Contes et mythes de Birmanie - Aux origines du monde - ebook

Contes et mythes de Birmanie ebook

Aux origines du monde

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Opis

Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire de Birmanie

Le buffle et le bœuf étaient cousins et s’aimaient beaucoup. Le buffle avait deux rangées de dents fort belles. Le bœuf n’en avait qu’une seule rangée, à la mâchoire inférieure. Mais le buffle, gentil comme il était, une fois qu’il avait terminé son repas, prêtait ses dents du haut au bœuf.
Le cheval dansait merveilleusement. C’était aussi un clown épatant. Il savait très bien chanter aussi. Il faisait des tournées à travers le pays, en tant que danseur, chanteur, amuseur. De partout, le public affluait pour voir ses spectacles. Un soir, le cheval donnait une représentation près du lieu où résidaient le buffle et le bœuf. Le buffle n’avait aucun goût pour ces frivolités. Pour lui, prendre le frais plongé dans l’eau jusqu’au cou était bien préférable aux spectacles de cirque.

À PROPOS DE LA COLLECTION

« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.

DANS LA MÊME COLLECTION

•  Contes et légendes de France
•  Contes et légendes de la Chine
•  Contes et légendes du Burkina-Faso
•  Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche
•  Contes et récits des Mayas

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Avant-propos

Le Myanmar est le nouveau nom, depuis une vingtaine d’années, de la fédération d’États gouvernée sous la houlette fort rude de l’État birman. Les Birmans vivent dans les plaines. Les autres États sont peuplés d’ethnies vivant surtout dans les montagnes, à l’ouest par les Chin et les Arakanais (à la frontière avec l’Inde), au nord, par les Kachin (à la frontière chinoise), à l’est par les Shan (peuple de langue thaï, proche du thaï du nord), au sud, par les Mon (peuple de langue mon-khmer) et les Karen (parlant une langue apparentée à la famille tibéto-birmane).

L’ensemble des contes kachin forme un tout homogène. Même si leur interprétation me reste un mystère, je trouve que ce délire imaginatif a un charme fascinant. Avec un côté qui peut paraître surréaliste : ainsi, le voyage de Mademoiselle Crocodile en Chine, aux conséquences imprévisibles : « Voilà pourquoi les Chinoises ont des petits pieds ! »

Me plaisent la finesse de l’observation et la recherche d’explications plus ou moins vraisemblables ou farfelues à des phénomènes naturels. Comment expliquer le fait que les yeux des faisans (conte II-13) sont entourés d’une peau rouge ? C’est qu’ils se sont frotté très rudement les yeux après que ceux-ci aient été piqués par la balle d’une céréale vannée, que le vent leur avait projeté, tout cela à cause d’un malencontreux écureuil.

Les Kachin, qui vivent au nord de la Fédération birmane, et les Jingpo, qui vivent au Yunnan, en Chine, ne forment qu’un seul peuple, parlant la même langue, le chin (prononcer tchinne), une langue à tons. Le missionnaire français Charles Gilhodes (né en France en 1870, et mort en 1945 à Mandalay) a récolté de nombreux contes et mythes auprès des Kachin au début du XXe siècle. Deux articles ont d’abord paru, dans la revue Anthropos, en 1908 et 1909. Une première édition en anglais, d’après ses notes rédigées en français, a paru en 1922, The Kachin, Religion and customs, Calcutta, Orphan Catholic Press. Une seconde édition en anglais a paru en 1996 à Bangkok, White Lotus, bourrée de coquilles et erreurs diverses. Les termes chin (noms propres, et communs) étaient notés sans leurs tons.

L’informateur principal de Gilhodes était un jaiwa, sorte de prêtre-barde de la religion animiste locale. On verra que les nat « esprits », comme en Birmanie (où ils sont, dit-on, trente-sept) jouent un rôle considérable dans la société kachin. C’est le roi Anawratha (1044-1077), qui fixa, soi-disant, au XIIe siècle, le nombre officiel des nat birmans à trente-sept, afin de contenir un culte que le bouddhisme n’avait pas réussi à éliminer. En réalité, on trouve dans cette liste des nat ayant vécu ultérieurement, même au XVIIe siècle, ce qui affaiblit quelque peu le comput du roi Anawratha ! On trouve également, dans ces contes et mythes, les pi ou phyi « fantômes » connus dans la tradition shan, lao et thaï. Mais, selon Yves Rodrigue*, auteur de beaux films (CNRS) sur les séances de possession par des nat, « les nat sont très différents des phi du Laos ou du Cambodge ». Sur les Kachin, on peut lire deux livres publiés à Rangoon : Hanson, Olaf, The Kachin : their customs and traditions, 1913, et Carrapiet W.J.S., The Kachin Tribes of Burma, 1929.

Avec le livre de Gilhodes, ces ouvrages servirent de documentation de base à Edmund Leach, pour son livre célèbre de 1954 Political Systems of Highland Burma. La transcription par Gilhodes des termes kachin, langue à trois tons, était très défectueuse. Le lexique de Hanson ne note pas plus les tons que le livre de Gilhodes. On note les trois tons par deux chiffres situés en exposant après la syllabe : ton haut 55, ton descendant bas 31 et ton moyen 33. Nous avons tenté ici, en nous aidant du dictionnaire jingpo-chinois, Jinghpo Miwa ga ginsi chyum, publié à Pékin en 1983, de préciser, dans la mesure où les correspondants jingpo étaient repérables, la transcription correcte des termes cités ici, avec l’indication des tons. Comme les notes de Gilhodes étaient rédigées en français, et qu’il a dû les traduire en anglais pour publier son livre à Calcutta, nous n’avons eu aucune difficulté à retraduire en français son anglais approximatif. Le présent recueil ne reprend qu’environ un tiers du livre de Gilhodes, le reste de son livre concernant les institutions et la culture matérielle. Nous n’avons repris que les mythes et légendes ou contes. Nous ne tentons pas ici d’analyse ethnologique ou religieuse de ces textes. On peut consulter à ce propos un article publié en 1953 par le père Marc Jordan sur « L’animisme des Chin » (Bulletin des Missions étrangères).

Dans une annexe, je tente de résumer la cosmographie des Birmans d’après les indications du missionnaire italien Vincenzo Sangermano, relatées en 1833 (première édition) et dans la troisième édition du livre The burmese empire a hundred years ago, Westminster, 1893 (réimprimé dans Bibliotheca orientalis, Bangkok, White orchid, 1995). Le bouddhisme, vu par les informateurs de Sangermano, est quelque peu rapetissé, témoin ce passage : « Godama, qui était un simple citoyen de Zabudiba, avec trente-deux personnes d’un certain village, avait accompli de bonnes actions, comme balayer les rues ». Mais il est intarissable sur les nat. Le dictionnaire de Judson, Burmese-English dictionary, Rangoon, 1853, donne de précieuses indications sur ces mythes. De l’ensemble des contes de Birmanie, rassemblés par Ludu U Hla (Mandalay, 41 vol.) les éditions Nauka de Moscou ont tiré une anthologie assez compacte, mais dont les notes ne permettent pas au lecteur de comprendre exactement les détails folkloriques. Nous avons cependant tiré de cet ouvrage quelques contes birmans, karen et intha… Les Intha vivent sur les bords du lac Inle, et sont célèbres pour mouvoir leurs barques en pagayant avec une jambe.

*Rodrigue, Yves, Nat-pwe, Burma’s supernatural subculture, Strachan, Kiscadale, 1992. Voir aussi Bernot, Denise, « Les nat de Birmanie », Sources orientales, Paris, Seuil, 1971, p. 297-340, et la thèse de Brac de la Perrière, Bénédicte, Les rituels de possession en Birmanie, observations sur les médiums nat-kadaw et les nat-pwe de trois jours, Paris, CNRS, 1990.

Astres, ciel, terre

1. Ningkong forge la terre

À peine né, Ningkong se démena pour rendre le monde habitable. Il réunit en une seule masse les trois cieux et les terres. Il les divisa par le milieu d’un seul coup du grand coutelas panang kauka. Il plaça le ciel en haut et la terre en bas. Il soutint le ciel à l’aide de quatre grandes colonnes, à savoir Punbang Manjawn, Kaba Dawkong, Mu Madi Kabran, et Ka Madi Tokang. Alors, il mit la terre dans un cylindre (punkrong) et la fit bouillir dans un grand chaudron (Ma au) pour un bain de vapeur. Il versa ensuite.

Alors, il saisit enclume, marteau, pinces, et, avec ses trois frères, il forgea la terre. Mauda Lana portait l’arbalète et les balles. Il marchait en tête comme porte-torche. Ningyiu Lawa était chargé des aliments, et cuisinait. Mauda Langut conduisait le cheval, tenant le rôle de palefrenier.

Mauda Lana tira du côté gauche avec son arbalète, puis à droite. Les balles qu’il envoyait produisirent les montagnes. En partant du milieu de la terre (Ka-ang ka), que le jaiwa narrateur place au nord, nos quatre frères forgèrent d’abord la Chine. Ils y construisirent un palais pour les futurs empereurs, et le confièrent à la garde du cheval, du canard et de l’oie. Ensuite, ils fabriquèrent les pays des Kachin, des Shan et des Birmans. Ils bâtirent un palais pour les futurs rois, le donnèrent à garder à l’éléphant. Ils avancèrent et forgèrent le Kala ka (pays des étrangers, Indiens et autres), y firent un palais gardé par le cheval et l’éléphant.

Ils rencontrèrent deux immenses rochers : Lung Yi et Lung La. Entre ces rocs, passent tous les fleuves qui vont se déverser en mer. Ils se tournèrent alors vers l’est et fabriquèrent le Wa ka, pays des hommes à tête de cochon, des sauvages et des Sinli ka, pays des Shan chinois. Une fois ce travail terminé, ils retournèrent au centre du monde. Il y restait une grande colonne, Mu Shadaung Maren, qu’ils voulaient dresser entre ciel et terre. Ils la mesurèrent, la trouvèrent trop longue. Ils en découpèrent la partie haute. Tous les copeaux devinrent les grands oiseaux du ciel. Ils mesurèrent encore une fois la colonne : encore trop haute. Cette fois, ils la rognèrent par le bas ; les rognures devinrent tous les animaux vivant dans l’eau. Ils parvinrent enfin à arrimer la colonne, qui se tint bien. Aussitôt, elle s’anima et devint un grand arbre, Sut Phun Nu (arbre des richesses), avec d’immenses branches couvertes de feuilles d’or et d’argent.

Cet arbre est surveillé au sommet par Ja U et Sut Kalang, oiseau d’or et faucon de trésors. Au milieu par Sut Shang Jing Ja et Khan Shang Ngala, daim et buffle de trésors. Au pied par Phundi Phun, Phunphang Phun, un vieux sourd-muet, par Mungji Jiron La, une sorte de champignon, et Jakhu Taung Ningwa, une hache de neuf coudées.

Ningkong Wa, alors, interdit au grand serpent Padang Lapu de secouer par trop la terre. Dès lors, elle put recevoir ses habitants.

2. Ningkong se construit un palais

Une fois que Ningkong eut forgé la terre, il envoya le grand oiseau Sinpi U la mesurer. Sinpi U alla aux extrémités du monde, mais revint à toute vitesse pour se construire une maison, car il avait vu la pluie arriver. Il conseilla à Ningkong d’en faire autant. Ningkong répondit :

– Le ciel est mon toit, la terre est mon plancher. Je ne bâtirai pas de maison.

– Mais la saison des pluies est longue, la terre sera humide sous tes pieds.

– Soit ! je ferai une maison !

Ningkong, ayant pris sa résolution, tous les esprits se mirent à l’œuvre sous sa direction.

Ils coupèrent de grands arbres. D’immenses colonnes furent affilées comme des aiguilles de porc-épic. Elles furent plantées sur trois rangs, la plus haute au milieu. Mais que faire après ? Ningkong vit un sanglier, dont la forme lui donna l’idée de fabriquer trois longues poutres, une pour le haut et une pour chaque côté. Que faire ensuite ? Ningkong vit un éléphant : son dos lui donna l’idée d’un toit. Mais comment le couvrir ? Sa sœur, Ningkum Pari Majan, mère du fil, trouva la solution. Elle se mit à filer : le toit était à moitié fait. Unti Majan, mère de l’herbe à paillote, vint à son aide. En un rien de temps, la maison fut couverte. Un vrai palais ! Ningkong tout content tua un buffle pour ses hommes, sacrifia une volaille et un cochon aux esprits de la pluie Marang nat.

3. Le déluge

Ningkong envisagea de lancer des ponts sur les voies d’eau. Il commença par l’Irrawady. Les neuf frères, fils de Layau Kanzaw, roturier fort jaloux de sa gloire, firent tout ce qu’ils pouvaient pour l’en empêcher. Ils rusèrent et mentirent. Ils firent dire à Ningkong que son frère était mort, espérant que cette nouvelle le ferait interrompre son entreprise. Mais Ningkong dit :

– S’il est mort, rien à faire ! On lui trouvera un remplaçant.

Et il se remit à l’ouvrage. Les neuf frères revinrent à la charge, lui annonçant la mort de sa mère et de sa sœur. Même réponse. Ils revinrent lui annoncer la mort de son père. Ningkong répondit :

– Un père ne peut être remplacé.

Et il fondit en larmes. Dans son chagrin, il détruisit le pont qu’il avait commencé. Il jeta ses outils à l’eau. Son marteau devint une île. Son soufflet et son enclume donnèrent naissance à deux cascades. Ningkong décida de rentrer à la maison. Il grimpa sur un éléphant, mais le sentier était trop étroit. Il prit un cheval, qui, très vite, succomba sous le poids. Il continua à pied. On peut voir encore ses empreintes.

Une fois qu’il eût regagné son palais au milieu de la terre, il fut bien surpris de trouver toute sa famille saine et sauve, bien vivante. Il dit aux neuf frères :

– Vous m’avez menti ! Je ferai pleuvoir sur vous neuf jours.

– Fais pleuvoir tout ce que tu veux ! Nous ne craignons rien.

– Je ferai surgir neuf soleils !

– Nous n’avons pas peur !

– J’enverrai un déluge !

– Pas peur !

– Soit ! que le déluge se déchaîne ! que l’humanité périsse ! Ils auront de l’eau jusqu’aux chevilles ! Et les femmes jusqu’aux genoux !

Néanmoins, Ningkong avait avec lui deux orphelins, un frère et une sœur, qu’il aimait beaucoup. Il les plaça dans un tambour avec neuf coqs, neuf aiguilles, neuf boules de cire, neuf gâteaux de riz. Il déchaîna alors le déluge, qui tua tout le monde, sauf ces deux-là, qui flottèrent sur l’eau. Le premier jour, ils mangèrent un gâteau. À travers un trou du tambour, ils jetèrent dehors un coq, une aiguille et une boulette de cire. Ils entendirent seulement le plouf que firent dans l’eau ces objets. Ils firent de même les jours suivants. Toujours le même plouf ! Désespérant ! Arriva le neuvième jour. Ils mangèrent le neuvième gâteau, jetèrent pardessus bord le neuvième coq, la neuvième aiguille et la neuvième boulette. Celle-ci dit paf, l’aiguille dit : pif et le coq cria : kiri kiki. Le déluge était fini.

Les deux enfants, tout gais, sortirent du tambour. Tout tristes, néanmoins, car ils se trouvaient seuls, sans compagnons. Le cœur bien maussade, ils erraient. Pendant ce temps-là, les nat, oiseaux et rois n’étaient pas inquiétés par le déluge.

4. La terre se repeuple

Les deux orphelins arrivèrent bientôt à la résidence d’un nat, nommé Tungra Shung Makam. Ils lui dirent :

– Eh, grand-père, nous sommes des orphelins sans compagnons, pourrions-nous rester avec toi ?

– Bien sûr, mes mignons ! Je vous nourrirai, si vous faites bien votre travail. Allez chercher de l’eau !

Il leur donne une cruche fendillée. Les enfants partent et tentent en vain de remplir la cruche. Le vieux nat leur crie qu’il va les dévorer le soir même. Horrifiés, ils s’enfuient. Après une longue marche, ils parvinrent chez un autre esprit, nommé Waun Kut Krun, et lui dirent :

– Eh, grand-père, nous sommes seuls et orphelins. Pouvez-vous nous abriter ?

– Oui, mes mignons ! Allez me chercher de l’eau !

Et il leur donne une cruche fendillée.

– Mais, grand-père, nous ne pourrons jamais rapporter de l’eau avec une cruche de cet acabit ! Donne-nous-en une autre !

Le nat leur octroya une bonne cruche. Comme ils allaient à la source, ils entendirent le nat qui parlait de leur donner une bonne éducation. Voilà qui leur plut beaucoup. Ils travaillèrent de bon cœur pour leur protecteur.

Mais hélas ! le premier nat les retrouva et alla les chercher chez Waun Kut Krun. Il lui dit :

– Eh ! frangin ! n’as-tu pas vu deux enfants ?

– Non, frangin, dit l’autre, qui les cacha dans la cheminée. Et il ajouta :

– Entre donc ! Viens te chauffer !

Les deux nat bavardaient près du feu. Les deux enfants, horrifiés, gênés par la fumée, pissèrent de peur. L’urine coula sur le front de Tungra Shung Makam, qui dit :

– Eh, frère, on dirait qu’il pleut !

– Non, frangin ! c’est un pot de bière de riz qui fuit !

– Eh bien, buvons-en un coup !

– Non ! Il n’a pas encore assez fermenté !

– Si, maintenant, trinquons !

– Je te dis qu’elle n’est pas bonne ! Reviens dans quatre jours, et nous la boirons !

– D’accord ! On se revoit dans quatre jours.

Et il s’en va. Alors, Waun Kut Krun extrayait les deux orphelins de la cheminée. Ils mirent à rougir un grand tisonnier de fer.

Quatre jours plus tard, Tungra Shung Makam rappliqua. Juste au moment où il ouvrait la porte, ils lui plongèrent dans la gorge le tisonnier brûlant. Le pauvre nat, pour se rafraîchir la gorge, courut vite se plonger dans la rivière, sous la cascade. Il grognait et écumait. (Il n’avait plus envie de bière. C’est pourquoi, de nos jours, quand les Kachin l’invoquent, ils ne lui offrent que de l’eau.)

Entre-temps, les deux orphelins vécurent chez Waun Kut Krun, qui les traitait comme ses enfants. Un jour qu’ils mettaient le bois au feu, ils brûlèrent leurs habits accidentellement. Le nat leur en fabriqua de nouveaux avec des feuilles de bananier sauvage. Un autre jour, ils allèrent à la pêche, s’égratignèrent contre les racines et les ronces poussant sur la rive. La démangeaison les fit se rouler l’une contre l’autre.

Quelque temps après, un enfant leur naquit. Le nat surveillait le bébé quand les orphelins allaient travailler aux champs. Le bébé ne cessait de hurler et pleurer. Le nat le menaça de mort s’il ne s’arrêtait pas. Le bébé hurla et pleura de plus belle. Enragé, Waun Kut Krun étouffa le bébé. Avec son cœur et ses poumons comme assaisonnement, il prépara une assiettée de riz. Il coupa le corps en très petits morceaux, qu’il éparpilla là où le sentier se sépare en neuf branches. Le soir tomba.

Les orphelins parents du bébé rentrèrent et s’informèrent du bébé. Le nat répondit :

– D’abord, mangez donc de ce plat ! Ensuite, je vous dirai où se trouve le bébé.

Les orphelins calmèrent leur faim, et s’enquirent derechef du bébé. Le nat répondit :

– Vous avez déjà mangé son cœur. Si vous voulez voir son corps, allez aux neuf chemins.

Les parents, tout en se lamentant, coururent à l’endroit indiqué. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent des hommes de toute espèce : Chinois, Shan, Kachin, Birmans, Kala (Indiens et autres étrangers), fabriqués avec les morceaux de leur bébé :

– Mes enfants ! mes enfants ! crièrent les orphelins.

– Nous ne sommes pas vos enfants ! vous avez dévoré le cœur de votre fils.

– Mais si, mais si ! vous êtes nos enfants !

– Nenni ! Bon, si vous blanchissez ce charbon, nous voulons bien être vos enfants !

Le frère et la sœur frottèrent et frottèrent le bout de charbon sans réussir à le faire devenir blanc. Ils s’en allèrent tout tristes.

Bientôt, ils eurent un autre enfant, Shwi Shingtai, qui devint une sorcière (phyi) et la mère de tous les sorciers. Ils moururent peu après. Leur ombre se transforma en nat appelés Kaban Phraw Lung et Kasen Phynien. Depuis lors, ils gardent les mines de fer en Chine.

On voit bien que les nat, seigneurs et rois, n’eurent pas à subir de dommage du déluge. Les plantes gardèrent leurs racines, et regermèrent peu à peu. Quant aux animaux qui périrent lors du déluge, Ningkong dut les refabriquer.

5. Origine du soleil et des astres

Soleil et lune étaient des enfants de Krung Krong et Ynong. Ils grandirent et fondèrent une famille. Le soleil avait neuf petits soleils. La lune avait un certain nombre de satellites. Quand les hommes se mirent à voler le riz, le père soleil, pour les punir, fit se lever ensemble ses neuf fils soleils, donna aux chiens neuf queues, et aux campagnols neuf chiens terriers. Aussitôt, sur terre, le riz et les enfants grillèrent. Les chiens n’eurent plus la force de remuer leurs queues ni les hommes de travailler. Ils ne trouvèrent plus moyen d’attraper les campagnols.

Les êtres vivants s’unirent. Ils préparèrent un grand arc avec des serpents vivants, afin de livrer bataille à la famille du soleil. Voyant cela, cette famille se retira, entraînant avec elle celle de la lune. Les ténèbres couvrirent la terre, la rendant inhabitable comme avant. Les vivants tinrent conseil, et décidèrent d’envoyer quelqu’un ramener la lumière. Ils envoyèrent d’abord le tatou. Celui-ci parvint à la cachette des soleils. Hélas ! quand il se présenta, Madame Soleil, qui s’activait à décortiquer le riz sous le portique, lui donna, avec son pilon, un coup si horrible qu’il eut les dents brisées, et tomba raide mort. Elle jeta le cadavre au loin, et n’osa parler à personne de l’aventure.

Au bout de quatre jours, les hommes, voyant que le tatou ne revenait pas, envoyèrent un nouvel ambassadeur en la personne du coq. Ce dernier, avant d’atteindre la résidence des soleils, aperçut le cadavre du premier ambassadeur (le tatou). Craignant de subir le même sort, il n’alla pas à la maison, mais s’arrêta au milieu de la cour et cria : kiri kiki kiri kiki. Puis il se cacha la tête sous ses ailes et attendit.

Les petits soleils se précipitèrent dehors pour voir ce qui se passait. Aussitôt, ils dirent à leur père qu’un étranger était debout dans la cour, sans cou ni tête. Le père sortit et dit :

– Eh toi, l’étranger sans cou ni tête, qui es-tu ?

– Moi, moi, je suis le cocoq, répondit bégayant l’étranger.

– D’où sors-tu ?

– D’un pays au milieu de la terre.

– Que veux-tu ?

– L’autre jour, nous t’envoyâmes le tatou. Ne l’as-tu pas vu ?

– Nenni !

Alors, Mademoiselle Soleil prit la parole :

– Papa ! voici quatre jours vint un étranger qui m’effraya. Je le tuai. Je le jetai dehors. C’est peut-être lui.

– Va me chercher le cadavre, nous verrons bien !

Et en effet, ils reconnurent l’infortuné tatou. Le Père Soleil le ressuscita, puis, se tournant vers le coq :

– Dis-nous ce que tu désires.

– Seigneur, grand-père, sur terre, ce n’est plus une vie ! Jadis, il y avait trop de lumière. Maintenant ce ne sont plus que ténèbres. Aie pitié de nous !

– Sur terre, là-bas, chanteras-tu nos louanges ?

– Pour sûr, kiri kiki kiri kiki.

– Promets-tu pour les autres aussi ?

– Sûr, kiri kiki kiri kiki.

La pitié gagna le cœur du Père Soleil. Il balança dans l’espace ses neuf fils, qui se désintégrèrent et s’éparpillèrent sous forme d’étoiles. Puis il conclut un accord avec sa sœur Lune : il brillerait dorénavant le jour, et elle la nuit. Puis le Soleil donna aux skikhi (des sortes de légumes) les queues des chiens. Il distribua les chiens terriers de campagnols aux rats, taupes, belettes. Il prit le tatou en pitié, lui donna une cuirasse d’écailles, des griffes, une longue langue. À Monsieur le Coq il donna un bec, un casque, des boucles d’oreilles, des éperons et des griffes. Avant de se séparer, le coq, le Soleil, la Lune conclurent la paix, et firent jurer au coq ce serment :

– Si au soleil levant je ne chante pas ses louanges, puissé-je être dévoré par le chat sauvage !

Le Soleil jura à son tour ceci :

– Que le crapaud me dévore si au chant du coq, je ne me lève pas !

La Lune proféra cet horrible serment :

– Si je n’éclaire pas la nuit, que le chien me bouffe !

Alors, le coq revint à ses occupations et annonça à tous le traité de paix. Tout le monde se réjouit et chanta les louanges du soleil. Seule, la chauve-souris refusa. Elle est dorénavant condamnée à se cacher durant la journée et à voltiger la nuit.

Depuis lors, c’est le coq qui est le plus fidèle au serment. Plusieurs fois dans la journée, il chante pour le soleil. Si à l’aurore, il oublie, c’est qu’il a dû payer durant la nuit son tribut au chat sauvage ou au renard.

Le soleil et la lune, pour leurs petits parjures, lors des éclipses, sont sur le point de se faire dévorer par le crapaud ou le chien. Heureusement, les Kachin viennent à leur secours. Aussitôt qu’ils voient soleil ou lune attaqués, ils poussent des cris, tirent des coups de fusil en l’air. Ils ne cessent leurs hurlements que lorsque le chien ou le crapaud relâchent leur morsure.

Tous les Kachin honorent soleil et lune. Mais leurs chefs seuls sont autorisés à leur offrir des sacrifices, et à garder leur effigie suspendue devant leur maison.

Il existe une autre légende concernant les éclipses. Jadis un orphelin était détesté par sa marâtre. Il partit en forêt, ne vivant plus que de fruits sauvages. Karai Kasang eut pitié de lui et lui donna des remèdes. L’enfant se mit à soigner hommes et bêtes. Les cachets et honoraires qu’il gagna l’enrichirent. Un jour, soleil et lune, jaloux de sa gloire, volèrent toutes ses drogues. Alors, un crapaud et un chien qu’il avait soignés précédemment se précipitèrent. Le crapaud sur le soleil, le chien sur la lune. Ils leur courent encore après pour les attaquer : d’où les éclipses. Les Kachin font du vacarme pour les forcer à lâcher prise.

6. Origine du tonnerre et des éclairs

Jadis, le léopard vivait au ciel, et le tonnerre Lan Tu Mushen Makam Wa Ningsang vivait sur terre. Ici-bas, personne ne sarclait. Là-haut, personne ne battait tambour. Tonnerre dit au léopard :

– Échangeons nos places !

Alors, le léopard descendit sur terre. Avec ses griffes, il sarcla. Les plantes utiles poussèrent mieux. Tonnerre grimpa au ciel. Son travail fut de le faire bruire.

Hélas ! sur terre, neuf frères, fils de Laya Lawa et de Nangting Majan, fabriquèrent un violon kachin et se mirent à en jouer. Tonnerre l’entendit et dit :

– Voilà un son entièrement nouveau, inouï pour moi ! Allons voir ce que c’est !

Il arriva auprès des neuf frères, bavarda avec eux. Afin de ne plus avoir de rival, il brisa les cordes de leur instrument. Les fils de Laya piquèrent une rage et déclarèrent la guerre au Tonnerre. Ils lui donnèrent rendez-vous dans quatre jours.

Le premier combat eut lieu avec une barre. Tonnerre en saisit un bout, les neuf frères l’autre bout. Tonnerre poussa, les neuf frères furent bientôt sur le cul. Pourtant, ils ne reconnurent pas leur défaite, fixèrent un nouveau rendez-vous quatre jours plus tard. Ils devaient se montrer leur force respective en soulevant un énorme rocher, Lunli Lung, que surveillait une bonne femme.

Cette fois, ils usèrent de ruse. Le quatrième jour, très tôt, ils couvrirent leurs mains de boue, en enduisirent le rocher afin de le rendre glissant. Ils laissèrent dessus des marques de leurs mains, afin de montrer à tous qu’ils l’avaient réellement soulevé. Ils demandèrent à la bonne femme de promettre de dire qu’elle les avait vraiment vus soulever le rocher. Ils revinrent vite trouver le tonnerre. Celui-ci arriva bientôt et demanda à la vieille :

– Mère, avez-vous vu neuf hommes ?

– Oui ! ils sont venus ce matin. Ils ont soulevé le rocher et sont repartis.

Alors, Tonnerre prit le rocher, le hissa aisément sur son épaule gauche. Mais comme il voulait le reposer par terre, le rocher glissant lui échappa des mains et écrasa son pied gauche.

Il le souleva derechef et le hissa sur son épaule droite. De nouveau, le rocher lui échappa des mains, lui brisa l’autre pied.

Il saisit encore une fois le rocher, et, de rage, le lança au loin. Le roc traversa les murs de quatre maisons et blessa un rat. Le petit animal, furieux, grimpa au sommet d’un arbre, et voyant Tonnerre, lui cria :

– Eh ! vieux con, ne pourrais-tu pas laisser les gens tranquilles ? Ah ! mais oh ! voyez ses pieds ! Il boite ! Pas d’erreur. Cours te cacher !

Tonnerre ne put tolérer d’être molesté ainsi. Il appela ses amis à la rescousse : nuages, pluie, vent. Lan Tru Mashan (l’esprit du tonnerre) battit du tambour furieusement, dégaina son épée, jetant des éclairs de toutes parts. Il voulut foudroyer le pauvre rat. Mais dans le creux de l’arbre où le rat avait trouvé refuge, une chatte sauvage avait installé ses chatons. Les petits malheureux se rétrécirent de peur. La mère envoya l’ours demander au Tonnerre une compensation.

L’ours obtint satisfaction. La famille du chat sauvage reçut un couteau, un collier, une calebasse et des médicaments. Frère ours se tailla avec le couteau une belle mâchoire, enfila le collier. Il donna au chat sauvage seulement la calebasse et les médicaments.

Cela n’empêcha pas les frères de provoquer encore une fois Tonnerre au combat. Ils louèrent une armée de serpents mercenaires. Tonnerre se contenta d’une escadrille de frelons. Ceux-ci se ruèrent sur les serpents, les piquèrent et les mirent en déroute.

Les neuf frères ne voulaient pas abandonner la partie. Ils exigèrent de continuer le combat. En rage, Tonnerre fit surgir neuf soleils. Ses ennemis ne purent supporter la chaleur, plongèrent dans un marais pour y trouver de la fraîcheur. Et là, le puissant esprit du ciel vint les prendre et les faire prisonniers.

C’est depuis ce temps-là que les Kachin ont très peur du tonnerre et de ses amis, le nuage, la pluie, le vent et les éclairs. Ils leur offrent souvent en sacrifice des volailles et des cochons.

7. Le soleil, la lune et l’étoile du soir

Une vieille veuve dit à ses trois filles :

– Fifilles, je dois aller assister à un sacrifice et une fête au village où vit notre chef. Je serai absente pour deux ou trois jours. Durant mon absence, gardez bien portes et fenêtres fermées. Il y a un vieux tigre dans le voisinage, qui a envie de vous croquer depuis que vous étiez des bébés.

La mère partie, les filles se mirent d’accord pour monter la garde de nuit chacune son tour. L’aînée devait prendre le premier tour de garde, et ainsi de suite.

Deux ou trois jours avaient passé. La mère n’était pas revenue. Le tigre vint frapper à la porte, criant :

– Mes filles, ouvrez la porte ! Je suis lasse du voyage, et je veux me coucher.