Le Grand Chef des Aucas - Tome II - Gustave Aimard - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1858

Le Grand Chef des Aucas - Tome II darmowy ebook

Gustave Aimard

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opinie o ebooku Le Grand Chef des Aucas - Tome II - Gustave Aimard

Fragment ebooka Le Grand Chef des Aucas - Tome II - Gustave Aimard

A Propos
Chapitre 1 - CURUMILLA.
Chapitre 2 - DANS LE CABILDO.
Chapitre 3 - JOAN.
Chapitre 4 - LE HALALI.
Chapitre 5 - SERPENT ET VIPERE.

A Propos Aimard:

Écrivain français tres populaire en son temps, a l'égal de Eugene Sue ou Paul Féval, qui s'était spécialisé dans les récits consacrés a l'ouest américain. Il a écrit une soixantaine de romans.

Disponible sur Feedbooks Aimard:
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 CURUMILLA.

Afin de bien expliquer au lecteur la disparition miraculeuse de dona Rosario, nous sommes obligé de faire quelques pas en arriere, et de retourner aupres de Curumilla, au moment ou l’Ulmen, apres sa conversation avec Trangoil Lanec, s’était mis comme un bon limier sur la piste des ravisseurs de la jeune fille.

Curumilla était un guerrier aussi renommé pour sa prudence et sa sagesse dans les conseils, que pour son courage dans les combats.

La riviere traversée, il laissa entre les mains d’un péon qui l’avait accompagné jusque-la, son cheval qui, non-seulement lui devenait inutile, mais encore qui aurait pu lui etre nuisible en décelant sa présence par le bruit retentissant de ses sabots sur le sol.

Les Indiens sont des cavaliers émérites, mais ils sont surtout des marcheurs infatigables. La nature les a doués d’une force de jarrets inouie, ils possedent au plus haut degré la science de ce pas gymnastique relevé et cadencé que, depuis quelques années, nous avons, en Europe et particulierement en France, introduit dans la marche des troupes.

Ils accomplissent avec une célérité incroyable des trajets que des cavaliers lancés a toute bride pourraient a peine fournir, coupant toujours en ligne droite, pour ainsi dire a vol d’oiseau ; sans tenir compte des difficultés sans nombre qui se dressent sur leur passage, aucun obstacle n’est assez grand pour entraver leur course.

Cette qualité, qu’eux seuls possedent, les rend surtout redoutables aux Hispano-Américains, qui ne peuvent atteindre cette facilité de locomotion, et qui, en temps de guerre, les trouvent toujours devant eux au moment ou ils s’y attendent le moins, et cela, presque toujours a des distances considérables des endroits ou logiquement ils devraient etre.

Curumilla, apres avoir étudié avec soin les empreintes laissées par les ravisseurs, devina du premier coup la route qu’ils avaient prise et le lieu ou ils se rendaient.

Il ne s’amusa pas a les suivre, ce qui lui aurait fait perdre beaucoup de temps ; au contraire, il résolut de les couper et de les attendre dans un coude qu’il connaissait et ou il lui serait facile de les compter et peut-etre de sauver la jeune fille.

Cette résolution arretée, l’Ulmen prit sa course.

Il marcha plusieurs heures sans se reposer, l’oil et l’oreille au guet, sondant les ténebres, écoutant patiemment les bruits du désert.

Ces bruits qui, pour nous autres blancs, sont lettre morte, ont pour les Indiens, habitués a les interroger, chacun une signification spéciale a laquelle ils ne se trompent jamais ; ils les analysent, les décomposent et apprennent souvent par ce moyen des choses que leurs ennemis ont le plus grand intéret a leur cacher.

Tout inexplicable que ce fait paraisse au premier abord, il est simple.

Il n’existe pas de bruit sans cause au désert.

Le vol des oiseaux, la passée d’une bete fauve, le bruissement des feuilles, le roulement d’une pierre dans un ravin, l’ondulation des hautes herbes, le froissement des branches dans les halliers, sont pour l’Indien autant d’indices précieux.

A un certain endroit qu’il connaissait, Curumilla se coucha a plat ventre sur le sol, derriere un bloc de rochers, et se confondit immobile avec les herbes et les broussailles qui bordaient la route.

Il demeura ainsi plus d’une heure, sans faire le moindre mouvement.

Quiconque l’eut aperçu, l’eut pris pour un cadavre.

L’ouie exercée de l’Indien, toujours en éveil, perçut enfin dans l’éloignement le bruit sourd du sabot des mules et des chevaux heurtant contre la pierre seche et sonore. Ce bruit se rapprocha de plus en plus ; bientôt, a deux longueurs de lance du rocher derriere lequel il s’était mis en embuscade, l’Ulmen aperçut une vingtaine de cavaliers qui cheminaient lentement dans l’ombre.

Les ravisseurs, rassurés par leur nombre, et se croyant a l’abri de tout danger, marchaient avec la plus parfaite sécurité.

L’Indien leva doucement la tete, s’appuya sur les mains, les suivit avidement du regard, et attendit.

Ils passerent sans le voir.

A quelques pas en arriere de la troupe, un cavalier venait seul, suivant nonchalamment le pas cadencé de son cheval. Sa tete tombait parfois sur sa poitrine et sa main ne retenait que faiblement les renes.

Il était évident que cet homme sommeillait sur sa monture.

Une idée subite traversa comme un éclair le cerveau de Curumilla.

Se ramassant sur lui-meme, il raidit ses jarrets de fer, et bondissant comme un tigre, il sauta en croupe du cavalier.

Avant que celui-ci, surpris par cette attaque imprévue, eut le temps de pousser un cri, il lui serra la gorge de façon a le mettre provisoirement dans l’impossibilité d’appeler a son aide.

En un clin d’oil, le cavalier fut bâillonné et jeté sur le sol ; puis, s’emparant du cheval, Curumilla l’attacha a un buisson et revint aupres de son prisonnier.

Celui-ci, avec ce courage stoique et dédaigneux particulier aux aborigenes de l’Amérique, se voyant vaincu, n’essaya pas une résistance inutile ; il regarda son vainqueur avec un sourire de mépris et attendit qu’il lui adressât la parole.

– Oh ! fit Curumilla, qui, en se penchant vers lui, le reconnut, Joan !

– Curumilla ! répondit l’autre.

– Hum ! murmura l’Ulmen a part lui, j’aurais préféré que ce fut un autre. Que fait donc mon frere sur cette route ? demanda-t-il a haute voix.

– Qu’est-ce que cela importe a mon frere ? dit l’Indien, répondant a une question par une autre.

– Ne perdons pas un temps précieux, reprit le chef en dégainant son couteau, que mon frere parle !

Joan tressaillit, un frisson d’épouvante parcourut ses membres a l’éclair bleuâtre jeté par la lame longue et aiguë du couteau.

– Que le chef interroge ! dit-il d’une voix étranglée.

– Ou va mon frere ?

– A la tolderia de San-Miguel.

– Bon ! et pourquoi mon frere va-t-il la ?

– Pour remettre entre les mains de la sour du grand toqui une femme que, ce matin, nous avons prise en malocca.

– Qui vous a ordonné ce rapt ?

– Celle que nous allons rejoindre.

– Qui dirigeait cette malocca ?

– Moi.

– Bon ! ou cette femme attend-elle la prisonniere ?

– Je l’ai dit au chef : a la tolderia de San-Miguel.

– Dans quelle casa ?

– Dans la derniere, celle qui est un peu séparée des autres.

– Bien ! que mon frere change de poncho et de chapeau avec moi.

L’Indien obéit sans observation.

Lorsque l’échange fut effectué, Curumilla reprit :

– Je pourrais tuer mon frere ; la prudence exigerait meme que je le fisse, mais la pitié est entrée dans mon cour ; Joan a des femmes et des enfants, c’est un des braves guerriers de sa tribu, si je lui laisse la vie, me sera-t-il reconnaissant ?

L’Indien croyait mourir. Cette parole lui rendit l’espérance. Ce n’était pas un méchant homme au fond, l’Ulmen le connaissait bien, il savait qu’il pouvait compter sur sa promesse.

– Mon pere tient ma vie entre ses mains, répondit Joan, s’il ne la prend pas aujourd’hui, je resterai son débiteur, je me ferai tuer sur un signe de lui.

– Fort bien ! dit Curumilla, en repassant son couteau dans sa ceinture, mon frere peut se relever, un chef a sa parole.

L’Indien bondit sur ses pieds et baisa avec ferveur la main de l’homme qui l’épargnait.

– Qu’ordonne mon pere ? dit-il.

– Mon frere va se rendre en toute hâte a la tolderia que les Huincas nomment Valdivia. Il ira trouver don Tadeo, le Grand Aigle des blancs, et lui rapportera ce qui s’est passé entre nous, en ajoutant que je sauverai la prisonniere ou que je mourrai.

– C’est tout ?

– Oui. Si le Grand Aigle a besoin des services de mon frere, il se mettra sans hésiter a sa disposition. Adieu ! Que Pillian guide mon frere, et qu’il se souvienne que je n’ai pas voulu prendre sa vie qui m’appartenait !

– Joan se souviendra ! répondit l’Indien.

Sur un signe de Curumilla, il se courba dans les hautes herbes, rampa comme un serpent et disparut dans la direction de Valdivia.

Le chef, sans perdre un instant, se mit en selle, piqua des deux et ne tarda pas a rejoindre la petite troupe des ravisseurs qui continuait a cheminer paisiblement, sans se douter de la substitution qui venait de s’opérer.

C’était Curumilla qui, en transportant la jeune fille dans le cuarto de la masure, avait murmuré a son oreille :

– Espoir et courage !

Ces trois mots qui, en l’avertissant qu’un ami veillait sur elle, lui avaient rendu les forces nécessaires pour la lutte qui la menaçait.

Apres l’arrivée inopinée de Antinahuel, lorsque, sur l’ordre de dona Maria, Curumilla eut fait sortir la prisonniere, au lieu de la reconduire dans le cuarto ou primitivement elle avait attendu, il lui jeta un poncho sur les épaules afin de la déguiser.

– Suivez-moi, lui dit-il a voix basse, marchez hardiment : je vais essayer de vous sauver.

La jeune fille hésita. Elle redoutait un piege.

L’Ulmen la comprit.

– Je suis Curumilla, reprit-il rapidement, un des Ulmenes dévoués aux deux Français amis de don Tadeo.

Dona Rosario tressaillit imperceptiblement.

– Marchez ! répondit-elle d’une voix ferme, quoi qu’il arrive, je vous suivrai !

Ils sortirent de la hutte.

Les Indiens, dispersés ça et la, ne les remarquerent pas ; ils causaient entre eux des événements de la journée.

Les deux fugitifs marcherent dix minutes sans échanger un mot.

Bientôt le village se fondit dans l’ombre.

Curumilla s’arreta.

Deux chevaux sellés et bridés étaient attachés derriere un buisson de cactus.

– Ma sour se sent-elle assez forte pour monter a cheval et fournir une longue course ? dit-il.

– Pour échapper a mes persécuteurs, répondit-elle d’une voix entre-coupée, je me sens la force de tout faire.

– Bon ! fit Curumilla, ma sour est courageuse. Son Dieu l’aidera !

– C’est en lui seul que j’ai placé mon espoir, soupira-t-elle tristement.

– A cheval et partons ! les minutes sont des siecles !

Ils se mirent en selle et lâcherent la bride a leurs chevaux qui partirent avec une rapidité extreme, sans que le bruit de leurs pas résonnât sur la terre.

Curumilla avait enveloppé les pieds des chevaux avec des morceaux de peau de mouton.

La jeune fille ne put retenir un soupir de bonheur en se sentant libre, sous la protection d’un ami dévoué.

Les fugitifs couraient a fond de train dans une direction diamétralement opposée a celle qu’ils auraient du suivre pour retourner a Valdivia.

La prudence exigeait qu’ils ne reprissent pas encore une route ou, selon toutes les probabilités, on les chercherait d’abord.


Chapitre 2 DANS LE CABILDO.

Apres le départ de Valentin et de Trangoil Lanec, don Gregorio Peralta avait prodigué a son ami les soins les plus empressés.

Don Tadeo, nature essentiellement ferme, vaincu un instant par une émotion terrible, au-dessus de toutes les forces humaines, n’avait pas tardé a revenir a lui.

En rouvrant les yeux, il avait jeté un regard désespéré autour de lui ; alors le souvenir se faisant jour dans son cerveau, il avait laissé tomber avec accablement sa tete dans ses mains et s’était abandonné pendant quelques minutes a sa douleur.

Des qu’il avait vu que ses soins n’étaient plus nécessaires, don Gregorio, avec ce tact inné chez toutes les organisations d’élite, avait compris que cette immense douleur avait besoin d’une solitude complete, et s’était retiré sans que son ami se fut aperçu de son départ.

On dit et on répete a satiété que les larmes soulagent, qu’elles font du bien ; ceci peut etre vrai pour les femmes, natures nerveuses et impressionnables, dont la douleur s’échappe le plus souvent avec les larmes, et qui, lorsqu’elles sont taries, sont tout étonnées d’etre consolées.

Mais si les larmes font du bien aux femmes, ce que nous admettons facilement, en revanche, nous certifions qu’elles font horriblement souffrir les hommes.

Les larmes, chez l’homme, sont l’expression de l’impuissance, de l’impossibilité contre laquelle la volonté la plus implacable se brise comme un brin de paille.

L’homme fort qui en est réduit a pleurer, s’avoue vaincu ; il succombe sous le poids du malheur : la lutte lui devient impossible a soutenir plus longtemps ; aussi ces pleurs qu’il verse lui retombent goutte a goutte sur le cour et le lui brulent comme un fer rouge.

Pleurer, c’est le plus affreux supplice auquel puisse etre condamné un homme de cour et d’intelligence !

Don Tadeo pleurait.

Don Tadeo, ce Roi des ténebres, qui cent fois avait regardé en souriant la mort en face ! qui vivait par un miracle !

Lui, dont la volonté de fer avait broyé si rapidement tout ce qui s’était opposé a l’exécution de ses projets ; lui, qui d’un mot, d’un geste, d’un froncement de sourcils, gouvernait des milliers d’hommes courbés sous son caprice.

Cet homme pleurait !

Il était la, faible et inerte, sans force et sans courage, pleurant comme un enfant !

Poussant des rugissements de bete fauve qui menaçaient de faire éclater sa poitrine, contraint de reconnaître enfin qu’il n’existe qu’une volonté supreme au monde, une force unique, celle de Dieu !

Mais don Tadeo n’était pas un de ces hommes qu’une douleur, si intense qu’elle soit, puisse longtemps abattre ; enfonçant avec rage ses poings dans ses yeux brulés de fievre, il se redressa, fier, terrible.

– Oh ! tout n’est pas fini encore ! s’écria-t-il.

Passant alors sa main sur son front inondé d’une sueur froide :

– Courage ! ajouta-t-il, j’ai un peuple a sauver avant de songer a ma fille ! les affections de famille ne doivent passer qu’apres les devoirs de l’homme d’État ; continuons notre métier de dictateur.

Il frappa dans ses mains.

Don Gregorio parut.

D’un coup d’oil il vit les ravages que la douleur avait faits dans l’âme de son ami, mais il vit aussi que le Roi des ténebres avait vaincu le pere.

Il était environ sept heures du matin.

Les solliciteurs encombraient déja toutes les salles du cabildo.

– Quelles sont vos intentions au sujet du général Bustamente ? demanda don Gregorio.

Don Tadeo était calme, froid, impassible ; toute trace d’émotion avait disparu de son visage, qui avait la blancheur et la rigidité du marbre.

Assis aupres d’une table sur laquelle il frappait nonchalamment avec un couteau a papier, il écouta cette question avec cet air préoccupé d’un homme absorbé par de sérieuses réflexions.

– Mon ami, répondit-il, nous avons hier, par un moyen que je déplore, puisqu’il a couté la vie a bien du monde, sauvé la liberté de notre pays sur le point de périr, et assuré la stabilité de son gouvernement ; mais si, grâce a vous et a tous les patriotes dévoués qui ont combattu a nos côtés, j’ai renversé pour toujours don Pancho Bustamente et annihilé ses projets ambitieux, je n’ai pas pour cela pris sa place. Si je le faisais, je serais a mon tour un traître, et le pays n’aurait échappé a un péril que pour tomber dans un autre au moins aussi grand.

– Mais vous etes le seul homme qui…

– Ne dites pas cela, interrompit vivement don Tadeo, je ne me reconnais pas le droit d’imposer a mes concitoyens des idées et des vues qui peuvent etre fort bonnes, du moins, je les crois telles, mais qui ne sont peut-etre pas les leurs. L’homme qui voulait nous asservir est abattu, sa tyrannie ne pese plus sur nous, mon rôle est fini. Je dois laisser au peuple, dont je m’honore d’etre un des membres les plus obscurs, le droit de désigner librement l’homme qui veillera désormais a ses intérets et le gouvernera.

– Qui vous dit, mon ami, que cet homme ne sera pas vous ?

– Moi ! répondit don Tadeo d’une voix ferme.

Don Gregorio fit un geste de surprise.

– Cela vous étonne, n’est-ce pas, mon ami ? mais que voulez-vous, c’est ainsi ; hier j’ai expédié des expres dans toutes les directions, afin que personne ne se méprît sur mes intentions ; je n’aspire qu’a déposer le pouvoir, fardeau trop lourd pour ma main fatiguée, et a rentrer dans la vie privée dont peut-etre, ajouta-t-il avec un sourire de regret, je n’aurais pas du sortir.

– Oh ! ne parlez pas ainsi, don Tadeo ! s’écria vivement don Gregorio, la reconnaissance du peuple vous est acquise a jamais !

– Fumée que tout cela, mon ami, répondit don Tadeo avec ironie, savez-vous si le peuple est content de ce que j’ai fait ? Qui vous prouve qu’il ne préférerait pas l’esclavage ? Le peuple, mon ami, est un grand enfant que toujours on a mené avec des mots, et qui n’a jamais eu de louanges que pour ses oppresseurs, de statues que pour ses tyrans !… Finissons-en, ma résolution est prise, rien ne pourra la changer.

– Mais… voulut ajouter don Gregorio.

Don Tadeo l’arreta d’un geste.

– Un mot encore, dit-il ; pour etre homme d’État, mon ami, il faut marcher seul dans la voie qu’on s’est tracée, n’avoir ni enfants, ni parents, ni amis, ne compter les hommes que comme les pions d’un vaste échiquier ; enfin, ne pas sentir battre son cour, sans cela il arrive un moment ou, soit par fatigue, soit autrement, on écoute malgré soi les battements de ce cour, et alors on est perdu ; celui qui est au pouvoir ne doit avoir d’humain que l’apparence.

– Que voulez-vous faire ?

– D’abord envoyer a Santiago le général Bustamente ; bien que cet homme ait mérité la mort, je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité de sa condamnation ; assez de sang a été hier versé par mes ordres, il partira demain avec le général Cornejo et le sénateur Sandias ; ces deux personnages ne le laisseront pas échapper, ils ont trop intéret a son silence ; du reste, il sera assez bien escorté pour etre a l’abri d’un coup de main, si, ce que je ne crois pas, ses partisans tentaient de le délivrer.

– Vos ordres seront ponctuellement exécutés.

– Ce sont les derniers que vous recevrez de moi, mon ami.

– Pourquoi donc ?

– Parce qu’aujourd’hui meme, je vous remettrai le pouvoir.

– Mais… mon ami.

– Plus un mot, je vous en prie, je l’ai résolu ; maintenant, accompagnez-moi aupres de ce pauvre jeune Français, qui a si noblement, au péril de sa vie, défendu ma malheureuse fille.

Don Gregorio le suivit sans répondre.

Le comte de Prébois-Crancé avait, d’apres les instructions de don Gregorio, été placé dans une chambre ou les plus grands soins lui étaient donnés.

Son état était des plus satisfaisants ; sauf une grande faiblesse, il se sentait beaucoup mieux.

La visite de don Tadeo lui fit plaisir.

Trangoil Lanec ne s’était pas trompé ; par un hasard miraculeux, les poignards n’avaient fait que glisser dans les chairs ; la perte du sang causait seule la faiblesse que ressentait le jeune homme, dont les blessures commençaient déja a se fermer, et qui, dans deux ou trois jours au plus tard, pourrait reprendre son train de vie ordinaire.

Par une espece de bravade, un peu dans son caractere, Louis était habillé, a demi-couché dans un vaste fauteuil il lisait lorsque don Tadeo et don Gregorio pénétrerent dans sa chambre.

Don Tadeo s’approcha vivement de lui et lui serra la main.

– Mon ami, lui dit-il avec chaleur, c’est Dieu qui vous a jetés, vous et votre compagnon, sur mon passage ; je vous connais a peine depuis quelques mois, et déja j’ai contracté envers vous deux, envers vous surtout, de ces dettes sacrées dont il est impossible de s’acquitter jamais.

A ces paroles amicales, l’oil du jeune homme rayonna, un sourire de plaisir plissa ses levres et une légere rougeur monta a ses joues pâlies.

– Pourquoi attacher un aussi haut prix au peu que j’ai pu faire, don Tadeo ? dit-il ; hélas ! j’aurais donné ma vie pour vous conserver dona Rosario.

– Nous la retrouverons, fit énergiquement don Tadeo.

– Oh ! si je pouvais monter a cheval, s’écria le jeune homme, je serais déja sur ses traces !

En ce moment la porte s’ouvrit et un péon dit quelques mots a voix basse a don Tadeo.

– Qu’il vienne ! qu’il vienne ! s’écria-t-il avec agitation ; et se tournant vers Louis, qui le regardait étonné, nous allons avoir des nouvelles, lui dit-il.

Un Indien entra.

Cet Indien était Joan, l’homme que Curumilla n’avait pas voulu tuer.


Chapitre 3 JOAN.

Les sordides vetements qui couvraient le corps de l’Indien étaient souillés de boue et déchirés par les ronces et les épines.

On voyait qu’il venait de faire une course précipitée a travers les halliers, dans des chemins affreux.

Il salua les personnes en présence desquelles il se trouvait avec une grâce modeste, croisa les bras sur sa poitrine et attendit impassiblement qu’on l’interrogeât.

– Mon frere appartient a la vaillante tribu des Serpents Noirs ? lui demanda don Tadeo.

Le guerrier fit de la tete un signe affirmatif.

Don Tadeo connaissait les Indiens, il avait longtemps habité parmi eux, il savait qu’ils ne parlent que dans le cas d’une nécessité absolue ; ce mutisme ne l’étonna donc pas.

– Comment se nomme mon frere ? reprit-il.

L’Indien releva fierement le front.

– Joan, dit-il, en souvenir d’un guerrier des visages pâles qui se nommait ainsi et que j’ai tué dans une malocca.

– Bon ! reprit don Tadeo avec un sourire triste, mon frere est un chef renommé dans sa tribu.

Joan sourit avec orgueil.

– Mon frere vient de son village, sans doute, il a des affaires a traiter avec les visages pâles, et il me demande que je fasse la justice égale entre lui et ceux avec lesquels il a traité ?

– Mon pere se trompe, répondit l’Indien d’une voix breve, Joan n’est pas un Huiliche, c’est un guerrier Puelche, mon pere le sait ; Joan ne réclame le secours de personne : quand il est insulté, sa lance le venge.

Don Gregorio et Louis suivaient avec curiosité cet entretien auquel ils ne comprenaient pas un mot, car ils ne devinaient pas encore ou don Tadeo en voulait venir.

– Que mon frere m’excuse, fit-il ; il doit néanmoins avoir une raison pour se présenter a moi.

– J’en ai une, dit l’Indien.

– Que mon frere s’explique, alors.

– Je réponds aux questions de mon pere, dit Joan en s’inclinant.

Les Araucans sont ainsi, quelque grave que soit la mission dont ils sont chargés, quand meme un retard devrait causer la mort d’un homme, ils ne se résoudront jamais a parler clairement et a rendre compte de cette mission, a moins que celui qui les interroge ne parvienne, a force d’adresse, a les faire s’expliquer.

Certes, Joan ne demandait pas mieux que de tout dire, il avait fait une hâte extreme dans l’intention d’arriver plus tôt ; malgré cela, il ne se laissait tirer les paroles de la bouche que une a une et comme a regret.

Ce fait peut paraître extraordinaire et incompréhensible. Il est pourtant de la plus scrupuleuse exactitude. Nous en avons été nous-memes témoin et victime nombre de fois, pendant le séjour légerement forcé que nous avons fait en Araucanie.

Don Tadeo connaissait l’homme auquel il avait affaire.

Un pressentiment secret l’avertissait que cet homme était porteur d’une importante nouvelle. Il ne se rebuta pas et poursuivit ses questions :

– D’ou vient mon frere ?

– De la tolderia de San-Miguel.

– Il y a loin pour venir ici ; mon frere est parti depuis longtemps ?

– Keyen – la lune – allait disparaître derriere la cime des hautes montagnes, et le Poron-Choyké – la croix du Sud – répandait seul sa resplendissante clarté sur la terre, au moment ou Joan a commencé son voyage pour se rendre aupres de mon pere.

Il y a pres de dix-huit lieues du village de San-Miguel a Valdivia.

Don Tadeo fut étonné d’une aussi grande diligence. Cela ne fit que le confirmer davantage dans l’opinion qu’il avait que l’Indien était porteur de nouvelles de la derniere importance.

Il prit sur une table un verre, l’emplit jusqu’au bord d’aguardiente de pisco, et l’offrit au messager, en lui disant d’une voix amicale :

– Que mon frere boive ce coup d’eau de feu, c’est probablement la poussiere de la route collée a son palais qui l’empeche de parler aussi facilement qu’il le voudrait. Lorsqu’il aura bu, sa langue sera plus déliée.

L’Indien sourit, son oil brilla de convoitise ; il prit le verre, qu’il vida d’un trait.

– Bon ! dit-il en faisant claquer sa langue et reposant le verre sur la table, mon pere est hospitalier, il est bien le Grand Aigle des blancs.

– Mon frere vient de la part du chef de sa tribu ? reprit don Tadeo, qui ne perdait pas de vue le but auquel il tendait.

– Non, répondit Joan, c’est Curumilla qui m’envoie.

– Curumilla ! s’écrierent les trois hommes avec un tressaillement involontaire.

Don Tadeo respira, il était sur la voie.

– Curumilla est mon penni, dit-il, il ne lui est rien arrivé de fâcheux ?

– Voici son poncho et son chapeau, reprit Joan.

– Ciel ! s’écria Louis, il est mort.

Don Tadeo sentit son cour se serrer.

– Non, fit l’Indien, Curumilla est un Ulmen, il est brave et sage. Joan avait enlevé la jeune vierge pâle aux yeux d’azur, Curumilla pouvait tuer Joan, il ne l’a pas voulu, il a préféré s’en faire un ami.

Les blancs écoulaient avec anxiété ces paroles ; malgré leur obscurité, elles étaient cependant assez claires pour qu’ils comprissent que le chef indien tenait la piste des ravisseurs.

– Curumilla est bon, répondit don Tadeo, son cour est large et son âme n’est pas cruelle.

– Joan était le chef de ceux qui ont enlevé la jeune fille blanche, Curumilla a changé de vetements avec lui, reprit sentencieusement l’Indien, et il a dit a Joan : Vas trouver le Grand Aigle des blancs et dis lui que Curumilla sauvera la jeune vierge, ou qu’il périra ; Joan est venu sans s’arreter, bien que la route fut longue.

– Mon frere a bien agi, dit don Tadeo en serrant avec force la main de l’Indien, dont le visage rayonna.

– Mon pere est content ? fit-il, tant mieux.

– Et, reprit don Tadeo, mon frere avait enlevé la jeune fille pâle, il avait été bien payé pour cela ?

L’Indien sourit.

– La grande cavale aux yeux noirs est généreuse, dit-il.

– Ah ! je le savais ! s’écria don Tadeo, toujours cette femme ! toujours ce démon ; oh ! dona Maria ! nous avons un terrible compte a régler ensemble !

Il savait enfin ce qu’il avait tant d’intéret a connaître.

Louis se leva péniblement du fauteuil sur lequel il était étendu, et s’approchant doucement de don Tadeo :

– Ami, lui dit-il d’une voix tremblante d’émotion, il faut sauver dona Rosario !

– Merci, lui répondit don Tadeo, merci de votre dévouement, mon ami ; mais hélas ! vous etes faible, blessé, presque mourant !

– Qu’importe ! s’écria le jeune homme avec chaleur, dussé-je périr a la tâche, je vous jure, don Tadeo de Léon, sur l’honneur de mon nom, que je ne me reposerai que lorsque dona Rosario sera libre et pres de vous.

Don Tadeo l’obligea a se rasseoir.

– Mon ami, lui dit-il, trois hommes dévoués sont déja attachés aux pas des ravisseurs de ma fille.

– Votre fille ? fit Louis avec un étonnement melé de plaisir.

– Hélas oui ! mon ami, ma fille ! pourquoi aurais-je des secrets pour vous ? cet ange aux yeux bleus, que deux fois vous avez essayé de sauver, est ma fille ! le seul bonheur, la seule joie qui me reste au monde !

– Oh ! nous la retrouverons, il le faut ! reprit Louis avec force.

Tout a l’émotion qui l’agitait, don Tadeo ne remarqua pas l’accent passionné du comte.

Celui-ci s’était relevé ; malgré les douleurs qu’il ressentait, il semblait avoir subitement reconquis toutes ses forces.

– Mon ami, continua don Tadeo, les trois hommes dont je vous parle cherchent en ce moment a délivrer la pauvre enfant, n’entravons pas leurs plans, peut-etre leur nuirions-nous. Quoi qu’il m’en coute, je dois attendre.

Louis fit un mouvement.

– Oui, je vous comprends, cette inaction vous pese, hélas ! croyez-vous qu’elle ne broie pas mon cour de pere ! Don Luis, j’endure des tourments atroces, tout se déchire en moi a la pensée cruelle de la situation affreuse ou se trouve celle qui m’est si chere ; mais je sens que les tentatives que je ferais aujourd’hui seraient plutôt nuisibles qu’utiles pour son salut, et je me résigne en versant des larmes de sang a ne pas tenter la moindre démarche.

– C’est vrai ! avoua le blessé, il faut attendre ! attendre, mon Dieu ! quand elle souffre, quand elle nous appelle peut-etre ! Oh ! c’est horrible ! pauvre pere ! pauvre fille !

– Oui, dit faiblement don Tadeo, plaignez-moi, mon ami, plaignez-moi !

– Cependant, reprit le Français, cette inaction ne peut durer ; vous le voyez, je suis fort, je puis marcher, je suis convaincu que je me tiendrai facilement a cheval.

Don Tadeo sourit.

– Vous etes un héros pour le cour et le dévouement, mon ami, je ne sais comment vous remercier ; vous me rendez le courage et faites de moi un homme presque aussi résolu que vous.

– Oh ! tant mieux si vous reprenez espoir, répondit Louis, qui avait rougi aux paroles de son ami.

Don Tadeo se tourna vers Joan.

– Mon frere reste ? dit-il.

– Je suis aux ordres de mon pere, répliqua l’Indien.

– Puis-je me fier a mon frere ?

– Joan n’a qu’un cour et une vie, tous deux appartiennent aux amis de Curumilla.

– Mon frere a bien parlé, je serai reconnaissant envers lui.

L’Indien s’inclina.

– Que mon frere revienne ici au troisieme soleil, il nous guidera sur la piste de Curumilla.

– Au troisieme soleil, Joan sera pret.

Et, saluant les trois personnages avec noblesse, l’Indien se retira pour prendre quelques heures d’un repos qui lui était indispensable apres la marche forcée qu’il avait faite.

– Don Gregorio, reprit le dictateur, en s’adressant a son lieutenant, vous n’expédierez le général Bustamente a Santiago que dans trois jours. Je me joindrai a l’escorte jusqu’a la fourche ou commence la route de San-Miguel. Ces trois jours vous sont indispensables, dit-il en souriant a Louis, nous ne savons pas quels sont les dangers et les fatigues qui nous attendent dans le voyage que nous allons entreprendre, il faut, mon ami, que vous soyez en état de les supporter.

– Encore trois siecles a attendre ! murmura le jeune homme avec accablement.


Chapitre 4 LE HALALI.

Nous retournerons aupres de Curumilla.

La nuit était noire, l’obscurité profonde.

Penchés sur le cou de leurs chevaux qu’ils excitaient du geste et de la voix, les fugitifs couraient a toute bride vers une foret qui dessinait a l’horizon ses sombres contours.

Mais les inextricables méandres du sentier qu’ils étaient obligés de suivre semblaient éloigner le but vers lequel ils tendaient.

S’ils atteignaient la foret, ils étaient sauvés !

Un silence de plomb pesait sur le désert.

Par intervalles, le vent d’automne sifflait tristement a travers les arbres et couvrait a chaque rafale les voyageurs d’une pluie de feuille mortes.

Les fugitifs galopaient sans articuler une parole, sans regarder en arriere, les yeux immuablement fixés sur la foret, dont les premiers plans se rapprochaient incessamment, mais étaient pourtant bien éloignés encore.

Tout a coup le hennissement sonore d’un cheval traversa l’espace, comme un lugubre appel de clairon.

– Nous sommes perdus ! s’écria Curumilla avec désespoir, ils nous suivent !

– Que faire ? repartit dona Rosario avec anxiété.

Curumilla ne répondit pas, il réfléchissait. Les chevaux couraient toujours.

– Attendez ! dit l’Ulmen.

Et il arreta les deux chevaux.

La jeune fille le laissa agir a sa guise ; depuis quelques heures elle ne vivait plus que comme dans un songe, elle se croyait sous le poids d’un horrible cauchemar.

L’Indien lui fit mettre pied a terre.

– Ayez confiance en moi, lui dit-il, tout ce qu’un homme peut faire, je le tenterai pour vous sauver.

– Je le sais, répondit-elle affectueusement, quoi qu’il arrive, mon ami, je vous remercie.

Curumilla l’enleva dans ses bras et l’emporta avec autant de facilité que s’il ne se fut agi que d’un enfant.

– Pourquoi me portez-vous ainsi ? lui demanda-t-elle.

– Pas de traces, répondit Curumilla.

Il la déposa a terre avec précaution au pied d’un arbre dans lequel s’élevait un bouquet de cactus.

– Cet arbre est creux, ma sour se cachera dedans, elle ne bougera pas jusqu’a mon retour.

– Vous m’abandonnez ? fit-elle avec effroi.

– Je vais faire une fausse piste, dit-il, bientôt je reviendrai.

La jeune fille hésita, elle avait peur.

Se trouver ainsi, seule, abandonnée dans le désert au milieu de la nuit ; cette alternative lui causait des frissons de terreur qu’elle ne pouvait réprimer.

Curumilla devina ce qui se passait dans son esprit.

– C’est notre seule chance de salut, dit-il tristement ; si ma sour ne veut pas, je resterai, mais elle sera perdue, ce ne sera pas la faute de Curumilla.

La lutte exerce la volonté, fait circuler le sang plus vite ; dona Rosario n’était pas une de ces faibles et malingres jeunes filles de nos grandes villes européennes, plantes étiolées avant de fleurir, élevée sur les frontieres indiennes, la vie du désert n’avait rien de nouveau pour elle, souvent, pendant des parties de chasse, elle s’était trouvée dans des positions a peu pres semblables ; elle était douée d’une âme forte, d’un caractere énergique, elle comprit qu’elle devait aider autant que possible cet homme qui se dévouait pour elle, et ne pas lui rendre impossible sa tâche si difficile déja.

Sa résolution fut prise avec la rapidité de l’éclair, elle se raidit contre la frayeur qui s’était emparée de son esprit, surmonta sa faiblesse et répondit d’une voix ferme :

– Je ferai ce que désire mon frere.

– Bon ! répondit l’Indien, que ma sour se cache donc.

Il écarta avec précaution les cactus et les lianes qui obstruaient le pied de l’arbre, et démasqua une cavité dans laquelle la jeune fille se blottit toute frissonnante comme un pauvre friquet dans l’aire d’un aigle.

Des qu’il vit dona Rosario installée commodément dans le creux de l’arbre, le chef ramena les broussailles dans leur position primitive et dissimula completement la cachette sous ce transparent rideau.

Il s’assura par un dernier regard que tout était bien en ordre et que l’oil le plus exercé ne pourrait soupçonner que les buissons avaient été dérangés, puis il regagna les chevaux, monta sur le sien, prit en main la bride de l’autre et partit a fond de train ; coupant a angle droit la route que devaient suivre ceux qui le poursuivaient, il galopa ainsi pendant a peu pres vingt minutes sans ralentir sa course.

Puis, lorsqu’il jugea qu’il s’était assez éloigné de la place ou dona Rosario était cachée, il descendit, preta l’oreille un instant, débarrassa les pieds des chevaux des peaux de mouton qui amortissaient le bruit de leurs pas, et repartit comme un trait.

Bientôt un galop de chevaux se fit entendre derriere lui ; ce galop d’abord éloigné se rapprocha peu a peu et finit par devenir parfaitement distinct.

Curumilla eut une lueur d’espoir, sa ruse avait réussi.

Il pressa encore la course de sa monture, et laissant ses lourds éperons de bois a angles acérés battre le long des flancs de l’animal toujours courant, il planta sa lance en terre, s’appuya sur elle, s’enleva a la force des poignets et retomba doucement le sol, tandis que les deux chevaux abandonnés continuaient leur course furieuse.

Curumilla se glissa dans les buissons et se mit en devoir de rejoindre dona Rosario, persuadé que les cavaliers égarés sur la fausse piste qu’il leur avait jetée comme un appât, ne reconnaîtraient leur erreur que lorsqu’il serait trop tard.

L’Ulmen se trompait.

Antinahuel avait lancé ses mosotones dans toutes les directions, afin de découvrir les traces des fugitifs, mais lui était demeuré au village avec dona Maria.

Du reste, Antinahuel était un guerrier trop expérimenté pour qu’il fut possible de lui faire prendre ainsi le change.

Ses éclaireurs revinrent les uns apres les autres.

Ils n’avaient rien découvert.

Les derniers qui revinrent ramenerent avec eux deux chevaux trempés de sueur.

C’étaient les chevaux abandonnés par Curumilla.

– Nous échapperait-elle donc ? murmura la Linda en déchirant ses gants avec rage.

– Ma sour, répondit froidement le toqui avec un sourire sinistre, lorsque je poursuis un ennemi jamais il ne m’échappe.

– Cependant ? dit-elle.

– Patience ! reprit-il, ils avaient une chance pour eux : c’était la grande avance que leurs chevaux leur donnaient sur moi ; grâce aux précautions que j’ai prises, cette chance, ils ne l’ont plus, je les ai contraints a quitter leurs chevaux qui seuls pouvaient les sauver, ma sour me comprend-elle ? ajouta-t-il, avant une heure ils seront entre nos mains.

– A cheval, alors ! et partons sans plus tarder, fit dona Maria avec une impatience nerveuse, en se mettant en selle d’un bond.

– A cheval, soit ! répondit le chef.

Ils partirent.

Cette fois ils ne firent pas fausse route ; ils se dirigerent en droite ligne du côté ou s’étaient échappés les prisonniers.

Antinahuel dirigeait la troupe, dona Maria se tenait a ses côtés.

Cependant Curumilla avait rejoint dona Rosario.

– Eh bien ? lui demanda-t-elle d’une voix étranglée par la frayeur.

– Dans peu d’instants nous serons repris, répondit tristement le chef.

– Comment ? ne nous reste-t-il aucun espoir ?

– Aucun ! ils sont plus de cinquante, nous sommes cernés de toutes parts.

– Oh ! que vous ai-je donc fait, mon Dieu, pour que, votre main s’appesantisse si lourdement sur moi ?

Curumilla s’était nonchalamment étendu a terre, il avait ôté les armes qu’il portait a sa ceinture, les avait posées pres de lui et, avec ce fatalisme stoique de l’Indien lorsqu’il sait qu’il ne peut échapper au sort qui le menace, il attendait impassible, les bras croisés sur sa poitrine, l’arrivée des ennemis auxquels, malgré tous ses efforts, il n’avait pu soustraire la jeune fille.

On entendait déja dans l’éloignement résonner sourdement le pas des chevaux qui s’approchaient de plus en plus.

Un quart-d’heure encore et tout était fini.

– Que ma sour se prépare, dit froidement Curumilla, Antinahuel approche.

La jeune fille tressaillit a la voix du chef, elle le regarda avec compassion.

– Pauvre homme, fit-elle, pourquoi avez-vous essayé de me sauver ?

– La jeune vierge aux yeux d’azur est l’amie de mes freres pâles, je donnerai ma vie pour elle.

Dona Rosario se leva et s’approcha de l’Ulmen.

– Il ne faut pas que vous mouriez, chef, lui dit-elle de sa voix douce et pénétrante, je ne le veux pas.

– Pourquoi ? je ne crains pas la torture, ma sour verra comment meurt un chef.

– Écoutez, vous avez entendu les menaces de cette femme, elle me destine a etre esclave, ma vie ne court donc aucun danger ?

Curumilla fit un geste d’assentiment.

– Mais, continua-t-elle, si vous restez avec moi, si vous etes pris, on vous tuera ?

– Oui, fit-il froidement.

– Alors, qui apprendra mon sort a mes amis ? Si vous mourez, chef, comment connaîtront-ils le lieu ou l’on va me conduire ? comment feront-ils enfin pour me délivrer ?

– C’est vrai, ils ne le pourront pas.

– Il faut donc que vous viviez, chef, si ce n’est pour vous, que ce soit pour moi, partez, hâtez-vous.

– Ma sour le veut ?

– Je l’exige.

– Bon ! fit l’Indien, je partirai donc, mais que ma sour ne se laisse pas abattre, bientôt elle me reverra.

En ce moment le bruit de la cavalcade qui s’approchait retentissait avec une force qui dénotait qu’elle n’était plus qu’a une vingtaine de pas.

Le chef ramassa ses armes, les replaça a sa ceinture, et, apres avoir fait un dernier signe d’encouragement a dona Rosario, il se glissa dans les hautes herbes et disparut.

La jeune fille demeura un instant pensive, mais bientôt elle redressa intrépidement la tete, et murmura d’une voix ferme ce seul mot :

– Allons !

Elle sortit du fourré qui la dérobait aux regards, et se plaça résolument au milieu du sentier.

Antinahuel et la Linda n’étaient qu’a dix pas d’elle.

– Me voici, dit-elle d’une voix assurée, faites de moi ce qu’il vous plaira.

Ses persécuteurs, frappés de tant de courage, s’arreterent stupéfaits.

En se livrant ainsi, la courageuse enfant avait sauvé Curumilla.


Chapitre 5 SERPENT ET VIPERE.

Dona Rosario restait toujours immobile en travers du sentier, les bras croisés sur la poitrine, le front haut et le regard dédaigneux.

La Linda, promptement remise de l’émotion que lui avait causée la présence subite de sa prisonniere, s’élança sur le sol, et saisissant le bras de la jeune fille, elle le secoua avec force.

– Oh ! oh ! lui dit-elle avec un accent railleur, ma belle enfant, c’est donc ainsi que vous nous obligez a courir apres vous ? Caramba ! quelle délurée vous faites, ne craignez rien, nous saurons vous empecher de vous livrer a votre humeur vagabonde.

Dona Rosario ne répondit a ce flux de paroles que par un sourire de froid mépris.

– Ah ! s’écria la courtisane exaspérée, en lui serrant le bras avec violence, je vous obligerai a courber votre caractere hautain.

– Madame, répondit doucement la jeune fille, vous me faites horriblement mal.

– Serpent ! reprit la Linda en la repoussant brutalement, que ne puis-je t’écraser sous mon talon !

Dona Rosario fit quelques pas en trébuchant, son pied buta contre une racine et elle tomba.

Dans sa chute, son front avait porté contre un caillou tranchant, elle poussa un faible cri de douleur et s’évanouit.

Antinahuel s’élança vivement vers elle pour la relever.

Le sang coulait en abondance d’une profonde blessure qu’elle s’était faite dans sa chute.

Le chef indien, a la vue de la large plaie que la jeune fille avait au front, poussa un rugissement de bete fauve.

Il se pencha sur elle, la releva avec des précautions infinies, et chercha a étancher le sang qui coulait.

– Fi ! lui dit la Linda avec un sourire railleur, allez-vous faire un métier de vieille femme, vous, le premier chef de votre nation ? laissez cette mijaurée, vos soins lui sont inutiles, cette saignée lui fera du bien.

Antinahuel garda le silence, un instant il eut la pensée de poignarder cette furie ; il lui lança un regard tellement chargé de haine et de fureur, qu’elle en fut épouvantée et fit malgré elle un mouvement comme pour se mettre sur la défensive, en portant la main a son corsage pour y prendre une dague qu’elle portait toujours sur elle.

Cependant les soins d’Antinahuel ne produisaient aucun résultat, la jeune fille était toujours sans connaissance.

Au bout d’un instant, la Linda reconnut que chez le sauvage chef des Araucans l’amour l’emportait sur la haine, elle reprit toute son arrogance.

– Qu’on attache cette créature sur un cheval, dit-elle, et retournons a la tolderia.

– Cette femme m’appartient, fit Antinahuel, moi seul ici ai le droit d’en disposer comme bon me semble.

– Pas encore, chef, donnant donnant, lorsque vous aurez délivré le général, je vous la remettrai.

Antinahuel haussa les épaules.

– Ma sour oublie que j’ai trente mosotones avec moi et qu’elle est presque seule.

– Cela signifie ? demanda-t-elle d’un ton hautain.

– Cela signifie, reprit-il froidement, que je suis le plus fort et que je ferai a ma guise.

– Hola ! fit-elle en ricanant, est-ce ainsi que vous tenez vos promesses ?

– J’aime cette femme ! dit-il d’une voix profonde.

– Carai je le sais bien, répliqua-t-elle avec violence, voila justement pourquoi je vous la donne.

– Je ne veux pas qu’elle souffre.

– Voyez comme nous nous entendons peu, fit-elle en raillant toujours, moi je vous la livre expres pour que vous la fassiez souffrir.

– Si telle est la pensée de ma sour, elle se trompe.

– Chef, mon ami, vous ne savez ce que vous dites, et vous ne connaissez pas le cour des femmes blanches.

– Je ne comprends pas ma sour.

– Vous ne comprenez pas que cette femme ne vous aimera jamais, qu’elle n’aura pour vous que mépris et dédain, et que plus vous vous abaisserez devant elle, plus elle vous foulera aux pieds.

– Oh ! répondit Antinahuel, je suis un trop grand chef pour etre ainsi méprisé par une femme.

– Vous le verrez ; en attendant, je réclame ma prisonniere.

– Ma sour ne l’aura pas.

– Est-ce sérieusement que vous parlez ?

– Antinahuel ne plaisante jamais.

– Eh bien, essayez de me la prendre ! s’écria-t-elle.

Et, bondissant comme une tigresse, elle repoussa vigoureusement le chef et saisit la jeune fille, sur la gorge de laquelle elle appuya si résolument son poignard que le sang jaillit.

– Je vous jure, chef, dit-elle d’une voix stridente, le regard étincelant et le visage décomposé par la colere, que si vous ne remplissez pas loyalement les engagements que vous avez pris envers moi et ne me laissez pas agir comme il me plaît avec cette femme, je la tue comme un chien.

Antinahuel poussa un cri terrible.

– Arretez ! s’écria-t-il avec effroi, je consens a tout !

– Ah ! s’écria la Linda avec un sourire de triomphe, je savais bien que j’aurais le dernier.

Le chef se mordait les poings avec rage devant son impuissance, mais il connaissait trop bien cette femme pour continuer plus longtemps une lutte qui se serait infailliblement terminée par la mort de la jeune fille ; il savait que dans l’état d’exaspération ou elle se trouvait, la Linda n’aurait pas hésité a la tuer.

Par un prodige de volonté dont seuls les Indiens sont capables, il renferma dans son cour les sentiments qui l’agitaient, contraignit son visage a sourire et dit d’une voix douce :

– Oche ! ma sour est vive ! qu’importe que cette femme soit a moi aujourd’hui ou dans quelques heures, puisque ma sour a promis de me la remettre ?

– Oui, mais seulement lorsque le général Bustamente ne sera plus entre les mains de ses ennemis, chef, pas avant.

– Soit, dit-il avec un soupir de regret, puisque ma sour l’exige, qu’elle agisse comme elle l’entendra, Antinahuel se retire.

– Fort bien, mais que mon frere m’assure contre lui-meme ; il aime cette femme et pourrait vouloir intervenir d’autres fois encore.

– Quelle sécurité puis-je donner a ma sour afin, de la rassurer totalement ? dit-il avec un sourire amer.

– Celle-ci, fit-elle en ricanant, que mon frere jure par Pillian, sur les ossements de ses ancetres, qu’il n’essaiera ni de m’enlever cette femme ni de s’opposer a ce qu’il me plaira de lui faire, jusqu’a ce que le général soit libre.

Le chef hésita, le serment que la Linda exigeait de lui est sacré pour les Indiens, ils redoutent au plus haut degré de le fausser, tant ils ont de respect pour les cendres de leurs peres. Cependant Antinahuel était tombé dans un piege dont il lui était impossible de sortir ; il comprit qu’il valait mieux s’exécuter de bonne grâce et en finir sur-le-champ, il s’y résolut, mais il jura intérieurement une haine implacable a celle qui l’obligeait a subir une telle humiliation, et se promit de tirer d’elle aussitôt qu’il le pourrait une vengeance éclatante.

– Bon, dit-il en souriant, que ma sour se rassure, je jure sur les ossements de mes peres que je ne m’opposerai a rien de ce qu’il lui plaira de faire.

– Merci, répondit la Linda, mon frere est un grand guerrier.

Pas plus que Antinahuel, la courtisane ne s’était trompée sur la portée de l’altercation qu’ils avaient eue entre eux, elle comprit qu’elle venait de se faire un ennemi implacable et elle jugea prudent de se tenir sur ses gardes.

– Ma sour vient ? demanda le chef.

– J’ai a faire transporter cette femme le plus commodément possible, repartit-elle, que mon frere me précede, je le suis.

Antinahuel n’avait plus de prétexte plausible pour rester, il rejoignit a pas lents et comme a regret ses mosotones, se remit en selle et partit en lançant a la Linda un dernier regard qui l’eut glacée d’épouvante si elle avait pu l’apercevoir.

La courtisane ne s’occupait pas de lui en ce moment, elle était toute a sa vengeance.

Elle considéra avec une expression d’ironie cruelle la jeune fille étendue a ses pieds.

– Misérable créature, grommela-t-elle, qu’un rien fait tomber en syncope, tes douleurs commencent a peine. Don Tadeo, c’est toi que je blesse en torturant cette femmelette, obtiendrai-je enfin que tu me rendes ma fille ? oh ! oui ! ajouta-t-elle avec une intonation sauvage, quand je devrais déchirer cette femme avec mes ongles !

Les peones indiens attachés a son service étaient demeurés aupres d’elle ; dans la chaleur de la poursuite et de la discussion, les chevaux abandonnés par Curumilla et ramenés par les éclaireurs étaient restés avec la troupe sans que personne songeât a se les approprier.

– Amenez un de ces chevaux, commanda-t-elle.

Un péon obéit.

La courtisane fit jeter la jeune fille en travers sur le dos de ce cheval, le visage tourné vers le ciel, puis elle ordonna que les pieds et les mains de sa victime fussent ramenés sous le ventre de l’animal et attachés solidement avec des cordes par les chevilles et les poignets.

– Cette femme n’est pas solide sur ses jambes, dit-elle avec un rire sec et nerveux, elle s’est déja blessée en tombant, je ne veux pas qu’elle courre le risque d’une nouvelle chute.

Ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance dans le but de faire leur cour a leur maîtresse, les peones applaudirent avec des rires joyeux a ces cruelles paroles comme a une excellente plaisanterie.

La pauvre enfant ne donnait presque plus signe de vie, son visage avait une teinte terreuse et cadavérique, le sang coulait abondamment de sa blessure jusque sur le sol.

Son corps, horriblement cambré par la posture affreuse dans laquelle on l’avait attachée, avait des tressaillements nerveux qui la faisaient bondir, et lui meurtrissaient les poignets et les chevilles dans lesquels les cordes entraient peu a peu.

Un râle sourd s’échappait de sa poitrine oppressée.

Lorsque ses ordres furent accomplis, la Linda se mit en selle, prit en bride le cheval qui portait sa victime, piqua des deux et partit au galop.