Fille d'Opéra, vendeuse d'amour - Gaston Capon - ebook

Fille d'Opéra, vendeuse d'amour ebook

Gaston Capon

0,0
4,43 zł

Opis

Extrait : "Marie-Anne Pagès était née à Paris, vers 1730. La date de sa naissance est encore plus imprécise que celle de sa mort ; aucun document officiel ne fixera la postérité sur son état-civil. On sait simplement qu'elle était fille d'un savetier pour dames du cul-de-sac Dauphine, près le passage des Tuileries. Mais on ignore tout de sa première jeunesse qui dut être celles des enfants de la rue, champignons poussés entre deux pavés."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 292




La tâche que nous avons assumée n’est point d’écrire la biographie d’une « actrice ». Bien que Marie-Anne Pagès, dite Mlle Deschamps l’aînée, ait appartenu, neuf années durant, au corps de ballet de l’Opéra, où nous trouvons son nom sur les contrôles et dans la distribution des spectacles de 1749 à 1759, ses aventures ne se rattachent que de loin à l’histoire de l’Art dramatique ou chorégraphique.

Nous avons voulu, l’étayant de pièces inédites pour la plupart, reconstituer une vie de « fille de théâtre » au dix-huitième siècle.

Appartenir à l’Opéra, vers ce milieu du règne de Louis XV, c’est, pour une femme galante un peu cotée, la consécration presque indispensable de sa célébrité spéciale. C’est aussi le moyen, pour cette femme, d’échapper à l’arbitraire policier : la pensionnaire d’un théâtre royal ne dépendant que des gentilshommes de la Chambre ou des intendants des Menus, c’est-à-dire du Roi.

 

Une fille sans parents, sans amis, sans talents (écrit Chevrier), n’a d’asile que celui de l’Opéra. Il suffit qu’elle soitbelle, pour être présentée aux yeux avides du public. Ornée de l’uniforme des chœurs, ou parée de la garde-robe des vestales surnuméraires, destinées à représenter dans les gloires, elle arrive sur le théâtre pour garnir la scène, elle y reste deux heures sans rien dire, et sort comblée d’éloges. Croirait-on qu’en France une femme pût réussir sans parler ? Eh ! oui, la beauté n’est faite que pour opérer ces miracles. Cette actrice muette fixe les regards d’un jeune étranger ou d’un vieux financier ; on lui dit qu’elle plaît, elle le croit ; on lui propose de se donner à bail pour quelques mois, elle y consent ; on discute, on marchande ; le prix une fois réglé, elle s’annonce comme une demoiselle entretenue, elle ne sort que dans l’équipage de monsieur, et voilà la célébrité décidée pour l’amant et pour elle ; ce monsieur, au reste, n’est qu’un homme d’habitude, qui, prenant bientôt le ton d’un mari, en essuie le sort.

 

Mlle Deschamps l’aînée, réunissait bien les qualités négatives requises par le libelliste. Elle était sans talent. Rouée, vaniteuse, intéressée ; elle n’était pas sans charmes. Elle devait réussir et elle réussit en effet.

I

Marie-Anne Pagès était née à Paris, vers 1730. La date de sa naissance est encore plus imprécise que celle de sa mort ; aucun document officiel ne fixera la postérité sur son état-civil. On sait simplement qu’elle était fille d’un savetier pour dames du cul-de-sac Dauphine, près le passage des Tuileries. Mais on ignore tout de sa première jeunesse qui dut être celle des enfants de la rue, champignons poussés entre deux pavés.

Apparemment, elle trouvait la vie morose au logis familial, puisque, dès l’âge de quatorze ans, elle décampait avec sa sœur de l’échoppe paternelle, dans l’intention très arrêtée de vivre de libertinage.

Les deux gamines tiraient aussitôt chacune de son bord, et Marie-Anne se réfugiait chez une certaine demoiselle Leroy, qu’on appelait aussi Perrault, du nom de son souteneur, un soldat aux gardes. Procureuse achalandée de la rue Lévêque, à la butte Saint-Roch, la Leroy ménageait à la néophyte, pleine de bon vouloir et disposée à faire à tout venant beau jeu, les moyens de gagner, en peu de temps, la robe de taffetas et l’ajustement de grisette qui la mettaient en état de figurer plus décemment.

Mais la clientèle de la Leroy, clientèle mitoyenne, n’était ni d’épée ni de grande robe ; la petite Pagès, ambitieuse, visait à mieux. Elle avait ouï vanter les succès d’entremetteuse de la Beaumont, forte femme blonde et mafflue qui logeait rue Traversière et passait pour avoir des adresses de riches habitués. On citait parmi les meilleures « élèves » de la Beaumont les demoiselles Mainville et Désirée, qu’elle avait lancées sur le haut trottoir et bien pourvues, les associant à ses travaux, en les faisant successivement passer pour ses nièces. Marie-Anne voulut être, à son tour, la parente adoptive d’une tante aussi fructueuse.

Toutefois elle ne demeurait pas longtemps à l’école de cette proxénète. Une concurrente de celle-ci, la nommée Morisson, décidait l’apprentie à achever chez elle son noviciat.

Le marquis de Ximénès, sous-lieutenant de gendarmerie, qui, venant d’hériter, faisait alors grand fracas, était le premier à s’intéresser à son sort. Marie-Anne était petite, fort blanche ; le nez un peu camard et retroussé, mais les yeux vifs et beaux ; visage rond, gorge ronde ; cheveux et sourcils noirs. Sans être régulièrement jolie, elle offrait un de ces profils de fantaisie qui réjouissent la vue des hommes.

Son jeune amant la tirait du boucan de la Morisson et lui meublait un appartement convenable. Maîtresse d’un marquis à la mode après avoir débuté maîtresse de tout le monde, il n’en fallait pas tant pour tourner une cervelle de quinze ans. La fille du savetier prenait les grands airs d’une authentique marquise ; bien plus, elle en usurpait le titre. Elle aimait encore à s’en parer alors que, M. de Ximénès l’ayant lâchée pour rejoindre l’armée, elle entrait comme danseuse à l’Opéra-Comique de la foire.

II

À l’Opéra-Comique, elle nouait connaissance avec Parmentier, garçon de ressource, sans ressources bien fixes, mais homme de toutes mains et prêt à tous métiers. Il avait été, disait-on, contrôleur de la bouche et de l’argenterie chez une duchesse ; place lucrative et qui lui aurait permis de soutenir un train honorable. Malencontreusement, il s’éprenait de la demoiselle Legrand, actrice à la Comédie-Française, pour laquelle il se faisait honneur de dépenses bêtes. Non seulement il pillait la duchesse, mais il négligeait de payer les gages des domestiques dont il avait la charge. Ceux-ci se plaignaient, et Parmentier était congédié.

Sans numéraire pour subsister, il s’improvisait courtier en pièces de théâtre. Lié avec les acteurs des différents spectacles, il louait ses services aux auteurs désireux de garder l’anonyme, ou peu soucieux de traiter directement avec les comédiens. Agent successif de Boissy, de Pontau, de Fagan, de Panard, il s’attachait surtout à découvrir les jeunes écrivains annonçant des talents littéraires.

Le hasard le mettait en relation avec Maurice de Saxe, qui, féru des plaisirs du théâtre, aimait à se faire suivre aux armées par une bande de comédiens. Parmentier obtenait du maréchal le privilège de lever et de commander cette troupe ambulante. Et c’est ainsi que Marie-Anne Pagès partait pour les Flandres avec de nombreux camarades, à peu près dans le même temps que l’Opéra-Comique était provisoirement supprimé à Paris.

Cette suppression laissait sans emploi Favart et sa femme. Le maréchal qui, déjà, n’était plus trop satisfait de Parmentier, offrait à Favart de partager le privilège de la direction. Ce dernier hésitait pour ne pas dépouiller un confrère. Mais on levait ses scrupules en faisant deux troupes d’une seule ; Favart avec l’une restait aux ordres du vainqueur de Fontenoy, tandis que l’autre, Parmentier directeur, passait aux camps de M. de Lowendahl. La demoiselle Pagès suivait Parmentier.

Au nombre des acteurs avec lesquels elle se trouvait le plus souvent en scène, entre deux canonnades, était un joli homme, Bursé, dit Deschamps, qui, lui aussi, naguère, était de l’Opéra-Comique. Il avait débuté en septembre 1741 à la foire Saint-Laurent et tenu, jusqu’en 1744, les emplois d’amoureux, tour à tour Clitandre, Léandre ou Valère. Par un de ces coups de cœur que n’esquivent pas même les gens de théâtre, Marie-Anne s’amourachait éperdument de Deschamps, ce qui ne tirait point à conséquence ; et, folie plus grave, allait jusqu’à l’épouser (1747).

III

Deschamps avait-il contracté un mariage d’amour ? Ou bien ne voyait-il dans sa femme, jeune et dodue, qu’une mine à exploiter pour l’avenir ? Il serait téméraire de se prononcer ; car la première querelle du ménage semblait révéler un Deschamps soucieux de l’honneur conjugal et nullement enclin à jouer les complaisants.

Parmi les adorateurs à qui la danseuse avait donné dans la vue, le comte de Clermont s’était déclaré tout des premiers.

Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, prince du sang, était abbé de son état et général de par une dispense du Pape l’autorisant à porter les armes, de sorte que le roi de Prusse l’appelait par moquerie le général des bénédictins. De complexion amoureuse et romanesque, aimant les femmes et la table au moins autant que la gloire, le prince avait laissé à Paris, en partant pour l’armée, sa maîtresse préférée, Mlle Le Duc, fille d’un suisse du Luxembourg et danseuse à l’Opéra, avec laquelle il vivait depuis 1742, et qu’il avait comblée de bienfaits, lui donnant en propre le château de Tourvoye, dépendance de son abbaye de Saint-Germain.

Mais, loin des yeux, loin du cœur ! Et, bien qu’il gardât à la châtelaine de Tourvoye le meilleur de son affection, le prince, qui voulait posséder Mlle Deschamps, l’envoyait quérir un après-midi. Sans s’attarder à la « petite oie » et aux bagatelles, il était si entreprenant que la place était rendue aussitôt qu’investie.

Or, ajoute l’histoire, la Deschamps, saisie au dépourvu dans le jardin de Son Altesse, n’avait eu pour linge de toilette que son mouchoir. Le soir du même jour, comme elle soupait tête à tête avec son mari, elle tirait par inadvertance la fatale batiste de sa poche. L’époux s’en emparait, et, soupçonneux déjà, n’avait point de peine à opposer à sa femme, par cette pièce à conviction, une preuve flagrante de son infidélité. Dénégations, cris, violences ; et Deschamps, prenant son accident au tragique, régalait sa moitié d’une ample distribution de soufflets.

La chose ne pouvait demeurer si secrète qu’elle ne vînt aux oreilles du comte de Clermont, lequel, outré de ce procédé peu honnête et indigné de la hardiesse du comédien, le faisait avertir qu’il mourrait sous la trique, s’il s’avisait encore de prendre de l’humeur contre sa femme, et même s’il se rencontrait chez elle aux heures des visites princières.

Un avis si comminatoire ne souffrait point de résistance. Deschamps se tenait coi désormais, tandis que Marie-Anne jouissait de son triomphe, publiquement proclamée maîtresse du comte de Clermont.

Triomphe à court terme. La demoiselle Le Duc, qui possédait un enfant né des œuvres du prince, avait trop d’intérêt à conserver cet amant généreux pour ne point faire surveiller sa conduite. Instruite de ce qui se passait en Flandre et redoutant d’être débusquée par une rivale, elle feignait de tomber dangereusement malade, pour engager M. de Clermont à revenir de la guerre. Sa requête touchait précisément le prince au moment où, croyant avoir à se plaindre d’un passe-droit (le soin de prendre Berg-op-Zoom confié à Lowendahl), il méditait de renoncer à la carrière des armes. Sans plus différer, il disait adieu à ses idées de gloire et regagnait, au mois d’août 1747, son château de Berny, qui communiquait avec les caves de Tourvoye par une galerie souterraine. Mlle Le Duc avait battu la Deschamps.

IV

La Deschamps, pourtant, ne s’avouait pas vaincue. Sa bonne fortune lui avait rapporté jusqu’ici plus d’honneur que de profits. Aussi, dès qu’elle se voyait libérée (par la paix de 1748) de son engagement avec Parmentier, elle reprenait en hâte le chemin de Paris, laissant Deschamps jouer la comédie à Amiens.

Il s’agissait de joindre le prince et de le reconquérir. Marie-Anne s’en flattait, dans la fatuité de sa jeunesse et dans son ignorance de l’ascendant pris par Mlle Le Duc, à la faveur du renouveau. Mais c’est en vain qu’elle tentait l’impossible pour se rapprocher du comte de Clermont. Toutes les portes lui demeuraient obstinément fermées.

Que faire ? Renouer avec M. de Ximénès ? La Deschamps y songeait sans doute. Mais le jeune marquis était pris pour l’instant, fort occupé à croquer avec la demoiselle Carville, danseuse à l’Opéra, la maigre part de ses revenus qui avait échappé à la vigilance de la demoiselle Mainville, sa précédente maîtresse.

Marie-Anne était sans argent. Cependant il fallait vivre. Et faire vivre, par surcroît, la petite fille qu’elle avait eue de Deschamps, du prince ou d’un autre, dans les premiers temps de son mariage, et qu’elle avait ramenée avec elle à Paris. Traquée par la misère dans le logement meublé qu’elle avait loué, rue Croix-des-Petits-Champs, chez un tapissier, Marie-Anne se souvenait de son commerce d’antan et se mettait à « détailler », à vendre de l’amour au détail, courant les chambres garnies, suppléant à la qualité des clients par la quantité.

Par bonheur, cette vie hasardeuse, au jour la journée, prenait bientôt fin par la rencontre quasi providentielle du sieur Lany, maître et compositeur des ballets du théâtre de l’Opéra. Lany, bon garçon, promettait à Marie-Anne un engagement à l’Académie royale de musique. Selon sa coutume dans de pareils cas, il exigeait le paiement en nature d’un droit d’admission. La donzelle l’acquittait sans difficulté, déjà très apprivoisée et toujours prête à se plier aux nécessités d’état.

V

En cette année 1749, à l’entrée de la saison d’hiver, l’Académie royale de musique réchappait à peine d’une terrible crise qui l’avait mise à deux doigts de la ruine.

L’Opéra se donnait alors rue Saint-Honoré, cour du Palais-Royal, à droite en entrant, dans une bâtisse édifiée plus d’un siècle auparavant pour les fêtes privées du cardinal de Richelieu. Rien, du dehors, ne marquait un lieu de spectacle à cet endroit. Lorsque Louis XIV avait concédé ce théâtre à Molière et à sa troupe pour y jouer la comédie, on avait dû en ouvrir l’accès au public par une impasse, une sorte de boyau en cul-de-sac. À la mort de Molière, les chanteurs de Lulli avaient déménagé les comédiens sans chef, et l’Opéra, depuis, élisait domicile en cette salle étroite et basse, qu’il ne devait quitter que chassé par l’incendie de 1763.

Les directeurs, en 1782, avaient bien essayé d’embellir un peu l’Opéra. Les quarante-cinq loges, les quatre balcons et l’avant-scène avaient été décorés à neuf. Sur la première loge de droite, qui était celle du Roi, ils avaient fait peindre le buste d’Apollon, et, vis-à-vis, sur la loge de la Reine, celui de Minerve. Les panneaux des deuxièmes loges avaient reçu les effigies des plus notables poètes et des Muses. Les montants séparant les loges avaient été transformés en troncs de palmiers, avec des consoles et des agrafes de sculpture rehaussées d’or ou dorées en plein. Ces palmiers, jugés du meilleur effet, avaient été répétés en peinture sur le grand rideau de la scène. Là, un autre Apollon de sept pieds, surgissant dans une gloire, ordonnait au Génie de l’invention, porteur d’un flambeau, d’aller échauffer l’imagination des auteurs, tandis qu’à ses pieds, le serpent Python rampait, humilié, vexé, vaincu.

Cette mythologie était plus brillante que solide. À la fumée des chandelles de la rampe et des deux petits lustres qui éclairaient la salle, tout cela s’était vite terni, fané, craquelé. Au bout de quelques années, la décoration était si noire et si crasseuse qu’on n’apercevait plus trace des couleurs ; et « cet ensemble bizarrement combiné ressemblait bien plus à l’antre ténébreux des Sybilles qu’à une salle d’opéra ». Tout était mesquin, parcimonieux, misérable à l’avenant.

L’état des appointements (écrit Noverre) ne s’élevoit alors qu’à douze mille francs par mois ; ceux de quelques premiers sujets étoient portés jusqu’à cent louis, et ceux des chanteurs, des chœurs, des figurants et des figurantes étoient fixés à quatre cents livres ; les sujets de l’orchestre n’étoient pas plus magnifiquement traités. Les grands corps de ballets n’excédoient pas le nombre de seize danseurs et danseuses ; les autres étoient composés de huit ou de douze personnes et les chœurs chantants n’étoient pas plus nombreux. Tout étoit proportionné à la petitesse du local et au produit des recettes qui, excepté celle du vendredi, étoient ordinairement très minces. On ne donnoit alors que deux opéras par an, un d’hiver, tel que Roland ou Armide, et un d’été, tel que les Élémens ou les Fêtes vénitiennes… Dans la belle saison, on représentoit habituellement des fragments ou des actes détachés. Ces sortes de mirotons ne ragoûtoient personne : on les servoit les jeudi et ce jour n’étoit point heureux pour la recette. Le public n’arrivoit point, et l’opéra se perdoit dans le vide.

Le spectacle étoit pauvre en vêtements, et le costume barbare, adopté alors, annonçoit le mauvais goût ; des habits d’une coupe désagréable, force oripeau ; des franges et des paillettes étoient semées sans ordre et avec profusion sur des étoffes pesantes. Un nommé Perronnet, dessinateur, parfaitement ignorant, étoit chargé de la partie intéressante du costume ; mais, privé de connoissances et dépourvu de toute espèce de goût, il ne sortit jamais du petit cercle que la routine lui traçoit. J’ai vu les chœurs chantants porter pendant sept ou huit années les mêmes habits de panne, sur lesquels on appliquoit de larges points d’Espagne. Ces vêtements offroient, par leur vétusté, l’image d’une batterie de cuisine ; le cuivre et l’étain se montroient partout, et cette prodigalité devenoit complète, lorsque le corps de ballet, vêtu dans le même genre, se réunissoit aux chœurs. Tous ces habits étoient roides, guindés et sans le moindre pli ; ils étoient étalés sur d’énormes paniers. Les hommes en portoient de moins longs et de moins larges.

Si le public ordinaire n’était point fort empressé de s’empiler dans cette salle étriquée, dans ces loges symétriquement séparées par des cloisons, où chaque spectateur était claquemuré comme en une boîte, le beau monde se plaignait encore de cette impasse crottée où l’on était obligé de descendre de carrosse, quelque temps qu’il fit, pour gagner à pied la porte du théâtre, assez semblable à une porte de prison. Enfin les dilettantes se lamentaient sur la pauvreté de l’orchestre, sur l’indigence des ballets, sur l’uniformité du répertoire. Si bien qu’à la mort du directeur Berger, en novembre 1747, l’Opéra, peu à peu déserté, tombé très au-dessous de ses affaires, avait plus de quatre cent mille livres de dettes.

Les sieurs Tréfontaine et Saint-Germain, chargés de la régie, ne pouvaient combler un semblable passif. Après un an et demi d’une direction lamentable, pendant laquelle ils s’étaient quotidiennement débattus contre la faillite, ils rendaient enfin les armes, et Louis XV se décidait à confier à la Ville de Paris la direction générale de l’Académie de musique, sous les ordres du comte d’Argenson, ministre et secrétaire d’État, ayant le département de la maison du Roi.

En conséquence, M. de Barnage, prévôt des marchands, assisté du greffier de l’Hôtel de Ville, d’officiers et d’archers, se transportait, le mercredi 27 août 1749, à cinq heures du matin, au cul-de-sac de l’Opéra, où il apposait les scellés, ainsi qu’au Magasin de la rue Saint-Nicaise et chez le sieur de Neuville, receveur des entrées.

Cette prise de possession vigoureuse, destinée surtout à sauver le matériel de la griffe des créanciers, était vue avec faveur par le public. De cette vigueur, les habitués tiraient heureux présage et des couplets, optimistes dans leur ironie, couraient sur la prochaine campagne lyrique :

Monsieur le Prévôt des marchands
Ma foi, ne se rit plus des gens :
Il sçait embellir les coulisses
Et les habits de l’Opéra.
Qu’il fasse guérir les actrices
Et tout Paris le bénira.
Rien n’est mieux fait assurément
Que ce nouvel arrangement.
C’étoit une chose incivile
Que l’Opéra, rempli d’appas,
Appartînt à toute la ville
Et que la Ville ne l’eût pas.

Tout allait changer à l’Opéra. Même, l’exagération s’en mêlant, on insinuait que le corps de ballet, jusque-là réputé pour la facilité de ses mœurs, allait donner l’exemple d’une austère vertu.

 

« Quelques personnes prétendent (lisait-on dans les Bigarrures) que l’intention de Sa Majesté est d’en remettre la direction [ de l’Opéra ] aux magistrats de la Ville et d’en faire un asile pour les honnêtes gens, en n’y recevant, lorsqu’on l’aura purgé de toute la racaille, que des gens mariés, et en expulsant tous les commerces galants. Le projet est beau sans doute, mais sera-t-il exécuté et, s’il l’est, fera-t-il longue durée ?… ».

 

Il était bon de remettre les choses au point. C’est pourquoi M. de Barnage, tout en inaugurant l’ère des réformes par un badigeonnage général de la salle, qu’il faisait peindre en vert, couleur de l’espérance, rassurait les inquiétudes quant à la vertu excessive des danseuses, en s’adjugeant, tout le premier, pour maîtresse, la demoiselle Lany, la propre sœur du chef et compositeur des ballets. Et Paris chansonnait derechef son magistrat municipal :

Monsieur le Prévôt des marchands
N’a plus rien à craindre des vents
Depuis qu’au Théâtre lyrique
Il s’amuse par-ci par-là,
Et qu’il court, en cas de colique,
Vite à Lany de l’Opéra.

Pour la direction artistique de l’Opéra, le Roi avait fait choix de Rebel et de Francœur, surintendants de sa musique, avec le titre d’inspecteurs. Mais, de par les amours de sa sœur avec M. de Barnage, Lany, surtout quand il était question de la danse, sa partie, gardait dans la maison une situation privilégiée. Il s’en servait pour tenir la parole donnée, et, par son appui, la Deschamps était engagée, à la rentrée, comme figurante surnuméraire dans les ballets.

VI

Elle débutait le 5 décembre 1749, dans Zoroastre, tragédie lyrique de Cahusac, musique de Rameau.

La distribution de cette pièce énumère tout le personnel féminin du ballet de l’Opéra à cette époque, exception faite des demoiselles du Magasin, sortes de danseuses apprenties qui ne figuraient ni sur les feuilles des appointements, ni sur les tableaux des créateurs de rôles.

Zoroastre était dansé par les demoiselles : Camargo, Lyonnois, Puvignée fille, Carville, Courcelles, Dazenoncourt, Thierry, Saint-Germain, Désirée, Devaux, Parquet, La Batte, Puvignée mère, Dallemand, Lany, Bellenot, Briseval, Beaufort, Grenier, Deschamps.

Marie-Anne, la dernière venue, jouait modestement le rôle d’une Bergère, et il est certain que la pièce ne lui devait qu’une fort minime partie de son succès qui était considérable.

L’Opéra, depuis la rentrée, avait déjà représenté un ballet nouveau : Le Carnaval du Parnasse, de Fuzelier et Mondonville, qui n’avait plu qu’à moitié malgré la beauté des décors et la fraîcheur des costumes. Les spectateurs, non sans raison, se plaignaient de l’insuffisance des auteurs. « On nous donnait autrefois, disaient-ils, de bonnes pièces et de mauvaises décorations ; aujourd’hui, tout au contraire, ce sont de belles décorations et de mauvaises pièces ». D’où vient cela ? ajoutaient les mécontents. « C’est qu’on peut remédier au manquement des finances, mais non pas au bon goût, lorsqu’il est une fois perdu ».

BALLETS DE L’OPÉRA AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Costume de Bergère, d’après un croquis aquarellé conservé aux Archives du Théâtre de l’Opéra

– Patience, répondaient les initiés, au courant du travail des directeurs, vous verrez Zoroastre.

À force d’ouïr merveilles de la prochaine œuvre de Rameau, les Parisiens s’attendaient à quelque chose de tout à fait extraordinaire. Aussi la curiosité était-elle un peu déçue à la première représentation. D’abord, une innovation de Rebel et Francœur, rompant avec l’usage de faire précéder l’opéra d’un prologue allégorique, et remplaçant cette préface parasite par une ouverture d’orchestre, n’était pas du goût de tout le monde. Puis, une cabale sourde était menée par les officiers de la maison du Roi dont on avait, à propos de Zoroastre, supprimé les entrées abusives dont ils jouissaient jusqu’alors.

Mais la musique de Rameau était animée d’un si beau souffle dramatique, contenait tant de passages lyriques de premier ordre, que la pièce allait aux nues dès les soirées suivantes et qu’en dépit du décri misonéiste ou intéressé, tout Paris courait à l’Opéra.

Et certain nouvelliste résumait assez bien la situation en rapportant la boutade d’un seigneur anglais de passage. Cet insulaire s’étant présenté pour avoir une place dans les balcons, et, successivement, dans les loges, dans l’amphithéâtre, dans tous les endroits en un mot où un homme de sa qualité pouvait se placer au spectacle pour y être avec bienséance, comme on lui répondait partout que les places étaient retenues : – « Voilà, s’écriait cet Anglais, la chose la plus étrange que j’aie vue de ma vie ! Je n’entre pas dans une maison que je n’y entende dire mille horreurs de cet opéra. J’y viens dix fois de suite pour le voir et je ne puis pas y trouver de place. Il n’y a que des Français au monde capables de ces contradictions ».

VII

Un terme plaisant de l’argot des coulisses désignait, à l’Opéra, ces figurants de la danse sans vocation, sans dispositions, sans goût, condamnés à languir perpétuellement dans les emplois infimes.

Comme ils ne passaient jamais à l’avant-scène pour y « tricoter » le moindre pas, comme ils y défilaient seulement, dans les marches d’ensemble, comme on les colloquait toujours à l’arrière-garde des ballets et que la toile de fond du décor représentait souvent des rochers ouvrant sur la mer, on les nommait ironiquement : les garde-côtes.

La vie théâtrale de Marie-Anne Pagès, devenue Mlle Deschamps, allait se traîner à jouer les garde-côtes.

La liste des personnages incarnés par elle à l’Opéra pendant près de neuf ans, créations ou reprises, est un tableau navrant de monotonie. Mais, à tout prendre, la Deschamps, pensionnaire du Roi, en donne au Roi pour l’argent.

D’abord, son engagement, bien que conclu en décembre 1749, ne date officiellement que du 1er mai suivant. Les « Règlements pour servir au payement des appointements et gratifications annuelles » disent, à la colonne Année de l’entrée du sujet : « La Dlle Deschamps, 1750. » Six mois de rognés, pour commencer, sur son temps de service.

Quant à ses appointements proprement dits, ils sont de zéro livre, zéro sol, zéro denier, pendant les années théâtrales 1750, 1751, 1752. Elle est qualifiée sur les listes d’émargement : « surnuméraire sans appointements. »

Le 1er mai 1753, elle est rétribuée à deux cents livres par an, soit seize livres treize sous par mois, qu’elle ne touche que pendant quatre mois, puisqu’elle obtient un congé d’un trimestre en septembre et son premier congé définitif le 10 décembre de la même année.

Lorsqu’elle rentre à l’Académie royale de musique, en 1755, après un an et demi d’absence, elle a perdu son tour d’ancienneté ; c’est encore comme surnuméraire qu’elle dansera gratis jusqu’à sa sortie de la maison (1759).

Ainsi, pendant huit ans et demi, la Deschamps empoche au total soixante-six livres douze sous.

À ce fixe dérisoire, que ne grossit aucune gratification, il convient pourtant d’ajouter l’indemnité de « pain, vin et chaussure » accordée à tous les artistes sans exception. Mais, tandis que les quatre premiers sujets du chant reçoivent, de ce chef, une somme ronde de trois cents livres par an, les autres, tous les autres, même les premiers de la danse, ne palpent que quatre sous ou deux sous par représentation, et lorsqu’ils sont de la pièce. La Deschamps, naturellement, est de ceux qui n’ont que deux sous.

VIII

Aussi bien, la Deschamps n’avait pas la prétention de briller à l’Opéra et d’y faire fortune par son talent. Elle espérait seulement y « sauter le bâton », ainsi qu’on disait en termes de l’art, pour désigner le brusque changement d’état d’une fille publique distinguée par un prince ou par un grand seigneur, et subitement élevée au rang de « demoiselle du bon ton ».

La Deschamps savait que l’Opéra, où l’on enrôlait chaque année quatre fois plus de personnel qu’il n’en était besoin pour le service, était surtout un « fonds d’incontinence publique, le harem de la nation, le bazar où les grands de l’Empire achetaient des esclaves ».

Elle savait qu’à l’Opéra, les chanteuses des chœurs ou les figurantes des ballets, n’obtenaient jamais, étant favorisées, plus de quatre cents livres d’appointements annuels ; que la plupart n’avaient rien ; que, même, quelques-unes payaient pour y entrer, c’est-à-dire qu’elles achetaient le droit de se prostituer avec licence et privilège de la Cour, le libertinage étant toléré aux femmes de théâtre.

BALLETS DE L’OPÉRA AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Costume de Matelote, d’après un croquis aquarellé conservé aux Archives du Théâtre de l’Opéra

Elle savait qu’à l’Opéra, où l’on persistait parfois des années, on pouvait aussi ne rester que trois mois ; ne faire, au besoin, qu’y paraître, juste le temps de prendre ses passeports de mauvaise vie et mœurs et de contracter des « arrangements » avantageux avec quelque entreteneur de naissance ou de finance, disposé à faire du bien aux femmes.

Elle savait enfin qu’à l’Opéra, si les actrices chantantes amassaient rarement une fortune, il n’était, en revanche, presque aucune des danseuses un peu courues qui n’arrivât au théâtre en carrosse.

 

Et, pour apprendre tout cela, l’eût-elle ignoré, elle n’avait qu’à jeter les yeux autour d’elle, parmi ses compagnes du corps de ballet, toutes bien équipées, quelques-unes fort riches.

 

C’était la demoiselle Camargo, une étoile à la scène ; mais, à la ville, une des figures les plus laides, une des physionomies les plus ingrates. Ce néanmoins Camargo avait inspiré des passions. Le comte de Melun, dernier du nom, avait été son premier amant en règle ; il lui avait fait un enfant et de grandes largesses. Ardente à l’excès, elle ne s’était pas contentée de cet ordinaire. Elle avait donné pour lieutenants au comte les trois plus beaux cavaliers du temps : le duc de Richelieu, le marquis de Firmacon et le sieur Vitry, ancien garde du Roi, homme à bonnes fortunes, que se disputaient des grandes dames : la marquise de Revel, la maréchale d’Estrées, plusieurs autres… La Camargo avait eu un Colbert, le marquis de Sourdis, officier de cavalerie. En 1736, le comte de Clermont s’était emparé d’elle, l’avait séquestrée six ans, rendue mère deux fois, et ne l’avait quittée que pour prendre Mlle Le Duc au président de Rieux. Le président, par un équitable chassé croisé, avait pris Mlle Camargo, qui était rentrée à l’Opéra. Depuis lors, elle avait renoué avec Sourdis ; et, présentement, elle était aux mains du chevalier de Rupière, commandeur de l’ordre de Malte, greluchon vigoureux que n’effrayait ni la quarantaine, ni la laideur de la danseuse. La Camargo jouissait de douze mille livres de rentes, sans préjudice du casuel.

C’était la demoiselle Lyonnois, plantureuse strasbourgeoise, née Marie-Françoise Rempon, épouse séparée d’un sieur Gherardy, qui travaillait à se rapprocher d’elle. Célèbre par son habileté à exécuter la « gargouillade », mélange d’écarts, de tournoiements et de pirouettes sur un seul pied, très goûté des amateurs, elle était richement entretenue par Jean-Baptiste Hubert, comte de Vintimille et se vantait d’être enceinte de ses œuvres, encore que le comte passât pour inapte à la génération. Mais, à l’Opéra, on savait bien que le père de l’enfant était le haute-contre Favier, amant du cœur de la Lyonnois.

C’était la demoiselle Puvignée mère, petite brune, accorte et fort bien faite, que stipendiait M. Mazade, fermier général. Bien qu’âgée de trente ans à peine, la demoiselle Puvignée avait une fille d’une quinzaine d’années, aussi danseuse à l’Opéra et déjà premier sujet, dont la bouche menue, le nez aquilin, toute la petite personne pleine de grâces mignardes, avaient séduit le duc de La Vallière qui l’appointait depuis plus d’un an et qui avait fait bâtir pour elle des petits cabinets en sa maison des champs, à l’imitation du Roi. Encore affirmait-on que M. de La Vallière n’avait pas eu l’étrenne de l’enfant, dont le marquis de Courtenvaux, grand coureur de tendrons, avait déjà payé d’une superbe montre en or le pucelage de treize ans.

C’était la demoiselle Carville, une ancienne dans la maison, où elle était entrée en 1741, par le crédit du danseur Dupré, son amant. L’élégance de sa taille, la beauté de sa jambe, plus encore que celle de sa figure, lui avaient fait faire la conquête du comte d’Estaing, lieutenant-général des armées du Roi, qu’une amie, sa meilleure amie, lui confisquait au bout d’un an. Après avoir quelque peu détaillé, elle s’était remise avec Dupré, passé maître de ballets dans l’intervalle. Enfin elle avait trouvé son lot en la personne du sieur Gruïn, ancien garde du trésor royal, qui faisait pour elle une dépense prodigieuse, ce qui n’avait pas retenu la demoiselle Carville de lui donner de nombreux substituts. Entre autres, cette année même, M. de Ximénès, que la Deschamps connaissait bien.

C’était la demoiselle Courcelles, encore une ancienne, bien qu’elle n’eût pas franchi la trentaine, et qui, déjà, comptait quatorze ans de présence à l’Opéra. Demi-vertu, de décence relative, elle vivait en concubinage avec le chevalier de Mailly, ci-devant colonel du régiment de dragons de son nom ; tous deux, très bourgeoisement, habitaient ensemble, rue Notre-Dame-des-Victoires, comme eussent fait mari et femme.

C’était la demoiselle Saint-Germain, doyenne du corps de ballet, énorme blonde, adipeuse, chargée de cuisine, gardant encore, entre quarante et cinquante ans, quelques vestiges de beauté. Elle allait avoir droit à la pension de retraite, mais elle annonçait qu’elle demanderait à continuer son service, par goût, pour l’honneur, ne pouvant s’éloigner de son cher Opéra. Ses amants ne se comptaient plus, et, de tous, elle avait tiré pied ou aile. Elle avait laquais, diamants et voitures ; on la citait comme la plus riche catin de Paris. Pour l’instant, le chevalier de Latour, capitaine aux gardes françaises, subvenait à ses besoins.

C’était la demoiselle Sauvage ; vingt ans, blonde, beaux yeux et belle gorge ; en bloc assez plaisante, beaucoup d’esprit et d’enjouement ; le tout à tant par mois au compte du chevalier de Clermont d’Amboise, colonel du régiment de Bretagne (infanterie) ; en plus les petits soupers çà et là.

L’OPÉRA EN 1750

Signature autographe des dames du Corps de ballet

C’était la demoiselle Lany, élève de son frère, noiraude et point jolie, mais délurée, aux yeux vifs et effrontés. Avant ses complaisances actuelles pour M. de Barnage, elle avait été aimée par milord comte Huntington, jeune Anglais de vingt ans, dont elle avait eu deux enfants. Après lui, pour ne pas changer d’accent, elle avait eu milord Powerscourt, que Puvignée la mère avait irrévérencieusement baptisé Troussecotte, en dépit de sa devise. Enfin elle était en arrangements avec M. Papillon de Fontpertuis, un des intendants des Menus.

C’était la demoiselle Beaufort, une blonde de cinq lustres, les yeux bleu-faïence, le nez un peu écrasé, pour qui M. Thiroux de Montregard, trésorier de la maison du Roi, faisait toutes sortes d’extravagances, ayant été son amant, tâchant à le redevenir. Mais elle, qui guettait M. de Villemur l’aîné, fermier général, ne voulait rien entendre ; et, en effet, elle passait contrat avec ce nourrisseur libéral moyennant quinze mille livres d’argenterie, une rente de mille écus et cinq cents livres de pension mensuelle.

C’était la demoiselle Bellenot, naguère aux crochets du même M. de Villemur l’aîné qui la quittait, prétextant sa grande fécondité et son goût trop décidé pour les greluchons ; mais qui ne la quittait pas sans l’avoir grassement rémunérée de ses soins, car les deux frères Villemur jetaient littéralement l’argent par les fenêtres, bâtissant des guinguettes de cinq à six cent mille livres, ayant, pour se promener quelquefois au Bois, quarante chevaux de selle dans leur écurie….

C’était… c’était, pardieu, l’Opéra tout entier. Nulle contagion plus rapide que celle de la débauche qui rapporte. Sous l’autorité vertueuse des magistrats de la Ville, comme naguère sous la tutelle indifférente d’un directeur, ces demoiselles n’en continueraient pas moins à conquérir des cœurs, et les gens épris à faire leurs offres.

La Deschamps n’avait qu’à prendre patience. Son tour viendrait, de voir à ses pieds des princes et des fermiers généraux.