Robinson Crusoé - Tome I - Daniel Defoe - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1836

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Daniel Defoe

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Opis ebooka Robinson Crusoé - Tome I - Daniel Defoe

Robinson quitte l'Angleterre en 1652 pour naviguer, contre la volonté de ses parents. Le navire est arraisonné par des pirates et Crusoé devient l'esclave d'un Maure. Il parvient a s'échapper sur un bateau et ne doit son salut qu'a un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique. Arrivé au Brésil, Crusoé devient le propriétaire d'une plantation. Il se joint a une expédition partie a la recherche d'esclaves africains, mais il est naufragé sur une île. Tous ses compagnons étant morts, il parvient a récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse et cultive le blé. Il apprend a fabriquer de la poterie et éleve des chevres. Il lit la Bible et rien ne lui manque, si ce n'est la compagnie des hommes...

Opinie o ebooku Robinson Crusoé - Tome I - Daniel Defoe

Fragment ebooka Robinson Crusoé - Tome I - Daniel Defoe

A Propos
PRÉFACE
ROBINSON
LA TEMPETE
ROBINSON MARCHAND DE GUIN
ROBINSON CAPTIF

A Propos Defoe:

Daniel Defoe was an English writer, journalist and spy, who gained enduring fame for his novel Robinson Crusoe. Defoe is notable for being one of the earliest practitioners of the novel and helped popularize the genre in Britain. In some texts he is even referred to as one of the founders, if not the founder, of the English novel. A prolific and versatile writer, he wrote over five hundred books, pamphlets, and journals on various topics (including politics, crime, religion, marriage, psychology and the supernatural). He was also a pioneer of economic journalism. Source: Wikipedia

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PRÉFACE

Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout bonnement un poete qui s'est pris de belle passion et de courage. Une des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siecle par les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la paille dans les cheveux ; il a cru, dans son orgueil, que mission lui était donnée d'arreter cette trop longue profanation, et il s'est mis a arracher a deux mains cette paille et ces haillons.

Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné de garde de venir refaire une chose déja faite. Il a trop de respect pour tout ce que nous ont légué nos peres, il aime trop Amyot et Labruyere, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un usage si magnifique de notre belle langue.

Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de valeur de la vieille traduction de ROBINSON ; elle est d'une médiocrité qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle. Saint-Hyacinthe et Van-Offen, a qui on l'attribue, avouent ingénuement dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont fait de leur mieux pour satisfaire a la délicatesse française ; et le Dictionnaire Historique a l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. A cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen est absolument inexacte ; qu'au narré, nous n'osons dire style, simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen ont substitué un délayage blafard, sans caractere et sans onction ; que la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, a la lecture courante, semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne laissent que du terne dans l'esprit. Partout ou dans l'original se trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et sage pensée, une réflexion profonde, on est sur au passage correspondant de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur une pauvreté.

Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir garder le silence sur une traduction androgyne publiée concurremment avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner a entendre que dans cette ouvre tout ce qui nous semble appartenir a Hermes n'est pas remarquable : pour ce qui est d'Aphrodite, nous avons trop d'entregent pour manquer a la galanterie : nous nous bornerons a regretter qu'un beau nom se soit chargé des miseres d'autrui.

Pour donner a la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la plume pure, souple, conteuse et naive de Charles Nodier. Le traducteur de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. A défaut de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre viendra peut-etre et fera mieux. Il le souhaite de tout son cour ; mais aussi il demeure convaincu, modestie de préface a part, que, quelle que soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction a l'original.

C'est a l'envi, c'est a qui mieux mieux, c'est a qui s'occupera des grands poetes, des grandes créations littéraires ; mais un écrivain ne voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres populaires qui ont toute notre affection : on les abandonne aux talents de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons ces parias et croyons notre part assez belle.

On a engagé le traducteur de ce livre a se justifier de son orthographe du mot mouce et du mot touts. Ce n'est point ici le lieu d'une dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement a ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme en ajoutant une s. S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de Port-Royal lui suffit.[1] Quant au mot mouce, c'est une simple rectification étymologique demandée depuis longtemps. Il faut espérer qu'enfin cette homonymie créée a plaisir disparaîtra de nos lexiques, escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent les meilleurs : Dieu sait ce qu'ils valent ! Il n'est pas possible que lemoço des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse, le museus de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger a la philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a fait aux marins la réputation de n'etre pas forts sur la politesse ; mais leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe : il n'est peut-etre pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une cacologie.

Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise ? confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne faite a la course et dans le but d'un salaire ? Cela ne se peut pas, ce serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui fixent la valeur de toutes choses ; ces esprits-la sont généreux, ils tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener a bien, chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas a l'injustice.


ROBINSON

En 1632, je naquis a York, d’une bonne famille, mais qui n’était point de ce pays. Mon pere, originaire de Breme, établi premierement a Hull, apres avoir acquis de l’aisance et s’etre retiré du commerce, était venu résider a York, ou il s’était allié, par ma mere, a la famille Robinson, une des meilleures de la province. C'est a cette alliance que je devais mon double nom de Robinson-Kreutznaer ; mais, aujourd'hui, par une corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous nommons et signons Crusoé. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours appelé.

J'avais deux freres : l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel Lockhart, fut tué a la bataille de Dunkerque contre les Espagnols ; que devint l'autre ? j'ignore quelle fut sa destinée ; mon pere et ma mere ne connurent pas mieux la mienne.

Troisieme fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tete commença de bonne heure a se remplir de pensées vagabondes. Mon pere, qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école gratuite. Il voulait me faire avocat ; mais mon seul désir était d'aller sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa volonté et ses ordres, et malgré meme toutes les prieres et les sollicitations de ma mere et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eut une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misere.

Mon pere, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents conseils contre ce qu'il prévoyait etre mon dessein. Un matin il m'appela dans sa chambre, ou il était retenu par la goutte, et me réprimanda chaleureusement a ce sujet. – « [2]Quelle autre raison as-tu, me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison paternelle et ta patrie, ou tu pourrais etre poussé, et ou tu as l'assurance de faire ta fortune avec de l’application et de l’industrie, et l’assurance d’une vie d’aisance et de plaisir ? Il n’y a que les hommes dans l’adversité ou les ambitieux qui s’en vont chercher aventure dans les pays étrangers, pour s’élever par entreprise et se rendre fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi ; ton état est le médiocre, ou ce qui peut etre appelé la premiere condition du bas étage ; une longue expérience me l’a fait reconnaître comme le meilleur dans le monde et le plus convenable au bonheur. Il n’est en proie ni aux miseres, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans : il n’est point troublé par l’orgueil, le luxe, l’ambition et l’envie des hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état ; c’est celui de la vie que les autres hommes jalousent ; les rois, souvent, ont gémi des cruelles conséquences d’etre nés pour les grandeurs, et ont souhaité d’etre placés entre les deux extremes, entre les grands et les petits ; enfin le sage l’a proclamé le juste point de la vraie félicité en implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.

« Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours : les calamités de la vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre humain ; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n’est point exposée a autant de vicissitudes que le haut et le bas de la société ; elle est meme sujette a moins de maladies et de troubles de corps et d’esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs vices et leurs exces, ou par un trop rude travail, le manque du nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des miseres et des maux, naturelle conséquence de leur maniere de vivre. La condition moyenne s’accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes les jouissances : la paix et l’abondance sont les compagnes d’une fortune médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs désirables sont les bénédictions réservées a ce rang. Par cette voie, les hommes quittent le monde d’une façon douce, et passent doucement et uniment a travers, sans etre accablés de travaux des mains ou de l’esprit ; sans etre vendus a la vie de servitude pour le pain de chaque jour ; sans etre harassés par des perplexités continuelles qui troublent la paix de l’âme et arrachent le corps au repos ; sans etre dévorés par les angoisses de l’envie ou la secrete et rongeante convoitise de l’ambition ; au sein d’heureuses circonstances, ils glissent tout mollement a travers la société, et goutent sensiblement les douceurs de la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et apprenant, par l’expérience journaliere, a le connaître plus profondément. »

Ensuite il me pria instamment et de la maniere la plus affectueuse de ne pas faire le jeune homme : – « Ne va pas te précipiter, me disait-il, au milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent t’avoir prémuni ; tu n’es pas dans la nécessité d’aller chercher ton pain ; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer parfaitement dans la position de la vie qu’en ce moment je te recommande. Si tu n’étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait par ta destinée ou tout-a-fait par l’erreur qu’il te faut éviter ; je n’en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait a mes devoirs en t’éclairant sur des projets que je sais etre ta ruine. En un mot, j’accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes infortunes en favorisant ton éloignement. N’as-tu pas l’exemple de ton frere aîné, aupres de qui j’usai autrefois des memes instances pour le dissuader d’aller a la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent l’emporter sur ses jeunes désirs le poussant a se jeter dans l’armée, ou il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois j’oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tete, que Dieu ne te bénirait point, et que, dans l’avenir, manquant de toute assistance, tu aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils. »

Je remarquai vers la derniere partie de ce discours, qui était véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon pere en ait eu le sentiment ; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient abondamment sur sa face, surtout lorsqu’il me parla de la perte de mon frere, et qu’il était si ému, en me prédisant que j’aurais tout le loisir de me repentir, sans avoir personne pour m’assister, qu’il s’arreta court, puis ajouta : – « J’ai le cour trop plein, je ne saurais t’en dire davantage. »

Je fus sincerement touché de cette exhortation ; au reste, pouvait-il en etre autrement ? Je résolus donc de ne plus penser a aller au loin, mais a m’établir chez nous selon le désir de mon pere. Hélas ! en peu de jours tout cela s’évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités paternelles, quelques semaines apres je me déterminai a m’enfuir. Néanmoins, je ne fis rien a la hâte comme m’y poussait ma premiere ardeur, mais un jour que ma mere me parut un peu plus gaie que de coutume, je la pris a part et lui dis : – Je suis tellement préoccupé du désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser avec assez de résolution pour y réussir ; mon pere ferait mieux de me donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour que j’entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur ; si je le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant mon engagement rempli de m’évader de chez mon maître pour m’embarquer. Si vous vouliez bien engager mon pere a me laisser faire un voyage lointain, et que j’en revienne dégouté, je ne bougerais plus, et je vous promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d’assiduité. »

Cette ouverture jeta ma mere en grande émotion : – « Cela n’est pas proposable, me répondit-elle ; je me garderai bien d’en parler a ton pere ; il connaît trop bien tes véritables intérets pour donner son assentiment a une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que tu puisses encore y songer apres l’entretien que tu as eu avec lui et l’affabilité et les expressions tendres dont je sais qu’il a usé envers toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n’y vois point de remede ; mais tu peux etre assuré de n’obtenir jamais notre approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main a l’ouvre de ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mere se soit pretée a une chose réprouvée par ton pere. »

Nonobstant ce refus, comme je l’appris dans la suite, elle rapporta le tout a mon pere, qui, profondément affecté, lui dit : en soupirant : – « Ce garçon pourrait etre heureux s’il voulait demeurer a la maison ; mais, s’il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait jamais été : je n’y consentirai jamais. »

Ce ne fut environ qu’un an apres ceci que je m’échappai, quoique cependant je continuasse obstinément a rester sourd a toutes propositions d’embrasser un état ; et quoique souvent je reprochasse a mon pere et a ma mere leur inébranlable opposition, quand ils savaient tres-bien que j’étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me trouvant a Hull, ou j’étais allé par hasard et sans aucun dessein prémédité, étant la, dis-je, un de mes compagnons pret a se rendre par mer a Londres, sur un vaisseau de son pere me pressa de partir, avec l’amorce ordinaire des marins, c’est-a-dire qu’il ne m’en couterait rien pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents ; je ne leur envoyai aucun message ; mais, leur laissant a l’apprendre comme ils pourraient, sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon pere, sans aucune considération des circonstances et des conséquences, malheureusement, Dieu sait ! Le 1er septembre 1651, j’allai a bord du vaisseau chargé pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne commencerent plus tôt et ne durerent plus long-temps que les miennes.

Comme le vaisseau sortait a peine de l’Humber, le vent s’éleva et les vagues s’enflerent effroyablement. Je n’étais jamais allé sur mer auparavant ; je fus, d’une façon indicible, malade de corps et épouvanté d’esprit. Je commençai alors a réfléchir sérieusement sur ce que j’avais fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable. Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon pere, les paroles de ma mere, se présenterent alors vivement en mon esprit ; et ma conscience, qui n’était point encore arrivée a ce point de dureté qu’elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la violation de mes devoirs envers Dieu et mon pere.

Pendant ce temps la tempete croissait, et la mer devint tres-grosse, quoique ce ne fut rien en comparaison de ce que j’ai vu depuis, et meme seulement quelques jours apres, c’en fut assez pour affecter un novice tel que moi. A chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond de la mer. Dans cette agonie d’esprit, je fis plusieurs fois le projet et le vou, s’il plaisait a Dieu de me sauver de ce voyage, et si je pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre a bord d’un navire, de m’en aller tout droit chez mon pere, de m’abandonner a ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles miseres. Alors je vis pleinement l’excellence de ses observations sur la vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempetes de l’océan ni aux disgrâces de la terre ; et je résolus, comme l’enfant prodigue repentant, de retourner a la maison paternelle.


LA TEMPETE

Ces sages et sérieuses pensées durerent tant que dura la tempete, et meme quelque temps apres ; mais le jour d’ensuite le vent étant abattu et la mer plus calme, je commençai a m’y accoutumer un peu. Toutefois, j’étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste pendant tout le jour. Mais a l’approche de la nuit le temps s’éclaircit, le vent s’appaisa tout-a-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se coucha éclatant pour se lever de meme le lendemain : une brise légere, un soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau spectacle, le plus beau que j’aie vu de ma vie.

J’avais bien dormi pendant la nuit ; je ne ressentais plus de nausées, j’étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l’océan qui, la veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps apres se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui apres tout m’avait débauché, vint a moi : – « Eh bien ! Bob, me dit-il en me frappant sur l’épaule, comment ça va-t-il ? Je gage que tu as été effrayé, la nuit derniere, quand il ventait : ce n’était pourtant qu’un plein bonnet de vent ? » – « Vous n’appelez cela qu’un plein bonnet de vent ? C’était une horrible tourmente ! » – « Une tourmente ? tu es fou ! tu appelles cela une tourmente ? Vraiment ce n’était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau et une belle dérive, nous nous moquerons bien d’une pareille rafale ; tu n’es qu’un marin d’eau douce, Bob ; viens que nous fassions un bowl de punch,et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il fait a cette heure ! » – Enfin, pour abréger cette triste portion de mon histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer : on fit du punch,je m’enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes résolutions pour l’avenir. De meme que l’océan avait rasséréné sa surface et était rentré dans le repos apres la tempete abattue, de meme, apres le trouble de mes pensées évanoui, apres la perte de mes craintes et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et j’oubliai entierement les promesses et les voux que j’avais faits en ma détresse. Pourtant, a la vérité, comme il arrive ordinairement en pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments reparaissaient encore ; mais je les chassais et je m’en guérissais comme d’une maladie, en m’adonnant et a la boisson et a l’équipage. Bientôt j’eus surmonté le retour de ces acces, c’est ainsi que je les appelais, et en cinq ou six jours j’obtins sur ma conscience une victoire aussi complete qu’un jeune libertin résolu a étouffer ses remords le pouvait désirer. Mais il m’était réservé de subir encore une épreuve : la Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser entierement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour une délivrance, la prochaine devait etre telle que le plus mauvais bandit d’entre nous confesserait tout a la fois le danger et la miséricorde.

Le sixieme jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade d’Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n’avions fait que peu de chemin depuis la tempete. La, nous fumes obligés de jeter l’ancre et le vent continuant d’etre contraire, c’est-a-dire de souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la meme rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable pour gagner la Tamise.

Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions du, a la faveur de la marée, remonter la riviere, si le vent n’eut pas été trop fort, et si au quatrieme ou cinquieme jour de notre station il n’eut pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée aussi bonne qu’un port ; comme le mouillage était bon, et l’appareil de notre ancre extremement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos et dans la joie, comme il est d’usage sur mer. Mais le huitieme jour, le vent força ; nous mîmes touts la main a l’ouvre ; nous calâmes nos mâts de hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint tres-grosse, notre château de proue plongeait ; nous embarquâmes plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l’ancre d’espérance, de sorte que nous chassâmes sur deux, apres avoir filé nos câbles jusqu’au bout.

Déja une terrible tempete mugissait, et je commençais a voir la terreur sur le visage des matelots eux-memes. Quoique veillant sans relâche a la conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et passait pres de moi, j’entendis plusieurs fois le capitaine proférer tout bas ces paroles et d’autres semblables : – « Seigneur ayez pitié de nous ! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts !… » – Durant ces premieres confusions, j’étais stupide, étendu dans ma cabine, au logement des matelots, et je ne saurais décrire l’état de mon esprit. Je pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j’avais si manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m’étais endurci. Je pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne serait point comme le premier. Mais quand, pres de moi, comme je le disais tantôt, le capitaine lui-meme s’écria : – « Nous sommes touts perdus ! » –je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n’avait frappé mes yeux : l’océan s’élevait comme des montagnes, et a chaque instant fondait contre nous ; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied ; et nos gens s’écrierent qu’un navire ancré a un mille de nous venait de sancir sur ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés a leurs ancres, hors de la rade allaient au large a tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe ; deux ou trois d’entre eux qui dérivaient passerent tout contre nous, courant vent arriere avec leur civadiere seulement.

Vers le soir, le second et le bosseman supplierent le capitaine, qui s’y opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine ; mais le bosseman lui ayant protesté que, s’il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait a fond, il y consentit. Quand le mât d’avant fut abattu, le grand mât, ébranlé, secouait si violemment le navire, qu’ils furent obligés de le couper aussi et de faire pont ras.

Chacun peut juger dans quel état je devais etre, moi, jeune marin, que précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi ; mais autant que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient alors, j’avais dix fois plus que la mort en horreur d’esprit, mon mépris de mes premiers remords et mon retour aux premieres résolutions que j’avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe a la terreur de la tempete, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la dépeindre. Mais le pis n’était pas encore advenu ; la tempete continua avec tant de furie, que les marins eux-memes confesserent n’en avoir jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était lourdement chargé et calait tellement, qu’a chaque instant les matelots s’écriaient qu’il allait couler a fond. Sous un rapport, ce fut un bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu’ils entendaient par ce mot avant que je m’en fusse enquis. La tourmente était si terrible que je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres plus judicieux que le reste, faire leurs prieres, s’attendant a tout moment que le vaisseau coulerait a fond. Au milieu de la nuit, pour surcroît de détresse, un des hommes qu’on avait envoyés a la visite, cria qu’il s’était fait une ouverture, et un autre dit qu’il y avait quatre pieds d’eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés a la pompe. A ce seul mot, je m’évanouis et je tombai a la renverse sur le bord de mon lit, sur lequel j’étais assis dans ma cabine. Toutefois les matelots me réveillerent et me dirent que si jusque-la je n’avais été bon a rien, j’étais tout aussi capable de pomper qu’aucun autre. Je me levai ; j’allai a la pompe et je travaillai de tout cour. Dans cette entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempete, étaient forcés de glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé ou qu’il était advenu quelque autre chose épouvantable ; en un mot je fus si effrayé que je tombai en défaillance. Comme c’était dans un moment ou chacun pensait a sa propre vie, personne ne prit garde a moi, ni a ce que j’étais devenu ; seulement un autre prit ma place a la pompe, et me repoussa du pied a l’écart, pensant que j’étais mort, et ce ne fut que long-temps apres que je revins a moi.

On travaillait toujours, mais l’eau augmentant a la cale, il y avait toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente commençât a s’abattre un peu, néanmoins il n’était pas possible qu’il surnageât jusqu’a ce que nous atteignissions un port ; aussi le capitaine continua-t-il a faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu’elle approcha ; mais il était impossible que nous y allassions ou qu’elle parvînt jusqu’au flanc du vaisseau ; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancerent de l’avant une corde avec une bouée, et en filerent une grande longueur. Apres beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eut été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment : aussi l’avis commun fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le plus qu’on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la barque venait a se briser contre le rivage, d’en tenir compte a son patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre bateau s’en alla obliquement presque jusqu’a Winterton-Ness.

Il n’y avait guere plus d’un quart d’heure que nous avions abandonné notre vaisseau quand nous le vîmes s’abîmer ; alors je compris pour la premiere fois ce que signifiait couler-bas. Mais, je dois l’avouer, j’avais l’oil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me dirent qu’il coulait, car, des le moment que j’allai, ou plutôt qu’on me mit dans la barque, j’étais anéanti par l’effroi, l’horreur et la crainte de l’avenir.

Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage. Quand notre bateau s’élevait au haut des vagues, nous l’appercevions, et le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous assister lorsque nous serions proches.


ROBINSON MARCHAND DE GUIN

Note : Il est probable qu’il y a une erreur dans l’édition de Gallica qui a servi de support a notre travail ; il faut probablement lire GUINÉE au lieu de GUIN. (Note du correcteur – ELG.)

Nous avancions lentement, et nous ne pumes aborder avant d’avoir passé le phare de Winterton ; la côte s’enfonçait a l’Ouest vers Cromer, de sorte que la terre brisait la violence du vent. La, nous abordâmes, et, non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la plage, et allâmes a pied a Yarmouth, ou, comme des infortunés, nous fumes traités avec beaucoup d’humanité, et par les magistrats de la ville, qui nous assignerent de bons gîtes, et par les marchands et les armateurs, qui nous donnerent assez d’argent pour nous rendre a Londres ou pour retourner a Hull, suivant que nous le jugerions convenable.

C’est alors que je devais avoir le bon sens de revenir a Hull et de rentrer chez nous ; j’aurais été heureux, et mon pere, embleme de la parabole de notre Sauveur, eut meme tué le veau gras pour moi ; car, ayant appris que le vaisseau sur lequel j’étais avait fait naufrage dans la rade d’Yarmouth, il fut long-temps avant d’avoir l’assurance que je n’étais pas mort.

Mais mon mauvais destin m’entraînait avec une obstination irrésistible ; et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de revenir a la maison, je n’avais pas la force de le faire. Je ne saurais ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret arret irrévocable qui nous pousse a etre les instruments de notre propre destruction, quoique meme nous en ayons la conscience, et que nous nous y précipitions les yeux ouverts ; mais, véritablement, si ce n’est quelque décret inévitable me condamnant a une vie de misere et qu’il m’était impossible de braver, quelle chose eut pu m’entraîner contre ma froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et contre les deux avertissements si manifestes que j’avais reçus dans ma premiere entreprise.

Mon camarade, qui d’abord avait aidé a mon endurcissement, et qui était le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La premiere fois qu’il me parla a Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le second ou le troisieme jour, car nous étions logés en divers quartiers de la ville ; la premiere fois, dis-je, qu’il s’informa de moi, son ton me parut altéré : il me demanda d’un air mélancolique, en secouant la tete, comment je me portais, et dit a son pere qui j’étais, et que j’avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d’en entreprendre d’autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et, avec un accent de gravité et d’affliction : – « Jeune homme, me dit-il, vous ne devez plus retourner sur mer ; vous devez considérer ceci comme une marque certaine et visible que vous n’etes point appelé a faire un marin. » – « Pourquoi, monsieur ? est-ce que vous n’irez plus en mer ? » – « Le cas est bien différent, répliqua-t-il : c’est mon métier et mon devoir ; au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel avant-gout le ciel vous a donné de ce a quoi il faudrait vous attendre si vous persistiez. Peut-etre cela n’est-il advenu qu’a cause de vous, semblable a Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui etes-vous, je vous prie ? et pourquoi vous étiez-vous embarqué ? » – Je lui contai en partie mon histoire. Sur la fin il m’interrompit et s’emporta d’une étrange maniere. – « Qu’avais-je donc fait, s’écria-t-il, pour mériter d’avoir, a bord un pareil misérable ! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling remettre le pied sur le meme vaisseau que vous ! » – C’était, en vérité, comme j’ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son autorité. Toutefois, il me parla ensuite tres-gravement, m’exhortant a retourner chez mon pere et a ne plus tenter la Providence. Il me dit qu’il devait m’etre visible que le bras de Dieu était contre moi ; – « enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez qu’adversité et désastre jusqu’a ce que les paroles de votre pere se vérifient en vous. »

Je lui répondis peu de chose ; nous nous séparâmes bientôt apres, et je ne le revis plus ; quelle route prit-il ? je ne sais. Pour moi, ayant quelque argent dans ma poche, je m’en allai, par terre, a Londres. La, comme sur la route, j’eus plusieurs combats avec moi-meme sur le genre de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez nous ou retourner sur mer.

Quant a mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon pere et ma mere, mais devant meme qui que ce fut. D’ou j’ai depuis souvent pris occasion d’observer combien est sotte et inconséquente la conduite ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, a l’égard de cette raison qui devrait les guider en pareils cas : qu’ils ne sont pas honteux de l’action qui devrait, a bon droit, les faire passer pour insensés, mais qu’ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire honorer comme sages.

Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant quel parti prendre, ni quelle carriere embrasser, ni quel genre de vie mener. J’éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison paternelle ; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la détresse ou j’avais été s’évanouissait, et avec lui mes faibles désirs de retour, jusqu’a ce qu’enfin je les mis tout-a-fait de côté, et cherchai a faire un voyage.

Cette maligne influence qui m’avait premierement poussé hors de la maison paternelle, qui m’avait suggéré l’idée extravagante et indéterminée de faire fortune, et qui m’avait inculqué si fortement ces fantaisies, que j’étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et meme aux ordres de mon pere ; cette meme influence, donc, quelle qu’elle fut, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises, celle de monter a bord d’un vaisseau partant pour la côte d’Afrique, ou, comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.

Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne fisse point, a bord, le service comme un matelot ; a la vérité j’aurais travaillé plus rudement que de coutume, mais en meme temps je me serais instruit des devoirs et de l’office d’un marin ; et, avec le temps, j’aurais pu me rendre apte a faire un pilote ou un lieutenant, sinon un capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire ; parce que j’avais de l’argent en poche et de bons vetements sur le dos, je voulais toujours aller a bord comme un gentleman ; aussi je n’eus jamais aucune charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.

J’eus la chance, des mon arrivée a Londres, de tomber en assez bonne compagnie, ce qui n’arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et abandonnés comme je l’étais alors, le démon ne tardant pas généralement a leur dresser quelques embuches ; mais pour moi il n’en fut pas ainsi. Ma premiere connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé sur la côte de Guinée avec un tres-grand succes, avait résolu d’y retourner ; ayant pris gout a ma société, qui alors n’était pas du tout désagréable, et m’ayant entendu parler de mon projet de voir le monde, il me dit : – « Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n’aurez aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon ; et si vous vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les avantages que le commerce offrirait, et peut-etre y trouveriez-vous quelque profit.

J’acceptai l’offre, et me liant d’étroite amitié avec ce capitaine, qui était un homme franc et honnete, je fis ce voyage avec lui, risquant une petite somme, que par sa probité désintéressée, j’augmentai considérablement ; car je n’emportai environ que pour quarante livres sterling de verroteries et de babioles qu’il m’avait conseillé d’acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par l’assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon pere ou au moins ma mere a contribuer d’autant a ma premiere entreprise.

C’est le seul voyage ou je puis dire avoir été heureux dans toutes mes spéculations, et je le dois a l’intégrité et a l’honneteté de mon ami le capitaine ; en outre j’y acquis aussi une suffisante connaissance des mathématiques et des regles de la navigation ; j’appris a faire l’estime d’un vaisseau et a prendre la hauteur ; bref a entendre quelques-unes des choses qu’un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon capitaine prenait de plaisir a m’instruire, autant je prenais de plaisir a étudier ; et en un mot ce voyage me fit tout a la fois marin et marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de poudre d’or, qui me valurent, a mon retour a Londres, a peu pres trois cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus tard, consommerent ma ruine.

Néanmoins, j’eus en ce voyage mes disgrâces aussi ; je fus surtout continuellement malade et jeté dans une violente calenture[4] par la chaleur excessive du climat : notre principal trafic se faisant sur la côte depuis le quinzieme degré de latitude septentrionale jusqu’a l’équateur.

Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon ami étant mort peu de temps apres son arrivée, je résolus d’entreprendre encore ce voyage, et je m’embarquai sur le meme navire avec celui qui, la premiere fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable ; car bien que je n’emportasse pas tout-a-fait cent livres sterling de ma nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées a la veuve de mon ami, qui fut tres-fidele dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou plutôt entre ces îles et la côte d’Afrique, fut surpris, a l’aube du jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute la voile qu’il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent charrier ; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu’assurément avant peu d’heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat. Notre navire avait douze canons et l’écumeur en avait dix-huit.

Environs a trois heures de l’apres-midi, il entra dans nos eaux, et nous attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, apres avoir répondu a notre feu et avoir fait faire une mousqueterie a pres de deux cents hommes qu’il avait a bord. Toutefois, tout notre monde se tenant couvert, pas un de nous n’avait été touché. Il se prépara a nous attaquer derechef, et nous, derechef, a nous défendre ; mais cette fois, venant a l’abordage par l’autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre pont, qui aussitôt couperent et hacherent nos agres. Nous les accablâmes de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d’une si rude maniere, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin, pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fumes contraints de nous rendre, et nous fumes touts conduits prisonniers a Sallé, port appartenant aux Maures.

La, je reçus des traitements moins affreux que je ne l’avais appréhendé d’abord. Ainsi que le reste de l’équipage, je ne fus point emmené dans le pays a la Cour de l’Empereur ; le capitaine du corsaire me garda pour sa part de prise ; et, comme j’étais jeune, agile et a sa convenance, il me fit son esclave.


ROBINSON CAPTIF

A ce changement subit de condition, qui, de marchand, me faisait misérable esclave, je fus profondément accablé ; je me ressouvins alors du discours prophétique de mon pere : que je deviendrais misérable et n’aurais personne pour me secourir ; je le crus ainsi tout-a-fait accompli, pensant que je ne pourrais jamais etre plus mal, que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi, et que j’étais perdu sans ressource. Mais hélas ! ce n’était qu’un avant-gout des miseres qui devaient me traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Mon nouveau patron ou maître m’avait pris avec lui dans sa maison ; j’espérais aussi qu’il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait en mer, et que tôt ou tard son sort serait d’etre pris par un vaisseau de guerre espagnol ou portugais, et qu’alors je recouvrerais ma liberté ; mais cette espérance s’évanouit bientôt, car lorsqu’il retournait en course, il me laissait a terre pour soigner son petit jardin et faire a la maison la besogne ordinaire des esclaves ; et quand il revenait de sa croisiere, il m’ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le navire.

La, je songeais sans cesse a mon évasion et au moyen que je pourrais employer pour l’effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit la moindre probabilité, rien qui put faire supposer ce projet raisonnable ; car je n’avais pas une seule personne a qui le communiquer, pour qu’elle s’embarquât avec moi ; ni compagnons d’esclavage, ni Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans, quoique je me berçasse souvent de ce reve, je n’entrevis néanmoins jamais la moindre chance favorable de le réaliser.

Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singuliere qui me remit en tete mon ancien projet de faire quelque tentative pour recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de coutume sans armer son vaisseau, et, a ce que j’appris, faute d’argent, avait habitude, régulierement deux ou trois fois par semaine, quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire et de s’en aller pecher dans la rade ; pour tirer a la rame il m’emmenait toujours avec lui, ainsi qu’un jeune Maurisque[5] ; nous le divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit a attraper le poisson ; si bien qu’il m’envoyait quelquefois avec un Maure de ses parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l’appelait, pour lui pecher un plat de poisson.

Une fois, il arriva qu’étant allé a la peche, un matin, par un grand calme, une brume s’éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage, quoique nous n’en fussions pas éloignés d’une demi-lieue. Ramant a l’aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante ; et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au lieu d’avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux lieues. Cependant nous l’atteignîmes, a la vérité non sans beaucoup de peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença a souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.

Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d’avoir plus soin de lui a l’avenir ; ayant a sa disposition la chaloupe de notre navire anglais qu’il avait capturé, il se détermina a ne plus aller a la peche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d’y construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable a celle d’un canot de plaisance, laissant assez de place derriere pour manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant pour qu’une personne ou deux pussent manouvrer la voile. Cette chaloupe cinglait avec ce que nous appelons une voile d’épaule de mouton[6] qu’on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et étroite, et contenait seulement une chambre a coucher pour le patron et un ou deux esclaves, une table a manger, et quelques équipets pour mettre des bouteilles de certaines liqueurs a sa convenance, et surtout son pain, son riz et son café.

Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment a la peche ; et comme j’étais tres-habile a lui attraper du poisson, il n’y allait jamais sans moi. Or, il advint qu’un jour, ayant projeté de faire une promenade dans ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, a cet effet, envoya au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me commanda de tenir prets trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui se trouvaient a bord de son vaisseau, parce qu’ils se proposaient le plaisir de la chasse aussi bien que celui de la peche.

Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin j’attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu’incontinent mon patron vint tout seul a bord, et me dit que ses convives avaient remis la partie, a cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il m’enjoignit ensuite, suivant l’usage, d’aller sur ce bateau avec le Maure et le jeune garçon pour pecher quelques poissons, parce que ses amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir a la maison aussitôt que j’aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir d’obéir.

Cette occasion réveilla en mon esprit mes premieres idées de liberté ; car alors je me trouvais sur le point d’avoir un petit navire a mon commandement. Mon maître étant parti, je commençai a me munir, non d’ustensiles de peche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse ni ne considérasse ou je devais faire route, pour sortir de ce lieu, tout chemin m’étant bon.

Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure a mettre a bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu’il ne fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron. – Cela est juste, répliqua-t-il ; – et il apporta une grande corbeille de rusk ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d’eau fraîche. Je savais ou mon maître avait placé son coffre a liqueurs, qui cela était évident par sa structure, devait provenir d’une prise faite sur les Anglais. J’en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises la auparavant pour notre maître. J’y transportai aussi un gros bloc de cire vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d’un grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des chandelles. Puis j’essayai sur le Maure d’une autre tromperie dans laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les Maures font Muly ou Moléy ; ainsi l’appelai-je et lui dis-je : – Moléy, les mousquets de notre patron sont a bord de la chaloupe ; ne pourriez-vous pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer, pour nous autres, quelques alcamies, – oiseau semblable a notre courlieu, – car je sais qu’il a laissé a bord du navire les provisions de la soute aux poudres. – Oui, dit-il, j’en apporterai un peu ; – et en effet il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j’avais découvert un peu de poudre dont j’emplis une grosse bouteille qui s’était trouvée presque vide dans le bahut, apres avoir transvasé ce qui y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du havre pour aller a la peche. A la forteresse qui est a l’entrée du port on savait qui nous étions, on ne prit point garde a nous. A peine étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous assîmes pour pecher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était contraire a mon désir ; car s’il avait soufflé Sud, j’eusse été certain d’atterrir a la côte d’Espagne, ou au moins d’atteindre la baie de Cadix ; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet horrible lieu, et d’abandonner le reste au destin.

Apres que nous eumes peché long-temps et rien pris ; car lorsque j’avais un poisson a mon hameçon, pour qu’on ne put le voir je ne le tirais point dehors : – Nous ne faisons rien, dis-je au Maure ; notre maître n’entend pas etre servi comme ça ; il nous faut encore remonter plus au large. – Lui, n’y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant a la proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je conduisis l’embarcation a une lieue au-dela ; alors je mis en panne comme si je voulais pecher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon, j’allai a la proue vers le Maure ; et, faisant comme si je me baissais pour ramasser quelque chose derriere lui, je le saisis par surprise en passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un liége, et, m’appelant, il me supplia de le reprendre a bord, et me jura qu’il irait d’un bout a l’autre du monde avec moi. Comme il nageait avec une grande vigueur apres la chaloupe et qu’il faisait alors peu de vent, il m’aurait promptement atteint.

Sur ce, j’allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de chasse, je le couchai en joue et lui dis : Je ne vous ai pas fait de mal, et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez bien assez pour regagner la rive ; la mer est calme, hâtez-vous d’y aller, je ne vous frapperai point ; mais si vous vous approchez du bateau, je vous tire une balle dans la tete, car je suis résolu a recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne doute point qu’il ne l’ait atteint facilement, car c’était un excellent nageur.

J’eusse été plus satisfait d’avoir gardé ce Maure et d’avoir noyé le jeune garçon ; mais, la, je ne pouvais risquer de me confier a lui. Quand il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je lui dis : – Xury, si tu veux m’etre fidele, je ferai de toi un homme ; mais si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincere avec moi, – ce qui est jurer par Mahomet et la barbe de son pere, – il faut que je te jette aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si innocemment que je n’aurais pu me défier de lui ; puis il fit le serment de m’etre fidele et de me suivre en tout lieux.

Tant que je fus en vue du Maure, qui était a la nage, je portai directement au large, préférant bouliner, afin qu’on put croire que j’étais allé vers le détroit[7], comme en vérité on eut pu le supposer de toute personne dans son bon sens ; car aurait-on pu imaginer que nous faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, ou nous étions surs que toutes les peuplades de negres nous entoureraient de leurs canots et nous désoleraient ; ou nous ne pourrions aller au rivage sans etre dévorés par les betes sauvages ou par de plus impitoyables sauvages de l’espece humaine.

Mais aussitôt qu’il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l’Est, pour ne pas m’éloigner de la côte ; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis tellement de la voile, que le lendemain, a trois heures de l’apres-midi, quand je découvris premierement la terre, je devais etre au moins a cent cinquante milles au Sud de Sallé, tout-a-fait au-dela des États de l’Empereur de Maroc, et meme de tout autre roi de par-la, car nous ne vîmes personne.