Contes et nouvelles - Tome IV - La Sonate a Kreutzer suivie de Pourquoi ? - Lev Nikolayevich Tolstoy - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1889

Contes et nouvelles - Tome IV - La Sonate a Kreutzer suivie de Pourquoi ? darmowy ebook

Lev Nikolayevich Tolstoy

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Opis ebooka Contes et nouvelles - Tome IV - La Sonate a Kreutzer suivie de Pourquoi ? - Lev Nikolayevich Tolstoy

Comment la frustration et la jalousie dans les relations conjugales peuvent-elles mener au meurtre? D'ou vient cette rancoeur qui empoisonne la vie de tant de couples, parfois des les premiers temps du mariage? A travers ce récit d'une véritable descente aux enfers, celle de Pozdnychev, assassin de sa femme, l'auteur de «Guerre et Paix» et d'«Anna Karénine» analyse avec un réalisme percutant le malentendu initial de l'attrait sensuel, la déception de la satiété, tous les mécanismes de l'indifférence et de la haine au sein du couple. Par sa hardiesse, par la rudesse aussi des idées morales de l'écrivain, «La Sonate a Kreutzer» suscita en son temps des débats passionnés. Son intensité dramatique, sa puissante vérité humaine en font une des oeuvres les plus fortes jamais consacrées a la peinture de la vie conjugale.

Opinie o ebooku Contes et nouvelles - Tome IV - La Sonate a Kreutzer suivie de Pourquoi ? - Lev Nikolayevich Tolstoy

Fragment ebooka Contes et nouvelles - Tome IV - La Sonate a Kreutzer suivie de Pourquoi ? - Lev Nikolayevich Tolstoy

A Propos
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
LA SONATE A KREUTZER
I

A Propos Tolstoy:

Count Lev Nikolayevich Tolstoy, commonly referred to in English as Leo Tolstoy, was a Russian novelist, writer, essayist, philosopher, Christian anarchist, pacifist, educational reformer, moral thinker, and an influential member of the Tolstoy family. As a fiction writer Tolstoy is widely regarded as one of the greatest of all novelists, particularly noted for his masterpieces War and Peace and Anna Karenina; in their scope, breadth and realistic depiction of Russian life, the two books stand at the peak of realistic fiction. As a moral philosopher he was notable for his ideas on nonviolent resistance through his work The Kingdom of God is Within You, which in turn influenced such twentieth-century figures as Mohandas K. Gandhi and Martin Luther King, Jr. Source: Wikipedia

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AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

La nouvelle traduction que nous donnons de l’un des chefs-d’ouvre de Léon Tolstoi, la Sonate a Kreutzer, a été faite d’apres la troisieme, et derniere version du texte russe, ignorée jusqu’ici du public français et demeurée assez peu connue des Russes eux-memes.

La raison en est simple : cette derniere version se trouvait bien dans l’édition des ouvres completes du grand écrivain, édition posthume, publiée par sa veuve, la comtesse Sophie Tolstoi ; mais la censure veillait. Se rappelant qu’une grande partie des ouvres primitives avaient été interdites en Russie, elle fit saisir l’édition nouvelle, et tres peu, parmi les vingt volumes, parvinrent au public.

Je dois a l’amabilité de la comtesse Sophie de posséder l’un des rarissimes exemplaires des vingt volumes qui aient échappé a la vigilance de la censure. Cela m’a permis, toutes les fois que j’en ai eu besoin, de recourir au texte ne varietur. Il est a noter, d’autre part, que, durant un demi-siecle, la comtesse Sophie a été la principale secrétaire de son mari ; il lui arrivait de déchiffrer plus facilement les manuscrits du grand homme que lui-meme ne le pouvait. Elle a corrigé enfin toutes les épreuves de l’édition définitive d’apres les indications memes de l’auteur, cela confere au texte que nous avons adopté un cachet d’authenticité absolument indiscutable.

Fait curieux a signaler, l’attention des lecteurs russes ne s’arreta point sur les différences importantes qui existent entre la premiere version de la Sonate a Kreutzer et la derniere. Peut-etre ce phénomene est-il du a l’épuisement rapide de l’édition définitive, ou encore a la notoriété de l’ouvrage, qui s’est vendu a plusieurs millions d’exemplaires, ce qui dispensait la critique de l’examiner a la loupe ? Et cependant, parmi ces différences, (une d’elles apparaît comme capitale, puisqu’elle répond a l’argument le plus fort, soulevé par les critiques du génial écrivain, au sujet de ce roman. Nous voulons parler de l’idée de chasteté, dont la réalisation apparaissait comme devant mettre un terme non seulement aux débordements de l’humanité, mais a son existence meme.

Des l’apparition du premier texte russe, en 1889, et peu apres, de ma traduction française du manuscrit original (Flammarion, éd.), l’on estima unanimement que la Sonate a Kreutzer était l’une des ouvres les plus équilibrées de Léon Tolstoi ; mais on fit des réserves quant a la these. Cet état d’esprit se retrouva chez quelques personnes meme de l’entourage de l’auteur. Il nous souvient, a ce propos, d’avoir assisté alors a un entretien animé sur ce sujet, et qui mit aux prises la comtesse Sophie et son mari.

Tolstoi, qui apporta des modifications importantes de forme a la deuxieme version de son texte, s’y tint, quant au fond, a son idée premiere. Mais il fit suivre cette version d’une note explicative dont il n’est pas inutile de rappeler certains passages, puisqu’ils éclairent et expliquent quelques-uns des mobiles auxquels il avait obéi.

Apres avoir résumé l’idée centrale du roman, Tolstoi, dans cette note, fournit cette précision :« Il m’a semblé impossible de ne pas donner mon adhésion a cette idée, parce que, d’une part, elle est conforme a la marche évolutive de l’humanité, s’élevant progressivement de la licence a la décence, et, d’autre part, parce qu’elle découle logiquement de la doctrine évangélique acceptée par nous, ou, du moins, adoptée comme base de nos notions élémentaires de morale…

« Nul, certainement, ne contesta l’immoralité de la débauche, que l’on s’y livre avant ou apres le mariage, l’immoralité de la suppression de l’enfantement et de la mise au premier plan du plaisir sensuel ; nul ne contredit, non plus, au fait que la chasteté est préférable a la débauche. Cependant, on souleve cette objection : « Si l’état de célibat est supérieur a l’état de mariage, nous devons évidemment préférer le célibat. Or, si tous les hommes l’adoptaient, l’humanité cesserait d’exister ; par voie de conséquence, on ne peut admettre pour idéal ce quelque chose qui entraînerait la fin de l’humanité. »

Plus loin, Tolstoi fait cette remarque : « … Le vou de chasteté ne comporte pas une regle de conduite, mais désigne un idéal, ou, plus exactement, les conditions dans lesquelles on peut atteindre cet idéal. De meme, l’idéal acquiert sa qualité d’idéal, alors, mais alors seulement que sa réalisation est regardée comme possible dans la voie de l’infini et que, par suite, la marche vers lui se prolonge également dans l’infini. Si l’idéal pouvait etre réalisé, si meme nous pouvions envisager son application pratique, ce ne serait plus un idéal. Il en est ainsi pour l’idéal du Christ : établissement du regne de Dieu sur la terre, idéal enseigné et prévu avant lui par les prophetes, lorsqu’ils annonçaient le temps ou les hommes transformeraient l’acier des épées en instruments de labour, ou le lion reposerait aupres de la brebis, ou toutes les créatures seraient enfin unies par un vrai sentiment d’amour…

« L’idéal de perfection qui nous a été proposé par le Christ n’est pas un simple reve, une figure de rhétorique a l’usage des prédicateurs ; c’est une regle de vie morale, un conseil nécessaire et qui peut etre suivi par tous ; ainsi la boussole est devenue l’instrument d’orientation le plus sur et le plus indispensable pour les navigateurs… »

En somme, une chasteté absolue, observée par l’ensemble de l’espece, apparaît, selon les termes memes de Léon Tolstoi, comme un idéal fort lointain, inaccessible dans son essence, mais auquel chacun de nous peut prétendre et dont on doit s’approcher par degrés. La derniere version de la Sonate a Kreutzer, que nous donnons ici, contient, entre autres précisions a ce sujet, une phrase qui ne laisse subsister aucun doute :

« Precher la stérilité dans le mariage en vue d’augmenter le plaisir sensuel, c’est permis. Mais suggérer qu’il faille s’abstenir de l’enfantement au nom de la morale, bon Dieu, quelle clameur !… Parce qu’une dizaine d’etres humains, ou deux d’entre eux seulement, voudraient cesser de se conduire en porcs, notre espece courrait le risque de s’éteindre ! »

La phrase que nous soulignons ne se trouve dans aucune des versions du roman publiées avant l’édition des ouvres completes. On avouera qu’elle apporte un amendement fondamental a l’idée premiere du roman.

E. HALPÉRINE-KAMINSKY.


LA SONATE A KREUTZER

 

 

Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déja commis l’adultere avec elle dans son cour.

(Saint Matthieu, V, 28)

 

Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme avec la femme, il ne convient pas de se marier. Mais il leur dit : Tous ne sont pas capables de cela, mais ceux-la  seulement a qui il a été donné.

(Saint Matthieu, XIX, 10, 11.)


I

C’était au commencement du printemps. Nous avons passé deux jours et une nuit en chemin de fer.

Aux arrets du train, des voyageurs montaient ou descendaient. Trois personnes, cependant, étaient restées, comme moi, dans notre wagon depuis le départ du train : une femme entre deux âges, assez laide, la cigarette aux levres, les traits tirés, coiffée d’une toque, revetue d’un manteau d’allure masculine ; a côté, son compagnon fort loquace, d’environ quarante ans, entouré d’objets de voyage tout neufs ; puis, se tenant a l’écart, a l’aspect nerveux, de petite taille, un homme jeune encore, mais aux cheveux précocement grisonnants, aux yeux brillants et sans cesse attirés par un nouvel objet. Il portait un pardessus usagé a col d’astrakan, de bonne coupe et un bonnet de la meme fourrure ; sous son pardessus, on apercevait un justaucorps de moujik et une chemise a broderies russes. Autre singularité de ce monsieur : il faisait entendre par moment des sons étranges, ressemblant a un toussotement ou a un rire bref.

Durant le trajet ce monsieur n’avait lié conversation avec personne, paraissant éviter avec soin de se créer des relations. Tantôt il lisait et fumait, tantôt il se faisait une tasse de thé, ou mangeait des tartines qu’il tirait d’un vieux sac. Si on lui parlait, ses réponses étaient breves et seches et son regard allait se perdre sur le paysage qui défilait.

Je m’aperçus, néanmoins, que la solitude lui pesait, et, quand nos regards se croisaient, – fréquemment, puisque nous nous trouvions placés presque vis-a-vis l’un de l’autre, – il se détournait comme pour se soustraire a toute conversation.

A la fin du deuxieme jour, lorsque le train s’arreta a une grande gare, le monsieur nerveux descendit pour chercher de l’eau bouillante pour son thé tandis que le monsieur aux objets neufs, – j’appris plus tard que c’était un avocat – allait prendre du thé au buffet avec la dame qui l’accompagnait.

Durant leur absence, de nouveaux voyageurs monterent dans le wagon et, parmi eux, un vieillard de haute stature, le visage fraîchement rasé, le front sillonné de rides, un marchand évidemment, drapé dans une vaste pelisse en putois américain et coiffé d’une casquette a grande visiere. Il s’assit en face de la banquette que venaient de quitter l’avocat et sa compagne et lia conversation avec un jeune homme qui venait également de monter et qui paraissait etre un employé de commerce.

Je me trouvais tout pres d’eux et, dans l’immobilité du train, je pus, pendant le silence des autres voyageurs, percevoir quelques bribes de leur entretien. Ils parlerent d’abord du prix des marchandises, de commerce, puis de la foire de Nijni-Novgorod. Le commis conta les orgies faites a la foire par un riche marchand que tous deux connaissaient. Mais le vieillard l’interrompit pour entreprendre le récit de celles auxquelles il avait, autrefois, a Kounavino, pris lui-meme une part active. Ce n’était pas sans une certaine fierté qu’il évoquait ses souvenirs, et il raconta avec orgueil qu’un jour, a Kounavino, étant saoul, il s’était livré a une débauche telle qu’il ne pouvait la conter qu’a l’oreille.

Le commis, a cette histoire, fut secoué d’un fou rire, tandis que le vieillard, qui riait aussi, montrait deux dents jaunes.

Cette causerie était sans intéret pour moi, et j’allais descendre a mon tour pour me promener un peu en attendant le départ. A la portiere, je rencontrai l’avocat et la dame qui parlaient tous deux avec animation.

– Pressez-vous, me dit l’avocat, on va sonner le second coup.

En effet, a peine étais-je arrivé a la queue du train, que la cloche retentit. Quand je remontai, l’avocat continuait a parler avec la meme animation a sa compagne. En face d’eux, le marchand gardait maintenant le silence et remuait les levres d’un air désapprobateur.

– Elle déclara donc nettement a son mari qu’elle ne pouvait ni ne voulait continuer a vivre avec lui, parce que…, disait en souriant l’avocat pendant que je passais devant eux.

Je ne pus entendre, la suite : le conducteur passait, de nouveaux voyageurs entraient, un facteur les suivait.

Quand le silence fut rétabli, j’entendis de nouveau la voix de l’avocat, et il me parut que la conversation avait passé d’un cas particulier a des considérations générales.

L’avocat fit observer que la question du divorce intéressait aujourd’hui l’opinion publique de l’Europe entiere, et, qu’en Russie, les cas de divorce devenaient de plus en plus fréquents.

– Il n’en était point de meme dans le bon vieux temps, n’est-il pas vrai ? dit-il au vieillard avec un sourire, en s’apercevant qu’il était le seul a parler.

Le train se mettait en branle : le vieillard se découvrit d’abord, se signa trois fois, murmurant une priere.

L’avocat détourna les yeux et attendit poliment.

Quand le vieillard eut fini, il enfonça a fond la tete dans sa casquette, prit contenance et dit :

– Cela arrivait bien autrefois aussi, dit-il, mais plus rarement. Aujourd’hui, ses choses-la sont forcées : on est trop féru d’instruction.

Le train augmentant sans cesse de vitesse, le bruit de ferraille m’empecha d’entendre. Intrigué, je me rapprochai. La conversation semblait également intéresser mon voisin, le monsieur nerveux, car, sans se déranger, il tendit l’oreille.

– En quoi est-ce la faute a l’instruction ? demanda la dame en esquissant un sourire. Vaudrait-il mieux se marier comme jadis, quand les fiancés ne s’étaient meme pas vus avant le mariage ? ajouta-t-elle, répondant, comme le font tres souvent les dames, non aux arguments invoqués, mais a ceux qu’elle escomptait. – S’aimaient-ils ? pourraient-ils s’aimer ? ils ne le savaient pas : les femmes épousaient le premier venu et se créaient ainsi un tourment pour toute leur existence. A votre avis, était-ce préférable ? poursuivit-elle, s’adressant plus a l’avocat et a moi qu’au vieux marchand.

– On est trop savant de nos jours, répéta le vieillard, ne répondant pas a la question de la dame et en jetant sur elle un regard dédaigneux.

– Il serait intéressant que vous nous disiez quel rapport vous voyez entre l’instruction et la désunion du ménage, dit l’avocat en réprimant un sourire.

Le marchand allait répondre, mais la dame l’interrompit :

– Non, ces temps sont passés !

– Laissez donc monsieur développer sa pensée, je vous en prie, dit l’avocat.

– Parce que toutes les sottises viennent de l’instruction, dit le vieillard d’un ton résolu.

– On marie des personnes qui ne s’aiment pas, et l’on s’étonne de les voir vivre en désaccord. Il n’y a que les animaux qui s’accouplent au gré du propriétaire. Les hommes, au contraire, sont poussés par leur sympathie, leurs inclinations, acheva la dame en lançant un regard sur l’avocat, sur moi et meme sur le commis qui, debout, appuyé sur le dossier de la banquette, suivait en souriant la conversation.

– Erreur, madame, dit le vieillard, l’animal est un animal, tandis que l’homme vit d’apres les lois.

– Cependant, comment vivre avec un homme lorsque l’amour est absent ? répliqua la dame, croyant émettre des idées tres neuves.

– Il n’était point question de tout cela autrefois, dit le vieillard d’un ton pénétré ; c’est aujourd’hui seulement que c’est entré dans nos mours. A la plus légere bagatelle, la femme se hérisse et dit a son mari qu’elle va le quitter. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir les paysannes, elles-memes, jeter aux pieds de leurs maris les chemises et les caleçons pour voler a celui qui a des cheveux plus bouclés. Alors, de quoi parler ? La femme doit d’abord éprouver de la crainte pour l’homme.

Le commis regarda l’avocat, la dame et moi, réprimant un sourire et tout pret a donner son approbation ou a ridiculiser les paroles du marchand, selon notre attitude.

– Quelle crainte ? demanda la dame.

– Celle-ci : la femme doit craindre son mari. Voila la crainte !

– Ah ! mon cher monsieur, ces temps sont passés ! dit la dame avec quelque humeur.

– Point si passés que vous pourriez le croire, madame. Eve, la premiere femme, est née d’une côte de l’homme, et cela restera vrai jusqu’a la fin des temps.

Le vieillard secoua la tete d’un tel air de triomphe et de gravité que le commis, lui décernant décidément la palme de la victoire, éclata d’un rire sonore.

– C’est bien la votre façon de juger, vous, hommes, dit la dame sans céder et en se tournant vers nous. Vous vous donnez toute licence et vous voudriez cloîtrer la femme. Vous-memes, n’est-ce pas, vous pouvez tout vous permettre ?

– Personne ne saurait le soutenir ; seulement la mauvaise conduite de l’homme au dehors n’augmente pas sa famille, tandis que la femme, l’épouse, c’est un vase bien fragile, dit séverement le vieillard.

Son ton sentencieux paraissait entraîner la conviction des auditeurs ; mais la dame, bien que fortement embarrassée, ne voulut point encore se rendre.

– Cependant la femme est aussi une créature humaine, elle a des sentiments comme l’homme. Que pourra-t-elle faire si elle n’aime pas son mari ?

– Ne pas aimer son mari ! fit le marchand d’une voix forte. Eh bien, on le lui apprendra !

Le commis fut particulierement charmé de cette réponse inattendue et il fit entendre un murmure approbateur.

– Mais non, on ne pourra pas le lui apprendre, dit la dame, l’amour ne vient pas de force.

– Et si la femme trompe son mari, que se passera-t-il ? interrogea l’avocat.

– Elle ne doit pas le tromper, dit le marchand. On y veille.

– Et s’il en est ainsi cependant ? Car enfin cela arrive.

– Dans un certain monde, c’est possible, mais pas chez nous, dit le vieillard.

On se tut. Le commis fit un mouvement et, ne voulant pas etre en reste avec les autres, commença, toujours souriant :

– Un de mes bons amis a été melé a un scandale assez compliqué. Sa femme, licencieuse a l’exces, ne tarda pas a se lancer. Lui, était un homme intelligent et sérieux. D’abord, ce fut avec le comptable. Le mari chercha a la ramener a la raison par la persuasion, elle n’en continua pas moins. Elle vola de l’argent a son mari : il se mit a la battre ; elle n’en devint que pire. Elle se donna a un mécréant, a un Juif (sauf votre respect). Que faire ? Il la laissa partir, et depuis il vit en célibataire, tandis qu’elle continue a traîner.

– C’est un imbécile ! dit le vieillard. S’il avait su la brider des le début, elle serait encore avec lui. Il faut toujours tenir les renes en main, des le départ, et ne pas les abandonner a sa femme dans la maison plus qu’a son cheval sur une grande route.

A ce moment le conducteur entra, demandant les billets des voyageurs pour la prochaine station. Le marchand remit le sien.

– Ah ! oui, il faut savoir mater les femmes a temps, autrement tout est perdu.

– N’avez-vous pas raconté cependant tout a l’heure comment les hommes mariés se divertissent avec les jolies filles de Kounavino ? ne pus-je me retenir de lui demander.

– C’est tout différent, répliqua froidement le vieillard sans rien ajouter.

Bientôt un sifflement retentit et le train s’arreta. Le marchand se leva, retira de dessous la banquette son sac, s’enveloppa dans sa fourrure, souleva sa casquette et descendit.