Dix petits frelons - Valérie Valeix - ebook

Dix petits frelons ebook

Valérie Valeix

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Opis

Lors d'une formation en apiculture dans le village de Giverny, Audrey découvre un dessin inédit de Monet pendant le vernissage d'une exposition...

Après la disparition de son mari, gendarme d’élite et membre des forces spéciales, survenue lors d’une mission en Syrie, Audrey se rend chez Grégory Larcher, prêtre éducateur de rue et apiculteur spécialiste en gelée royale, afin d’y suivre une formation approfondie sur la précieuse substance. Cet homme habite le célèbre village normand de Giverny où il a créé la « Ferme aux Enfants », un lieu d’accueil pour jeunes en difficulté qu’il initie à l’apiculture et à la peinture, étant voisin de la propriété où vécut le peintre Claude Monet. À peine arrivés sur place, Audrey et son fidèle ami, Lebel, se rendent au vernissage de l’exposition « Magie d’un peintre » qui révèle au public un dessin inédit de Monet, Collier aux Nymphéas, de 1909, et la réalisation contemporaine de ce projet de bijou par le prestigieux joaillier Chaumet. La nuit suivante, la Fondation est cambriolée. Seuls le dessin et le collier ont disparu ; à leur place ont été déposés deux frelons secs…

Lorsque le dessin inédit Collier aux Nymphéas et le bijou inspiré de cette illustration disparaissent, Audrey et son fidèle ami se retrouvent dans une aventure des plus inattendues et surprenantes ! Un polar à butiner au plus vite !

EXTRAIT

–– Chut, les frelons !
Devant l’étonnement d’Audrey, il précisa :
–– J’ai pour habitude de dire que j’accueille mes pensionnaires frelons, et que je leur rends la liberté abeilles.
–– Oh, bien…
–– D’autant que – Larcher se retourna – je vous ai appris que même les frelons ont un rôle à jouer dans la nature, quel est ce rôle ?
–– Ils participent au maintien de l’écosystème, répondirent-ils tous d’une même voix joyeuse.
–– Même l’asiatique ? grinça Lebel qui n’avait pas apprécié d’être taclé de « condé ». Larcher fixa l’ancien gendarme de son pénétrant regard noir.
–– Le frelon asiatique est un fléau pour nos abeilles. Mais je l’ai étudié et je peux affirmer que c’est un insecte fascinant. De tout cela, nous aurons l’occasion de reparler au cours de votre séjour chez nous. Mes chers frelons, que deux d’entre vous se désignent pour décharger les bagages de nos amis. Je les emmène à leurs chambres. Un grand brun à lunettes et une fille blonde et joufflue allèrent ouvrir le coffre tandis qu’Audrey et Lebel, entourés du reste de l’essaim, suivaient Larcher jusqu’à l’habitation principale, un petit corps de ferme. Ils pénétrèrent dans une vaste salle faisant office de cuisine et de salon, carrelée et meublée d’une immense table en bois et de deux bancs. 

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

L'auteur signe ici un très beau 5ème volet, de très beaux clins d'oeil sont ici présents. Monet bien sûr, son histoire, sa vie et ses œuvres. Mais aussi très astucieux grâce au titre une pensée glissée à Agatha Christie. Valérie n'hésite pas à prendre des risques que se soit dans le choix et la tournure de son intrigue que par l'évolution de ses personnages principaux. - LeslecturesdeMaud, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née dans les Yvelines en 1971, passionnée d’Histoire, Valérie Valeix a été membre de la Fondation Napoléon. À la suite d’un déménagement en Normandie, intéressée depuis toujours par l’apiculture (son arrière-grand-père était apiculteur en Auvergne), elle fonde les ruchers d’Audrey. Elle s’engage alors dans le combat contre l’effondrement des colonies, la « malbouffe » et dans l’apithérapie (soins grâce aux produits de la ruche). Elle eut l’honneur d’être l’amie – et le fournisseur de miel – de sa romancière favorite Juliette Benzoni, reine du roman historique, malheureusement décédée en 2016. Cette dernière a encouragé ses premiers pas dans l’écriture « apicole ».

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Remerciements

À Patrick Mothes, ancien colonel de gendarmerie, véritable parrain judiciaire de Crimes et Abeilles.

À Michel de Decker pour son amitié et sa préface.

À tous ceux qui me soutiennent, ma famille et ma maison d’édition, sans oublier les fans de la série.

Je dédie cet opus à ma chère fille, Audrey, espérant que, plus tard, Art et Écologie fassent bon ménage chez elle.

Préface de Michel de Decker

Au début des années 70, époque où je commençais de travailler sur la biographie que je voulais consacrer à Claude Monet, j’ai passé de nombreuses journées à arpenter les petites rues pittoresques de Giverny, la rue aux Juifs, celle du Pressoir, celle des Ajoux, celle du Colombier ou encore celle du Milieu et des Quatre Arpents, avec la ferme intention, magnétophone à cassettes en bandoulière, de trouver de (vieux !) témoins susceptibles de me raconter un peu du peintre qu’ils avaient pu connaître avant 1929.

Inutile de vous dire que j’ai fait mon miel de leurs bavardages.

Et il se trouve qu’aujourd’hui, je viens de revisiter toutes ces ruelles ou sentes givernoises en compagnie d’un guide nommé Valérie Valeix, une romancière, auteur de polar et apicultrice forcenée, en lisant d’une haleine son dernier livre titré Dix petits frelons.

Asiatiques, forcément, ces frelons-là, puisque l’intrigue se déroule chez Claude Monet qui aimait tant les japonaiseries.

Et je me suis follement amusé en me voyant apparaître – en ma qualité d’historien et biographe du Pape de l’impressionnisme si friand d’estampes – dans quelques pages du livre ! Amusé certes, mais je n’en ai pas pour autant perdu le fil de l’étonnante intrigue du bouquin : un dessin de Monet figurant un collier de nymphéas que l’on découvre en son temps dans le bureau du sinistre Heinrich Himmler avant qu’il ne soit volé lors d’une exposition, qu’il ne passe aux mains d’encadreurs véreux et ne soit méchamment recherché par une sinistre bande de néo-nazis etc. Et toute cette histoire se noue et dénoue à Giverny, à deux pas de la Fondation, dans la maison d’un petit curé – une manière de père Guy Gilbert. Officiellement, l’enquête est menée par la gendarmerie des Andelys, mais au vrai, à l’affût de la vérité, on retrouve l’héroïne récurrente de Valérie Valeix, la belle et malicieuse Audrey, une pro du miel elle aussi, et son vieux complice Francis Lebel, un adjudant à la retraite qui connaît les jurons du capitaine Haddock sur le bout des doigts. Une intrigue qui ne manque pas de piquant, une enquête parfaitement maîtrisée qui nous emmène aussi faire une petite visite à Vétheuil dans la maison où Monet a vécu de 1878 à 1881 et au fil de laquelle on se dit que les abeilles venant butiner dans les jardins de Giverny sont décidément de grosses gâtées.

Michel de Decker Lauréat de l’Académie Française. Auteur de Claude Monet(Éditions Flammarion-Pygmalion)

Claude Monet

Naissance à Paris en 1840. Mort à Giverny en 1926.

Mariage à Paris avec Camille Doncieux (1847-1879) en 1870.

Enfants :

Jean Monet (1867-1914), sans postérité.

Michel Monet (1878-1966), sans postérité.

Remariage à Giverny avec Alice Raingo, veuve Hoschedé (six enfants de cette première union), en 1892.

Prologue

Giverny, 8 avril 1909

Après un hiver particulièrement froid qui a joué les prolongations jusqu’en mars, il fait à présent chaud. Dans le jardin, iris, pivoines, pensées, jonquilles, tulipes, pavots sur fond de lilas et clématites commencent à foisonner dans un camaïeu rose.

Assis près de la baie vitrée, Monet, jambes croisées, attend que ses invités soient servis en thé et en cake au citron pour dévoiler la surprise recouverte d’un drap mauve foncé. Face à lui, Alice, son épouse, Clémenceau et Otto Rosen, journaliste rhénan. Pour faire durer le suspense, il croque allègrement une part de cake que Germaine, sa cuisinière, réussit comme personne.

Le salon-atelier est encombré de petits meubles et fauteuils, les murs chargés de tableaux, tant des siens que de ceux de ses amis peintres, Degas ou encore Gustave Caillebotte disparu il y a quinze ans déjà, en 1894 – L’affaire Dreyfus venait de s’ouvrir, Renoir était anti-dreyfusard, Monet ayant signé pour la révision du procès, ils avaient failli se fâcher…

La surprise, sur son chevalet, aiguise les curiosités.

— Je parie, lance Clémenceau, pour une vue d’un coin de votre jardin… celui aux poules par exemple.

Monet hausse les épaules et, du menton, avise Rosen, lequel en parfait gentleman garde le petit doigt en l’air sur l’anse de sa tasse en porcelaine.

— Un monument du village… L’église Sainte-Radegonde ?

— Pfut…

Les deux hommes se tournent vers Alice, seconde épouse de Monet, avec laquelle il a vécu plusieurs années de concubinage alors même que l’époux de celle-ci, Ernest Hoschedé, était encore en vie. Enfin, ce gros mangeur avait eu la bonne idée de mourir en 1891. L’été de l’année suivante, elle devenait Alice Monet.

Sanglée dans sa robe grise et ses cheveux de neige relevés en chignon, celle-ci avance une lèvre dubitative qu’elle se hâte de plonger dans sa tasse dethé. Pour éviter de répondre. Elle le croyait attelé au bouclage de l’exposition des Nymphéas qui doit s’ouvrir à l’Orangerie des Tuileries dans moins de trois semaines, le 6 mai.

Dans son habit crème, le peintre se lève et pesamment, il va sur ses soixante-dix ans, rejoint l’établi pour mettre fin au supplice. D’un geste théâtral, il retire le drap mauve et attend avec amusement la réaction de ses hôtes. Elle est longue à venir, Monet ne sait s’il doit s’en réjouir ou s’en fâcher. D’un caractère colérique, il sent gronder en lui la frustration.

Rosen, le journaliste, est le premier à réagir :

— Ce n’est pas une peinture.

Monet se penche ostentatoirement sur le cadre et ironise :

— Ma foi, on dirait bien que non.

— Ne sont-ce pas vos chers nymphéas posés sur un buste ?

— C’est assez curieux… Qu’est-ce donc ? interroge le Tigre en plissant les yeux, moustache de phoque à l’assaut.

Sur sa chaise en rotin, Alice se tient toujours silencieuse.

— C’est un collier !

Devant l’ébahissement de ses amis, Monet se radoucit. Il n’a pas, c’est vrai, l’habitude de peindre des bijoux.

— C’est le « collier aux nymphéas », précise-t-il.

— Puis-je le voir de plus près ? demande Rosen.

Sur l’accord de Monet, le journaliste se lève. C’est un jeune quadragénaire aux yeux gris que Monet a connu enfant, ses parents francophiles possédant une petite maison d’été non loin du Pressoir où se sont installés le peintre et ses deux fils, Jean et Michel, ainsi qu’Alice et ses six enfants. Le jeune Rhénan a été un ami d’enfance des petits Monet. Quant à la mère d’Otto, c’est une admiratrice sans bornes du mouvement impressionniste qu’elle a contribué à introduire en Allemagne, notamment au salon de Munich de 1879. Otto Rosen est l’un des rares Allemands que Clémenceau supporte et même apprécie.

Le dessin encadré est de petite taille, une gageure pour Monet qui aime surtout peindre en grand format et en plein air. D’environ quarante sur quarante centimètres, le sujet n’est pas ce cou très blanc, long et effilé, sans visage ni début de bras. Le motif, selon le mot du peintre, est un collier, l’un de ces ras-du-cou en vogue. Il se compose de neuf nénuphars fuchsia à cœur jaune. Sur le côté droit, en bas, une signature un peu tremblante et une date : « Claude Monet 1909 ».

— J’ai exécuté cette esquisse il y a bien des années, je ne sais même plus quand exactement. En préparant l’Orangerie, je l’ai retrouvée dans un carton. J’ai décidé, en souvenir du passé, de lui donner vie.

Monet fixe Alice d’une façon qu’elle seule sait interpréter. Ce regard les replonge quelque trente ans en arrière, lorsqu’elle posait pour Carolus-Duran et lui-même. En pragmatique, Monet glisse sur le souvenir de sa première femme, Camille, mère de ses deux fils, Jean et Michel. D’ailleurs, il ne se souvient plus très bien d’elle, morte à trente-deux ans dans d’affreuses souffrances. Il ne possède plus grand-chose d’elle, Alice lui ayant fait détruire photos et lettres.

Il glisse aussi sur le visage d’Ernest Hoschedé, négociant en tissus et collectionneur de tableaux, une passion qui l’avait mené à la faillite en 1877.

— Ce collier est pour ma femme. J’éprouve depuis longtemps maintenant de tendres sentiments pour elle. Ce sera le symbole de notre amour et aussi de notre passion commune pour les fleurs et les jardins.

— Vous dites « sera », vous avez donc l’intention de le faire réaliser ? s’enquiert Clémenceau qui n’a des femmes qu’une assez piètre opinion, pour ne pas dire machiste, ayant divorcé de la sienne qu’il a fait jeter en prison et déchoir de ses droits maternels parce qu’elle avait eu une liaison, alors que lui-même est volage.

— Chez Chaumet, en effet.

— Chaumet ! s’exclame le Tigre, mais ça va vous coûter plus de cent mille francs !

Monet sourit malicieusement et répond comme Alexandre Dumas à son architecte lorsqu’il avait voulu faire construire le château de Monte-Cristo :

— Mais je l’espère bien !

— Vous êtes fou !

Cette fois, c’est Alice qui a pris la parole. Un silence tombe.

— Pardon ?

— J’ai dit : vous êtes fou !

— Si je ne l’étais pas, il n’y aurait rien de ces tableaux ni de ces jardins…

— Justement, sachez vous contenter de ce que vous avez. Vous avez votre Panhard-Levassor qui fait jaser tout le village.

— Je ne vois pas le rapport.

— Ne dites pas de sottises !

— Prouver à sa femme qu’on l’aime, vous appelez ça une sottise ?

Monet sent monter en lui une brusque colère, comme une tornade s’engouffrant dans une cheminée. Alice ne semble pas comprendre que ce collier est une union entre les arts et l’amour, un pont reliant le réel et l’irréel. Un tout magnifique à porter comme une bannière, celle de leur réussite.

— Réaliser ce collier serait pure vanité, ne comptez pas sur moi pour m’en parer, et puis, je n’ai plus l’âge !

Elle tousse.

— Je ne suis pas bien portante, vous le savez…

Oui, il le sait. Lui-même voit moins bien, les amis ont commencé à partir, Sisley et Pissaro entre autres. Et que dire de la disparition brutale en 1899 de Suzanne, fille aînée d’Alice et bru préférée de Claude pour qui elle avait servi de modèle ? Ce monde qui s’écroule l’attriste autant qu’il l’agace.

Il saisit alors le sous-verre et le jette brusquement sur le parquet où il se brise en mille éclats de lune. Alice autant que ses amis connaissent ses courroux légendaires, aussi ne bronchent-ils pas. Comme les enfants qui ont besoin d’un public pour faire vivre leur colère, Monet se penche pour ramasser le pastel qu’il chiffonne en toisant son auditoire. Au passage, il s’écorche les doigts sur les bouts de verre, mais son ire le rend insensible, il martèle :

— Demain, j’appellerai Chaumet pour annuler la commande.

— Cela serait en effet poli, répond Alice calmement.

Ce commentaire sobre exaspère le peintre, il laisse tomber la boule de pastel et la piétine. Puis il sonne. Alice se lève et lui tend un mouchoir.

— Dans quel état vous êtes-vous mis…

Monet lui arrache le mouchoir et s’en enveloppe deux doigts. Personne ne moufte. Une jeune soubrette apparaît, tout comme la maisonnée, elle est coutumière des emportements du maître qu’elle craint comme le feu. À la vue des débris à terre, elle ne pose aucune question et repart dans les communs chercher une pelle et un balai.

— Vous voilà bien avancé, ose Clémenceau.

— Ce collier a été créé pour Alice. Puisqu’elle n’en veut pas, il ne doit être porté par personne d’autre. Du reste, ce ne sera pas le premier dessin ou tableau que j’aurai détruit.

La jeune soubrette reparaît, ramasse les fragments de bois et de verre ainsi que la boule de papier sous les regards des quatre protagonistes. Rosen avance une main vers la pelle de fer.

— Puis-je garder le dessin ?

— Pour en faire quoi ?

— Le défroisser et le réencadrer.

— Non !

Alice intervient :

— Vous avez dit à l’instant que vous aviez créé ce collier pour moi…

— Et alors ?

— Alors j’en dispose, je vous l’offre, Otto.

— Merci Madame, dit le jeune Allemand en saisissant son bien.

— Reposez ça immédiatement !

Chacun tourne son regard vers Monet qui braque le sien sur sa femme.

— Vous n’êtes propriétaire que du collier, non du support, qui m’appartient.

Un trio de « Oh ! » fuse. Monet est plutôt satisfait de sa repartie.

— Lisette, emmenez tout ça à la cuisine, que Germaine fasse brûler ce pastel tout de suite, je viendrai personnellement m’en assurer dans un moment.

— Bien, Monsieur.

Lisette sort du salon-atelier, traverse aussi vite que son chargement le lui permet les deux petits salons aux estampes japonaises jusqu’à l’immense cuisine jaune de chrome et carrelée de faïence bleu de Rouen. Pas question de désobéir au maître et qu’il ne trouve pas son fichu dessin suffisamment détruit quand il viendra tantôt. Germaine, la cuisinière, est fataliste. Sans commentaire, elle active le feu dans l’immense fourneau noir. Alors que les flammes prennent de l’ampleur, Rosen surgit.

— Donnez-moi le dessin…

— Il doit être détruit, c’est un ordre de Monsieur…

L’Allemand sort un énorme billet de cent francs.

Germaine ne cille pas, Lisette soulève les sourcils et déglutit d’envie.

— Vous pourriez me sortir tout l’argent de la Banque de France que je ne désobéirais pas au maître. Je suis désolée, monsieur.

Et devant les regards de la soubrette et de l’Allemand, Germaine ouvre la porte du four et y jette le pastel.

La sonnette retentit, cette fois, ça vient de l’extérieur : c’est le marchand de vins. Germaine s’essuie les mains sur un torchon et sort en toisant Lisette. Dès qu’elle a fermé la porte, à l’aide du tison, la jeune bonne récupère la boule de papier qu’elle jette au sol et étouffe les premières flammes sous sa semelle.

Puis elle la ramasse et la déplie précautionneusement. Il faut se rendre à l’évidence, le feu a eu le temps d’opérer ses premiers ravages. Mais le motif n’est pas touché. En le faisant recouper et restaurer, on devrait pouvoir en tirer quelque chose de joli.

C’est ce que pense Otto qui tend le billet à Lisette, mais celle-ci fait non de la tête.

— Combien en voulez-vous ?

— Trois cents francs.

L’Allemand rugit en fronçant les sourcils :

— Trois cents francs ? Comme vous y allez, mademoiselle !

Lisette tient le dessin qu’elle replie avant de le glisser dans son corsage.

— Décidez-vous, Germaine va revenir et elle n’est pas du genre accommodant. Et si je lui disais que vous avez sorti le dessin ?

Lisette fouille sous une pile de vieux journaux, en sort un du mois passé dont elle déchire la dernière page, la roule et la jette dans le feu.

Rosen ricane :

— Vous pensez que le maître ne fera pas la différence ?

— Ça vous tracasse la différence tout à coup ? Si vous emportez le dessin, par quoi pensez-vous le remplacer ?

— Cent francs et pas un sou de plus !

— Trois cents.

— Non.

L’Allemand s’approche, bien décidé à récupérer le dessin où il se trouve.

— Si vous faites un pas de plus, je crie !

L’homme hésite. Ce serait sa parole de gentleman contre celle d’une servante. Oui, mais l’affaire risquait de s’ébruiter et Monet d’en souffrir. Dans une grimace, il quitte la cuisine. Lisette, qui a craint le pire, halète. Elle se demande si elle a bien fait de refuser les cent francs. À qui va-t-elle le vendre à présent ? Elle a désobéi au maître, à Germaine. Le dessin, sur son sein, lui pèse.

La cuisinière de retour lui demande :

— Tu as vérifié si ce maudit papier s’est bien consumé ?

Lisette hoche la tête sans répondre.

— Alors ne reste pas les bras ballants, va vérifier que rien ne manque dans la chambre de monsieur Rosen…

La jeune fille ne se fait pas prier et détale.

Son service fini, elle rentre Sente du Roy, chez son oncle et sa tante qui l’hébergent depuis la mort de son père, l’an dernier. Sa tante, qui fournit des poulets chez les Monet, lui a trouvé cette place.

Au matin, elle ne se présente pas chez ses patrons. Aux gendarmes venus s’enquérir, son oncle déclare :

— Elle n’est pas rentrée manger, on ne l’a pas vue de la soirée.

— Pourquoi vous n’êtes pas venu nous voir ?

— Ben, on a pensé qu’avec le beau temps, elle s’était dénichée un amoureux…

Les gendarmes interrogent les voisins qui n’ont rien vu, rien entendu. Ils fouillent mollement la maison de l’oncle, remuent quelques vieux meubles dans la cave. Et puis s’en vont.

Première partie : Magie d’un peintre

Chapitre I : Les sanglots du violon noir

Mercredi 13 juillet

Tel un peintre reculant pour juger l’effet de sa dernière touche, Audrey admira sa parcelle d’un bleu intense s’étendant jusqu’au bois de la Panonie bordant ses terres. Au loin, sous les branches des chênes noirs et des châtaigniers, ses cinquante ruches dont les pensionnaires s’activaient avec ardeur dans chaque cœur de bleuet, riche en pollen et en nectar. Elle avait déjà récolté ses premiers miels de cette variété tardive appelée barbeau par les anciens. Un miel jaune, léger, aromatique et épicé avec une étonnante note de barbe à papa ! Il faisait fureur sur les marchés locaux, tout comme celui, blanc et odorant, de lavande, produit par son ami et collègue Béziat.

— Ah, si seulement ces saletés de frelons asiatiques n’existaient pas ! soupira-t-elle en s’approchant de ses ruches assaillies.

La jeune femme avait toujours eu dans l’idée de ressusciter ce miel disparu dans les années 20 qu’on ne trouvait désormais plus qu’au Canada. Et elle ressentait une certaine fierté devant cette réussite lui faisant momentanément oublier qu’Antoine n’était pas revenu de sa mission en Syrie.

Peu après Noël, ce dernier, fraîchement promu capitaine de gendarmerie à Brive-la-Gaillarde, avait été approché pour infiltrer la German Connection, une filière djihadiste dirigée par un Franco-Allemand de trente-cinq ans, converti au salafisme, spécialisé dans le mariage de jeunes oies européennes en mal de prince charmant des Mille et Une Nuits.

Cette approche faisait suite aux attentats du 13 novembre à Paris. Pourtant, au départ, c’est Walter, le jumeau de son époux, également gendarme, qui avait été pressenti pour ce rôle. En effet, lors d’un engagement commun en Afghanistan, trois ans plus tôt, Walter avait mystérieusement disparu lors d’une mission de reconnaissance. Après presque deux années à récolter le pavot sous le canon des kalachnikovs, enfin libéré, il n’avait nulle intention de réintégrer la gendarmerie, et encore moins les services secrets où ses solides connaissances étaient attendues comme le Messie. Antoine, patriote jusqu’au bout du képi, s’était d’emblée substitué à son frère. Ce qu’Audrey ignorait, c’est que cette substitution n’avait pas fait long feu : démasqué à cause de son tatouage de médaille olympique sur le sein gauche, son mari était devenu le prisonnier des infiltrés. Par prudence, ceux-ci avaient modifié leurs plans et décidé de l’emmener avec les filles à Damas. Sur place, il devait être livré à l’État Islamique appréciant les recrues haut de gamme et leur mine d’informations. Quant aux moyens d’obtenir les infos en question, détail…

Audrey avait pu apprendre par le Quai d’Orsay que dans un mouvement de retraite, les deux chefs du réseau islamiste, Willy Bepper alias Faouzy et Tarik N’Gnoss, accompagnés d’Antoine, étaient montés dans un hélicoptère russe à destination d’Alep. Surchargé, l’appareil s’était écrasé dans les montagnes du Kalamon à environ cent kilomètres de Damas. Lorsque les autorités étaient arrivées sur place trois jours plus tard, il ne restait que des débris calcinés du MI28N. Les corps, après avoir été dépouillés, avaient été jetés dans une fosse commune et arrosés de chaux par les paysans. La pensée de n’avoir aucun endroit sur lequel se recueillir attristait Audrey.

Elle se secoua, la vie devait continuer, notamment pour leur fils André qui allait fêter son premier anniversaire au début du mois d’août. À cette occasion, ses beaux-parents avaient quitté leur Alsace pour le Lot où ils resteraient encore jusqu’à la fin du mois d’octobre. Walter, son beau-frère, était aussi de retour après un long séjour à l’abbaye de Solesme, près du Mans, où tout le monde avait bien cru qu’il prononcerait ses vœux. Il logeait chez Lebel, ancien adjudant à la retraite et ami fidèle d’Audrey avec laquelle ce vivant et grisonnant sosie du capitaine Haddock avait déjà résolu deux enquêtes.1

La jeune femme consulta sa montre au cadran orné du premier étage de la Tour Eiffel, cadeau d’Antoine dans l’affaire du Gang des Pesticides.

— La vache, c’est que je vais être en retard, moi ! Elle hâta le pas jusqu’à sa ferme, désertée par maman et papa Steinberger qui avaient emmené leur « Hàmele », traduisez « petit agneau », au parc animalier de Gramat. Elle attrapa son baluchon dans l’entrée et après avoir refermé la porte à clef, sauta dans le 4x4, direction l’hôpital de Brive où elle était attendue deux fois par semaine au service pédiatrique comme clown. Une vocation découverte sur le tard lors de sa dernière enquête en Champagne où ses investigations l’avaient menée au CNAC, le Centre National des Arts du Cirque de Châlons. Sa rencontre avec le chef clown du CNAC avait été déterminante dans son choix de se tourner vers les enfants, un moyen de tromper sa tristesse d’avoir perdu Antoine si peu de temps après leur mariage.

Une heure plus tard, elle débarquait au centre hospitalier Dubois et se jetait dans l’ascenseur bondé, appuyant sur le bouton 3. Après le « cling » ouvrant les portes, elle fut cueillie par une jeune aide-soignante blonde aux yeux brillants d’excitation.

— Mister Jeff est déjà là…

— Ah, répondit Audrey sur un ton qu’elle espéra assez détaché.

Elle avait rencontré Jefferson Avromovich, alias Mister Jeff, six mois plus tôt au CNAC de Châlons-en-Champagne où il dirigeait une dizaine de clowns parmi lesquels Nicolas, fils de l’apiculteur suspecté chez lequel logeait Audrey. Jeff avait été d’une grande aide dans la résolution de cette affaire. À cette occasion, le clown ne lui avait pas caché son désir. L’enquête résolue, il était parti pour une tournée d’un an dans douze hôpitaux de France. Le hasard les avait réunis à Brive, Jeff avait su bercer la douleur d’Audrey. Ils étaient devenus amants depuis peu, mais ni l’un ni l’autre ne souhaitait voir cette liaison étalée, et Audrey encore moins, par souci pour sa réputation de veuve de capitaine.

— Il a déjà passé son costume.

Audrey hocha la tête et entra dans le local des infirmières riantes, réunies autour d’un café et de Jeff qui s’exclama :

— Audrey, enfin vous voilà ! Changez-vous vite, un enfant ne doit pas attendre.

Ils échangèrent un furtif regard complice, puis Audrey gagna le vestiaire où, en un clin d’œil, elle devint Fantasia, vêtue d’une large salopette jaune, d’un chemisier vert pomme et d’une courte perruque multicolore. Pour parfaire son personnage, elle appliqua une couche de blanc sur son visage et se traça des moustaches de chat. Une large bouche rouge et son nez de clown complétèrent cet ensemble. Elle était fin prête et rejoignit Mister Jeff finissant de se maquiller. Les faux cheveux carmin et le fard immaculé gommaient les rides de ce géant quadragénaire aux yeux d’un bleu de porcelaine.

— Aujourd’hui, quatre enfants à visiter. Nous commençons avec Oswald, dix ans, autiste. Il est arrivé avant-hier, renversé par une voiture et opéré du bassin.

— C’est bien ça, confirma Marie, la jeune aide-soignante, en se tortillant devant Mister Jeff.

— Elle en pince pour toi, murmura Audrey tandis qu’ils filaient vers la chambre d’Oswald, à l’autre bout du service.

— Je dirais même plus, cela se voit comme le nez au milieu de la figure, le nez de clown, of course !

— Of course !

Elle sentit les doigts de Jeff saisir les siens, il murmura :

— You’re the only one.2

La jeune femme ne répondit rien et s’écarta légèrement de lui. D’ailleurs, ils arrivaient. Jeff frappa trois coups en haussant le ton :

— One, two, three…

Il ouvrit la porte d’un coup sec en criant « Hello Oswald ! » et en se déhanchant.

Mais dans le lit blanc, le petit garçon brun tourna la tête, fuyant le regard. Mister Jeff accentua ses grimaces sans succès. Oswald ferma les yeux et fit mine de dormir. Ce n’était pas la première fois qu’un enfant se dérobait en leur présence, certains craignant le personnage. Mais généralement, après un tour de magie, ils se laissaient bien volontiers apprivoiser. Avec les autistes, c’était différent. Audrey se souvint de sa formation au cirque Cucito de Terrasson. Mike, le directeur, lui avait appris qu’il fallait inviter plus qu’imposer, or Mister Jeff d’ordinaire si pédagogue allait à l’encontre de ce précepte. Elle lui fit discrètement signe de cesser ses mimiques et alla s’asseoir à côté d’Oswald. Au bout de cinq longues minutes, il ouvrit ses yeux bleu vert et parut l’interroger. Elle sourit et posa doucement devant lui un Rubik’s cube entièrement mélangé. Il étendit la main, s’en saisit et brusquement, en l’espace de quelques secondes, remit toutes ses faces en place. Audrey applaudit la prestation avant de mélanger le cube qu’elle lui tendit à nouveau. Il renouvela la performance aussi rapidement. Mister Jeff vint se poster derrière l’épaule de la jeune femme et chuchota :

— Je n’ai jamais vu une telle rapidité, même pas le temps de compter jusqu’à deux…

— Comme souvent les autistes.

Jeff fit apparaître un as de cœur dans sa main puis fit disparaître la carte dans sa manche. Cette fois, Oswald se laissa capter mais cherchait sans cesse à démasquer leurs tours.

— On dirait qu’il veut apprendre, murmura le clown. Et si on en parlait à Mike pour le prendre ?

— Si on lui en parlait déjà à lui ?

Puis se retournant vers Oswald :

— Tu aimerais venir au cirque ?

L’enfant regarda le plafond sans répondre. Audrey craignit d’avoir perdu son attention. Elle fit claquer les faces du cube et proposa :

— Tu nous montrerais comment tu fais ? On a jamais vu ça !

Le battement de cils d’acquiescement fut bref mais clair. Cependant, la jeune femme savait que la partie n’était pas encore gagnée. Outre que l’intérêt d’Oswald devrait être maintenu, il faudrait également convaincre ses parents des effets bénéfiques apportés par un atelier comme celui-là : dépassement de soi, apprivoisement du corps, bien-être, acceptation…

Audrey y avait appris beaucoup, y compris dans sa relation aux abeilles.

Lorsqu’ils quittèrent Oswald, celui-ci arborait une esquisse de sourire. Pour les deux clowns, c’était un énorme remerciement. Ravis, ils passèrent à la chambre d’Inès, cinq ans, atteinte de mucoviscidose.

Deux heures plus tard, ils quittaient l’hôpital. Sur le parvis baigné de soleil et de chaleur, Jeff passa une main sur son crâne lisse et proposa :

— Viens à la maison, j’ai mis une bouteille de champagne au frais.

— Du champagne, à cette heure-ci ?

— Cinq heures, ce n’est ni tard ni tôt. J’ai quelque chose à fêter.

— Quoi ?

Jeff sourit, ce qui illumina ses yeux bleu lagon et forma deux petites rides au creux de sa bouche.

— Surprise !

Audrey hésitait. Elle avait très envie de retrouver son fils mais aussi de savoir ce qui méritait de déboucher une bouteille en plein après-midi. La curiosité, ce trait bien féminin, l’emporta. Elle déposa ses affaires dans le 4x4 qui resta sur le parking de l’hôpital et suivit Jeff jusqu’à sa moto. Il lui tendit un casque qu’elle coiffa, puis enfourcha l’engin derrière lui. Il filocha jusqu’au quartier Pont Cardinal, où il louait un meublé dans un petit immeuble à deux étages.

— Alors ? demanda-t-elle une fois dans le studio, tandis qu’il jetait son blouson de cuir sur une chaise.

— Tu peux quand même te poser cinq minutes.

— Je n’ai pas la soirée devant moi, mon fils m’attend.

— Je sais, mais peut-être que tout ça pourrait changer…

— Que veux-tu dire ?

Il sortit du frigo une bouteille de champagne Christophe Lefèvre.

— Tu sais, c’est ce champagne bio que je t’avais fait goûter chez moi à Reims, cet hiver. Tu l’avais trouvé fameux.

— Oui, j’en avais même ramené un carton de six bouteilles mais pour l’instant, je n’ai pas encore eu l’occasion d’en déboucher une, si tu vois ce que je veux dire…

Jeff ne répondit rien et étouffa un soupir. Il savait qu’elle pensait à son mari dont le fantôme planait sur leur relation. Il saisit sur le buffet en noyer deux coupes visiblement préparées à l’avance et les posa sur la table. Mais la jeune femme paraissait ailleurs. Un « clap ! » de débouchage la ramena à la réalité.

— Vas-tu enfin me dire ce qu’on fête ? insista-t-elle, vaguement agacée.

— Plein de choses. Nous deux…

Il se pencha pour un baiser.

— I love you…

Elle fut incapable de répondre « Moi aussi », mais accepta d’être enlacée, caressée…

Un moment plus tard, nue et abandonnée, Audrey ironisa face à Jeff la rejoignant avec les coupes emplies du liquide doré et pétillant :

— Normalement, on boit le champagne et ensuite, on fait l’amour.

— Il n’y a pas d’ordre précis.

— Bien sûr que si, le champagne est le vin de l’amour !

Ils trinquèrent.

— En fait, tu n’avais rien à fêter. Tu voulais juste que je vienne.

— J’ai quelque chose à fêter, dit-il en buvant une gorgée. Mike me propose un contrat, je pourrais rester définitivement à Brive, je ferais venir Bozo, mon chat…

Il cessa d’évoquer ses projets.

— Eh bien, cache ta joie !

Audrey soupira :

— C’est plus compliqué que ça, Jeff, et tu le sais.

— Tu n’es pas heureuse avec moi ?

— Si je ne l’étais pas, je ne serais pas ici.

— Tu es heureuse mais tu ne veux pas de moi dans ta vie, c’est ça ?

Audrey préféra ne pas s’engager sur ce terrain, ils restèrent à déguster le champagne.

— Tu sais, lâcha-t-il brusquement, je suis l’un des derniers Juifs ashkénazes d’Europe… Soit dit en passant, nous avons l’un des QI les plus élevés du monde. Devine pourquoi ?

Il n’attendit pas de réponse et poursuivit :

— Parce que ça fait des siècles qu’on nous persécute et qu’il faut à chaque fois s’adapter. Nous sommes donc devenus polyglottes. On nous a empêchés de pousser la charrue, on s’est rabattus sur le calcul et on est devenus banquiers. Isolés dans les ghettos, nous avons développé notre amour pour l’étude et la valorisation de l’éducation, sans oublier la musique…

Il pêcha un violon et son archet, rangés entre la table de nuit et le lit, et en tira une mélodie traditionnelle, Yiddish mama, évoquant le courage de la mère juive.

Jeff lui avait expliqué qu’il s’agissait de l’instrument de son arrière-grand-père, sauvé par miracle lors des exodes et des rafles. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le grand-père de Jeff, seul survivant du massacre de Jedbwabne3 en Pologne, avait teinté le violon en noir en hommage aux disparus.

Jeff y tenait comme à la prunelle de ses yeux et l’emportait partout avec lui, quitte à se surcharger. Ce n’était pas la première fois qu’il en jouait mais jamais il n’avait exécuté cette mélopée aussi tristement. Bercée par la musicalité, elle observa l’archet aller et venir sur les cordes et attendit la dernière note pour demander :

— Où veux-tu en venir ?

— Que tu ne perdrais pas au change à devenir ma compagne et à me faire un enfant…

Audrey faillit recracher sa gorgée de champagne.

— T’es malade, Jeff, ça fait trois semaines qu’on est ensemble ! Je suis veuve depuis à peine six mois.

— Et tu as l’intention de le rester !

La jeune femme posa sa coupe sur la table de nuit, se leva brusquement et ramassa ses affaires au pied du lit.

— Audrey, la vie est devant toi, pas derrière…

— La vache ! Tu me vois en train de te présenter à mes beaux-parents un de ces soirs : « Coucou, c’est Jeff, il va venir habiter à la ferme et à Noël prochain, on fera un petit frère à André… »

— Hum… quelque chose comme ça oui…

Audrey sauta dans son jean et enfila son tee-shirt noir.

— T’es juste dingue.

— Je ne dis pas non.

— Si je t’ai laissé penser que je pouvais t’offrir plus que des moments par-ci par-là, alors j’en suis désolée.

La tension retomba. Audrey vint s’asseoir au bord du lit.

— Écoute, Jeff, on devrait faire un petit break…

— Dans une semaine, je dois être à Tours. Alors j’accepte le contrat à Brive ou pas ?

— Je ne sais pas.

— C’est à cause de tes beaux-parents ?

— Pas seulement. Je pense encore beaucoup à Antoine…

— Je sais, il y a même des fois où tu l’appelles quand tu dors…

— Il y a aussi Walter.

— Ton beau-frère ?

— Je ne l’ai pas connu avant l’Afghanistan, mais depuis son retour, il est imbuvable et franchement, j’ai regretté qu’il ne prononce pas ses vœux. Ça m’aurait bien débarrassée. Même Lebel n’en peut plus. Et puis j’ai l’impression qu’il me surveille.

— Tu te fais des idées…

La jeune femme secoua la tête, faisant voler ses longs cheveux blond lin autour d’elle.

— Il me fait peur, et puis le fait qu’il soit le jumeau de mon mari, c’est troublant. C’est comme si j’avais retrouvé Antoine en version hargneuse.

— Tu ne lui dois rien.

— Être femme de gendarme, qui plus est gradé, ce n’est pas comme être la femme du postier…

— C’est sûr que ça fait mieux que d’être femme de clown !

Elle se leva et empoigna son sac à main.

— OK. Continue de jouer les ados, je rentre chez moi retrouver mon fils. Pas la peine de me raccompagner, ça me fera du bien de marcher.

Elle claqua la porte. En descendant les premières marches de l’escalier, elle put à nouveau entendre Yiddish mama. Aussi triste qu’il pouvait l’être, elle murmura « C’est toi le plus âgé et pourtant, c’est toi le moins raisonnable ».

*

En débarquant dans sa cour, elle constata que la BMW de ses beaux-parents était absente. La promenade au parc animalier jouait les prolongations. Tant mieux, cela lui laisserait un peu de temps libre pour vérifier ses messages. Elle en profiterait pour rappeler le Père Larcher chez lequel elle devait effectuer une formation particulière sur la gelée royale. Or, les places chez le prêtre étaient courues, on y venait du monde entier, d’autant plus qu’il habitait un endroit magique, Giverny, patrie normande du peintre Claude Monet.

— Tu étais où ?

Audrey sursauta en descendant du 4x4. Elle n’avait pas vu arriver Walter.

— La vache, tu m’as fait peur…

Walter, qui mesurait un mètre quatre-vingt-quinze, soit un centimètre de moins que son mari, la toisa de son regard tout aussi azuréen au milieu d’un visage en lame de couteau, criblé de son. À la différence d’Antoine, il ne portait pas ses cheveux blonds courts mais en catogan. Et surtout son séjour en Afghanistan l’avait rudement marqué, il paraissait dix de plus que son âge, trente-deux ans.

Elle tenta de sourire pour l’amadouer. Peine perdue.

— Alors, tu étais où ?

— À l’hôpital de Brive.

— Tu es malade ?

Le ton manquait totalement d’aménité. Elle haussa les épaules.

— Tu sais bien que j’y vais pour faire le clown…

— Ça, tu peux le dire !

Audrey fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que tu insinues ?

— J’étais à Brive, moi aussi, du côté de l’hôpital justement…

Il ne termina pas sa phrase. La jeune femme sentit son cœur s’emballer. Et s’il l’avait vue monter sur la moto de Jeff ?

— Et ? crâna-t-elle en ouvrant la porte arrière du véhicule pour récupérer son sac de déguisements.

— Et j’ai vu le 4x4 encore garé sur le parking à dix-sept heures alors que tu nous as dit que tu finissais à seize.

— Je suis restée discuter avec les infirmières. Je n’ai pas vu le temps passer.

— Vraiment ?

— Oui.

Elle claqua la porte sèchement et se dirigea vers l’entrée de la ferme, Walter sur les talons. Il entra à sa suite et demanda :

— Les infirmières que j’ai vues m’ont dit que tu venais de partir avec le clown…

— Eh bien, elles se sont trompées ! Jeff est parti avant moi.

C’était vrai, ils ne prenaient jamais le même ascenseur.

— Une aide-soignante vous a vus vous rejoindre en bas…

Encore exact. À l’accueil, ils avaient croisé Marie, la jeune aide-soignante amoureuse de Jeff. Cela avait d’ailleurs contrarié Audrey. Elle poussa un juron intérieur : « La vache ! »

Par sécurité, elle choisit de se mettre en colère, ce qui d’ailleurs n’était pas trop difficile, il lui tapait sur les nerfs.

— C’est quoi le problème, Walter ? Tu me fliques ?

— Le problème c’est qu’Antoine m’avait demandé de veiller sur toi…

— « Veiller », pas surveiller !

— Le problème c’est que sa veuve n’attend même pas qu’il ait une sépulture pour lui mettre les cornes…

— Sors de chez moi !

Il la saisit violemment par le bras et la ramena contre lui, pencha son visage sur le sien, ses lèvres s’entrouvrirent sur un baiser. Le cœur d’Audrey battait la chamade, il allait l’embrasser. Antoine allait l’embrasser, non, pas Antoine, Walter… Troublée, elle ferma les yeux. Il s’écarta brusquement et ricana :

— Qu’est-ce que tu as cru ?

Il poursuivit devant son silence apeuré :

— Je ne m’appelle pas Antoine pour prendre la femme de mon frère.

— Arrête avec cette histoire ! Il ne voulait pas sortir avec Natacha et elle non plus ; un soir arrosé à essayer d’oublier que tu n’étais pas revenu et voilà. Il t’a juré qu’ils n’étaient pas allés jusqu’au bout…

— Et tu le crois ?

— Oui et au fond, moi, je m’en fous, je ne vous connaissais pas et je te rappelle que tout le monde pensait que tu étais mort.

— Il aurait mieux valu, répondit-il lugubrement.

— Mais aujourd’hui c’est toi qui es là et plus lui, alors fais honneur à cette seconde chance qui s’offre à toi. Tu ne veux plus revoir Natacha qui tient encore à toi, OK. Tu ne veux pas non plus retourner en gendarmerie, encore OK, mais ne viens pas semer la zizanie dans le pays, qui plus est dans ma maison !

— Dans ce cas, ne salis pas notre nom.

Audrey allait répliquer lorsque la voix sèche de sa belle-mère traversa la salle à manger :

— Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Suivie de son mari, Gérard, Claudia s’avança, André contre elle. Le petit garçon tendit les bras en direction de sa mère. Celle-ci le récupéra avec soulagement et fourra le nez dans son cou tandis que maman Stein admonestait Walter en alsacien. Le portable d’Audrey sonnant mit un terme à leurs récriminations.

— Allô, dit la jeune apicultrice assez maladroitement, André tentant de lui arracher l’appareil.

— Ici le Père Larcher…

— Ah, mon Père, j’allais vous appeler…

— C’était à moi de le faire. Je suis désolé mais je n’ai plus de place. Comme vous le savez, la récolte de la gelée ne s’effectue que d’avril à fin juillet, or nous sommes en fin de saison.

La déception de la jeune femme fut perçue par son interlocuteur qui proposa :

— J’ai bien un désistement, mais c’est pour le 19 juillet, soit dans cinq jours.

— Oh, ce sera parfait !

— Ça ne va pas vous faire un peu court ? Vous venez de loin…

— Ça ira très bien, je vous assure.

— Dans ce cas, vous n’aurez qu’à arriver la veille, vous serez moins fatiguée pour démarrer la formation. Vous dînerez avec nous.

— Merci, c’est gentil. Père Larcher, j’ai l’habitude de voyager avec un ami…

— Qu’il soit le bienvenu !

Audrey n’avait qu’une idée en tête, outre se former à la gelée royale : mettre de la distance entre Jeff et elle. Sans oublier Walter. Maman et papa Stein seraient ravis d’avoir leur cher Hàmele toute une semaine pour eux tout seuls. Quant à Lebel qui l’accompagnait très souvent dans ses déplacements, elle l’imaginait déjà enchanté de claquer la porte au nez du ronchon Walter.

1. Voir La fumée du Diable et Confession d’un pot de miel, même auteur, même collection.

2. Tu es la seule.

3. Le 10 juillet 1941.

Chapitre II : Du côté de chez Monet

Lundi 18 juillet

À travers le pare-brise, Audrey et Lebel adressèrent des gestes d’adieu à la famille Steinberger alignée devant la porte. Le petit André agita sa menotte, tout comme Claudia et Gérard. Seul Walter resta de marbre.

— Saperlipopette, quel bourrin !

— Francis !

Audrey enclencha la marche arrière du 4x4, ils reculèrent jusque sur la route principale.

— C’est pas vrai peut-être, que ce type est une vraie colique ?

— Il a quand même morflé pas mal et puis c’est le frère d’Antoine…

— Je sais que tu penses comme moi : qu’il aurait mieux valu que ce soit lui qui y reste.

— Aucun aurait été encore mieux. Bon, Francis, il fait un temps magnifique, selon le GPS, il nous reste exactement six cent un kilomètres pour rallier Giverny…

— Seulement ?

— Seulement ! Alors si ça ne vous ennuie pas, parlons d’autre chose.

— Désolé.

Il caressa sa barbe grise dans une mine gourmande :

— Dis, tu crois qu’on va se dégoter un petit crime sur place ?

— Francis, vous êtes incorrigible !

— C’est ce qui fait mon charme.

— Oui, eh bien, gardez-le pour plus tard ! Je n’ai plus vraiment de temps à consacrer aux enquêtes, encore moins la tête, répliqua Audrey en se concentrant sur sa conduite, la route pour rejoindre Souillac et l’A20 serpentant rudement à travers le causse hérissé de chênes verts aux troncs noirs.

Francis Lebel, ancien adjudant à la retraite, se le tint pour dit et demeura silencieux jusqu’au péage. Après quoi, il s’enquit du Père Larcher qui allait les recevoir :

— Comment l’as-tu connu ?

— Lors d’une conférence sur le climat à Tokyo, il y a trois ans. Nous étions les deux seuls Français !

— Et comme en plus, il fait dans le miel, ça a fini de vous rapprocher…

— Pas uniquement. C’est un ancien loubard que le Père Gilbert…

— Le curé des rues, celui au perfecto bardé de badges ?

— Lui-même. Gilbert l’a pris sous son aile, il l’a surtout sorti de Paris en l’emmenant à la Bergerie de Faucon, un lieu de vie pour jeunes en difficulté au cœur des gorges du Verdon. Tout comme le Père Gilbert, le Père Larcher est issu d’une famille nombreuse. Là s’arrête la comparaison car les parents de Grégory étaient alcooliques, son père battait sa mère et tous les enfants ont été placés les uns après les autres à la DDASS…

— Pfut… Pauvres mômes !

— Larcher était l’aîné. Il venait souvent se réfugier chez sa grand-mère, volaillère à Giverny. Elle avait deux ou trois ruches pour agrémenter ses revenus. C’est elle qui lui a transmis la passion des abeilles et de la peinture. Quand elle avait un petit surplus, elle l’emmenait au musée, à deux rues de la ferme. Quand elle est morte, il avait quinze ans, c’est là qu’il a pété les plombs. Ses parents qui ne payaient pas les loyers avaient été expulsés de leur appartement de Vernon, ils ont finalement échoué dans un camping du côté de Saint-Marcel, c’est à quelques kilomètres de Vernon.

— Tiens, pourquoi ils ne se sont pas installés chez la grand-mère décédée ?

Audrey fit la grimace.

— Ils étaient brouillés, je crois. À vrai dire, je n’en sais trop rien. Il ne s’est pas étendu sur le sujet. Je sais juste que lui a fichu le camp à Paris où il a touché à la drogue, il dormait dans les couloirs du métro, vivait de larcins et puis, un jour, un copain le dépose ivre mort à la permanence de Guy Gilbert, rue Riquet, dans le XIXe. Cette rencontre a changé sa vie, et celles d’autres jeunes, puisqu’il est à son tour devenu éducateur.

— Il aurait pu faire la même chose sans prononcer ses vœux, remarqua Lebel.

L’ancien gendarme ne s’imaginait absolument pas en prêtre obligé de sacrifier deux de ses péchés capitaux favoris : la gourmandise et la luxure qu’il préférait nommer « bagatelle ». Quoique, depuis quelques mois, Gustave Flaubert, père de Madame Bovary, aurait pu qualifier la vie amoureuse de l’adjudant à la retraite de « plate comme un trottoir de rue ».

— Il dit que Dieu s’est manifesté à lui « de façon apicole ». Un jour qu’il avait agacé un essaim visité, celui-ci est sorti de sa ruche comme un seul homme, l’a poursuivi sur une cinquantaine de mètres avant de faire brusquement demi-tour et de réintégrer ses cadres !

— Mille milliards de mille sabords, un peu mielleux comme explication, non ?

— Il peut y avoir une autre explication. La reine, laissée seule dans la ruche, a pu battre le rappel à l’approche d’un danger imminent, genre frelon asiatique prêt à pénétrer le logis. Auquel cas, les abeilles, qui sont des animaux très obéissants à leur souveraine, auront accouru à sa rescousse.

— Cela paraît beaucoup plus plausible.

— Mais moins spirituel et le Père Larcher n’avait pas envie d’y voir autre chose qu’une intervention divine.

— Ouais… dit Lebel en levant les mains. J’appelle ça de l’autosuggestion, mais chacun fait comme il veut. Il a quel âge ?

— La petite quarantaine.

— Ressemble-t-il physiquement à son mentor, le Père Gilbert ?

— En plus jeune, oui. La dernière fois que je l’ai vu, il avait tout du capitaine Jack Sparrow dans Pirate des Caraïbes.

— Diable ! J’ai hâte de voir ça. Arrêt pipi possible ?

— Déjà ? Ça fait à peine deux heures qu’on est partis.

— C’est ma prostate, cette bique, elle m’en fait voir de plus en plus.

— OK, pause pipi à la prochaine station. Et ensuite, arrangez-vous avec elle, j’aimerais bien arriver à dix-neuf heures au plus tard, je vous rappelle que le Père Larcher nous attend à souper.

— Hosties et vin de messe au menu ?

— Mécréant ! J’espère que vous ne faites pas le voyage uniquement pour vous bâfrer…

— La nourriture est l’un des plaisirs de la vie, et encore plus l’âge venant, mais j’ai déjà repéré quelques restos sympathiques dans le coin.

— Oh, pour ça, je vous fais confiance ! conclut Audrey en bifurquant sur l’aire des Mille Étangs à Luant dans l’Indre. Francis, pause pipi, pas visite de la boutique souvenirs ! Merci…

*

À dix-neuf heures pile, Audrey se garait fort prudemment au bout de l’étroite rue du Pressoir, à Giverny. Elle revit avec plaisir le petit village normand nimbé des derniers rayons du soleil et pas encore déserté des touristes. Il ne l’était d’ailleurs jamais totalement, sauf peut-être durant la fermeture du musée.

— Sympa comme patelin, déclara Lebel qui n’était jamais venu mais avait déjà remarqué l’épicerie-bistrot La Capucine à l’angle de la rue Monet et de celle du Pressoir.

Il se promit d’y revenir faire un tour dès que possible.

— Francis, c’est the village de l’impressionnisme.

— Un des villages de l’impressionnisme ! J’étais en poste à Auvers-sur-Oise en 2001. J’en ai fait des expos sur les peintres du coin, Corot, Oudinot, Cézanne, un autre aussi dont j’ai le nom sur le bout de la langue mais qui ne me revient pas… Mille sabords, l’autre dingue qui s’est coupé l’oreille…

— Van Gogh.

— C’est ça.

— Il s’est aussi suicidé à Auvers, mais dites-moi, je ne vous savais pas amateur de peinture.

— Quand on s’emmerde, tout est bon pour tuer le temps !

— Je vois, la culture par défaut.

— C’est toujours mieux que pas de culture du tout !

Audrey descendit du 4x4, s’étira. On avait beau voyager en véhicule hyperconfortable, on n’en était pas moins ravi d’arriver à destination. Quant à Lebel, il se déclara moulu.

La demeure du Père Larcher donnait sur la D5. Elle regroupait un ensemble de bâtiments de pierre ceint d’un petit mur en crépi couvert de fleurs peintes multicolores, et de l’inscription en rouge dans un style enfantin « Ferme aux Enfants ». Un petit portillon en bois vert ouvrait sur le jardin. Et soudain, ce fut le brouhaha. Le Père Grégory Larcher apparut, entouré de ses protégés, des jeunes âgés d’une quinzaine d’années, cinq filles et cinq garçons. Quant au prêtre lui-même, il était toujours ce personnage hors du commun, rencontré par Audrey trois ans plus tôt à Tokyo. Les longs cheveux bruns barrés d’un bandeau rouge foncé, une fine moustache et un petit bouc, Larcher était vêtu d’un jean et d’un polo noir sur le col duquel était épinglée une discrète croix.

— L’a rien du curé, chuchota Lebel en remarquant les doigts de Larcher couverts de bagues en argent.

— L’habit ne fait pas le moine ! répondit Audrey sur le même ton.

Elle sourit à Grégory, se penchant pour l’embrasser.