Isidora - George Sand - ebook

Isidora ebook

George Sand

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Opis

Extrait : "Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première fois qu'ils étaient bons à quelque chose. "

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EAN : 9782335094817

©Ligaran 2015

Notice

À Paris, 1845. C’était une très belle personne, extraordinairement intelligente, et qui vint plusieurs fois verser son cœur à mes pieds, disait-elle. Je vis parfaitement qu’elle posait devant moi et ne pensait pas un mot de ce qu’elle disait la plupart du temps. Elle eût pu être ce qu’elle n’était pas. Aussi n’est-ce pas elle que j’ai dépeinte dans Isidora.

GEORGE SAND

Nohant, 17 janvier 1853.

Première partie

JOURNAL D’UN SOLITAIRE À PARIS

Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu’il avait laissés à la campagne, chez sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà servi à faire des sacs pour le raisin, et c’était peut-être la première fois qu’ils étaient bons à quelque chose. Cependant nous eûmes le bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt. Quoiqu’ils n’eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les interruptions d’un de ces manuscrits avec les dates de l’autre ; ce qui nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les numéros 1 et 2, et par les titres de Travail et Journal. Le premier était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques Laurent n’a pas encore terminé et qu’il ne terminera peut-être jamais. Le second était, un examen de son cœur et un récit de ses émotions qu’il se faisait sans doute à lui-même.

Cahier N° 1. – Travail

TROISIÈME QUESTION

La femme est-elle ou n’est-elle pas l’égale de l’homme dans les desseins, dans la pensée de Dieu ?

La question est mal posée ainsi ; il faudrait dire : L’espèce humaine est-elle composée de deux êtres différents, l’homme et la femme ? Mais dans cette rédaction j’omets la pensée divine, et ce n’est pas mon intention. En créant l’espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres distincts et séparés, l’homme et la femme ?

Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.

Cahier N° 2. – Journal

25 décembre 183 *.

J’ai passé toute ma soirée d’hier à poser la première question, et je me suis couché sans l’avoir rédigée de manière à me contenter. Je me sentais lourd et mal disposé au travail. J’ai feuilleté mes livres pour me réveiller, j’ai trop réussi. Je me suis laissé aller au plaisir de comparer, d’analyser ; j’ai oublié la formule de mon sujet pour les détails. C’est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.

26 décembre.

Je n’ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis senti paralysé de corps et d’âme. Les nuits sont si froides et le bois coûte si cher ici ! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris sans avoir résolu la question qui m’occupe. Elle n’est pas de médiocre importance dans mon livre : régler les rapports de l’homme et de la femme dans la société, dans la famille, dans la politique ! Je n’irai pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n’aie trouvé une solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J’admire comme ils l’ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs, tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poètes ! Ils ont toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu’ils aient tous été trop jeunes ou trop vieux. – Mais moi-même, ne suis-je pas trop jeune ? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue, c’est-à-dire d’inexpérience presque complète ! Il y en a qui penseraient que cela m’a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l’horreur de mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur la question. Je crains d’être au-dessous de ma tâche ; et si je m’en croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l’intercaler en son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les autres points.

26 décembre au soir.

L’idée de ce matin n’était, je crois, pas mauvaise. J’essaierai de passer outre, afin de m’éclairer sur ce point par la lumière que je porterai dans toutes les parties de mon œuvre et que j’en ferai jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance… J’ignore si c’est le froid, le ciel noir, et le vent qui siffle sur ces toits, qui tiennent mon âme captive ; mais il y a des moments où je n’ai plus confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne forais pas mieux de planter des choux que de m’égarer ainsi dans les âpres sentiers de la métaphysique.

Cahier N° 1. – Travail

QUATRIÈME QUESTION.

Quelle sera l’éducation des enfants dans ma république idéale ?

C’est-à-dire d’abord à qui sera confiée l’éducation des enfants ?

RÉPONSE.

À l’État. – La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen, depuis l’heure de sa naissance jusqu’à celle de sa mort. Elle lui doit… (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce principe est suffisamment développé.)

INSTITUTION.

La première enfance de l’homme sera exclusivement confiée à la direction de la femme.

QUESTION.

Jusqu’à quel âge ?

RÉPONSE.

Jusqu’à l’âge de cinq ans.

C’est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des soins maternels.

Jusqu’à l’âge de dix ans.

C’est trop. – L’éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup plus tôt.

RÉPONSE.

À partir de l’âge de cinq ans, jusqu’à celui de dix ans, l’éducation des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes.

QUESTION.

Quelle sera la part d’éducation attribuée à la femme ?

Je l’ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J’ai semblé admettre, dans le titre précédent, que l’homme seul pouvait donner l’enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même avant l’âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts enseignements de la science, de la morale et de l’art ?

Cela me fait aussi songer que j’établis à priori une distinction arbitraire entre l’éducation des mâles et celle des femelles, presque dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence intellectuelle et morale de l’homme et de la femme…

Cahier N° 2. – Journal

27 décembre.

Cette difficulté m’a arrêté court ; je vois que j’étais fou de vouloir passer à la quatrième question avant d’avoir résolu la troisième. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord !

Lugubre Paris ! mortel ennemi du pauvre et du solitaire ! tout ici est privation et souffrance pour quiconque n’a pas beaucoup d’argent. Je n’avais pas prévu cela, je n’avais pas voulu y croire, ou plutôt je ne pouvais pas y songer, alors que l’ardeur du travail, la soif des lumières et le besoin impérieux de nager dans les livres me poussaient vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre ! À Paris, me disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances ; au lieu d’aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu’il faut rendre pour en avoir un autre, et qu’il faut copier aux trois quarts si l’on veut ensuite se reporter au texte, j’aurai le puits de la science toujours ouvert ; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi ! Ici je suis comme l’alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de rosée sur la feuille du buisson, et ne l’y trouve point. Là-bas, je serai comme l’alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l’esprit. On est trop heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne ! On s’endort dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores ; on ne songe pas au malheur d’autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui travaille aux champs, au grand air, ne s’inquiète pas de la misère et du désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n’y croit pas ; il calcule le salaire, il voit qu’en fait c’est lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du dénuement de celui qui est forcé de dépenser davantage pour sa consommation. Ah ! s’il voyait, comme je les vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la lanterne rougeâtre de l’échoppe ! S’il entendait siffler ce vent qui, chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles d’un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de ces toits glacés ! S’il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce manteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous collent sur les os !

Le bonheur, dit-on, rend égoïste… Hélas ! ce bonheur réservé aux uns au détriment des autres doit rendre tel, en effet. Ô mon Dieu ! le bonheur partagé celui qu’on trouverait en travaillant au bonheur de ses semblables, rendrait l’homme aussi grand que sa destinée sur la terre, aussi bon que vous-même !

Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes, et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a sans doute ; mais mon indigence ou ma timidité m’ont empêché de les rencontrer. J’ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. L’effroi m’a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et pour rêver le bien ; mais chercher seul, c’est affreux, c’est peut-être insensé.

Je croyais acquérir ici tout au moins l’expérience. Je connaîtrai les hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il n’y a guère qu’un seul type à observer dans les deux sexes : le type de la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J’oubliais que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je n’ai osé aborder personne.

Je puis cependant me faire une idée de l’homme, en m’examinant, en interrogeant mes instincts, mes facultés, mes aspirations. Si je suis classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres, du moins j’ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais la femme ! où en prendrai-je la notion psychologique ? Qui me révélera cet être mystérieux qui se présente à l’homme comme maître ou comme esclave, toujours en lutte contre lui ? Et je suis assez insensé pour demander si c’est un être différent de l’homme !…

Cahier N° 1. – Travail

TROISIÈME QUESTION.

Quelles sont les facultés et les appétits qui différencient l’homme et la femme dans l’ordre de la création ?

On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités que l’homme. Ce n’est point l’avis de Bayle, et c’est un point très controversable. Qu’en savons-nous ? Leur éducation les détourne des études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent… Ajoutez que nous avons des exemples du contraire.

Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d’un être si nécessaire à l’homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur à lui ?

Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles ? Mais cette différence constituerait-elle l’inégalité ? On est convenu de les regarder comme supérieures dans l’ordre des sentiments, et je croirais volontiers qu’elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel… Ô ma mère !…

S’il est vrai qu’elles aient moins d’intelligence et plus de cœur, où est l’infériorité de leur nature ? J’ai démontré cela en traitant de la nature de l’homme, deuxième question.

Cahier N° 2. – Journal

27 minuit.

Quel temps à porter la mort dans l’âme !… Encore ce soir, j’ai trop lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures, créations sublimes du grand artiste de l’univers !

Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n’est pas une voix humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d’un métier ?

J’ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre, ce bruit désagréable qui m’eût empêché de dormir si je n’en avais découvert la cause.

J’ai entendu plus distinctement : c’est le son d’un instrument qu’on appelle, je crois, une contrebasse.

La voix plus claire des violons m’a expliqué que cela faisait partie d’un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par un temps pareil ! quand la mort semble planer sur cette ville funeste !

Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales interrompues, leur musique de fête !

Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d’air de ma cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au gémissement d’une sorcière, volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.

Je m’imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d’une nuit si noire et si effrayante !

30 décembre.

Mon travail n’avance pas ; l’isolement me tue. Si j’étais sain de corps et d’esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l’amour de Dieu qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse sur les diverses parties de mon œuvre. Oui, je dirais à Dieu : Tu es souverainement juste, souverainement bon ; tu n’as pas pu asservir, dans tes sublimes desseins, l’esclave au maître, le pauvre au riche, le faible au fort, la femme à l’homme par conséquent ; et je saurais alors établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui les revêtent de fonctions diverses sans élever l’un au-dessus de l’autre dans l’ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu’elle puisse m’ouvrir son âme et m’éclairer sur ses véritables aptitudes. Étudierai-je la femme seulement dans l’histoire ? Mais l’histoire n’a enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du peuple, de la masse féminine, n’a pas d’initiative intellectuelle dans l’histoire.

Depuis huit jours que la boue et le froid noir me retiennent prisonnier, je n’ai pas vu d’autre visage féminin que celui de ma vieille portière : serait-ce là une femme ? Ce monstre me fait horreur. C’est l’emblème de la cupidité, et pourtant elle est d’une probité à toute épreuve ; mais c’est la probité parcimonieuse des âmes de glace, c’est le respect du tien et du mien poussé jusqu’à la frénésie, jusqu’à l’extravagance.

Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être semblable, parce qu’il ne vous prend rien de ce qui n’est pas son salaire !

Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la propriété ! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les mansardes voisines lorsqu’ils ne peuvent payer leur terme ! Je sais que cette cruauté lui est commandée ; mais quels sont donc alors les bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites ? et n’est-il pas honteux qu’on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre le pauvre ! Eh quoi ! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n’a rien, de cinquante francs par an ! on ne peut pas même le chasser sans le dépouiller !

Ce matin on a saisi les haillons d’une pauvre ouvrière qui s’enfuyait : un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n’en vaut pas trois ! Le froid qui règne n’a pas attendri les exécuteurs. J’ai racheté les haillons de l’infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés aient l’intention de réparer tant de crimes ? Ceux-là sont pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma cellule, je ne pourrai pas l’assister. Après-demain, si je n’ai pas trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on retiendra mon manteau.

Ce matin, la portière qui range ma chambre m’a dit en m’appelant à la fenêtre :

« Voici madame qui se promène dans son jardin. »

Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l’une comme dans l’autre. J’ai regardé machinalement. J’ai vu une femme qui m’a paru fort belle, quoique très pâle et un peu grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j’aperçois les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.

Encore irrité de ce qui venait de se passer, j’ai demandé à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante qu’elle.

« Ma maîtresse ? a-t-elle répondu d’un air hautain, elle ne l’est pas : je ne connais que monsieur, je ne sers que monsieur.

– Alors, c’est monsieur qui est impitoyable ?

– Monsieur ne se mêle de rien ; c’est son premier locataire qui commande ici, heureusement pour lui ; car monsieur n’entend rien à ses affaires et achèverait de se faire dévorer. »

Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait banqueroute de vingt francs !

Cahier N° 1. – Travail

… Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas et qu’il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.

L’être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son être physique. Dans le seul fait d’avoir accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte et d’infériorité sociale, il y a quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité qu’il n’y en a chez l’homme.

Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n’est pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement des sociétés la domination du riche et du puissant. C’est qu’il n’a pas reçu, plus que la femme, par l’éducation, l’initiation à l’égalité…

Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le pauvre et la femme.

La femme est pauvre sous le régime d’une communauté dont son mari est chef ; le pauvre est femme, puisque l’enseignement, le développement, est refusé à son intelligence, et que le cœur seul vit en lui.

Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui peuvent me conduire à une solution.

Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons d’abord.

Cahier N° 2. – Journal

– J’ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j’avais trop prévue. Le vieillard dont une cloison me sépare, a été sommé, pour la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix discordante de la portière m’a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans la vie d’émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.

Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin ; mais ils répondront, et il paiera si on lui en donne le temps.

Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne m’oublie et me néglige. Il ne le ferait pas si j’étais un meilleur client, si j’avais trente mille livres de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n’est pas arriéré ; mais je me trouve dans l’impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux voisin. J’ai offert d’être sa caution ; mais la malheureuse portière, cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dressé l’inventaire dans sa pensée ; et d’une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher à étouffer un reste de pitié, elle m’a répondu que je n’avais pas un mobilier à répondre pour deux, et qu’il lui était interdit d’accepter la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors, touché de la situation de mon voisin, j’ai écrit au propriétaire un billet dont j’attache ici le brouillon avec une épingle.

Madame.

Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et qu’on va mettre dehors parce que son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable ; ne permettez pas qu’on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d’argent et de recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours de l’influence), et faites-le admettre à l’hôpital, ou accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme ; ayez un peu de confiance, si ce n’est un peu de générosité.

JACQUES LAURENT.

Cahier N° 1. – Travail

Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l’intelligence serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n’est-il pas beaucoup d’hommes en qui le travail du cerveau a totalement atrophié les facultés aimantes ? La plupart des savants, ou seulement des hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à la politique ambitieuse, beaucoup d’artistes, de gens de lettres, ne sont-ils pas dans le même cas ? Ce sont des êtres incomplets, et, j’ose le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de tous ! Or donc, l’induction des pédants, qui concluent de l’inaction sociale apparente de la femme, qu’elle est d’une nature inférieure, est d’un raisonnement…

Cahier N° 2. – Journal

30 décembre.

Absurde ! Évidemment je l’ai été. Ces valets m’auront pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration d’amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien ! Mais je n’en ai pas moins été d’une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La dame m’a paru belle quand je l’ai aperçue dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que c’est… Ou peut-être ce propriétaire n’est-il pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand je lui demandais à parler à madame la comtesse ; et cette soubrette qui m’a repoussé de l’antichambre avec de grands airs de prude… Il y avait un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j’ai à peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et de triste comme serait l’asile d’une âme souffrante et fière… Je ne sais pourquoi je m’imagine que la femme qui demeure là n’est pas complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être ! N’importe, un vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-même.

31 janvier.

Je ne sais pas si j’ai fait une nouvelle maladresse, mais j’ai risqué hier un grand moyen. Au moment où j’allais fermer ma fenêtre, par laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis quatre mortels jours, j’ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j’y ai vu mon nominata. Avec son manteau de velours noir doublé d’hermine, elle m’a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait lentement dans l’allée, abritée du vent, d’est par le mur qui sépare les deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle. Alors j’ai fait un coup de tête ! J’ai pris mon billet, je l’ai attaché à une bûchette de mon poêle et je l’ai adroitement lancé, ou plutôt laissé tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d’effroi ni d’étonnement. Heureusement j’avais eu la présence d’esprit de me retirer avant que mon projectile fût arrivé à terre, et j’observais, caché derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d’amour envoyées furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins collet-monté ; il a ramassé mon placet et il l’a porté à sa maîtresse en remuant la queue d’un air de triomphe. On eût dit qu’il avait le sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal ! La dame ne s’est pas laissé attendrir. « Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d’une voix douce, mais dont je n’ai rien perdu. Laissez-moi tranquille ! » Puis elle a disparu au bout de l’allée, sous des arbres verts. Mais le chien l’y a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup d’adresse et de propreté. La curiosité aura peut être décidé la dame à examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la prudence. Quand ce ne serait que pour rire d’un sot amoureux, plaisir dont les femmes, dit-on, sont friandes ! Espérons ! Pourtant je ne vois rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin ! je ne te laisserai pas chasser, quand même je devrais mettre mon Origène ou mon Bayle en gage.

Mais aussi quelle idée saugrenue m’a donc passé par la tête, d’écrire à la femme plutôt qu’au mari ? Je l’ai fait sans réflexion, sans me rappeler que le mari est le chef de la communauté, c’est-à-dire le maître, et que la femme n’a ni le droit, ni le pouvoir de faire l’aumône. Eh ! c’est précisément cela qui m’aura poussé, sans que j’en aie eu conscience, à faire appel au bon cœur de la femme !

Cahier N° 1. – Travail

L’éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l’un et de l’autre sexe fussent complètement modifiées.

Cahier N° 2. – Journal

J’ai été interrompu par l’arrivée d’un joli enfant de douze ou quatorze ans, équipé en jockey.

« Monsieur, m’a-t-il dit, je viens de la part de madame pour vous dire bien des choses.

– Bien des choses ? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.

– Oh ! je ne me permettrai pas de m’asseoir ! Ça ne se doit pas.

– Tu te trompes ; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.

– Ah ! ah ! vous êtes domestique ? De qui donc ?

– De moi-même. »

L’enfant s’est mis à rire, et, s’asseyant près du feu :

« Tenez, Monsieur, m’a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon adresse, voilà ce que c’est. »

J’ai ouvert et j’ai trouvé un billet de banque de mille francs.

« Qu’est-ce que cela, mon ami ? et que veut-on que j’en fasse ?

– Monsieur, c’est de l’argent pour ces malheureux locataires du cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas payer.

– Ainsi, madame me prend pour son aumônier ? C’est très beau de sa part ; mais j’aime beaucoup mieux qu’elle donne des ordres pour qu’on laisse ces malheureux tranquilles.

– Oh ! ça ne se fait pas comme vous croyez ! Madame ne donne pas d’ordres dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même n’a rien à voir dans les affaires du régisseur. D’ailleurs, madame craint tant d’avoir l’air de se mêler de quelque chose, qu’elle vous prie de ne pas parler du tout de ce qu’elle fait pour vos voisins.

– Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite ? Tu lui diras de ma part qu’elle est grande et bonne.

– Oh ! pour ça, c’est vrai. C’est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que c’est moi qui suis cause que Fly n’a pas mangé votre billet ?

– En vérité ?

– Vrai, d’honneur ! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle n’avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa gueule. Moi, en jouant avec lui, j’ai vu qu’il était en colère de ce qu’on ne lui faisait pas de compliment ; car lorsqu’il rapporte quelque chose, il n’aime pas qu’on refuse de le prendre. Il commençait donc à ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté ; j’ai vu ce que c’était, et je l’ai porté à madame aussitôt qu’elle a été seule. Elle ne voulait pas le prendre.

– Mets cela au feu, qu’elle disait, c’est quelque sottise.

– Non, non. Madame, c’est des malheureux.

– Tu l’as donc lu ?

– Dame ! Madame, que j’ai fait, Fly l’avait décacheté, et ça traînait.

– Tu as bien fait, petit, qu’elle m’a dit après qu’elle a eu regardé votre lettre, et pour te récompenser, c’est toi que je charge d’aller aux informations. Si l’histoire est vraie, c’est toi qui porteras ma réponse et qui expliqueras mes intentions ; et puis, attends, qu’elle m’a dit encore : Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa lettre, mais qu’il aurait bien pu l’envoyer plus raisonnablement que par sa fenêtre.

Là-dessus, j’ai expliqué au jockey l’inutilité de ma démarche d’hier et l’urgence de la position. Il m’a promis d’en rendre compte.

J’ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu’aux larmes.

« Est-ce possible, s’est-il écrié, qu’une âme si tendre et si délicate soit calomniée par de vils serviteurs !

– Comment cela ?

– Il n’y a pas d’infamies que cette ignoble portière n’ait voulu me débiter sur son compte ; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne pourrais d’ailleurs plus m’en souvenir. »

Cahier N° 1. – Travail

La bonté des femmes est immense. D’où vient donc que la bonté n’a pas de droits à l’action sociale en législation et en politique ?

Cahier N° 2 – Journal

1er janvier.

– Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu’un temps plus doux, un ciel plus clair, me rendraient plus laborieux et plus lucide. Je ne suis plus abattu comme je l’étais : au contraire, je me sens un peu agité ; mais la plume me tombe des mains quand je veux généraliser les émotions de mon cœur. Ô puissance de la douceur et de la bonté, que tu es pénétrante ! Oui, c’est toi, et non l’intelligence, qui devrais gouverner le monde !

Je ne m’étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre, est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l’hiver ne me paraissait susceptible d’aucun charme, lorsqu’au milieu de l’automne j’ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais aujourd’hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au terrain chaud et à l’air rare où elles végètent, comme les enfants des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière. J’ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur, ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d’une ténuité effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent d’est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tout cas, ils arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère étouffe le développement. Hélas ! c’est le grand nombre ; mais ceux-là n’ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté qui est chez l’enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le résultat d’une culture exagérée et d’une éclosion forcée. Ces enfants-là sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos paysans ne le sont à quinze ; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de cette Babylone.

Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une apparence de vie qui étonne et dont l’excès effraie l’imagination. Nulle part au monde il n’y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l’air est chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers excellent dans l’art de disposer les massifs. Ce n’est plus la symétrie de nos pères, ce n’est pas le désordre et le hasard des accidents naturels ; c’est quelque chose entre les deux, une propreté extrême jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin, et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace de cinquante pieds carrés.

Celui de la maison que j’habite est fort négligé et comme abandonné depuis l’été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée ; on change, je crois, la disposition de l’appartement qui commande à ce jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j’ignore pourquoi. Mais je n’entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est continuellement désert. Je le regarde souvent, et j’y découvre mille secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux, une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n’insulte jamais. Les herbes sauvages, l’euphorbe, l’héliotrope d’hiver, et jusqu’au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas ; l’arbuste chargé de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de joaillerie, et la rose du Bengale s’entrouvre gaiement et sans crainte au milieu des morsures du verglas.