance on se trompe très étrangement.

CHEMIN DE FER DU CONGO.

Il y a eu deux tirailleurs assez gravement malades, dont un des sergents ; mais ce sont plutôt des accidents que la maladie du pays ; ils ont tous eu plus ou moins la fièvre, mais ça ne dure pas longtemps, deux ou trois jours, au grand maximum. Maintenant l’état sanitaire est excellent. Je vous parle beaucoup de cela, car je suis sûr que tous ces détails vous intéressent, et puis c’est ici notre sujet habituel de conversation.

On a rapporté du haut Kassaï (affluent du Congo) un agent de la Société anonyme belge qui avait ou le corps traversé par une flèche, laquelle est passée à quelques centimètres du cœur. Il était transpercé de part en part, et cependant il va mieux maintenant, et, sauf complications, on espère le voir rétabli dans un petit nombre de jours.

LA TENTE DU DUC D’UZÈS À MATADI.

J’ai interrompu ma lettre hier soir, et je la reprends aujourd’hui 21.

Nous sommes allés faire une excursion sur le chemin de fer (environ six kilomètres). Il suit les rives du Congo jusqu’à l’embouchure du M’poso et est pendant quelque temps à flanc de coteau. Pottier a fait plusieurs photographies que je ne pourrai mettre dans cette épître, mais que vous recevrez par la prochaine et que vous pourrez voir dans l’Illustration. Abonnez-vous à ce journal, et si vous avez occasion d’écrire à M. Marc, son directeur, dites-lui que Pottier, le photographe qu’il nous a envoyé, me donne toute satisfaction sous tous les rapports, et que je l’en remercie beaucoup. Tant que nous serons aux Falls, vous recevrez les épreuves qu’il fera ; mais je vous demande de ne pas trop les communiquer, pour ne pas déflorer « mon volume ».

Je vous demande pardon d’écrire aussi mal, mais l’encre que nous avons ne vaut pas cher, et de plus elle est trop épaisse.

Je crois, du reste, qu’en route j’écrirai peu, mais vous recevrez le plus souvent possible de mes nouvelles. Nous n’enverrons de dépêche que des Falls ; il n’y a, du reste, presque pas d’avantage à en envoyer, eu égard à la difficulté que l’on rencontre à les expédier et à la lenteur de leur transmission.

 

P.S. – Je vous enverrai pas mal d’objets du bas Congo, ces jours-ci.

VIIIPremières étapes

EN FILE INDIENNE.– UNE SUISSE AFRICAINE.– DISCUSSION. LES CAPITAS.– LA MONNAIE D’ÉCHANGE.– SAISON INSALUBRE.

Manyanga-Sud, le 11 juillet 1892.

Depuis mon départ de Matadi, si je n’ai pas encore écrit, c’est que nous avons été constamment en marche, et que les étapes dures ne disposent guère à mettre la plume à la main pour barbouiller du papier. On n’a guère d’autre idée, en arrivant, que de se coucher et de dormir, après s’être lavé et avoir déjeuné succinctement. Aussi, je vais vous reprendre les faits principaux de notre existence, à dater du jour de notre départ de Matadi, c’est-à-dire du 27 juin.

À cinq heures du matin, on a sonné le réveil, et, à six heures, les tentes étaient abattues, roulées, les bagages prêts, et nous avions déjeuné sur le pouce avant de nous mettre en route. Nous avons attendu quelque temps, à cause des porteurs qui n’arrivaient pas et des difficultés qu’ils faisaient pour prendre certaines charges, pesantes ou incommodes.

Nous nous sommes mis en route, Julien, un peu souffrant, Pottier, moi, les tirailleurs, le sac au dos, par un raccourci qui devait nous ramener à la route des caravanes, sans passer par Matadi ; cent vingt-cinq porteurs environ nous accompagnent et traversent ce village où les bordereaux de transports doivent être visés. Un peloton de sept tirailleurs surveille les retardataires.

La première étape de la route des caravanes que nous devions faire était très courte : deux heures environ jusqu’à la rivière de M’poso. Nous avons d’abord pris le raccourci et atteint la route des caravanes au bout de vingt minutes. Enfin ! nous commencions ces routes africaines, où l’on marche à la file indienne presque toujours entouré de grandes herbes, parfois plus grandes que soi d’un ou deux mètres. La route des caravanes, malgré son nom pompeux de « route », est un sentier où les porteurs, montants ou descendants, à la queue leu leu, font le trafic entre Matadi et Léopoldville, entre le bas et le haut Congo. Rien que par cette route, il passe plus de six mille porteurs par mois, ce qui, à quarante francs le porteur, représente déjà un joli mouvement de capitaux.

ROUTE DE LA CARAVANE DANS LA BROUSSE.
ENTRÉE DANS LA FORÊT
JEUNE FEMME DU VILLAGE D’ANGOLA.

Nous arrivons à notre première étape, après quelques montées et descentes caillouteuses, au bord de la rivière M’poso que nous traversons en pirogue. Nous avons traversé de même, les jours suivants, de nombreuses rivières ; c’est assez ennuyeux, car avec une caravane comme la nôtre, on y perd bien près de deux heures. Arrivés au M’poso, nous nous installons et attendons nos vivres ; mais, par une malchance extraordinaire, c’étaient les bordereaux qui avaient été distribués les derniers, et les porteurs ne sont armés qu’à quatre heures du soir ; aussi crevions-nous de faim, et le malheureux chef des porteurs, dont c’était un peu la faute, a ôté accablé de reproches à son arrivée, tellement qu’il en est resté quelques heures complètement abruti.

Enfin, tout s’est calmé, et, le lendemain, nous sommes repartis à six heures précises. Cette étape commence par l’ascension d’une montagne de 560 mètres, dont la première rampe est si rapide qu’on l’a surnommée le « tombeau des blancs ». Nous l’escaladons, non sans souffler et suer ; mais enfin, après trois heures de marche, on arrive en haut. Quelques tirailleurs tirent la patte, à cause de la lourdeur du sac dont ils ont perdu l’habitude.

En haut, la vue est ravissante ; on se croirait en Suisse, avec, en plus, des arbres immenses, des taches de verdure, paraissant au milieu des herbes, et un nombre incalculable de fougères poussant tout à côté de la route. Il y a en haut du Palaballa, ou Palapalla, une mission américaine établie ; mais nous ne nous y sommes pas arrêtés et avons continué en descendant, pour camper, vers midi, au bord d’une rivière appelée le Mséké.

Cette étape-là nous avait assez fatigués, mais, hélas ! celle du lendemain devait être encore plus éreintante. Il y avait six heures à peu près que nous marchions par monts et par vaux, quand nous sommes arrivés au pied d’une côte très longue et très rapide. Les hommes n’en pouvaient plus, mais il fallait absolument la franchir ; il faisait très chaud ; midi, du soleil, pas d’air, et la côte dans une excellente position pour faire mûrir le raisin champenois le plus rétif.

Enfin, à force d’énergie, Julien enlève ses hommes et leur fait gravir la côte, et nous arrivons à un petit poste, qui s’appelle Congo di Lemba, où nous avons été très gentiment reçus par un sous-officier de l’État belge, lequel a fait de son mieux pour nous traiter selon ses ressources, qui, du reste, étaient maigres.

Le jour suivant, 30 juin, l’étape était plus facile ; on descendait presque tout le temps, et la dernière heure s’est passée en pleine forêt. C’était la première forêt africaine que nous voyions d’un peu près, et la première fois qu’on y pénètre on ne peut se défendre d’une grande émotion ; ces grands arbres, avec ces lianes immenses qui les lient les uns aux autres, les lierres, les fleurs de toutes sortes ; tout ça est merveilleux. Il fait très frais là-dessous et presque nuit.

UNE MARCHANDE DE POTERIE À NSÉKÉLOBO

Au sortir du bois, nous sommes arrivés à Loufou (ou plutôt Lufu, mais on prononce Loufou), poste d’étape, avec cases pour blancs. La Loufou est un petit affluent du Congo, au bord duquel est établi le campement, dans un ravissant emplacement. Les deux rives en sont réunies par un pont suspendu (pour piétons naturellement). Ce pont suspendu consiste en deux chaînes de fer, accrochées à un arbre d’un côté, à un autre arbre de l’autre côté, qui soutiennent tout le pont ; c’est très primitif, mais du plus pittoresque effet. Pottier en a fait des photographies ainsi que de notre campement.

PONT SUR LA LOUFOU.

Vous m’y verrez avec un de mes hommes en train de faire une modification aux caisses. Le fourrier me lit le rapport du jour. X… prépare des bilongues (en flotte, ça veut dire des médicaments). Ce jour-là, les tentes ne sont pas montées, car nous avons couché dans la case ou schimbeck, dont vous apercevez un coin vers la droite. Dans le fond, on voit de la brousse et une des cordes qui servent à soutenir le pont.

Nous avons dîné là très gaiement, et on a décidé que les hommes ne prendraient plus les sacs et qu’on les distribuerait aux porteurs. Il se trouvait justement que certaines charges de vivres consommés n’existaient plus, et le lendemain les hommes se mettaient en route d’un pas léger et guilleret. L’étape devait être de quatre heures et, pendant presque tout le temps, assez douce. Mais il était écrit que ce jour-là devait tourner au tragique et presque au drame.

Arrivés à l’étape, nous trouvons bien une case pour les blancs, mais pas très « chouette », comme dirait un Anglais francisé. De plus, l’eau était à une certaine distance. Alors, sans nous arrêter, Julien et moi, nous continuons avec les hommes à aller de l’avant, parce que sur l’itinéraire se trouvait marqué, à trente-cinq minutes de là, un campement éventuel, et que nous diminuions d’autant l’étape du lendemain qui devait être très dure.

Il commençait à faire assez chaud, les montres marquaient onze heures et demie ; on monte, on descend ; il est midi…, midi et demi…, toujours pas d’eau. Les montées et les descentes deviennent de plus en plus raides, nous souffrons, jurons, tempêtons. Enfin, vers une heure, nous faisons halte à l’ombre de quelques arbres, mais d’eau, point. Tandis que Julien et moi continuons encore pour voir si l’eau était très proche, laissant les hommes se reposer, car les noirs disaient tout le temps : « Coco tama vé », ce qui veut dire : « L’eau n’est pas loin », arrive X…, la figure congestionnée, et qui commence à crier après Julien, lui reprochant d’avoir imprudemment dépassé le « schimbeck » – on appelle schimbeck une case à blancs – disant que c’est de l’imprévoyance, qu’on va nous tuer, etc.

Il faut dire qu’il avait la fièvre et était liés fatigué. Julien, très énervé, riposte par des choses très dures, et je les sépare tant bien que mal, en disant qu’il vaut mieux parer au plus pressé, c’est-à-dire voir où est l’eau ; et nous continuons nos recherches.

CAMPEMENT AU BORD DE LA LOUFOU

Pour égayer la situation, qui n’était pas rose, nous rencontrons sur la route un noir couché en travers, tué d’un coup de bâton, et dont l’odeur caractéristique et le ventre ballonné indiquaient qu’il n’était pas de la première fraîcheur. Tout le monde passait sans autrement s’en inquiéter, et enfin nous apercevons une petite rivière, près de laquelle nous avons pu camper.

Mais là, j’ai dû m’interposer pour que Julien ne provoquât pas X… en duel et qu’un malheur ne se produisit pas. Je lui ai dit qu’une fois en France il pourrait le tuer dix fois, s’il le voulait, mais qu’ici je ne l’admettais pas. Enfin, après deux ou trois heures de palabres dans lesquelles Pottier m’a rendu de très grands services, nous sommes parvenus à calmer la colère de Julien, et tout est rentré à peu près dans l’ordre.

Le lendemain, 2 juillet, nous campions, à deux heures plus loin, dans un village assez pittoresque, au-dessus d’une rivière appelée l’Unionzo. Là, nous avons été témoins d’une scène assez curieuse.

Arrivés à l’Unionzo, le chef du convoi fait une récapitulation des caisses et s’aperçoit qu’une d’elles a été laissée à Loufou, à deux étapes en arrière. Il fait réunir les capitas (on appelle capita le chef d’un certain nombre de porteurs : ce sont des noirs qui commandent ces derniers pendant la durée des trajets et sont responsables des charges confiées à leurs hommes). Après avoir contrôlé la charge de chaque porteur, nous nous apercevons vite qu’il en est un qui, comme le quatrième officier de Marlborough, « ne porte rien du tout ». Se voyant pincé, notre homme se sauve en avant et met la rivière entre lui et nous ; les capitas ont beau le rappeler, il ne veut rien savoir et continue sa fuite.

Il gravissait déjà la colline, à cinq ou six cents mètres de nous, quand un de nous a une idée lumineuse et, saisissant un fusil, le met en joue. Les autres se mettent à lui hurler quelque chose, il se retourne, et, voyant un fusil entre les mains d’un « moundelé » (blanc), il rebrousse chemin et revient précipitamment, persuadé qu’à six cents mètres un blanc ne le manquerait pas, et que la fuite était absolument inutile.

Le soir même, il partait pour Loufou et nous avait rejoint à l’étape suivante, le 3 juillet, ayant marché vingt-quatre heures d’affilée.

Ce jour-là, notre étape fut courte et assez facile, quoique nous dussions traverser à gué deux ou trois rivières de la manière suivante : les hommes retirent leurs bottes et leurs guêtres, relèvent leur pantalon et nous passent sur leur dos ; quelquefois on risque de tomber, mais un tel accident serait une distraction. Nous couchons ce soir-là à Nsékelobo, ou nous sommes arrivés vers dix heures du matin, étant partis à six, comme d’habitude. En arrivant à notre gîte, nous avons traversé un marché noir où des femmes, assises sur leurs talons, vendaient un tas de petites babioles ou des vivres, tels que du pain de manioc – c’est ce qui remplace le pain pour les noirs, cela ressemble à une espèce de pomme de terre très, pâteuse – des patates douces, excellentes, des noix d’arachides, des papayes, sorte de melon, du malafou ou jus de palmier, qu’il faut boire le jour même de son extraction. Cette boisson, est très alcoolique en même temps que rafraîchissante et très agréable au goût ; dès qu’elle a perdu sa fraîcheur, elle prend un goût très prononcé d’eau de Barèges et n’est plus buvable. On vendait aussi des œufs, des poules, des cochons, des chèvres. La monnaie en cours est la perle de verre bleu, et principalement la pièce de mouchoirs.

Les vivres sont fort chers sur la route des caravanes, étant donné le nombre des porteurs qui y passe par mois. Un petit poulet, par exemple, coûte une pièce de douze mouchoirs ou 2 fr. 60 ; une poule, deux pièces ou 5 fr. 20 ; une chèvre, de huit à dix pièces, environ de vingt à vingt-quatre francs. Plus loin, quand nous aurons passé Manyanga, ce sera le fil de cuivre coupé en barrettes, ou « mtako », qui seul aura cours avec la pièce d’étoffe. C’est une des choses qui étonnent le plus les soldats et qui les agace aussi, parce que les indigènes ne veulent pas de leur monnaie en payement.