Robinson Crusoé - Tome II - Daniel Defoe - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1836

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Daniel Defoe

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Opis ebooka Robinson Crusoé - Tome II - Daniel Defoe

Robinson quitte l'Angleterre en 1652 pour naviguer, contre la volonté de ses parents. Le navire est arraisonné par des pirates et Crusoé devient l'esclave d'un Maure. Il parvient a s'échapper sur un bateau et ne doit son salut qu'a un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique. Arrivé au Brésil, Crusoé devient le propriétaire d'une plantation. Il se joint a une expédition partie a la recherche d'esclaves africains, mais il est naufragé sur une île. Tous ses compagnons étant morts, il parvient a récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse et cultive le blé. Il apprend a fabriquer de la poterie et éleve des chevres. Il lit la Bible et rien ne lui manque, si ce n'est la compagnie des hommes...

Opinie o ebooku Robinson Crusoé - Tome II - Daniel Defoe

Fragment ebooka Robinson Crusoé - Tome II - Daniel Defoe

A Propos
LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS
DÉFAILLANCE
LE GUIDE ATTAQUÉ PAR DES LOUPS
VENDREDI MONTRE A DANSER A L’OURS
COMBAT AVEC LES LOUPS
LES DEUX NEVEUX

A Propos Defoe:

Daniel Defoe was an English writer, journalist and spy, who gained enduring fame for his novel Robinson Crusoe. Defoe is notable for being one of the earliest practitioners of the novel and helped popularize the genre in Britain. In some texts he is even referred to as one of the founders, if not the founder, of the English novel. A prolific and versatile writer, he wrote over five hundred books, pamphlets, and journals on various topics (including politics, crime, religion, marriage, psychology and the supernatural). He was also a pioneer of economic journalism. Source: Wikipedia

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LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS

Quand j’arrivai en Angleterre, j’étais parfaitement étranger a tout le monde, comme si je n’y eusse jamais été connu. Ma bienfaitrice, ma fidele intendante a qui j’avais laissé en dépôt mon argent, vivait encore, mais elle avait essuyé de grandes infortunes dans le monde ; et, devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chétivement. Je la mis a l’aise quant a ce qu’elle me devait, en lui donnant l’assurance que je ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance de ses premiers soins et de sa fidélité envers moi, je l’assistai autant que le comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai, ne me permit pas de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que je garderais toujours souvenance de son ancienne amitié pour moi. Et vraiment je ne l’oubliai pas lorsque je fus en position de la secourir, comme on pourra le voir en son lieu.

Je m’en allai ensuite dans le Yorkshire. Mon pere et ma mere étaient morts et toute ma famille éteinte, hormis deux sours et deux enfants de l’un de mes freres. Comme depuis long-temps je passais pour mort, on ne m’avait rien réservé dans le partage. Bref je ne trouvai ni appui ni secours, et le petit capital que j’avais n’était pas suffisant pour fonder mon établissement dans le monde.

A la vérité je reçus une marque de gratitude a laquelle je ne m’attendais pas : le capitaine que j’avais si heureusement délivré avec son navire et sa cargaison, ayant fait a ses armateurs un beau récit de la maniere dont j’avais sauvé le bâtiment et l’équipage, ils m’inviterent avec quelques autres marchands intéressés a les venir voir, et touts ensemble ils m’honorerent d’un fort gracieux compliment a ce sujet et d’un présent d’environ deux cents livres sterling.

Apres beaucoup de réflexions, sur ma position, et sur le peu de moyens que j’avais de m’établir dans le monde, je résolus de m’en aller a Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques informations sur l’état de ma plantation au Brésil, et sur ce qu’était devenu mon partner, qui, j’avais tout lieu de le supposer, avait du depuis bien des années me mettre au rang des morts.

Dans cette vue, je m’embarquai pour Lisbonne, ou j’arrivai au mois d’avril suivant. Mon serviteur Vendredi m’accompagna avec beaucoup de dévouement dans toutes ces courses, et se montra le garçon le plus fidele en toute occasion.

Quand j’eus mis pied a terre a Lisbonne je trouvai apres quelques recherches, et a ma toute particuliere satisfaction, mon ancien ami le capitaine qui jadis m’avait accueilli en mer a la côte d’Afrique. Vieux alors, il avait abandonné la mer, apres avoir laissé son navire a son fils, qui n’était plus un jeune homme, et qui continuait de commercer avec le Brésil. Le vieillard ne me reconnut pas, et au fait je le reconnaissais a peine ; mais je me rétablis dans son souvenir aussitôt que je lui eus dit qui j’étais.

Apres avoir échangé quelques expressions affectueuses de notre ancienne connaissance, je m’informai, comme on peut le croire, de ma plantation et de mon partner. Le vieillard me dit : « – Je ne suis pas allé au Brésil depuis environ neuf ans ; je puis néanmoins vous assurer que lors de mon dernier voyage votre partner vivait encore, mais les curateurs que vous lui aviez adjoints pour avoir l’oil sur votre portion étaient morts touts les deux. Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte tres-exact du rapport de votre plantation ; parce que, sur la croyance générale qu’ayant fait naufrage vous aviez été noyé, vos curateurs ont versé le produit de votre part de la plantation dans les mains du Procureur-Fiscal, qui en a assigné, – en cas que vous ne revinssiez jamais le réclamer, – un tiers au Roi et deux tiers au monastere de Saint-Augustin, pour etre employés au soulagement des pauvres, et a la conversion des Indiens a la foi catholique. – Nonobstant, si vous vous présentiez, ou quelqu’un fondé de pouvoir, pour réclamer cet héritage, il serait restitué, excepté le revenu ou produit annuel, qui, ayant été affecté a des ouvres charitables, ne peut etre reversible. Je vous assure que l’Intendant du Roi et le Proveedor, ou majordome du monastere, ont toujours eu grand soin que le bénéficier, c’est-a-dire votre partner, leur rendît chaque année un compte fidele du revenu total, dont ils ont dument perçu votre moitié. »

Je lui demandai s’il savait quel accroissement avait pris ma plantation ; s’il pensait qu’elle valut la peine de s’en occuper, ou si, allant sur les lieux, je ne rencontrerais pas d’obstacle pour rentrer dans mes droits a la moitié.

Il me répondit : – « Je ne puis vous dire exactement a quel point votre plantation s’est améliorée, mais je sais que votre partner est devenu excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont j’ai meilleure souvenance, c’est d’avoir oui dire que le tiers de votre portion, dévolu au Roi, et qui, ce me semble, a été octroyé a quelque monastere ou maison religieuse, montait a plus 200 moidores par an. Quant a etre rétabli en paisible possession de votre bien, cela ne fait pas de doute, votre partner vivant encore pour témoigner de vos droits, et votre nom étant enregistré sur le cadastre du pays. » – Il me dit aussi : – « Les survivants de vos deux curateurs sont de tres-probes et de tres-honnetes gens, fort riches, et je pense que non-seulement vous aurez leur assistance pour rentrer en possession, mais que vous trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme tres-considérable. C’est le produit de la plantation pendant que leurs peres en avaient la curatele, et avant qu’ils s’en fussent dessaisis comme je vous le disais tout-a-l’heure, ce qui eut lieu, autant que je me le rappelle, il y a environ douze ans. »

A ce récit je montrai un peu de tristesse et d’inquiétude, et je demandai au vieux capitaine comment il était advenu que mes curateurs eussent ainsi disposé de mes biens, quand il n’ignorait pas que j’avais fait mon testament, et que je l’avais institué, lui, le capitaine portugais mon légataire universel.

– « Cela est vrai, me répondit-il ; mais, comme il n’y avait point de preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme exécuteur testamentaire jusqu’a ce que j’en eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me sentais pas porté a m’entremettre dans une affaire si lointaine. Toutefois j’ai fait enregistrer votre testament, et je l’ai revendiqué ; et, si j’eusse pu constater que vous étiez mort ou vivant, j’aurais agi par procuration, et pris possession de l’engenho, – c’est ainsi que les Portugais nomment une sucrerie – et j’aurais donné ordre de le faire a mon fils, qui était alors au Brésil.

– » Mais, poursuivit le vieillard, j’ai une autre nouvelle a vous donner, qui peut-etre ne vous sera pas si agréable que les autres : c’est que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi, votre partner et vos curateurs m’ont offert de s’accommoder avec moi, en votre nom, pour le revenu des six ou huit premieres années, lequel j’ai reçu. Cependant de grandes dépenses ayant été faites alors pour augmenter la plantation, pour bâtir un engenho et acheter des esclaves, ce produit ne s’est pas élevé a beaucoup pres aussi haut que par la suite. Néanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que j’ai reçu et de la maniere dont j’en ai disposé. »

Apres quelques jours de nouvelles conférences avec ce vieil ami, il me remit un compte du revenu des six premieres années de ma plantation, signé par mon partner et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours été livré en marchandises : telles que du tabac en rouleau, et du sucre en caisse, sans parler du rum, de la mélaspharule, produit obligé d’une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s’accroissait considérablement chaque année : mais, comme il a été dit précédemment, les dépenses ayant été grandes, le boni fut petit d’abord. Cependant, le vieillard me fit voir qu’il était mon débiteur pour 470 moidores ; outre, 60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui s’étaient perdus dans son navire, ayant fait naufrage en revenant a Lisbonne, environ onze ans apres mon départ du Brésil.

Cet homme de bien se prit alors a se plaindre de ses malheurs, qui l’avaient contraint a faire usage de mon argent pour recouvrer ses pertes et acheter une part dans un autre navire. – « Quoi qu’il en soit, mon vieil ami, ajouta-t-il, vous ne manquerez pas de secours dans votre nécessité, et aussitôt que mon fils sera de retour, vous serez pleinement satisfait. »

La-dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 moidores portugais en or. Ensuite, me présentant les actes de ses droits sur le bâtiment avec lequel son fils était allé au Brésil, et dans lequel il était intéressé pour un quart et son fils pour un autre, il me les remit touts entre les mains en nantissement du reste.

J’étais beaucoup trop touché de la probité et de la candeur de ce pauvre homme pour accepter cela ; et, me remémorant tout ce qu’il avait fait pour moi, comment il m’avait accueilli en mer, combien il en avait usé généreusement a mon égard en toute occasion, et combien surtout il se montrait en ce moment ami sincere, je fus sur le point de pleurer quand il m’adressait ces paroles. Aussi lui demandai-je d’abord si sa situation lui permettait de se dépouiller de tant d’argent a la fois, et si cela ne le generait point. Il me répondit qu’a la vérité cela pourrait le gener un peu, mais que ce n’en était pas moins mon argent, et que j’en avais peut-etre plus besoin que lui.

Tout ce que me disait ce galant homme était si affectueux que je pouvais a peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de moidores, et lui demandai une plume et de l’encre pour lui en faire un reçu ; puis je lui rendis le reste, et lui dis : « – Si jamais je rentre en possession de ma plantation, je vous remettrai toute la somme, – comme effectivement je fis plus tard ; – et quant au titre de propriété de votre part sur le navire de votre fils, je ne veux en aucune façon l’accepter ; si je venais a avoir besoin d’argent, je vous tiens assez honnete pour me payer ; si au contraire je viens a palper celui que vous me faites espérer, je ne recevrai plus jamais un penny de vous. »

Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s’il ne pourrait pas me servir en quelque chose dans la réclamation de ma plantation. Je lui dis que je pensais aller moi-meme sur les lieux. – « Vous pouvez faire ainsi, reprit-il, si cela vous plaît ; mais, dans le cas contraire, il y a bien des moyens d’assurer vos droits et de recouvrer immédiatement la jouissance de vos revenus. » – Et, comme il se trouvait dans la riviere de Lisbonne des vaisseaux prets a partir pour le Brésil, il me fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part, affirmant, sous serment, que j’étais en vie, et que j’étais bien la meme personne qui avait entrepris autrefois le défrichement et la culture de ladite plantation.

A cette déposition régulierement légalisée par un notaire, il me conseilla d’annexer une procuration, et de l’envoyer avec une lettre de sa main a un marchand de sa connaissance qui était sur les lieux. Puis il me proposa de demeurer avec lui jusqu’a ce que j’eusse reçu réponse.


DÉFAILLANCE

Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procédés dont ma procuration fut suivie : car en moins de sept mois il m’arriva de la part des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte desquels je m’étais embarqué, un gros paquet contenant les lettres et papiers suivants :

1°. Il y avait un compte courant du produit de ma ferme en plantation durant dix années, depuis que leurs peres avaient réglé avec mon vieux capitaine du Portugal ; la balance semblait etre en ma faveur de 1174 moidores.

2°. Il y avait un compte de quatre années en sus, ou les immeubles étaient restés entre leurs mains avant que le gouvernement en eut réclamé l’administration comme étant les biens d’une personne ne se retrouvant point, ce qui constitue Mort Civile. La balance de celui-ci, vu l’accroissement de la plantation, montait en cascade a la valeur de 3241 moidores.

3° Il y avait le compte du Prieur des Augustins, qui, ayant perçu mes revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me rembourser ce dont il avait disposé en faveur de l’hôpital, déclarait tres-honnetement qu’il avait encore entre les mains 873 moidores et reconnaissait me les devoir. – Quant a la part du Roi, je n’en tirai rien.

Il y avait aussi une lettre de mon partner me félicitant tres-affectueusement de ce que j’étais encore de ce monde, et me donnant des détails sur l’amélioration de ma plantation, sur ce qu’elle produisait par an, sur la quantité d’acres qu’elle contenait, sur sa culture et sur le nombre d’esclaves qui l’exploitaient. Puis, faisant vingt-deux Croix en signe de bénédiction, il m’assurait qu’il avait dit autant d’AVE MARIA pour remercier la tres-SAINTE-VIERGE de ce que je jouissais encore de la vie ; et m’engageait fortement a venir moi-meme prendre possession de ma propriété, ou a lui faire savoir en quelles mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas moi-meme. Il finissait par de tendres et cordiales protestations de son amitié et de celle de sa famille, et m’adressait en présent sept belles peaux de léopards, qu’il avait sans doute reçues d’Afrique par quelque autre navire qu’il y avait envoyé, et qui apparemment avaient fait un plus heureux voyage que moi. Il m’adressait aussi cinq caisses d’excellentes confitures, et une centaine de pieces d’or non monnayées, pas tout-a-fait si grandes que des moidores.

Par la meme flotte mes curateurs m’expédierent 1200 caisses de sucre, 800 rouleaux du tabac, et le solde de leur compte en or.

Je pouvais bien dire alors avec vérité que la fin de Job était meilleure que le commencement. Il serait impossible d’exprimer les agitations de mon cour a la lecture de ces lettres, et surtout quand je me vis entouré de touts mes biens ; car les navires du Brésil venant toujours en flotte, les memes vaisseaux qui avaient apporté mes lettres avaient aussi apporté mes richesses, et mes marchandises étaient en sureté dans le Tage avant que j’eusse la missive entre les mains. Bref, je devins pâle ; le cour me tourna, et si le bon vieillard n’était accouru et ne m’avait apporté un cordial, je crois que ma joie soudaine aurait excédé ma nature, et que je serais mort sur la place.

Malgré cela, je continuai a aller fort mal pendant quelques heures, jusqu’a ce qu’on eut appelé un médecin, qui, apprenant la cause réelle de mon indisposition, ordonna de me faire saigner, apres quoi je me sentis mieux et je me remis. Mais je crois véritablement que, si je n’avais été soulagé par l’air que de cette maniere on donna pour ainsi dire a mes esprits, j’aurais succombé.

J’étais alors tout d’un coup maître de plus de 50,000 livres sterling en especes, et au Brésil d’un domaine, je peux bien l’appeler ainsi, d’environ mille livres sterling de revenu annuel, et aussi sur que peut l’etre une propriété en Angleterre. En un mot, j’étais dans une situation que je pouvais a peine concevoir, et je ne savais quelles dispositions prendre pour en jouir.

Avant toutes choses, ce que je fis, ce fut de récompenser mon premier bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout d’abord avait eu pour moi de la charité dans ma détresse, de la bonté au commencement de notre liaison et de la probité sur la fin. Je lui montrai ce qu’on m’envoyait, et lui dis qu’apres la Providence céleste, qui dispose de toutes choses, c’était a lui que j’en étais redevable, et qu’il me restait a le récompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui rendis donc premierement les 100 moidores que j’avais reçus de lui ; puis j’envoyai chercher un tabellion et je le priai de dresser en bonne et due forme une quittance générale ou décharge des 470 moidores qu’il avait reconnu me devoir. Ensuite je lui demandai de me rédiger une procuration, l’investissant receveur des revenus annuels de ma plantation, et prescrivant a mon partner de compter avec lui, et de lui faire en mon nom ses remises par les flottes ordinaires. Une clause finale lui assurait un don annuel de 100 moidores sa vie durant, et a son fils, apres sa mort, une rente viagere de 50 moidores. C’est ainsi que je m’acquittai envers mon bon vieillard.

Je me pris alors a considérer de quel côté je gouvernerais ma course, et ce que je ferais du domaine que la Providence avait ainsi replacé entre mes mains. En vérité j’avais plus de soucis en tete que je n’en avais eus pendant ma vie silencieuse dans l’île, ou je n’avais besoin que de ce que j’avais, ou je n’avais que ce dont j’avais besoin ; tandis qu’a cette heure j’étais sous le poids d’un grand fardeau que je ne savais comment mettre a couvert. Je n’avais plus de caverne pour y cacher mon trésor, ni de lieu ou il put loger sans serrure et sans clef, et se ternir et se moisir avant que personne mît la main dessus. Bien au contraire, je ne savais ou l’héberger, ni a qui le confier. Mon vieux patron, le capitaine, était, il est vrai, un homme integre : ce fut lui mon seul refuge.

Secondement, mon intéret semblait m’appeler au Brésil ; mais je ne pouvais songer a y aller avant d’avoir arrangé mes affaires, et laissé derriere moi ma fortune en mains sures. Je pensai d’abord a ma vieille amie la veuve, que je savais honnete et ne pouvoir qu’etre loyale envers moi ; mais alors elle était âgée, pauvre, et, selon toute apparence, peut-etre endettée. Bref, je n’avais ainsi d’autre parti a prendre que de m’en retourner en Angleterre et d’emporter mes richesses avec moi.

Quelques mois pourtant s’écoulerent avant que je me déterminasse a cela ; et c’est pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitté envers mon vieux capitaine, mon premier bienfaiteur, je pensai aussi a ma pauvre veuve, dont le mari avait été mon plus ancien patron, et elle-meme, tant qu’elle l’avait pu, ma fidele intendante et ma directrice. Mon premier soin fut de charger un marchand de Lisbonne d’écrire a son correspondant a Londres, non pas seulement de lui payer un billet, mais d’aller la trouver et de lui remettre de ma part 100 livres sterling en especes, de jaser avec elle, de la consoler dans sa pauvreté, en lui donnant l’assurance que, si Dieu me pretait vie, elle aurait de nouveaux secours. En meme temps j’envoyai dans leur province 100 livres sterling a chacune de mes sours, qui, bien qu’elles ne fussent pas dans le besoin, ne se trouvaient pas dans de tres-heureuses circonstances, l’une étant veuve, et l’autre ayant un mari qui n’était pas aussi bon pour elle qu’il l’aurait du.

Mais parmi touts mes parents en connaissances, je ne pouvais faire choix de personne a qui j’osasse confier le gros de mon capital, afin que je pusse aller au Brésil et le laisser en sureté derriere moi. Cela me jeta dans une grande perplexité.

J’eus une fois l’envie d’aller au Brésil et de m’y établir, car j’étais pour ainsi dire naturalisé dans cette contrée ; mais il s’éveilla en mon esprit quelques petits scrupules religieux qui insensiblement me détacherent de ce dessein, dont il sera reparlé tout-a-l’heure. Toutefois ce n’était pas la dévotion qui pour lors me retenait ; comme je ne m’étais fait aucun scrupule de professer publiquement la religion du pays tout le temps que j’y avais séjourné, pourquoi ne l’eussé-je pas fait encore[1].

Non, comme je l’ai dit, ce n’était point la la principale cause qui s’opposât a mon départ pour le Brésil, c’était réellement parce que je ne savais a qui laisser mon avoir. Je me déterminai donc enfin a me rendre avec ma fortune en Angleterre, ou, si j’y parvenais, je me promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque parent qui ne serait point infidele envers moi. En conséquence je me préparai a partir pour l’Angleterre avec toutes mes richesses.

A dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie, – la flotte du Brésil étant sur le point de faire voile, – je résolus d’abord de répondre convenablement aux comptes justes et fideles que j’avais reçus. J’écrivis premierement au Prieur de Saint-Augustin une lettre de remerciement pour ses procédés sinceres, et je le priai de vouloir bien accepter les 872 moidores dont il n’avait point disposé ; d’en affecter 500 au monastere et 372 aux pauvres, comme bon lui semblerait. Enfin je me recommandai aux prieres du révérend Pere, et autres choses semblables.

J’écrivis ensuite une lettre d’action de grâces a mes deux curateurs, avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probité requérait. Quant a leur adresser un présent, ils étaient pour cela trop au-dessus de toutes nécessités.

Finalement j’écrivis a mon partner, pour le féliciter de son industrie dans l’amélioration de la plantation et de son intégrité dans l’accroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes instructions sur le gouvernement futur de ma part, conformément aux pouvoirs que j’avais laissés a mon vieux patron, a qui je le priai d’envoyer ce qui me reviendrait, jusqu’a ce qu’il eut plus particulierement de mes nouvelles ; l’assurant que mon intention était non-seulement d’aller le visiter, mais encore de m’établir au Brésil pour le reste de ma vie. A cela j’ajoutai pour sa femme et ses filles, – le fils du capitaine m’en avait parlé, – le fort galant cadeau de quelques soieries d’Italie, de deux pieces de drap fin anglais, le meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pieces de frise noire et de quelques dentelles de Flandres de grand prix.

Ayant ainsi mis ordre a mes affaires, vendu ma cargaison et converti tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut le choix de la route a prendre pour passer en Angleterre. J’étais assez accoutumé a la mer, et pourtant je me sentais alors une étrange aversion pour ce trajet ; et, quoique je n’en eusse pu donner la raison, cette répugnance s’accrut tellement, que je changeai d’avis, et fis rapporter mon bagage, embarqué pour le départ, non-seulement une fois, mais deux ou trois fois.

Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien etre une des raisons de ces appréhensions ; mais qu’en pareille circonstance nul homme ne méprise les fortes impulsions de ses pensées intimes. Deux des vaisseaux que j’avais choisis pour mon embarquement, j’entends plus particulierement choisis qu’aucun autre ; car dans l’un j’avais fait porter toutes mes valises, et quant a l’autre j’avais fait marché avec le capitaine ; deux de ces vaisseaux, dis-je, furent perdus : le premier fut pris par les Algériens, le second fit naufrage vers le Start, pres de Torbay, et, trois hommes exceptés, tout l’équipage se noya. Ainsi dans l’un ou l’autre de ces vaisseaux j’eusse trouvé le malheur. Et dans lequel le plus grand ? Il est difficile de le dire.


LE GUIDE ATTAQUÉ PAR DES LOUPS

Mon esprit étant ainsi harassé par ces perplexités, mon vieux pilote, a qui je ne celais rien, me pria instamment de ne point aller sur mer, mais de me rendre par terre jusqu’a La Corogne, de traverser le golfe de Biscaye pour atteindre La Rochelle, d’ou il était aisé de voyager surement par terre jusqu’a Paris, et de la de gagner Calais et Douvres, ou bien d’aller a Madrid et de traverser toute la France.

Bref, j’avais une telle appréhension de la mer, que, sauf de Calais a Douvres, je résolus de faire toute la route par terre ; comme je n’étais point pressé et que peu m’importait la dépense, c’était bien le plus agréable chemin. Pour qu’il le fut plus encore, mon vieux capitaine m’amena un Anglais, un gentleman, fils d’un négociant de Lisbonne, qui était désireux d’entreprendre ce voyage avec moi. Nous recueillîmes en outre deux marchands anglais et deux jeunes gentilshommes portugais : ces derniers n’allaient que jusqu’a Paris seulement. Nous étions en tout six maîtres et cinq serviteurs, les deux marchands et les deux Portugais se contentant d’un valet pour deux, afin de sauver la dépense. Quant a moi, pour le voyage je m’étais attaché un matelot anglais comme domestique, outre Vendredi, qui était trop étranger pour m’en tenir lieu durant la route.

Nous partîmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie étant toute bien montée et bien armée, nous formions une petite troupe dont on me fit l’honneur de me nommer capitaine, parce que j’étais le plus âgé, que j’avais deux serviteurs, et qu’au fait j’étais la cause premiere du voyage.

Comme je ne vous ai point ennuyé de mes journaux de mer, je ne vous fatiguerai point de mes journaux de terre ; toutefois durant ce long et difficile voyage quelques aventures nous advinrent que je ne puis omettre.

Quand nous arrivâmes a Madrid, étant touts étrangers a l’Espagne, la fantaisie nous vint de nous y arreter quelque temps pour voir la Cour et tout ce qui était digne d’observation ; mais, comme nous étions sur la fin de l’été, nous nous hâtâmes, et quittâmes Madrid environ au milieu d’octobre. En atteignant les frontieres de la Navarre, nous fumes alarmés en apprenant dans quelques villes le long du chemin que tant de neige était tombée sur le côté français des montagnes, que plusieurs voyageurs avaient été obligés de retourner a Pampelune, apres avoir a grands risques tenté passage.

Arrivés a Pampelune, nous trouvâmes qu’on avait dit vrai ; et pour moi, qui avais toujours vécu sous un climat chaud, dans des contrées ou je pouvais a peine endurer des vetements, le froid fut insupportable. Au fait, il n’était pas moins surprenant que pénible d’avoir quitté dix jours auparavant la Vieille-Castille, ou le temps était non-seulement chaud mais brulant, et de sentir immédiatement le vent des Pyrénées si vif et si rude qu’il était insoutenable, et mettait nos doigts et nos orteils en danger d’etre engourdis et gelés. C’était vraiment étrange.

Le pauvre Vendredi fut réellement effrayé quand il vit ces montagnes toutes couvertes de neige et qu’il sentit le froid de l’air, choses qu’il n’avait jamais ni vues ni ressenties de sa vie.

Pour couper court, apres que nous eumes atteint Pampelune, il continua a neiger avec tant de violence et si long-temps, qu’on disait que l’hiver était venu avant son temps. Les routes, qui étaient déja difficiles, furent alors tout-a-fait impraticables. En un mot, la neige se trouva en quelques endroits trop épaisse pour qu’on put voyager, et, n’étant point durcie ; par la gelée, comme dans les pays septentrionaux, on courait risque d’etre enseveli vivant a chaque pas. Nous ne nous, arretâmes pas moins de vingt jours a Pampelune ; mais, voyant que l’hiver s’approchait sans apparence d’adoucissement, – ce fut par toute l’Europe l’hiver le plus rigoureux qu’il y eut eu depuis nombre d’années, – je proposai d’aller a Fontarabie, et la de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui n’était qu’un tres-petit voyage.

Tandis que nous étions a délibérer la-dessus, il arriva quatre gentilshommes français, qui, ayant été arretés sur le côté français des passages comme nous sur le côté espagnol, avaient trouvé un guide qui, traversant le pays pres la pointe du Languedoc, leur avait fait passer les montagnes par de tels chemins, que la neige les avait peu incommodés, et ou, quand il y en avait en quantité, nous dirent-ils, elle était assez durcie par la gelée pour les porter eux et leurs chevaux.

Nous envoyâmes quérir ce guide. – « J’entreprendrai de vous mener par le meme chemin, sans danger quant a la neige, nous dit-il, pourvu que vous soyez assez bien armés pour vous défendre des betes sauvages ; car durant ces grandes neiges il n’est pas rare que des loups, devenus enragés par le manque de nourriture, se fassent voir aux pieds des montagnes. » – Nous lui dîmes que nous étions suffisamment prémunis contre de pareilles créatures, s’il nous préservait d’une espece de loups a deux jambes, que nous avions beaucoup a redouter, nous disait-on, particulierement sur le côté français des montagnes.

Il nous affirma qu’il n’y avait point de danger de cette sorte par la route que nous devions prendre. Nous consentîmes donc sur-le-champ a le suivre. Le meme parti fut pris par douze autres gentilshommes avec leurs domestiques, quelques-uns français, quelques-uns espagnols, qui, comme je l’ai dit avaient tenté le voyage et s’étaient vus forcés de revenir sur leurs pas.

Conséquemment nous partîmes de Pampelune avec notre guide vers le 15 novembre, et je fus vraiment surpris quand, au lieu de nous mener en avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles, par la meme route que nous avions suivie en venant de Madrid. Ayant passé deux rivieres et gagné le pays plat, nous nous retrouvâmes dans un climat chaud, ou le pays était agréable, et ou l’on ne voyait aucune trace de neige ; mais tout-a-coup, tournant a gauche, il nous ramena vers les montagnes par un autre chemin. Les rochers et les précipices étaient vraiment effrayants a voir ; cependant il fit tant de tours et de détours, et nous conduisit par des chemins si tortueux, qu’insensiblement nous passâmes le sommet des montagnes sans etre trop incommodés par la neige Et soudain il nous montra les agréables et fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent a une grande distance et que nous eussions encore bien du mauvais chemin.

Nous eumes pourtant un peu a décompter, quand tout un jour et une nuit nous vîmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre guide nous dit de nous tranquilliser, que bientôt tout serait franchi. Nous nous apperçumes en effet que nous descendions chaque jour, et que nous nous avancions plus au Nord qu’auparavant ; nous reposant donc sur notre guide, nous poursuivîmes.

Deux heures environ avant la nuit, notre guide était devant nous a quelque distance et hors de notre vue, quand soudain trois loups monstrueux, suivis d’un ours, s’élancerent d’un chemin creux joignant un bois épais. Deux des loups se jeterent sur le guide ; et, s’il s’était trouvé, seulement éloigné d’un demi-mille, il aurait été a coup sur dévoré avant que nous eussions pu le secourir. L’un de ces animaux s’agrippa au cheval, et l’autre attaqua l’homme avec tant de violence, qu’il n’eut pas le temps ou la présence d’esprit de s’armer de son pistolet, mais il se prit a crier et a nous appeler de toute sa force. J’ordonnai a mon serviteur Vendredi, qui était pres de moi, d’aller a toute bride voir ce qui se passait. Des qu’il fut a portée de vue du guide il se mit a crier aussi fort que lui : – « Ô maître ! Ô maître ! » – Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au pauvre homme, et déchargea son pistolet dans la tete du loup qui l’attaquait.

Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mon serviteur Vendredi qui vint a son aide ; car celui-ci, dans son pays, ayant été familiarisé avec cette espece d’animal, fondit sur lui sans peur et tira son coup a bout portant ; au lieu que tout autre de nous aurait tiré de plus loin, et peut-etre manqué le loup, ou couru le danger de frapper l’homme.

Il y avait la de quoi épouvanter un plus vaillant que moi ; et de fait toute la compagnie s’alarma quand avec la détonation du pistolet de Vendredi nous entendîmes des deux côtés les affreux hurlements des loups, et ces cris tellement redoublés par l’écho des montagnes, qu’on eut dit qu’il y en avait une multitude prodigieuse ; et peut-etre en effet leur nombre légitimait-il nos appréhensions.

Quoi qu’il en fut, lorsque Vendredi eut tué ce loup, l’autre, qui s’était cramponné au cheval, l’abandonna sur-le-champ et s’enfuit. Fort heureusement, comme il l’avait attaqué a la tete, ses dents s’étaient fichées dans les bossettes de la bride, de sorte qu’il lui avait fait peu de mal. Mais l’homme était grievement blessé : l’animal furieux lui avait fait deux morsures, l’une au bras et l’autre un peu au-dessus du genou, et il était juste sur le point d’etre renversé par son cheval effrayé quand Vendredi accourut et tua le loup.

On imaginera facilement qu’au bruit du pistolet de Vendredi nous forçâmes touts notre pas et galopâmes aussi vite que nous le permettait un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitôt que nous eumes passé les arbres qui nous offusquaient, nous vîmes clairement de quoi il s’agissait, et de quel mauvais pas Vendredi avait tiré le pauvre guide, quoique nous ne pussions distinguer d’abord l’espece d’animal qu’il avait tuée.

Mais jamais combat ne fut présenté plus hardiment et plus étrangement que celui qui suivit entre Vendredi et l’ours, et qui, bien que nous eussions été premierement surpris et effrayés, nous donna a touts le plus grand divertissement imaginable. – L’ours est un gros et pesant animal ; il ne galope point comme le loup, alerte et léger ; mais il possede deux qualités particulieres, sur lesquelles généralement il base ses actions. Premierement, il ne fait point sa proie de l’homme, non pas que je veuille dire que la faim extreme ne l’y puisse forcer, – comme dans le cas présent, la terre étant couverte de neige, – et d’ordinaire il ne l’attaque que lorsqu’il en est attaqué. Si vous le rencontrez dans les bois, et que vous ne vous meliez pas de ses affaires, il ne se melera pas des vôtres. Mais ayez soin d’etre tres-galant avec lui et de lui céder la route ; car c’est un gentleman fort chatouilleux, qui ne voudrait point faire un pas hors de son chemin, fut-ce pour un roi. Si réellement vous en etes effrayé, votre meilleur parti est de détourner les yeux et de poursuivre ; car par hasard si vous vous arretez, vous demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront, et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui l’atteignit, ne serait-ce qu’un bout de bâton gros comme votre doigt, il le considérerait comme un outrage, et mettrait de côté tout autre affaire pour en tirer vengeance ; car il veut avoir satisfaction sur le point d’honneur : c’est la sa premiere qualité. La seconde, c’est qu’une fois offensé, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu’a ce qu’il ait sa revanche, et vous suivra, avec sa bonne grosse dégaine, jusqu’a ce qu’il vous ait atteint.

Mon serviteur Vendredi, lorsque nous le joignîmes, avait délivré notre guide, et l’aidait a descendre de son cheval, car le pauvre homme était blessé et effrayé plus encore, quand soudain nous apperçumes l’ours sortir du bois ; il était monstrueux, et de beaucoup le plus gros que j’eusse jamais vu. A son aspect nous fumes touts un peu surpris ; mais nous démelâmes aisément du courage et de la joie dans la contenance de Vendredi. – « O ! O ! O ! s’écria-t-il trois fois, en le montrant du doigt, Ô maître ! vous me donner congé, moi donner une poignée de main a lui, moi vous faire vous bon rire. »


VENDREDI MONTRE A DANSER A L’OURS

Je fus étonné de voir ce garçon si transporté. – « Tu es fou, lui dis-je, il te dévorera ! » – « Dévorer moi ! dévorer moi ? répéta Vendredi. Moi dévorer lui, moi faire vous bon rire ; vous touts rester la, moi montrer vous bon rire. » – Aussitôt il s’assied a terre, en un tour de main ôte ses bottes, chausse une paire d’escarpins qu’il avait dans sa poche, donne son cheval a mon autre serviteur, et, armé de son fusil, se met a courir comme le vent.

L’ours se promenait tout doucement, sans songer a troubler personne, jusqu’a ce que Vendredi, arrivé assez pres, se mit a l’appeler comme s’il pouvait le comprendre : – « Écoute ! écoute ! moi parler avec toi. » – Nous suivions a distance ; car, ayant alors descendu le côté des montagnes qui regardent la Gascogne, nous étions entrés dans une immense foret dont le sol plat était rempli de clairieres parsemées d’arbres ça et la.

Vendredi, qui était comme nous l’avons dit sur les talons de l’ours, le joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et l’atteignit a la tete ; mais il ne lui fit pas plus de mal que s’il l’avait lancée contre un mur ; elle répondait cependant a ses fins, car le drôle était si exempt de peur, qu’il ne faisait cela que pour obliger l’ours a le poursuivre, et nous montrer bon rire, comme il disait.

Sitôt que l’ours sentit la pierre, et apperçut Vendredi, il se retourna, et s’avança vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambées, marchant tout de guingois et d’une si étrange allure, qu’il aurait fait prendre a un cheval le petit galop. Vendredi s’enfuit et porta sa course de notre côté comme pour demander du secours. Nous résolumes donc aussi de faire feu touts ensemble sur l’ours, afin de délivrer mon serviteur. J’étais cependant fâché de tout cour contre lui, pour avoir ainsi attiré la bete sur nous lorsqu’elle allait a ses affaires par un autre chemin. J’étais surtout en colere de ce qu’il l’avait détournée et puis avait pris la fuite. Je l’appelai : « – Chien, lui dis-je, est-ce la nous faire rire ? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous puisions faire feu sur l’animal. » – Il m’entendit et cria : – « Pas tirer ! pas tirer ! rester tranquille : vous avoir beaucoup rire. » – Comme l’agile garçon faisait deux enjambées contre l’autre une, il tourna tout-a-coup de côté, et, appercevant un grand chene propre pour son dessein, il nous fit signe de le suivre ; puis, redoublant de prestesse, il monta lestement sur l’arbre, ayant laissé son fusil sur la terre, a environ cinq ou six verges plus loin.

L’ours arriva bientôt vers l’arbre. Nous le suivions a distance. Son premier soin fut de s’arreter au fusil et de le flairer ; puis, le laissant la, il s’agrippa a l’arbre et grimpa comme un chat, malgré sa monstrueuse pesanteur. J’étais étonné de la folie de mon serviteur, car j’envisageais cela comme tel ; et, sur ma vie, je ne trouvais la-dedans rien encore de risible, jusqu’a ce que, voyant l’ours monter a l’arbre, nous nous rapprochâmes de lui.

Quand nous arrivâmes, Vendredi avait déja gagné l’extrémité d’une grosse branche, et l’ours avait fait la moitié du chemin pour l’atteindre. Aussitôt que l’animal parvint a l’endroit ou la branche était plus faible, – « Ah ! nous cria Vendredi, maintenant vous voir moi apprendre l’ours a danser. » – Et il se mit a sauter et a secouer la branche. L’ours, commençant alors a chanceler, s’arreta court et se prit a regarder derriere lui pour voir comment il s’en retournerait, ce qui effectivement nous fit rire de tout cour. Mais il s’en fallait de beaucoup que Vendredi eut fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi, il l’appela de nouveau, comme s’il eut supposé que l’ours parlait anglais : – « Comment ! toi pas venir plus loin ? Moi prie toi venir plus loin. » – Il cessa donc de sauter et de remuer la branche ; et l’ours, juste comme s’il comprenait ce qu’il disait, s’avança un peu. Alors Vendredi se reprit a sauter, et l’ours s’arreta encore.

Nous pensâmes alors que c’était un bon moment pour le frapper a la tete, et je criai a Vendredi de rester tranquille, que nous voulions tirer sur l’ours ; mais il répliqua vivement : – « O prie ! O prie ! pas tirer ; moi tirer pres et alors. » – Il voulait dire tout-a-l’heure. Cependant, pour abréger l’histoire, Vendredi dansait tellement et l’ours se posait d’une façon si grotesque, que vraiment nous pâmions de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D’abord nous avions pensé qu’il comptait renverser l’ours ; mais nous vîmes que la bete était trop rusée pour cela : elle ne voulait pas avancer, de peur d’etre jetée a bas, et s’accrochait si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l’issue de ceci et ou s’arreterait la bouffonnerie.

Mais Vendredi nous tira bientôt d’incertitude. Voyant que l’ours se cramponnait a la branche et ne voulait point se laisser persuader d’approcher davantage : – « Bien, bien ! dit-il, toi pas venir plus loin, moi aller, moi aller ; toi pas venir a moi, moi aller a toi. » – Sur ce, il se retire jusqu’au bout de la branche, et, la faisant fléchir sous son poids, il s’y suspend et la courbe doucement jusqu’a ce qu’il soit assez pres de terre pour tomber sur ses pieds ; puis il court a son fusil, le ramasse et se plante la.

– Eh bien, lui dis-je, Vendredi, que voulez-vous faire maintenant ? Pourquoi ne tirez-vous pas ? » – « Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore ; moi tirer maintenant, moi non tuer ; moi rester, moi donner vous encore un rire. » – Ce qu’il fit en effet, comme on le verra tout-a-l’heure. Quand l’ours vit son ennemi délogé, il déserta de la branche ou il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derriere lui a chaque pas et marchant a reculons, jusqu’a ce qu’il eut gagné le corps de l’arbre. Alors, toujours l’arriere-train en avant, il descendit, s’agrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant qu’une patte a la fois, tres-posément. Juste a l’instant ou il allait appuyer sa patte de derriere sur le sol, Vendredi s’avança sur lui, et, lui appliquant le canon de son fusil dans l’oreille, il le fit tomber roide mort comme une pierre.

Alors le maraud se retourna pour voir si nous n’étions pas a rire ; et quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il poussa lui-meme un grand ricanement, et nous dit : « Ainsi nous tue ours dans ma contrée. » – « Vous les tuez ainsi ? repris-je, comment ! vous n’avez pas de fusils ? » – « Non, dit-il, pas fusils ; mais tirer grand beaucoup longues fleches. »

Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous ; mais nous nous trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grievement blessé, et nous savions a peine que faire. Les hurlements des loups retentissaient toujours dans ma tete ; et, dans le fait, excepté le bruit que j’avais jadis entendu sur le rivage d’Afrique, et dont j’ai dit quelque chose déja, je n’ai jamais rien oui qui m’ait rempli d’une si grande horreur.

Ces raisons, et l’approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir ; autrement, comme l’eut souhaité Vendredi, nous aurions certainement dépouillé, cette bete monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine d’etre conservée ; mais nous avions trois lieues a faire, et notre guide nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et poursuivîmes notre voyage.

La terre était toujours couverte de neige, bien que moins épaisse et moins dangereuse que sur les montagnes. Des betes dévorantes, comme nous l’apprîmes plus tard, étaient descendues dans la foret et dans le pays plat, pressées par la faim, pour chercher leur pâture, et avaient fait de grands ravages dans les hameaux, ou elles avaient surpris les habitants, tué un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et meme quelques personnes.

Nous avions a passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide ; s’il y avait encore des loups dans le pays, nous devions a coup sur les rencontrer la. C’était une petite plaine, environnée de bois de touts les côtés, et un long et étroit défilé ou il fallait nous engager pour traverser le bois et gagner le village, notre gîte.

Une demi-heure avant le coucher du soleil nous entrâmes dans le premier bois, et a soleil couché nous arrivâmes dans la plaine. Nous ne rencontrâmes rien dans ce premier bois, si ce n’est que dans une petite clairiere, qui n’avait pas plus d’un quart de mille, nous vîmes cinq grands loups traverser la route en toute hâte, l’un apres l’autre, comme s’ils étaient en chasse de quelque proie qu’ils avaient en vue. Ils ne firent pas attention a nous, et disparurent en peu d’instants.

La-dessus notre guide, qui, soit dit en passant, était un misérable poltron, nous recommanda de nous mettre en défense ; il croyait que beaucoup d’autres allaient venir.

Nous tînmes nos armes pretes et l’oil au guet ; mais nous ne vîmes plus de loups jusqu’a ce que nous eumes pénétré dans la plaine apres avoir traversé ce bois, qui avait pres d’une demi-lieue. Aussitôt que nous y fumes arrivés, nous ne chômâmes pas d’occasion de regarder autour de nous. Le premier objet qui nous frappa ce fut un cheval mort, c’est-a-dire un pauvre cheval que les loups avaient tué. Au moins une douzaine d’entre eux étaient a la besogne, on ne peut pas dire en train de le manger, mais plutôt de ronger les os, car ils avaient dévoré toute la chair auparavant.

Nous ne jugeâmes point a propos de troubler leur festin, et ils ne prirent pas garde a nous. Vendredi aurait bien voulu tirer sur eux, mais je m’y opposai formellement, prévoyant que nous aurions sur les bras plus d’affaires semblables que nous ne nous y attendions. – Nous n’avions pas encore traversé la moitié de la plaine, quand, dans les bois, a notre gauche, nous commençâmes a entendre les loups hurler d’une maniere effroyable, et aussitôt apres nous en vîmes environ une centaine venir droit a nous, touts en corps, et la plupart d’entre eux en ligne, aussi régulierement qu’une armée rangée par des officiers expérimentés. Je savais a peine que faire pour les recevoir. Il me sembla toutefois que le seul moyen était de nous serrer touts de front, ce que nous exécutâmes sur-le-champ. Mais, pour qu’entre les décharges nous n’eussions point trop d’intervalle, je résolus que seulement de deux hommes l’un ferait feu, et que les autres, qui n’auraient pas tiré, se tiendraient prets a leur faire essuyer immédiatement une seconde fusillade s’ils continuaient d’avancer sur nous ; puis que ceux qui auraient lâché leur coup d’abord ne s’amuseraient pas a recharger leur fusil, mais s’armeraient chacun d’un pistolet, car nous étions touts munis d’un fusil et d’une paire de pistolets. Ainsi nous pouvions par cette tactique faire six salves, la moitié de nous tirant a la fois. Néanmoins, pour le moment, il n’y eut pas nécessité : a la premiere décharge les ennemis firent halte, épouvantés, stupéfiés du bruit autant que du feu. Quatre d’entre eux, frappés a la tete, tomberent morts ; plusieurs autres furent blessés et se retirerent tout sanglants, comme nous pumes le voir par la neige. Ils s’étaient arretés, mais ils ne battaient point en retraite. Me ressouvenant alors d’avoir entendu dire que les plus farouches animaux étaient jetés dans l’épouvante a la voix de l’homme, j’enjoignis a touts nos compagnons de crier aussi haut qu’ils le pourraient, et je vis que le dicton n’était pas absolument faux ; car, a ce cri, les loups commencerent a reculer et a faire volte-face. Sur le coup j’ordonnai de saluer leur arriere-garde d’une seconde décharge, qui leur fit prendre le galop, et ils s’enfuirent dans les bois.

Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas perdre de temps, nous le fîmes en marchant. Mais a peine eumes-nous bourré nos fusils et repris la défensive, que nous entendîmes un bruit terrible dans le meme bois, a notre gauche ; seulement c’était plus loin, en avant, sur la route que nous devions suivre.


COMBAT AVEC LES LOUPS

La nuit approchait et commençait a se faire noire, ce qui empirait notre situation ; et, comme le bruit croissait, nous pouvions aisément reconnaître les cris et les hurlements de ces betes infernales. Soudain nous apperçumes deux ou trois troupes de loups sur notre gauche, une derriere nous et une a notre front, de sorte que nous en semblions environnés. Néanmoins, comme elles ne nous assaillaient point, nous poussâmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos chevaux, ce qui, a cause de l’âpreté du chemin, n’était tout bonnement qu’un grand trot. De cette maniere nous vînmes au-dela de la plaine, en vue de l’entrée du bois a travers lequel nous devions passer ; mais notre surprise fut grande quand, arrivés au défilé, nous apperçumes, juste a l’entrée, un nombre énorme de loups a l’affut.

Tout-a-coup vers une autre percée du bois nous entendîmes la détonation d’un fusil ; et comme nous regardions de ce côté, sortit un cheval, sellé et bridé, fuyant comme le vent, et ayant a ses trousses seize ou dix-sept loups haletants : en vérité il les avait sur ses talons. Comme nous ne pouvions supposer qu’il tiendrait a cette vitesse, nous ne mîmes pas en doute qu’ils finiraient par le joindre ; infailliblement il en a du etre ainsi.

Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards : ayant gagné la percée d’ou le cheval était sorti, nous trouvâmes les cadavres d’un autre cheval et de deux hommes dévorés par ces betes cruelles. L’un de ces hommes était sans doute le meme que nous avions entendu tirer une arme a feu, car il avait pres de lui un fusil déchargé. Sa tete et la partie supérieure de son corps étaient rongées.

Cette vue nous remplit d’horreur, et nous ne savions ou porter nos pas ; mais ces animaux, alléchés par la proie, trancherent bientôt la question en se rassemblant autour de nous. Sur l’honneur, il y en avait bien trois cents ! – Il se trouvait, fort heureusement pour nous, a l’entrée du bois, mais a une petite distance, quelques gros arbres propres a la charpente, abattus l’été d’auparavant, et qui, je le suppose, gisaient la en attendant qu’on les charriât. Je menai ma petite troupe au milieu de ces arbres, nous nous rangeâmes en ligne derriere le plus long, j’engageai tout le monde a mettre pied a terre, et, gardant ce tronc devant nous comme un parapet, a former un triangle ou trois fronts, renfermant nos chevaux dans le centre.

Nous fîmes ainsi et nous fîmes bien, car jamais il ne fut plus furieuse charge que celle qu’exécuterent sur nous ces animaux quand nous fumes en ce lieu : ils se précipiterent en grondant, monterent sur la piece de charpente qui nous servait de parapet, comme s’ils se jetaient sur leur proie. Cette fureur, a ce qu’il paraît, était surtout excitée par la vue des chevaux placés derriere nous : c’était la la curée qu’ils convoitaient. J’ordonnai a nos hommes de faire feu comme auparavant, de deux hommes l’un, et ils ajusterent si bien qu’ils tuerent plusieurs loups a la premiere décharge ; mais il fut nécessaire de faire un feu roulant, car ils avançaient sur nous comme des diables, ceux de derriere poussant ceux de devant.

Apres notre seconde fusillade, nous pensâmes qu’ils s’arreteraient un peu, et j’espérais qu’ils allaient battre en retraite ; mais ce ne fut qu’une lueur, car d’autres s’élancerent de nouveau. Nous fîmes donc nos salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre décharges nous en tuâmes bien dix-sept ou dix-huit et que nous en estropiâmes le double. Néanmoins ils ne désemparaient pas.

Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop a la hâte. J’appelai donc mon domestique, non pas mon serviteur Vendredi, il était mieux employé : durant l’engagement il avait, avec la plus grande dextérité imaginable chargé mon fusil et le sien ; mais, comme je disais, j’appelai mon autre homme, et, lui donnant une corne a poudre, je lui ordonnai de faire une grande traînée le long de la piece de charpente. Il obéit et n’avait eu que le temps de s’en aller, quand les loups y revinrent, et quelques-uns étaient montés dessus, lorsque moi, lâchant pres de la poudre le chien d’un pistolet déchargé, j’y mis le feu. Ceux qui se trouvaient sur la charpente furent grillés, et six ou sept d’entre eux tomberent ou plutôt sauterent parmi nous, soit par la force ou par la peur du feu. Nous les dépechâmes en un clin-d’oil ; et les autres furent si effrayés de cette explosion, que la nuit fort pres alors d’etre close rendit encore plus terrible, qu’ils se reculerent un peu.

La-dessus je commandai de faire une décharge générale de nos derniers pistolets, apres quoi nous jetâmes un cri. Les loups alors nous montrerent les talons, et aussitôt nous fîmes une sortie sur une vingtaine d’estropiés que nous trouvâmes se débattant par terre, et que nous taillâmes a coups de sabre, ce qui répondit a notre attente ; car les cris et les hurlements qu’ils pousserent furent entendus par leurs camarades, si bien qu’ils prirent congé de nous et s’enfuirent.

Nous en avions en tout expédié une soixantaine, et si c’eut été en plein jour nous en aurions tué bien davantage. Le champ de bataille étant ainsi balayé, nous nous remîmes en route, car nous avions encore pres d’une lieue a faire. Plusieurs fois chemin faisant nous entendîmes ces betes dévorantes hurler et crier dans les bois, et plusieurs fois nous nous imaginâmes en voir quelques-unes ; mais, nos yeux étant éblouis par la neige, nous n’en étions pas certains. Une heure apres nous arrivâmes a l’endroit ou nous devions loger. Nous y trouvâmes la population glacée d’effroi et sous les armes, car la nuit d’auparavant les loups et quelques ours s’étaient jetés dans le village et y avaient porté l’épouvante. Les habitants étaient forcés de faire le guet nuit et jour, mais surtout la nuit, pour défendre leur bétail et se défendre eux-memes.

Le lendemain notre guide était si mal et ses membres si enflés par l’aposteme de ses deux blessures, qu’il ne put aller plus loin. La nous fumes donc obligés d’en prendre un nouveau pour nous conduire a Toulouse, ou nous ne trouvâmes ni neige, ni loups, ni rien de semblable, mais un climat chaud et un pays agréable et fertile. Lorsque nous racontâmes notre aventure a Toulouse, on nous dit que rien n’était plus ordinaire dans ces grandes forets au pied des montagnes, surtout quand la terre était couverte de neige. On nous demanda beaucoup quelle espece de guide nous avions trouvé pour oser nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse, et on nous dit qu’il était fort heureux que nous n’eussions pas été touts dévorés. Au récit que nous fîmes de la maniere dont nous nous étions placés avec les chevaux au milieu de nous, on nous blâma excessivement, et on nous affirma qu’il y aurait eu cinquante a gager contre un que nous eussions du périr ; car c’était la vue des chevaux qui avait rendu les loups si furieux : ils les considéraient comme leur proie ; qu’en toute autre occasion ils auraient été assurément effrayés de nos fusils ; mais, qu’enrageant de faim, leur violente envie d’arriver jusqu’aux chevaux les avait rendus insensibles au danger, et si, par un feu roulant et a la fin par le stratageme de la traînée de poudre, nous n’en étions venus a bout, qu’il y avait gros a parier que nous aurions été mis en pieces ; tandis que, si nous fussions demeurés tranquillement a cheval et eussions fait feu comme des cavaliers, ils n’auraient pas autant regardé les chevaux comme leur proie, voyant des hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous avions mis pied a terre et avions abandonné nos chevaux, ils se seraient jetés dessus avec tant d’acharnement que nous aurions pu nous éloigner sains et saufs, surtout ayant en main des armes a feu et nous trouvant en si grand nombre.

Pour ma part, je n’eus jamais de ma vie un sentiment plus profond du danger ; car, lorsque je vis plus de trois cents de ces betes infernales, poussant des rugissements et la gueule béante, s’avancer pour nous dévorer, sans que nous eussions rien pour nous réfugier ou nous donner retraite, j’avais cru que c’en était fait de moi. N’importe ! je ne pense pas que je me soucie jamais de traverser les montagnes ; j’aimerais mieux faire mille lieues en mer, fussé-je sur d’essuyer une tempete par semaine.

Rien qui mérite mention ne signala mon passage a travers la France, rien du moins dont d’autres voyageurs n’aient donné le récit infiniment mieux que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse a Paris ; puis, sans faire nulle part un long séjour, je gagnai Calais, et débarquai en bonne santé a Douvres, le 14 janvier, apres avoir eu une âpre et froide saison pour voyager.

J’étais parvenu alors au terme de mon voyage, et en peu de temps j’eus autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvrées, les lettres de change dont j’étais porteur ayant été payées couramment.

Mon principal guide et conseiller privé ce fut ma bonne vieille veuve, qui, en reconnaissance de l’argent que je lui avais envoyé, ne trouvait ni peines trop grandes ni soins trop onéreux quand il s’agissait de moi. Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si completement, que je fus parfaitement tranquille quant a la sureté de mon avoir ; et, par le fait, depuis, le commencement jusqu’a la fin, je n’eus qu’a me féliciter de l’inviolable intégrité de cette bonne gentlewoman.

J’eus alors la pensée de laisser mon avoir a cette femme, et de passer a Lisbonne, puis de la au Brésil ; mais de nouveaux scrupules religieux vinrent m’en détourner[2]. – Je pris donc le parti de demeurer dans ma patrie, et, si j’en pouvais trouver le moyen, de me défaire de ma plantation[3].

Dans ce dessein j’écrivis a mon vieil ami de Lisbonne. Il me répondit qu’il trouverait aisément a vendre ma plantation dans le pays ; mais que, si je consentais a ce qu’au Brésil il l’offrit en mon nom aux deux marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais fort riches, et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la valeur, il était sur qu’ils seraient enchantés d’en faire l’acquisition, et ne mettait pas en doute que je ne pusse en tirer au moins 4 ou 5,000 pieces de huit.

J’y consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions, qu’il suivit. Au bout de huit mois, le bâtiment étant de retour, il me fit savoir que la proposition avait été acceptée, et qu’ils avaient adressé 33,000 pieces de huit a l’un de leurs correspondants a Lisbonne pour effectuer le paiement.

De mon côté je signai l’acte de vente en forme qu’on m’avait expédié de Lisbonne, et je le fis passer a mon vieil ami, qui m’envoya des lettres de change pour 32,800 pieces de huit[4], prix de ma propriété, se réservant le paiement annuel de 100 moidores pour lui, et plus tard pour son fils celui viager de 50 moidores[5], que je leur avais promis et dont la plantation répondait comme d’une rente inféodée. – Voici que j’ai donné la premiere partie de ma vie de fortune et d’aventures, vie qu’on pourrait appeler une marqueterie de la Providence, vie d’une bigarrure telle que le monde en pourra rarement offrir de semblable. Elle commença follement, mais elle finit plus heureusement qu’aucune de ses circonstances ne m’avait donné lieu de l’espérer.


LES DEUX NEVEUX

On pensera que, dans cet état complet de bonheur, je renonçai a courir de nouveaux hasards, et il en eut été ainsi par le fait si mes alentours m’y eussent aidé ; mais j’étais accoutumé a une vie vagabonde : je n’avais point de famille, point de parents ; et, quoique je fusse riche, je n’avais pas fait beaucoup de connaissances. – Je m’étais défait de ma plantation au Brésil : cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tete, et j’avais une grande envie de reprendre ma volée ; je ne pouvais surtout résister au violent désir que j’avais de revoir mon île, de savoir si les pauvres Espagnols l’habitaient, et comment les scélérats que j’y avais laissés en avaient usé avec eux[6].

Ma fidele amie la veuve me déconseilla de cela, et m’influença si bien que pendant environ sept ans elle prévint mes courses lointaines. Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d’un de mes freres. L’aîné ayant quelque bien, je l’élevai comme un gentleman, et pour ajouter a son aisance je lui constituai un legs apres ma mort. Le cadet, je le confiai a un capitaine de navire, et au bout de cinq ans, trouvant en lui un garçon judicieux, brave et entreprenant, je lui confiai un bon vaisseau et je l’envoyai en mer. Ce jeune homme m’entraîna moi-meme plus tard, tout vieux que j’étais, dans de nouvelles aventures.

Cependant je m’établis ici en partie, car premierement je me mariai, et cela non a mon désavantage ou a mon déplaisir. J’eus trois enfants, deux fils et une fille ; mais ma femme étant morte et mon neveu revenant a la maison apres un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations a courir le monde et ses importunités prévalurent, et m’engagerent a m’embarquer dans son navire comme simple négociant pour les Indes-Orientales. Ce fut en l’année 1694.

Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l’île, je vis mes successeurs les Espagnols, j’appris toute l’histoire de leur vie et celle des vauriens que j’y avais laissés ; comment d’abord ils insulterent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils s’accorderent, se brouillerent, s’unirent et se séparerent, et comment a la fin les Espagnols furent obligés d’user de violence ; comment ils furent soumis par les Espagnols, combien les Espagnols en userent honnetement avec eux. C’est une histoire, si elle était écrite, aussi pleine de variété et d’événements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant a leurs batailles avec les caribes qui débarquerent dans l’île, et quant aux améliorations qu’ils apporterent a l’île elle-meme. Enfin, j’appris encore comment trois d’entre eux firent une tentative sur la terre ferme et ramenerent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu’a mon arrivée je trouvai une vingtaine d’enfants dans l’île.

J’y séjournai vingt jours environ et j’y laissai de bonnes provisions de toutes choses nécessaires, principalement des armes, de la poudre, des balles, des vetements, des outils et deux artisans que j’avais amenés d’Angleterre avec moi, nommément un charpentier et un forgeron.

En outre je leur partageai le territoire : je me réservai la propriété de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur convenaient. Ayant arreté toutes ces choses avec eux et les ayant engagé a ne pas quitter l’île, je les y laissai.

De la je touchai au Brésil, d’ou j’envoyai une embarcation que j’y achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres subsides, je leur adressais sept femmes que j’avais trouvées propres pour le service ou pour le mariage si quelqu’un en voulait. Quant aux Anglais, je leur avais promis, s’ils voulaient s’adonner a la culture, de leur envoyer des femmes d’Angleterre avec une bonne cargaison d’objets de nécessité, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garçons devinrent tres-honnetes et tres-diligents apres qu’on les eut domtés et qu’ils eurent établi a part leurs propriétés. Je leur expédiai aussi du Brésil cinq vaches dont trois pres de veler, quelques moutons et quelques porcs, qui lorsque je revins étaient considérablement multipliés.

Mais de toutes ces choses, et de la maniere dont 300 caribes firent une invasion et ruinerent leurs plantations ; de la maniere dont ils livrerent contre cette multitude de Sauvages deux batailles, ou d’abord ils furent défaits et perdirent un des leurs ; puis enfin, une tempete ayant submergé les canots de leurs ennemis, de la maniere dont ils les affamerent, les détruisirent presque touts, restaurerent leurs plantations, en reprirent possession et vécurent paisiblement dans l’île[7].

De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants de mes nouvelles aventures durant encore dix années, je donnerai une relation plus circonstanciée ci-apres.

Ce proverbe naif si usité en Angleterre, ce qui est engendré dans l’os ne sortira pas de la chair[8], ne s’est jamais mieux vérifié que dans l’histoire de ma vie. On pourrait penser qu’apres trente-cinq années d’affliction et une multiplicité d’infortunes que peu d’hommes avant moi, pas un seul peut-etre, n’avait essuyées, et qu’apres environ sept années de paix et de jouissance dans l’abondance de toutes choses, devenu vieux alors, je devais etre a meme ou jamais d’apprécier touts les états de la vie moyenne et de connaître le plus propre a rendre l’homme completement heureux. Apres tout ceci, dis-je, on pourrait penser que la propension naturelle a courir, qu’a mon entrée dans le monde j’ai signalée comme si prédominante en mon esprit, était usée ; que la partie volatile de mon cerveau était évaporée ou tout au moins condensée, et qu’a soixante-et-un ans d’âge j’aurais le gout quelque peu casanier, et aurais renoncé a hasarder davantage ma vie et ma fortune.

Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n’existait point pour moi : je n’avais point de fortune a faire, je n’avais rien a rechercher ; eussé-je gagné 10,000 livres sterling, je n’eusse pas été plus riche : j’avais déja du bien a ma suffisance et a celle de mes héritiers, et ce que je possédais accroissait a vue d’oil ; car, n’ayant pas une famille nombreuse, je n’aurais pu dépenser mon revenu qu’en me donnant un grand train de vie, une suite brillante, des équipages, du faste et autres choses semblables, aussi étrangeres a mes habitudes qu’a mes inclinations. Je n’avais donc rien a faire qu’a demeurer tranquille, a jouir pleinement de ce que j’avais acquis et a le voir fructifier chaque jour entre mes mains.

Aucune de ces choses cependant n’eut d’effet sur moi, ou du moins assez pour étouffer le violent penchant que j’avais a courir de nouveau le monde, penchant qui m’était inhérent comme une maladie chronique. Voir ma nouvelle plantation dans l’île, et la colonie que j’y avais laissée, était le désir qui roulait le plus incessamment dans ma tete. Je revais de cela toute la nuit et mon imagination s’en berçait tout le jour. C’était le point culminant de toutes mes pensées, et mon cerveau travaillait cette idée avec tant de fixité et de contention que j’en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit ; elle envahissait si tyranniquement touts mes entretiens, que ma conversation en devenait fastidieuse ; impossible a moi de parler d’autre chose : touts mes discours rabâchaient la-dessus jusqu’a l’impertinence, jusque la que je m’en apperçus moi-meme.

J’ai souvent entendu dire a des personnes de grand sens que touts les bruits accrédités dans le monde sur les spectres et les apparitions sont dus a la force de l’imagination et au puissant effet de l’illusion sur nos esprits ; qu’il n’y a ni revenants, ni fantômes errants, ni rien de semblable ; qu’a force de repasser passionnément la vie et les mours de nos amis qui ne sont plus, nous nous les représentons si bien qu’il nous est possible en des circonstances extraordinaires de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir des réponses, quand au fond dans tout cela il n’y a qu’ombre et vapeur. – Et par le fait, c’est chose fort incompréhensible.

Pour ma part, je ne sais encore a cette heure s’il y a de réelles apparitions, des spectres, des promenades de gens apres leur mort, ou si dans toutes les histoires de ce genre qu’on nous raconte il n’y a rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des imaginations égarées ; mais ce que je sais, c’est que mon imagination travaillait a un tel degré et me plongeait dans un tel exces de vapeurs, ou qu’on appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais etre sur les lieux memes, a mon vieux château derriere les arbres, et voyais mon premier Espagnol, le pere de Vendredi et les infâmes matelots que j’avais laissés dans l’île. Je me figurais meme que je leur parlais ; et bien que je fusse tout-a-fait éveillé, je les regardais fixement comme s’ils eussent été en personne devant moi. J’en vins souvent a m’effrayer moi-meme des objets qu’enfantait mon cerveau. – Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le pere de Vendredi me peignirent si vivement la scélératesse des trois corsaires de matelots, que c’était merveille. Ils me racontaient que ces misérables avaient tenté cruellement de massacrer touts les Espagnols, et qu’ils avaient mis le feu aux provisions par eux amassées, a dessein de les réduire a l’extrémité et de les faire mourir de faim, choses qui ne m’avaient jamais été dites, et qui pourtant en fait étaient toutes vraies. J’en étais tellement frappé, et c’était si réel pour moi, qu’a cette heure je les voyais et ne pouvais qu’etre persuadé que cela était vrai ou devait l’etre. Aussi quelle n’était pas mon indignation quand l’Espagnol faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant touts trois a etre pendus ! On verra en son lieu ce que la-dedans il y avait de réel ; car quelle que fut la cause de ce songe et quels que fussent les esprits secrets et familiers qui me l’inspirassent, il s’y trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses exactes. J’avoue que ce reve n’avait rien de vrai a la lettre et dans les particularités ; mais l’ensemble en était si vrai, l’infâme et perfide conduite de ces trois fieffés coquins ayant été tellement au-dela de tout ce que je puis dire, que mon songe n’approchait que trop de la réalité, et que si plus tard je les eusse punis séverement et fait pendre touts, j’aurais été dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les hommes.

Mais revenons a mon histoire. Je vécus quelques années dans cette situation d’esprit : pour moi nulle jouissance de la vie, point d’heures agréables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose a mon idée fixe ; a tel point que ma femme, voyant mon esprit si uniquement préoccupé, me dit un soir tres-gravement qu’a son avis j’étais sous le coup de quelque impulsion secrete et puissante de la Providence, qui avait décrété mon retour la-bas, et qu’elle ne voyait rien qui s’opposât a mon départ que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu’a la vérité elle ne pouvait songer a aller avec moi ; mais que, comme elle était sure que si elle venait a mourir, ce voyage serait la premiere chose que j’entreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait décidée la-haut, elle ne voulait pas etre l’unique empechement ; car, si je le jugeais convenable et que je fusse résolu a partir… Ici elle me vit si attentif a ses paroles et la regarder si fixement, qu’elle se déconcerta un peu et s’arreta. Je lui demandai pourquoi elle ne continuait point et n’achevait pas ce qu’elle allait me dire ; mais je m’apperçus que son cour était trop plein et que des larmes roulaient dans ses yeux.