Études médico-légales - Psychopathia Sexualis - Dr von Krafft-Ebing - ebook

Études médico-légales - Psychopathia Sexualis ebook

Dr von Krafft-Ebing

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Opis

Une étude à visée scientifique qui a participé à vulgariser des notions fondamentales de la sexualité humaine.

POUR UN PUBLIC AVERTI. Conçu à l'origine comme un traité de psychiatrie destiné aux médecins et juristes, Psychopathia Sexualis devient rapidement un best-seller parmi les profanes, malgré le langage délibérément scientifique et des sections en latin. Cet ouvrage, qui a par ailleurs popularisé les termes de sadisme et masochisme, en référence aux œuvres du marquis de Sade et de Sacher-Masoch, a connu des éditions successives enrichies de nouveaux témoignages, écrits par des lecteurs s'étant reconnus dans les cas décrits par le psychiatre. Aujourd'hui, cette monographie présente un intérêt historique indéniable, car elle est l'un des premiers ouvrages sur la sexualité.

La deuxième partie d'un traité fleuve qui jette les bases de la sexologie.

EXTRAIT

Les pages qui vont suivre, s’adressent aux hommes qui tiennent à faire des études approfondies sur les sciences naturelles ou la jurisprudence. Afin de ne pas inciter les profanes à la lecture de cet ouvrage, l’auteur lui a donné un titre compréhensible seulement des savants, et il a cru devoir se servir autant que possible de termes techniques. En outre, il a trouvé bon de n’exprimer qu’en latin certains passages qui auraient été trop choquants si on les avait écrits en langue vulgaire. Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de loi sur une fonction importante de la vie. Puisse-t-il trouver un accueil bienveillant et combler une lacune dans la littérature scientifique où, sauf quelques articles et quelques discussions casuistiques, on ne possède jusqu’ici que les ouvrages complets de Moreau et de Tarnowsky.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Le docteur Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) est un psychiatre austro-allemand. Il exerce dans plusieurs institutions psychiatriques mais choisit rapidement d'enseigner et de vulgariser sa discipline en donnant des conférences et des séances d'hypnose en public. Il publie divers ouvrages sur la criminologie, la médecine légale et la psychiatrie, mais c'est grâce à son travail de terrain, ses expertises et ses observations que naît Psychopathia Sexualis (1886), son œuvre la plus rééditée et traduite.

À PROPOS DE LA COLLECTION

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PRÉFACE

Peu de personnes se rendent un compte exact de la puissante influence que la vie sexuelle exerce sur les sentiments, les pensées et les actes de la vie intellectuelle et sociale.

Schiller, dans sa poésie : Les Sages, reconnaît ce fait et dit : « Pendant que la philosophie soutient l’édifice du monde, la faim et l’amour en forment les rouages. »

Il est cependant bien surprenant que les philosophes n’aient prêté qu’une attention toute secondaire à la vie sexuelle.

Schopenhauer, dans son ouvrage : Le monde comme volonté et imagination1, trouve très étrange ce fait que l’amour n’ait servi jusqu’ici de thème qu’aux poètes et ait été dédaigné par les philosophes, si l’on excepte toutefois quelques études superficielles de Platon, Rousseau et Kant.

Ce que Schopenhauer et, après lui, Hartmann, le philosophe de l’Inconscient, disent de l’amour, est tellement erroné, les conclusions qu’ils tirent sont si peu sérieuses que, en faisant abstraction des ouvrages de Michelet2 et de Mantegazza3, qui sont des causeries spirituelles plutôt que des recherches scientifiques, on peut considérer la psychologie expérimentale et la métaphysique de la vie sexuelle comme un terrain qui n’a pas encore été exploré par la science.

Pour le moment, on pourrait admettre que les poètes sont meilleurs psychologues que les philosophes et les psychologues de métier ; mais ils sont gens de sentiment et non pas de raisonnement ; du moins, on pourrait leur reprocher de ne voir qu’un côté de leur objet. A force de ne contempler que la lumière et les chauds rayons de l’objet dont ils se nourrissent, ils ne distinguent plus les parties ombrées. Les productions de l’art poétique de tous les pays et de toutes les époques peuvent fournir une matière inépuisable à qui voudrait écrire une monographie de la psychologie de l’amour, mais le grand problème ne saurait être résolu qu’à l’aide des sciences naturelles et particulièrement de la médecine qui étudie la question psychologique à sa source anatomique et physiologique et l’envisage à tous les points de vue.

Peut-être la science exacte réussira-t-elle à trouver le terme moyen entre la conception désespérante des philosophes tels que Schopenhauer et Hartmann4 et la conception naïve et sereine des poètes.

L’auteur n’a nullement l’intention d’apporter des matériaux pour élever l’édifice d’une psychologie de la vie sexuelle, bien que la psycho-pathologie puisse à la vérité être une source de renseignements importants pour la psychologie.

Le but de ce traité est de faire connaître les symptômes psycho-pathologiques de la vie sexuelle, de les ramener à leur origine et de déduire les lois de leur développement et de leurs causes. Cette tâche est bien difficile et, malgré ma longue expérience d’aliéniste et de médecin légiste, je comprends que je ne pourrai donner qu’un travail incomplet.

Cette question a une haute importance : elle est d’utilité publique et intéresse particulièrement la magistrature. Il est donc nécessaire de la soumettre à un examen scientifique.

Seul le médecin légiste qui a été souvent appelé à donner son avis sur des êtres humains dont la vie, la liberté et l’honneur étaient en jeu, et qui, dans ces circonstances, a dû, avec un vif regret, se rendre compte de l’insuffisance de nos connaissances pathologiques, pourra apprécier le mérite et l’importance d’un essai dont le but est simplement de servir de guide pour les cas incertains.

Chaque fois qu’il s’agit de délits sexuels, on se trouve en présence des opinions les plus erronées et l’on prononce des verdicts déplorables ; les lois pénales et l’opinion publique elles-mêmes portent l’empreinte de ces erreurs.

Quand on fait de la psycho-pathologie de la vie sexuelle l’objet d’une étude scientifique, on se trouve en présence d’un des côtés sombres de la vie et de la misère humaine ; et, dans ces ténèbres, l’image divine créée par l’imagination des poètes, se change en un horrible masque. A cette vue on serait tenté de désespérer de la moralité et de la beauté de la créature faite « à l’image de Dieu ».

C’est là le triste privilège de la médecine et surtout de la psychiatrie d’être obligée de ne voir que le revers de la vie : la faiblesse et la misère humaines.

Dans sa lourde tâche elle trouve cependant une consolation : elle montre que des dispositions maladives ont donné naissance à tous les faits qui pourraient offenser le sens moral et esthétique ; et il y a là de quoi rassurer les moralistes. De plus, elle sauve l’honneur de l’humanité devant le jugement de la morale et l’honneur des individus traduits devant la justice et l’opinion publique. Enfin, en s’adonnant à ces recherches, elle n’accomplit qu’un devoir : rechercher la vérité, but suprême de toutes les sciences humaines.

L’auteur se rallie entièrement aux paroles de Tardieu (Des attentats aux mœurs) : « Aucune misère physique ou morale, aucune plaie, quelque corrompue qu’elle soit, ne doit effrayer celui qui s’est voué à la science de l’homme, et le ministère sacré du médecin, en l’obligeant à tout voir, lui permet aussi de tout dire. »

Les pages qui vont suivre, s’adressent aux hommes qui tiennent à faire des études approfondies sur les sciences naturelles ou la jurisprudence. Afin de ne pas inciter les profanes à la lecture de cet ouvrage, l’auteur lui a donné un titre compréhensible seulement des savants, et il a cru devoir se servir autant que possible de termes techniques. En outre, il a trouvé bon de n’exprimer qu’en latin certains passages qui auraient été trop choquants si on les avait écrits en langue vulgaire.

Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de loi sur une fonction importante de la vie. Puisse-t-il trouver un accueil bienveillant et combler une lacune dans la littérature scientifique où, sauf quelques articles et quelques discussions casuistiques, on ne possède jusqu’ici que les ouvrages incomplets de Moreau et de Tarnowsky.

1. T. II, p. 586 et suiv.

2.L’Amour.

3.Physiologie de l’amour.

4. Voici l’opinion philosophique de Hartmann sur l’amour : « L’amour, dit-il dans son volume La Philosophie de l’Inconscient (Berlin, 1869, p. 583), nous cause plus de douleurs que de plaisirs. La jouissance n’en est qu’illusoire. La raison nous ordonnerait d’éviter l’amour, si nous n’étions pas poussés par notre fatal instinct sexuel. Le meilleur parti à prendre serait donc de se faire châtrer. » La même opinion, moins la conclusion, se trouve aussi exprimée dans l’ouvrage de Schopenhauer : Le Monde comme Volonté et Imagination, t. II, p. 586.

3 (suite)Neuropathologie et psychopathologie générales de la vie sexuelle5

3°. – Association de l’image de certaines parties du corps ou du vêtement féminin avec la volupté. – Fétichisme

Dans nos considérations sur la psychologie de la vie sexuelle normale, qui ont servi d’entrée en matière à ce livre, nous avons montré que, même dans les limites de l’état physiologique, l’attention particulièrement concentrée sur certaines parties du corps de personnes de l’autre sexe et surtout sur certaines formes de ces parties du corps, peut devenir d’une grande importance psycho-sexuelle. Qui plus est, cette force d’attraction particulière pour certaines formes et certaines qualités agit sur beaucoup d’hommes et même sur la plupart ; elle peut être considérée comme le vrai principe de l’individualisation en amour.

Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère physique de personnes de l’autre sexe, prédilection à côté de laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains caractères psychiques, je l’ai désignée par le mot « fétichisme », en m’appuyant sur Binet (Du fétichisme en amour, Revue Philosophique, 1887) et sur Lombroso (préface de l’édition allemande de son ouvrage). En effet, l’enthousiasme et l’adoration de certaines parties du corps ou d’une partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles, rappelle à beaucoup de points de vue l’adoration des reliques, des objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme physiologique a été déjà traité à fond plus haut.

Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, à côté du fétichisme physiologique, un fétichisme incontestablement pathologique et érotique, sur lequel nous possédons déjà de nombreux documents humains et dont les phénomènes présentent un grand intérêt en clinique psychiatrique et même dans certaines circonstances médico-légales. Ce fétichisme pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines parties du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui cependant sont toujours des parties de la toilette de la femme et par là se trouvent en connexité étroite avec son corps.

Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires et graduels avec le fétichisme physiologique, de sorte que – du moins pour le fétichisme du corps – il est presque impossible d’indiquer par une ligne de démarcation nette où la perversion commence. En outre, la sphère totale du fétichisme corporel ne se trouve pas en dehors de la sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulants de l’instinct génital ; au contraire, il y trouve sa place. L’anomalie consiste seulement, en ce qu’une impression d’une partie de l’image de la personne de l’autre sexe, absorbe par elle-même tout l’intérêt sexuel, de sorte qu’à côté de cette impression partielle, toutes les autres impressions s’effacent ou laissent plus ou moins indifférent.

Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d’une partie du corps comme un monstrum per excessum, tel que le sadiste ou le masochiste, mais plutôt comme un monstrum per defectum. Ce n’est pas la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c’est plutôt le fait que les autres parties n’ont plus de charme pour lui ; c’est, en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui constitue ici l’anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré dans des limites plus étroites, éclate avec d’autant plus d’intensité, et avec une intensité poussée jusqu’à l’anomalie. On pourrait bien indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de démarcation du fétichisme pathologique, d’examiner tout d’abord si l’existence du fétiche est une conditio sine qua non pour pouvoir accomplir le coït. Mais, en examinant les faits de plus près, nous verrons que la délimitation basée sur ce principe n’est exacte qu’en apparence. Il y a des cas nombreux où, malgré l’absence du fétiche, le coït est encore possible, bien qu’incomplet, forcé (souvent avec le secours de l’imagination qui représente des objets en rapport avec le fétiche) ; mais c’est surtout un coït qui ne satisfait pas et même fatigue. Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes psychiques et subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires dont une partie n’est caractérisée que par une préférence purement physiologique, tandis que pour les autres il y a impuissance psychique en l’absence du fétiche.

Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l’élément pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de la subjectivité psychique.

La concentration de l’intérêt sexuel sur une partie déterminée du corps, sur une partie – ce sur quoi il faut insister – qui n’a aucun rapport direct avec le sexus (comme les mamelles ou les parties génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction sexuelle, mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu’ils considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé peut être considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium de l’état morbide, que l’individu atteint soit capable ou non de faire le coït.

Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans tous les cas, être considéré comme un phénomène pathologique, son objet se trouvant en dehors de la sphère des charmes normaux de l’instinct génital.

Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente avec les faits de la vita sexualis physiquement normale ; mais en réalité l’ensemble intime du fétichisme pathologique est de nature tout à fait différente. Dans l’amour exalté d’un homme physiquement normal, le mouchoir, le soulier, le gant, la lettre, la fleur « qu’elle a donné », la mèche de cheveux, etc., peuvent aussi être des objets d’idolâtrie, mais uniquement parce qu’ils représentent une forme du souvenir de l’amante absente ou décédée, et qu’ils servent à reconstituer la totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste pathologique ne saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, le fétiche est la totalité de sa représentation. Partout où il l’aperçoit il en ressent une excitation sexuelle, et le fétiche produit sur lui son impression6.

D’après les faits observés jusqu’ici, le fétichisme pathologique paraît ne se produire que sur le terrain d’une prédisposition psychopathique et héréditaire ou sur celui d’une maladie psychique existante. De là vient qu’il se montre combiné avec d’autres perversions primitives de l’instinct génital et qui ont la même source. Chez les individus atteints d’inversion sexuelle, chez les sadistes et les masochistes, le fétichisme se rencontre souvent sous ses formes les plus variées. Certaines formes du fétichisme corporel (le fétichisme de la main ou du pied) ont même avec le masochisme et le sadisme des relations plus ou moins obscures.

Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique générale et congénitale, cette perversion en elle-même n’est pas primitive de sa nature comme celles que nous avons traitées jusqu’ici ; elle n’est pas congénitale, comme nous l’avons dit du sadisme et du masochisme. Tandis que, dans le domaine des perversions sexuelles qui nous ont occupé jusqu’ici, l’observateur n’a rencontré que des cas d’origine congénitale, il trouvera dans le domaine du fétichisme des cas exclusifs de perversion acquise.

Tout d’abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir qu’une cause occasionnelle a fait naître cette perversion.

Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, sont poussés par une hyperesthésie sexuelle générale jusqu’à la perversion, et qui justifient l’hypothèse de leur origine congénitale. Pour le fétichisme, il faut chaque fois un incident qui fournisse matière à la perversion. Ainsi que je l’ai dit plus haut, c’est un phénomène de la vie sexuelle normale, de s’extasier devant telle ou telle partie de la femme : mais c’est précisément la concentration de la totalité de l’intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue le point essentiel, et cette concentration doit s’expliquer par un motif spécial pour chaque individu atteint de ce genre d’aberration.

On peut donc se rallier à l’opinion de Binet que, dans la vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des sensations de volupté l’accentuation de cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l’époque de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le premier éveil de la vita sexualis. Ce premier éveil a eu lieu simultanément avec une impression sexuelle provoquée par une apparition partielle (car ce sont toujours des choses qui ont quelque rapport avec la femme) ; il enregistre cette impression partielle et la garde comme objet principal de l’intérêt sexuel pour toute la durée de sa vie.

Ordinairement, l’individu atteint ne se rappelle pas l’occasion qui a fait naître l’association d’idées. Il ne lui reste dans la conscience que le résultat de cette association. Dans ce cas, c’est en général la prédisposition aux psychopathies, l’hyperesthésie qui est congénitale7.

Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu’ici, le fétichisme peut se manifester à l’extérieur par les actes les plus étranges, les plus contraires à la nature et même par des actes criminels : satisfaction sur le corps de la femme loco indebito, vol et rapt d’objets agissant comme fétiches, souillure de ces objets, etc.

Là aussi tout dépend de l’intensité du penchant pervers et de la force relative des contre-motifs éthiques.

Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des individus atteints d’autres perversions, remplir à eux seuls toute la vita sexualis externe, mais ils peuvent aussi se manifester à côté de l’acte sexuel normal, selon que la puissance physique et psychique, l’excitabilité par les charmes normaux se sont plus ou moins conservées. Dans le dernier cas, la vue ou l’attouchement du fétiche sert souvent d’acte préparatoire nécessaire.

D’après ce que nous venons de dire, la grande importance pratique qui se rattache aux faits de fétichisme pathologique se montre dans deux circonstances.

Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une cause d’impuissance psychique8.

Comme l’objet sur lequel se concentre l’intérêt sexuel du fétichiste, n’a par lui-même aucun rapport immédiat avec l’acte sexuel normal, il arrive souvent que le fétichiste cesse, par sa perversion, d’être sensible aux charmes normaux, ou que, du moins, il ne peut faire le coït qu’en concentrant son imagination sur le fétiche. Dans cette perversion, de même que dans beaucoup d’autres, il y a tout d’abord, par suite de la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une tendance continuelle à l’onanisme psychique et physique, surtout chez les individus encore jeunes et chez d’autres encore que des contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de leurs désirs pervers. Inutile de dire que l’onanisme, soit psychique soit physique, auquel ils ont été amenés, réagit d’une façon funeste sur leur constitution physique et sur leur puissance.

Secondement, le fétichisme est d’une grande importance médico-légale. De même que le sadisme peut dégénérer en assassinat, provoquer des coups et des blessures, le fétichisme peut pousser au vol et même à des actes de brigandage.

Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie du corps du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette de la femme, ou même une étoffe qui sert à l’habillement. (Jusqu’ici on ne connaît des cas de fétichisme pathologique que chez l’homme ; voilà pourquoi nous ne parlons que du corps et de la toilette de la femme.)

Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.

A. – LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU CORPS DE LA FEMME

Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l’œil, la main, le pied et les cheveux de la femme qui deviennent souvent fétiches ; de même dans le fétichisme pathologique, ce sont la plupart du temps ces mêmes parties du corps qui deviennent l’objet unique de l’intérêt sexuel. La concentration exclusive de l’intérêt sur ces parties pendant que toutes les autres parties de la femme s’effacent, peut amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu’à zéro, de sorte qu’au lieu du coït, ce sont des manipulations étranges avec l’objet fétiche qui deviennent le but du désir. Voilà ce qui donne à ces cas un caractère pathologique.

Observation 73 (Binet, op. cit.). – X…, trente-sept ans, professeur de lycée ; dans son enfance a souffert de convulsions. A l’âge de dix ans il commença à se masturber, avec des sensations voluptueuses se rattachant à des idées bien étranges. Il était enthousiasmé pour les yeux de la femme ; mais comme il voulait à tout prix se faire une idée quelconque du coït et qu’il était tout à fait ignorant in sexualibus, il en arriva à placer le siège des parties génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le plus proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à partir de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins qui représentent des profils grecs très corrects, des têtes de femmes, mais avec des narines si larges que l’immissio penis devient possible.

Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il croit reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son logement, demande sa main, mais on le met à la porte ; il revient toujours jusqu’à ce qu’on le fasse arrêter. X… n’a jamais eu de rapports sexuels avec des femmes.

Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas suivant que nous allons citer n’est pas encore tout à fait pathologique. Nous le citons comme cas intermédiaire.

Observation 74. – B…, de famille névropathique, très sensuel, sain d’esprit, tombe en extase à la vue d’une belle main de femme jeune, et sent alors de l’excitation sexuelle allant jusqu’à l’érection. Baiser et presser la main, c’est pour lui le suprême bonheur.

Il se sent malheureux tant qu’il voit cette main recouverte d’un gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche à s’emparer des mains. Le pied lui est indifférent. Si les belles mains sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir. Seule la main vivante, et non l’image d’une main, lui produit cet effet voluptueux. Mais, quand il s’est épuisé à la suite de coïts réitérés, la main perd alors pour lui son charme sexuel. Au début, le souvenir des mains féminines le troublait même dans ses travaux. (Binet, op. cit.)

Binet rapporte que ces cas d’enthousiasme pour la main de la femme sont très nombreux.

Rappelons à ce propos qu’il y a enthousiasme pour la main de la femme dans l’observation 24 pour des motifs sadistes et dans l’observation 46 pour des raisons masochistes. Ces cas admettent donc des interprétations multiples.

Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme de la main ou même la plupart de ces cas demandent ou nécessitent une interprétation sadiste ou masochiste.

Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, nous apprend que, bien qu’au début un élément sadiste ou masochiste ait été en jeu, cet élément semble avoir disparu à l’époque de la maturité de l’individu et après que la perversion fétichiste se fut complètement développée. On peut supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris naissance par une association accidentelle ; c’est une explication très suffisante.

Observation 75. – Cas de fétichisme de la main communiqué par le docteur Albert Moll. – P. L…, vingt-huit ans, négociant en Westphalie. A part le fait que le père du malade était un homme d’une mauvaise humeur excessive et d’un caractère un peu violent, aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa famille.

A l’école, le malade n’était pas très appliqué ; il n’a jamais pu concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet ; en revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d’amour pour la musique. Son tempérament fut toujours un peu nerveux.

En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête et de ventre qui m’ont fait l’effet de douleurs neurasthéniques. Le malade avoue en outre qu’il manque d’énergie. Ce n’est qu’après des questions bien déterminées et bien précises, que le malade m’a donné les renseignements suivants sur sa vie sexuelle. Autant qu’il peut se rappeler, c’est à l’âge de sept ans que se sont manifestés chez lui les premiers symptômes d’émotion sexuelle. Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis membrum adspexit, valde libidinibus excitatus est. L… assure que cette émotion était accompagnée d’érections manifestes.

Séduit par un autre garçon, L… a été amené à l’onanisme à l’âge de sept ou huit ans. « D’une nature très facile à exciter, dit L…, je me livrai très fréquemment à l’onanisme jusqu’à l’âge de dix-huit ans, sans que j’aie eu une conception nette ni des conséquences fâcheuses ni de la signification de ce procédé. » Il aimait surtout cum nonnulis commilitonibus mutuam masturbationem tractare ; mais il ne lui était pas du tout indifférent d’avoir tel ou tel garçon ; au contraire, il n’y avait que peu de ses camarades qui auraient pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle raison il préférait un garçon à un autre ; L… me répondit que ce qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un camarade d’école, c’était quand un de ses camarades avait une belle main blanche. L… se rappelle aussi que souvent, au commencement de la leçon de gymnastique, il s’occupait à faire des exercices seul sur une barre qui se trouvait dans un coin éloigné ; il le faisait dans l’intention ut quam maxime excitaretur idque tantopere assecutus est, ut membro manu non tacto, sine ejuculatione– puerili ætate erat – voluptatem clare senserit. Il est encore un incident fort intéressant de sa première jeunesse dont le malade se rappelle. Un de ses camarades favoris N…, avec lequel L… pratiquait la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition suivante : ut L… membrum N…i apprehendere conaretur ; N… se débattrait autant que possible et essayerait d’en empêcher L…. L… accepta la proposition.

L’onanisme était donc directement associé à une lutte des deux garçons, lutte dans laquelle N… était toujours vaincu9.

La lutte se terminait régulièrement ut tandem coactus sit membrum masturbari. L… m’affirme que ce genre de masturbation lui a procuré un plaisir tout à fait particulier de même qu’à N… Il se masturba fréquemment jusqu’à dix-huit ans. Instruit par un ami des conséquences de ses pratiques, L… fit tous les efforts possibles et usa de toute son énergie pour lutter contre sa mauvaise habitude. Cela lui réussit peu à peu, jusqu’à ce qu’il eut accompli son premier coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et demi ; il abandonna alors complètement l’onanisme qui lui paraît maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en songeant qu’il a pu trouver du plaisir à pratiquer l’onanisme avec des garçons. Aucune puissance humaine, dit-il, ne pourrait aujourd’hui le décider à toucher le membre d’un autre homme ; la vue seule du pénis d’autrui lui est odieuse. Tout penchant pour l’homme a disparu chez lui et le malade ne se sent attiré que vers la femme.

Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien prononcé pour la femme, il subsiste toujours chez L… un phénomène anormal.

Ce qui l’excite surtout chez la femme, c’est la vue d’une belle main ; L… est de beaucoup plus émotionné en touchant une belle main de femme, quam si eamdem feminam plane nudatam adspiceret.

Jusqu’à quel point va la prédilection de L… pour une belle main de femme ? Nous allons le voir par le fait suivant.

L… connaissait une belle jeune femme, douée de tous les charmes ; mais sa main était quelque peu trop grande et n’était peut-être pas toujours aussi propre que L… l’aurait désiré. Par suite de cette circonstance, il était non seulement impossible à L… de porter un intérêt sérieux à cette dame, mais il n’était même pas capable de la toucher. Il dit qu’il n’y a rien qui le dégoûte autant que des ongles mal soignés ; seul l’aspect d’ongles malpropres le met dans l’impossibilité de tolérer le moindre contact avec une dame, fût-elle la plus belle. D’ailleurs, pendant les années précédentes, L… avait souvent remplacé le coït ut puellam usque ad ejaculationem effectam membrum suum manu tractare jusserit.

Je lui demande ce qui l’attire particulièrement dans la main de la femme, s’il voit surtout dans la main le symbole du pouvoir et s’il éprouve du plaisir à subir une humiliation directe de la femme. Le malade me répond que c’est uniquement la belle forme de la main qui l’excite, qu’être humilié par une femme ne lui procurerait aucune satisfaction et que, jusqu’ici, jamais l’idée ne lui est venue de voir dans la main le symbole ou l’instrument du pouvoir de la femme. Sa prédilection pour la main de la femme est encore aujourd’hui si forte chez lui, ut majore voluptate afficiatur si manus feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam. Pourtant, le malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui paraît naturel, tandis que l’autre procédé lui semble être un penchant morbide. Le contact d’une belle main féminine sur son corps cause au malade une érection immédiate ; il dit que l’accolade et les autres genres de contact sont loin de lui faire une impression aussi puissante.

Ce n’est que dans les dernières années que le malade a fait plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s’y décider.

De plus, il n’a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine et entière qu’il cherchait. Mais quand L… se trouve près d’une femme qu’il désire posséder, son émotion sexuelle augmente au seul aspect de cette femme, au point de provoquer l’éjaculation. L… affirme formellement que, dans une pareille occurrence, il s’abstient intentionnellement de toucher ou de presser son membre. L’écoulement du sperme qui a lieu dans ce cas procure à L… un plaisir de beaucoup plus grand que l’accomplissement du coït réel10.

Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, ne concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a des pollutions, celles-ci arrivent sous l’influence d’idées tout autres que celles qui hantent, dans des circonstances analogues, les hommes normaux. Ces rêves du malade sont des reconstitutions des scènes de son séjour à l’école. Pendant cette période, le malade avait, en dehors de la masturbation mutuelle dont il a été question plus haut, des éjaculations toutes les fois qu’il était saisi d’une grande anxiété.

Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que L… ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait souvent une éjaculation11. Les pollutions nocturnes qui se produisent parfois maintenant, sont toujours accompagnées de rêves portant sur un sujet analogue ou identique aux incidents de l’école dont nous venons de parler.

Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses sensations contre nature, il est incapable d’aimer une femme longtemps.

Jusqu’ici, on n’a pu entreprendre un traitement médical de la perversion sexuelle du malade.

Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni sur le masochisme ni sur le sadisme ; il s’explique simplement par l’onanisme mutuel que le malade a pratiqué de très bonne heure. Il n’y a pas là d’inversion sexuelle non plus. Avant que l’instinct génital ait pu se rendre nettement compte de son objet, la main d’un condisciple a été employée. Aussitôt que le penchant pour l’autre sexe se dessine, l’intérêt concentré sur la main en général est reporté sur la main de la femme.

Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très nombreux, il se peut que d’autres associations d’idées arrivent au même résultat.

A côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite naturelle, les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme de la main est rarement remplacé par le fétichisme du gant, qui appartient, à proprement parler, au groupe du fétichisme d’objets inanimés, nous trouvons l’enthousiasme pour le pied nu de la femme, qui présente bien rarement quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier et de la bottine.

La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d’une chaussure. Ainsi les associations d’idées de la première heure qui déterminent chez les fétichistes la direction de la vita sexualis, se rattachent naturellement à la main nue ; mais quand il s’agit du pied, elles se rattachent au pied couvert d’une chaussure.

Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place dans le groupe des fétichistes du vêtement qui sera étudié plus loin ; mais à cause de son caractère masochiste qu’on a pu prouver dans la plupart des cas, il a été analysé en grande partie dans les pages précédentes.

En dehors de l’œil, de la main et du pied, la bouche et l’oreille remplissent encore souvent le rôle de fétiches. A. Moll fait en particulier mention de pareils cas. (Comparez aussi le roman de Belot La bouche de Madame X… qui, d’après l’assertion de l’auteur, repose sur une observation prise dans la vie réelle.)

Dans ma pratique j’ai rencontré le cas suivant qui est assez curieux.

Observation 76. – Un homme très chargé m’a consulté pour son impuissance, qui le pousse au désespoir.

Tant qu’il fut célibataire, son fétiche était la femme aux formes plantureuses. Il épousa une femme de complexion correspondant à son goût ; il était parfaitement puissant avec elle et très heureux. Quelques mois plus tard, sa femme tomba gravement malade et maigrit considérablement. Quand, un jour, il voulut de nouveau remplir ses devoirs conjugaux, il fut tout à fait impuissant et il l’est resté. Mais quand il essaye le coït avec des femmes fortes, il redevient tout de suite puissant.

Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.

Observation 77. – X…, vingt-huit ans, issu d’une famille gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent une forte lutte à soutenir. A la moindre contrariété, il perd la tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une fabrique, dans la Pologne russe ; il est de forte constitution physique, sans stigmates de dégénérescence. Il se plaint d’avoir une « manie » étrange, qui souvent, le fait douter qu’il soit un homme sain d’esprit. Depuis l’âge de dix-sept ans, il n’est sexuellement excité que par l’aspect des difformités féminines, particulièrement des femmes qui boitent et qui ont les jambes déformées. Le malade ne peut pas se rendre compte des premières associations qui ont attaché son libido à ces défauts de la beauté féminine.

Depuis la puberté, il est sous l’influence de ce fétichisme, qui lui est très pénible. La femme normale n’a pour lui aucun charme ; seule l’intéresse la femme boiteuse, avec des pieds-bots ou des pieds défectueux. Quand une femme est atteinte d’une pareille défectuosité, elle exerce sur lui un puissant charme sensuel, qu’elle soit belle ou laide.

Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes boiteuses. De temps à autre, il ne peut pas résister à l’impulsion d’imiter une femme qui boite. Dans cet état, il est pris d’un violent orgasme et il se produit chez lui une éjaculation, accompagnée de la plus vive sensation de volupté. Le malade affirme être très libidineux et souffrir beaucoup de la non-satisfaction de ses désirs. Toutefois, il n’a pratiqué son premier coït qu’à l’âge de vingt-deux ans, et, depuis, il n’a coïté qu’environ cinq fois en tout. Bien qu’il soit puissant, il n’y a pas éprouvé la moindre satisfaction. S’il avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse, cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne soit une boiteuse.

Depuis l’âge de vingt ans, le malade présente aussi des symptômes de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent de mettre des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de femme. De temps en temps, il s’achète ces objets de toilette féminine, s’en revêt en secret, en éprouve alors une excitation voluptueuse et arrive, par ce moyen, à l’éjaculation. Des vêtements qui ont déjà été portés par des femmes n’ont pour lui aucun charme. Ce qu’il aimerait le mieux, ce serait de s’habiller en femme aux moments de ses excitations sensuelles, mais il n’a pas encore osé le faire, de crainte d’être découvert.

Sa vita sexualis se borne aux pratiques sus-mentionnées. Le malade affirme avec certitude et d’une façon digne de foi qu’il ne s’est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces temps derniers, il est très fatigué par des pollutions en même temps que ses malaises neurasthéniques augmentent.

Un autre exemple est Descartes, qui (Traité des Passions, CXXXVI) a fait lui-même des réflexions sur l’origine des penchants étranges à la suite de certaines associations d’idées. Il a toujours eu du goût pour les femmes qui louchent, parce que l’objet de son premier amour avait ce défaut (Binet, op. cit.).

Lydstone (A Lecture on sexual perversion, Chicago 1890), rapporte le cas d’un homme qui a entretenu une liaison amoureuse avec une femme à qui on avait amputé une cuisse. Quand il fut séparé de cette femme, il rechercha sans cesse et activement des femmes atteintes de la même défectuosité. Un fétiche négatif !

Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche peut être détachée, les actes les plus extravagants peuvent se produire à la suite de cette circonstance.

Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie très intéressante et en outre importante au point de vue médico-légal. Comme ces admirateurs des cheveux de la femme se rencontrent fréquemment aussi sur le terrain physiologique, et que probablement, les différents sens (l’œil, l’odorat, l’ouïe par les froissements, et même le sens tactile chez les fétichistes du velours et de la soie), perçoivent aussi dans les conditions physiologiques des émotions qui se traduisent par une sensation voluptueuse, on a constaté par contre toute une série de cas pathologiques de forme semblable, et on a vu, sous l’impulsion puissante du fétichisme des cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre des délits. C’est le groupe des coupeurs de nattes12.

Observation 78. – Un coupeur de nattes, P…, quarante ans, ouvrier serrurier, célibataire, né d’un père temporairement frappé d’aliénation mentale et d’une mère très nerveuse. Il s’est bien développé dans son enfance, était intelligent, mais de bonne heure, il fut atteint de tics et d’obsessions. Il ne s’est jamais masturbé ; il aimait platoniquement, avait souvent des projets de mariage, ne coïtait que rarement avec des prostituées, mais ne se sentait jamais satisfait dans ses rapports avec ces dernières : au contraire, il en éprouvait plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut de gros malheurs (ruine financière) ; en outre, il traversa une affection fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves ont gravement atteint le système nerveux central du malade qui, du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889, P… a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à Paris, au moment où, dans la foule, il avait coupé la natte d’une jeune fille. On l’arrêta la natte en main, et une paire de ciseaux en poche. Il allégua un trouble momentané des sens, une passion funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà coupé à dix reprises des nattes qu’il gardait chez, lui et qu’il contemplait de temps en temps avec délices.

Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui 65 nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le 15 décembre 1886, P… avait été arrêté une fois dans des circonstances analogues, mais on l’avait relâché, faute de preuves suffisantes.

P… déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et pris de vertige toutes les fois qu’il reste le soir seul dans sa chambre ; et c’est alors qu’il est saisi de l’envie de toucher des cheveux de femme. Lorsqu’il a eu l’occasion de tenir effectivement dans la main la natte d’une jeune fille, libidine valde excitatus est neque amplius puella tacta, erectio et ejaculatio evenit. Il s’en étonne d’autant plus qu’autrefois, dans ses relations les plus intimes avec les femmes, il n’avait jamais éprouvé une sensation pareille. Un soir il ne put résister au désir de couper la natte d’une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l’effet voluptueux se renouvela. Il avait le désir de se passer la natte sur le corps et d’en envelopper ses parties génitales. Enfin, après avoir épuisé ces pratiques, il en avait honte, et pendant quelques jours il n’osait plus sortir. Après plusieurs mois de tranquillité, il fut de nouveau poussé à porter la main sur des cheveux de femme, de n’importe quelle femme. Quand il arrivait à son but, il se sentait comme possédé d’un pouvoir surnaturel et hors d’état de lâcher sa proie. S’il ne pouvait atteindre l’objet de sa convoitise, il en devenait profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans sa collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui donnait un violent orgasme qu’il satisfaisait alors par la masturbation. Les nattes exposées dans les vitrines des coiffeurs le laissaient tout à fait froid. Il lui fallait des nattes tombant de la tête d’une femme.

Au moment précis où il commettait ses attentats, P… prétend avoir été toujours saisi d’une si vive émotion qu’il n’avait qu’une perception incomplète de tout ce qui se passait autour de lui, et que, par conséquent, il n’en a pu garder qu’un souvenir fort vague. Aussitôt qu’il touchait les nattes avec des ciseaux, il avait de l’érection et, au moment de les couper, il avait une éjaculation.

Depuis qu’il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de fortune, sa mémoire, prétend-il, s’est affaiblie ; son esprit se fatigue vite ; il est tourmenté d’insomnies, de soubresauts, quand il dort. P… se repent vivement de ses actes.

On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette féminine qu’il s’était fait donner en cadeaux. De tout temps, il eut une véritable manie à collectionner des objets de ce genre, de même que des feuilles de journaux, des morceaux de bois et autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais il n’aurait voulu se dessaisir. Il avait aussi une répugnance étrange et qu’il ne pouvait s’expliquer, à traverser certaines rues ; quand il essayait de le faire, il se sentait tout à fait mal.

L’examen des médecins a démontré qu’on avait affaire à un héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère impulsif dénué de tout libre arbitre, et qu’ils lui étaient imposés par une obsession renforcée par des sentiments sexuels anormaux. Acquittement. Internement dans un asile d’aliénés. (Voisin, Socquet, Motet, Annales d’hygiène, 1890, avril.)

Pour faire suite à ce cas, nous en citerons un autre analogue qui mérite toute notre attention, car il a été soigneusement observé ; il fournit un exemple pour ainsi dire classique et jette une vive lumière sur le fétichisme ainsi que sur l’éveil de cette perversion par une association d’idées.

Observation 79. – Un coupeur de nattes. E…, vingt-cinq ans ; une tante du coté maternel épileptique ; un frère a souffert de convulsions. E… prétend avoir été bien portant pendant son enfance et avoir bien travaillé à l’école. A l’âge de quinze ans, il éprouva, pour la première fois, une sensation voluptueuse avec érection, en voyant une belle fille du village se peigner les cheveux. Jusque-là les personnes de l’autre sexe n’avaient fait sur lui aucune impression. Deux mois plus tard, à Paris, il se sentit vivement excité à la vue de jeunes filles dont les cheveux flottaient autour de la nuque. Un jour il ne put se retenir de prendre la natte d’une jeune fille et de la tortiller entre ses doigts. Il fut arrêté et condamné à trois mois de prison.

Peu de temps après, il fut soldat et fit cinq ans de service. Pendant cette période, il n’eut pas à redouter de voir des nattes. Cependant il rêvait parfois de têtes de femmes avec des nattes ou des cheveux flottants. A l’occasion, il faisait le coït avec des femmes, mais sans que leurs cheveux agissent comme fétiche.

Rentré à Paris, il eut de nouveau des rêves du genre sus-indiqué et, de nouveau, il se sentit excité à la vue des cheveux de femmes.

Jamais il ne rêve du corps entier de la femme ; ce ne sont que des têtes à nattes qui lui apparaissent. Ces temps derniers, l’excitation sexuelle due à ce fétiche est devenue si forte qu’il a dû recourir à la masturbation.

Il était de plus en plus en proie à l’obsession de toucher des cheveux de femme, ou, de préférence, de posséder des nattes pour pouvoir se masturber avec.

Depuis quelque temps, l’éjaculation se produit chez lui aussitôt qu’il tient des cheveux de femme entre ses doigts. Un jour il a réussi à couper dans la rue trois nattes d’une longueur de vingt-cinq centimètres sur la tête de petites filles qui passaient. Une tentative semblable faite sur une quatrième enfant amena son arrestation. Il manifesta un repentir profond et de la honte.

Depuis qu’il est interné dans une maison d’aliénés, il en est arrivé à n’être plus excité à la vue des nattes de femme. Il a l’intention, aussitôt remis en liberté, de rentrer dans son pays où les femmes portent les cheveux relevés et attachés en haut. (Magnan, Archives de l’anthropologie criminelle, t. V, nº 28.)

Nous citerons encore le fait suivant, qui est aussi de nature à nous éclairer sur le caractère psychopathique de ces phénomènes et dont la curieuse guérison mérite attention.

Observation 80. – Fétichisme des nattes de cheveux. M. X…, entre trente et quarante ans, appartenant à une classe sociale très élevée, célibataire, issu d’une famille censée être sans tare ; dès son enfance, nerveux, sans esprit de suite, bizarre ; prétend que depuis l’âge de huit ans, il s’est senti puissamment attiré par les cheveux des femmes, particulièrement lorsqu’il se trouvait en présence de jeunes filles. Lorsqu’il eut neuf ans, une jeune fille de treize ans fit avec lui des actes d’impudicité. Mais il n’était pas à même de comprendre, et il n’y eut chez lui aucune excitation.

Sa sœur, âgée de douze ans, s’occupait beaucoup de lui ; elle l’embrassait et le pressait souvent contre elle. Il se laissait faire parce que les cheveux de cette jeune fille lui plaisaient beaucoup. 

A l’âge d’environ dix ans, il commença à éprouver des sensations voluptueuses à l’aspect des cheveux des femmes qui lui plaisaient. Peu à peu, ces sensations se produisirent spontanément, et aussitôt s’y joignait le souvenir imaginaire de cheveux de jeunes filles. A l’âge de onze ans, il fut entraîné à la masturbation par des camarades d’école. Le lien d’association des sentiments sexuels avec l’idée fétichiste, était alors déjà solidement établi et se faisait jour, toutes les fois que le malade pratiquait avec ses camarades des actes d’impudicité. Avec les années, le fétiche devint de plus en plus puissant. Les fausses nattes même commençaient à l’exciter, pourtant il préférait les vraies. Quand il en pouvait toucher ou y poser ses lèvres, il se sentait tout heureux. Il rédigeait en prose des articles, il faisait des poésies sur la beauté des cheveux des femmes ; il dessinait des nattes et se masturbait en même temps. A partir de l’âge de quatorze ans, il devint tellement excité par son fétiche qu’il en avait des érections violentes. Contrairement au goût qu’il avait, étant encore petit garçon, il n’était plus excité que par les nattes bien touffues, noires et solidement tressées. Il éprouvait une envie folle de poser ses lèvres sur ces nattes et de les mordre. L’attouchement des cheveux ne lui donnait que peu de satisfaction ; c’était plutôt la vue qui lui en procurait, mais avant tout, le fait d’y poser les lèvres et de les mordre.

Si cela lui était impossible, il se sentait malheureux jusqu’au tædium vitæ. Il essayait alors de se dédommager en évoquant dans son imagination l’image d’« aventures de nattes » et en se masturbant en même temps.

Souvent, dans la rue, au milieu d’une bousculade de la foule, il ne pouvait pas se retenir de poser un baiser sur la tête des dames. Cela fait, il courait chez lui pour se masturber. Parfois il réussissait à résister à cette impulsion, mais alors il était forcé, oppressé d’une angoisse vive, de prendre vite la fuite, pour échapper au cercle magique du fétiche. Une fois seulement, au milieu de la bousculade d’une foule, il eut l’obsession de couper la natte d’une jeune fille. Il éprouva pendant cette tentative une vive anxiété, ne réussissant pas avec son canif, et échappa avec peine en se sauvant au danger d’être pris.

Devenu grand, il essaya de se satisfaire par le coït avec des puellis. Il provoquait une érection violente en baisant les nattes, mais il ne pouvait pas arriver à l’éjaculation. Voilà pourquoi il n’était pas satisfait du coït. Pourtant son idée favorite était de coïter en baisant des nattes. Cela ne lui suffisait pas, puisque par ce moyen il n’arrivait pas non plus à l’éjaculation. Faute de mieux, il vola un jour à une dame les cheveux qu’elle avait laissés en se peignant ; il se les mettait dans la bouche et se masturbait en évoquant dans son esprit en même temps l’image de la dame. Dans l’obscurité, il n’avait aucun intérêt pour la femme, parce qu’il ne voyait pas ses cheveux. Des cheveux défaits n’avaient pour lui aucun charme, les poils des parties génitales non plus. Ses rêves érotiques n’avaient pour sujet que des nattes. Ces temps derniers, le malade était tellement excité sexuellement qu’il tomba dans une sorte de satyriasis. Il devint incapable de vaquer à ses affaires, et, il se sentait si malheureux, qu’il essaya de s’étourdir par l’alcool. Il en consomma de grandes quantités, fut pris de délire alcoolique et dut être transporté à l’hôpital. Après l’avoir guéri de l’intoxication, un traitement approprié fit disparaître assez rapidement son excitation sexuelle, et, lorsque le malade fut renvoyé de l’hôpital, il était délivré de son idée fétichiste qui ne se manifestait que rarement dans ses rêves nocturnes.

L’examen du corps a fait constater l’état normal des parties génitales et l’absence totale de stigmates de dégénérescence.

Ces cas de fétichisme des nattes, qui mènent à des vols de nattes de femmes, paraissent se rencontrer de temps en temps dans tous les pays. Au mois de novembre 1890, des villes entières des Etats-Unis de l’Amérique ont été, au dire des journaux américains, inquiétées par un coupeur de nattes.

B. – LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU VÊTEMENT FÉMININ

On sait combien grande est, en général, l’importance des bijoux et de la toilette de la femme, même pour la vita sexualis normale de l’homme. La civilisation et la mode ont créé pour la femme des traits artificiels de caractère sexuel dont l’absence peut être considérée comme une lacune et peut produire une impression étrange, quant on se trouve en présence d’une femme nue, malgré l’effet sensuel que doit normalement produire cette vue13.

A ce propos, il ne faut pas oublier que la toilette de la femme a souvent tendance à faire ressortir, et même à exagérer, certaines particularités du sexe, des traits de caractère sexuel secondaires, tels que la gorge, la taille, les hanches.

Chez la plupart des individus, l’instinct génital s’éveille longtemps avant de pouvoir trouver l’occasion d’avoir des rapports intimes avec l’autre sexe, et les appétits de la première jeunesse se préoccupent habituellement d’images du corps de la femme vêtue. De là vient que souvent, au début de la vita sexualis, la représentation de l’excitant sexuel et celle du vêtement féminin s’associent. Cette association peut devenir indissoluble ; la femme vêtue peut être pour toujours préférée à la femme nue, surtout lorsque les individus en question, se trouvant sous la domination d’autres perversions, n’arrivent pas à une vita sexualis normale ni à la satisfaction par les charmes naturels.

Par suite de cette circonstance, il arrive alors que, chez des individus psychopathes et sexuellement hyperesthésiques, la femme habillée est toujours préférée à la femme nue. Rappelons-nous bien que, dans l’observation 48, la femme n’a jamais dû laisser tomber ses derniers voiles, et que l’equus eroticus de l’observation 40 préfère la femme habillée. Plus loin encore, on trouvera une déclaration de ce genre faite par un inverti.

Le Dr Moll (op. cit.) fait mention d’un malade qui ne pouvait faire le coït avec une puella nuda ; la femme devait être revêtue au moins d’une chemise. Le même auteur cite un individu atteint d’inversion sexuelle qui est sous le coup du même fétichisme du vêtement.

La cause de ce phénomène doit évidemment être cherchée dans l’onanisme psychique de ces individus. Ils ont, à la vue de bien des personnes habillées, éprouvé des désirs avant de s’être trouvé en présence de nudités14.