Ma Vie - Récit d'un provincial - Anton Pavlovitch Tchekhov - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1923

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Anton Pavlovitch Tchekhov

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Opis ebooka Ma Vie - Récit d'un provincial - Anton Pavlovitch Tchekhov

Ma vie: Missail, fils de l'architecte de la ville, descendant d'une famille noble, ne peut se résoudre vivre cette vie de bourgeois que lui confere son droit de naissance. Il ne reve que de travail manuel. - En voyage: Une chambre d'hôtel, une nuit de tempete, une rencontre fortuite, propice aux confidences... - Le Pere: Rencontre du pere avec son fils. La déchéance du pere, sa descente aux enfers, en opposition avec la réussite et la bonté de ses fils. - Agäphia: Sâvka, garde-maraîcher, par désoeuvrement, exerce un prestige puissant et invincible sur les dulcinées du village. - Du champagne: Récit d'une imprévisible destinée. - La Sorciere: Le chantre Saveli soupçonne sa femme d'etre une sorciere. Jusqu'ou l'emmeneront ses soupçons? - Iônytch: Les illusions perdues de Iônytch dans la petite ville de S...

Opinie o ebooku Ma Vie - Récit d'un provincial - Anton Pavlovitch Tchekhov

Fragment ebooka Ma Vie - Récit d'un provincial - Anton Pavlovitch Tchekhov

A Propos
Partie 1 - MA VIE – RÉCIT D’UN PROVINCIAL
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Tchekhov:

Anton Pavlovitch Tchekhov, né le 17/29 janvier 1860 a Taganrog (Russie), mort le 2/15 juillet 1904 a Badenweiler (Allemagne), est un nouvelliste et dramaturge russe, médecin de profession. Ami d’Ivan Bounine, Maxime Gorki, Léon Tolstoi, Fédor Chaliapine, Souvorine, il est l’oncle de Mikhail Tchekhov, fils de son frere Alexandre et de Natalia Golden, et disciple de Constantin Stanislavski. Anton Pavlovitch Tchekhov est né le 29 janvier 1860 (calendrier grégorien), a Taganrog, au bord de la mer d'Azov, en Russie. Ses parents sont des petits commerçants. D’une religiosité excessive, son pere est un homme violent. Anton Tchekhov étudie la médecine a l'université de Moscou et commence a exercer a partir de 1884. Se sentant responsable de sa famille, venue s’installer a Moscou apres la faillite du pere, il cherche a augmenter ses revenus en publiant des nouvelles dans divers journaux. Le succes arrive assez vite. Il ressent tres tôt les premiers effets de la tuberculose, qui l’obligera a de nombreux déplacements au cours de sa vie pour tenter de trouver un climat qui lui convienne mieux que celui de Moscou. Bien que répugnant a tout engagement politique, il sera toujours extremement sensible a la misere d’autrui. En 1890, en dépit de sa maladie, il entreprend un séjour d'un an au bagne de Sakhaline afin de porter témoignage sur les conditions d’existence des bagnards. L'île de Sakhaline paraitra a partir de 1893. Toute sa vie, il multipliera ainsi les actions de bienfaisance (construction d’écoles, exercice gratuit de la médecine, etc.). Ses nouvelles d’abord, son théâtre ensuite, le font reconnaitre de son vivant comme une des gloires nationales russes, a l’égal d’un Dostoievski ou d’un Tolstoi. Apres avoir longtemps repoussé toute perspective de mariage, il se décide, en 1901, a épouser Olga Leonardovna Knipper (1870-1959), actrice au Théâtre d’art de Moscou. Lors d’une ultime tentative de cure, Anton Tchekhov meurt le 2 juillet 1904 a Badenweiler en Allemagne. Au médecin qui se précipite a son chevet, il dit poliment en allemand : « Ich sterbe » (je meurs). Ayant refusé de l’oxygene, on lui apporte… du champagne, et ses derniers mots seraient, d’apres Virgil Tanase : « Cela fait longtemps que je n’ai plus bu de champagne ». Ayant bu, il se couche sur le côté et meurt. Le 9 juillet, il est enterré a Moscou, au cimetiere de Novodevitchi.

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Partie 1
MA VIE – RÉCIT D’UN PROVINCIAL


Chapitre 1

 

Le directeur me dit :

– Je ne vous garde que par estime pour votre vénéré pere, sans cela, il y a longtemps que je vous aurais fait voler en l’air.

Je lui répondis :

– Vous me flattez, Excellence, en supposant que je puisse m’envoler dans les airs.

Et j’entendis qu’il ajoutait :

– Faites sortir ce monsieur, il me porte sur les nerfs.

Deux jours apres, je fus renvoyé.

Ainsi, depuis le temps ou je fus tenu pour adulte, je changeai dix fois d’emploi, au grand désespoir de mon pere, l’architecte de la ville.

J’avais passé par différentes administrations, mais mes dix emplois se ressemblaient comme des gouttes d’eau : il fallait rester assis, écrire, entendre des observations betes ou grossieres, en attendant le jour qu’on me renvoyât.

Mon pere, quand j’entrai chez lui, était profondément enfoui dans son fauteuil, les yeux clos. Sa figure maigre, seche, avec un reflet violacé aux endroits rasés (il ressemblait a un vieil organiste catholique), exprimait l’humilité et la soumission.

Sans répondre a mon bonjour, et sans ouvrir les yeux, il me dit :

– Si ma chere femme, ta mere, était vivante, ta façon de vivre serait pour elle une source de continuelle affliction ; dans sa mort prématurée, je vois un dessein de Dieu. Dis-moi, malheureux, reprit-il en ouvrant les yeux, ce que je dois faire de toi ?

Naguere, quand j’étais plus jeune, mes parents et mes connaissances savaient ce qu’on devait faire de moi ; les uns me conseillaient de m’engager comme volontaire, les autres d’entrer dans une pharmacie, d’autres au télégraphe ; maintenant que j’avais vingt-cinq ans et grisonnais déja aux tempes, et que j’avais été successivement et volontaire, et pharmacien, et télégraphiste, il semblait que j’eusse déja tout épuisé sur la terre, et on ne me donnait plus de conseils : on se contentait de hocher la tete en soupirant.

– Que penses-tu de toi-meme ? poursuivit mon pere. Les jeunes gens de ton âge ont déja une position sociale affermie, mais toi, regarde : tu es un prolétaire, un mendiant ; tu vis a ma charge !

Et, comme de coutume, il se mit a dire que les jeunes gens d’aujourd’hui se perdent par manque de foi, par matérialisme et par présomption, et qu’il faut supprimer les spectacles de société qui détournent les jeunes gens de la religion et de leurs devoirs.

– Demain, conclut-il, nous irons ensemble chez ton directeur ; tu t’excuseras et lui promettras de faire ton service consciencieusement. Tu ne dois pas rester un seul jour sans situation.

– Je vous prie de m’écouter, lui dis-je sombre, n’attendant rien de bon de cette conversation. Ce que vous appelez une situation constitue le privilege du capital et de l’instruction. Les gens pauvres et sans instruction gagnent leur pain par le travail physique ; je ne vois pas pourquoi je ferais exception a la regle.

– Quand tu commences a parler de travail physique, dit-il, avec irritation, cela devient bete et banal. Comprends donc, garçon stupide, tete sans cervelle, qu’il y a en toi, en dehors du travail physique, l’esprit divin, le feu sacré, qui te distinguent au plus haut degré d’un âne ou d’un reptile, et qui te rapprochent de la divinité ! Ton arriere-grand-pere, le général Pôloznév, s’est battu a Borodino ; ton grand-pere était poete, orateur, et maréchal de la noblesse ; ton oncle était pédagogue ; et moi, ton pere, enfin, je suis architecte. Tous les Pôloznév se sont-ils transmis le feu sacré pour que tu l’éteignes ainsi ?

– Il faut etre juste, lui dis-je ; il y a des millions d’hommes qui sont assujettis au travail physique.

– Bien, qu’ils le soient ! C’est qu’ils ne savent pas faire autre chose ; n’importe qui, meme un imbécile fini et un malfaiteur, peut s’occuper de travail physique ; ce travail est le propre de l’esclave et du barbare, tandis que le feu sacré n’est donné qu’a peu de personnes !

Mais il était inutile de continuer cette conversation. Mon pere avait une haute opinion de lui-meme et ne croyait qu’a ses propres arguments. Je savais d’ailleurs fort bien que le dédain avec lequel il parlait du travail manuel tenait moins a des considérations sur le feu sacré, qu’a la peur secrete de me voir devenir ouvrier et faire parler de moi dans toute la ville. Le principal était que mes amis, depuis longtemps sortis de l’Université, étaient en bonnes voies (le fils du directeur de la Banque d’État était déja assesseur de college), et moi, fils unique, je n’étais rien. Il était inutile et désagréable de poursuivre la conversation, mais je demeurais assis et répondais mollement, espérant qu’on me comprendrait enfin.

Toute la question était claire et simple, et ne revenait qu’au moyen par lequel je me procurerais une bouchée de pain ; mais on n’apercevait pas cette simplicité-la ; et on me parlait, en arrondissant des phrases doucereuses, de Borodino, du feu sacré, de cet oncle, poete oublié, qui écrivait des vers faux et mauvais. On m’appelait grossierement tete sans cervelle, et homme stupide… Et j’aurais tant voulu qu’on me comprît ! En dépit de tout, j’aime mon pere et ma sour ; et depuis mon enfance j’ai eu l’habitude de les consulter, – habitude dont je ne me déferai probablement jamais. – A tort ou a raison, je crains toujours de leur faire de la peine et je crains, quand je vois la nuque de mon pere rougir d’émotion, qu’il ne soit frappé de congestion.

– Rester dans une chambre mal aérée, lui dis-je, copier et recopier, faire concurrence a une machine a écrire, c’est honteux et mortifiant. Peut-il etre question la dedans de feu sacré ?

– Quoi qu’il en soit, dit mon pere, c’est un travail intellectuel. Mais, assez ! finissons-en avec cette conversation… En tout cas, je te préviens que si tu n’entres pas derechef dans une administration, et si tu suis tes méprisables inclinations, ma fille et moi, nous te priverons de notre amour. Je te déshériterai ; je le jure par le vrai Dieu !

Tout a fait sincerement, pour lui montrer la pureté des principes que je voulais suivre, je lui dis :

– La question d’héritage est pour moi sans importance ; je renonce a tout, d’avance.

Je ne sais pourquoi, et sans que je m’y attendisse du tout, ces mots parurent injurieux a mon pere ; il devint cramoisi.

– N’ose pas me parler ainsi ! imbécile, cria-t-il d’une voix aiguë. Vaurien ! (Et rapidement, d’un geste adroit et coutumier, il me gifla sur les deux joues.) Tu commences a t’oublier !

Dans mon enfance, quand mon pere me battait, je devais me tenir droit et le regarder en face. Maintenant aussi, tandis qu’il me battait, j’étais tout interdit ; et comme si j’étais toujours un enfant, je me tenais raide et tâchais de le regarder droit dans les yeux. Mon pere était vieux et tres maigre, mais ses muscles minces devaient etre solides comme des courroies, parce qu’il faisait tres mal quand il battait.

Je reculai dans l’antichambre ; il prit alors un parapluie et m’en frappa a plusieurs reprises a la tete et aux épaules. A ce moment, ma sour ouvrit la porte du salon pour savoir la cause du bruit ; mais elle se détourna tout de suite avec une expression de terreur et de pitié, sans prononcer un mot pour ma défense.

Mon intention de ne plus retourner au bureau et de commencer une vie nouvelle était inébranlable. Il ne restait qu’a choisir un genre de travail, et cela ne semblait pas particulierement difficile. Il me paraissait que j’étais tres robuste, résistant et apte aux plus durs labeurs. Une vie monotone, une nourriture détestable, dans la puanteur et la rudesse de l’entourage, avec l’idée constante du gain et du morceau de pain, m’attendaient. Et qui sait ? En revenant de mon travail par la Bolchâia Dvoriânnskaia (la grande rue de la Noblesse), j’envierais peut-etre souvent l’ingénieur Dôljikov qui vivait de travail intellectuel ?

Mais en pensant a tous ces déboires futurs, j’étais gai. Naguere, j’avais revé d’une carriere libérale. Je m’imaginais maître d’école, médecin ou écrivain, mais ce ne furent la que des reves. Le penchant aux distractions intellectuelles, – le théâtre, par exemple, et la lecture, – était développé en moi jusqu’a la passion ; mais je ne sais si j’avais de l’aptitude pour le travail de l’esprit. Au lycée, j’éprouvais une aversion si invincible pour la langue grecque que l’on dut me retirer de quatrieme. Longtemps des professeurs vinrent me préparer pour la cinquieme. A la fin, j’entrai dans diverses administrations, passant la majeure partie du temps a ne rien faire. Et l’on me disait que c’était la du travail intellectuel !…

Mon application, tant dans la sphere de l’étude que dans celle du service administratif, n’exigeait ni tension d’esprit, ni talent, ni aptitudes personnelles, ni élévation créatrice de l’esprit ; cette application était toute machinale. Je place une semblable activité au-dessous du travail physique. Je la méprise et ne crois pas une minute qu’elle puisse servir d’excuse a une vie oisive, insoucieuse, puisqu’elle n’est elle-meme qu’un leurre, un des aspects de l’oisiveté. Je n’ai probablement jamais connu le véritable travail intellectuel…

Le soir vint. Nous habitions la Bolchâia Dvoriânnskaia. C’était la principale rue de la ville, et faute d’un jardin public convenable, notre beau monde[1] s’y promenait. Cette belle rue était une sorte de jardin ; elle était plantée des deux côtés de peupliers blancs qui embaumaient, surtout apres la pluie. Par-dessus les palissades et les grilles se penchaient des acacias, de hauts lilas, des sainte-Lucie, et des pommiers. Le crépuscule de mai, la verdure nouvelle et tendre, semée d’ombres, l’odeur des lilas, le bourdonnement des hannetons, la tranquillité, la chaleur, comme tout cela semblait nouveau et extraordinaire chaque année, bien que tout cela se renouvelât au printemps ! Je me tenais pres de la grille et regardais les promeneurs. Avec la plupart d’entre eux, j’avais grandi et polissonné ; mais maintenant ma familiarité aurait pu les troubler parce que j’étais habillé pauvrement et pas a la mode. On disait de mes pantalons étroits et de mes larges bottines disgracieuses que c’étaient des macaronis dans des bateaux. De plus, j’avais en ville mauvaise réputation parce que je n’avais pas de situation, que je jouais souvent au billard dans de mauvais estaminets, et aussi peut-etre, parce qu’on m’avait conduit deux fois, sans aucun motif, chez l’officier de gendarmerie[2]

Dans la grande maison en face de la nôtre, chez l’ingénieur Dôljikov, on jouait du piano. Il commençait a faire sombre et les étoiles clignotaient dans le ciel. Lentement, rendant les saluts qu’on lui faisait, mon pere, coiffé de son vieux chapeau haut de forme a larges bords relevés, passa, donnant le bras a ma sour.

– Regarde, lui dit-il, en lui montrant le ciel avec le parapluie dont il venait de me frapper, regarde le ciel. Les plus petites étoiles sont des mondes. Comme l’homme est petit en comparaison de l’univers !

Et il disait cela comme s’il fut extraordinairement flatté et s’il lui fut agréable d’etre si infime. Quel homme dépourvu de génie ! Il était malheureusement en ville le seul architecte ; aussi, depuis quinze a vingt ans, il ne s’y trouvait pas, a ma connaissance, une seule maison passable. Quand on lui commandait un plan, mon pere dessinait d’abord la salle et le salon. De meme que, au temps jadis, les jeunes filles des Instituts[3] ne savaient danser qu’en partant de la cheminée ; de meme l’idée artistique de mon pere ne pouvait partir que de la salle et du salon. Il y ajoutait la salle a manger, la chambre des enfants, le bureau ; il réunissait ensuite ces pieces par des portes, qui toutes se commandaient infailliblement, en sorte que chaque piece avait deux ou trois portes de trop.

Vraisemblablement, sa conception était extremement embarrassée et courte ; et chaque fois, comme s’il sentait que quelque chose manquait, mon pere recourait a différentes adjonctions, les aboutant les unes aux autres. Je vois, dans ma mémoire, une entrée étroite, des petits corridors, des escaliers tortus menant a un demi-étage, ou l’on ne peut se tenir que courbé, et ou le plancher, au lieu d’etre uni, forme trois marches, comme dans les bains de vapeur. La cuisine était infailliblement dans le sous-sol, voutée et carrelée de briques. La façade avait une expression obstinée et dure ; elle offrait des lignes seches, timides. La toiture était écrasée, et sur de grosses cheminées, ventrues, s’élevaient des mitres, inévitablement grillagées et des girouettes noires et grinçantes. Toutes les maisons construites par mon pere se ressemblaient. On ne sait pourquoi, elles me rappelaient vaguement son chapeau haut de forme, sa nuque maigre et obstinée… Avec le temps, on s’habitua en ville au manque de talent de mon pere ; il s’y implanta et devint notre style.

Ce style, mon pere l’introduisit aussi dans la vie de ma sour ; et tout d’abord il lui donna le nom de Cléopâtra, tandis qu’il me prénommait Missail. Quand ma sour était encore petite, mon pere l’effarait en lui parlant des étoiles, des anciens sages, de nos ancetres, ou en lui expliquant longuement ce qu’est la vie, le devoir. Et maintenant qu’elle avait vingt-six ans, il continuait de meme, ne lui permettant de donner le bras qu’a lui-meme et s’imaginant que, tôt ou tard, un jeune homme convenable se présenterait qui voudrait l’épouser par estime pour ses qualités personnelles, a lui. Cléopâtra adorait son pere, le craignait, et croyait a son esprit extraordinaire.

Il fit tout a fait noir et peu a peu la rue devint déserte. Dans la maison d’en face, la musique se tut. La porte cochere s’ouvrit toute grande et, jouant doucement de ses grelots, une voiture a trois chevaux descendit notre rue. C’était l’ingénieur et sa fille, qui allaient se promener. Il était temps d’aller me coucher !

J’avais une chambre a la maison, mais je vivais dans la cour, dans un appentis adossé a un hangar de briques, que l’on avait construit dans le temps pour serrer les harnais. On avait, pour cela, enfoncé dans le mur de gros champignons en bois. L’appentis était maintenant inutile et mon pere y logeait depuis trente ans ses journaux qu’il faisait relier par semestre, on ne sait pourquoi, et défendait a tous de toucher. En habitant l’appentis, j’étais moins souvent sous les yeux de mon pere et de ses invités, et il me semblait qu’en ne vivant pas dans une vraie chambre, et ne venant pas dîner chaque jour a la maison, les paroles de mon pere, que je vivais a ses dépens, étaient moins humiliantes pour moi.

Ma sour m’attendait. Elle m’apportait pour souper, en cachette de mon pere, une petite tranche de veau froid et un morceau de pain. Chez nous, on répétait souvent : « L’argent aime les comptes », « le copek fait le rouble », etc., et ma sour, écrasée par ces platitudes, s’efforçait uniquement de réduire les dépenses. A cause de cela, on mangeait mal.

Ayant posé l’assiette sur la table, ma sour s’assit sur mon lit et se mit a pleurer.

– Missail, dit-elle, que fais-tu de nous ?

Elle ne se couvrit pas le visage ; ses larmes coulerent sur sa poitrine et ses mains ; et son expression était douloureuse. Elle s’affaissa sur mon oreiller, laissant couler ses larmes, tremblant de tout son corps, et sanglotant.

– Tu as encore quitté ta place, dit-elle. Oh ! comme c’est affreux !

– Mais comprends, sour ! lui dis-je.

Et parce qu’elle pleurait, le désespoir m’envahit.

Comme un fait expres, tout le pétrole de ma petite lampe était brulé ; la meche fumait et la lampe allait s’éteindre. Les champignons aux murs semblaient plus rébarbatifs et leurs ombres dansaient.

– Aie pitié de nous ! dit ma sour, en se levant. Notre pere a un chagrin immense, et moi j’en suis malade ; je deviens folle. Qu’adviendra-t-il de toi ? demanda-t-elle en sanglotant toujours, et tendant les bras vers moi… Je t’en prie, je t’en supplie, au nom de notre mere défunte, retourne a ton bureau !

– Je ne peux pas, Cléopâtra, lui dis-je, sentant que j’allais céder. Je ne peux pas !

– Pourquoi ? continua ma sour. Si tu ne t’es pas entendu avec tes chefs, cherche une autre place. Pourquoi ne pas entrer au chemin de fer ? Je viens de causer avec Aniouta Blagovo. Elle m’assure qu’on t’y prendra, et, meme, elle a promis d’intervenir pour toi. Au nom de Dieu, réfléchis, Missail ! Réfléchis, je t’en supplie !

Nous parlâmes encore un peu, et je cédai ; je dis que la pensée de servir au chemin de fer ne m’était jamais venue et que j’étais pret a essayer. Ella sourit joyeusement, les larmes aux yeux, me serra la main et continua encore a pleurer, ne pouvant s’arreter. Et j’allai chercher du pétrole a la cuisine.


Chapitre 2

 

Dans notre ville, parmi les amateurs de spectacles de société, de concerts et de tableaux vivants, organisés dans un but de bienfaisance, le premier rang revenait aux Ajôguine. Ils habitaient leur maison sur la Bolchâia Dvoriânnskâia, fournissaient toujours le local, et prenaient sur eux tous les soucis et tous les frais. Cette famille de propriétaires riches possédait dans le district pres de trois mille arpents avec une magnifique maison ; mais elle n’aimait pas la campagne et habitait la ville, été comme hiver. La famille se composait de la mere, grande femme maigre et délicate, portant les cheveux courts, une blouse courte et une jupe a l’anglaise – et de trois filles. En parlant d’elles, on ne les nommait pas par leurs prénoms ; on disait simplement : l’aînée, la cadette et la plus jeune. Elles avaient toutes de vilains mentons pointus, étaient myopes, voutées et habillées comme leur mere. Elles blésaient lourdement, et, malgré cela, elles prenaient inévitablement part a chaque spectacle. Elles avaient toujours en train quelque entreprise de bienfaisance, jouaient, déclamaient ou chantaient. Elles étaient tres sérieuses et ne souriaient jamais. Et, meme dans les vaudevilles avec chant, elles jouaient sans la moindre gaieté, avec un air absorbé, comme si elles faisaient de la comptabilité.

J’aimais ces spectacles et surtout les répétitions, fréquentes, désordonnées, bruyantes, apres lesquelles on nous offrait a souper. Au choix des pieces et a la répartition des rôles je ne prenais aucune part. Mais le travail dans les coulisses me revenait. Je brossais les décors, copiais les rôles. Je soufflais, grimais, et on m’avait confié l’exécution des effets, comme le tonnerre, le chant du rossignol, etc, etc. Comme je n’avais ni état défini, ni vetements convenables, je me tenais pendant les répétitions dans l’ombre des coulisses et me taisais modestement.

Je peignais les décors dans le hangar ou dans la cour. Un peintre, ou comme il se qualifiait lui-meme, un entrepreneur de peinture, m’aidait. Il s’appelait Andréy Ivânov. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, tres maigre et pâle, la poitrine rentrée, les tempes creuses, et des bleus sous les yeux, l’air meme un peu effrayant. Il avait je ne sais quelle maladie de langueur, et chaque automne et chaque printemps, on disait qu’il s’en allait ; mais apres etre resté couché quelque temps, il se relevait et disait ensuite étonné : « Voila, je ne suis pas encore mort ! »

En ville, on l’appelait Rédka[4], et on disait que c’était son véritable nom. Il aimait comme moi le théâtre, et, a peine entendait-il dire qu’un spectacle s’organisait, il abandonnait tous ses travaux et venait peindre des décors chez les Ajôguine.

Le lendemain de mon explication avec ma sour, je travaillai chez eux du matin au soir. La répétition était fixée a sept heures et une heure avant le commencement du spectacle, tous les acteurs étaient au complet dans la salle. Sur la scene, l’aînée, la cadette et la plus jeune circulaient, en lisant leurs rôles. Rédka, en long pardessus rougeâtre, un cache-nez autour du cou, accoudé au mur, regardait la scene d’un air pieux. Mme Ajôguine s’approchait de l’un ou de l’autre de ses invités et disait a chacun quelque chose d’agréable. Elle regardait chacun fixement et parlait bas, comme si elle lui confiait un secret.

– Il doit etre bien difficile de peindre des décors, dit-elle doucement, en s’approchant de moi. Nous venions a l’instant de parler avec Mme Moufké des préjugés quand je vous ai vu entrer. Mon Dieu, toute, toute ma vie j’ai lutté contre les préjugés ! Pour convaincre les domestiques que toutes leurs terreurs sont vaines, je laisse toujours bruler trois bougies, et je commence toutes mes affaires sérieuses un treize.

Survint la fille de l’ingénieur Dôljikov, jolie, blonde, potelée, habillée, comme on disait : « tout a la parisienne ». Elle ne jouait pas, mais on mettait pour elle une chaise sur la scene pendant les répétitions, et le spectacle ne commençait que lorsqu’elle apparaissait au premier rang, joyeuse, et éblouissant tout le monde par sa mise. Il lui était permis, comme a un oiseau huppé de la capitale, de faire des remarques aux répétitions, et elle les faisait avec un gentil sourire condescendant. On voyait qu’elle considérait nos spectacles d’amateurs comme des jeux d’enfants. On disait d’elle qu’elle avait étudié le chant au Conservatoire de Pétersbourg et meme, qu’elle avait chanté tout un hiver dans un opéra privé. Elle me plaisait beaucoup, et, durant les répétitions et les spectacles, je ne la quittais pas des yeux.

J’avais déja pris le cahier pour souffler, quand ma sour survint a l’improviste. Sans ôter son manteau et son chapeau, elle s’approcha de moi et me dit :

– Viens, je te prie.

Je sortis.

Derriere la scene, pres de la porte se tenait Aniouta Blagovo, elle aussi en chapeau, avec une voilette sombre. C’était la fille du président du tribunal ; il habitait depuis longtemps notre ville, presque depuis la fondation de la Cour d’arrondissement. Comme elle était de haute taille et bien faite, sa participation aux tableaux vivants était réputée obligatoire ; mais quand elle représentait une fée ou la gloire, sa figure brulait de honte.

Elle ne jouait pas dans les pieces, ne venait aux répétitions qu’une minute, pour quelque affaire, et n’entrait pas dans la salle. On voyait que, maintenant aussi, elle n’était venue que pour une minute.

– Mon pere m’a parlé de vous, dit-elle sechement, sans me regarder, et rougissant. M. Dôljikov a promis de vous donner un emploi au chemin de fer. Il sera chez lui demain ; allez-y.

Je m’inclinai et la remerciai de s’etre dérangée.

– Vous pouvez laisser cela, dit-elle, en indiquant le cahier que je tenais.

Elle et ma sour s’approcherent de Mme Ajôguine et chuchoterent quelques minutes en me regardant ; elles se concertaient sur quelque chose.

– En effet, dit Mme Ajôguine en s’approchant de moi, et en me regardant fixement dans les yeux ; en effet, si cela vous détourne des occupations sérieuses (elle m’enleva le cahier des mains), vous pouvez le remettre a quelqu’un ; ne vous inquiétez pas, mon ami, allez en paix.

Je pris congé et sortis tout confus. En descendant l’escalier, je vis ma sour et Aniouta Blagovo qui causaient vivement de quelque chose, probablement de mon entrée au chemin de fer, et qui se pressaient. Ma sour n’était jamais venue aux répétitions ; sa conscience, sans doute, la torturait maintenant : elle craignait que notre pere n’apprît qu’elle était allée sans sa permission chez les Ajôguine.

Le lendemain, je me rendis vers une heure chez Dôljikov. Le valet de chambre m’introduisit dans une tres belle piece qui était le salon de l’ingénieur et, en meme temps, son cabinet de travail. Tout y était élégant et semblait singulier a un homme aussi peu expérimenté que moi. Des tapis de prix, d’énormes fauteuils, des bronzes, des tableaux, des cadres dorés ou en peluche. Des photographies de tres belles femmes, éparpillées sur les murs, des visages spirituels, beaux, des poses aisées. La porte du salon ouvrait directement dans le jardin, sur la terrasse. On voyait les lilas, la table mise pour le déjeuner, beaucoup de bouteilles, un bouquet de roses. Cela sentait le printemps, le cigare fin et le bonheur. Il semblait que tout disait : Voyez, cet homme a vécu, a travaillé, et il a enfin atteint tout le bonheur possible sur terre ! Pres de la table a écrire, la fille de l’ingénieur lisait le journal.

– Vous venez parler a mon pere ? demanda-t-elle. Il prend une douche ; il va venir tout de suite ; asseyez-vous en attendant, je vous prie.

Je m’assis.

– Vous demeurez en face, n’est-ce pas ? dit-elle apres un court silence.

– Oui.

– Par désouvrement, excusez-moi, je regarde tous les jours a la fenetre ce qui se passe, poursuivit-elle en regardant le journal, et je vous vois souvent vous et votre sour. Elle a toujours une expression si bonne et si concentrée.

Dôljikov entra. Il s’essuyait le cou avec une serviette.

– Papa, monsieur Pôloznév, dit sa fille.

– Oui, oui, dit-il vivement sans me tendre la main ; Blagovo m’a parlé de vous. Mais, écoutez : que puis-je vous donner ? quelles places ai-je ? Vous etes drôles, messieurs ! continua-t-il plus haut et comme s’il me faisait une remontrance. Il en vient, comme cela chez moi, une vingtaine par jour. Ils s’imaginent que c’est une administration. Mais c’est d’une ligne de chemin de fer que je m’occupe, messieurs ; et ce sont des travaux forcés ! J’ai besoin de mécaniciens, de serruriers, de terrassiers, de menuisiers, de puisatiers, et vous ne savez tous qu’écrire, rester assis… rien de plus ! Vous n’etes tous que des scribes !

Et je sentis qu’il émanait de lui la meme félicité que de ses tapis et de ses fauteuils. Il était replet, bien portant, bien lavé, les joues rouges, la poitrine large ; en chemise d’indienne et pantalons larges, il était tel qu’une figurine de postillon en porcelaine. Il avait une petite barbe frisée, taillée en rond, pas un poil gris, le nez busqué, les yeux foncés, radieux et innocents.

– Que savez-vous faire ? reprit-il. Vous ne savez rien ! Moi, je suis ingénieur, je suis un homme a l’abri du besoin, mais avant que je me sois frayé ma route, j’ai tiré la harde longtemps. J’ai commencé par etre mécanicien ; j’ai travaillé deux ans en Belgique comme simple graisseur de roues. Songez-y vous-meme, mon bon ! quel travail puis-je vous offrir ?

– Vous avez sans doute raison… balbutiai-je, confus, ne pouvant pas supporter le regard de ses yeux radieux et innocents.

– Savez-vous au moins faire marcher un appareil ? me demanda-t-il, apres avoir réfléchi.

– Oui, j’ai été employé au télégraphe.

– Ah ! alors nous verrons ! Allez pour l’instant a Doubetchnia. J’ai la-bas une sorte de télégraphiste, mais qui ne vaut absolument rien.

– Quelles seront mes occupations ? demandai-je.

– Nous verrons plus tard. Allez-y tout de suite et je donnerai des ordres. Seulement, s’il vous plaît, ni ivrognerie, ni aucune espece de réclamation ; sinon, je vous renvoie.

Il s’éloigna sans meme me saluer de la tete. Je m’inclinai devant lui et devant sa fille qui lisait le journal, et je sortis. J’avais le cour si gros que lorsque ma sour me demanda comment j’avais été reçu, je ne pus dire un mot.

Pour aller a Doubetchnia, je me levai de grand matin, avec le soleil. Il n’y avait pas âme qui vive sur notre grande rue de la Noblesse ; tout le monde dormait et mes pas résonnaient solitaires et sourds. Les peupliers, couverts de rosée, emplissaient l’air d’une douce odeur. J’étais triste, je ne voulais pas quitter la ville… Je l’aimais, ma ville ! Elle me semblait si belle, si douce ! J’aimais cette verdure, les calmes matins ensoleillés, le son de nos cloches, mais les gens avec lesquels je vivais dans cette ville m’ennuyaient, m’étaient étrangers et, parfois meme, me dégoutaient ; je ne les aimais, ni ne les comprenais. Je ne comprenais pas pourquoi et de quoi vivaient ces soixante-cinq mille hommes. Je savais qu’a Kîmry on fabrique des chaussures, qu’a Toula on fait des samovars et des fusils, qu’Odessa est un port ; mais ce qu’était notre ville, et ce qu’on y faisait, je ne le savais pas.

La Bolchâia Dvoriânnskaia et deux autres rues convenables vivaient de capitaux et d’appointements de fonctionnaires ; mais de quoi vivaient les huit autres rues, qui s’allongeaient parallelement sur trois verstes et disparaissaient derriere la colline, cela avait toujours été pour moi une énigme impénétrable.

Comment vivaient ses habitants, il est honteux de le dire… Ni jardin, ni théâtre, ni orchestre convenable. Les bibliotheques de la ville et du club n’étaient fréquentées que par les jeunes juifs, et les revues et les livres nouveaux restaient des mois sans etre lus. Les riches et les intellectuels dormaient dans des chambres petites et mal aérées, dans des lits de bois, pleins de punaises. On tenait les enfants dans des pieces abominablement sales, appelées chambres d’enfants, et les domestiques, meme vieux et respectables, couchaient par terre a la cuisine et avaient des guenilles pour couvertures. Les jours gras, les maisons sentaient le borchtch[5], et, les jours maigres, l’esturgeon frit a l’huile de tournesol. On mangeait mal, on buvait une eau insalubre.

A l’hôtel de ville, chez le gouverneur, chez l’archeveque, dans toutes les maisons, on disait depuis nombre d’années, qu’on manquait en ville d’eau potable, et a bon marché, et qu’il était indispensable d’emprunter deux cent mille roubles au gouvernement pour en amener. Des gens tres riches, dont il était une trentaine dans notre ville, et qui parfois perdaient au jeu des domaines entiers, buvaient aussi de cette mauvaise eau et parlaient toute leur vie avec frénésie d’un emprunt ; et je ne comprenais pas cela ! Il me semblait qu’il eut été plus simple pour eux de sortir ces deux cent mille roubles de leurs poches. Dans toute la ville, je ne connaissais pas un seul honnete homme. Mon pere touchait des pots-de-vin et s’imaginait qu’on les lui donnait par estime pour ses qualités morales. Les lycéens, afin de passer d’une classe dans une autre, prenaient pension chez leurs maîtres, qui la leur faisaient payer tres cher. La femme du commandant de recrutement recevait de l’argent des recrues et permettait meme qu’on lui offrît des parties fines, si bien qu’une fois, a l’église, elle ne put pas, s’étant agenouillée, se lever, parce qu’elle était ivre. Pendant l’appel de la classe, les médecins militaires touchaient aussi de l’argent. Le médecin de la mairie et le vétérinaire avaient mis un impôt sur les bouchers et les restaurants. A l’école du district, on trafiquait des certificats qui donnent une exemption de service militaire de troisieme catégorie. Les pretres-doyens recevaient de l’argent des paroisses qui étaient sous leur dépendance et des marguilliers. Au conseil municipal, a la commission des artisans, a la commission de médecine, dans toutes les autres administrations, on criait a chaque impétrant : « Il faut remercier ! » Et l’interpellé revenait pour donner trente a quarante copeks ! Et ceux qui ne prenaient pas d’argent, comme par exemple, les membres du tribunal étaient hautains, ne vous donnaient que deux doigts au lieu d’une poignée de main, se distinguaient par leur froideur, la mesquinerie de leurs raisonnements, jouaient beaucoup aux cartes, buvaient beaucoup, faisaient des mariages d’argent et avaient incontestablement une influence fâcheuse et pernicieuse sur la société. Seules, les jeunes filles exhalaient de la pureté. La plupart d’entre elles avaient de nobles aspirations, l’âme droite et honnete ; mais elles ne comprenaient pas la vie et croyaient aussi que les pots-de-vin se donnaient en reconnaissance des qualités morales. Mariées, elles vieillissaient vite, se laissaient aller, et s’enlisaient sans espoir dans la fange d’une existence banale et mesquinement bourgeoise.