Le Moine noir - Anton Pavlovitch Tchekhov - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1928

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Opis ebooka Le Moine noir - Anton Pavlovitch Tchekhov

Le Moine noir - Un philosophe obsédé par une légende refuse la médiocrité des gens raisonnables et sombre dans la folie. L'Effroi - D'autres intellectuels brisent comme lui leur vie familiale, trouvant la vie incompréhensible. La Vieille Maison - On se noie dans l'alcool, dans l'attente d'un avenir meilleur. Le Mendiant - On se tire parfois de la misere grâce au travail. Le Pari - Un pari fou mene a une réflexion sur le sens de la vie et la liberté. Faits divers - On partage les reves d'un bagnard en fuite, ceux d'un pauvre cordonnier qui vend son âme. On retrouve le Petit Poucet dans l'aventure d'Anioutka la petite... Ce recueil nous permet aussi de découvrir un Tchékhov drôle. Comique et satire sociale se melent dans plusieurs récits. Il vaut mieux ne pas etre un contrôleur zélé - Ah! Public!, aimer l'ordre a l‘exces - Le Sous-off Prichibeiév, dire ce que l'on pense - De mal en pis, demander un renseignement sans graisser la patte du fonctionnaire - Le Renseignement. L'instruction sauve-t-elle vraiment les hommes? On rit beaucoup en lisant L'Examen pour le rang, Le Point d'exclamation, Beaucoup de papier, La Lecture ou Le Portier intelligent. Enfin beaucoup de récits sont du pur théâtre comique - L'Orateur ou comment faire l'éloge funebre d'un vivant, L'Écrivain ou l'art de la pub, La Fermentation des esprits ou comment un vol d'oiseaux prend des proportions inouies. Enfin MM. les indigenes est une piece en deux actes sur «l‘efficacité» d'une tour de gué. Tchékhov ne prend jamais parti, il se contente d'observer, souvent avec drôlerie, la quotidienneté, la monotonie des jours en province.

Opinie o ebooku Le Moine noir - Anton Pavlovitch Tchekhov

Fragment ebooka Le Moine noir - Anton Pavlovitch Tchekhov

A Propos
Partie 1 - LE MOINE NOIR
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

A Propos Tchekhov:

Anton Pavlovitch Tchekhov, né le 17/29 janvier 1860 a Taganrog (Russie), mort le 2/15 juillet 1904 a Badenweiler (Allemagne), est un nouvelliste et dramaturge russe, médecin de profession. Ami d’Ivan Bounine, Maxime Gorki, Léon Tolstoi, Fédor Chaliapine, Souvorine, il est l’oncle de Mikhail Tchekhov, fils de son frere Alexandre et de Natalia Golden, et disciple de Constantin Stanislavski. Anton Pavlovitch Tchekhov est né le 29 janvier 1860 (calendrier grégorien), a Taganrog, au bord de la mer d'Azov, en Russie. Ses parents sont des petits commerçants. D’une religiosité excessive, son pere est un homme violent. Anton Tchekhov étudie la médecine a l'université de Moscou et commence a exercer a partir de 1884. Se sentant responsable de sa famille, venue s’installer a Moscou apres la faillite du pere, il cherche a augmenter ses revenus en publiant des nouvelles dans divers journaux. Le succes arrive assez vite. Il ressent tres tôt les premiers effets de la tuberculose, qui l’obligera a de nombreux déplacements au cours de sa vie pour tenter de trouver un climat qui lui convienne mieux que celui de Moscou. Bien que répugnant a tout engagement politique, il sera toujours extremement sensible a la misere d’autrui. En 1890, en dépit de sa maladie, il entreprend un séjour d'un an au bagne de Sakhaline afin de porter témoignage sur les conditions d’existence des bagnards. L'île de Sakhaline paraitra a partir de 1893. Toute sa vie, il multipliera ainsi les actions de bienfaisance (construction d’écoles, exercice gratuit de la médecine, etc.). Ses nouvelles d’abord, son théâtre ensuite, le font reconnaitre de son vivant comme une des gloires nationales russes, a l’égal d’un Dostoievski ou d’un Tolstoi. Apres avoir longtemps repoussé toute perspective de mariage, il se décide, en 1901, a épouser Olga Leonardovna Knipper (1870-1959), actrice au Théâtre d’art de Moscou. Lors d’une ultime tentative de cure, Anton Tchekhov meurt le 2 juillet 1904 a Badenweiler en Allemagne. Au médecin qui se précipite a son chevet, il dit poliment en allemand : « Ich sterbe » (je meurs). Ayant refusé de l’oxygene, on lui apporte… du champagne, et ses derniers mots seraient, d’apres Virgil Tanase : « Cela fait longtemps que je n’ai plus bu de champagne ». Ayant bu, il se couche sur le côté et meurt. Le 9 juillet, il est enterré a Moscou, au cimetiere de Novodevitchi.

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Partie 1
LE MOINE NOIR


Chapitre 1

 

L’agrégé Anndréy Vassiliévitch Kôvrine s’était surmené, fatigué. Il ne suivait aucun traitement, mais un jour, buvant de la biere avec un ami médecin, il lui parla de sa santé, et le docteur lui conseilla d’aller passer le printemps et l’été a la campagne. Fort a propos, l’agrégé reçut une longue lettre de Tânia Péssôtski lui demandant de venir pour quelque temps a Borîssovka ou elle habitait, et il décida d’accepter. Kôvrine – on était en avril – se rendit tout d’abord dans sa propriété natale de Kôvrinnka, ou il resta trois semaines tout seul ; puis, quand les chemins furent praticables, il partit en voiture pour le logis de l’horticulteur réputé, Péssôtski, son ancien tuteur.

Il n’y avait que soixante-dix verstes de Kôvrinnka a Borîssovka ; rouler au printemps, sur une route a peine séchée, dans une confortable caleche, fut pour lui une véritable joie.

La maison des Péssôtski était une immense demeure a colonnes, avec des tetes de lions, des crépis qui se détachaient, et, a la porte, un laquais en habit. Un vieux parc a l’anglaise, sévere et rébarbatif, s’étendait de la maison a la riviere sur presque l’étendue d’une verste. Des pins aux racines dénudées, ressemblant a des pattes velues, croissaient sur la rive argileuse et abrupte qui le terminait. En bas l’eau scintillait, reveche ; des courlis volaient avec un cri plaintif, et l’on avait toujours l’impression qu’il fallait s’asseoir la et y écrire une ballade.

Pres de la maison, au contraire, et dans le verger, qui, avec les serres, couvrait une trentaine d’hectares, l’impression était joyeuse et allegre, meme lorsqu’il faisait mauvais temps. Nulle part il n’avait été donné a Kôvrine de voir d’aussi étonnantes roses, d’aussi beaux lis, des camélias et des tulipes multicolores – allant du blanc vif au noir de suie, – et, au total, une aussi grande richesse florale, que chez Péssôtski. A cette pointe du printemps, le luxe des massifs était encore enfoui dans les serres, mais il suffisait de ce qui fleurissait au bord des allées et, ça et la, dans les massifs, pour que l’on se crut, en se promenant au jardin, dans le royaume des tendres couleurs, surtout aux heures matinales, ou, sur chaque pétale, brille la rosée.

Ce qui constituait la partie décorative du jardin, et ce que Péssôtski appelait, avec dédain, les betises, produisait jadis sur Kôvrine enfant une impression de contes de fées. Que de bizarreries n’y avait-il pas la ! Que de monstruosités et de dérisions de la nature ! Il y avait des arbres fruitiers en espaliers, un poirier, pyramidal comme un peuplier, des chenes et des tilleuls, ronds comme des boules, un pommier parasol, des arcades végétales, des monogrammes, des candélabres, et meme le chiffre 1862, dessiné par des pruniers, marquant l’année ou Péssôtski avait commencé a s’occuper d’horticulture. Il s’y trouvait aussi de beaux petits arbres élancés, au tronc droit et solide, comme celui des palmiers, et ce n’était qu’en les considérant avec attention que l’on pouvait y reconnaître des groseilliers ou des groseilliers épineux.

Mais ce qui souriait le plus dans le jardin et lui donnait un air vivant, c’était une animation continuelle. Pres des arbres et des arbustes, dans les allées et dans les massifs, des gens, de l’aube au soir, grouillaient comme des fourmis, maniant des brouettes, des pioches et des arrosoirs…

Kôvrine arriva chez les Péssôtski un soir vers dix heures. Il trouva en grande alarme Tânia et son pere. Le ciel pur, étoilé, présageait, ainsi que le thermometre, une gelée matinale, et le jardinier Ivane Karlytch, s’étant rendu en ville, on ne pouvait s’en remettre a personne. Au souper, on ne fit que parler de gelée blanche, et on décida que Tânia veillerait et ferait, a une heure du matin, le tour du jardin pour voir si tout y était en ordre. Son pere, pour la remplacer, se leverait a trois heures, ou meme avant.

Kôvrine resta toute la soirée avec Tânia, et l’accompagna, apres minuit, au jardin. Il faisait froid. Dehors on sentait déja fortement la fumée. Dans le grand verger, appelé « commercial », et qui rapportait par an a Iégor Sémiônytch, le pere de Tânia, plusieurs milliers de roubles de revenu net, une âcre, noire, épaisse fumée, rampait contre terre, enveloppant les arbres et gardant de la gelée ces milliers de roubles. Les arbres étaient disposés en quinconces ; leurs files droites et régulieres formaient comme des rangs de soldats, et cet ordre, sévere et rigoureux, joint au fait que les arbres étaient de meme hauteur et avaient des tetes et des troncs semblables, rendait le tableau monotone et meme triste. Kôvrine et Tânia suivaient les lignes ou se consumaient des feux de fumier et de détritus de toute sorte, et, de temps a autre, ils rencontraient des ouvriers, errant dans la fumée comme des ombres. Seuls étaient en fleurs les cerisiers, les pruniers et quelques especes de pommiers, mais tout le jardin baignait dans la fumée, et ce ne fut que pres des pépinieres que Kôvrine respira librement.

– Tout enfant, dit-il, avec un frisson des épaules, cette fumée m’a fait éternuer, mais je ne comprends pas encore comment la fumée peut préserver de la gelée ?

– La fumée, répondit Tânia, tient lieu de nuages quand il n’y en a pas.

– Et quel besoin y a-t-il de nuages ?

– Par ciel couvert, il n’y a pas de gelée blanche.

– Ah ! oui !

Il se mit a rire et la prit par la main. Le large visage de Tânia, transi de froid, a l’expression tres sérieuse, ses sourcils, fins et noirs, le col de son manteau relevé, l’empechant de remuer librement la tete, toute sa personne fluette, sa robe qu’elle relevait a cause de la rosée, l’émouvaient.

« Seigneur, pensa-t-il, que la voila déja grande ! »

– Quand je suis parti d’ici, il y a cinq ans, lui dit-il, vous étiez encore toute enfant ; vous étiez toute maigre, les jambes longues, les cheveux sur le dos ; vous aviez des robes courtes, et je vous appelais le héron… Ce que le temps opere !…

– Oui, soupira Tânia, cinq ans !… Depuis, que d’eau a coulé !… Avouez-le, Anndrioucha, fit-elle vivement, en le regardant en face, vous vous etes déshabitué de nous ? Mais que vais-je vous demander ! Vous etes un homme, vous vivez déja une vie intéressante, vous etes quelqu’un… Oublier est si naturel !… Pourtant, Anndrioucha, je voudrais que vous nous considériez comme vos proches ; nous en avons le droit.

– Je le fais, Tânia.

– Vraiment ?…

– Ma parole d’honneur.

– Vous vous étonniez ce soir que nous eussions tant de vos photographies, mais vous savez que mon pere vous adore. Il me semble parfois qu’il vous aime plus que moi. Il est fier de vous. Vous etes un savant, un homme extraordinaire ; vous avez fait une carriere brillante, et il est persuadé que vous etes devenu tel parce qu’il vous a élevé. Je ne l’en dissuade pas ; qu’il le croie !

Déja l’aube pointait. On le remarquait surtout a la netteté avec laquelle se profilaient dans l’air les volutes de fumée et les cimes des arbres. Des rossignols chantaient, et, des champs, il arrivait des cris de cailles.

– Tout de meme, dit Tânia, il est temps d’aller se coucher. Il fait froid.

Elle le prit par le bras.

– Merci, Anndrioucha, d’etre venu, lui dit-elle. Nous ne connaissons que des gens sans intéret, et en tres petit nombre. Il n’est question ici que du jardin, puis du jardin… rien d’autre. Tige et demi-tige, fit-elle en riant, apporte, reinette, api, greffe en écusson, greffe en flute !… toute notre vie est dans le jardin. Je ne vois en reve que des pommes et des poires. C’est bien, évidemment, c’est utile ; mais, comme distraction, on souhaite parfois autre chose ! Il me souvient que, quand vous veniez aux vacances, la maison paraissait plus fraîche et plus claire, comme si l’on eut enlevé les housses du lustre et des meubles ; bien que fillette, je le sentais.

Elle parla longtemps ainsi, avec beaucoup de sentiment. Il apparut soudain a Kôvrine qu’il pourrait, durant l’été, s’attacher a ce petit etre faible et bavard, s’en éprendre et en etre amoureux. Dans leur double situation cela se pouvait si bien, était si naturel ! Cette pensée l’attendrit et le fit rire. Il se pencha vers la chere figure soucieuse et se mit a fredonner :

Onieguine, je ne puis le taire,

J’aime follement Tatiâna…[1] .

Lorsqu’on revint a la maison, Iégor Sémiônytch était déja levé. Kôvrine, n’ayant pas sommeil, bavarda avec son vieil hôte et retourna au jardin avec lui.

Iégor Sémiônytch était de haute taille, large d’épaules, le ventre gros, et avait de l’asthme ; pourtant il marchait toujours si vite que l’on avait peine a le suivre. Il avait un air extremement préoccupé, se dépechait toujours et donnait l’impression que tout serait perdu s’il s’attardait une minute.

– Voila un fait, mon petit… commença-t-il en s’arretant pour souffler. Ras terre, tu le vois, c’est la gelée, et si l’on éleve de deux toises un thermometre sur un bâton, plus de gelée ; pourquoi cela ?

– Ma foi, dit Kôvrine, en riant, je ne le sais pas.

– Hum… on ne peut pas tout savoir, évidemment… Aussi vaste que soit l’esprit on ne peut pas tout y loger. Tu t’occupes surtout de philosophie, je crois ?

– Oui. Je fais des cours de psychologie et m’intéresse a la philosophie en général.

– Et ça ne t’ennuie pas ?

– Au contraire ; c’est meme ma raison de vivre.

– Allons, Dieu soit loué… dit Iégor Sémiônytch, passant la main sur ses favoris gris et réfléchissant ; j’en suis tres heureux pour toi… tres content, mon ami…

Mais soudain, pretant l’oreille et faisant une mine terrible, il s’élança sur le côté et disparut derriere les arbres, dans les nuages de fumée.

– Qui a attaché ce cheval a un pommier ? l’entendit-on crier d’une voix désespérée, déchirant l’âme. Quel est le misérable, la canaille, qui a attaché un cheval a un pommier ? Mon Dieu ! mon Dieu ! on gâche, on gâte, on laisse geler, on profane !… Le jardin est perdu, fichu !… Mon Dieu !

Lorsqu’il revint vers Kôvrine son visage exprimait la fatigue et l’irritation.

– Que faire avec ces réprouvés ? dit-il d’une voix dolente en écartant les bras. Stiôpka, en conduisant du fumier cette nuit, a attaché son cheval a un pommier. Il a tortillé, le gredin, ses renes de toutes ses forces, en sorte que l’écorce est meurtrie en trois endroits. Ça vous plaît ?… Je le lui dis, et il reste comme une buche, les yeux ronds. Ce ne serait pas assez que de le pendre !…

Calmé, il prit Kôvrine dans ses bras et le baisa a la joue.

– Allons, Dieu soit loué, Dieu soit loué !… marmotta-t-il ; je suis tres heureux que tu sois venu !… Je ne peux dire combien je le suis !… Merci.

De sa démarche rapide, et l’air préoccupé, Péssôtski fit ensuite le tour du jardin et montra a son ancien pupille toutes les serres, tempérées et chaudes, et les deux ruchers, qu’il appelait la merveille de notre siecle.

Tandis qu’ils marchaient, le soleil se leva, éclairant vivement le jardin. Il fit bon. On pressentit une journée lumineuse, gaie et longue. Kôvrine pensa que ce n’était que le commencement de mai et que l’on avait l’été devant soi, aussi lumineux, aussi gai et aussi long. Et, dans sa poitrine, tressaillit tout a coup le sentiment joyeux et jeune qu’il éprouvait, en son enfance, quand il courait dans ce jardin. Il prit a son tour le vieillard dans ses bras et l’embrassa tendrement. Émus l’un et l’autre, ils rentrerent et se mirent a prendre du thé dans de vieilles tasses de porcelaine, accompagné de creme et d’appétissants petits pains.

Et ces détails rappelerent a Kôvrine son temps de jeunesse. Le présent délicieux et les impressions du passé qui renaissaient se fondaient en lui ; il en ressentait de l’aise et de la tristesse.

Il attendit que Tânia s’éveillât, but du café avec elle, et alla faire une promenade ; puis, rentrant dans sa chambre, il se mit au travail. Il lut attentivement un livre, prit des notes, levant les yeux de temps a autre pour regarder soit les fenetres ouvertes, soit les fleurs, encore humides de rosée, qui se trouvaient dans des vases sur sa table. En rabaissant les yeux sur son livre, il lui semblait qu’en lui chaque fibre tremblait et tressautait de joie.


Chapitre 2

 

Kôvrine continua a mener a la campagne une vie aussi agitée et nerveuse qu’en ville. Il lisait, écrivait beaucoup, apprenait l’italien, et, quand il se promenait, il songeait avec plaisir qu’il allait se remettre bientôt au travail. Il dormait si peu que chacun s’en étonnait. Si, par hasard, il s’endormait une demi-heure dans le jour, il ne dormait plus, ensuite, de toute la nuit ; puis, apres une nuit sans sommeil, il se sentait alerte et gai, comme si de rien n’était. Il parlait beaucoup, buvait du vin et fumait de bons cigares.

Souvent, presque chaque jour, des demoiselles du voisinage venaient chez les Péssôtski. Elles jouaient du piano et chantaient avec Tânia. Parfois venait aussi un jeune homme qui jouait du violon. Kôvrine buvait littéralement la musique et le chant, s’en pénétrait presque a en défaillir, et, l’on s’en apercevait a ce que ses yeux se fermaient et que sa tete s’inclinait.

Un soir, apres le thé, il lisait sous la véranda. Accompagnées par le violoniste, Tânia, qui avait un soprano, et une des demoiselles, un contralto, étudiaient la sérénade de Bragg. Kôvrine écoutait les paroles – les jeunes filles chantaient en russe, – sans pouvoir du tout en comprendre le sens. Ayant enfin abandonné son livre, et écouté attentivement, il comprit. Une jeune fille a l’imagination malade entendit une nuit, dans un jardin, des sons mystérieux, si beaux et si étranges, qu’elle dut les regarder comme une harmonie sacrée, incompréhensible pour nous, mortels, et qui, pour cette raison, s’en retourne aux cieux. Kôvrine sentit ses paupieres se coller. Il se leva et se mit, exténué, a marcher dans le salon, puis dans la grande salle. Lorsque le chant cessa, il prit Tânia sous le bras et sortit avec elle sous la véranda.

– Depuis ce matin, lui dit-il, une légende me poursuit. L’ai-je lue ou entendu raconter, je ne sais ; en tout cas elle est étrange, absurde. Il faut convenir d’abord qu’elle ne brille pas par la clarté. Il y a mille ans, un moine, vetu de noir, cheminait dans le désert, en Syrie ou en Arabie. A quelques metres de l’endroit ou il passait, des pecheurs virent un autre moine qui marchait lentement sur l’eau d’un lac. Le second moine était un mirage. Perdez de vue maintenant toutes les lois de l’optique que la légende, semble-t-il, ignore, et écoutez ce qui suit. De ce mirage en naquit un second, du second un troisieme, en sorte que l’image du moine noir se transmit a l’infini d’une couche de l’atmosphere dans l’autre. On la voyait tantôt en Afrique, tantôt en Espagne, tantôt aux Indes, tantôt dans l’extreme Nord… Elle sortit enfin des limites de l’atmosphere terrestre, et, maintenant elle erre dans l’univers entier, sans pouvoir se trouver jamais dans des conditions ou elle pourrait disparaître. Peut-etre est-elle maintenant dans la planete Mars ou dans quelque étoile de la Croix du Sud. Mais, ma chere, le plus intéressant de la légende, c’est que, mille années exactement apres que le moine aura marché dans le désert, le mirage reviendra dans l’atmosphere terrestre et apparaîtra aux gens. Et il semble que les mille années touchent a leur fin… Aux termes de la légende, nous devons attendre l’apparition du moine noir aujourd’hui ou demain.

– Étrange mirage, dit Tânia a qui la légende ne plut pas.

– Mais le plus étonnant, reprit Kôvrine en riant, c’est que je ne peux pas du tout me rappeler ou j’ai pu trouver cette légende. L’ai-je lue ? l’ai-je entendue ? l’ai-je revée ? Je vous jure que je ne me le rappelle pas. En tout cas elle m’intéresse. Aujourd’hui j’y pense toute la journée.

Laissant Tânia avec ses invités, Kôvrine sortit et se promena, pensif, pres des plates-bandes. Le soleil se couchait. Les fleurs, que l’on ne venait que d’arroser, répandaient une odeur moite, irritante. A la maison, on recommença a chanter, et, de loin, le violon donnait l’impression d’une voix humaine. Kôvrine, faisant effort pour se rappeler ou il avait entendu ou lu la légende, se dirigea lentement vers le parc, et arriva sans y prendre garde a la riviere.

Par un sentier courant sur la berge escarpée, longeant des racines dénudées, il descendit vers l’eau, faisant lever des bécassines, puis deux canards. Sur les sombres pins, ça et la, se reflétaient encore les derniers rayons du soleil couchant, mais a la surface de l’eau dormait déja le vrai soir. Kôvrine, par une passerelle, atteignit l’autre rive. Devant lui s’étendait un vaste champ de jeune seigle, pas encore en fleur. Au loin, nulle habitation, ni âme qui vive. Il semblait que le sentier, si on continuait a le suivre, menerait a cet endroit inconnu et mystérieux ou le soleil venait de sombrer, et ou s’enflammait, avec une si majestueuse ampleur, la rougeur du couchant.

« Quel espace, quelle liberté et quel calme, ici ! pensait Kôvrine, en suivant le sentier. Il semble que tout l’univers me contemple, se taise et attende que je le comprenne… »

Mais voila que des moires courent sur le champ de seigle et le doux vent du soir effleura tendrement la tete découverte du jeune homme. Une minute apres, a un nouveau coup de vent, le seigle chuchota plus fort, et l’on entendit derriere lui le sourd grondement des pins. Kôvrine s’arreta stupéfait. A l’horizon, comme un tourbillon ou comme une trombe, se dressait, de la terre au ciel une haute colonne noire. Ses contours restaient indécis, mais il fut manifeste au premier coup d’oil que la colonne ne restait pas immobile. Elle se mouvait avec une effrayante vitesse. Elle avançait droit sur Kôvrine, et, plus elle avançait, plus elle se rapetissait et se précisait. Kôvrine, pour lui faire place, se jeta de côté, et il en eut a peine le temps…

Un moine, vetu de noir, le chef blanc et les sourcils noirs, les mains croisées sur la poitrine, passa a côté de lui. Ses pieds nus ne touchaient pas le sol. Ayant franchi quelque espace, il se retourna vers Kôvrine, lui fit un signe de tete et lui sourit d’une façon a la fois amicale et malicieuse. Quel visage, affreusement pâle et maigre !… Recommençant a grandir, il franchit la riviere, buta sans bruit contre la berge argileuse et les pins, et, les traversant, disparut comme une fumée.

– Ainsi… vous le voyez… marmotta Kôvrine, la légende est vraie.

Et tâchant de s’expliquer l’étrange apparition, heureux d’avoir eu la chance de voir de si pres et de façon si nette non seulement le vetement noir, mais le visage et les yeux du moine, Kôvrine, agréablement ému, rentra a la maison.

Dans le parc et le jardin les gens circulaient tranquillement ; a la maison, on jouait. C’était donc que Kôvrine seul avait vu le moine. Il voulut tout raconter a Tânia et a son pere, mais comprit qu’ils prendraient ses paroles pour du délire et s’en effraieraient. Mieux valait se taire. L’agrégé rit bruyamment, chanta, dansa la mazurka ; il était gai, et tous, Tânia et les invités, trouvaient qu’il avait, ce jour-la, une figure rayonnante, inspirée et qu’il était tres beau.


Chapitre 3

 

Apres le souper, quand les invités furent partis, Kôvrine, entré dans sa chambre, s’y allongea sur le divan. Il voulait penser au moine. Mais une minute apres Tânia survint.

– Tenez, Anndrioucha, dit-elle en lui remettant un paquet de brochures et de bonnes feuilles, lisez les articles de mon pere. Ce sont de beaux articles. Il écrit tres bien.

– Oh ! comme tu y vas ! dit Iégor Sémiônytch en entrant derriere elle et riant d’un rire forcé. (Il était gené.) Ne l’écoute pas, je t’en prie ; ne lis pas ça ! Au reste, si c’est pour t’endormir, lis-le. C’est un bon narcotique.

– Moi, dit Tânia avec une conviction profonde, je trouve que ce sont de beaux articles ; lisez-les, Anndrioucha, et décidez papa a en donner plus souvent ; il pourrait écrire un cours complet d’horticulture.

Son pere se mit a rire d’un air contraint, rougit, et dit les phrases que prononcent d’habitude les auteurs confus ; a la fin, il laissa faire.

– En ce cas, lis d’abord l’article de Gaucher, puis ces petits articles russes, dit-il en feuilletant les brochures d’une main tremblante ; sans cela tu n’y comprendras rien. Avant de lire mes répliques, il faut savoir a quoi je réponds. En somme, c’est du fatras… des choses ennuyeuses… Et il est temps d’aller se coucher, il me semble.

Tânia sortit. Iégor Sémiônytch s’assit sur le divan a côté de Kôvrine et soupira profondément.

– Oui, mon ami… fit-il, apres quelque silence. Donc, mon aimable agrégé, j’écris des articles, j’expose et j’obtiens des médailles. On dit que Péssôtski a des pommes grosses comme la tete, qu’il fait une fortune avec son jardin, bref : « Riche et puissant est Kotchoubéy[2] . » Mais il y a lieu de se demander : a quoi bon, tout cela ? Mon jardin est en effet magnifique, un jardin modele… Ce n’est pas un jardin, mais tout un établissement ayant une importance officielle, parce que c’est, en quelque sorte, une phase dans une ere nouvelle de l’économie rurale et de l’industrie russe ; mais a quoi bon ? A quoi cela servira-t-il ?

– Votre jardin est la pour répondre.

– Ce n’est pas ce que je veux dire ; je veux dire : Que deviendra le jardin apres moi ? Moi disparu, il ne restera pas un mois dans l’état ou tu le vois aujourd’hui. Le secret du succes n’est pas la grandeur du jardin ni le nombre des ouvriers ; c’est uniquement, comprends-le, que j’aime mon affaire. Je l’aime, peut-etre, plus que moi-meme. Regarde, je suis seul a tout faire. Je travaille du matin au soir. Je fais moi-meme toute la greffe, la taille, la plantation ; tout moi-meme, tout ! Lorsqu’on m’aide, je suis jaloux et je m’énerve jusqu’a en devenir grossier. Tout le secret de mon entreprise est dans l’amour : bref, l’oil du maître, ses mains, et ce sentiment que, lorsqu’on est en visite quelque part pour une heure, on n’a pas le cour en place. On est comme une âme en peine ; on craint qu’il n’arrive quelque chose au jardin… Et quand je mourrai, qui surveillera ? qui travaillera ? Les jardiniers ? Les ouvriers ? Oui ?… Voila donc ce que j’ai a te dire, mon aimable ami ; le plus grand ennemi en notre affaire, ce n’est pas le lievre, ce n’est pas le hanneton, ni la gelée : ce sont les indifférents.

– Et Tânia ? demanda Kôvrine en riant. Se pourrait-il qu’elle fut plus nuisible que le lievre ? Elle aime et connaît votre ouvre…

– Oui, elle l’aime et la connaît. Si, apres ma mort, elle a le jardin et en est la maîtresse, on ne peut rien souhaiter de mieux ; mais si, a Dieu ne plaise, elle se marie… balbutia Iégor Sémiônytch, regardant Kôvrine avec effroi… C’est la qu’est le danger ! Elle se mariera, les enfants viendront, et elle n’aura plus le temps de penser au jardin. Ce que je redoute le plus, c’est qu’elle ne se marie a quelque gaillard qui, par amour du lucre, loue le jardin a des marchands ; et tout ira a vau-l’eau des la premiere année !… Dans notre affaire, les femmes sont le fléau de Dieu.

Péssôtski fit un soupir et resta silencieux.

– Peut-etre est-ce la de l’égoisme, mais je vais te le dire franchement : je ne veux pas que Tânia se marie ! J’ai peur ! Il vient ici un godelureau qui racle du violon ; je sais que Tânia ne se mariera pas avec lui ; je le sais fort bien ; mais je ne peux pas le voir ! Au demeurant, je suis, mon petit, je l’avoue, un grand original.

Iégor Sémiônytch se leva et se mit a marcher avec agitation. On voyait qu’il voulait dire quelque chose de grande importance, mais n’osait pas.

– Je t’aime profondément, dit-il enfin avec résolution, en enfonçant ses mains dans ses poches, et vais te parler a cour ouvert. J’envisage avec simplicité certaines questions délicates et dis tout droit ce que je pense ; je ne peux pas souffrir ce que l’on appelle les arriere-pensées… Je te le dis tout droit : tu es le seul homme auquel je ne craindrais pas de donner ma fille. Tu es un homme intelligent, tu as du cour et ne laisserais pas péricliter ma chere ouvre. Et, surtout, je t’aime comme un fils… je suis fier de toi. S’il survenait quelque roman entre Tânia et toi, eh bien j’en serais tres satisfait et meme heureux ! Je te le dis tout droit, sans ambages, en honnete homme.

Kôvrine se mit a rire. Iégor Sémiônytch ouvrit la porte pour partir et s’arreta sur le seuil.

– Si vous aviez un fils, Tânia et toi, dit-il, apres avoir réfléchi, j’en ferais un horticulteur. Mais ce n’est la que fantaisie… Bonne nuit.

Resté seul, Kôvrine s’étendit a l’aise et commença a lire les articles. L’un avait pour titre : De la culture intercalaire ; un autre : Quelques mots sur la remarque de M. Z… concernant la seconde façon du sol pour un nouveau jardin ; un troisieme : Encore la greffe a oil dormant, et tout dans ce meme genre. Mais quel ton inquiet, inégal !… Quel emportement nerveux, presque maladif ! Voici un article au titre, semble-t-il, le plus inoffensif et au sujet indifférent ; on y parle du pommier russe, le Saint-Antoine. Mais Iégor Sémiônytch commence par les mots : Audiatur et altera pars, et finit par : Sapienti sat ! Et, entre ces deux citations, une fontaine jaillissante de mots caustiques, adressés a « l’ignorance savante de Messieurs nos horticulteurs patentés qui contemplent la nature du haut de leurs chaires », ou a M. Gaucher, « dont le succes est fait par les profanes et les dilettantes. » Puis, sans raison, le regret forcé, peu sincere, que l’on ne puisse plus battre de verges les paysans qui volent les fruits, et qui, ce faisant, endommagent les arbres…

« C’est un métier joli, sympathique et sain, pensa Kôvrine, mais ou interviennent aussi les passions et la guerre. Il faut sans doute, qu’en toute carriere, les gens qui se vouent a une idée soient nerveux et se distinguent par une sensibilité suraiguë. Il ne peut sans doute pas en etre autrement. »

Il se souvint de Tânia a qui plaisaient tant les articles d’Iégor Sémiônytch. Elle était petite, pâle, si maigre que l’on voyait ses clavicules. Ses yeux, largement ouverts, foncés, intelligents, regardaient toujours on ne sait ou, cherchant on ne sait quoi. Sa démarche, comme celle de son pere, est courte et précipitée. Elle aime beaucoup a parler, a discuter, accompagnant alors chaque phrase, meme insignifiante, d’une mimique expressive, gesticulante ; elle doit etre nerveuse au plus haut degré.

Kôvrine continua sa lecture, mais ne comprenant plus rien, s’arreta. L’excitation agréable avec laquelle il avait, ce soir, dansé la mazurka et écouté la musique, l’alanguissait maintenant et éveillait en lui maintes idées. Il se leva et se mit a marcher dans sa chambre en pensant au moine noir. Il lui vint en tete que, s’il avait vu seul ce moine étrange et surnaturel, c’est qu’il était malade et en était déja arrivé a l’hallucination ; cette constatation l’effraya, mais peu de temps.

« Je me sens bien et ne fais de mal a personne ; c’est donc, pensa-t-il, qu’il n’y a rien de mauvais dans mes visions. »

Et, derechef, il se sentit bien.

S’étant assis sur le divan, il se prit la tete dans les mains, retenant la joie incompréhensible qui remplissait son etre ; puis il recommença a marcher, et, ensuite, se mit au travail. Mais les idées qu’il trouvait dans ses livres ne le satisfaisaient pas. Il souhaitait quelque chose de gigantesque, d’immense, de frappant. Vers le matin, il se déshabilla et se mit au lit ; il fallait pourtant dormir !

Lorsqu’on entendit les pas d’Iégor Sémiônytch se rendant au jardin, Kôvrine sonna et commanda au domestique de lui apporter du vin. Il but avec délices quelques verres de Lafitte, puis se fourra la tete sous la couverture. Sa conscience s’embruma et il s’endormit.


Chapitre 4

 

Iégor Sémiônytch et sa fille se querellaient souvent et se disaient des choses désagréables.

Un matin, apres on ne sait quelle discussion, Tânia se mit a pleurer et s’en fut dans sa chambre. Elle n’en sortit ni pour dîner, ni pour prendre le thé. Son pere, l’air d’abord important et boudeur, comme s’il voulait donner a entendre que les intérets de l’ordre, et de la justice, dépassent tout au monde, céda bientôt et se démonta. Il errait tristement dans le parc en soupirant : « Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! » Et, a dîner, il ne mangea pas une bouchée. Enfin, avec un sentiment de faute, la conscience tourmentée, il frappa a la porte fermée et appela timidement :

– Tânia ! Tânia ?

En réponse, derriere la porte, une voix faible, exténuée par les larmes, et, en meme temps décidée, déclara :

– Laissez-moi, je vous prie !

L’énervement des maîtres avait sa répercussion sur tout le logis et meme sur les gens qui travaillaient au jardin. Kôvrine, bien que plongé dans son travail, se sentit a la fin, lui aussi, triste et contraint. Il résolut, pour dissiper la mauvaise humeur générale, d’intervenir, et, vers le soir, il frappa chez Tânia. On le laissa entrer.

– Aie, aie !… commença-t-il sur un ton de plaisanterie, en regardant avec surprise le visage de Tânia, mouillé de larmes et couvert de taches rouges, que c’est honteux !… Est-ce donc si sérieux ? Aie, aie !

– Si vous saviez, dit Tânia, comme il me tourmente !

Et des larmes, des larmes ameres, abondantes, jaillirent de ses grands yeux.

– Je ne lui ai rien dit, continua-t-elle, en se tordant les mains, rien… J’ai seulement suggéré qu’il n’est pas besoin d’ouvriers inutiles, alors que l’on peut avoir, lorsqu’on en a besoin, des journaliers… Il y a une semaine que les ouvriers ne font rien… Je n’ai dit que cela, et il est monté sur ses grands chevaux et m’a dit beaucoup de choses offensantes, profondément humiliantes… Pourquoi ça ?

– Laissez ça, dit Kôvrine, lui effleurant les cheveux. Vous vous etes fâchés ; vous avez pleuré ; en voila assez. Il ne faut pas rester irrités si longtemps ; c’est mal… d’autant plus qu’il vous aime infiniment.

– Il a… gâté toute ma vie, continua Tânia, sanglotante. Je ne reçois qu’offenses et… humiliations. Il me regarde comme inutile chez lui. Eh bien, il a raison ! Je partirai demain ; je me ferai télégraphiste… Qu’il en soit ainsi !

– Allons, allons… il ne faut pas pleurer, Tânia ! Il ne le faut pas, ma chérie… Vous etes tous les deux emportés, irritables… C’est votre faute a tous les deux. Venez, je vais vous réconcilier.

Kôvrine parlait sur un ton de caresse et de conviction, et Tânia continuait a pleurer, les épaules frémissantes et les mains jointes, comme si, vraiment, un grand malheur l’eut frappée. Il la plaignait d’autant plus que son chagrin n’était pas sérieux et qu’elle souffrait profondément. Des riens pouvaient rendre cet etre malheureux toute une journée et meme toute la vie.

En la consolant, Kôvrine pensait qu’en dehors de cette jeune fille et de son pere, on aurait difficilement trouvé des gens l’aimant comme quelqu’un de proche, comme un ami. Sans ces deux etres, puisqu’il avait perdu ses parents des sa petite enfance, il n’aurait jamais sans doute connu la gentillesse sincere, l’amour naif, irraisonné, que l’on n’éprouve que pour les siens, les gens de son sang. Et il sentait qu’a ses nerfs a demi malades, répondaient, comme le fer a l’aimant, les nerfs de cette jeune fille qui pleurait et frémissait. Il n’aurait pas pu aimer une femme bien portante, forte, aux joues rouges ; Tânia, pâle, faible et malheureuse lui plaisait.

Et il caressait volontiers ses cheveux et ses épaules, lui prenait les mains, et essuyait ses larmes… Tânia cessa enfin de pleurer. Elle fut longtemps encore a se plaindre de son pere, de sa vie difficile, insupportable en cette maison, suppliant Kôvrine de comprendre sa situation. Puis, peu a peu, elle commença a sourire, en soupirant de ce que Dieu lui eut donné un si mauvais caractere… A la fin elle éclata de rire, se traita de sotte et sortit de la chambre en courant.

Lorsque peu apres Kôvrine se rendit au jardin, Tânia et son pere, comme si de rien n’était, se promenaient dans une allée, et ils mangeaient tous deux du pain de seigle, saupoudré de sel, car ils avaient faim.


Chapitre 5

 

Heureux d’avoir aussi bien réussi dans son rôle de médiateur, Kôvrine s’en alla dans le parc. Assis sur un banc, et réfléchissant, il entendit des bruits de voiture et un rire féminin ; c’étaient des visites qui arrivaient. Quand les ombres du soir s’étendirent sur le jardin, le son indistinct du violon et les voix qui chantaient parvinrent jusqu’a lui ; et cela lui rappela le moine noir. Ou, en quel pays, sur quelle planete volait maintenant cette absurdité optique ?…

A peine l’agrégé se souvint-il de la légende et eut-il retracé en son imagination la sombre apparition vue dans le champ de blé, que, de derriere un pin, juste en face de lui, sortit insensiblement, sans le moindre bruit, un homme de taille moyenne, la tete grise, découverte, tout vetu de noir, nu-pieds, pareil a un mendiant.

Sur sa figure, pâle comme celle d’un mort, tranchaient ses sourcils noirs. Le saluant d’un signe de tete amical, ce mendiant ou ce pelerin s’approcha sans bruit du banc, s’y assit, et Kôvrine reconnut en lui le moine noir.

Tous deux se regarderent une minute, Kôvrine avec étonnement, et le moine, comme la veille, avec un air affable, un peu moqueur et rusé.

– Mais tu n’es qu’un mirage, lui dit Kôvrine. Que fais-tu ici et pourquoi restes-tu assis ? Cela ne convient pas a ta légende.

– Qu’importe ! répondit le moine au bout d’un instant, d’une voix calme, tournant le visage vers lui. La légende, le mirage et moi, tout cela est le produit de ton imagination excitée. Je suis un fantôme.

– Tu n’existes donc pas ?

– Penses-en ce que tu voudras, dit le moine avec un faible sourire. J’existe dans ton imagination, et ton imagination est une partie de la nature ; j’existe donc aussi dans la nature.

– Tu as une figure vieille, intelligente, extremement expressive, comme si, réellement, tu avais vécu plus de mille ans. Je ne savais pas que mon imagination put créer de pareils phénomenes. Mais pourquoi me regardes-tu avec un pareil enthousiasme ? Je te plais ?

– Oui. Tu es du petit nombre de ceux que l’on appelle en toute justice les élus de Dieu. Tu sers la vérité éternelle. Tes pensées, tes intentions, ta science étonnante et toute ta vie portent le cachet divin, céleste, parce qu’elles sont consacrées au raisonnable et au beau, c’est-a-dire a ce qui est éternel.

– Tu as dit : « La vérité éternelle ?… » Mais la vérité éternelle est-elle accessible et utile aux hommes, alors qu’il n’existe pas de vie éternelle ?

– Il y a une vie éternelle, affirma le moine.

– Tu crois a l’immortalité des hommes ?…

– Oui, certes ! Un grand, un brillant avenir vous attend, vous autres hommes. Et plus il y aura sur la terre de gens pareils a toi, plus vite se réalisera cet avenir. Sans vous, – serviteurs du premier principe, qui vivez de façon libre et consciente, – l’humanité eut fait fiasco. En se développant de façon naturelle, elle eut longtemps attendu la fin de sa vie terrestre. Mais vous la conduirez, avec une avance de quelques milliers d’années, dans le royaume de l’éternelle vérité. C’est la votre grand mérite. Vous incarnez la bénédiction de Dieu qui repose sur les hommes.

– Et quel est le but de la vie éternelle ? demanda Kôvrine.

– Celui de toute vie : la jouissance. La vraie jouissance réside dans le savoir, et la vie éternelle dispensera des sources innombrables et inépuisables de savoir. Il est dit, en ce sens : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Pere.

– Si tu savais, dit Kôvrine se frottant les mains de satisfaction, comme il est agréable de t’entendre !

– J’en suis tres heureux.

– Mais je sais que, quand tu partiras, la question de ta réalité m’importunera. Tu es un fantôme, une hallucination. C’est donc que je souffre psychiquement et ne suis pas normal ?

– Et si cela était ! De quoi t’émouvoir ? Tu es malade parce que tu as travaillé au dela de tes forces et t’es fatigué. C’est donc que tu as sacrifié ta santé a l’idée, et le temps n’est pas loin ou tu lui donneras meme ta vie. Quoi de mieux ? C’est a quoi tendent en général toutes les natures élevées et nobles.

– Si je me sais atteint de maladie mentale, puis-je croire en toi ?

– Qui t’a dit que les hommes de génie en lesquels croit le monde entier n’ont pas vu de fantômes ? Les savants disent présentement que le génie est proche de la folie. Mon ami, seuls sont bien portants, normaux, les hommes ordinaires, la masse grégaire. Les notions de surmenage, de dégénérescence, d’« âge du nerf, » etc., ne peuvent sérieusement troubler que ceux qui mettent le but de la vie dans le présent, c’est-a-dire la masse.

– Les Romains disaient : mens sana in corpore sano.

– Tout n’est pas vérité dans ce que disaient les Romains ou les Grecs.

– L’élévation d’esprit, l’excitation, l’euphorie, tout ce qui distingue des gens ordinaires, les prophetes, les poetes, les martyrs de l’idée, est contraire au côté animal de l’homme, c’est-a-dire a sa santé physique. Je le répete : si tu veux rester bien portant et normal, suis le troupeau.

– C’est étrange, dit Kôvrine, tu me dis ce qui m’est souvent venu en tete. On dirait que tu as pénétré et entendu mes pensées intimes. Mais ne parlons pas de moi. Qu’entends-tu par la vérité éternelle ?

Le moine ne répondit pas.

Kôvrine le regarda et ne distingua pas sa figure. Ses traits s’obscurcissaient et s’effaçaient ; puis sa tete, ses mains disparurent, son corps se fondit avec le banc et le crépuscule du soir ; il disparut tout a fait.

« L’hallucination est finie ! se dit Kôvrine en riant… Ah ! c’est fâcheux. »

Il se dirigea heureux et gai vers la maison. Le peu que lui avait dit le moine noir flattait non seulement son orgueil, mais tout son etre, toute son âme. Etre un élu, servir la vérité éternelle, se trouver au rang de ceux qui rendront, quelque mille ans d’avance, l’humanité digne du royaume de Dieu ; autrement dit, affranchir les hommes de quelque mille ans de lutte, de péchés et de souffrances ; tout sacrifier a l’idée, – sa jeunesse, ses forces et sa santé, – etre pret a mourir pour le bien commun : quel noble et heureuse destinée !

Son passé se retraça dans la mémoire, pur, innocent, plein de labeur… Kôvrine, se rappela ce qu’il avait appris et ce qu’il enseignait aux autres… Et il décida qu’il n’y avait pas d’exagération dans les paroles du moine.

Tânia, dans le parc, venait a sa rencontre. Elle avait déja changé de robe.

– Vous voila ? dit-elle. Nous ne faisons que vous chercher !… Qu’avez-vous ? demanda-t-elle, étonnée, voyant sa figure extasiée, rayonnante, et ses yeux pleins de larmes ; que vous etes étrange, Anndrioucha !

– Tânia, je suis content ! dit Kôvrine, lui mettant la main sur l’épaule. Je suis plus que content, je suis heureux. Tânia, ma chere Tânia, vous etes une créature extremement sympathique ; chere Tânia, que je suis heureux, heureux !…

Il lui baisa ardemment les deux mains et continua :

– Je viens de vivre a l’instant des minutes radieuses, éthérées, magnifiques. Mais je ne puis tout vous raconter, car vous me traiteriez de fou ou ne me croiriez pas. Parlons de vous, ma chere, ma bonne Tânia ! Je vous aime et me suis déja accoutumé a vous aimer. Votre présence, vos rencontres dix fois par jour sont devenues un besoin de mon cour. Je ne sais comment je pourrai me passer de vous quand je vous quitterai.

– Bah ! fit la jeune fille, vous nous aurez oubliés deux jours apres… Nous sommes de petites gens, et vous etes un grand homme.

– Non, dit-il, parlons sérieusement. Je vous emmenerai, Tânia ! Est-ce oui ? Partiriez-vous avec moi ? Voulez-vous etre a moi ?

– Bah ! dit-elle.

Et elle voulut rire encore, mais le rire ne vint pas et des taches rouges apparurent sur ses joues.

Elle se mit a respirer précipitamment et partit vite, vite, mais non pas vers la maison ; elle s’enfonça dans le parc.

– Je ne pensais pas a cela… fit-elle, serrant les mains, comme désespérée ; je n’y pensais pas !

Et Kôvrine, la suivant, disait avec le meme visage, extasié et radieux :

– Je veux un amour qui me prenne tout entier, et cet amour, vous seule, Tânia, pouvez me le donner. Je suis heureux, heureux !

Abasourdie, courbée, Tânia, ramassée sur elle-meme, parut tout a coup vieillie de dix ans.

Et lui la trouvait belle et exprimait a haute voix son enthousiasme :

– Qu’elle est belle !