Le Grand Chef des Aucas - Tome I - Gustave Aimard - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1858

Le Grand Chef des Aucas - Tome I darmowy ebook

Gustave Aimard

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Opis ebooka Le Grand Chef des Aucas - Tome I - Gustave Aimard

Ce roman est paru la meme année que «Les trappeurs de l'Arkansas». Apres avoir esquissé quelques-unes des aventures qu'il a vécues dans les prairies pendant les vingt années qu'il a passées parmi les tribus indiennes, Gustave Aimard se laisse emporter par le flot puissant de ses souvenirs. Nous faisons connaissance avec Valentin Guillois, héros récurrent que nous retrouverons dans les trois volumes qui suivent «Le grand chef des Aucas».

Opinie o ebooku Le Grand Chef des Aucas - Tome I - Gustave Aimard

Fragment ebooka Le Grand Chef des Aucas - Tome I - Gustave Aimard

A Propos
PRÉFACE
Chapitre 1 - LE CHAPARRAL.
Chapitre 2 - LES FRERES DE LAIT.
Chapitre 3 - LA RÉSOLUTION

A Propos Aimard:

Écrivain français tres populaire en son temps, a l'égal de Eugene Sue ou Paul Féval, qui s'était spécialisé dans les récits consacrés a l'ouest américain. Il a écrit une soixantaine de romans.

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PRÉFACE

Il y a trente ou quarante ans, alors qu’on mettait pres de quinze jours pour se rendre de Paris a Marseille, et qu’on n’était pas toujours sur d’arriver a destination, il fallait etre doué d’une certaine dose de courage pour se risquer de propos délibéré sur un navire a vapeur partant a la découverte. Les pays étrangers étaient entourés d’une auréole mystérieuse qui faisait regarder comme des etres a part ceux que le besoin d’aventures ou le désir d’apprendre poussaient vers les régions inconnues.

Aujourd’hui, grâce a la vapeur et aux chemins de fer, les distances n’existent plus ; le besoin de changer de place est devenu général, et tous, grands ou petits, riches ou pauvres, s’élancent a qui mieux mieux vers les régions éloignées. Qui n’a fait au moins, une fois dans sa vie le tour du monde ?

Seulement, comme l’a dit un grand poete contemporain, aujourd’hui on ne voyage plus, on arrive. En effet, les pays qui séparent le point de départ de celui de l’arrivée, demeurent supprimés, un coin du voile seulement est soulevé, et la curiosité vivement excitée se tourne de plus en plus vers ces contrées lointaines entrevues a peine a travers des nuages de vapeur et de fumée.

A l’époque ou M. Aimard a entrepris ses voyages, la vapeur n’était encore que dans l’enfance et les chemins de fer n’existaient pas.

Tourmenté par une fiévreuse inquiétude dont il ne cherchait meme pas a se rendre compte, ne pouvant souffrir aucun frein et aspirant a des jouissances supremes loin du monde civilisé qu’il ne voulait pas comprendre, M. Aimard partit avec l’intention de ne plus revenir. Libre de tout lien, de toute affection, ne laissant derriere lui ni amitiés ni haines, le jeune aventurier était dans les meilleures conditions possibles pour mener la vie étrange qui allait commencer pour lui. Aussi, avec quel bonheur il posa le pied en Amérique et il s’élança a travers les Pampas et les prairies !

Vingt années de sa vie se sont ainsi écoulées au milieu des tribus errantes et indomptées des deux Amériques, franchissant a leur suite d’incommensurables distances ; chassant, pechant et combattant avec les Indiens ; sondant le désert dans ses plus mystérieuses profondeurs ; gravissant les cimes les plus escarpées des Cordilleres, ou, la hache a la main, se frayant un chemin a travers les forets vierges du Nouveau-Monde.

Cette vie du désert, si rude, si pleine de fatigue, est bien faite pour renouveler l’homme ; les idées s’élargissent, on s’habitue a penser et a croire. La vie des bois vous rend meilleur et vous fait comprendre la mission de dévouement, d’abnégation et de travail que Dieu a imposée a l’homme sur la terre.

Quelle existence que celle du nomade ! Ne reconnaissant d’autre maître que Dieu, d’autre loi que son caprice, libre d’entraves de toute sorte, monté sur un cheval aussi indomptable que lui-meme, ses pistolets a la ceinture, son couteau dans sa botte, son laço aux arçons, et son fusil sur le devant de sa selle, il s’élance gaiement en avant. Il ne sait ou il va et ne se soucie meme pas de le savoir, se fiant a son courage et a son audace, convaincu que Dieu ne l’abandonnera pas.

Rentré dans le monde civilisé, M. Aimard a pris la plume, non pour se faire homme de lettres, mais pour revivre avec son passé. Il se croit encore au désert, lorsqu’il raconte ses courses aventureuses, ses chasses émouvantes, les périls qu’il a affrontés.

Dans un premier ouvrage, les Trappeurs de l’Arkansas, il n’avait timidement esquissé que quelques-unes de ses aventures dans les prairies ; dans le Grand Chef des Aucas, il s’est laissé malgré lui emporter par le flot puissant de ses souvenirs. Il a voulu retracer comment lui, enfant perdu de cette civilisation européenne tant vantée mais si étroite, il s’était peu a peu transformé au désert, et comment, a l’aspect des forets vierges, sous la conduite des sauvages habitants de ces contrées, il était enfin devenu homme.

Valentin Guillois n’est pas un héros de convention, c’est l’auteur tout entier avec ses qualités et ses défauts ; ce livre n’est que l’histoire de ses sensations. Ses acteurs, M. Aimard les a tous connus, il a partagé leurs joies et leurs douleurs. Aujourd’hui il éprouve un plaisir rétrospectif indicible a se retrouver avec eux, a les ressusciter tels qu’il les a vus a l’époque ou il était si heureux parce qu’il était libre.

« C’est a ce titre que j’applaudis au livre de M. Aimard, » dit M. Paul d’Ivoi dans sa chronique, « ce qu’il faut voir surtout dans un livre, c’est l’esprit qui l’anime, le sentiment qui l’inspire. Quand les Arabes tuent un lion, ils en font manger le cour a leurs enfants pour les rendre forts. Ces livres qui nous parlent de liberté, de grand air, de courage, de dévouement, de vaillance, sont une saine nourriture : c’est aussi du cour de lion. »


Chapitre 1 LE CHAPARRAL.

Pendant mon dernier séjour en Amérique, le hasard, ou plutôt ma bonne étoile, me fit lier connaissance avec un de ces chasseurs, ou coureurs des bois, dont le type a été immortalisé par Cooper, dans son poétique personnage de Bas de cuir.

Voici dans quelle étrange circonstance, Dieu nous plaça en face l’un de l’autre :

Vers la fin de juillet 1855, j’avais quitté Galveston, dont je redoutais les fievres, mortelles pour les Européens, avec le projet de visiter la partie N.-O. du Texas, que je ne connaissais pas encore.

Un proverbe espagnol dit quelque part : mas vale andar solo que mal acompanado, mieux vaut aller seul que mal accompagné.

Comme tous les proverbes, celui-ci possede un certain fond de vérité, surtout en Amérique, ou l’on est exposé a chaque instant a rencontrer des coquins de toutes les couleurs qui, grâce a leurs dehors séduisants, vous charment, captent votre confiance, et en profitent sans remords a la premiere occasion, pour vous détrousser et vous assassiner.

J’avais fait mon profit du proverbe, et, en vieux routier des prairies, comme je ne voyais autour de moi personne qui m’inspirât assez de sympathie pour en faire mon compagnon de voyage, je m’étais bravement mis en route seul, revetu du pittoresque costume des habitants du pays, armé jusqu’aux dents, et monté sur un excellent cheval demi sauvage, qui m’avait couté vingt-cinq piastres ; prix énorme pour ces contrées, ou les chevaux sont presque a rien.

Je m’en allais donc insoucieusement, vivant de la vie du nomade, si pleine d’attraits ; tantôt m’arretant dans une tolderia, tantôt campant dans le désert, chassant les fauves, et m’enfonçant de plus en plus dans des régions inconnues.

J’avais, de cette façon, traversé sans encombre, Fredericksburg, le Llano Braunfels, et je venais de quitter Castroville, pour me rendre a Quihi.

De meme que tous les villages hispano-américains, Castroville est une misérable agglomération de cabanes ruinées, coupée a angles droits par des rues obstruées de mauvaises herbes qui y poussent en liberté, et cachent des multitudes de fourmis, de reptiles, et meme de lapins d’une fort petite espece, qui partent sous les pieds des rares passants.

Le pueblo est borné a l’O. par la Médina, mince filet d’eau presque a sec dans les grandes chaleurs, et a l’E. par des collines boisées, dont le vert sombre tranche agréablement a l’horizon sur le bleu pâle du ciel.

Je m’étais chargé a Galveston d’une lettre pour un habitant de Castroville.

Le digne homme, dans ce village, vivait comme le rat de La Fontaine, au fond de son fromage de Hollande. Charmé de l’arrivée d’un étranger, qui lui apprendrait sans doute des nouvelles, dont, depuis si longtemps, il était sevré, il m’avait reçu de la maniere la plus cordiale, ne sachant qu’imaginer pour me retenir.

Malheureusement, le peu que j’avais vu de Castroville avait suffi pour m’en dégouter completement, et je n’aspirais qu’a partir au plus vite.

Mon hôte, désespéré de voir toutes ses avances repoussées, consentit enfin a me laisser continuer ma route.

– Adieu donc ! puisque vous le voulez, me dit-il, en me serrant la main avec un soupir de regret ; Dieu vous aide ! vous avez tort de partir si tard ; le chemin que vous devez suivre est dangereux, les Indios Bravos sont levés, ils assassinent sans pitié les blancs qui tombent entre leurs mains ; prenez garde !

Je souris a cet avertissement, que je pris pour un dernier effort tenté par le brave homme.

– Bah ! lui répondis-je gaiement, les Indiens et moi sommes de trop vieilles connaissances, pour que j’aie rien a redouter de leur part.

Mon hôte secoua tristement la tete et rentra dans sa hutte, en me faisant un dernier signe d’adieu.

Je partis.

Il était effectivement assez tard. Je pressai mon cheval afin de passer, avant la nuit, un chaparral ou taillis, de plus de deux kilometres de longueur, dont mon hôte m’avait surtout averti de me méfier.

Cet endroit, mal famé, avait un aspect sinistre. Le mezquite, l’acacia et le cactus, formaient sa seule végétation. Ça et la, des os blanchis et des croix plantées en terre marquaient les places ou des meurtres avaient été commis.

Au-dela, s’étendait une vaste plaine, nommée la Léona – la Lionne – peuplée d’animaux de toutes sortes. Cette prairie, couverte d’une herbe d’au moins deux pieds de haut, était semée par intervalles de bouquets d’arbres, sur lesquels gazouillaient des milliers d’étourneaux a la gorge dorée, des cardinaux et des oiseaux bleus.

J’avais hâte d’etre dans la Léona, que j’entrevoyais au loin ; mais il me fallait d’abord traverser le chaparral.

Apres avoir visité mes armes avec soin, jeté un regard défiant autour de moi, comme je n’aperçus rien de positivement suspect aux environs, je piquai résolument mon cheval, déterminé, le cas échéant, a vendre ma vie le plus cher possible.

Cependant le soleil déclinait rapidement a l’horizon ; les feux rougeâtres du couchant teignaient de reflets changeants la cime des collines boisées ; une fraîche brise qui se levait agitait les branches des arbres avec de mystérieux murmures.

Dans ce pays, ou il n’y a pas de crépuscule, la nuit ne tarderait pas a m’envelopper de ses épaisses ténebres.

Je me trouvais a peu pres aux deux tiers du chaparral.

Déja j’espérais atteindre sain et sauf la Léona, lorsque, tout a coup, mon cheval fit un brusque bond de côté, en dressant les oreilles et en renâclant avec force.

La secousse subite que je reçus faillit me désarçonner. Ce ne fut qu’a grand’peine que je parvins a me rendre enfin maître de ma monture, qui donnait des marques du plus grand effroi.

Comme cela arrive toujours en pareil cas, je cherchai instinctivement autour de moi la cause de cette panique.

Bientôt, la vérité me fut révélée.

Une sueur froide inonda mon visage, et un frisson de terreur parcourut tous mes membres au spectacle effroyable qui s’offrit a mes regards.

Cinq cadavres étaient étendus a dix pas de moi, sous les arbres.

Dans le nombre, se trouvaient ceux d’une femme et d’une jeune fille de quatorze ans.

Ces cinq personnes appartenaient a la race blanche. Elles paraissaient avoir longtemps et opiniâtrement combattu avant de succomber ; leurs corps étaient littéralement couverts de blessures ; de longues fleches a cannelures ondulées, peintes en rouge, leur traversaient la poitrine de part en part.

Les victimes avaient été scalpées.

De la poitrine de la jeune fille, ouverte en croix, le cour était enlevé, arraché.

Les Indiens avaient passé la, avec leur rage sanguinaire, et leur haine invétérée pour les blancs.

La forme et la couleur des fleches dénonçaient les Apaches, les plus cruels pillards du désert.

Autour des morts, je remarquai des débris informes de charrettes et de meubles.

Les malheureux, assassinés avec ces raffinements affreux de barbarie, étaient sans doute de pauvres émigrants qui se rendaient a Castroville.

A l’aspect de ce spectacle navrant, rien ne peut rendre la pitié et la douleur qui envahirent mon âme !

Au plus haut des airs, des urubus et des vautours, attirés par l’odeur du sang, tournoyaient lentement au-dessus des cadavres, en poussant de lugubres cris de joie, et, dans les profondeurs du chaparral, les loups et les jaguars commençaient a gronder sourdement.

Je jetai un regard triste autour de moi.

Tout était calme.

Les Apaches avaient, selon toute probabilité, surpris les émigrants pendant une halte. Des ballots effondrés étaient encore rangés dans une certaine symétrie, et un feu, aupres duquel se trouvait un amas de bois sec, achevait de bruler.

– Non, me dis-je, quoi qu’il arrive, je ne laisserai pas des chrétiens sans sépulture devenir, dans ce désert, la proie des betes fauves !

Ma résolution prise, je l’exécutai immédiatement.

Sautant a terre, j’entravai mon cheval a l’amble. Je lui donnai la provende et je jetai quelques brassées de bois dans le feu qui bientôt pétilla et lança vers le ciel une colonne de flammes.

Parmi les objets que les Indiens avaient dédaignés, comme n’ayant pour eux aucune valeur, se trouvaient des beches, des pioches et autres instruments de labourage.

Je saisis une beche, et, apres avoir exploré avec soin les environs de mon campement, pour m’assurer qu’aucun danger immédiat ne me menaçait, je me mis en devoir de creuser une fosse.

La nuit était venue ; une de ces nuits américaines, claire, silencieuse, pleine d’enivrantes senteurs et de mystérieuses mélodies, chantées par le désert a la louange de Dieu.

Chose extraordinaire ! toutes mes craintes s’étaient évanouies comme par enchantement.

Seul dans cet endroit sinistre, aupres de ces cadavres affreusement mutilés, surveillé sans doute par les yeux invisibles des betes fauves et des Indiens qui m’épiaient dans l’ombre, je ne sais quelle influence incompréhensible me soutenait et me donnait la force d’accomplir la rude et sainte tâche, que je m’étais imposée.

Au lieu de songer aux dangers qui me menaçaient de toutes parts, je me trouvais en proie a une mélancolie reveuse. Je pensais a ces pauvres gens, partis de si loin, pleins d’espoir dans l’avenir, pour chercher dans le Nouveau-Monde un peu de ce bien-etre que leur refusait leur pays, et qui, a peine débarqués, étaient tombés, dans un coin ignoré du désert, sous les coups d’ennemis féroces ; ils avaient laissé dans leur patrie des amis, des parents peut-etre, pour lesquels leur sort serait toujours un mystere, et qui longtemps compteraient les heures avec angoisse, en attendant un retour impossible !

A part deux ou trois alertes un peu vives, causées par des bruissements de feuilles dans les halliers, rien n’interrompit ma triste besogne.

En moins de trois quarts d’heure, j’eus creusé une fosse assez grande pour contenir les cinq cadavres.

Apres avoir retiré les fleches qui les transperçaient, je les pris l’un apres l’autre dans mes bras et je les étendis doucement, côte a côte, au fond de la tombe. Ensuite, je me hâtai de rejeter la terre et de combler la fosse, sur laquelle je traînai les plus grosses pierres que je pus trouver, afin d’empecher les betes fauves de profaner les morts.

Ce devoir religieux accompli, je poussai un soupir de satisfaction, et baissant la tete vers le sol, j’adressai mentalement a celui qui peut tout une courte priere pour les malheureux que j’avais inhumés.

Quand je relevai la tete, je poussai un cri de surprise et d’effroi, en portant la main a mes revolvers.

Sans que le plus léger bruit m’eut fait soupçonner son arrivée imprévue, a quatre pas en face de moi, un homme me regardait, appuyé sur un rifle.

Deux magnifiques chiens de Terre-Neuve étaient nonchalamment couchés a ses pieds.

Au geste qu’il me vit faire, l’inconnu sourit doucement, et me tendant la main par-dessus la tombe :

– Ne craignez rien ! me dit-il ; je suis un ami. Vous avez enterré ces pauvres gens. Moi, je les ai vengés. Leurs assassins sont morts !

Je serrai silencieusement la main qui m’était si loyalement tendue.

La connaissance était faite ; nous étions amis, nous le sommes encore !

Quelques minutes plus tard, assis aupres du feu, nous soupions ensemble de bon appétit, tandis que les chiens veillaient a notre sureté.

Le compagnon que je venais de rencontrer, d’une façon si bizarre, était un homme de quarante-cinq ans a peu pres, quoiqu’il en parut a peine trente-deux. Sa taille élevée et bien prise, ses épaules larges, ses membres aux muscles saillants, tout dénotait chez lui une force et une agilité sans égales.

Il portait le pittoresque costume des chasseurs dans toute sa pureté, c’est-a-dire, la capote ou surtout qui n’est autre chose qu’une couverture attachée sur les épaules, et tombant en longs plis par derriere, une chemise de coton rayée, de larges mitasses – caleçons – de daim, cousus avec des cheveux attachés de distance en distance et garnis de grelots, des guetres de cuir, des moksens de peau d’élan ornés de perles fausses et de piquants de porc-épic, enfin une ceinture de laine bigarrée a laquelle étaient suspendus son couteau, son sac a tabac, sa corne a poudre, ses pistolets et son sac a la médecine.

Quant a sa coiffure, elle consistait en un bonnet de peau de castor, dont la queue lui tombait entre les épaules.

Cet homme me rappelait cette race de hardis aventuriers qui parcourent l’Amérique dans tous les sens.

Race primordiale, avide d’air, d’espace, de liberté, hostile a nos idées de civilisation, et par cela meme appelée a disparaître fatalement devant les immigrations des races laborieuses, dont les puissants moyens de conquete sont la vapeur et l’application des inventions mécaniques de toutes sortes.

Ce chasseur était français.

Sa physionomie, empreinte de loyauté, son langage pittoresque, ses manieres ouvertes et engageantes, tout, malgré son long séjour en Amérique, avait conservé un reflet de la mere-patrie qui éveillait la sympathie et appelait l’intéret.

Toutes les contrées du Nouveau-Monde lui étaient connues ; il avait vécu plus de vingt ans au fond des bois, dans des excursions dangereuses et lointaines, au milieu des tribus indiennes.

Aussi, bien des fois, quoique moi-meme je fusse initié aux coutumes des Peaux-Rouges, qu’une grande partie de mon existence se fut écoulée dans le désert, je me sentis frissonner involontairement au récit de ses aventures.

Souvent, assis a ses côtés, sur les bords du Rio-Gila, pendant une excursion que nous avions entreprise dans les prairies, il se laissait emporter par ses souvenirs et me racontait, en fumant son calumet indien, l’histoire étrange des premieres années de son séjour dans le Nouveau-Monde.

C’est un de ces récits que j’entreprends aujourd’hui de raconter, le premier par ordre de date, puisque c’est l’histoire des événements qui le poserent a se faire coureur des bois.

Je n’ose pas espérer, que le lecteur y trouve l’intéret qu’il eut pour moi ; mais qu’il veuille bien se souvenir que ce récit me fut fait dans le désert, au milieu de cette nature grandiose et puissante, inconnue aux habitants de la vieille Europe, de la bouche meme de l’homme qui en avait été le héros.


Chapitre 2 LES FRERES DE LAIT.

Le 31 décembre 1834, a onze heures du soir, un homme, de vingt-cinq ans au plus, aux traits fins et distingués, aux manieres aristocratiques, était assis, ou plutôt couché, dans un moelleux fauteuil, placé a l’angle d’une cheminée ou pétillait un feu que la saison avancée rendait indispensable.

Ce personnage était le comte Maxime-Édouard-Louis de Prébois-Crancé.

Son visage, d’une pâleur cadavérique, faisait ressortir la nuance d’un noir mat de ses cheveux bouclés qui tombaient en désordre sur ses épaules, garanties par une robe de chambre de damas a grandes fleurs.

Ses sourcils étaient froncés et ses yeux se fixaient avec une impatience fébrile sur le cadran d’une délicieuse pendule Louis XV, tandis que sa main gauche, pendant nonchalamment a son côté, caressait les oreilles soyeuses d’un magnifique chien de Terre-Neuve couché aupres de lui.

Le cabinet dans lequel se trouvait le comte était meublé avec tout le raffinement confortable inventé par le luxe moderne. Un candélabre a quatre branches, garni de bougies roses, placé sur une table, suffisait a peine a l’éclairer et ne répandait qu’une lueur triste et incertaine.

Au dehors la pluie fouettait les vitres avec violence, et le vent pleurait avec de mystérieux murmures qui disposaient l’âme a la mélancolie.

Un léger bruit se fit entendre, produit par l’échappement du cylindre ; la demie sonna.

Le comte se redressa comme s’il se réveillait en sursaut, il passa sa main blanche, et effilée sur son front moite et dit d’une voix sourde :

– Il ne viendra pas !…

Mais, tout a coup, le chien, qui jusque-la était demeuré immobile, se leva d’un bond et s’élança vers la porte en remuant la queue avec joie.

La porte s’ouvrit, la portiere fut levée par une main ferme, et un homme parut.

– Enfin ! s’écria le comte en s’avançant vers le nouveau venu qui avait grand’peine a se débarrasser des caresses du chien ; oh ! j’avais peur que toi aussi, tu m’eusses oublié !

– Je ne te comprends pas, frere ; mais j’espere que tu vas t’expliquer, répondit l’arrivant ; allons ! allons ! continua-t-il en s’adressant au chien, couchez-vous, César ! vous etes une bonne bete, couchez-vous !

Et roulant un fauteuil aupres du feu, il s’assit a l’autre angle de la cheminée, en face du comte qui avait repris sa place.

Le chien se coucha entre eux.

Ce personnage, si impatiemment attendu par le comte, formait avec lui un étrange contraste.

De meme que monsieur de Prébois-Crancé résumait en lui toutes les qualités qui distinguent physiquement la noblesse de race, de meme l’autre réunissait toutes les forces vives et énergiques des véritables enfants du peuple.

C’était un homme de vingt-six ans environ, de haute taille, maigre et parfaitement proportionné ; son visage bruni par le soleil, aux traits accentués, éclairé par deux yeux bleus pétillants d’intelligence, avait une expression de bravoure, de douceur et de loyauté des plus sympathiques.

Il était revetu de l’élégant costume de maréchal-des-logis-chef de spahis ; la croix de la Légion-d’Honneur brillait sur sa poitrine.

La tete appuyée sur la main droite, le front pensif, l’oil reveur, il considérait attentivement son ami, tout en lissant de la main gauche les poils longs et soyeux de sa moustache blonde.

Le comte, fatigué de ce regard, qui semblait vouloir sonder les replis les plus cachés de son cour, rompit brusquement le silence :

– Tu as été bien long a te rendre a mon invitation, dit-il.

– Voici deux fois que tu m’adresses ce reproche, Louis ! répondit le sous-officier en sortant un papier de sa poitrine, tu oublies les termes du billet que ton groom m’a remis hier au quartier.

Et il se prépara a lire.

– Inutile, fit le comte en souriant tristement, je reconnais que j’ai tort.

– Voyons, reprit gaiement le spahis, quelle est cette affaire si grave pour laquelle tu as besoin de moi ? explique-toi ; est-ce une femme a enlever ? Est-ce un duel ? parle.

– Rien de ce que tu pourrais supposer, interrompit le comte avec amertume, ainsi, évite-toi des recherches inutiles.

– Qu’est-ce donc, alors ?

– Je vais me bruler la cervelle.

Le jeune homme prononça cette phrase d’un accent si ferme et si résolu, que le soldat tressaillit malgré lui, en fixant un regard inquiet sur son interlocuteur.

– Tu me crois fou, n’est-ce pas ? continua le comte qui devina la pensée de son ami. Non ! je ne suis pas fou, Valentin ; seulement je suis au fond d’un abîme dont je ne puis sortir que par la mort ou l’infamie. Je préfere la mort !

Le soldat ne répondit pas. D’un geste énergique, il repoussa son fauteuil et commença a marcher a grands pas dans le cabinet.

Le comte avait laissé tomber sa tete sur sa poitrine avec accablement.

Il y eut un long silence.

Au dehors l’orage redoublait de furie.

Enfin Valentin se rassit.

– Une raison bien forte a du t’obliger a prendre une telle détermination, dit-il froidement ; je ne chercherai pas a la combattre, pourtant j’exige de ton amitié que tu me rapportes dans tous leurs détails les faits qui t’ont conduit a la prendre. Je suis ton frere de lait, Louis, nous avons grandi ensemble. Trop longtemps nos idées se sont confondues, notre amitié est trop forte et trop vive pour que tu refuses de me satisfaire !

– A quoi bon ? s’écria le comte avec impatience ; mes douleurs sont de celles que celui seul qui les éprouve peut comprendre.

– Mauvais prétexte ! frere, répondit le soldat d’une voix rude ; les douleurs que l’on n’ose avouer sont de celles qui contraignent a rougir.

– Valentin ! fit le comte avec un éclair dans le regard, c’est mal de me parler ainsi !

– C’est bien, au contraire ! reprit vivement le jeune homme ; je t’aime, je te dois la vérité. Pourquoi te tromperais-je ? non ! tu connais ma franchise. Ainsi n’espere pas que je te donne raison les yeux fermés. Si tu voulais etre flatté a tes derniers moments, pourquoi m’as-tu appelé ? est-ce pour applaudir a ta mort ? Alors, adieu, frere ! je me retire ; je n’ai rien a faire ici. Vous autres, grands seigneurs, qui n’avez eu que la peine de naître, et ne connaissez de la vie que ses joies, a la premiere feuille de rose que le hasard plie dans le lit de votre bonheur, vous vous croyez perdus, et vous en appelez a cette supreme lâcheté : le suicide !

– Valentin ! s’écria le comte avec colere.

– Oui ! continua le jeune homme avec force, cette supreme lâcheté ! l’homme n’est pas plus libre de quitter la vie quand bon lui semble, que le soldat de fuir son poste devant l’ennemi ! Tes douleurs, je les connais !

– Tu saurais ?… demanda le comte avec étonnement.

– Tout !… écoute-moi, puis, lorsque je t’aurai dit ce que je pense, tu te tueras si tu veux. Pardieu ! crois-tu que j’ignorais, en venant ici, pourquoi tu m’appelais ? gladiateur trop faible pour soutenir la lutte, tu t’es livré sans défense aux betes féroces de ce cirque terrible qu’on nomme Paris, tu as succombé ; cela devait etre ! mais songes-y, la mort que tu veux te donner achevera de te déshonorer aux yeux de tous, au lieu de te réhabiliter et de t’environner de cette auréole de fausse gloire que tu ambitionnes !

– Valentin ! Valentin ! s’écria le comte en frappant du poing avec colere, qui te permet de me parler ainsi ?

– Mon amitié répondit énergiquement le soldat, et la position que tu m’as faite toi-meme en me mandant aupres de toi. Deux causes te réduisent au désespoir. Ces deux causes sont, d’abord, ton amour pour une femme coquette, une créole, qui a joué avec ton cour, comme la panthere de ses savanes joue avec les animaux inoffensifs qu’elle se prépare a dévorer… Est-ce vrai ?

Le jeune homme ne répondit pas.

Les coudes sur la table, la tete dans les mains, il restait immobile, insensible en apparence, aux reproches de son frere de lait.

Valentin continua :

– Puis, lorsque pour briller a ses yeux, tu as eu compromis ta fortune, gaspillé tout ce que ton pere t’avait laissé, cette femme est partie comme elle était venue, heureuse du mal qu’elle avait fait, des victimes tombées sur sa route, te léguant a toi et a tant d’autres le désespoir et la honte d’avoir été joué par une coquette. Ce qui te pousse a la mort, ce n’est pas la perte de ta fortune, mais l’impossibilité de suivre cette femme, cause unique de tous tes malheurs. Ose me soutenir le contraire !

– Eh bien, oui ! c’est vrai ! voila la raison, la seule qui me tue ! que m’importe ma fortune ? c’est cette femme que je veux !… je l’aime !… je l’aime a soulever un monde pour l’obtenir ! s’écria le jeune homme avec une énergie fébrile !… oh ! si je pouvais espérer !… l’espoir, mot vide de sens, inventé par les ambitieux sans portée !… tu le vois ?… je n’ai plus qu’a mourir !

Valentin le considéra d’un oil triste. Soudain son regard s’éclaira ; il posa la main sur l’épaule du comte.

– Tu l’aimes donc bien, cette femme ? lui demanda-t-il.

– Tu le vois ; puisque je meurs !

– Tu m’as dit, il n’y a qu’un instant, que pour la posséder tu souleverais un monde ?

– Oui.

– Eh bien ! continua Valentin, en le regardant fixement, je puis te la faire retrouver, moi, cette femme !

– Toi ?

– Oui.

– Oh ! tu es fou ! elle est partie. Qui sait dans quelle région de l’Amérique elle s’est retirée !

– Qu’importe ?

– Et puis, je suis ruiné !

– Tant mieux !

– Valentin, prends garde a tes paroles ! s’écria le jeune homme avec un accent douloureux ; malgré moi, je me laisse aller a te croire !

– Espere ! te dis-je.

– Oh ! non ! non ! c’est impossible !

– Il n’y a rien d’impossible. Ce mot a été inventé par les impuissants et les lâches. Je te répete que, non-seulement, je te rendrai cette femme, mais encore, c’est elle, entends-tu bien, c’est elle alors qui craindra que tu ne méprises son amour !

– Oh !

– Qui sait ? peut-etre le rejetteras-tu !…

– Valentin !

– Pour obtenir ce résultat, je ne te demande que deux ans.

– Si longtemps ?

– Oh ! que voila bien les hommes ! s’écria le soldat avec un rire de pitié. Il n’y a qu’un instant, tu voulais mourir, parce que le mot jamais se dressait devant toi ! a présent tu ne te sens pas la force d’attendre deux ans ! quelques minutes de la vie humaine !

– Mais…

– Sois tranquille, frere ! sois tranquille ! si dans deux ans, je n’ai pas accompli ma promesse, moi-meme je te rendrai tes pistolets, et alors…

– Alors ?

– Tu ne te tueras pas seul, dit-il froidement.

Le comte le regarda. Valentin semblait transfiguré ; son visage avait une expression d’indomptable énergie, que son frere de lait ne lui avait jamais vue ; ses yeux lançaient des lueurs étranges. Le jeune homme s’avoua vaincu ; il lui prit la main et la serrant avec force :

– J’accepte, dit-il.

– Maintenant, tu m’appartiens.

– Je m’abandonne a toi.

– Bien !

– Mais comment feras-tu ?

– Écoute-moi avec attention, dit le soldat en se laissant tomber sur son fauteuil, et faisant signe a son ami de se rasseoir.

En ce moment la pendule sonna minuit.

Par un sentiment dont ils ne se rendirent pas compte, les jeunes gens écouterent, silencieux et recueillis, le bruit des douze coups qui retentissaient a intervalles égaux sur le timbre.

Lorsque l’écho du dernier coup eut fini de vibrer, Valentin alluma un cigare, et se tournant vers Louis qui fixait sur lui un regard anxieux.

– A nous deux ! dit-il en lâchant une bouffée de fumée bleuâtre qui monta en spirales vers le plafond.


Chapitre 3 LA RÉSOLUTION

– J’écoute, dit Louis, en se penchant en avant comme pour mieux entendre.

Valentin sourit tristement.

– Nous sommes au 1er janvier 1835, fit-il, avec la derniere vibration de minuit, ton existence de gentilhomme vient de finir. Tu vas, a partir d’aujourd’hui, commencer une existence d’épreuves et de lutte, en un mot, tu vas te faire homme !

Le comte lui jeta un regard interrogateur.

– Je m’expliquerai, continua Valentin, mais pour cela, il faut d’abord que tu me laisses, en quelques mots, te raconter ta propre histoire.

– Mais je la sais, interrompit le comte avec impatience.

– Peut-etre ! dans tous les cas, laisse-moi parler ; si je me trompe, tu rectifieras les faits.

– Agis a ta guise, répondit Louis en se rejetant en arriere, avec le geste d’un homme que les convenances obligent malgré lui a entendre un discours ennuyeux.

Valentin n’eut pas l’air de remarquer ce mouvement de son frere de lait. Il ralluma son cigare qu’il avait laissé éteindre, caressa le chien dont la bonne grosse tete était appuyée sur ses genoux, et commença comme s’il avait été convaincu que Louis lui pretât la plus sérieuse attention :

– Ton histoire est, a peu de chose pres, celle de tous les hommes de ta caste, dit-il. Tes ancetres, dont le nom remonte aux Croisades, t’ont légué a ta naissance un beau titre et quarante mille livres de rente. Riche, sans avoir eu besoin d’user tes facultés a gagner toi-meme ta fortune, ignorant, par conséquent, la valeur réelle de l’or, tu devais le dépenser sans compter, le croyant inépuisable. C’est ce qui est arrivé ; seulement, un jour, au moment ou tu t’y attendais le moins, le spectre hideux de la ruine s’est dressé tout a coup devant toi ; tu as entrevu la misere, c’est-a-dire le travail, alors tu as reculé épouvanté en te réfugiant dans la mort.

– Tout cela est vrai, interrompit le comte, mais tu oublies de dire, qu’avant de prendre cette résolution supreme, j’ai eu le soin de régler mes comptes et de payer tous mes créanciers. J’étais donc maître de disposer de ma vie.

– Non ! et voila ce que ton éducation de gentilhomme n’a pu te faire comprendre. Ta vie n’est pas a toi ; c’est un pret que te fait Dieu. Elle n’est, en conséquence, qu’une attente ou un passage ; pour cette raison, elle est courte, mais il faut qu’elle profite a l’humanité. Tout homme qui, dans des orgies ou des débauches, gaspille les facultés qu’il tient de Dieu, commet un vol envers la grande famille humaine. Souviens-toi que nous sommes tous solidaires les uns des autres, et que nous devons nous servir de nos facultés au profit de tous !

– Treve de sermons, je t’en prie, frere ! ces théories plus ou moins paradoxales, peuvent avoir du succes dans un certain monde, mais…

– Frere ! interrompit Valentin, ne parle pas ainsi. Malgré toi, ton orgueil de race te dicte des paroles que tu ne tarderais pas a regretter. Un certain monde ! voila donc le grand mot lâché ! Louis ! que tu as de choses a apprendre encore ! Bref, en rassemblant toutes tes ressources, combien as-tu réuni ?

– Que sais-je ?… une misere.

– Mais encore ?

– Oh ! mon Dieu ! une quarantaine de mille francs, tout au plus, qui pourront monter a soixante, avec le prix des futilités qui sont ici, dit négligemment le comte.

Valentin bondit sur son fauteuil.

– Soixante mille francs ! s’écria-t-il, et tu désespérais ! et tu étais résolu a mourir ! mais malheureux insensé ! ces soixante mille francs bien employés sont une fortune ! ce sont eux qui te feront retrouver celle que tu aimes ! combien de pauvres diables se croiraient riches, s’ils possédaient une pareille somme !

– Enfin, que comptes-tu faire ?

– Tu vas le savoir. Comment se nomme la femme dont tu es amoureux ?

– Dona Rosario del Valle.

– Tres-bien ! elle est, m’as-tu dit, partie pour l’Amérique ?

– Depuis dix jours ; mais je dois t’avouer que dona Rosario, que tu ne connais pas, est une noble et douce jeune fille, qui jamais n’a preté l’oreille a une seule de mes flatteries, ni remarqué le luxe ruineux que j’étalais pour lui plaire.

– Au fait, c’est possible ; et puis, pourquoi chercherai-je a t’enlever cette douce illusion ? Seulement, je ne comprends pas bien comment, dans ces conditions-la, tu as pu faire fondre ta fortune, qui était considérable, comme une motte de beurre au soleil.

– Tiens, lis ce mot de mon agent de change.

– Oh ! fit Valentin en repoussant le papier, tu jouais a la Bourse ! tout m’est expliqué, pauvre pigeon, que les milans de la coulisse ont plumé ! Eh bien ! frere, il faut prendre ta revanche.

– Oh ! je ne demande pas mieux, s’écria le jeune homme en fronçant les sourcils.

– Nous sommes du meme âge ; ma mere nous a nourris tous deux : devant Dieu nous sommes freres ! Je ferai de toi un homme ! je t’aiderai a revetir cette armure d’airain qui doit te rendre invincible. Pendant que, protégé par ton nom et ta fortune, tu te laissais insoucieusement vivre, ne prenant de la vie que la fleur, moi, pauvre misérable, égaré sur le rude pavé de Paris, je soutenais, pour exister, une lutte de Titan ! lutte de toutes les heures, de toutes les secondes, ou la victoire était pour moi un morceau de pain, et l’expérience cherement achetée, je te le jure ; car bien souvent, lorsque j’ouvrais les portieres, que je vendais des contremarques, ou que je servais de Paillasse a un saltimbanque, enfin, que je faisais ces mille métiers impossibles du Boheme, l’abattement et le découragement m’ont pris a la gorge ; bien souvent j’ai senti mon front brulant et mes tempes serrées dans l’étau de la misere ; mais j’ai résisté, je me suis roidi contre l’adversité ; jamais je n’ai été vaincu, quoique j’aie laissé aux ronces du chemin bien des lambeaux de mes plus cheres illusions, et que mon cour tordu par le désespoir ait saigné par vingt blessures a la fois ! Courage, Louis ! nous serons deux a combattre désormais ! tu seras la tete qui conçoit, moi, le bras qui exécute ! toi, l’intelligence, moi, la force ! maintenant la lutte sera égale, car nous nous soutiendrons l’un l’autre. Crois-moi, frere, un jour viendra ou le succes couronnera nos efforts !

– Je comprends ton dévouement, et je l’accepte. Ne suis-je pas a présent une chose a toi ? ne crains pas que je te résiste. Mais, te le dirai-je ? je crains que toutes nos tentatives ne soient vaines, et que nous ne soyons tôt ou tard contraints d’en revenir au supreme moyen que tu m’as empeché d’employer.

– Homme de peu de foi ! s’écria Valentin avec exaltation ; dans la route que nous allons suivre, la fortune sera notre esclave !

Louis ne put s’empecher de sourire.

– Encore faut-il avoir des chances de réussite dans ce que l’on entreprend, dit-il.

– La chance est la consolation des sots ; l’homme fort lui commande.

– Mais enfin, que veux-tu faire ?

– La femme que tu aimes est en Amérique, n’est-ce pas ?

– Je te l’ai déja dit plusieurs fois.

– Eh bien ! c’est la qu’il nous faut aller.

– Mais je ne sais meme pas quelle partie de l’Amérique elle habite.

– Qu’importe ! le Nouveau-Monde est le pays de l’or, la patrie des aventuriers ! nous referons notre fortune en la cherchant. Est-ce une chose si désagréable ? Dis-moi… cette femme est née quelque part ?

– Elle est Chilienne.

– Bon ! elle est retournée au Chili, alors ; c’est la que nous la retrouverons.

Louis regarda un instant son frere de lait, avec une espece d’admiration respectueuse.

– Eh quoi ! sérieusement tu ferais cela, frere ? dit-il d’une voix émue.

– Sans hésiter.

– Tu abandonnerais la carriere militaire, qui t’offre tant de chances de succes ? je sais qu’avant six mois tu seras nommé officier…

– Je ne suis plus soldat depuis ce matin ; j’ai trouvé un remplaçant.

– Oh ! ce n’est pas possible !

– Cela est.

– Mais ta vieille mere, ma nourrice, dont tu es le seul soutien ?

– Sur ce qui te reste, nous lui laisserons quelques mille francs qui, joints a ma pension de légionnaire, lui suffiront pour vivre en nous attendant.

– Oh ! s’écria le jeune homme, je ne puis accepter un tel sacrifice ; mon honneur me le défend !

– Malheureusement, frere, dit Valentin d’un ton qui imposa au comte, tu n’es pas libre de refuser. En agissant ainsi, j’accomplis un devoir sacré.

– Je ne te comprends pas.

– A quoi bon t’expliquer ?…

– Je l’exige !

– Soit ! du reste, cela vaut peut-etre mieux. Écoute donc : lorsqu’apres t’avoir nourri, ma mere t’eut rendu a ta famille, mon pere tomba malade et mourut a la suite d’une maladie de huit mois, nous laissant, ma mere et moi, dans la plus profonde misere. Le peu que nous possédions avait servi a acheter des médicaments et a payer les visites du médecin. Nous aurions pu avoir recours a ta famille qui, certes, ne nous eut pas abandonnés ; ma mere ne voulut jamais y consentir. Le comte de Prébois-Crancé a fait pour nous plus qu’il ne devait, répétait-elle, il ne faut pas l’importuner davantage.

– Elle eut tort, dit Louis.

– Je le sais, reprit Valentin. Cependant la faim se faisait sentir. Ce fut alors que j’entrepris ces métiers impossibles, dont je te parlais il y a quelques minutes. Un jour, sur la place du Caire, apres avoir avalé des sabres et mangé des étoupes enflammées, aux applaudissements de la foule, je faisais la quete, lorsque je me trouvai tout a coup en face d’un officier de chasseurs d’Afrique, qui me regardait avec un air de bonté et de pitié qui m’alla au cour. Il m’emmena avec lui, me fit conter mon histoire, et exigea que je le conduisisse dans le grabat que ma mere et moi habitions. A la vue de notre misere, le vieux soldat se sentit ému, une larme qu’il ne songea pas a retenir, coula silencieusement sur ses joues hâlées. Louis, cet officier était ton pere.

– Mon noble et bon pere ! dit le comte en serrant la main de son frere de lait.

– Oh ! oui, noble et bon ! il assura a ma mere une petite rente viagere qui lui permit de vivre, et moi, il m’engagea dans son régiment. Il y a deux ans, pendant la derniere expédition contre le bey de Constantine, ton pere reçut une balle dans la poitrine et mourut au bout de deux heures en appelant son fils.

– Oui, dit le jeune homme avec des larmes dans la voix. Je le sais !

– Mais ce que tu ignores, Louis, c’est que, sur le point de mourir, ton pere se tourna vers moi. Depuis la blessure qu’il avait reçue, je ne l’avais pas quitté.

Louis serra silencieusement la main de Valentin.

Celui-ci continua :

– Valentin, me dit-il d’une voix faible, entrecoupée par le râle de la mort, car l’agonie commençait déja, mon fils reste seul et sans expérience ; il n’a plus que toi, son frere de lait. Veille sur lui, ne l’abandonne jamais. Qui sait ce que l’avenir lui réserve ! Puis-je compter sur ta promesse ? elle me rendra la mort plus douce. Je m’agenouillai aupres de lui, et saisissant respectueusement la main qu’il me tendait : mourez en paix, lui dis-je, a l’heure de l’adversité je serai toujours aux côtés de Louis. Deux larmes coulerent des yeux de ton pere, larmes de joie a cette heure supreme ; et d’une voix attendrie : Dieu a reçu ton serment, me dit-il. Il expira doucement, en cherchant une derniere fois a me presser la main et en murmurant ton nom. Louis ! je dois a ton pere le bien-etre dont jouit ma bonne mere ; je dois a ton pere les sentiments qui font de moi un homme, cette croix qui brille sur ma poitrine. Comprends-tu, maintenant, pourquoi je t’ai parlé ainsi que je l’ai fait ? tant que tu as marché dans ta force, je me suis tenu a l’écart, mais aujourd’hui, que l’heure est venue d’accomplir mon serment, aucune puissance humaine ne saurait m’en empecher.

Il y eut un moment de silence entre les deux jeunes gens.

Enfin Louis cacha sa tete dans la loyale poitrine du soldat et dit en fondant en larmes :

– Quand partons-nous, frere ?

Celui-ci le regarda.

– Est-ce sans arriere-pensée, que tu veux commencer une vie nouvelle ?

– Oui, répondit Louis, d’une voix ferme.

– Tu ne laisses aucun regret derriere toi ?

– Aucun.

– Tu es pret a supporter bravement toutes les épreuves qui t’attendent ?

– Oui.

– Bien, frere ! c’est ainsi que je veux que tu sois. Nous partirons des que nous aurons réglé le bilan de ta vie passée. Il faut que tu entres libre d’entraves et de souvenirs amers dans l’existence nouvelle qui s’ouvrira devant toi.

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Le 2 février 1835, un paquebot de la compagnie transatlantique quittait le Havre et cinglait pour Valparaiso.

A bord se trouvaient embarqués comme passagers, le comte de Prébois-Crancé, Valentin Guillois son frere de lait, et César leur chien de Terre-Neuve, César le seul ami qui leur était resté fidele et dont ils n’avaient pas voulu se séparer.

Sur la jetée, une femme d’une soixantaine d’années le visage baigné de larmes, resta les yeux obstinément fixés sur le navire, tant qu’elle put l’apercevoir.

Lorsqu’il eut disparu a l’horizon, elle jeta un regard désolé autour d’elle, et reprit a pas lents le chemin d’une maison située non loin de la plage, ou elle demeurait depuis trois jours.

– Fais ce que dois, advienne que pourra !… dit-elle d’une voix étouffée par la douleur.

Cette femme était la mere de Valentin Guillois.

Elle était la plus a plaindre ; elle restait seule !…