Fragoletta - Henri de Latouche - ebook

Fragoletta ebook

Henri de Latouche

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Opis

Extrait : "La nuit du 24 janvier 1799 était, à Naples, si brillante d'étoiles et si pure, qu'on pouvait découvrir d'une des hauteurs qui dominent la mer tout ce rivage courbé en deux arcs qui s'étend de Pouzzoles à Sorrente. Là, autour de cette petite ville fortifiée de Sorrente, trois ou quatre bataillons d'infanterie française, étendus sur l'herbe, attendaient le jour et le signal de l'assaut. Personne ne se donnait la peine d'entretenir les feux du bivouac..."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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EAN : 9782335076820

©Ligaran 2015

Préface

L’auteur a déjà publié quelques ouvrages, sans y avoir attaché son nom. Les uns n’ont obtenu aucune attention du lecteur ; les autres, après quelques éditions véritables, sont arrivés au succès qu’il estime le plus, c’est-à-dire à lui concilier quelques suffrages et quelques amitiés honorables. Nul sentiment de vanité, bien ou mal entendu, ne l’engage à essayer de sortir de son obscurité, à une époque où, du fond de la solitude, on se sent assez maladroitement placé entre les deux écueils de notre révolution littéraire : le parti pris du dénigrement des coteries, et l’impudeur des louanges commerciales.

Il confesse que, pour tout ce qui est fabulation, costume, et autre mérite ou démérite d’une composition romanesque il en abandonne et en dénierait au besoin la futile responsabilité.

Il raconte un mystère qu’il n’est pas tenu de comprendre ceux de ses juges qui voudront blâmer, chercheront peut-être quelque interprétation singulière à sa pensée ; ils se croiront en droit de dire que tel sujet, consacré dans un art par un chef-d’œuvre, ne peut être essayé dans un autre art. Ils ajouteront que la statuaire qui écarte les voiles est plus chaste que le récit qui les assemble avec soin. Ceux qui oseraient par hasard approuver, supposeront peut-être que, le naturel et le merveilleux étant deux conditions d’intérêt en tout poème, il n’était pas à dédaigner de traiter un merveilleux qui fût naturel. L’auteur s’engage à ne répondre qu’en s’efforçant de mieux faire un ouvrage d’un tout autre genre.

Mais il a cru utile de faire ressortir, par deux tableaux dont les couleurs sont empruntées à l’histoire de deux pays, une vérité encore attaquée de nos jours. C’est à savoir : qu’un peuple est rarement heureux, et n’est jamais moralement grand, s’il est livré à l’autorité d’un seul ; et qu’il peut, au contraire, devenir ou demeurer glorieux et prospère s’il a la vertu de se gouverner lui-même.

Dans un État comme le nôtre, où, choisissant mieux ses représentants, la France pourrait jouir enfin des droits acquis par le sang de nos pères, qu’est-ce qu’il y a de factieux dans l’expression de cette pensée ? Les écrivains dits monarchiques assurent depuis assez longtemps que le meilleur des régimes est celui qui les pensionne, pour qu’il soit permis d’examiner philosophiquement la question. C’est là seulement que l’auteur prend la responsabilité d’une opinion d’homme ; là, ce n’est plus un livre, c’est une action qu’il signe.

H. DE LATOUCHE.

NOTA. L’orthographe de quelques noms italiens a été sacrifiée à la prononciation française, et, dans la peinture des caractères connus, on n’a point évité de retracer quelquefois les expressions mêmes dont un personnage s’est publiquement servi.

I

La nuit du 24 janvier 1799 était, à Naples, si brillante d’étoiles et si pure, qu’on pouvait découvrir d’une des hauteurs oui dominent la mer tout ce rivage courbé en deux arcs qui s’étend de Pouzzoles à Sorrente. Là, autour de cette petite ville fortifiée de Sorrente, trois ou quatre bataillons d’infanterie française, étendus sur l’herbe, attendaient le jour et le signal de l’assaut. Personne ne se donnait la peine d’entretenir les feux dix bivouacs. Les soldats républicains du général Duhesme étaient charmés d’une température si nouvelle ; ils comparaient au climat de leur pays, à cette époque de l’hiver, et même aux rudes vents des Abruzzes, qu’ils venaient de traverser deux fois, ces brises tiède, ces parfums d’aubépine et cette senteur de la vigne qui commençait à fleurir au pied du Vésuve.

Pour le capitaine d’Hauteville, il était plongé dans une si profonde rêverie, qu’il n’entendait plus ni la voix des sentinelles qui se répondaient au loin, ni les paroles que lui adressait le chef de sa demi-brigade, qui était venu s’appuyer contre le même arbre que lui.

– Eh bien, Marius, qui est-ce qui t’aurait dit, poursuit le commandant, quand nous faisions tant de vœux ensemble sur les bancs du même collège pour visiter un jouir la belle Parthénope, le Pausilippe, le Vésuve et le tombeau de Virgile, que ce serait avec un sabre au côté que nous les admirerions ? Le voilà, ce pays des poètes ; cette bicoque que nous assiégeons, c’est la patrie du chantre de la Jérusalem ; Caprée est sous tes yeux ; les orangers de Nisida sont ce point noir que tu vois se détacher sur la baie, et nous sommes, mon cher, à quelques pas des délices de Capoue.

Une balle, partie des rems parts, passa en sifflant entre les deux officiers, qui continuèrent :

– Sais-tu, dit Marius, si les communications sont rétablies avec Rome ?

– Je pensais, répliqua le commandant, que tu devais le croire mieux qu’un autre, toi qui as reçu aujourd’hui même une lettre de France.

– Elle est d’une date déjà si ancienne, que cela ne prouve rien, dit le capitaine.

– Mais je n’en doute point, ajouta son ami ; Macdonald, qui boude un peu depuis la dernière capitulation avec Pignatelli, a été laissé en arrière pour assurer les passages. Il paraît que Championnat est entré ce soir même à Naples. Le reflet des lumières que nous voyons au-dessus du fort Saint-Elme pourrait bien être une illumination qui signale son triomphe. Nos camarades sont heureux ! ils jouissent déjà des honneurs de la victoire et des agréments d’une grande ville ; tandis que nous, nous sommes arrêtés ici par une poignée de bourgeois et de prêtres. Mais patience, nous aurons notre tour. Ma foi, la République va bien ; le Directoire a organisé partout le succès ; les nouvelles d’Égypte sont bonnes, et il paraît que Bonaparte va apprendre aux mameluks la Marseillaise et le pas de charge… Mais tu ne m’écoutes pas ; que diable as-tu ?

– Mon cher, dit d’Hauteville, je suis triste.

– Est-ce cette lettre que tu as reçue ?

Et une seconde balle fit tomber quelques feuilles sur le chapeau du commandant.

– Du diable si je reste ici, ajouta-t-il ; je crois que le tronc de ce vieil olivier sert de point de mire à ces imbéciles.

– Hélas ! oui, dit le capitaine, c’est cette lettre.

– Eh bien, ta mère est-elle malade ? Ta sœur, dont tu es le seul protecteur maintenant, a-t-elle besoin de ta présence ? S’agit-il d’un mariage, d’un séducteur ? Voudrais-tu être à Paris ?

– Non assurément, dit vivement le capitaine. Je suis tranquille sur le sort de ma famille. Ma mère est mieux portante, et tu oublies qu’Eugénie a à peine quinze ans. Chère Eugénie ! Ce ne sont pas eux qui m’affligent : c’est… c’est le souvenir de cette pauvre Honorine.

– Qui ? madame de T… ? Ah ! ah ! tu es un peu plus tendre de loin que de près, à ce qu’il me semble. As-tu assez abusé de l’affection de celle-là ! Une veuve charmante : elle est libre, elle t’adore, elle t’a sacrifié, je crois, tout ce que le cœur sacrifie ; et toi, comment as-tu répondu à tant de fidélité ? Vous êtes sans pitié, vous autres, ma parole d’honneur ! Vous ne prenez pas même la peine de tromper. Vous ne mettriez pas un matelas au-dessous de la fenêtre par laquelle vous jetez vos victimes. Ah ça ! elle est donc furieuse ?

D’Hauteville ne répondit pas.

– Elle est donc désespérée ? ajouta l’étourdi commandant.

– Elle est morte !… dit le capitaine d’Hauteville.

Et son geste, sa figure, le son de sa voix, exprimaient un profond chagrin.

– Morte, grand Dieu !

– Et j’en suis la cause. Elle m’a écrit la plus touchante lettre, les plus pénibles adieux qu’on ait jamais pu lire. Elle a voulu que ce dernier billet ne fût mis à la poste que le jour même où elle serait portée à sa dernière demeure, et j’ai senti, à cette lecture, que, pour avoir trahi de bons sentiments, je méritais une punition du ciel.

– Prends donc garde, dit le commandant, qu’il ne t’entende et ne se fasse ici même le vengeur de la morale. Mais console-toi, mon camarade, tu n’es pas cause de cet affreux accident. Que ton bon cœur n’aille pas exagérer un mal sans remède. Que veux-tu, mon cher ! l’amour ne se commande pas. Ce sentiment n’est le plus beau que parce qu’il est le plus involontaire. Elle t’aura peut-être accablé de ses exigences, elle t’aura cédé trop tôt : ce n’est pas notre fauté si elles flétrissent la plupart du temps le bonheur dans son germe, et l’on ne peut pas, au bout du compte, aimer les gens par la seule raison qu’ils nous aiment.

– Honorine était un ange ! s’écria d’Hauteville ; n’essaye pas des consolations qui doublent mes remords. Je me sens plus volontiers, quand tu me parles ainsi, disposé à te chercher querelle qu’à te remercier de l’intérêt que tu veux me montrer… À combien d’indignes objets n’ai-je pas prodigué des soins, des marques d’affection qui auraient fait vivre Honorine ! Elle eût été heureuse d’un sourire qui ne m’attirait ailleurs qu’une marque d’indifférence ou de perfidie. Mais voilà comme nous sommes ! Il nous faut de périlleuses maîtresses dont la conquête soit à faire tous les jours. Nous aimons ces capricieuses beautés, toujours, prêtes à retirer leurs faveurs, plus difficiles à fixer qu’à séduire. Nous préférons les triomphes de la vanité au charmé du mystère ; nous consentons à servir en esclaves des femmes dont la grâce, exempte quelquefois de pudeur, est vantée en tops lieux, dont les pas sont suivis, les faveurs enviées ; on publie nos plaisirs avant qu’ils soient obtenus ; nous n’imaginons pas une volupté dont on n’ait médit d’avance. Et nous le souffrons. Nous en sommes vains ! tandis que la vertu qui s’immole et qui pleure, tandis que le dévouement, l’inaltérable amour… Tiens, commandant, il faudrait être meilleur que nous ne le sommes pour le comprendre et le sentir. L’amour, vois-tu, c’est la vertu, peut-être, et, ni toi ni moi, nous n’avons jamais aimé.

Un roulement de tambours interrompit la conversation les deux officiers. L’irritation semblait dicter seule toutes les paroles du capitaine, et pourtant ses joues étaient sillonnées de larmes ; le colonel écoutait des reproches très offensants et pourtant il retenait la main de son jeune ami dans la plus affectueuse étreinte.

– Aux armes ! criait-on de toutes parts.

– Aux armes ! répéta d’Hauteville avec joie.

Et, courant se placer devant le front de sa compagnie, il descendit avec elle dans les fossés de cette petite forteresse qu’il s’agissait d’emporter d’assaut.

L’assaut ne fut pas long. Le chef de bataillon Gauthrin ayant pointé deux pièces de campagne contre la porte dite de Salerne, cette porte s’ébranla, et les chasseurs, croisant la baïonnette, pénétrèrent promptement sur une espèce de place où s’élevait un grand crucifix. Cette image du Sauveur était horriblement barbouillée d’ocre ou de sang. Dans la main droite de la statue était une lettre qui promettait aux habitants de Sorrente et la victoire et l’extermination de tous les Français.

D’Hauteville, parvenu dans la place par une brèche du rempart, trouva les rues barricadées, et, du haut des toits, presque tous crénelés, on tirait sur sa faible troupe de manière à intimider les plus braves. Il gravit avec les siens une des terrasses qui, dans ce pays, couvrent la plupart des habitations, et le combat se rétablit pour ainsi dire dans les airs. Les Français, courant ainsi de terrasse en terrasse, poursuivaient, frappaient, renversaient leurs nombreux mais faibles ennemis. Quand la journée se fut écoulée dans ces stériles combats, il fallut implorer la clémence du général Duhesme, car il était justement irrité d’une si longue et si inutile résistance.

Duhesme envoya quelques-uns de ses soldats pour protéger la maison où naquit le Tasse. Il fit mettre bas les armes à tous les citoyens et leur expliqua la magnanimité des troupes de la République dans une courte et énergique proclamation : « L’ombre du grand poète vous protège, leur dit-il, et ce n’est qu’en faveur de l’illustre mort que je fais grâce aux vivants. »

Les plus riches habitants vinrent offrir une contribution. Le général la repoussa et ne demanda pour ses troupes fatiguées qu’une franche et sûre hospitalité.

D’Hauteville allait entrer dans son logement, espèce de palais situé près de l’église principale, quand il entendit un de ses camarades se plaindre avec amertume de ce que l’asile qu’on lui assignait était à l’autre extrémité de la ville. C’était, disait une pauvre mendiante, une maison isolée, située par-delà un ravin et de l’autre côté d’une assez haute colline. L’officier qui murmurait était blessé. D’Hauteville, indifférent à tout dans le monde, excepté au plaisir d’obliger, lui présenta sans mot dire son billet de logement, prit l’autre et s’éloigna avant d’être remercié. Il s’éloigna dans la direction de l’ermitage de Sainte-Constance, qui attire toujours les yeux des étrangers parce qu’il domine toute cette petite pointe de terre. L’île de Caprée semble n’en être disjointe que depuis peu de jours.

La nuit était close quand le capitaine frappa à la porte de son nouveau logis. Deux domestiques ouvrirent et le guidèrent, lui et son chasseur, nommé Bernard, à travers des allées d’orangers sauvages encore tout chargés de leurs fruits mûrs. Il arriva à un pavillon assez vaste, bâti au milieu de cette espèce de parc. Dans une salle basse, un vieillard d’une figure assez soucieuse, mais qui pourtant le reçut mieux qu’il ne s’y attendait, s’empressa de renvoyer ses gens pour lui dire :

– Soyez le bienvenu, seigneur Français. Je suis étranger ici comme vous-même, et je bénis saint Janvier de ce qu’il a permis votre arrivée jusqu’à nous. Vous voyez en nous, car je ne suis point seul dans cette maison, des réfugiés siciliens. La présence de Ferdinand à Palerme nous a jetés sur le continent, comme votre présence ici a jeté le roi en Sicile.

– Je comprends mal ce que vous voulez bien me confier, dit d’Hauteville en l’interrompant avec politesse, mais avec préoccupation.

Le vieillard, se préparant à une plus entière confidence, fit apporter, en attendant le souper, un flacon de lacrymacristi, invita son hôte à se débarrasser de son épée, de son manteau, et pria qu’on avertît sa fille de descendre.

– C’est une enfant, ajouta-t-il, elle aura eu peur pendant le combat ; elle m’a quitté pour monter, je pense, au sommet du belvédère, qui domine cette campagne, et, si elle vous a vu entrer ici, peut-être hésitera-t-elle à pénétrer jusque dans ce salon.

Un rire dédaigneux et à moitié étouffé se fit entendre derrière le seigneur Lillo. Il se retourna et reconnut, demi-cachée par un rideau, Camille, que d’Hauteville considérait déjà avec un grand intérêt de curiosité. Les deux Français avaient rencontré cette jeune fille dans le jardin : elle semblait être venue au-devant d’eux dès qu’ils avaient frappé à la porte. Elle s’était tenue cependant à dix pas de distance, les avait suivis comme une ombre et enfin était entrée par une autre porte dans le salon où d’Hauteville se trouvait maintenant. L’uniforme et le langage du Français semblaient l’occuper plus que l’officier lui-même. Dès que d’Hauteville eut posé ses armes sur un sofa, Camille s’approcha curieusement pour les considérer ; et elle tenait encore l’épée à gland d’or de son hôte quand le seigneur Lillo avait parlé de ses appréhensions. Elle s’échappa à l’instant même et courut s’occuper de sa toilette.

Le vieillard, après avoir remarqué qu’on entendait encore au loin quelques coups de fusil tirés par intervalles, reprit l’entretien.

– Comme je vous disais, capitaine, nous sommes de ces serfs de Ferdinand à qui l’intervention des vainqueurs n’a rien qui répugne. Vous connaissez ce gouvernement : c’est celui d’une femme et d’un étranger, d’un Anglais et d’une Autrichienne. Si notre stupide suzerain se contentait d’aller vendre lui-même le poisson de la baie à ses camarades les lazzaroni, à la bonne heure ; mais il laisse faire à Caroline et à Acton tout le mal que le peuple ne pourrait endurer sans bassesse. Monter à cheval était, il y a peu de jours, un crime pour les jeunes gens ; lire, pour les hommes mûrs ; le mot patrie, témérairement prononcé, établissait un crime de lèse-majesté. Quelques-uns de mes amis et moi, nous échappions en Sicile à l’inquisition de la fameuse junte d’État ; mais, quand la cour est venue se réfugier à Palerme, nous n’avons pas cru devoir y rester. Nous nous sommes dispersés tous, et j’ai préféré, pour ma part, venir au-devant de vos baïonnettes plutôt que d’attendre là-bas la justice et la protection royales. Dieu Veuille que les idées républicaines que vos triomphes apportent jusqu’ici se fassent enfin comprendre aux nations !

– Je ne l’espère point, monsieur, dit d’Hauteville. Qu’attendre de générations élevées dans l’ignorance de leurs droits ? Elles les ressaisissent comme si elles accomplissaient un vol. L’humanité, telle que les vieilles institutions l’avaient faite, doit être ignorante et cruelle. Ce ne sont pas des hommes que des sujets d’hier ; la liberté n’est encore pour eux que la vengeance, et, si par hasard ils ne sont pas aussi magnanimes que leurs tyrans étaient odieux, quelles représailles ! Voyez ce qu’ont été chez nous les représentants de la colère de huit siècles contre les rois et les prêtres : des Robespierre et des Couthon ; monsieur ! des monstres presque aussi détestables que Charles IX. La démocratie frappe aujourd’hui la féodalité avec les fers dont elle l’a chargée si longtemps.

– Vous ne sauriez vous faire l’idée juste, poursuivit le Sicilien, de ce qu’était ce beau pays il y a à peine un mois. La cour avait senti que ses ennemis naturels étaient les hommes de probité et de lumière qui composent la classe moyenne. Les persécutions ouvertes ou clandestines atteignaient partout les magistrats, les négociants et les artistes, tout ce qui avait un nom, une vertu, une fortune, une industrie. À la tête de cette junte, espèce d’inquisition politique dont les membres, appelés visiteurs, violaient nos domiciles et punissaient nos opinions, on avait placé un Guidobaldi, un Vanni, un Castelcicala ; vous en avez peut-être entendu perler. La cour une fois en fuite, nos patriotes firent ouvertement des vœux pour que votre présence vint comprimer la rage de la populace, car cette populace de mendiants est l’alliée fanatique de la cour. On accuse la reine d’avoir fait, en partant, distribuer des stylets aux lazzaroni et d’avoir voué à leur persécution, recommande à leur fureur tout ce qui dépassait la condition de notaire. À l’approche de Championnat, le désordre a été à son comble, une foule de citoyens ont été immolés par les agents royaux, et peut-être les Français se seraient difficilement emparés de Naples…

– Comment, monsieur, interrompit d’Hauteville, frappé de la plus grande surprise, il est donc vrai ! Championnat est à Naples ?

– Depuis deux jours, poursuivit Lillo. Vous pouviez ignorer ces évènements, parce que votre division arrive par Avellino, et que Micheroux coupait encore ce matin vos communications à Castellamare ; mais les nouvelles de mer, que sont arrivées ici depuis quelques heures, confirment tout ce que je vais vous dire. Les lazzaroni ont fait une sanglante résistance : deux fois ils ont pris vos canons, et il a fallu, pour les reprendre, se résoudre à une grande parte de soldats. Il a fallu, pour pénétrer dans la rue de Tolede, que Championnat marchât sur des monceaux de cadavres. Il a combattu soixante heures contre soixante mille hommes, et il allait peut-être se rebuter, assourdi par le bruit des cloches et des vociférations de Vive le roi ! quand nos patriotes sont venus le conjurer de poursuivre l’entreprise. Eux-mêmes, pour en aider l’exécution, car il y allait de leur vie, se sont emparés du fort Saint-Elme ; et enfin, une promesse des Français de respecter les églises a achevé de leur aplanir les difficultés de cette conquête.

– Mais l’armée de Mack, dit d’Hauteville, qu’est-elle devenue ?

– Dissipée comme un brouillard. Quelle pitié ; monsieur, pour ceux qui avaient vu partir, il y a un mois, cette armée de soixante-dix mille hommes allant écraser seize mille Français, passée en revue par Caroline vêtue en amazone, que de voir revenir une cohue sans canons, sans bagages et sans roi, car Ferdinand n’a fait qu’un pas de sa dernière place forte dans un navire !

– Et Mack, son général autrichien ?

– Il d’est allé réfugier dans le camp de ses adversaires pour éviter le poignard de ses amis. Il a voulu lui-même remettre son épée à Championnat mais celui-ci lui aurait répondu en souriant : « Gardez-la, général ; mon gouvernement m’a défendu de recevoir aucun présent de fabrique anglaise. »

– Ainsi, murmura d’Hauteville, mes camarades triomphent et je ne fais rien pour la gloire ; et, au lieu de leurs généreuses idées, celles qui m’occupent…

– Vous aurez votre part de périls : tous ne sont point passés. En attendant, on nous promet, à nous, le titre de République parthénopéenne, et déjà vos fournisseurs, vos commissaires, vos munitionnaires fondent sur cette pauvre république naissante, comme jadis les sauterelles sur l’Égypte.

– Qu’ils craignent Championnat, dit d’Hauteville ; il a le courage de Cincinnatus et sa probité.

Camille rentra en ce moment. Elle n’avait rien changé à sa toilette, bien qu’elle en eût annoncé l’intention. Tout le désordre de son accoutrement capricieux accusait même de sa part une grande distraction ou une parfaite indifférence en matière de coquetterie. Elle portait une robe courte, dont aucune ceinture ne dessinait les plis ; un mouchoir de soie vert et rouge était Doué sur son cou, où flottaient des cheveux châtains ; elle avait, comme les chevriers de son pays, de petites guêtres d’étoffe grise ; enfin, un vaste chapeau de paille de riz, qu’elle jeta en entrant, ombrageait un front qui paraissait n’avoir pas toujours été bien exactement défendu des ardeurs du soleil.

D’Hauteville examina pendant le souper cette personne, que son attention ne troubla pas un moment. Il lui sembla qu’elle avait quatorze ans, à peu près ; aucune grâce de la femme n’était développée en elle. Ses membres étaient forts, sa démarche étourdie ; elle entrait dans ce rapide passage de la vie où l’on n’a point de sexe, qui n’est pas encore la jeunesse et qui pourtant n’est plus l’enfance. De temps en temps, elle levait sur l’étranger des regards pleins d’effronterie et d’innocence, et elle ouvrait ses yeux noirs comme pour mieux considérer tous les objets qui la frappaient. Souvent un sourire naïf laissait admirer dans une bouche un peu grande des dents d’une merveilleuse beauté.

Lillo, après le repas, voulant laisser à son hôte tout le temps de réparer ses forces par le sommeil, ordonna à Camille de se retirer ; mais cet ordre déplut à l’Italienne : elle saisit brusquement le flambeau, ferma la porte avec violence et s’éloigna sans avoir pris congé de personne.

– Cette jeune fille est singulière, dit d’Hauteville.

– Singulière, dit le vieillard.

II

Au jour naissant, le Vésuve, élevant ses gerbes de flamme comme pour signaler l’entrée des Français à Naples, réveilla d’Hauteville. Mais il fût moins étonné de ce prestigieux spectacle qu’il ne fut touché de la paix subite des campagnes qui l’environnaient, après les tumultes de la guerre et ces résistances dont il avait fallu triompher la veille. Du verger où il était descendu aux premières lueurs de l’aube, il put admirer l’horizon étendu sous ses yeux, voir ces plaines où le coton d’Asie était déjà cultivé, quelques citronniers en fleur, des châtaigniers, et le reste de ce pays qui ressemble à une longue forêt parsemée de petites villes.

C’est aux abords des eaux si claires de ce rivage que les habitants disparus d’Herculanum avaient placé leurs sirènes. Le temps a détruit les autres que les sirènes s’étaient creusées sous ces dunes escarpées ; la mer a depuis envahi de même les quais et une voie romaine ; mais, quand ces eaux bleuâtres ne sont ni agitées ni ternies, l’œil du voyageur retrouve quelquefois ces ouvrages de l’homme à une grande profondeur sous les flots du golfe.

D’Hauteville songeait à ces rapides successions du temps, à l’Homère italien qui forma sur ce sol l’imagination qui devait l’immortaliser et le perdre ; sa pensée errait surtout vers les souvenirs de la France, quand un fruit tomba à ses pieds du haut d’un figuier. Son agresseur était Camille. Assise sur l’un des rameaux fourchus de l’arbre, elle tenait sur ses genoux un livre, et le capitaine ne fut pas peu surpris de reconnaître, en s’approchant d’elle, que ce livre était un de ceux qui lui appartenaient et qu’il abandonnait rarement le troisième volume de l’Émile.

Camille assura, toutefois, qu’elle ne comprenait point le français ; mais en peu de jours il s’établit entre l’officier et l’enfant naïve, qui s’offrait en tous lieux pour être son compagnon, une de ces intimités, une de ces chastes libertés de rapports qui excluent tout danger, tout soupçon, comme toute gêne. D’Hauteville, souvent triste et désintéressé de tout, ne pouvait cependant s’empêcher de sourire quelquefois à l’ardeur de Camille pour les exercices du corps et tous les périlleux plaisirs. S’il errait le soir dans une barque autour de ces rivages à pic qui soutiennent les murs de Sorrente, Camille était mêlée aux personnes qui l’accompagnaient. C’était elle qui allumait sur la proue un de ces brasiers, sorte de phares errants par lesquels les pêcheurs napolitains attirent leur proie ; et souvent une espèce de trident à la main, elle s’efforçait comme eux de percer le poisson ébloui qui s’approchait de la barque. Dans ses courses à cheval, le capitaine se croyait-il suivi de son chasseur, c’était encore Camille qui pressait souvent les flancs de l’autre coursier et qui devançait tout à coup, en poussant de folâtres rires, celui qu’elle appelait son camarade avec une familiarité toute pleine de candeur.

Lillo se prêtait sans peine à ces fantaisies, que les mœurs italiennes admettent mieux que les nôtres. Souvent, dans leurs Voyages de montagnes ou dans les traversées, lui-même avait fait revêtir à Camille des habits d’homme, et il attribuait à cette espèce d’habitude ce que son caractère montrait d’aventureux et de décidé.

Bientôt le jeûne Français et ses deux hôtes semblèrent ne former qu’une famille, tant les sentiments politiques de d’Hauteville convenaient à Lillo, et tant Camille prenait de goût pour lui à cause de son intarissable complaisance. Ils firent de fréquents voyages à Naples, et les amis du Sicilien devinrent promptement d’affectueuses connaissances pour le Français.

Une des personnes qu’il visitait souvent était cette fameuse Éléonore Pimentalé qui fut peintre, improvisatrice, et mérita une troisième renommée en tombant victime de son dévouement pour une noble cause. Déjà elle s’était enfermée au château Saint-Elme pour n’en sortir que victorieuse où morte, et les sentiments les plus vifs, les plus généreux, exprimés alors dans le Moniteur napolitain, passaient pour être les inspirations de sa plume. Chez elle, on se réunissait après les solennités du jour, soit au sortir de ces assemblées sur le largo San-Spirito, où le peuple avait élevé un pavillon national, soit après avoir entendu des hymnes autour de quelque peuplier, devenu, comme en France, le symbole d’une liberté orageuse. C’était là que, chaque soir, venaient ces femmes brillantes de grâces, des hommes jeunes et confiants qui voulaient régénérer un peuple. En les voyant s’enivrer de leurs espérances, sourire de leurs propres vertus, parler de l’avenir avec orgueil, d’Hauteville pensait quelquefois aux retours du sort, dont la révolution de son pays avait fourni tant d’exemples. En voyant quelle vive gaieté animait Hector Carafia, Granall, Torilla, Cimarosa, Velasco écoutant Vitagliani, qui, les yeux fixés sur les flots, laissait là dans l’embrasure d’une croisée ouverte errer ses doigts sur la guitare ; en admirant plus loin Nicolo Palumba dessinant des fleurs sur un album, il ne pouvait écarter quelques sinistres pressentiments.

– Si une voix prophétique, disait-il à Éléonore, venait tout à coup révéler à chacun de nous sa destinée, que l’aspect de votre salon changerait ! Peut-être des confidences à moitié faites se glaceraient-elles dans les cœurs. Que de sourires s’effaceraient ! ou bien, des mains timides étreintes, se cherchant alors comme pour se défendre que d’aveux retenus s’échapperaient dans un cri de détresse !

– Je crois, lui répondait l’artiste, que Logotello ou Neri désireraient que ce voilé de leur avenir se déchirât, quelque tableau qu’il pût montrer, ne fût-ce que pour obtenir de la fière Juliette ou de la marquise de Pescaire cette attention qu’ils sollicitent en vain et voir une teinte de pâleur sur le front qu’ils adorent.

Puis, combattant par un sourire ces noires idées :

– Dieu, ajoutait-elle, nous a fermé la connaissance des jours futurs, et cette ignorance est un de ses bienfaits. Qui voudrait de sa vie s’il la connaissait tout entière ? Le mystère en est le charme : « Hier était affreux, aujourd’hui n’est pas beau ; mais demain !… » Et notre tâche ici-bas s’achève.

Plusieurs fois d’Hauteville avait témoigné une vive curiosité de savoir ce qu’était Naples avant l’arrivée des Français et de juger, par un tableau fidèle, des mœurs et de l’esprit des princes qui avaient abandonné ce beau pays sans le défendre. On résolut de satisfaire ce besoin de vérité historique qui dominait son caractère ; on se prépara à lui donner satisfaction par quelques improvisations dramatiques, où devait briller toute la verve napolitaine avec son naturel, ses charges bouffonnes et tout son entraînement communicatif.

Un soir donc que les hôtes de Sorrente avaient été particulièrement priés de se rendre à Naples, ils trouvèrent dans les salons d’Éléonore une espèce de théâtre, et on les avertit que la tragédie demi-sérieuse qui allait être jouée à leur bénéfice était intitulée Histoire de la cour, ou les Phases de la légitimité.

Le rideau levé, le théâtre représenta le cabinet du feu roi. Là, un courtisan marchandait et achetait, pour cinquante mille onces d’or, la charge de précepteur de l’héritier du trône. Ce personnage était le prince de Saint-Nicandre, qui fut représenté avec des mouches et du rouge. Il se mit sur-le-champ à l’éducation de son disciple, et ce fut une chose risible à la fois et digne de pitié que d’entendre les instructions qu’il lui donnait :

– Mon fils, voici une patte de héron qu’il faudra porter à votre boutonnière quand vous irez à la chasse ou à la pêche. Ne négligez point non plus d’avoir toujours sur vous une corne, et, si ce préservatif vient à vous manquer par négligence de votre valet de chambre, repliez sur eux-mêmes le pouce et les deux doigts du milieu de votre main gauche, afin de former cette figure de corne avec l’index et le petit doigt, toutes les fois qu’un homme inconnu s’approchera de vous pour vous parler. De cette manière, vous éviterez les maléfices. Les cornés sont faites pour crever les yeux de l’envie.

« Si, en montrant cette défiance, vous craignez de blesser la personne que vous admettez à l’honneur de votre présence, cachez votre main derrière le dos ou sous le pan de votre habit plutôt que de manquer à prendre les précautions que je vous indique.

Je vous donne cette petite cloche que j’ai autrefois dérobée moi-même, au trésor de Notre. Dame-de-Lorette : il suffira que vous l’agitiez pendant l’orage, en parcourant vos appartements, pour empêcher le tonnerre de jamais tomber sur le palais de Votre Majesté. »

L’enfant écouta avec docilité ces préceptes, et on lui permit ensuite, parce qu’il avait été sage, de se livrer à ses récréations ordinaires : ce fut d’écorcher des lapins, d’assommer d’innocents lièvres à coups de bâton ou de faire berner dans une couverture des chiens, des chats et même des laquais, aux éclats de rire de Saint-Nicandre, du roi futur et de ses familiers.

Puis, continuant cette manière de proverbe, ou, comme on eût dit en France à la même époque, cette espèce de charade en action, on vit venir un courrier du cabinet espagnol monté sur un bambou. Il apportait à Ferdinand IV une lettre de Charles III, son illustre père. On envoya chercher un religieux pour en connaître le contenu, car l’élève ni le maître ne savaient lire, et cette missive toute diplomatique mit fin aux amusements du maître des Deux-Siciles. Elle lui défendait de berner désormais autre chose que des animaux à quatre pieds. Sa Majesté, exceptant même les chiens, à cause de leur utilité pour la chasse, les prenait sous sa protection catholique et royale.

– Historique ! historique ! s’écria plusieurs fois Lillo pendant le cours de ces scènes rapides, qui formèrent le premier acte d’un drame qui devait en avoir quatre autres.

La scène changea rapidement à la manière de Shakespeare, et l’enfant qui avait représenté Ferdinand vint, après avoir fait place à un jeune homme chargé de poursuivre ce rôle, se reposer sur les genoux d’Éleonore, qui lui donna mille bonbons parce qu’il ne ressemblait nullement au personnage qu’il avait joué.

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda Camille à la vue d’une décoration nouvelle.

– Un bosquet des jardins de Caserte : l’amoureux Ferdinand attend sa fiancée en pêchant des grenouilles, et vous allez voir le châle qu’on vous a emprunté tout à l’heure embellir une archiduchesse d’Autriche.

En effet, Granali, des plumes sur sa tête, un éventail à la main, parut en archiduchesse d’Autriche, et on reconnut Caroline à l’habitude que singea l’acteur de mordre continuellement ses lèvres pour en ranimer le vermillon. On passa brusquement les cérémonies du mariage, et après la première entrevue particulière, qui fut grotesque, on vit Ferdinand IV épeler les lettres, de l’alphabet sous la direction de sa pédante épouse.

Le roi sut lire au troisième acte. Là, cet époux de vingt-cinq ans livrait à sa chaste moitié, avec tous les lazzi de l’avarice, l’argent qu’elle destinait à payer les équipages de ses favoris ou les dettes d’honneur qu’ils avaient contractées au pharaon et dans les baseras.

Le général Acton reçut la plus riche bourse ; le duc della Regina, la seconde ; la troisième fut donnée à Pic d’Anceni, l’homme le plus stupide de la Calabre, mais le patron des danseurs de Saint-Charles, l’inventeur ou l’introducteur des ballets en Italie. Cet Hercule de coulisses fut copié dans ses discours et ses gestes avec un rare talent d’imitation par l’avocat Palmieri. Ce fut un tableau qui tenta les crayons de d’Hauteville, que celui que formaient Caroline et ce groupe dans un angle du cabinet où se tenait le conseil : une main de la reine était dans celle d’Acton, si reconnaissable à son encolure de pirate ; un de ses pieds pressait le pied du danseur, et, d’un œil lubrique, elle indiquait sur une pendule au duc della Regina l’heure à laquelle l’introduirait la camérière.

Mais la voilà en tête-à-tête avec son royal époux :

– Ma chère maîtresse, disait l’innocent disciple, fais-moi le plaisir de déchiffrer pour moi ce petit papier doré. Je ne sais pas lire l’écriture bien, couramment, et je soupçonne que celle-là m’est venue, de la part de la duchesse de Lusciano.

– Et vous me prenez, sire, pour la confidente de vos infidélités ?

– Je n’en ai point commis ; mais je m’ennuie quelquefois, et j’ai résolu d’accepter de ta main une petite distraction.

– Ce ne sera pas celle-là, dit Caroline après avoir parcouru le billet. Effrontée ! elle feint la passion, vous propose à Venafio un rendez-vous et refusé vos présents ! C’est une intrigante.

– Tu crois, ma pauvre Caroline ?

– Sire, il faut l’exiler.

– Attendons quelques mois.

– Vous balancez ? Vous n’êtes pas digne de la jalousie qu’on a pour vous.

– Je l’exilerai si tu veux ; mais que me restera-t-il ? Je ne connais qu’une seule femme dans ma cour qui m’ait donné de ces idées-là.

– Eh bien ?

– Mais celle-là est vertueuse.

– Impertinente ! Et quelle est-elle ?

– Son nom ne fait rien à l’affaire.

– Je le veux savoir.

– Ne te fâche point : c’est la duchesse de Cassano-Serra ; mais garde-moi le secret.

– Refuser Votre Majesté ! C’est un affront que vous ne pouvez souffrir. La Serra affecte sans doute des mœurs pour vous humilier ! Sire, elle aussi a mérité…

– L’exil peut-être ?

– Précisément. C’est une ambitieuse. Débarrassez-vous de ces deux personnes.

Le roi traça docilement son nom en lettres de trois pouces de longueur au bas d’une espèce d’ordre que rédigea la reine, et celle-ci, fière de la double victoire qu’elle venait de remporter, continua :

– Sire, pendant que tu es en train de rendre la justice, pourquoi n’envoies-tu pas aussi vivre un peu dans ses terres ton marquis d’Alta-Villa ?

– Mauvaise plaisanterie, madame : Alta-Villa est un homme essentiel, un des plus utiles soutiens de la monarchie.

– Est-ce parce qu’il prend mieux qu’un autre des grives au Roccolo, ou qu’il contrefait le cri d’un marcassin pour attirer les sangliers ?

– Ne vous raillez pas de mes plaisirs : est-ce que je trouble les vôtres ?

– Mais Alta-Villa est un porteur de caducée, et le protéger, c’est avouer des turpitudes.

– Tais-toi, mes amours.

– Sire, vous êtes un niais.

Et la conversation s’anima de telle sorte, que tous deux parlèrent en ce patois du môle, de la plus vile, de la plus basse, de la plus criarde espèce, et jusque-là que Ferdinand, levant la main sur son interlocutrice, allait laisser tomber un soufflet royal ; mais un souvenir l’arrêta :

– Si tu ne m’avais pas appris à lire, dit-il, je te ferais mourir sous le bâton.

Le pédagogue femelle s’éclipsa en tirant la langue à son auguste époux et emporta pour consolation le double exil de ses rivales.

Cette reine si susceptible en matière de vertus de cour, cette fille de César, qui crut déroger en montant sur un petit trône d’Italie, on la vit, au quatrième acte, accueillir dans ses intimités une courtisane : c’était lady Hamilton, effrontément épousée par le vieil ambassadeur d’Angleterre : À la vérité, l’amiral Nelson était son amant public. Le nouveau scandale excusait l’ancien, et l’adultère rehaussait singulièrement ce mariage. Un geste, un coup d’œil, commencèrent l’intelligence entre ces deux cœurs féminins : un billet tombé devant le roi allait compromettre Caroline, l’Anglaise, sollicitée par un regard de la reine, avait su rougir à propos et redemander pour elle-même cette lettre.

– J’ai vu cela de mes propres yeux, disait Torilla pendant qu’on représentait la scène. D’abord complices, elles devinrent bientôt amies, et cette fière lady n’a jamais pu me pardonner, à moi, de m’être souvenu qu’à Rome je l’avais admirée sans aucun voile quand, sous le nom d’Emma Lionna, elle servait de modèle dans un atelier de peinture.

– Voilà, voilà la marée fraîche ! Achetez, messieurs, les canolichi de Procida, les trilles et les ancines pêchés cette nuit même au cap de Misène !

Ces cris annoncèrent le nouveau roi des Deux-Siciles. Le lieu de la scène devint le quai de la Margeline, et, du milieu d’un groupe de lazzuroni disputant grain à grain sur le prix de chaque palaïa, on distingua des altercations bizarres :

– Est-ce que Ta Majesté ne sait pas que les huîtres sont diminuées depuis le règne de Masaniello ?

– Oui, mon galant homme, et les cordes renchéries.

– Quand tu es de mauvaise humeur, tu nous vends plus cher. Est-ce notre faute, à nous, si la lamproie fraye quelquefois avec le menu fretin ?

– Laisse-la faire ; cela croise les races.

– Comment se portent ta femme et le général Acton ?

– Il ne s’agit point de mes amis ; achète-moi mes huîtres.

– Et ce capitonné, combien, sire ?

– Deux paules.

– Autant que tu as de couronnes ?

– Pourquoi n’en aurai-je pas deux ? Notre saint-père le pape en a bien trois !

– Veux-tu me vendre ton royaume par-dessus le marché ?

– Prends mes huîtres, imbécile ; celles-là sont parquées dans les réservoirs de Fusaro : elles ne t’échapperont pas.

– Oh ! pour le coup, interrompit d’Hauteville, voilà de l’invraisemblable et de la caricature, mes amis. Vous tombez dans le bas comique, et il vous faudrait le masque d’el signor Pulchinella pour autoriser de pareils discours.

– Copie exacte, propres paroles entendues de la bouche du roi, répondit son représentant, abandonnant tout à coup son rôle pour celui d’avocat de la vérité, et l’intérêt de l’illusion pour l’intérêt de l’histoire. – Voilà comme on ne comprend point notre bonheur dans les autres pays de l’Europe ! Notre prince, à nous, s’est rarement essayé dans le langage et les mœurs de quelques classes privilégiées ; il ne sympathisait qu’avec les gens du môle et des faubourgs : c’est un monarque littéralement populaire. Combien de fois n’ai-je pas entendu les acheteurs finir avec lui les altercations par une injure qu’il feignait toujours de ne pas entendre !

– Comment l’appelait-on ? demanda aussitôt le parterre.

– Scaldaletto di Cristo.

Et le salon demi-aristocratique-imita la gaieté de la mauvaise compagnie. Pour tâcher de comprendre cette allusion grossière, intraduisible en français autrement que par bassinoire ou chaufferette du Christ, il faut se souvenir que le Sauveur du monde, né en hiver dans une étable, y fut réchauffé par la présence de deux animaux dont l’un avait de grandes oreilles et l’autre de fort grandes cornes.

Mais déjà le cinquième acte, la péripétie et le dénouement s’avancent. Il s’agit de déclarer la guerre aux Français : le bon sens de Ferdinand s’y oppose ; le conseil assemblé hésite encore. Qui décidera cette grave question ? Entendez-vous siffler sous les fenêtres du palais ? C’est le signal que le premier veneur a promis de donner si une pose d’oiseaux rares s’arrêtait sur les pins de Portici ou dans les rochers de la côté. Le pauvre roi s’agite sur son-fauteuil, où il tient encore bon ; mais Caroline à tout prévu : les sons du cor de chasse, les abois de la meute ont retenti. Adieu le conseil, le roi s’élance ; le manifeste tout rédigé est rendu public, et le courrier qui le porte est parti.

Voici le bataillon surnommé Macédonien rencontré par le roi au sortir des portes de Naples.

– Où allez-vous donc, mes enfants ?

– Sire, au-devant des Français.

– Allez, mes braves, et vous serez bien étrillés ! Ils vous arrangeront, soyez tranquilles.

Déjà, en effet, l’armée revient de Rome. Ces héros qui, arrivés sur la frontière et apercevant Terracine au-delà, s’étaient écriés : « Ah ! que le monde est grand ! » ces conquérants qui demandaient encore hier à Viterbe, si Paris était bien loin, ils n’ont montré à l’ennemi que les basques de leurs vestes à la hongroise et la giberne couverte de toile cirée, peinte en peau de tigre.

– Que vous disais-je ? répétait le roi ; et quand vous me consultiez pour faire rembourrer les uniformes ? Que c’était dans le dos et non sur la poitrine.

Mais la peur a gagné tous les esprits. Les matelots anglais viennent charger les meubles sur leurs épaules dans les résidences de Caserte et de la Favorite, tandis que les frégates de l’État la Parthénope, le Guiscard, le San-Joachim sont brûlées dans le port. La fumée entre par toutes les fenêtres. Les épagneuls sont embarqués ; il ne s’agit plus que des enfants. La reine oubliera si elle le peut le moribond duc de Sora, car la sœur de Joseph II désire n’élever que des princesses, afin de faciliter à l’Autriche la succession au trône de Naples.

Mais qu’est-ce que Ferdinand peut attendre encore pour partir ? et d’où vient qu’il est reste seul au palais avec l’amiral Nelson ? Il attend de s’être montré sur le balcon royal et d’avoir harangué son peuple.

– Napolitains, je demeure au milieu de vous ; je veux partager vos périls, et vous me verrez mourir à votre tête avant qu’on puisse entrer dans cette sainte capitale !

– Bravo ! Vive à jamais notre souverain légitime !

– Amiral illustrissime, vous êtes certain que la retraite est assurée d’ici au vaisseau de mon cousin Georges III ?

– Yes, gracious king.

– Napolitains, j’ai nommé Pignatelli mon vicaire général ; mais je ne cesserai point moi-même de veiller à votre conservation.

– Ainsi soit-il.

– Je crois qu’ils se moquent de moi ; allons-nous-en, monsieur le duc.

– What says your, Majesty ?

– Que je vous fais duc de Bronté si nous nous retirons sains et saufs.

– A little patience and dignity !

– Regardez cette canaille qui croit que je suis enchanté d’être l’objet de ses criailleries. Ne feriez-vous pas mieux, fainéants, d’aller essayer à dérouiller vos hallebardes et faire raccommoder vos chausses, si vous en avez !

– Vive le roi, le roi et sainte Marie du mont Carmel !

– Oui, oui ; mais vous crieriez plus fort si on me menait pendre ou si seulement mounsiou Championnat était ici à ma place.

Et la Majesté bouffonne se rapprocha alors des balustrades, et, envoyant autour d’elle des baisers au bout de ses doigts :

– Je vous méprise comme une troupe de bassets qui a perdu la piste.

Enfin, posant une de ses mains sur sa poitrine, tandis qu’elle laissait doucement glisser l’autre le long de ses reins :

– Je vous porte tous dans mon cœur, mes enfants.

Tout le monde comprit que la farce était jouée.

– Une belle et noble chose que le gouvernement d’un seul ! dit Albanèsé. Quand le pouvoir absolu prend la fuite, que nous laisse-t-il ? L’anarchie, le découragement, la discorde…

– Tâche de ne jamais savoir ce qu’il rapporte en revenant, dit Logotello.

III

Qui dira comment s’établit dans le cœur de l’homme la plus tyrannique et la plus fugitive des passions ? Un regard produit l’ivresse ; un mot détruit l’enchantement, et ce pouvoir qu’un souffle renverserait encore dans votre imagination demi-séduite, comment devient-il tout à coup votre désespoir ou votre joie, la vie ou le néant ? Que l’admiration de la beauté conduise à l’amour, que la secrète intelligence de deux âmes qui se sont comprises à travers le monde soit un lien que les obstacles et le monde ne parviennent pas toujours à briser, d’Hauteville le comprenait ; mais l’empire d’un enfant, il s’étonnait de le subir. Camille n’avait rien, comme on le sait, des attraits qui soumettent nos sens ; son esprit, toujours insouciant, ne répondait par aucune sympathie aux mélancoliques souvenirs de l’amant d’Honorine, et pourtant il commençait à s’apercevoir que rien ne l’intéressait dans le présent et l’avenir que les projets où se mêlait l’image de cette jeune fille. S’était-il dit que la naïveté, l’ardeur, la fermeté d’un tel caractère convenaient à la compagne d’un soldai ? L’aimait-il en contraste, j’ai presque dit en haine de quelques beautés de son pays, sachant tout ce qu’on voudrait leur apprendre, capables de tout feindre, excepté la pudeur ; analysant, raisonnant, appréciant, donnant le signalement de chaque vertu comme d’une chose égarée qu’elles voudraient bien, quelquefois retrouver par caprice ? Je l’ignore ; mais enfin il l’aimait, et il l’aimait déjà comme on aime cet être adorable ou maudit qui doit faire le destin de notre vie.

Si d’Hauteville voyait quelquefois Camille s’affliger d’un ordre qui l’éloignait de Sorrente pour un périlleux service, maudire la puissance du commandant, frapper du pied au moment du départ, une confiance joyeuse descendait dans son âme et l’accompagnait dans ses fatigues. Se la représentait-il occupée de son retour, placée à l’attendre sur la route étroite et pierreuse qui descend vers les grèves de Lugano, il parcourait en vain cette montée où rien ne parlait de la présence de celle qu’il croyait découvrir dans chaque horizon. Il l’avait rêvée pensive, il la retrouvait frivole ; elle le recevait avec gaieté, et d’Hauteville retombait avec accablement dans le doute et l’incertitude. Mais l’incertitude est quelquefois un charme de plus.

Tandis que de généreux esprits, ne se vengeaient, à Naples, des anciennes persécutions de la cour que par le ridicule et la comédie, il se préparait au profit du parti vaincu des tragédies secrètes et sanglantes. Une nation courbée longtemps sous la puissance aragonaise, puis passée sous le bon plaisir d’une autre famille d’étrangers, n’avait pu, tout entière, comprendre le bienfait d’une régénération. La tête seule du peuple, c’est-à-dire les hommes éclairés, avait senti le bienfait ; mais les extrémités du corps politique demeuraient froides devant tout ce qui n’était pas un avantage immédiat et matériel. Les conquérants, d’ailleurs, avaient des fautes à se reprocher. Ce n’était plus cette République française que Robespierre avait une fois sauvée malgré l’horreur de sa dictature : c’était un gouvernement timide, déjà avide de richesses, ébranlé sur ses bases et trop peu indépendant pour laisser agir l’indépendance de ses alliés. Ses commissaires étaient frappés de craintes égales entre les patriotes et les fauteurs du pouvoir tombé. Ils s’affaiblissaient et affaiblissaient leurs partisans. La nouvelle garde nationale, désarmée, avait été obligée d’échanger ses mousquets contre les discours d’Abrial, et les agents de Caroline avaient conservé leurs stylets. Abrial, Faipoult, Championnat lui-même n’avaient pas su intéresser un assez grand nombre de citoyens à la conservation de l’ordre nouveau. Qu’importait à quatre-vingt mille lazzaroni que nos proclamations les entretinssent chaque jour de la gloire de leurs aïeux, Lucaniens, Campaniens Samnites, dont ils n’avaient jamais entendu parler ? Le corps des pêcheurs réclamait-il l’abolition de quelques taxes, on lui répondait : « Votre Claude est en fuite, et Messaline est tremblante. » C’était l’obliger d’aller étudier l’histoire romaine pour comprendre son bonheur. Ce qui était compris, c’était la menace du bas clergé, excitant partout les superstitions fanatiques ; quelques orgues enlevées aux églises pour être fondues en balles devinrent un attentat sacrilège. Au lieu de nourrir et de solder les débris de l’armée royale, qui eût changé de drapeaux volontiers, un nouveau ministre de la guerre faisait déclarer indigne de la patrie quiconque avait porté l’ancien uniforme. Les mécontents se réunissaient et il se tramait une insurrection qui, commencée d’abord à l’extrémité de la Calabre, s’étendait de proche en proche pour envelopper les Français au milieu de leur sécurité. Chaque jour ils donnaient des fêtes : leur situation devenait l’image de cette Naples elle-même, qui, jetée comme l’arche d’un pont entre la Solfatare et le Vésuve, repose sur le double cratère qui peut l’engloutir à toute heure.

Il y avait, à l’extrémité de cette pointe de terre qui s’approche le plus près de la Sicile, au fond du golfe de Sainte-Euphémie, et non loin du petit village, de Pizzo, lequel devait, dix-huit ans plus tard, voir tomber une couronne du front de Murat, il y avait un homme qui gouvernait à son gré l’enthousiasme de cette conspiration naissante. C’était le fils d’un baron calabrais. Exilé de la cour de Messine par la toute-puissante jalousie d’Acton et rejeté sur sa terre natale en enfant perdu, Ruffo allait devenir malgré lui une espèce de héros. Coiffé du large chapeau rouge, entoure d’une ceinture de pistolets, monté habituellement sur un de ces ânes infatigables qui sont pour la Calabre ce que le chameau est pour le désert, le cardinal Ruffo distribuait des indulgences et des cartouches aux paysans qui accouraient s’enrégimenter sous des ordres. Tantôt, sous l’ombre d’un caroubier, on le voyait consulter son petit état-major, ou figuraient Anglolino, Sciarpa, de Cezari, brigands célébrés, à qui il promettait le pillage et le paradis ; et tantôt, au milieu des enfants et des femmes, il prêchait au nom de Dieu la vengeance, sans descendre de sa monture, laquelle, durant l’oraison, paissait sobrement les pointes verdoyantes de la réglisse, qui couvre partout cette terre sauvage.

Fabrice Ruffo avait organisé une espèce de résistance dans cette partie éloignée du royaume. Pour recruter sa cavalerie grossière, il était allé lui-même chercher, le long des marais inabordables qui s’étendent maintenant sur la plaine où fut Sybaris, de petits chevaux mutins et vigoureux ; il avait fait couper plusieurs ponts de bois servant au passage du Cratis et de quelques autres torrents, et lui seul s’était rendu les communications possibles en entretenant sur le bord dont il était le maître, un batelier d’espèce nouvelle. C’était un chasseur ou un pâtre dont le cri aigu faisait sortir de la fange deux buffles qui venaient s’atteler à une charrette. Des roues élevées soutenaient un étage de planches ; les énormes buffles tiraient cette barque roulante, et l’on s’y hasardait, tenant les chevaux à la nage par la bride, au risque de verser et de se noyer cent fois.

Mais ce que le cardinal avait su faire avec le plus de succès, c’était d’établir de mystérieux rapports avec les hommes violents répandus dans les cités, les hameaux et jusque sous le chalet des montagnes. Chaque ennemi de Ferdinand avait pour ainsi dire un espion à ses côtés, une ombre qui n’attendait que l’ordre de le frapper. On sent que les secrets de la pénitence donnaient beaucoup d’avantages à cette inquisition exercée par un prêtre, et par un prêtre déjà si élevé dans les dignités de l’Église, qu’il entendait quelquefois ses partisans l’appeler par distraction Sa Sainteté.

D’Hauteville, qui, un soir, avait quitté la maison de Lillo pour une reconnaissance qui devait le retenir absent deux jours, y put rentrer presque subitement par un contre-ordre de son général ; mais les paisibles habitants de cette demeure étaient retirés, et il était déjà assez tard pour que leur hôte craignît de troubler leur sommeil. D’Hauteville avait donc regagné silencieusement la partie de ce petit palais qui était sa résidence, trop heureux de son retour pour penser lui-même à prendre quelque repos. L’air était doux, la nuit pure, le printemps commençait à effacer la dernière neige qui avait à peine effleuré les hauteurs de la Somma, et d’Hauteville, appuyé sur le balcon de sa chambre sans lumière, laissait errer ses yeux sur les jardins étendus à ses pieds. Il pensait avec langueur au temps qui devait encore s’écouler avant de revoir Camille.

Il crut voir une ombre se mouvoir à travers des chênes verts. Il regarda de nouveau, puis se retira dans le fond de l’appartement et revint enfin passer un quart d’heure derrière la jalousie, qui pouvait le dérober à tous les yeux. Il descendit ensuite dans les jardins, et il en fit le tour sans avoir rien trouvé qui justifiât ses premières idées. Il n’y remarqua qu’une pauvre jeune fille, espèce de servante élevée par les charitables soins de Camille et dont la santé presque détruite inspirait une profonde pitié. On la nommait Léona : elle était d’une pâleur, d’une maigreur extrêmes, et ses yeux seuls brillaient quelquefois par intervalles d’un éclat singulier ; on la disait sous l’influence d’un sort ou piquée à son insu par l’affreuse araignée de Tarente. Ses parents l’avaient en vain conduite aux pieds de plusieurs madones, Pavaient soumise à des épreuves de pèlerinage, à des danses fatigantes et mystérieuses, rien n’avait dissipé son mal. Pour dernière marque d’intérêt, on lui laissait une liberté entière, et elle errait le jour, quelquefois la nuit, dans la campagne ; elle paraissait avoir une sorte de prédilection pour la nuit d’Hauteville passa sans la troubler près du banc où elle était assise, et il allait se retirer lorsqu’un peu de bruit entendu dans l’appartement de Lillo lui fit hasarder d’y frapper doucement. Le vieillard s’empressa de le recevoir.

D’Hauteville ne lui parla que de sa mission révoquée, de l’état des affaires politiques et vaguement de ces sourdes haines qui couvaient dans quelques caractères italiens.

– Vous connaissez-vous des ennemis, mon, cher hôte ? dit-il enfin sans paraître attacher une grande importance à cette question.

– Je suis presque inconnu ici, je n’ai fait de mal à personne, et le peu de sequins que je possède ne tentera les malfaiteurs d’aucun parti.

– Le fanatisme est parfois à craindre autant que la cupidité. Mais nul habitant de cette contrée, n’est-ce pas, ne vous, témoigne de ressentiment ni de désir de vengeance ?

– Je n’ai rencontré de malveillance que dans un seul homme, et ce hasard m’a été d’autant plus pénible que j’attendais de lui des consolations. Vous autres Français, vous êtes toujours un peu disposés à vous moquer de nos dévotions ; mais, que voulez-vous ! espérer ou craindre pour l’autre vie occupe les loisirs de celle-ci, et j’ai besoin comme un autre de recourir quelquefois à mon confesseur. Je m’étais adressé à un moine qui jouit ici d’une réputation de zèle ; croiriez-vous qu’il a repoussé avec dureté l’aveu de mes fautes ? Quelques mots qui lui sont échappés me font croire qu’il aura reçu sur mon compte des renseignements empoisonnés, ou que, dans un ancien séjour qu’il aurait fait, ce qu’on dit, en Sicile, j’aurais blessé ses intérêts ou sa vanité, sans le remarquer, au milieu de ses innombrables confrères.

– Vous nommez cet homme ?

– Savérelli.

– Oh ! celui-là n’est pas dangereux. N’est-Ce pas ce moine cependant qui fait des miracles ?

– Le crédit qu’il avait tombé un peu depuis que son écriture a été reconnue dans cette fameuse lettre… vous vous souvenez… que portait le crucifix des remparts.

– C’est aussi lui, je me le rappelle, que nos soldats ont trouvé déguisé un jour. Et vous pouvez consulter un tel hypocrite ; placer votre confiance en ce comédien sacrilège !

– Mieux vaut croire le faux, mon ami, que ne rien croire du tout.

D’Hauteville sourit et se retira alors en pressant la main de Lillo ; mais à ce sentiment d’affection il se mêlait un peu de pitié. Le Français s’éloigna avec le projet d’aller reposer, et pourtant, quand il fut seul, il résolut de ne point se livrer au sommeil. Ce que lui avaient dit son hôte et les recherches inutiles que lui-même avait commencées autour de l’habitation ne lui avaient pu rendre toute sa sécurité. Il se disait que le seul soupçon d’un danger l’obligeait à veiller sur un vieillard et sur une femme, et il s’établit sur deux chaises en face du jardin même, qu’éclairait faiblement la lune. Là, ses armes placées à côté de lui, il s’abandonna aux rêveries habituelles de son caractère.

Il entendait Léona, qui, en se retirant, chantait ou plutôt murmurait à voix baissé quelques-uns de ces refrains si connus dans les Abbruzes :

« Il m’a promis trois aiguilles d’or pour relever mes blonds cheveux ! J’aurai à mon col huit rangs de corail, des barroques à mes oreilles, une turquoise à mon anneau de noces.

Ses parents viendront pour nous faire honneur. Les voilà ! Point de souliers à leurs pieds, et rien sur la tête. La nourrice apportera à la mariée une belle pochée pleine de châtaignes !

Oh ! regardez le tablier brodé qu’il m’a acheté à la foire de Sulmone ! Il m’a promis trois aiguilles d’or pour relever mes blonds cheveux ! »

Malgré les efforts de d’Hauteville, ses yeux s’appesantirent. Il y avait une heure qu’il était livré à cet assoupissement qui n’est ni le repos ni la vieille lorsqu’il crût entendre quelques sourds gémissement. Il se leva, saisit fortement son épée par un instinct militaire et écouta en respirant à peine pour juger de la fidélité ou de l’erreur de ses sens. Il distingua le bruit de sa porte s’ouvrant avec lenteur. Quelqu’un essayait d’arriver jusqu’à lui : c’était Lillo, sanglant, et qui prononçait le nom de d’Hauteville en implorant des secours.

En quelques minutes, les serviteurs furent avertis ; dix flambeaux illuminèrent cette demeure, et d’Hauteville avait déposé sur son propre lit son hôte ; Camille pleurait sur les mains du vieillard, et d’Hauteville parcourait les appartements et les moindres réduits de cette enceinte ; pensant à venger son ami.

Les assassins n’avaient laissé aucune trace ; Lillo ne voulait ou ne pouvait parler, dès que l’appareil fût posé sur ses blessures, il fit signe qu’on allât chercher un prêtre.

Le plus vieux des domestiques, l’honnête Salvator, se mit en devoir d’obéir. On lui indiqua une maison assez retirée, bâtie du côté de la mer ; et après de longues attentes, beaucoup d’efforts et de persistance de sa part, il parvint à s’en faire ouvrir la porte.

– Pourquoi venez-vous me chercher ? dit le religieux auquel il parla. Pourquoi est-ce moi que vous venez chercher ?

– Seigneur, il y a une heure que je frappe ici en vain. Je demande les sacrements pour mon maître.

– Est-ce qu’on confesse les jacobins et les impies quand ils sont trépassés ?

– Mon bon maître n’est pas mort, seigneur. Vous saviez donc qu’il a été blessé ?

– Blessé ! dit le moine, que voulez-vous que j’y fasse ?