Jean-François Champollion - Jean-François Champollion - ebook

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Jean-François Champollion

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Opis

Jean-François Champollion, côté cœur.Champollion, côté cœur : sa correspondance avec Angelica Palli, rencontrée dans les cercles littéraires de Livourne au cours d'une mission en Toscane, dévoile une facette inconnue de la riche personnalité du fondateur de l'égyptologie.Découvrez un ouvrage qui livre une autre facette de la vie du fondateur de l'égyptologie et relève le drame poignant de sa vie sentimentale.EXTRAITIl y a un an aujourd’hui, et à cette même heure que je vous ai vue pour la première fois. Pouvais-je prévoir en assistant à une séance académique, c’est-à-dire à l’une de ces réunions classées, avec assez de raison, par la malignité publique, au nombre des plus solennellement ennuyeuses, que j’y rencontrerais une personne qui devait à l’avenir occuper tant de place dans mon cœur et pour laquelle j’éprouverais de suite une sympathie entraînante ? On m’avait parlé de vous, il est vrai, mais d’une manière très fugitive, quoiqu’il m’apparaisse maintenant impossible de croire que j’aye pu entendre prononcer votre nom sans intérêt et sans émotion. Mais cet instinct du cœur que les anciens nommaient leur Bon-Démon se réveilla d’une longue inaction. Il m’attirait vers vous et mes regards ne vous quittèrent plus. Je lisais sur votre visage tout ce que je souhaitais y trouver ; en attendant, le Démon se créait une idée de votre sensibilité, de votre caractère et des actives facultés de votre âme aimante. Est-ce ma faute à moi, s’il a deviné juste ? C’est sans doute aussi votre Démon (je ne déciderai pas s’il est le bon ou le mauvais) qui vous poussait alors à parler de mes hiéroglyphes. Cependant ne regrettez point de l’avoir écouté. Vos vers étaient inutiles – le mal était fait – et sans eux comme après eux je vous aurais poursuivie et tourmentée jusqu’à ce que j’eusse obtenu ce titre d’ami que vous me donnez et que je saurai toujours conserver. Je m’en montrerai digne. Et si vous saviez combien il m’est cher, vous n’éprouveriez jamais un seul moment de regret sur l’enchaînement de circonstances auquel j’en suis redevable ; car vous ne me l’avez point donné… Je vous l’ai arraché, au milieu des défiances et des soupçons que je ne vous reproche point, puisque vous ne pouviez point me connaître et ne voir qu’un véritable entraînement dans ce qui vous paraissait l’effet de combinaisons calculées. Mais enfin ce titre est à moi, et n’est-il pas vrai que votre cœur me l’a déjà confirmé ! Aimez donc ce jour comme je l’aime, et désormais qu’il vous trouve toujours prête à bénir son retour puisque vous lui devez un ami dont rien ne saurait altérer le constant et profond attachement. Ce jour est un de ceux qui décident d’une vie entière et, quoique vous m’ayez bien grondé de croire à une direction suprême des choses d’ici-bas, je n’en suis pas moins persuadé qu’il devait en être ainsi et dans cet instant même : cette croyance est d’ailleurs un motif suffisant de s’accoutumer aux choses telles qu’elles sont. À PROPOS DE L'AUTEURJean-François Champollion (1790-1832) étudia très jeune le latin, le grec, l’hébreu, puis le copte, avant de se mettre au perse, au sanskrit et à l’arabe. Grâce à des fac-similés de la pierre de Rosette, il découvrit en 1809 qu'il existait, entre les hiéroglyphes et le démotique, une troisième écriture, l'hiératique, déformation cursive des hiéroglyphes. Il déchiffra ainsi les premiers cartouches royaux dès 1821. Nommé conservateur du département égyptien du Louvre en 1826, il devint professeur d’égyptologie au Collège de France en 1831, un an avant sa mort.Jean Leclant (1920-2011), égyptologue français, était un spécialiste de l’histoire et de la civilisation pharaoniques, en particulier de la XXVe dynastie. Nommé professeur au Collège de France en 1979, il fut titulaire de la chaire d’Égyptologie jusqu’en 1990.

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Couverture

4e de couverture

Titre

Copyright

© L’Asiathèque 1978

ISBN : 978-2-36057-101-7

AVANT-PROPOS

S’il est un nom particulièrement glorieux au Panthéon des sciences, c’est celui de Jean-François Champollion. Découvrant les clefs d’accès aux hiéroglyphes de la vénérable Egypte, il est un exemple parmi les plus remarquables de la sagacité humaine : trois millénaires d’une histoire prestigieuse ont été ainsi rendus à l’humanité. Jean-François Champollion se range sans conteste au nombre très restreint de ceux que l’on peut qualifier de génies.

Comme il est de règle, à une intelligence exceptionnelle s’allie la maîtrise d’innombrables connaissances qui ne peuvent être que le fruit d’un labeur extraordinairement acharné. Fondée sur une méthode rigoureuse et une érudition exemplaire, la démarche de Jean-François Champollion demeure toujours allègre. Son caractère est celui d’une nature ardente. A l’admiration envers un savant génial s’ajoute en effet l’attrait d’un homme sensible et généreux. Depuis longtemps, tel l’avait révélé sa correspondance avec son aîné Champollion-Figeac qui veilla avec tant de soin vigilant sur la vocation de son jeune frère. « Ce qui me flatte le plus, c’est que je me sens un peu plus ton frère », écrit celui-ci après ses premiers succès. Et lorsque les deux frères sont séparés, Jean-François étant à Grenoble et Jacques-Joseph, l’aîné, à Paris : « Il y a longtemps que tu me prouves que moi, c’est toi. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Mauditsoit le jour qui amènerait cette distinction ! Elle est impossible, puisqu’elle ne pourrait naître qu’à l’instant où je serais un ingrat. Le présent, le passé, ce que j’étais, ce que je suis, ce que je serai, tout m’empêchera de l’être ».

Jean-François Champollion fut un passionné. N’a-t-il pas écrit : « Seul l’enthousiasme est la vraie vie ». Combien chaude, nous venons de le voir, fut son affection pour son aîné. Le registre de la passion amoureuse nous est aujourd’hui révélé par sa correspondance avec Angelica Palli, que vient de retrouver à Livourne notre collègue et amie le Professeur Edda Bresciani. Grâce à elle, nous pénétrons de 1826 à 1829 dans l’intimité de ce génie, que l’on devinait certes homme de cœur et largement ouvert sur le monde.

Dès la première lettre, du 19 Septembre 1826, nous découvrons, non sans une profonde émotion, le drame poignant de la vie sentimentale de Jean-François Champollion. Nous savions bien les réticences apportées par le perspicace Jacques-Joseph au mariage de son frère, en 1818, avec Rosine Blanc, la fille d’un gantier Grenoblois, au point que nous lisons alors de Jean-François : « Il est donc écrit que je n’aurai jamais une jouissance pure et dégagée ou de crainte ou de regret ; tout cela est peut-être ma faute ou plutôt celle de mon caractère et des circonstances qui ne peuvent se trouver un instant en harmonie. Quoi qu’il en soit, je souffre et je préférerais n’avoir jamais vécu puisqu’il m’est si difficile de contenter toutes à la fois les personnes que j’aime le plus. » Lors du second séjour de Champollion en Italie, en 1826, l’historiographie a retenu l’excellent accueil que lui a réservé Livourne et la séance d’intronisation à l’Académie Labronica, séjour fructueux puisque Champollion réussit à acquérir pour le Musée du Louvre la fameuse collection Salt d’antiquités égyptiennes ; il en achève le chargement sur la Durance, et le vaisseau du roi, « qui en a plein son ventre »,gagnera bientôt Le Havre. On connaissait l’Ode écrite par Angelica Palli, la jeune poétesse livournaise, membre distingué de cette Académie. La présente correspondance nous révèle une idylle. Nous n’en voyons en fait que le long déclin, Angelica Palli n’ayant guère répondu à l’ardeur confiante de Champollion. Ces lettres demeurent des témoignages combien émouvants de la très riche sensibilité de l’illustre savant. Depuis longtemps déjà, la correspondance de Champollion aurait dû le ranger dans la série des grands épistoliers ; les Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en particulier mériteraient une place dans le palmarès de la littérature française.

Les présentes lettres sont des pièces nouvelles à verser au dossier des progrès du déchiffrement des hiéroglyphes. Mais elles apparaîtront surtout comme des documents précieux sur les réactions envers son époque d’un esprit fort perspicace. Souvent le savant fait part de son spleen ; il y a là un chapitre tout neuf de l’histoire du romantisme.

Le développement de l’orientalisme – 1822 est non seulement l’année de la lettre à M. Dacier, mais celle de la fondation de la Société Asiatique –, les voyages et les pèlerinages vers le Proche-Orient – celui de la Bible, mais aussi des grandes civilisations antiques – constituent des composantes notables du romantisme. Bien des aspects en demeurent peu connus, ou mêmes inédits. C’est donc à une meilleure connaissance, tant des progrès de la science et de l’érudition que de l’histoire des idées et de la civilisation, que devrait contribuer une série consacrée à « Champollion et son temps ». On ne pouvait, semble-t-il, l’inaugurer de meilleure façon qu’avec les lettres présentées par le Professeur Edda Bresciani : ce dossier si imprévu et combien émouvant des lettres de Zeid à Zelmire – de Jean-François Champollion à la très talentueuse et belle Angelica Palli.

Jean LECLANT

Membre de l’Institut.

INTRODUCTION

Jean-François Champollion rencontra pour la première fois Angelica Palli à Livourne le 2 Avril 1826. C’était son deuxième séjour en Italie ; il s’était rendu dans le port de Toscane pour accueillir officiellement la collection d’antiquités égyptiennes groupées par Salt et acquises par le roi de France pour enrichir le Musée du Louvre.

Agée de vingt-huit ans, Angelica Palli, qui épousera quelques années plus tard le très riche Giampaolo Bartolommei et vivra jusqu’en 1875, appartenait à une riche famille d’origine grecque. Elle avait été élevée dans la culture classique et possédait un don exceptionnel pour improviser des vers ; elle tient sa place dans l’histoire de la littérature italienne du début du XIXe siècle comme auteur de tragédies, de nouvelles et de poésies ; on lui doit en particulier une complainte en grec pour la mort de Lord Byron, des traductions de Victor Hugo et de Shakespeare. Son rôle est peut-être encore plus grand dans la genèse du sentiment national italien : c’était une patriote sincère et un soutien actif à la cause de l’indépendance et de l’unité italienne(1).

Certes, en 1826, l’hôtel des Palli, avec son salon où l’on recevait chaque vendredi (l’un des centres de la vie culturelle livournaise), n’avait pas encore atteint le ton patriotique qu’il aura plus tard, au temps de la jeune Italie et des discours de Mazzini. Angelica Palli fut liée d’amitié avec les écrivains et les hommes politiques du début du XIXe siècle, G.B. Niccolini, G. Giusti, D. Guerrazzi, G. Mazzini. Ses talents poétiques furent aussi appréciés par Alexandre Manzoni et par Lamartine.

Cette jeune femme de lettres était déjà membre de l’Académie Labronica, quand, le 11 Mars 1826, Champollion en fut élu membre correspondant(2). Peu après, au cours de la séance du 2 Avril, en présence de Champollion, Angelica Palli improvisa une ode en l’honneur du déchiffreur du système hiéroglyphique. Il fut extrêmement touché de l’hommage qui lui venait de cette jeune et intelligente livournaise"(3). Une amitié amoureuse naquit alors, comme l’a écrit joliment Pellegrini(4) : « se rasentava l’amore o con esso si confondeva, non usci mai dai limiti vel dovere e dell’onestà ». Témoins en sont les vingt-neuf lettres qui sont ici présentées, écrites par l’égyptologue à Angelica Palli de 1826 à 1829 et conservées dans la Bibliothèque Labronica(5).

Le texte de deux des lettres seulement a déjà été publié par Pellegrini au début de ce siècle, avec un simple inventaire des lettres demeurant inédites. A l’origine, le dossier comprenait trente lettres ; l’une (n° 23 de l’inventaire de Pellegrini), en date du 6 Décembre 1827, a été égarée à une époque sûrement antérieure à la première guerre mondiale.

Etant donné l’unité du dossier, il m’a semblé utile de donner à nouveau le texte des deux lettres déjà éditées en 1906 (les présents n° 6 et 23).

L’aventure sentimentale d’Angelica-Zelmire(6) et de Jean-François-Zeid(7) se déroule entre 1826 et 1829. Elle décrit une courbe descendante accélérée de la part de la jeune femme dont le caractère apparaît quelque peu difficile ; elle s’adonne à la suspicion et à l’agressivité et semble bien peu accordée aux sentiments si équilibrés et tolérants de Champollion. Finalement, elle garde un profond silence en face des appels d’amitié de Champollion dont les sentiments furent constants et patients, mais ne résistèrent pas à l’indifférence d’Angelica Palli. Il semble que leurs rapports presque uniquement épistolaires ne suffirent pas à tenir liée Angelica Palli à son correspondant. D’ailleurs, avant même que Champollion ne quittât l’Italie, où il ne lui fut plus possible de revenir et de revoir l’amie livournaise, les rencontres qui auraient pu renforcer leur affection furent bien rares et ils eurent peu d’occasions d’approfondir leur connaissance réciproque. Ils se rencontrèrent pour la première fois le 2 Avril 1826 ; Champollion dut quitter l’Italie dès les premiers jours d’Octobre.

Le destin des deux héros leur était contraire. Champollion était déjà marié(8), Angelica Palli fiancée avec un homme du nom de M. (encore non identifié) ; ses fiançailles furent rompues en 1827 ; quelques lettres de Champollion contiennent à ce sujet des conseils et des consolations ; la famille, trop en vue pour ne pas craindre le qu’en dira-t-on, mais soupçonnant leur amitié, exerçait un contrôle serré, aussi leur échange de correspondance dut-il passer par des prête-noms : Lorenzo Calegari d’abord, puis Lorenzo Violi pour les courriers destinés à A. Palli ; M. Dubois, M. l’Hôte, etc…, pour ceux adressés à Champollion(9).

Pour avoir un dossier complet, il manque certes les lettres qu’Angelica Palli a envoyées à Champollion. Comme le suggère Pellegrini, peut-être sont-elles dans les archives familiales de Vif ? Il est plus probable qu’elles ont été volontairement détruites.

La première lettre, du 19 Septembre 1826, écrite sous le coup d’un accueil froid d’A. Palli, révèle les tendres sentiments éprouvés par Champollion. Adressée à Zelmire, c’est une vraie autobiographie et un épanchement d’émotion sincère. La dernière lettre (n029) est datée du Lazaret de Toulon, le 27 Décembre 1829. Champollion l’écrivit au retour d’Egypte où il était parti, de ce même port, à la fin d’Août 1828 (n° 28), (10).

A travers les épisodes de leurs rapports romantiques se précise le portrait de Champollion, l’intellectuel, l’homme aux principes politiques et moraux ; ainsi s’ouvre une perspective nouvelle, plus personnelle.

Nous le voyons inséré dans la société intellectuelle italienne, surtout toscane, fréquentant Vieusseux, entretenant des relations cordiales avec G.-B. Niccolini (qui pourtant n’aimait pas les Français : il est appelé Miso-gallo ou l’Anti-français dans la lettre n° 2), en rapports amicaux avec le gouverneur de Livourne Paolo Garzoni-Venturi, intéressé à ce qui touchait au philosophe Enrico Mayer (n° 26). Il est fait mention dans la correspondance de Champollion des personnalités du monde académique italien, le Sicilien Gargallo par exemple qu’il jugeait ennuyeux et indigne de l’amitié d’A. Palli (n° 6) en dehors du fait que c’était un orateur plus que médiocre (n° 17) – l’Arcadien Ferretti, ou encore Rosina Taddei comédienne et poétesse douée pour les improvisations (n° 3).

Dans la controverse littéraire, si vive à cette époque, qui oppose classiques et romantiques, Champollion offre une position sage (n° 5) ; c’est le conseil littéraire le plus sensé donné à la Palli qui l’interrogeait sur les différents arguments, par rapport à son travail : ne pas abandonner la tradition qui a fixé à cinq le nombre des actes d’une tragédie et ne pas en ajouter un sixième (n° 18) ; rechercher, par la simplicité de la forme, le plus grand effet sur les spectateurs (lettre n° 12 sur quelques vers du Buondelmonte de A. Palli). Dans l’esprit nouveau, il voit un moyen d’éduquer et d’élever vers le beau et le bien la masse populaire non de détruire les coutumes et d’encourager un engourdissement sybarite, comme les écrivains français avaient tendance à le faire (n° 8).

Nous pouvons connaître ses préférences à cette époque pour certaines lectures : la récente tragédie de Niccolini (Antonio Foscarini), L’histoire des républiques italiennes du moyen-âge de Sismondi ; il apprécie fort et conseille à l’Amie les romans d’aventure de l’Américain Fenimore Cooper, Le dernier des Mohicans, Les pionniers, La prairie (n°23).

Révolutionnaire pendant ses jeunes années (n°1, n°10), il ne croyait plus alors en la violence comme moyen d’amélioration sociale permanente, conduisant à une mutation socio-culturelle. Il écrit maintenant à propos de ses travaux : « c’est d’ailleurs une manière de révolutionner, pour peu que j’eusse encore gardé quelque penchant à ce jeu cruel » (n°6). Mais il reproche très durement à Lamartine son manque d’engagement et de cohérence politique (n°18) et ceci le conduit à un jugement très sévère : les idées de Lamartine offrent un vernis de liberté, qui ne dépasse jamais la surface ; allié aux jésuites, féodal dans ses idées, c’est un libéral comme un patricien de Venise ou un républicain de Florence ; avide de louanges officielles, on reconnaît difficilement sous son habit de secrétaire d’ambassade un poète au noble idéal. Dans la lettre suivante (n°20) il atténue à peine son jugement ; et cela seulement, on le comprend très bien, pour satisfaire l’Amie qui vient d’être louée pour une improvisation poétique(11) et qui lui a transmis le sonnet que Lamartine a écrit en son honneur(12).

Peu religieux au sens des catholiques pratiquants, plutôt vaguement déiste, si l’on en croit des allusions dispersées, probablement anticlérical, certainement opposé aux formes de superstitions religieuses, Champollion a mis en pratique pour sa fille Zoraïde les principes pédagogiques suivants : il lui donne une bonne de Genève pour rester maître de son éducation religieuse, et de façon qu’elle puisse être chrétienne sans être superstitieuse ; Champollion, en effet, invite à concevoir les pratiques religieuses comme moyen d’éducation, surtout pour les femmes (n°6).

Supportant les reproches acerbes d’Angelica, il repousse entièrement l’accusation de « légèreté » (n°24) ; plus encore celle d’être un courtisan, un « courtisan astucieux » (n° 6, etc). Il riposte qu’il a combattu pour ses idées, perdant cinq fois sa situation ; on ne peut certes dire qu’il cherchait à attirer les faveurs du pouvoir.

Il plaignait le destin de l’Italie, qu’il aimait et connaissait bien : sans liberté et pourtant digne d’en avoir pour son courage et son énergie ; contrairement à Lamartine (n°18), il appréciait le mérite et la vertu civique des citoyens d’Italie ; mais il ne se risquait pas à croire qu’on pourrait réussir à réaliser l’unité, en raison notamment de la multiplicité des langues et des origines.

Les allusions fréquentes à son activité d’égyptologue, dans les lettres à Angelica Palli, sont particulièrement intéressantes ; dans l’une il expose son système en une véritable leçon (n°10) ; dans une autre, il évoque ses rapports avec son adversaire Seyffarth (« le Tudesque ») et avec le Triumvirat (Seyffarth – San Quintino – Lanci) (n°18), ailleurs sa décision de ne plus répondre aux attaques de ses détracteurs (n°6, 18) ou l’installation des salles égyptiennes du Musée du Louvre (n°22). Dans la plupart de ses lettres, il parle de son projet de réaliser un voyage en Egypte conjointement à la mission toscane subventionnée par le Grand Duc Léopold II et dirigée par Rosellini (n° 13, 14, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 26, 27, 28, 29) ainsi que de la situation internationale qui retarde régulièrement ce voyage.

Le caractère ironique et mordant de Champollion circule dans la plupart de ses lettres ; même aux moments les plus tendres, son esprit étincelant se manifeste dans une prose brillante : c’est le cas pour les répliques à la « séance académique » (n°13) où il fit connaissance avec l’amie de son cœur ; c’est le cas encore quand il parle de sa goutte « qui jadis ne visitait jamais que les grands seigneurs et aujourd’hui plombe sur les hommes de lettres… sans doute un effet de la révolution qui dit-on a tout renversé » (n° 8).

L’échange de nouvelles concernant leur état de santé est constant dans les lettres de nos deux héros. Il est curieux sans doute de souligner la prédilection de Champollion pour les conseils et les recettes d’hygiène ; souvent, pour lui, elles s’opposent aux prescriptions médicales ; il lui conseille de poser des sangsues pour rendre plus fluide le sang trop épais, mal auquel elle est sujette (n° 8) : l’efficacité de ces bêtes a été prouvé par M. Dacier, parvenu à 86 ans avec toute sa fraîcheur d’esprit et sa chaleur de cœur et d’âme ; il fait le diagnostic de troubles nerveux (n° 15), mais la console : « on vit cent dix ans avec une maladie nerveuse… ». Pour Champollion, la panacée universelle, ce sont les études, ce sont les Muses.

Ami de la lune à qui il est habitué à confier les secrets de son cœur (n° 22), Champollion apparaît participer romantiquement à l’atmosphère caractéristique de certains paysages italiens. C’est le cas pour la lettre (n° 4) écrite sous l’impression de Venise mourante.

Précieux documents qui éclairent la personnalité intime et la moins connue de Champollion, ces lettres sont riches d’abandon sentimental et de confessions sur sa conception de la vie (n° 12), sur sa philosophie très pessimiste de l’histoire et ses idées, encore plus pessimistes, sur la bonté humaine (n° 23).

Cette présentation sommaire des lettres ne peut révéler leur richesse ni leur complexité ; c’est seulement une invitation à les lire dans leur intégralité.

EDDA BRESCIANI

1

(19 septembre 1826)

A ZELMIRE(13)

La détermination qui m’a ramené à Livourne naissait uniquement de l’espoir bien doux de goûter pendant quelques jours encore le plaisir de vous voir et de vous entendre. Mais il faut y renoncer : l’accueil contraint de Zelmire me fait craindre que ma présence ne devînt pour elle une nouvelle occasion de peines et d’ennuis. Je dois les lui épargner.

Ce n’est pas moi qui, pour satisfaire au besoin de mon cœur, voudrais m’exposer à rendre plus difficile la position d’une personne dont le bonheur ne saurait malheureusement dépendre ni de ma volonté ni de mes vœux. Je hâte donc mon départ et je quitte Livourne incessamment. Le sacrifice est assez pénible pour que vous me pardonniez, Zelmire, de vous occuper de moi quelques instants.

Le peu de suite et la contrainte inévitable de nos courts entretiens n’ont point permis que Zeid vous fasse connaître le fond de son cœur et de ses pensées. Peut-être vous eût-il inspiré assez d’estime et de confiance pour se faire accorder dans votre souvenir une place qu’il serait si heureux d’avoir obtenue et si jaloux de conserver.

Mes sentiments ont dû vous surprendre : ils ne sont d’accord ni avec ma situation ni avec la vôtre que tout ordonne de respecter. Mais pour naître, les mouvements du cœur attendent-ils l’impulsion du raisonnement ? Ils entraînent d’abord ; mais lorsqu’ils sont purs, ils trouvent bientôt, en eux-mêmes, une force qui les contient dans les limites posées par l’honneur, le devoir et même par les conventions sociales. Tel est le sentiment que vous m’avez inspiré.

En cherchant le bonheur, Zelmire, je me suis trompé comme tant d’autres. Il y a plus : j’ai enchaîné ma vie entière avec la conviction intime que la personne à laquelle je me liais ne pourrait jamais remplir mon cœur. Mais j’ai dû faire ce sacrifice de moi-même, par une délicatesse peut-être exagérée… Je consigne ici des détails que vous m’avez paru désirer de connaître.

Fort jeune encore, des relations de famille me firent fréquemment rencontrer avec Anaïs(14). Douée, à 16 ans, de tous les avantages extérieurs et d’un esprit cultivé, elle entrait dans le monde avec cette simplicité et cette défiance, fruit naturel d’une éducation reçue dans un établissement à peu près monastique. Son inexpérience et la naïveté de ses manières m’intéressèrent vivement. Je fixais l’attention d’Anaïs ; elle s’attacha à moi autant qu’il lui était donné de le faire. Je crus que l’âge développerait en elle les qualités, la manière de voir et de sentir que je souhaitais trouver dans la personne à laquelle seule j’aurais voulu consacrer mon existence. Il n’en fut point ainsi. Séduite par les formes et le mouvement de la société, Anaïs crut que le bonheur consistait à paraître heureuse, et pensa le trouver dans les jouissances de l’amour-propre et dans les succès de salon qui ne tournent qu’au profit de la vanité. C’est là l’écueil de presque toutes nos femmes françaises ; Anaïs ne l’évita point, elle vit le monde d’un autre œil que moi et plaça sa félicité hors des affections vraies et dans un cercle où on ne l’a jamais rencontrée. Elle m’était attachée cependant, mais à sa manière ; mon refroidissement marqué ne l’empêcha point de manifester publiquement la préférence qu’elle m’accordait. Je fis tout, mais en vain, pour lui faire sentir le peu de convenance qui existait entre nos deux caractères.

Les conditions politiques de 1814 et 1815 s’opérèrent sur ces entrefaits ; je dus y prendre une part active. Mon influence sur les jeunes dauphinois, amis de la liberté, et qui pour la plupart avaient été tour à tour mes condisciples et mes élèves, me mit en évidence dans ces temps de troubles. La défaite du Parti Libéral me livra sans défense à l’animosité de la faction victorieuse. Je perdis tous mes emplois ; bientôt après, on attenta à ma liberté et je subis un exil forcé de 19 mois à 120 lieues d’une ville où l’on supposait ma présence dangereuse(15).

J’espérais que l’absence changeant les idées et les intentions d’Anaïs à mon égard, elle renoncerait à un projet d’union que rien ne rendait obligé et qui ne promettait le bonheur ni à l’un ni à l’autre. J’étais persécuté alors : elle trouva dans mon malheur un motif généreux de persister dans ses déterminations antérieures. Plusieurs prétendants, placés dans une position bien plus avantageuse que la mienne dans le présent et pour l’avenir, sollicitèrent sa main avec insistance. Contre le vœu de sa famille, Anaïs les refusa ; son père, homme violent et dur, irrité d’une telle opposition, la tourmentait chaque jour de ses reproches et l’accablait des marques de son mécontentement ; il la priva à très peu près de sa liberté. Enfin mon exil eut un terme ; Anaïs souffrait, elle était malheureuse à cause de moi. Pouvais-je balancer ? Mon devoir était tracé : un lien indissoluble nous unit. Elle a trouvé auprès de moi le repos et la tranquillité qui n’existaient plus pour elle dans la maison de son père.

Telles ont été, Zelmire, les circonstances qui décidèrent de mon sort.