Ma femme - Anton Pavlovitch Tchekhov - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1901

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Opis ebooka Ma femme - Anton Pavlovitch Tchekhov

La thématique de ce recueil de nouvelles de tons variés, allant du comique a l’émotion, souvent porteuses de vraies réflexions, est la condition féminine.

Opinie o ebooku Ma femme - Anton Pavlovitch Tchekhov

Fragment ebooka Ma femme - Anton Pavlovitch Tchekhov

A Propos
Partie 1 - MA FEMME
I
II

A Propos Tchekhov:

Anton Pavlovitch Tchekhov, né le 17/29 janvier 1860 a Taganrog (Russie), mort le 2/15 juillet 1904 a Badenweiler (Allemagne), est un nouvelliste et dramaturge russe, médecin de profession. Ami d’Ivan Bounine, Maxime Gorki, Léon Tolstoi, Fédor Chaliapine, Souvorine, il est l’oncle de Mikhail Tchekhov, fils de son frere Alexandre et de Natalia Golden, et disciple de Constantin Stanislavski. Anton Pavlovitch Tchekhov est né le 29 janvier 1860 (calendrier grégorien), a Taganrog, au bord de la mer d'Azov, en Russie. Ses parents sont des petits commerçants. D’une religiosité excessive, son pere est un homme violent. Anton Tchekhov étudie la médecine a l'université de Moscou et commence a exercer a partir de 1884. Se sentant responsable de sa famille, venue s’installer a Moscou apres la faillite du pere, il cherche a augmenter ses revenus en publiant des nouvelles dans divers journaux. Le succes arrive assez vite. Il ressent tres tôt les premiers effets de la tuberculose, qui l’obligera a de nombreux déplacements au cours de sa vie pour tenter de trouver un climat qui lui convienne mieux que celui de Moscou. Bien que répugnant a tout engagement politique, il sera toujours extremement sensible a la misere d’autrui. En 1890, en dépit de sa maladie, il entreprend un séjour d'un an au bagne de Sakhaline afin de porter témoignage sur les conditions d’existence des bagnards. L'île de Sakhaline paraitra a partir de 1893. Toute sa vie, il multipliera ainsi les actions de bienfaisance (construction d’écoles, exercice gratuit de la médecine, etc.). Ses nouvelles d’abord, son théâtre ensuite, le font reconnaitre de son vivant comme une des gloires nationales russes, a l’égal d’un Dostoievski ou d’un Tolstoi. Apres avoir longtemps repoussé toute perspective de mariage, il se décide, en 1901, a épouser Olga Leonardovna Knipper (1870-1959), actrice au Théâtre d’art de Moscou. Lors d’une ultime tentative de cure, Anton Tchekhov meurt le 2 juillet 1904 a Badenweiler en Allemagne. Au médecin qui se précipite a son chevet, il dit poliment en allemand : « Ich sterbe » (je meurs). Ayant refusé de l’oxygene, on lui apporte… du champagne, et ses derniers mots seraient, d’apres Virgil Tanase : « Cela fait longtemps que je n’ai plus bu de champagne ». Ayant bu, il se couche sur le côté et meurt. Le 9 juillet, il est enterré a Moscou, au cimetiere de Novodevitchi.

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Partie 1
MA FEMME


I

Je reçus la lettre suivante :

« Monsieur Pâvel Anndréiévitch !

« Non loin de chez vous, et notamment au village de Pestrôvo, se passent des événements fâcheux que je me fais un devoir de porter a votre connaissance. Tous les paysans de ce village avaient vendu leurs isbas et tout ce qu’ils possédaient pour émigrer dans le gouvernement de Tomsk ; mais ils sont revenus avant d’arriver a destination. Ici, cela va de soi, ils n’ont plus rien ; tout appartient aux autres, et ils se sont installés a trois et quatre familles par isba, en sorte que, dans chacune, il n’y a pas moins de quinze personnes des deux sexes, sans compter les enfants. Au total, ils n’ont rien a manger ; c’est la famine, une épidémie générale de typhus de l’épuisement ou du typhus exanthématique, et, littéralement, tous sont malades. L’infirmiere raconte : « Quand on entre dans une isba, voici ce que l’on voit : tout le monde y est malade : tout le monde est dans le délire ; l’un rit, l’autre grimpe au mur ; dans les isbas c’est une infection. Personne pour apporter de l’eau, ni en donner aux malades, et, pour toute nourriture, des pommes de terre gelées. » L’infirmiere et Sobole (c’est notre médecin du zemstvo), que peuvent-ils lorsque, avant tout médicament, il faudrait du pain, qu’ils n’ont pas. La commission du zemstvo se récuse parce que ces paysans ne font plus partie de ce gouvernement, et que, d’ailleurs, elle n’a pas d’argent.

« Vous informant de cela et connaissant votre humanité, je vous prie de ne pas nous refuser votre concours le plus prompt.

« A bon entendeur, salut ! »

Il était évident que ce devait etre l’infirmiere elle-meme qui avait écrit cela ou ce médecin, au nom de bete dont il était parlé[1] . Les médecins du zemstvo et les infirmieres se convainquent chaque jour, depuis nombre d’années, qu’ils ne peuvent rien faire, et pourtant leurs appointements leur proviennent de gens qui ne se nourrissent que de pommes de terre gelées, et ils se croient néanmoins en droit, on ne sait pour quelle raison, de juger si je suis ou ne suis pas un etre humain.

Inquiété par cette lettre anonyme, par le fait que des paysans venaient chaque matin dans la cuisine des domestiques, et s’y mettaient a genoux en suppliant ; par le fait, aussi, qu’on avait volé dans mon dépôt, pendant la nuit, vingt sacs de blé, apres avoir démoli le mur, et, enfin, inquiété par la pénible impression générale qui se maintenait grâce aux conversations, aux journaux, au mauvais temps ; inquiet de tout cela, je travaillais mollement et sans succes.

J’écrivais une Histoire des chemins de fer pour laquelle il fallait lire une quantité de livres russes et étrangers, de brochures, d’articles de journaux ; il fallait pousser le boulier[2] , feuilleter les tables de logarithmes, réfléchir et écrire, puis lire encore, calculer et réfléchir. Mais a peine prenais-je un livre ou commençais-je a penser, mes idées s’embrouillaient, mes yeux se fermaient. Je me levais de mon bureau en soupirant et me mettais a marcher dans les grandes pieces de ma solitaire maison de campagne.

Quand je m’ennuyais de marcher, je m’arretais pres de la fenetre et regardais, par dela ma vaste cour, l’étang et le bois de jeunes bouleaux dépouillés et un vaste champ couvert d’une neige récemment tombée et fondante. Je voyais a l’horizon, sur une colline, un tas d’isbas noirâtres, d’ou dévalait, en ruban irrégulier, au long du champ blanc de neige, une route boueuse et noire. C’était Pestrôvo, le village dont me parlait mon correspondant anonyme.

N’eussent été les corbeaux, qui, prévoyant de la pluie ou de la neige, volaient en croassant, au-dessus de l’étang et du champ, et n’eussent été les coups de marteaux venant du hangar ou travaillaient des charpentiers, ce petit monde, dont on parlait tant actuellement, aurait ressemblé a la Mer morte ; tout y était silencieux, immobile, inanimé et ennuyeux.

L’inquiétude m’empechait de travailler et de me concentrer. Je ne savais pas ce qui m’arrivait ; je voulais croire que c’était du désenchantement. En effet, j’avais quitté mon service au ministere des Voies de communication, et j’étais venu ici, a la campagne, pour vivre tranquillement et écrire des ouvrages sur des questions sociales. C’était mon reve ancien et favori. Et voila qu’il fallait dire adieu a mon repos et a mes publications, tout abandonner, et ne m’occuper que des paysans.

Et c’était inévitable ! Car, moi excepté, il n’y avait, dans le district, absolument personne de capable, – j’en étais convaincu – de porter secours aux affamés.

J’étais entouré de gens sans instruction, peu intelligents, indifférents, malhonnetes pour la plupart, ou honnetes, mais irréfléchis, pas sérieux, comme était, par exemple, ma femme. On ne pouvait pas compter sur de pareilles gens et on ne pouvait pas non plus abandonner les paysans a leur sort. Il restait donc a se soumettre a la nécessité et a s’occuper soi-meme de mettre les choses en ordre.

Je commençai par décider de faire un don de cinq mille roubles-argent au profit des affamés. Mais cela ne diminua pas mon anxiété, tout au contraire ; quand je me tenais a la fenetre ou que je parcourais mes chambres, une question nouvelle me torturait : quel usage faire de cet argent ?

Donner l’ordre d’acheter du blé ? aller distribuer du pain d’isba en isba ? Cela dépassait les forces d’un homme seul, sans compter qu’on risque, en agissant a la hâte, de donner des secours a quelqu’un qui ne manque de rien ou a un exploiteur de paysans deux fois plus souvent qu’a un affamé.

Je n’avais pas confiance non plus dans l’administration. Tous ces administrateurs territoriaux, ces inspecteurs des contributions, étaient des jeunes gens, et je m’en méfiais comme de toute la jeunesse moderne, matérialiste et sans idéal. La commission du zemstvo, les bureaux, et en général toutes les administrations de district, ne m’inspiraient également aucun désir de m’adresser a eux. Je savais que toutes ces administrations, ayant pris gout aux gâteaux du zemstvo et de l’État, ouvraient toutes chaque jour leurs bouches plus grandes pour s’affriander a quelque autre lippée supplémentaire.

Il me vint a l’idée d’inviter chez moi des voisins de propriétés et de leur proposer d’organiser dans ma maison une sorte de comité ou se centraliseraient les secours et d’ou partiraient les ordres pour tout le district. Une pareille organisation, qui permettrait des réunions particulieres et un large et libre contrôle, répondait entierement a mes vues. Mais je m’imaginai aussi les lunchs, les dîners et soupers, le bruit, le désouvrement, les bavardages et le mauvais ton qu’apporterait inévitablement chez moi cette disparate société de district ; et je m’empressai d’abandonner mon idée.

Je pouvais, moins que de personne, attendre des miens la moindre aide ou le moindre appui. De ma famille directe, jadis nombreuse et bruyante, il ne restait qu’une gouvernante, Mlle Marie, ou comme on l’appelait maintenant, Maria Guérâssimovna, personne tout a fait nulle. Cette petite vieille, septuagénaire, soignée, vetue d’une robe gris clair et coiffée d’un bonnet a rubans blancs, ressemblait a une poupée de porcelaine. Elle était toujours assise au salon a lire un livre. Quand je passais pres d’elle, elle disait chaque fois, connaissant l’objet de mes préoccupations :

– Que voulez-vous, Pâcha[3]  ? Je vous avais bien dit qu’il en serait ainsi. Vous en pouvez juger d’apres vos domestiques.

– Ah ! lui criais-je, déja arrivé dans une autre piece, ne dites pas de betises !

Ma seconde famille, autrement dit, ma femme, Nathâlia Gavrîlovna, habitait le rez-de-chaussée et en occupait toutes les pieces.

Elle prenait ses repas, dormait, et recevait ses invités chez elle, sans s’intéresser, le moins du monde, a la façon dont je mangeais, dormais et qui je recevais. Nos relations étaient simples : non pas tendues, mais froides, vides et ennuyeuses, comme celle de gens éloignés l’un de l’autre depuis longtemps, en sorte que leur vie a des étages superposés, ne ressemblait pas meme a du voisinage.

L’amour passionné, inquiet, tantôt doux, tantôt amer comme l’absinthe, que réveillait jadis en moi Nathâlia Gavrîlovna n’existait plus. Il n’existait plus les anciens emportements, les conversations montées, les reproches, les plaintes et les explosions de haine, qui finissaient habituellement chez ma femme par un voyage a l’étranger ou aupres des siens, et, de mon côté, par des envois d’argent, fréquents, mais par petites sommes, afin de piquer plus fréquemment l’amour-propre de mon épouse.

Ma fiere et orgueilleuse femme et sa parenté vivaient a mes dépens ; et ma femme, malgré tout son désir, ne pouvait pas se passer de mon argent. Ne lui envoyer que de petites sommes me faisait plaisir et était mon unique consolation.

Lorsque, maintenant, nous nous rencontrions par hasard en bas, dans le couloir, ou dans la cour, je la saluais ; ma femme me souriait aimablement ; nous parlions du temps qu’il faisait, de ce qu’il fallait déja apparemment mettre les doubles fenetres pour l’hiver, ou de ce qu’une voiture avec des grelots était passée sur la digue.

Et, pendant ce temps-la, je lisais sur ses traits :

« Je vous suis fidele ; je ne ridiculise pas votre honorable nom, que vous aimez tant ; vous etes intelligent et me laissez en paix : nous sommes quittes. »

Je m’assurais que l’amour était depuis longtemps desséché en moi et que le travail m’avait pris trop profondément pour que je pusse songer sérieusement a mes relations avec ma femme. Mais ce n’était la qu’une illusion.

Quand, en effet, ma femme, chez elle, en bas, parlait a haute voix, je pretais attentivement l’oreille, bien qu’on ne put pas distinguer une seule parole. Quand elle jouait du piano, je me levais et j’écoutais. Quand on lui amenait la voiture ou un cheval de selle, je m’approchais de la fenetre, et attendais qu’elle sortît ; puis, je la regardais monter en voiture ou a cheval, et sortir de la cour.

Je sentais que quelque chose d’étrange se passait dans mon âme, et je craignais que l’expression de mon regard et de mon visage ne me trahissent. J’accompagnais ma femme des yeux et attendais ensuite son retour, pour revoir par la fenetre sa figure, ses épaules, sa pelisse, son chapeau. J’étais ennuyé, triste ; je regrettais indéfiniment quelque chose et avais envie de pousser une pointe en son absence dans son appartement. Et je voulais que la question, que moi et ma femme n’avions pas su résoudre, en raison de l’incompatibilité de nos humeurs, se résolut au plus vite d’elle-meme, d’une façon naturelle : a savoir, que cette belle jeune femme de vingt-sept ans, devînt vieille au plus vite, et que ma tete devînt au plus vite grise ou chauve.

Un jour, pendant le déjeuner, mon intendant, Vladîmir Prôkhorytch m’annonça que les paysans de Pestrôvo en étaient déja réduits a arracher le chaume de leurs toits pour nourrir le bétail. Maria Guérâssimovna me regarda avec perplexité et effroi.

– Qu’y puis-je ? lui dis-je. Un seul homme sur un champ de bataille ne fait pas une armée et je n’ai jamais encore éprouvé une si grande solitude que maintenant. Je payerais cher pour trouver dans le district un homme sur lequel je pusse compter.

– Faites donc venir Ivane Ivânytch, m’insinua Maria Guérâssimovna.

– En effet ! me rappelai-je avec joie… C’est une idée !

« C’est raison… me mis-je a fredonner, en me rendant dans mon cabinet pour écrire une lettre a Ivane Ivânytch, c’est raison, c’est raison…[4]


II

De toutes les connaissances qui jadis, – il y avait de cela vingt-cinq a trente-cinq ans, – étaient venues danser, boire et manger a la maison, s’y travestir, s’y amouracher, s’y marier, ou nous ennuyer de leurs discours sur leurs magnifiques meutes et leurs chevaux, seul restait vivant Ivane Ivânytch Brâguine.

Il avait été autrefois tres entreprenant, bavard, criard, et prompt a s’amouracher. Il était célebre par ses opinions extremes et par une expression particuliere de son visage qui charmait non seulement les femmes, mais les hommes. Maintenant il avait tout a fait vieilli, était envahi par la graisse et achevait ses jours, terne et sans opinions.

Il arriva le lendemain de l’envoi de ma lettre, sur le soir, quand on ne venait que d’apporter le samovar sur la table et que la petite Maria Guérâssimovna coupait un citron.

– Enchanté de vous voir, mon ami ! lui dis-je joyeusement quand il entra… Ah ! vous engraissez toujours !…

– Ce n’est pas que j’aie engraissé, me répondit-il, mais je suis enflé ; les abeilles m’ont piqué.

Avec la familiarité d’un homme qui se moque lui-meme de sa corpulence, il me prit des deux mains par la taille et appuya sur ma poitrine sa grosse tete molle, avec des cheveux plaqués sur le front a la maniere petite-russienne ; et il partit d’un petit rire vieillot :

– Et vous, vous rajeunissez toujours ! prononça-t-il. Je ne sais quelle teinture vous employez pour votre barbe et vos cheveux ; vous devriez me l’indiquer.

Il m’étreignit, respirant avec bruit et étouffant, et il m’embrassa sur les deux joues.

– Vous devriez me l’indiquer… répéta-t-il. Voyons, mon chéri, vous avez bien quarante ans ?

– Oho ! lui dis-je en riant, j’ai déja quarante-six ans !

Ivane Ivânytch sentait le suif et la fumée de cuisine, et cela lui allait tres bien. Son gros corps, soufflé, empeché, était pris dans une longue redingote a taille haute, ressemblant a un cafetan de cocher, avec des crochets et des pattes en guise de boutons ; et il eut été étrange qu’il sentît, par exemple, l’eau de Cologne.

A son double menton bleu-foncé, qui n’avait pas été rasé de longtemps, et qui ressemblait a un chardon, a ses yeux saillants, a son asthme et a tout son etre disgracieux et négligé ; a sa voix, a son rire et a ses discours, on avait peine a reconnaître le svelte et intéressant parleur, qui, jadis, rendait jaloux tous les maris du district.

– Vous m’etes tres nécessaire, mon ami, lui dis-je lorsque nous fumes assis a boire du thé ; je veux organiser des secours pour les affamés et ne sais comment m’y prendre… Vous aurez peut-etre l’amabilité de me conseiller quelque chose ?

– Oui, oui, oui… dit Ivane Ivânytch en soupirant. Bon, bon, bon…

– Je ne vous aurais pas dérangé, mais vraiment, mon tres cher, sauf vous, il n’y a personne aux environs a qui s’adresser. Vous connaissez les gens de par ici.

– Bon, bon, bon… Oui…

Je réfléchis un instant. Nous préparions une sérieuse consultation d’affaires, a laquelle chacun pouvait prendre part, indépendamment de sa situation ou de ses relations personnelles. Ne convenait-il donc pas de saisir ce prétexte pour inviter Nathâlia Gavrîlovna ?

L’idée qu’elle pourrait venir et serait assise chez moi, que je la verrais de pres, me frappa et m’effraya. Et si, tout a coup, elle ne venait pas !…

– Tres faciunt collegium ! dis-je. Si nous priions Nathâlia Gavrîlovna de venir ? Qu’en pensez-vous ?… Fenia, dis-je a la femme de chambre, va prier Nathâlia Gavrîlovna de vouloir bien monter ici, tout de suite, s’il se peut. Dis-lui qu’il s’agit d’une affaire tres importante.

Peu apres, Nathâlia Gavrîlovna apparut. J’allai a sa rencontre et dis :

– Excusez, Nathalie[5] , si nous vous dérangeons. Nous discutons une tres importante affaire, et avons eu l’heureuse idée de profiter de vos bons conseils ; vous ne nous les refuserez pas. Asseyez-vous, je vous prie.

Ivane Ivânytch baisa la main de Nathâlia Gavrîlovna et elle le baisa a la tete[6]  ; puis, quand nous fumes tous assis pres de la table, il la regarda les yeux mouillés et béats ; et il se pencha vers elle et lui baisa de nouveau la main.

Elle était vetue de noir et soigneusement coiffée. Un parfum frais s’exhalait d’elle. Elle se préparait évidemment a aller en visite ou attendait quelqu’un chez elle.

En entrant dans la salle a manger, elle me tendit la main amicalement et simplement ; elle me sourit aussi aimablement qu’a Ivane Ivânytch ; cela me plut. Mais, en parlant, elle remuait les doigts et se rejetait brusquement sur le dossier de sa chaise et parlait vite en chantant et gazouillant comme une Italienne. Et cette vivacité dans son parler et ses mouvements, m’énervait et me rappelait son lieu de naissance : Odessa, ou la société des hommes et des femmes me fatiguait jadis par son mauvais ton.

– Je veux faire quelque chose pour les affamés, commençai-je.

Et apres un court silence, je continuai :

– L’argent, bien entendu, est une chose importante, mais se borner a un don pécuniaire équivaudrait a payer pour se débarrasser du souci principal. Outre l’argent, le secours doit surtout consister en une organisation sérieuse et correcte. Discutons-en et faisons quelque chose.

Nathâlia Gavrîlovna me regarda d’un air interrogateur et haussa les épaules comme pour dire : « En quoi est-ce mon affaire ? »

– Oui, oui, c’est la famine…, murmura Ivane, Ivânytch. Effectivement… Oui…

– La situation est grave, dis-je ; et il faut un secours rapide. J’estime que la premiere chose que nous devrons envisager est précisément la rapidité. A la façon militaire : coup d’oil, vitesse et offensive.

– Oui, de la vitesse, prononça Ivane Ivânytch, somnolent et veule comme s’il s’endormait. Seulement il n’y a rien a faire ; la terre n’a rien produit : alors, qu’aller chercher ? Ni coup d’oil, ni offensive n’y pourront rien. Il s’agit d’éléments… On ne peut rien contre Dieu et le destin.

– Oui, mais la tete est donnée a l’homme pour lutter contre les éléments…

– Ah ! oui… Bon, bon… Oui.

Ivane Ivânytch éternua dans son mouchoir, se raviva et, comme s’il venait de se réveiller, regarda ma femme et moi.

– Chez moi aussi, dit-il d’une voix grele en riant et clignant malicieusement de l’oil comme si cela était tres drôle, rien n’a poussé. Rien ! Pas d’argent et pas de blé. Ma cour est pleine de travailleurs qui attendent, comme serait celle du comte Chérémétiév. Je voudrais les faire partir, mais j’en ai tout de meme pitié.

Nathâlia Gavrîlovna se mit a rire et a questionner Ivane Ivânytch sur ses affaires domestiques. Sa présence me causait un plaisir que je n’avais pas éprouvé depuis longtemps et je craignais de la regarder de peur que mon regard plein d’enthousiasme et d’adoration ne trahît mon sentiment secret. Nos relations étaient telles que ce sentiment aurait pu sembler inattendu et ridicule. Ma femme causait avec Ivane Ivânytch et riait, nullement troublée de se trouver chez moi et de voir que je ne riais pas. Sa joue, son oil rieur (je la voyais de profil), ses mouvements de tete me disaient : « Pour votre tranquillité et la mienne, j’ai décidé de ne pas vous remarquer. »

– Alors, demandai-je, apres un temps, qu’allons-nous faire ? Je suppose que nous devons avant tout ouvrir, le plus tôt possible, une souscription. Nous écrirons, Nathalie, a nos connaissances des capitales et a Odessa ; et nous provoquerons des souscriptions. Des que nous aurons quelque petite somme, nous nous occuperons d’acheter du blé et de la nourriture pour le bétail ; et vous aurez la bonté, Ivane Ivânytch, de vous occuper de la distribution des secours. Je m’en remets en tout a votre tact naturel et a votre esprit d’organisation. De notre côté, nous nous permettrons d’exprimer le désir qu’avant de distribuer un secours vous nous informiez sur place et de façon détaillée de toutes les conditions des choses, et que, ce qui est tres important, vous observiez que le pain ne soit distribué qu’aux véritables indigents, et en aucun cas, aux ivrognes, aux paresseux et aux paysans-accapareurs.

– Oui, oui, oui… murmura Ivane Ivânytch. C’est ça, c’est ça… Tous ces affamés m’ennuient, que le diable les emporte ! C’est a s’enfuir au bout du monde, il me semble !

« Allons, pensai-je énervé, on ne fera rien avec cette ruine baveuse. »

– Ils ne font que s’irriter de plus en plus, reprit Ivane Ivânytch en suçant une peau de citron. Les affamés s’irritent contre ceux qui mangent… Et ceux qui ont du pain s’irritent contre les affamés… Oui… Ce n’est pas le moment de se fâcher, mais d’avoir de l’indulgence… La faim affole l’homme, le rend sauvage, bete. La faim n’est pas une pomme de terre. Quand on revient de la chasse affamé, on est parfois insolent, meme avec sa mere… Oui… L’affamé dit des insolences et vole ; il peut faire encore pire… Il faut comprendre ça.

Ivane Ivânytch s’engoua en buvant du thé, toussa et fut tout ébranlé d’un rire qui grinçait et l’étouffait.

– Il y a eu une affaire pres de Pol… Poltâva, prononça-t-il, faisant un geste comme pour chasser des deux mains le rire et la toux qui l’empechaient de parler. Lorsque trois années apres l’émancipation des serfs, il y eut la famine dans deux districts, feu Fiôdor Fiôdorytch vint me chercher pour m’emmener chez lui : « Venez, venez », insistait-il comme s’il m’eut tenu un couteau sur la gorge. « Pourquoi n’y pas aller ? me dis-je. Allons-y ». Et j’y allai. C’était sur le soir ; il neigeait un peu. Nous arrivons a sa propriété, et, tout a coup, pres d’un bois : pan ! et une seconde fois : pan ! Ah ! que le diable te… Je saute du traîneau ; je regarde ; un homme courait sur moi dans l’obscurité, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Je le pris comme ça aux épaules et fis tomber de ses mains son mauvais fusil. Ensuite un autre homme survint. Je lui détachai un coup si fort sur la nuque qu’il gémit, et tomba le nez dans la neige ; j’étais solide en ce temps-la, j’avais la main ferme. J’en finis avec les deux hommes et vis Fedia[7] a califourchon sur le troisieme. Nous arretâmes les trois gaillards ; nous leur attachâmes les mains derriere le dos pour qu’ils ne nous fissent et ne se fissent pas de mal ; et nous amenâmes ces imbéciles a la cuisine ; on avait dépit et honte de les regarder. C’étaient des moujiks connus, de braves gens ; ils faisaient pitié. Ils étaient tout hébétés de frayeur. L’un pleure et demande pardon ; l’autre regarde comme une bete fauve et jure ; le troisieme prie Dieu a genoux. Je dis a Fedia : « Ne te fâche pas, laisse ces clampins s’en aller ! » Il leur fit donner a manger, fit remettre a chacun d’eux un poud de farine et les laissa partir. « Allez au diable ! » Et voila ce qu’il en fut ; que Dieu ait son âme !… Il avait compris et ne s’était pas fâché ; mais il y en eut qui se fâcherent, et combien de gens souffrirent ! Oui… A cause du seul cabaret de Klotchkov, onze hommes sont allés aux travaux forcés. Oui… Et maintenant ce sera pareil. Jeudi, le juge d’instruction Anîssyne a couché chez moi, et voici ce qu’il m’a raconté au sujet d’un propriétaire… oui… On a démoli une nuit le mur du dépôt de ce propriétaire, et on lui a volé vingt sacs de blé. Quand le matin, le propriétaire apprit qu’on avait fait chez lui cet acte criminel, il lança immédiatement un télégramme au gouverneur, un autre au procureur, un troisieme au chef de la police rurale, un quatrieme au juge d’instruction. On le sait ; on redoute les tracassiers ; l’autorité s’alarma et le tohu-bohu commença. On perquisitionna dans deux villages.

– Permettez, dis-je, Ivane Ivânytch, c’est chez moi qu’on a volé vingt sacs de blé, et c’est moi qui ai télégraphié au gouverneur ; j’ai aussi télégraphié a Pétersbourg. Mais ce n’est pas du tout par amour de la chicane comme vous venez de le dire et parce que je me suis fâché. Je regarde toute chose du point de vue des principes. Que ce soit un repu ou un affamé qui vole, c’est, au point de vue de la loi, toujours la meme chose.

– Oui, oui… murmura Ivane Ivânytch, interloqué. Assurément, c’est ça, oui…

Nathâlia Gavrîlovna rougit.

– Il y a des gens… dit-elle, et elle s’arreta.

Elle fit un effort sur elle-meme pour paraître indifférente et se taire, mais elle ne put se contenir et me regarda dans les yeux avec une haine qui m’était bien connue :

– Il y a des gens, dit-elle, pour qui la famine et le malheur des hommes semblent faits pour qu’ils puissent donner cours a leur mauvais et méprisable caractere.

Je me troublai et haussai les épaules.

– Je veux dire, en général, continua-t-elle, qu’il y a des gens entierement indifférents, dépourvus de tout sentiment de pitié, mais qui ne dédaignent pas le malheur d’autrui et s’en melent parce qu’ils craignent qu’on puisse se passer d’eux. Il n’y a rien de sacré pour leur présomption.

– Il y a des gens, répondis-je doucement, – mais avec un sourire désagréable et tendu, que, moi-meme, je n’aimais pas chez moi, – il y a des gens qui ont un caractere angélique, mais qui expriment leurs magnifiques idées sous une forme telle qu’il est difficile de discerner l’ange d’une revendeuse.

Deux minutes passerent dans le silence. Le rouge uni avait disparu de la figure de ma femme et des taches pourpres y apparurent. Elle me regardait comme s’il lui en coutait beaucoup de se taire. Sa sortie intempestive, puis son éloquence déplacée, quant a mon désir de porter secours aux affamés, m’avaient froissé. En la faisant prier de monter, j’attendais d’elle une tout autre disposition envers moi et mes projets. Je ne puis pas dire positivement ce que j’attendais, mais cette attente me troublait agréablement. Je voyais maintenant qu’il serait bete et pénible de continuer a parler des affamés.

– Oui… murmura a contre-temps Ivane Ivânytch. Le marchand Bourov a quatre cent mille roubles et peut-etre davantage ; je lui dis donc : « Débourse, mon cher homonyme, cent ou deux cent mille roubles pour les affamés. Qu’importe ! quand tu mourras, tu n’emporteras pas ton argent dans l’autre monde. » Il s’est fâché ; et pourtant il faut mourir. La mort n’est pas une pomme de terre.

Un silence se fit encore.

– Ainsi, soupirai-je, il ne me reste qu’une chose : me résigner a la solitude. Un homme seul ne fait pas une armée. Mais qu’importe ! J’essaierai de combattre seul. Ma lutte contre la famine aura plus de succes, peut-etre, que contre l’indifférence.

– On m’attend en bas, dit Nathâlia Gavrîlovna.

Elle se leva, et, s’adressant a Ivane Ivânytch :

– Vous passerez bien chez moi une minute ? je ne vous dis pas adieu.

Et elle partit.

A sa figure, a sa voix, a sa démarche, je vis qu’un acces de haine contre moi commençait en elle. Ce n’était plus cette Nathâlia Gavrîlovna calme, froide, usant de tactique, que j’avais pris l’habitude de rencontrer de temps a autre, ces deux dernieres années, mais l’épouse agitée, capricieuse, haineuse et mal élevée que j’avais connue avant. Quelle mouche, tout a coup, l’avait piquée ? A quel sujet ?

Ivane Ivânytch buvait son septieme verre de thé, s’essoufflant, déglutissant, et suçant tantôt ses moustaches, tantôt des peaux de citron. Il murmurait quelque chose, somnolent et veule. Je ne l’écoutais pas ; j’attendais qu’il partît. Enfin, comme s’il ne fut venu chez moi que pour boire du thé, il se leva et se mit a prendre congé.

En l’accompagnant je lui dis :

– Ainsi vous ne me donnez aucun conseil ?

– Ah ! me répondit-il, je suis un homme lymphatique, hébété ; que valent mes conseils ? Vous vous inquiétez pour rien… Je ne sais vraiment pas de quoi vous vous inquiétez ?… Ne vous inquiétez pas, mon cher ! Ma parole, il n’y a rien ! murmura-t-il affablement et sincerement, en me calmant comme un enfant.

– Comment, rien ?… Les moujiks arrachent les toits de leurs isbas, et on dit qu’il y a déja du typhus…

– Et apres ? L’année prochaine il y aura de la récolte ; on refera les toits, et, si nous mourons du typhus, d’autres apres nous vivront. Il faut toujours mourir, maintenant ou plus tard. En vérité, il n’y a rien… Ne vous inquiétez pas, mon beau.

– Je ne peux pas ne pas m’inquiéter, lui dis-je énervé.

Nous étions dans une antichambre peu éclairée. Ivane Ivânytch me prit tout a coup par le bras, et, se préparant sans doute a me dire quelque chose de tres important, me regarda dans les yeux une demi-minute.

– Pâvel Anndréitch[8] , fit-il doucement, – et dans sa figure perdue de graisse, dans ses yeux sombres, apparut tout a coup l’expression particuliere avec laquelle il ravissait jadis, – Pâvel Anndréitch, je vous le conseille amicalement, changez votre caractere ! Il est malaisé de vivre avec vous. Mon cher, c’est pénible !

Il me regarda fixement. Sa jolie expression disparut ; son regard s’assombrit, et il murmura, d’un ton sifflant et veule :

– Oui, oui… Excusez un vieillard ; c’est la une grande sottise !… Oui…

Descendant lourdement l’escalier, écartant les bras pour garder l’équilibre, et me montrant son dos énorme et sa nuque rouge, il donnait l’impression déplaisante d’un crabe ou d’un poulpe.

– Vous devriez, Excellence, murmura-t-il, vous en aller quelque part, a Pétersbourg ou a l’étranger ! Pourquoi vivre ici et perdre un temps précieux ? Vous etes un homme encore jeune, bien portant, riche… Ah ! si j’étais un peu plus jeune, je filerais comme un lapin, si vite, que mes oreilles en siffleraient !