Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours - Augustin Gazier - ebook

Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours ebook

Augustin Gazier

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Opis

Extrait : "Si l'on demandait à un enfant de nos catéchismes de persévérance ce qu'est le jansénisme, il ne manquerait pas de répondre que c'est une hérésie moderne, la plus artificielle peut-être de toutes les hérésies, – comme le dit R. P. Loriquet, – et qu'il fut introduit vers le milieu du XVIIe siècle, par un évêque flamand appelé Janssen, en latin Jansenius."

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Avant-propos

L’ouvrage que je présente aujourd’hui au public n’est pas une histoire du Jansénisme ; pour écrire une pareille histoire, il faudrait croire à l’existence de ce fantôme ; il faudrait être persuadé qu’il y a eu de par le monde, au XVIIe siècle et depuis, des Jansénistes en chair et en os. Or les Jésuites et leurs adhérents sont les seuls qui croient avoir rencontré ce phénomène, ou plutôt ce monstre, comparable aux hippogriphes ou aux licornes. Il n’y a jamais eu de véritables Jansénistes, puisque le premier soin de tous ceux que l’on appelle ainsi est de flétrir avec énergie, comme le faisait déjà en 1657 l’auteur de la XVIIe Provinciale, la doctrine décourageante, désolante et impie des cinq propositions dites de Jansénius. Ils protestent en outre de leur passion pour l’orthodoxie et de leur ardent désir de demeurer dans la barque de Pierre, la seule qui puisse arriver au port. Ils disent bien haut, comme le Père Quesnel répondant à Fénelon en 1711 : « … J’ai en horreur tout parti, soit dans l’État ou dans l’Église. Mon nom est Chrétien ; mon surnom est Catholique ; mon parti est l’Église ; mon chef est Jésus-Christ ; ma loi, c’est l’Évangile ; les évêques sont mes Pères, et le Souverain Pontife est le premier de tous. » Assoiffés d’orthodoxie, ils ont en horreur, comme le disait encore Quesnel, « l’esprit de schisme et tout ce qui en approche » ; Singlin disait même que le schisme est chose pire que l’hérésie, et que l’Église la tolère parfois pour empêcher l’autre. Les prétendus jansénistes ont toujours été des paroissiens modèles, et le clergé qui les anathématise se plaint parfois de n’en pas trouver davantage à la grand-messe, au prône et à vêpres. Enfants soumis de l’Église, s’ils ont fini par accepter l’épithète que leurs ennemis leur jetaient à la face comme une injure, c’est de guerre lasse, ou, si l’on veut pour ne pas abandonner lâchement un saint évêque qu’ils savent avoir été indignement calomnié. En réalité ils remontent beaucoup plus haut que Jansénius, que saint Thomas et que saint Bernard ; ils se réclament de saint Augustin dont la doctrine, disent-ils, a toujours été « canonisée » par l’Église. Si donc on voulait faire un récit des querelles issues de l’Augustinus de l’évêque d’Ypres, il faudrait intituler le livre : Histoire de l’augustinisme dans les temps modernes.

Mais s’il n’y a jamais eu de jansénistes véritables, on ne saurait nier qu’il s’est rencontré au sein du catholicisme, surtout depuis le XVIe siècle, des philosophes, des historiens, des moralistes et des théologiens qui se distinguaient par un tour d’esprit particulier. Il s’est trouvé des hommes, soit isolés, soit réunis en groupes plus ou moins nombreux, qui entendaient ne pas suivre en aveugles le grand courant des idées religieuses modernes ; il y a eu, il y a peut-être encore un état d’âme que l’on peut appeler janséniste, port-royaliste ou même pascalien. Il est des hommes qui, en raison de l’éducation qu’ils ont reçue dès l’enfance, ou par suite des études auxquelles ils se sont livrés spontanément, ont une façon particulière de concevoir la théologie dogmatique, la morale chrétienne et l’histoire religieuse ; ils mettent à la base de leur catholicisme l’obéissance raisonnable que recommandait l’apôtre saint Paul. Adversaires déclarés du protestantisme sous toutes ses formes, ennemis de ce qu’on appelle aujourd’hui le modernisme, ils ne sont pas moins ennemis du néocatholicisme exclusivement romain et des doctrines évolutionnistes en matière de dogmes. Ils n’admettent pas, comme disait un prêtre très distingué, que l’on soit toujours pendu à la sonnette du Vatican, et jamais il ne leur viendrait à l’esprit de dire, comme autrefois Brunetière ; « Je crois en bloc, sans entrer dans le détail, tout ce que Rome veut que je croie. » Persuadés que le christianisme est une œuvre divine, parfaite dès l’origine, et que par conséquent il ne peut pas être soumis à la loi du progrès comme les institutions humaines, ils se tiennent en garde contre tout ce qui peut avoir un air de nouveauté. Ils sont disciples de saint Paul, de Tertullien, de saint Vincent de Lérins, et ils souscrivent sans hésiter à cette déclaration de Bossuet : « L’Église ne varie jamais ; et au contraire l’hérésie, qui a commencé par innover, innove toujours. » Et comme les Jésuites sont à leurs yeux les novateurs par excellence, ils combattent le jésuitisme, le molinisme, le laxisme et tous leurs dérivés partout où ils croient les rencontrer. C’est en cela que consiste leur jansénisme, si bien que le cardinal Bona a pu définir les jansénistes de la manière suivante : « des catholiques fervents qui n’aiment pas les Jésuites ». On pourrait dire que le jansénisme est la forme française de l’opposition des catholiques aux Jésuites. À ce compte il y a toujours eu depuis le XVIe siècle des jansénistes, même dans le haut clergé, même sous la pourpre cardinalice, voire sous la tiare d’Innocent XI et de Benoît XIV.

Ainsi s’explique le grand courant de sympathie qui amène chaque année à Port-Royal des Champs des milliers de visiteurs ; qui fait lire le bel ouvrage de M. André Hallays, qui rend éternellement jeune le Port-Royal de Sainte-Beuve, cet admirable historien que la curiosité seule avait attiré de ce côté, et qui s’est trouvé entraîné, grâce à sa merveilleuse intelligence, beaucoup plus loin que ne l’aurait souhaité son incurable scepticisme. Le Port-Royal de Sainte-Beuve est à revoir, à corriger et à compléter, il n’est pas à refaire. Il sera toujours un excellent guide, d’autant plus que son auteur ne saurait être accusé de partialité : Sainte-Beuve était si peu janséniste qu’il a fini, ou peu s’en faut, par traiter ses héros, Pascal comme les autres, de simples naïfs qui croyaient en Dieu. Aujourd’hui encore la lecture de ce chef-d’œuvre attire vers Port-Royal une foule d’admirateurs enthousiastes, et on réclame dans le public un complément de ce grand ouvrage. On voudrait que l’histoire du monastère fût rattachée d’une manière plus intime à l’histoire générale, et cela depuis le commencement du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Port-Royal a été sans doute un admirable foyer de chaleur et de lumière ; mais s’il est établi, comme le souhaitaient Pascal et Arnauld, que son prétendu jansénisme est tout simplement un catholicisme dégagé de l’influence délétère du jésuitisme, c’est une étude bien autrement vaste qu’il convient d’entreprendre. Il s’agit dès lors d’écrire l’histoire des doctrines morales et religieuses qui ont été celles de Port-Royal, mais qui ne lui appartenaient pas en propre. C’est ainsi qu’un historien du cartésianisme pourrait concevoir une histoire des idées philosophiques en France avant Descartes, chez Descartes, autour de Descartes et après lui. C’est ce que voudrait être cette histoire du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu’à nos jours. Après un exposé sommaire de la doctrine, elle se proposerait de montrer ce que fut l’esprit port-royaliste ou janséniste au début du XVIIe siècle, au temps de Bérulle et de saint François de Sales ; ensuite à Port-Royal, autour de Port-Royal, et finalement autour des ruines de Port-Royal à travers les deux derniers siècles. C’est un travail considérable, qui exige la mise en œuvre d’une infinité de documents dont la nomenclature seule serait effrayante. Pour la mener à bien, il faut en outre savoir beaucoup de choses dont très peu de personnes ont le secret, car les prétendus jansénistes ont toujours été persécutés, et comme tels ils ont cherché de tout temps l’ombre et le mystère. Des circonstances particulières m’ayant mis à même de pénétrer la plupart de ces mystères, j’ai consacré de longues années à l’étude de ces questions, et je crois pouvoir aborder celle histoire sans autre souci que celui de mettre la vérité dans le meilleur jour possible, avec discrétion, avec mesure, surtout avec une entière loyauté, en m’inspirant des sentiments qui ont animé Racine quand il a composé cet incomparable chef-d’œuvre qui s’appelle l’Histoire de Port-Royal.

J’ajouterai que c’est sur les instances réitérées de M. Édouard Champion que j’ai rédigé cet ouvrage. Il n’a pas cessé de me le demander et il allait jusqu’à me dire : « Je ne vous lâcherai pas que vous ne m’ayez donné un Sainte-Beuve amélioré. » Qu’il trouve ici l’expression de ma gratitude.

 

Je suppose toujours que les lecteurs de la première partie de ce livre ont entre les mains l’édition de l’Histoire de Port-Royal de Racine que j’ai publiée en 1908 et dont la 3e édition a paru récemment à la librairie Boivin, rue Palatine, 5, Paris. Elle est exacte, elle est complète, grâce à un résumé contemporain, elle est soigneusement annotée, et elle est accompagnée d’un essai de bibliographie absolument indispensable.

19 Mars 1922.

Chapitre II

Les Jésuites et leurs contradicteurs au XVIe siècle – L’Université de Louvain – Les congrégations de Auxiliis ; Clément VIII et Paul V contre Molina – Petras Aarelius ; l’Université de Paris – Bérulle et les premiers oratoriens – Angélique Arnauld, réformatrice de Port-Royal – Sainte Chantal, saint François de Sales – Zamet, Saint-Cyran ; saint Vincent de Paul

Ignace de Loyola, canonisé par Grégoire XV en 1622, a droit au respect de tous les catholiques, et le docteur Launoy, qui n’était nullement janséniste, exagérait son rôle de « dénicheur de saints » quand il disait un jour dans une sacristie :« Donnez-moi des ornements noirs ; tout ce que je puis faire pour cet intrigant dont on célèbre aujourd’hui la fête, c’est de dire pour lui une messe de Requiem. » Le saint fondateur de la Compagnie de Jésus avait les meilleures intentions du monde : il croyait bien faire en exigeant de ses religieux un quatrième vœu, celui d’obéissance absolue au Saint-Siège, et c’était pour transmettre plus aisément les ordres de la papauté que le Gésu était à Rome, à quelques pas du Vatican. Ignace n’avait pas le don de prophétie, il ne prévoyait pas que pour mieux obéir aux papes les Jésuites commenceraient par les annihiler, et que son premier successeur, un intrigant fieffé que l’on n’a pas canonisé, deviendrait ce que la malice clairvoyante des foules appelle encore aujourd’hui « le pape noir ». Moins de dix ans après la mort d’Ignace, Lainez, qui avait pour ainsi dire usurpé le généralat, causait du trouble dans l’Église. En plein concile de Trente, il combattait une décision solennelle relative au rôle de la grâce efficace, et les Pères indignés criaient : Sus an pélagien ! L’évêque de Paris, Eustache de Bellay, se plaignait qu’une compagnie née depuis deux jours fût venue au Concile pour introduire des dogmes nouveaux, pour troubler le repos de l’Église et pour en renverser la hiérarchie. Ces faits caractéristiques se sont passés en 1562, quatre-vingts ans avant la querelle du jansénisme ; et si nous faisions ici un chapitre de l’histoire générale des Jésuites, il serait aisé de montrer que, dès le xvie siècle, le nouvel institut a jeté le trouble partout. Le pape Paul IV, prenant les Jésuites en flagrant délit de désobéissance à ses ordres, les appelait « des enfants rebelles et des fauteurs d’hérésie ». Saint Charles Borromée constatait, en 1599, leur profond mépris pour l’épiscopat, et il exhalait ses plaintes sur l’odieuse conduite de leur Père Mazzarino. L’archevêque d’Urbins écrivait à ce même saint Charles, en 1584, que les choses n’allaient pas mieux dans son diocèse, et qu’un jésuite insolent s’était vanté de lui « apprendre à vivre », vu qu’il avait déjà « fait la barbe à bien d’autres ». Papes, rois, empereurs, prélats, ordres religieux, universités, corps constitués de toute espèce, tout le monde déplorait les excès d’une société si envahissante. La France et Paris se distinguaient surtout par leur peu d’enthousiasme à recevoir les nouveaux venus. La Sorbonne disait, en propres termes, que la société qui s’attribuait le nom de Jésus semblait périlleuse en matière de foi, ennemie de la paix de l’Église, et plutôt née pour la ruine que pour l’édification des fidèles. On prêchait contre les Jésuites dans les chaires, et plusieurs évêques, imitant l’évêque de Paris, leur interdisaient formellement l’exercice du ministère sacerdotal dans leurs diocèses.

Mais les disciples d’Ignace, méprisant les foules et ne tenant aucun compte de l’opinion publique, avaient l’habileté de se concilier les puissances. Si les parlements, les universités et le clergé les repoussaient, les papes, les rois et les grands de ce monde les ménageaient par politique ou par crainte, et les comblaient même de faveurs. Chaque jour la Société gagnait du terrain, et elle voyait ses membres se multiplier comme les sauterelles qui ravagèrent l’Europe méridionale vers 1565. Les Jésuites ne dissimulaient pas leur dessein de marcher à la conquête du monde, et pour y parvenir plus sûrement, ils voulaient étonner les intelligences, frapper les imaginations, dompter les volontés. Ils se mirent donc à dogmatiser en propageant partout les doctrines subversives qu’ils avaient osé soutenir en plein concile de Trente.

Satan voulant séduire nos premiers parents leur déclara que s’ils l’écoutaient ils seraient comme des dieux ; ainsi firent les Jésuites, qui ne cessèrent pas d’exalter la liberté de l’homme au détriment de la toute-puissance de Dieu. C’est ainsi que plusieurs de leurs Pères cherchèrent à ruiner, en différents pays, les doctrines augustiniennes, Montemajor, à Salamanque, en 1581, Valentia, à Ingolstadt, en 1584, Lessius et Hamelius, à Louvain, en 1586. Partout on leur résista au nom de l’orthodoxie ; mais l’Université de Louvain se distingua entre toutes par la vigueur de sa résistance, par la noblesse de ses procédés, et par la façon magistrale dont elle prit la défense du docteur de la grâce. Cette Université était alors célèbre, plus célèbre même que la Sorbonne, déchue de son ancienne splendeur depuis la Ligue. Au dire du jésuite Pallavicini, l’Université de Louvain était alors « la place d’armes, l’arsenal de l’Église contre les hérétiques ». En 1587, après avoir adjuré Lessius et Hamelius de rétracter leurs erreurs, elle les condamna solennellement, et les rédacteurs de cette très remarquable censure prirent, cinquante ans avant Jansénius, la défense de saint Augustin, « suscité par la Providence pour être le général sous les ordres duquel l’armée catholique marcherait à la victoire ». La censure de Louvain, suivie d’une censure de Douai, couvrit les Jésuites de confusion ; ce fut, disaient-ils eux-mêmes dans l’Image de leur premier siècle, « une tempête furieuse qui faillit anéantir leur société ».

Mais les fils d’Ignace ne reculent jamais, et ils ne se découragent jamais ; c’est au lendemain même de la terrible censure de Louvain que fut imprimé à Lisbonne, en 1588, le fameux ouvrage de Molina. Ce furent alors les dominicains espagnols qui protestèrent hautement au nom de l’Église, et l’on sait combien vive a été, durant vingt ans, lors des congrégations de Auxiliis, la lutte de l’augustinisme contre le molinisme. Cette fois encore les Jésuites faillirent être finalement anéantis ; mais les circonstances vinrent à leur secours d’une manière inespérée. En 1605, le pape Clément VIII, leur adversaire déclaré, mourut, comme l’avait prédit Bellarmin, avant d’avoir pu rédiger la bulle dont il avait réuni tous les éléments. En 1607, des considérations d’ordre purement politique empêchèrent Paul V de publier la bulle préparée contre Molina, et le pape imposa silence aux deux parties. Les Jésuites d’Espagne illuminèrent, ils chantèrent victoire ; leur hérésie, épargnée par le Saint-Siège, fit chaque jour de nouveaux progrès.

Obligés malgré tout de se modérer sur les questions de doctrine, les confrères de Molina imprimèrent à leur activité dévorante une autre direction. Ils ouvrirent des collèges, ils composèrent des ouvrages ascétiques, et surtout ils se firent une spécialité de la conduite des âmes des riches. On sait qu’après les attentats de Jean Châtel et de Barrière, et après la pendaison de leur Père Guignard, ils furent chassés de France en 1595 ; mais l’intercession du pape les fit rappeler en 1603, et Henri IV eut l’idée singulière d’exiger qu’il y eût toujours à la cour un jésuite considéré comme otage. Cet otage avait le pouvoir de remettre les péchés, il devint donc pour le roi un confesseur occasionnel et bientôt un confesseur en titre. Henri n’en fut pas moins assassiné, sans que les Jésuites aient été, le moins du monde, coupables de ce crime, par un pauvre fou qui avait médité sur les théories jésuitiques du régicide. Sous la régence d’une Italienne, superstitieuse à l’excès, les affaires de la Compagnie de Jésus prirent en France une tournure favorable. Louis XIII les protégeait ouvertement, et Richelieu, qui les connaissait bien, disait à ses confidents qu’« il serait dangereux de les choquer ». Or il n’y a qu’un moyen de ne pas choquer des gens de cette espèce, c’est de leur donner tout ce qu’ils demandent, et même d’aller au-devant de leurs désirs ; telle fut en ce qui concerne les Jésuites, la politique du redoutable cardinal.

Néanmoins ces religieux ne progressaient qu’au prix de luttes incessantes, parce que, si les pouvoirs publics étaient pour eux, ils avaient contre eux la reine du monde, c’est-à-dire l’opinion ; on le vit bien durant la première moitié du XVIIe siècle, lors de leurs grands démêlés avec le clergé et avec l’Université.

Les Jésuites attaquèrent le haut clergé en 1633, dans un certain nombre de libelles venus d’Angleterre et traduits aussitôt en latin, mais ils se heurtèrent à de vigoureuses réfutations. Les droits imprescriptibles de l’épiscopat furent défendus victorieusement par quelques ecclésiastiques français dont l’un se dissimulait sous le nom d’Aurélius, un des deux noms de saint Augustin. On a cru que l’abbé de Saint-Cyran était l’auteur de cet ouvrage très remarquable, mais il l’a toujours nié, et la haineuse perspicacité de ses ennemis, qui ont examiné à loisir tous ses papiers, n’est pas parvenue à pénétrer ce mystère. C’est tout au plus si l’on pouvait insinuer que Duvergier de Hauranne en fut l’inspirateur, et que son neveu de Barcos en est le véritable auteur. Toujours est-il que l’ouvrage obtint un grand succès, que les Jésuites furent, confondus et que le clergé de France remercia avec effusion son défenseur anonyme. Il donna des sommes considérables pour indemniser l’imprimeur, et Richelieu promit une magnifique récompense. L’histoire de cette très curieuse affaire suffirait à montrer quel était alors l’antagonisme de l’épiscopat français et de la Compagnie de Jésus, laquelle a toujours affiché le plus profond mépris pour les évêques.

L’histoire du procès de l’Université contre les Jésuites n’est pas moins instructive, et elle embrasse une période beaucoup plus longue, car elle va de 1564 à 1643. La Compagnie de Jésus et l’Université de Paris ne pouvaient jamais parvenir à s’entendre, car leur coexistence sous l’ancien régime était une question de vie ou de mort pour l’une ou pour l’autre. L’Université instruisait la jeunesse française depuis plus de sept cents ans, et, avant l’arrivée des Jésuites, elle comptait jusqu’à quinze mille étudiants. Il en venait à Paris, dans notre vieux quartier latin, de tous les points de la France, de l’Europe et même du monde civilisé. Dès que les Jésuites se mirent à enseigner, ce fut un bouleversement complet, une véritable catastrophe. Ils ouvrirent des collèges partout, à Paris, à Rouen, à Rennes, à la Flèche, à Dijon et dans beaucoup d’autres villes. Leurs pensionnaires les enrichissaient tellement qu’ils pouvaient organiser des externats gratuits, et c’est ainsi que Molière a pu faire ses études. Le seul collège de Clermont, situé à Paris, rue Saint-Jacques, comptait plus de deux mille écoliers, le double de ce que pouvaient présenter les quinze collèges incorporés à l’Université. Ils avaient inauguré, dans beaucoup d’universités étrangères ce qu’on appelle aujourd’hui l’enseignement supérieur, et c’étaient d’innombrables étudiants qui ne venaient plus à Paris. Si donc ils parvenaient à se faire agréger à l’Université de Paris, cette dernière était irrémédiablement perdue. Or ils étaient en instance pour obtenir leur incorporation ; l’Université s’y opposait ; leurs puissants protecteurs les appuyaient, et de là des procès sans nombre, à la suite desquels les parlements tiraillés laissaient provisoirement les choses dans le statu quo. Les avocats de l’Université n’étaient pas tendres pour ceux qu’ils considéraient comme ses ennemis, et on a conservé le souvenir des plaidoyers enflammés, des réquisitoires hyperboliques d’Étienne Pasquier, en 1564, d’Antoine Arnauld, en 1694, de la Martelière, en 1611. Finalement l’Université ne reçut point le coup mortel ; les Jésuites furent déboutés de leurs prétentions après la mort de Richelieu et la disgrâce de Sublet de Noyers, leur plus grand protecteur (1643). Ils étaient profondément irrités contre ceux qui leur barraient la route et ils cherchèrent à se venger. L’avocat de 1694, l’homme qui, en 1602, avait composé contre eux le Franc et véritable discours au roi Henri IV, était mort en 1619 ; mais il laissait vingt enfants et dix neveux et nièces, toute une tribu à laquelle les Jésuites déclarèrent une guerre sans trêve ni merci, Ç’a été, comme on l’a souvent répété, le péché originel de Port-Royal. De là sont issues toutes les persécutions contre la Mère Angélique et contre le monastère dont elle était l’abbesse, contre le docteur Arnauld, contre Arnauld d’Andilly, contre toute la famille Arnauld et contre ses amis, contre l’abbé de Saint-Cyran et contre Jansénius.

Mais ce n’étaient pas seulement les corps constitués comme le Clergé et l’Université qui témoignaient leur antipathie pour les Jésuites ; beaucoup de particuliers éprouvaient le même sentiment, et il est aisé d’en citer quelques exemples, même parmi des hommes illustres, même parmi des saints.

Parmi les catholiques fervents qui n’aimaient pas les Jésuites, il faut mettre en belle place l’illustre cardinal de Bérulle, si célèbre par l’étendue de ses lumières, par sa merveilleuse intelligence des affaires, et par son amour immense de l’Église, comme disait Bossuet. Très bien disposé pour les Jésuites, dont il avait été quelque temps l’élève, il fut d’abord leur ami, leur protecteur lors de ce qu’ils appelaient « l’accident de Jean Châtel », et leur bienfaiteur enfin ; mais il se vit payer d’ingratitude parce qu’il commit, en 1611, le crime irrémissible d’instituer l’Oratoire et de faire ainsi aux Jésuites une concurrence redoutable. Pour organiser l’Oratoire, Bérulle semble avoir pris le contre-pied des idées et des sentiments de saint Ignace. Écoutons plutôt Bossuet : « Son amour immense pour l’Église lui inspira le dessein de former une compagnie à laquelle il n’a point voulu donner d’autre esprit que l’esprit même de l’Église, ni d’autres règles que ses canons, ni d’autres supérieurs que ses évêques, ni d’autres biens que sa charité, ni d’autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce. Là une sainte liberté fait un saint engagement ; on obéit sans dépendre ; on gouverne sans commander ; toute l’autorité est dans la douceur, et le respect s’entretient sans le secours de la crainte… Là, pour former de vrais prêtres, on les mène à la source de la vérité ; ils ont toujours en main les saints livres pour en chercher sans relâche la lettre par l’étude, l’esprit par l’oraison, la profondeur par la retraite, l’efficace par la pratique, la fin par la charité… »

À peine institué, l’Oratoire fut en butte à la haine furieuse des Jésuites, et il n’en pouvait pas être autrement, puisque cette « sainte congrégation », comme dit encore Bossuet, était accueillie en France avec enthousiasme, puisqu’elle ouvrait, des collèges, des séminaires, que ses prédicateurs brillaient dans les chaires, et qu’elle dirigeait une infinité de religieuses et notamment les filles de Sainte-Thérèse. Bérulle fut donc insulté, honni, calomnié de la manière la plus odieuse. Finalement il fut dénoncé à Richelieu, qui l’invita à se justifier. C’est alors que Bérulle, excédé, écrivit au ministre, le 23 décembre 1623, une longue lettre qui est un terrible réquisitoire contre les Jésuites, et qui ne permettra jamais aux Oratoriens d’obtenir ce qu’ils souhaitent avec ardeur depuis bientôt trois siècles, la canonisation de ce grand saint qu’a été le cardinal de Bérulle.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si le général de l’Oratoire s’est rapproché de ceux qui n’aimaient pas les Jésuites. Il ne figure pas dans les nécrologes de Port-Royal, parce qu’il est mort prématurément en 1629, et qu’il ne paraît pas avoir connu la Mère Angélique ; mais il est question de lui dans les deux pamphlets du jésuite Pinthereau, publiés en 1654-1655 et intitulés : La naissance… et le progrès du jansénisme. Bérulle a été le grand ami de l’abbé de Saint-Cyran, dont il disait dans une lettre publiée par Pinthereau : « J’honore bien fort et sa vertu et sa doctrine, que je reconnais très grande et très profonde, et sa sincérité parfaite en l’amitié, » Quand il est mort, il a été pleuré en ces termes par Jansénius dans une lettre adressée par ce docteur au même Saint-Cyran et publiée, en 1655, par Pinthereau : « La mort de Mgr le cardinal de Bérulle m’a fort attristé pour des raisons tant publiques que particulières. Car je sais combien il est difficile, en un siècle entier, de trouver une telle vertu conjointe avec telle autorité pour faire le bien. » Bérulle voulait faire de Saint-Cyran un évêque, et le docte abbé fut évêque vingt-quatre heures parce qu’il avait enfin cédé aux objurgations de son ami, qu’il considérait, dit Hermant, « comme un oracle du Saint-Esprit ». C’est par lui que furent envoyés en Flandre un certain nombre d’oratoriens qui s’abouchèrent, grâce à l’entremise de Saint-Cyran, avec l’archevêque de Malines, Jacques Boonen, avec l’Université de Louvain, et avec Jansénius, que le P. Bourgoing appelait alors « son intime ami ». Ils furent très bien accueillis, et l’Oratoire ouvrit dans ces régions, une douzaine de maisons qui eurent avec les Jésuites de longs démêlés. Si donc Bérulle n’était pas mort en 1629, à l’âge de cinquante-quatre ans, il aurait été englobé avec ses amis Saint-Gyran et Jansénius dans les affaires du jansénisme, et les Carmélites, ces femmelettes, mulierculas, qu’on l’accusait de pervertir et de conduire aux abîmes, auraient connu, tout comme les religieuses de Port-Royal, les effets de leur animosité. On verra, dans la suite de ces études, qu’elles les ont connus au XVIIIe siècle parce qu’elles avaient conservé l’esprit de leur saint directeur.

Le P. de Condren, successeur immédiat de Bérulle, était dans les mêmes sentiments que son prédécesseur ; il disait comme lui que les Jésuites finiraient par occasionner un schisme dans l’Église, et, comme lui, il fut grand ami de Saint-Cyran et de Jansénius. Mais en 1638, quand il vit l’un des siens, le P. Séguenot, poursuivi avec acharnement par Richelieu, il prit peur, et il eut la faiblesse de dénoncer Saint-Cyran comme étant, ce qui était faux, l’inspirateur probable du P. Séguenot. Les conséquences de cette délation furent désastreuses, car Séguenot fut incarcéré à la Bastille et Duvergier de Hauranne à Vincennes. Le célèbre abbé avait sur le cœur le procédé du P. de Condren, qui eut du moins la délicatesse de ne pas vouloir témoigner contre lui, et qui mourut en 1641, avant Richelieu.

L’un des plus grands admirateurs de Bérulle fut saint François de Sales, un janséniste avant la lettre, que nous allons retrouver ainsi que sainte Chantal en parlant de Port-Royal et de la Mère Angélique. Lui non plus n’aimait pas les Jésuites, et il n’était pas aimé d’eux. Ils brûlèrent publiquement sa Vie dévote, ouvrage « d’une conduite trop relâchée », que leur Père Le Moine a refait, en 1661, d’une manière beaucoup plus austère, si l’on en croit l’auteur des Provinciales. Bérulle aurait voulu donner au coadjuteur de Genève la supériorité générale de l’Oratoire, dont ce prélat lui avait suggéré l’idée, et François de Sales aurait voulu, si la chose n’avait pas été absolument impossible, se faire oratorien sous la conduite du Père de Bérulle. Tous deux étaient également vénérés comme des saints par le prisonnier de Vincennes. Il sera encore question de saint François de Sales dans la suite, et aussi de plusieurs personnages qui ont été quelque temps les amis de Saint-Cyran, tels sont l’illustre Monsieur Vincent et Sébastien Zamet, évêque de Langres, et d’autres encore, notamment Claude Bernard, le pauvre prêtre, et Hubert Charpentier, le supérieur du Mont-Valérien.