Anna Karénine - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1877

Anna Karénine - Tome I darmowy ebook

Lev Nikolayevich Tolstoy

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Opis ebooka Anna Karénine - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

Russie, 1880. Anna Karénine, est une jeune femme de la haute société de Saint-Pétersbourg. Elle est mariée a Alexis Karénine un haut fonctionnaire de l'administration impériale, un personnage austere et orgueilleux. Ils ont un garçon de huit ans, Serge. Anna se rend a Moscou chez son frere Stiva Oblonski. En descendant du train, elle croise le comte Vronski, venu a la rencontre de sa mere. Elle tombe amoureuse de Vronski, cet officier brillant, mais frivole. Ce n'est tout d'abord qu'un éclair, et la joie de retrouver son mari et son fils lui font croire que ce sera un vertige sans lendemain. Mais lors d'un voyage en train, quand Vronski la rejoint et lui déclare son amour, Anna réalise que la frayeur melée de bonheur qu'elle ressent a cet instant va changer son existence. Anna lutte contre cette passion. Elle finit pourtant par s'abandonner avec un bonheur coupable au courant qui la porte vers ce jeune officier. Puis Anna tombe enceinte. Se sentant coupable et profondément déprimée par sa faute, elle décide d'avouer son infidélité a son mari... Cette magnifique et tragique histoire d'amour s'inscrit dans un vaste tableau de la société russe contemporaine. En parallele, Tolstoi brosse le portrait de deux autres couples : Kitty et Lévine, Daria et Oblonski . Il y évoque les différentes facettes de l'émancipation de la femme, et dresse un tableau critique de la Russie de la fin du XIXe siecle.

Opinie o ebooku Anna Karénine - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

Fragment ebooka Anna Karénine - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9

A Propos Tolstoy:

Count Lev Nikolayevich Tolstoy, commonly referred to in English as Leo Tolstoy, was a Russian novelist, writer, essayist, philosopher, Christian anarchist, pacifist, educational reformer, moral thinker, and an influential member of the Tolstoy family. As a fiction writer Tolstoy is widely regarded as one of the greatest of all novelists, particularly noted for his masterpieces War and Peace and Anna Karenina; in their scope, breadth and realistic depiction of Russian life, the two books stand at the peak of realistic fiction. As a moral philosopher he was notable for his ideas on nonviolent resistance through his work The Kingdom of God is Within You, which in turn influenced such twentieth-century figures as Mohandas K. Gandhi and Martin Luther King, Jr. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie particuliere.

La maison Oblonsky était bouleversée. La princesse, ayant appris que son mari entretenait une liaison avec une institutrice française qui venait d’etre congédiée, déclarait ne plus vouloir vivre sous le meme toit que lui. Cette situation se prolongeait et se faisait cruellement sentir depuis trois jours aux deux époux, ainsi qu’a tous les membres de la famille, aux domestiques eux-memes. Chacun sentait qu’il existait plus de liens entre des personnes réunies par le hasard dans une auberge, qu’entre celles qui habitaient en ce moment la maison Oblonsky. La femme ne quittait pas ses appartements ; le mari ne rentrait pas de la journée ; les enfants couraient abandonnés de chambre en chambre ; l’Anglaise s’était querellée avec la femme de charge et venait d’écrire a une amie de lui chercher une autre place ; le cuisinier était sorti la veille sans permission a l’heure du dîner ; la fille de cuisine et le cocher demandaient leur compte.

Trois jours apres la scene qu’il avait eue avec sa femme, le prince Stépane Arcadiévitch Oblonsky, Stiva, comme on l’appelait dans le monde, se réveilla a son heure habituelle, huit heures du matin, non pas dans sa chambre a coucher, mais dans son cabinet de travail sur un divan de cuir. Il se retourna sur les ressorts de son divan, cherchant a prolonger son sommeil, entoura son oreiller de ses deux bras, y appuya sa joue ; puis, se redressant tout a coup, il s’assit et ouvrit les yeux.

« Oui, oui, comment était-ce donc ? pensa-t-il en cherchant a se rappeler son reve. Comment était-ce ? Oui, Alabine donnait un dîner a Darmstadt ; non, ce n’était pas Darmstadt, mais quelque chose d’américain. Oui, la-bas, Darmstadt était en Amérique. Alabine donnait un dîner sur des tables de verre, et les tables chantaient : « Il mio tesoro », c’était meme mieux que « Il mio tesoro », et il y avait la de petites carafes qui étaient des femmes. »

Les yeux de Stépane Arcadiévitch brillerent gaiement et il se dit en souriant : « Oui, c’était agréable, tres agréable, mais cela ne se raconte pas en paroles et ne s’explique meme plus clairement quand on est réveillé. » Et, remarquant un rayon de jour qui pénétrait dans la chambre par l’entre-bâillement d’un store, il posa les pieds a terre, cherchant comme d’habitude ses pantoufles de maroquin brodé d’or, cadeau de sa femme pour son jour de naissance ; puis, toujours sous l’empire d’une habitude de neuf années, il tendit la main sans se lever, pour prendre sa robe de chambre a la place ou elle pendait d’ordinaire. Ce fut alors seulement qu’il se rappela comment et pourquoi il était dans son cabinet ; le sourire disparut de ses levres et il fronça le sourcil. « Ah, ah, ah ! » soupira-t-il en se souvenant de ce qui s’était passé. Et son imagination lui représenta tous les détails de sa scene avec sa femme et la situation sans issue ou il se trouvait par sa propre faute.

« Non, elle ne pardonnera pas et ne peut pas pardonner. Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que je suis cause de tout, de tout, et que je ne suis pas coupable ! Voila le drame. Ah, ah, ah !… » répétait-il dans son désespoir en se rappelant toutes les impressions pénibles que lui avait laissées cette scene.

Le plus désagréable avait été le premier moment, quand, rentrant du spectacle, heureux et content, avec une énorme poire dans la main pour sa femme, il n’avait pas trouvé celle-ci au salon ; étonné, il l’avait cherchée dans son cabinet et l’avait enfin découverte dans sa chambre a coucher, tenant entre ses mains le fatal billet qui lui avait tout appris.

Elle, cette Dolly toujours affairée et préoccupée des petits tracas du ménage, et selon lui si peu perspicace, était assise, le billet dans la main, le regardant avec une expression de terreur, de désespoir et d’indignation.

« Qu’est-ce que cela, cela ? » demanda-t-elle en montrant le papier.

Comme il arrive souvent, ce n’était pas le fait en lui-meme qui touchait le plus Stépane Arcadiévitch, mais la façon dont il avait répondu a sa femme. Semblable aux gens qui se trouvent impliqués dans une vilaine affaire sans s’y etre attendus, il n’avait pas su prendre une physionomie conforme a sa situation. Au lieu de s’offenser, de nier, de se justifier, de demander pardon, de demeurer indifférent, tout aurait mieux valu, sa figure prit involontairement (action réflexe, pensa Stépane Arcadiévitch qui aimait la physiologie) – tres involontairement – un air souriant ; et ce sourire habituel, bonasse, devait nécessairement etre niais.

C’était ce sourire niais qu’il ne pouvait se pardonner. Dolly, en le voyant, avait tressailli, comme blessée d’une douleur physique ; puis, avec son emportement habituel, elle avait accablé son mari d’un flot de paroles ameres et s’était sauvée dans sa chambre. Depuis lors, elle ne voulait plus le voir.

« La faute en est a ce bete de sourire, pensait Stépane Arcadiévitch, mais que faire, que faire ? » répétait-il avec désespoir sans trouver de réponse.


Chapitre 2

 

Stépane Arcadiévitch était sincere avec lui-meme et incapable de se faire illusion au point de se persuader qu’il éprouvait des remords de sa conduite. Comment un beau garçon de trente-quatre ans comme lui aurait-il pu se repentir de n’etre plus amoureux de sa femme, la mere de sept enfants dont cinq vivants, et a peine plus jeune que lui d’une année. Il ne se repentait que d’une chose, de n’avoir pas su lui dissimuler la situation. Peut-etre aurait-il mieux caché ses infidélités s’il avait pu prévoir l’effet qu’elles produiraient sur sa femme. Jamais il n’y avait sérieusement réfléchi. Il s’imaginait vaguement qu’elle s’en doutait, qu’elle fermait volontairement les yeux, et trouvait meme que, par un sentiment de justice, elle aurait du se montrer indulgente ; n’était-elle pas fanée, vieillie, fatiguée ? Tout le mérite de Dolly consistait a etre une bonne mere de famille, fort ordinaire du reste, et sans aucune qualité qui la fit remarquer. L’erreur avait été grande ! « C’est terrible, c’est terrible ! » répétait Stépane Arcadiévitch sans trouver une idée consolante. « Et tout allait si bien, nous étions si heureux ! Elle était contente, heureuse dans ses enfants, je ne la genais en rien, et la laissais libre de faire ce que bon lui semblait dans son ménage. Il est certain qu’il est fâcheux qu’elle ait été institutrice chez nous. Ce n’est pas bien. Il y a quelque chose de vulgaire, de lâche a faire la cour a l’institutrice de ses enfants. Mais quelle institutrice ! (il se rappela vivement les yeux noirs et fripons de Mlle Roland et son sourire). Et tant qu’elle demeurait chez nous, je ne me suis rien permis. Ce qu’il y a de pire, c’est que… comme un fait expres ! que faire, que faire ? »… De réponse il n’y en avait pas, sinon cette réponse générale que la vie donne a toutes les questions les plus compliquées, les plus difficiles a résoudre : vivre au jour le jour, c’est-a-dire s’oublier ; mais, ne pouvant plus retrouver l’oubli dans le sommeil, du moins jusqu’a la nuit suivante, il fallait s’étourdir dans le reve de la vie.

« Nous verrons plus tard, » pensa Stépane Arcadiévitch, se décidant enfin a se lever.

Il endossa sa robe de chambre grise doublée de soie bleue, en noua la cordeliere, aspira l’air a pleins poumons dans sa large poitrine, et d’un pas ferme qui lui était particulier, et qui ôtait toute apparence de lourdeur a son corps vigoureux, il s’approcha de la fenetre, en leva le store et sonna vivement. Matvei, le valet de chambre, un vieil ami, entra aussitôt portant les habits, les bottes de son maître et une dépeche ; a sa suite vint le barbier, avec son attirail.

« A-t-on apporté des papiers du tribunal ? » demanda Stépane Arcadiévitch, prenant le télégramme et s’asseyant devant le miroir.

– Ils sont sur la table, répondit Matvei en jetant un coup d’oil interrogateur et plein de sympathie a son maître ; puis, apres une pause, il ajouta avec un sourire rusé :

« On est venu de chez le loueur de voitures. »

Stépane Arcadiévitch ne répondit pas et regarda Matvei dans le miroir ; ce regard prouvait a quel point ces deux hommes se comprenaient. « Pourquoi dis-tu cela ? » avait l’air de demander Oblonsky.

Matvei, les mains dans les poches de sa jaquette, les jambes un peu écartées, répondit avec un sourire imperceptible :

« Je leur ai dit de revenir dimanche prochain et d’ici la de ne pas déranger Monsieur inutilement. »

Stépane Arcadiévitch ouvrit le télégramme, le parcourut, corrigea de son mieux le sens défiguré des mots, et son visage s’éclaircit.

« Matvei, ma sour Anna Arcadievna arrivera demain, dit-il en arretant pour un instant la main grassouillette du barbier en train de tracer a l’aide du peigne une raie rose dans sa barbe frisée.

– Dieu soit béni ! » répondit Matvei d’un ton qui prouvait que, tout comme son maître, il comprenait l’importance de cette nouvelle, – en ce sens qu’Anna Arcadievna, la sour bien-aimée de son maître, pourrait contribuer a la réconciliation du mari et de la femme.

« Seule ou avec son mari ? » demanda Matvei.

Stépane Arcadiévitch ne pouvait répondre, parce que le barbier s’était emparé de sa levre supérieure, mais il leva un doigt. Matvei fit un signe de tete dans la glace.

« Seule. Faudra-t-il préparer sa chambre en haut ?

– Ou Daria Alexandrovna l’ordonnera.

– Daria Alexandrovna ? fit Matvei d’un air de doute.

– Oui, et porte-lui ce télégramme, nous verrons ce qu’elle dira.

– Vous voulez essayer, comprit Matvei, mais il répondit simplement : C’est bien. »

Stépane Arcadiévitch était lavé, coiffé, et procédait a l’achevement de sa toilette apres le départ du barbier, lorsque Matvei, marchant avec précaution, rentra dans la chambre, son télégramme a la main :

« Daria Alexandrovna fait dire qu’elle part. – « Qu’il fasse comme bon lui semblera, » a-t-elle dit, – et le vieux domestique regarda son maître, les mains dans ses poches, en penchant la tete ; ses yeux seuls souriaient.

Stépane Arcadiévitch se tut pendant quelques instants ; puis un sourire un peu attendri passa sur son beau visage.

« Qu’en penses-tu, Matvei ? fit-il en hochant la tete.

– Cela ne fait rien, monsieur, cela s’arrangera, répondit Matvei.

– Cela s’arrangera ?

– Certainement, monsieur.

– Tu crois ! qui donc est la ? demanda Stépane Arcadiévitch en entendant le frôlement d’une robe de femme du côté de la porte.

– C’est moi, monsieur, répondit une voix féminine ferme mais agréable, et la figure grelée et sévere de Matrona Philémonovna, la bonne des enfants, se montra a la porte.

– Qu’y a-t-il, Matrona ? » demanda Stépane Arcadiévitch en allant lui parler pres de la porte. Quoique absolument dans son tort a l’égard de sa femme, ainsi qu’il le reconnaissait lui-meme, il avait cependant toute la maison pour lui, y compris la bonne, la principale amie de Daria Alexandrovna.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il tristement.

– Vous devriez aller trouver madame et lui demander encore pardon, monsieur ; peut-etre le bon Dieu sera-t-il miséricordieux. Madame se désole, c’est pitié de la voir, et tout dans la maison est sens dessus dessous. Il faut avoir pitié des enfants, monsieur.

– Mais elle ne me recevra pas…

– Vous aurez toujours fait ce que vous aurez pu, Dieu est miséricordieux ; priez Dieu, monsieur, priez Dieu.

– Eh bien, c’est bon, va, dit, Stépane Arcadiévitch en rougissant tout a coup. Donne-moi vite mes affaires, » ajouta-t-il en se tournant vers Matvei et en ôtant résolument sa robe de chambre.

Matvei, soufflant sur d’invisibles grains de poussiere, tenait la chemise empesée de son maître, et l’en revetit avec un plaisir évident.


Chapitre 3

 

Une fois habillé, Stépane Arcadiévitch se parfuma, arrangea ses manchettes, mit dans ses poches, suivant son habitude, ses cigarettes, son portefeuille, ses allumettes, sa montre avec une double chaîne et des breloques, chiffonna son mouchoir de poche et, malgré ses malheurs, se sentit frais, dispos, parfumé et physiquement heureux. Il se dirigea vers la salle a manger, ou l’attendaient déja son café, et pres du café ses lettres et ses papiers.

Il parcourut les lettres. L’une d’elles était fort désagréable : c’était celle d’un marchand qui achetait du bois dans une terre de sa femme. Ce bois devait absolument etre vendu ; mais, tant que la réconciliation n’aurait pas eu lieu, il ne pouvait etre question de cette vente. C’eut été chose déplaisante que de meler une affaire d’intéret a l’affaire principale, celle de la réconciliation. Et la pensée qu’il pouvait etre influencé par cette question d’argent lui sembla blessante. Apres avoir lu ses lettres, Stépane Arcadiévitch attira vers lui ses papiers, feuilleta vivement deux dossiers, fit quelques notes avec un gros crayon et, repoussant ces paperasses, se mit enfin a déjeuner ; tout en prenant son café, il déplia son journal du matin, encore humide, et le parcourut.

Le journal que recevait Stépane Arcadiévitch était libéral, sans etre trop avancé, et d’une tendance qui convenait a la majorité du public. Quoique Oblonsky ne s’intéressât guere ni a la science, ni aux arts, ni a la politique, il ne s’en tenait pas moins tres fermement aux opinions de son journal sur toutes ces questions, et ne changeait de maniere de voir que lorsque la majorité du public en changeait. Pour mieux dire, ses opinions le quittaient d’elles-memes apres lui etre venues sans qu’il prît la peine de les choisir ; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux et de ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une société ou une certaine activité intellectuelle devient obligatoire avec l’âge, les opinions lui étaient aussi nécessaires que les chapeaux. Si ses tendances étaient libérales plutôt que conservatrices, comme celles de bien des personnes de son monde, ce n’est pas qu’il trouvât les libéraux plus raisonnables, mais parce que leurs opinions cadraient mieux avec son genre de vie. Le parti libéral soutenait que tout allait mal en Russie, et c’était le cas pour Stépane Arcadiévitch, qui avait beaucoup de dettes et peu d’argent. Le parti libéral prétendait que le mariage est une institution vieillie qu’il est urgent de réformer, et pour Stépane Arcadiévitch la vie conjugale offrait effectivement peu d’agréments et l’obligeait a mentir et a dissimuler, ce qui répugnait a sa nature. Les libéraux disaient, ou plutôt faisaient entendre, que la religion n’est un frein que pour la partie inculte de la population, et Stépane Arcadiévitch, qui ne pouvait supporter l’office le plus court sans souffrir des jambes, ne comprenait pas pourquoi l’on s’inquiétait en termes effrayants et solennels de l’autre monde, quand il faisait si bon vivre dans celui-ci. Joignez a cela que Stépane Arcadiévitch ne détestait pas une bonne plaisanterie, et il s’amusait volontiers a scandaliser les gens tranquilles en soutenant que, du moment qu’on se glorifie de ses ancetres, il ne convient pas de s’arreter a Rurick et de renier l’ancetre primitif, – le singe.

Les tendances libérales lui devinrent ainsi une habitude ; il aimait son journal comme son cigare apres dîner, pour le plaisir de sentir un léger brouillard envelopper son cerveau.

Stépane Arcadiévitch parcourut le « leading article » dans lequel il était expliqué que de notre temps on s’inquiete bien a tort de voir le radicalisme menacer d’engloutir tous les éléments conservateurs, et qu’on a plus tort encore de supposer que le gouvernement doive prendre des mesures pour écraser l’hydre révolutionnaire. « A notre avis, au contraire, le danger ne vient pas de cette fameuse hydre révolutionnaire, mais de l’entetement traditionnel qui arrete tout progres, » etc., etc. Il parcourut également le second article, un article financier ou il était question de Bentham et de Mill, avec quelques pointes a l’adresse du ministere. Prompt a tout s’assimiler, il saisissait chacune des allusions, devinait d’ou elle partait et a qui elle s’adressait, ce qui d’ordinaire l’amusait beaucoup, mais ce jour la son plaisir était gâté par le souvenir des conseils de Matrona Philémonovna et par le sentiment du malaise qui régnait dans la maison. Il parcourut tout le journal, apprit que le comte de Beust était parti pour Wiesbaden, qu’il n’existait plus de cheveux gris, qu’il se vendait une caleche, qu’une jeune personne cherchait une place, et ces nouvelles ne lui procurerent pas la satisfaction tranquille et légerement ironique qu’il éprouvait habituellement. Apres avoir terminé sa lecture, pris une seconde tasse de café avec du kalatch et du beurre, il se leva, secoua les miettes qui s’étaient attachées a son gilet, et sourit de plaisir, tout en redressant sa large poitrine ; ce n’est pas qu’il eut rien de particulierement gai dans l’âme, ce sourire était simplement le résultat d’une excellente digestion.

Mais ce sourire lui rappela tout, et il se prit a réfléchir.

Deux voix d’enfants bavardaient derriere la porte ; Stépane Arcadiévitch reconnut celles de Grisha, son plus jeune fils, et de Tania, sa fille aînée. Ils traînaient quelque chose qu’ils avaient renversé.

« J’avais bien dit qu’il ne fallait pas mettre les voyageurs sur l’impériale, criait la petite fille en anglais ; ramasse maintenant !

– Tout va de travers, pensa Stépane Arcadiévitch, les enfants ne sont plus surveillés, » et, s’approchant de la porte, il les appela. Les petits abandonnerent la boîte qui leur représentait un chemin de fer, et accoururent.

Tania entra hardiment et se suspendit en riant au cou de son pere, dont elle était la favorite, s’amusant comme d’habitude a respirer le parfum bien connu qu’exhalaient ses favoris ; apres avoir embrassé ce visage, que la tendresse autant que la pose forcément inclinée avaient rougi, la petite détacha ses bras et voulut s’enfuir, mais le pere la retint.

« Que fait maman ? demanda-t-il en passant la main sur le petit cou blanc et délicat de sa fille. – Bonjour, » dit-il en souriant a son petit garçon qui s’approchait a son tour. Il s’avouait qu’il aimait moins son fils et cherchait toujours a le dissimuler, mais l’enfant comprenait la différence et ne répondit pas au sourire forcé de son pere.

« Maman ? elle est levée, » dit Tania.

Stépane Arcadiévitch soupira.

« Elle n’aura pas dormi de la nuit, » pensa-t-il.

« Est-elle gaie ? »

La petite fille savait qu’il se passait quelque chose de grave entre ses parents, que sa mere ne pouvait etre gaie et que son pere feignait de l’ignorer en lui faisant si légerement cette question. Elle rougit pour son pere. Celui-ci la comprit et rougit a son tour.

« Je ne sais pas, répondit l’enfant. Elle ne veut pas que nous prenions nos leçons ce matin et nous envoie avec miss Hull chez grand’maman.

– Eh bien, vas-y, ma Tania. Mais attends un moment, » ajouta-t-il en la retenant et en caressant sa petite main délicate.

Il chercha sur la cheminée une boîte de bonbons qu’il y avait placée la veille, et prit deux bonbons qu’il lui donna, en ayant eu soin de choisir ceux qu’elle préférait.

« C’est aussi pour Grisha ? dit la petite.

– Oui, oui. » Et avec une derniere caresse a ses petites épaules et un baiser sur ses cheveux et son cou, il la laissa partir.

« La voiture est avancée, vint annoncer Matvei. Et il y a la une solliciteuse, ajouta-t-il.

– Depuis longtemps ? demanda Stépane Arcadiévitch.

– Une petite demi-heure.

– Combien de fois ne t’ai-je pas ordonné de me prévenir immédiatement.

– Il faut bien cependant vous donner le temps de déjeuner, repartit Matvei d’un ton bourru, mais amical, qui ôtait toute envie de le gronder.

– Eh bien, fais vite entrer, » dit Oblonsky en fronçant le sourcil de dépit.

La solliciteuse, femme d’un capitaine Kalinine, demandait une chose impossible et qui n’avait pas le sens commun ; mais Stépane Arcadiévitch la fit asseoir, l’écouta sans l’interrompre, lui dit comment et a qui il fallait s’adresser, et lui écrivit meme un billet de sa belle écriture bien nette pour la personne qui pouvait l’aider. Apres avoir congédié la femme du capitaine, Stépane Arcadiévitch prit son chapeau et s’arreta en se demandant s’il n’oubliait pas quelque chose. Il n’avait oublié que ce qu’il souhaitait ne pas avoir a se rappeler, sa femme.

Sa belle figure prit une expression de mécontentement. « Faut-il ou ne faut-il pas y aller ? » se demanda-t-il en baissant la tete. Une voix intérieure lui disait que mieux valait s’abstenir, parce qu’il n’y avait que fausseté et mensonge a attendre d’un rapprochement. Pouvait-il rendre Dolly attrayante comme autrefois, et lui-meme pouvait-il se faire vieux et incapable d’aimer ?

« Et cependant il faudra bien en venir la, les choses ne peuvent rester ainsi », se disait-il en s’efforçant de se donner du courage. Il se redressa, prit une cigarette, l’alluma, en tira deux bouffées, la rejeta dans un cendrier de nacre, et, traversant enfin le salon a grands pas, il ouvrit une porte qui donnait dans la chambre de sa femme.


Chapitre 4

 

Daria Alexandrovna, vetue d’un simple peignoir et entourée d’objets jetés ça et la autour d’elle, fouillait dans une chiffonniere ouverte ; elle avait ajusté a la hâte ses cheveux, rares maintenant, mais jadis épais et beaux, et ses yeux, agrandis par la maigreur de son visage, gardaient une expression d’effroi. Lorsqu’elle entendit le pas de son mari, elle se tourna vers la porte, décidée a cacher sous un air sévere et méprisant le trouble que lui causait cette entrevue si redoutée. Depuis trois jours elle tentait en vain de réunir ses effets et ceux de ses enfants pour aller se réfugier chez sa mere, sentant qu’il fallait d’une façon quelconque punir l’infidele, l’humilier, lui rendre une faible partie du mal qu’il avait causé ; mais, tout en se répétant qu’elle le quitterait, elle n’en trouvait pas la force, parce qu’elle ne pouvait se déshabituer de l’aimer et de le considérer comme son mari. D’ailleurs elle s’avouait que si, dans sa propre maison, elle avait de la peine a venir a bout de ses cinq enfants, ce serait bien pis la ou elle comptait les mener. Le petit s’était déja ressenti du désordre qui régnait dans le ménage et avait été souffrant a cause d’un bouillon tourné ; les autres s’étaient presque trouvés privés de dîner la veille… Et, tout en comprenant qu’elle n’aurait jamais le courage de partir, elle cherchait a se donner le change en rassemblant ses affaires.

En voyant la porte s’ouvrir, elle se reprit a bouleverser ses tiroirs et ne leva la tete que lorsque son mari fut tout pres d’elle. Alors, au lieu de l’air sévere qu’elle voulait se donner, elle tourna vers lui un visage ou se peignaient la souffrance et l’indécision.

« Dolly ! » dit-il doucement, d’un ton triste et soumis.

Elle jeta un rapide coup d’oil sur lui, et le voyant brillant de fraîcheur et de santé : « Il est heureux et content, pensa-t-elle, tandis que moi ! Ah que cette bonté qu’on admire en lui me révolte ! » Et sa bouche se contracta nerveusement.

« Que me voulez-vous ? demanda-t-elle sechement.

– Dolly ! répéta-t-il ému, Anna arrive aujourd’hui.

– Cela m’est fort indifférent ; je ne puis la recevoir.

– Il le faut cependant, Dolly.

– Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en ! » cria-t-elle sans le regarder, comme si ce cri lui était arraché par une douleur physique.

Stépane Arcadiévitch avait pu rester calme et se faire des illusions loin de sa femme, mais, quand il vit ce visage ravagé et qu’il entendit ce cri désespéré, sa respiration s’arreta, quelque chose lui monta au gosier et ses yeux se remplirent de larmes.

« Mon Dieu, qu’ai-je fait, Dolly ? au nom de Dieu. » Il ne put en dire plus long, un sanglot le prit a la gorge.

Elle ferma violemment la chiffonniere et se tourna vers lui.

« Dolly, que puis-je dire ? une seule chose : pardonne ! Souviens-toi : neuf années de ma vie ne peuvent-elles racheter une minute… »

Elle baissa les yeux, écoutant ce qu’il avait a dire de l’air d’une personne qui espere qu’on la détrompera.

« Une minute d’entraînement, » acheva-t-il, et il voulut continuer, mais a ces mots les levres de Dolly se serrerent comme par l’effet d’une vive souffrance, et les muscles de sa joue droite se contracterent de nouveau.

« Allez-vous-en, allez-vous-en d’ici, cria-t-elle encore plus vivement, et ne me parlez pas de vos entraînements, de vos vilenies ! »

Elle voulut sortir, mais elle faillit tomber et s’accrocha au dossier d’une chaise pour se soutenir. Le visage d’Oblonsky s’assombrit, ses yeux étaient pleins de larmes.

« Dolly ! dit-il presque en pleurant. Au nom de Dieu, pense aux enfants : ils ne sont pas coupables. Il n’y a de coupable que moi, punis-moi : dis-moi comment je puis expier. Je suis pret a tout. Je suis coupable et n’ai pas de mots pour l’exprimer combien je le sens ! Mais, Dolly, pardonne ! »

Elle s’assit. Il écoutait cette respiration oppressée avec un sentiment de pitié infinie. Plusieurs fois elle essaya de parler sans y parvenir. Il attendait.

« Tu penses aux enfants quand il s’agit de jouer avec eux, mais, moi, j’y pense en comprenant ce qu’ils ont perdu, » dit-elle en répétant une des phrases qu’elle avait préparées pendant ces trois jours.

Elle lui avait dit tu, il la regarda avec reconnaissance et fit un mouvement pour prendre sa main, mais elle s’éloigna de lui avec dégout.

« Je ferai tout au monde pour les enfants, mais je ne sais ce que je dois décider : faut-il les emmener loin de leur pere ou les laisser aupres d’un débauché, oui, d’un débauché ? Voyons, apres ce qui s’est passé, dites-moi s’il est possible que nous vivions ensemble ? Est-ce possible ? répondez donc ? répéta-t-elle en élevant la voix. Lorsque mon mari, le pere de mes enfants, est en liaison avec leur gouvernante…

– Mais que faire ? que faire ? interrompit-il d’une voix désolée, baissant la tete et ne sachant plus ce qu’il disait.

– Vous me révoltez, vous me répugnez, cria-t-elle, s’animant de plus en plus. Vos larmes sont de l’eau. Vous ne m’avez jamais aimée ; vous n’avez ni cour ni honneur. Vous ne m’etes plus qu’un étranger, oui, tout a fait un étranger, et elle répéta avec colere ce mot terrible pour elle, un étranger.

Il la regarda surpris et effrayé, ne comprenant pas combien il exaspérait sa femme par sa pitié. C’était le seul sentiment, Dolly le sentait trop bien, qu’il éprouvât encore pour elle ; l’amour était a jamais éteint.

En ce moment un des enfants pleura dans la chambre voisine, et la physionomie de Daria Alexandrovna s’adoucit, comme celle d’une personne qui revient a la réalité ; elle sembla hésiter un moment, puis, se levant vivement, elle se dirigea vers la porte.

« Elle aime cependant mon enfant, pensa Oblonsky, remarquant l’effet produit par le cri du petit. Comment alors me prendrait-elle en horreur ?

– Dolly, encore un mot ! insista-t-il en la suivant.

– Si vous me suivez, j’appelle les domestiques, les enfants ! qu’ils sachent tous que vous etes un lâche ! Je pars aujourd’hui, et vous n’avez qu’a vivre ici avec votre maîtresse ! »

Elle sortit en fermant violemment la porte.

Stépane Arcadiévitch soupira, s’essuya la figure et quitta doucement la chambre.

« Matvei prétend que cela s’arrangera, mais comment ? Je n’en vois pas le moyen. C’est affreux ! et comme elle a crié d’une façon vulgaire ! se dit-il en pensant aux mots lâche et maîtresse. Pourvu que les femmes de chambre n’aient rien entendu. »

C’était un vendredi ; dans la salle a manger l’horloger remontait la pendule ; Oblonsky, en le voyant, se souvint que la régularité de cet Allemand chauve lui avait fait dire un jour qu’il devait etre remonté lui-meme pour toute sa vie, dans le but de remonter les pendules. Le souvenir de cette plaisanterie le fit sourire.

« Et qui sait au bout du compte si Matvei n’a pas raison, pensa-t-il, et si cela ne s’arrangera pas !

– Matvei, cria-t-il, qu’on prépare tout au petit salon pour recevoir Anna Arcadievna.

– C’est bien, répondit le vieux domestique apparaissant aussitôt. – Monsieur ne dînera pas a la maison ? demanda-t-il en aidant son maître a endosser sa fourrure.

– Cela dépend. Tiens, voici pour la dépense, dit Oblonsky en tirant un billet de dix roubles de son portefeuille. Est-ce assez ?

– Assez ou pas assez, on s’arrangera, » répondit Matvei fermant la portiere de la voiture et remontant le perron.

Pendant ce temps, Dolly, avertie du départ de son mari par le bruit que fit la voiture en s’éloignant, rentrait dans sa chambre, son seul refuge au milieu des soucis qui l’assiégeaient. L’Anglaise et la bonne l’avaient accablée de questions ; quels vetements fallait-il mettre aux enfants ? pouvait-on donner du lait au petit ? fallait-il faire chercher un autre cuisinier ?

« Laissez-moi tranquille, » leur avait-elle dit en rentrant chez elle pour s’asseoir a la place ou elle avait parlé a son mari. La, serrant l’une contre l’autre ses mains amaigries dont les doigts ne retenaient plus les bagues, elle repassa leur entretien dans sa mémoire.

« Il est parti ! mais a-t-il rompu avec elle ? Se peut-il qu’il la voie encore ? Pourquoi ne le lui ai-je pas demandé ? Non, non, nous ne pouvons plus vivre ensemble ! Et, vivant sous le meme toit, nous n’en resterons pas moins étrangers, – étrangers pour toujours ! répéta-t-elle avec une insistance particuliere sur ce dernier mot si cruel. Comme je l’aimais, mon Dieu ! et comme je l’aime encore meme maintenant ! Peut-etre ne l’ai-je jamais plus aimé ! et ce qu’il y a de plus dur… » Elle fut interrompue par l’entrée de Matrona Philémonovna :

« Ordonnez au moins qu’on aille chercher mon frere, dit celle-ci ; il fera le dîner, sinon ce sera comme hier, les enfants n’auront pas encore mangé a six heures.

– C’est bon, je vais venir et donner des ordres. A-t-on fait chercher du lait frais ? » Et la-dessus Daria Alexandrovna se plongea dans ses préoccupations quotidiennes et y noya pour un moment sa douleur.


Chapitre 5

 

Stépane Arcadiévitch avait fait de bonnes études grâce a d’heureux dons naturels ; mais il était paresseux et léger et, par suite de ces défauts, était sorti un des derniers de l’école. Quoiqu’il eut toujours mené une vie dissipée, qu’il n’eut qu’un tchin médiocre et un âge peu avancé, il n’en occupait pas moins une place honorable qui rapportait de bons appointements, celle de président d’un des tribunaux de Moscou. – Il avait obtenu cet emploi par la protection du mari de sa sour Anna, Alexis Alexandrovitch Karénine, un des membres les plus influents du ministere. Mais, a défaut de Karénine, des centaines d’autres personnes, freres, sours, cousins, oncles, tantes, lui auraient procuré cette place, ou toute autre du meme genre, ainsi que les six mille roubles qu’il lui fallait pour vivre, ses affaires étant peu brillantes malgré la fortune assez considérable de sa femme. Stépane Arcadiévitch comptait la moitié de Moscou et de Pétersbourg dans sa parenté et dans ses relations d’amitié ; il était né au milieu des puissants de ce monde. Un tiers des personnages attachés a la cour et au gouvernement avaient été amis de son pere et l’avaient connu, lui, en brassieres ; le second tiers le tutoyait ; le troisieme était composé « de ses bons amis » ; par conséquent il avait pour alliés tous les dispensateurs des biens de la terre sous forme d’emplois, de fermes, de concessions, etc. ; et ils ne pouvaient négliger un des leurs. Oblonsky n’eut donc aucune peine a se donner pour obtenir une place avantageuse ; il ne s’agissait que d’éviter des refus, des jalousies, des querelles, des susceptibilités, ce qui lui était facile a cause de sa bonté naturelle. Il aurait trouvé plaisant qu’on lui refusât la place et le traitement dont il avait besoin. Qu’exigeait-il d’extraordinaire ? Il ne demandait que ce que ses contemporains obtenaient, et se sentait aussi capable qu’un autre de remplir ces fonctions.

On n’aimait pas seulement Stépane Arcadiévitch a cause de son bon et aimable caractere et de sa loyauté indiscutable. Il y avait encore dans son extérieur brillant et attrayant, dans ses yeux vifs, ses sourcils noirs, ses cheveux, son teint animé, dans l’ensemble de sa personne une influence physique qui agissait sur ceux qui le rencontraient. « Ah ! Stiva ! Oblonsky ! le voila ! » s’écriait-on presque toujours avec un sourire de plaisir quand on l’apercevait ; et quoiqu’il ne résultât rien de particulierement joyeux de cette rencontre, on ne se réjouissait pas moins de le revoir encore le lendemain et le surlendemain.

Apres avoir rempli pendant trois ans la place de président, Stépane Arcadiévitch s’était acquis non seulement l’amitié, mais encore la considération de ses collegues, inférieurs et supérieurs aussi bien que celle des personnes que les affaires mettaient en rapport avec lui. Les qualités qui lui valaient cette estime générale étaient : premierement, une extreme indulgence pour chacun, fondée sur le sentiment de ce qui lui manquait a lui-meme ; secondement, un libéralisme absolu, non pas le libéralisme prôné par son journal, mais celui qui coulait naturellement dans ses veines et le rendait également affable pour tout le monde, a quelque condition qu’on appartînt ; et, troisiemement surtout, une complete indifférence pour les affaires dont il s’occupait, ce qui lui permettait de ne jamais se passionner et par conséquent de ne pas se tromper.

En arrivant au tribunal, il se rendit a son cabinet particulier, gravement accompagné du suisse qui portait son portefeuille, pour y revetir son uniforme avant de passer dans la salle du conseil. Les employés de service se leverent tous sur son passage, et le saluerent avec un sourire respectueux. Stépane Arcadiévitch se hâta, comme toujours, de se rendre a sa place et s’assit, apres avoir serré la main aux autres membres du conseil. Il plaisanta et causa dans la juste mesure des convenances et ouvrit la séance. Personne ne savait comme lui rester dans le ton officiel avec une nuance de simplicité et de bonhomie fort utile a l’expédition agréable des affaires. Le secrétaire s’approcha d’un air dégagé, mais respectueux, commun a tous ceux qui entouraient Stépane Arcadiévitch, lui apporta des papiers et lui adressa la parole sur le ton familier et libéral introduit par lui.

« Nous sommes enfin parvenus a obtenir les renseignements de l’administration du gouvernement de Penza ; si vous permettez, les voici.

– Enfin vous les avez ! dit Stépane Arcadiévitch en feuilletant les papiers du doigt.

– Alors, messieurs… » Et la séance commença.

« S’ils pouvaient se douter, pensait-il tout en penchant la tete d’un air important pendant la lecture du rapport, combien leur président avait, il y a une demi-heure, la mine d’un gamin coupable ! » et ses yeux riaient.

Le conseil devait durer sans interruption jusqu’a deux heures, puis venait le déjeuner. Il n’était pas encore deux heures lorsque les grandes portes vitrées de la salle s’ouvrirent, et quelqu’un entra. Tous les membres du conseil, contents d’une petite diversion, se retournerent ; mais l’huissier de garde fit aussitôt sortir l’intrus et referma les portes derriere lui.

Quand le rapport fut terminé, Stépane Arcadiévitch se leva et, sacrifiant au libéralisme de l’époque, tira ses cigarettes en pleine salle de conseil avant de passer dans son cabinet. Deux de ses collegues, Nikitine, un vétéran au service, et Grinewitch, gentilhomme de la chambre, le suivirent.

« Nous aurons le temps de terminer apres le déjeuner, dit Oblonsky.

– Je crois bien, répondit Nikitine.

– Ce doit etre un fameux coquin que ce Famine, » dit Grinewitch en faisant allusion a l’un des personnages de l’affaire qu’ils avaient étudiée.

Stépane Arcadiévitch fit une légere grimace comme pour faire entendre a Grinewitch qu’il n’était pas convenable d’établir un jugement anticipé, et ne répondit pas.

« Qui donc est entré dans la salle ? demanda-t-il a l’huissier.

– Quelqu’un est entré sans permission, Votre Excellence, pendant que j’avais le dos tourné ; il vous demandait. Quand les membres du conseil sortiront, lui ai-je dit.

– Ou est-il ?

– Probablement dans le vestibule, car il était la tout a l’heure. Le voici, » ajouta l’huissier en désignant un homme fortement constitué, a barbe frisée, qui montait légerement et rapidement les marches usées de l’escalier de pierre, sans prendre la peine d’ôter son bonnet de fourrure. Un employé, qui descendait, le portefeuille sous le bras, s’arreta pour regarder d’un air peu bienveillant les pieds du jeune homme, et se tourna pour interroger Oblonsky du regard. Celui-ci, debout au haut de l’escalier, le visage animé encadré par son collet brodé d’uniforme, s’épanouit encore plus en reconnaissant l’arrivant.

« C’est bien lui ! Levine, enfin ! s’écria-t-il avec un sourire affectueux, quoique légerement moqueur, en regardant Levine qui s’approchait. – Comment, tu ne fais pas le dégouté, et tu viens me chercher dans ce mauvais lieu ? dit-il, ne se contentant pas de serrer la main de son ami, mais l’embrassant avec effusion. – Depuis quand es-tu ici ?

– J’arrive et j’avais grande envie de te voir, répondit Levine timidement, en regardant autour de lui avec méfiance et inquiétude.

– Eh bien, allons dans mon cabinet, » dit Stépane Arcadiévitch qui connaissait la sauvagerie melée d’amour-propre et de susceptibilité de son ami ; et, comme s’il se fut agi d’éviter un danger, il le prit par la main pour l’emmener.

Stépane Arcadiévitch tutoyait presque toutes ses connaissances, des vieillards de soixante ans, des jeunes gens de vingt, des acteurs, des ministres, des marchands, des généraux, tous ceux avec lesquels il prenait du champagne, et avec qui n’en prenait-il pas ? Dans le nombre des personnes ainsi tutoyées aux deux extremes de l’échelle sociale, il y en aurait eu de bien étonnées d’apprendre qu’elles avaient, grâce a Oblonsky, quelque chose de commun entre elles. Mais lorsque celui-ci rencontrait en présence de ses inférieurs un de ses tutoyés honteux, comme il appelait en riant plusieurs de ses amis, il avait le tact de les soustraire a une impression désagréable. Levine n’était pas un tutoyé honteux, c’était un camarade d’enfance, cependant Oblonsky sentait qu’il lui serait pénible de montrer leur intimité a tout le monde ; c’est pourquoi il s’empressa de l’emmener. Levine avait presque le meme âge qu’Oblonsky et ne le tutoyait pas seulement par raison de champagne, ils s’aimaient malgré la différence de leurs caracteres et de leurs gouts, comme s’aiment des amis qui se sont liés dans leur premiere jeunesse. Mais, ainsi qu’il arrive souvent a des hommes dont la sphere d’action est tres différente, chacun d’eux, tout en approuvant par le raisonnement la carriere de son ami, la méprisait au fond de l’âme, et croyait la vie qu’il menait lui-meme la seule rationnelle. A l’aspect de Levine, Oblonsky ne pouvait dissimuler un sourire ironique. Combien de fois ne l’avait-il pas vu arriver de la campagne ou il faisait « quelque chose » (Stépane Arcadiévitch ne savait pas au juste quoi, et ne s’y intéressait guere), agité, pressé, un peu gené, irrité de cette gene, et apportant généralement des points de vue tout a fait nouveaux et inattendus sur la vie et les choses. Stépane Arcadiévitch en riait et s’en amusait. Levine, de son côté, méprisait le genre d’existence que son ami menait a Moscou, traitait son service de plaisanterie et s’en moquait. Mais Oblonsky prenait gaiement la plaisanterie, en homme sur de son fait, tandis que Levine riait sans conviction et se fâchait.

« Nous t’attendions depuis longtemps, dit Stépane Arcadiévitch en entrant dans son cabinet et en lâchant la main de Levine comme pour prouver qu’ici tout danger cessait. Je suis bien heureux de te voir, continua-t-il. Eh bien, comment vas-tu ? que fais-tu ? quand es-tu arrivé ? »

Levine se taisait et regardait les figures inconnues pour lui des deux collegues d’Oblonsky ; la main de l’élégant Grinewitch aux doigts blancs et effilés, aux ongles longs, jaunes et recourbés du bout, avec d’énormes boutons brillant sur ses manchettes, absorbait visiblement toute son attention. Oblonsky s’en aperçut et sourit.

« Permettez-moi, messieurs, de vous faire faire connaissance : mes collegues Philippe-Ivanitch Nikitine, Michel-Stanislavowitch Grinewitch, – puis (se tournant vers Levine), un propriétaire, un homme nouveau, qui s’occupe des affaires du semstvo, un gymnaste qui enleve cinq pouds d’une main, un éleveur de bestiaux, un chasseur célebre, mon ami Constantin Dmitrievitch Levine, le frere de Serge Ivanitch Kosnichef.

– Charmé, répondit le plus âgé.

– J’ai l’honneur de connaître votre frere Serge Ivanitch, » dit Grinewitch en tendant sa main aux doigts effilés.

Le visage de Levine se rembrunit ; il serra froidement la main qu’on lui tendait, et se tourna vers Oblonsky. Quoiqu’il eut beaucoup de respect pour son demi-frere, l’écrivain connu de toute la Russie, il ne lui en était pas moins désagréable qu’on s’adressât a lui, non comme a Constantin Levine, mais comme au frere du célebre Kosnichef.

« Non, je ne m’occupe plus d’affaires. Je me suis brouillé avec tout le monde et ne vais plus aux assemblées, dit-il en s’adressant a Oblonsky.

– Cela s’est fait bien vite, s’écria celui-ci en souriant. Mais comment ? pourquoi ?

– C’est une longue histoire que je te raconterai quelque jour, répondit Levine, ce qui ne l’empecha pas de continuer. – Pour etre bref, je me suis convaincu qu’il n’existe et ne peut exister aucune action sérieuse a exercer dans nos questions provinciales. D’une part, on joue au parlement, et je ne suis ni assez jeune ni assez vieux pour m’amuser de joujoux, et d’autre part c’est – il hésita – un moyen pour la coterie du district de gagner quelques sous. Autrefois il y avait les tutelles, les jugements ; maintenant il y a le semstvo, non pas pour y prendre des pots de vin, mais pour en tirer des appointements sans les gagner. » Il dit ces paroles avec chaleur et de l’air d’un homme qui croit que son opinion trouvera des contradicteurs.

« Hé, hé ! Mais te voila, il me semble, dans une nouvelle phase : tu deviens conservateur ! dit Stépane Arcadiévitch. Au reste, nous en reparlerons plus tard.

– Oui, plus tard. Mais j’avais besoin de te voir, » dit Levine en regardant toujours avec haine la main de Grinewitch.

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement.

« Et tu disais que tu ne porterais plus jamais d’habit européen ? dit-il en examinant les vetements tout neufs de son ami, ouvre d’un tailleur français. Je le vois bien, c’est une nouvelle phase. »

Levine rougit tout a coup, non comme fait un homme mur, sans s’en apercevoir, mais comme un jeune garçon qui se sent timide et ridicule, et qui n’en rougit que davantage. Cette rougeur enfantine donnait a son visage intelligent et mâle un air si étrange, qu’Oblonsky cessa de le regarder.

« Mais ou donc nous verrons-nous ? J’ai bien besoin de causer avec toi, » dit Levine.

Oblonsky réfléchit.

« Sais-tu ? nous irons déjeuner chez Gourine et nous y causerons ; je suis libre jusqu’a trois heures.

– Non, répondit Levine apres un moment de réflexion, il me faut faire encore une course.

– Eh bien alors, dînons ensemble.

– Dîner ? mais je n’ai rien de particulier a te dire, rien que deux mots a te demander ; nous bavarderons plus tard.

– Dans ce cas, dis les deux mots tout de suite, nous causerons a dîner.

– Ces deux mots, les voici, dit Levine ; au reste, ils n’ont rien de particulier. »

Son visage prit une expression méchante qui ne tenait qu’a l’effort qu’il faisait pour vaincre sa timidité.

« Que font les Cherbatzky ? Tout va-t-il comme par le passé ? »

Stépane Arcadiévitch savait depuis longtemps que Levine était amoureux de sa belle-sour, Kitty ; il sourit et ses yeux brillerent gaiement.

« Tu as dit deux mots, mais je ne puis répondre de meme, parce que… Excuse-moi un instant. »

Le secrétaire entra en ce moment, toujours respectueusement familier, avec le sentiment modeste, propre a tous les secrétaires, de sa supériorité en affaires sur son chef. Il s’approcha d’Oblonsky et, sous une forme interrogative, se mit a lui expliquer une difficulté quelconque ; sans attendre la fin de l’explication, Stépane Arcadiévitch lui posa amicalement la main sur le bras.

« Non, faites comme je vous l’ai demandé, – dit-il en adoucissant son observation d’un sourire ; et, apres avoir brievement expliqué comment il comprenait l’affaire, il repoussa les papiers en disant : – Faites ainsi, je vous en prie, Zahar Nikitich. »

Le secrétaire s’éloigna confus. Levine, pendant cette petite conférence, avait eu le temps de se remettre, et, debout derriere une chaise sur laquelle il s’était accoudé, il écoutait avec une attention ironique.

« Je ne comprends pas, je ne comprends pas, dit-il.

– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? – répondit Oblonsky en souriant aussi et en cherchant une cigarette ; il s’attendait a une sortie quelconque de Levine.

– Je ne comprends pas ce que vous faites, dit Levine en haussant les épaules. Comment peux-tu faire tout cela sérieusement ?

– Pourquoi ?

– Mais parce que cela ne signifie rien.

– Tu crois cela ? Nous sommes surchargés de besogne, au contraire.

– De griffonnages ! Eh bien oui, tu as un don spécial pour ces choses-la, ajouta Levine.

– Tu veux dire qu’il y a quelque chose qui me manque ?

– Peut-etre bien ! Cependant je ne puis m’empecher d’admirer ton grand air et de me glorifier d’avoir pour ami un homme si important. En attendant, tu n’as pas répondu a ma question, ajouta-t-il en faisant un effort désespéré pour regarder Oblonsky en face.

– Allons, allons, tu y viendras aussi. C’est bon tant que tu as trois mille dessiatines dans le district de Karasinsk, des muscles comme les tiens et la fraîcheur d’une petite fille de douze ans : mais tu y viendras tout de meme. Quant a ce que tu me demandes, il n’y a pas de changements, mais je regrette que tu sois resté si longtemps sans venir.

– Pourquoi ? demanda Levine.

– Parce que… répondit Oblonsky, mais nous en causerons plus tard. Qu’est-ce qui t’amene ?

– Nous parlerons de cela aussi plus tard, dit Levine en rougissant encore jusqu’aux oreilles.

– C’est bien, je comprends, fit Stépane Arcadiévitch. Vois-tu, je t’aurais bien prié de venir dîner chez moi, mais ma femme est souffrante ; si tu veux les voir, tu les trouveras au Jardin zoologique, de quatre a cinq ; Kitty patine. Vas-y, je te rejoindrai et nous irons dîner quelque part ensemble.

– Parfaitement ; alors, au revoir.

– Fais attention, n’oublie pas ! je te connais, tu es capable de repartir subitement pour la campagne ! s’écria en riant Stépane Arcadiévitch.

– Non, bien sur, je viendrai. »

Levine sortit du cabinet et se souvint seulement de l’autre côté de la porte qu’il avait oublié de saluer les collegues d’Oblonsky.

« Ce doit etre un personnage énergique, dit Grinewitch quand Levine fut sorti.

– Oui, mon petit frere, dit Stépane Arcadiévitch en hochant la tete, c’est un gaillard qui a de la chance ! trois mille dessiatines dans le district de Karasinsk ! il a l’avenir pour lui, et quelle jeunesse ! Ce n’est pas comme nous autres !

– Vous n’avez guere a vous plaindre pour votre part, Stépane Arcadiévitch.

– Si, tout va mal, » répondit Stépane Arcadiévitch en soupirant profondément.


Chapitre 6

 

Lorsque Oblonsky lui avait demandé pourquoi il était venu a Moscou, Levine avait rougi, et s’en voulait d’avoir rougi ; mais pouvait-il répondre : « Je viens demander ta belle-sour en mariage ? » Tel était cependant l’unique but de son voyage.

Les familles Levine et Cherbatzky, deux vieilles familles nobles de Moscou, avaient toujours été en rapports d’amitié. L’intimité s’était resserrée pendant les études de Levine a l’Université de Moscou, a cause de sa liaison avec le jeune prince Cherbatzky, frere de Dolly et de Kitty, qui suivait les memes cours que lui. Dans ce temps-la Levine allait fréquemment dans la maison Cherbatzky et, quelque étrange que cela puisse paraître, était amoureux de la maison tout entiere, spécialement de la partie féminine de la famille. Ayant perdu sa mere sans l’avoir connue, et n’ayant qu’une sour beaucoup plus âgée que lui, ce fut dans la maison Cherbatzky qu’il trouva cet intérieur intelligent et honnete, propre aux anciennes familles nobles, dont la mort de ses parents l’avait privé. Tous les membres de cette famille, mais principalement les femmes, lui apparaissaient entourés d’un nimbe mystérieux et poétique. Non seulement il ne leur découvrait aucun défaut, mais il leur supposait encore les sentiments les plus élevés, les perfections les plus idéales. Pourquoi ces trois jeunes demoiselles devaient parler français et anglais de deux jours l’un ; pourquoi elles devaient, a tour de rôle, jouer du piano (les sons de cet instrument montaient jusqu’a la chambre ou travaillaient les étudiants) ; pourquoi des maîtres de littérature française, de musique, de danse, de dessin, se succédaient dans la maison ; pourquoi, a certaines heures de la journée, les trois demoiselles, accompagnées de Mlle Linon, devaient s’arreter en caleche au boulevard de la Tverskoi et, sous la garde d’un laquais en livrée, se promener dans leurs pelisses de satin (Dolly en avait une longue, Nathalie une demi-longue, et Kitty une toute courte, qui montrait ses petites jambes bien faites, serrées dans des bas rouges) : ces choses et beaucoup d’autres lui restaient incompréhensibles. Mais il savait que tout ce qui se passait dans cette sphere mystérieuse était parfait, et ce mystere le rendait amoureux.

Il avait commencé par s’éprendre de Dolly, l’aînée, pendant ses années d’études ; celle-ci épousa Oblonsky ; il crut alors aimer la seconde, car il sentait qu’il devait nécessairement aimer l’une des trois, sans savoir au juste laquelle. Mais Nathalie eut a peine fait son entrée dans le monde, qu’on la maria au diplomate Lvof. Kitty n’était qu’une enfant quand Levine quitta l’Université. Le jeune Cherbatzky, peu apres son admission dans la marine, se noya dans la Baltique, et les relations de Levine avec sa famille devinrent plus rares, malgré l’amitié qui le liait a Oblonsky. Au commencement de l’hiver cependant, étant venu a Moscou, apres une année passée a la campagne, il revit les Cherbatzky et comprit alors laquelle des trois il était destiné a aimer.

Rien de plus simple, en apparence, que de demander en mariage la jeune princesse Cherbatzky ; un homme de trente-deux ans, de bonne famille, d’une fortune convenable, avait toute chance de passer pour un beau parti, et vraisemblablement il aurait été bien accueilli. Mais Levine était amoureux ; Kitty lui paraissait une créature si accomplie, d’une supériorité si idéale, et il se jugeait au contraire si défavorablement, qu’il n’admettait pas qu’on le trouvât digne d’aspirer a cette alliance.

Apres avoir passé deux mois a Moscou comme en reve, rencontrant Kitty chaque jour dans le monde, ou il était retourné a cause d’elle, il repartit subitement pour la campagne, apres avoir décidé que ce mariage était impossible. Quelle position dans le monde, quelle carriere convenable et bien définie offrait-il aux parents ? Tandis que ses camarades étaient, les uns colonels et aides de camp, d’autres professeurs distingués, directeurs de banque et de chemin de fer, ou présidents de tribunal, comme Oblonsky, que faisait-il, lui, a trente-deux ans ? Il s’occupait de ses terres, élevait des bestiaux, construisait des bâtiments de ferme et chassait la bécasse, c’est-a-dire qu’il avait pris le chemin de ceux qui, aux yeux du monde, n’ont pas su en trouver d’autre ; il ne se faisait aucune illusion sur la façon dont on pouvait le juger, et croyait passer pour un pauvre garçon, sans grande capacité.

Comment, d’ailleurs, la charmante et poétique jeune fille pouvait-elle aimer un homme aussi laid et surtout aussi peu brillant que lui ? Ses anciennes relations avec Kitty, qui, a cause de sa liaison avec le frere qu’elle avait perdu, étaient celles d’un homme fait avec une enfant, lui semblaient un obstacle de plus.

On pouvait bien, pensait-il, aimer d’amitié un brave garçon aussi ordinaire que lui, mais il fallait etre beau et pouvoir déployer les qualités d’un homme supérieur, pour etre aimé d’un amour comparable a celui qu’il éprouvait. Il avait bien entendu dire que les femmes s’éprennent souvent d’hommes laids et médiocres, mais il n’en croyait rien et jugeait les autres d’apres lui-meme, qui ne pouvait aimer qu’une femme remarquable, belle et poétique.

Toutefois, apres avoir passé deux mois a la campagne dans la solitude, il se convainquit que le sentiment qui l’absorbait ne ressemblait pas aux enthousiasmes de sa premiere jeunesse, et qu’il ne pourrait vivre sans résoudre cette grande question : serait-il accepté, oui ou non ? Rien ne prouvait, apres tout, qu’il serait refusé. Il partit donc pour Moscou avec la ferme intention de se déclarer et de se marier si on l’agréait. Sinon…, il ne pouvait imaginer ce qu’il deviendrait !


Chapitre 7

 

Levine, arrivé a Moscou par le train du matin, s’était arreté chez son demi-frere, Kosnichef. Apres avoir fait sa toilette, il était entré dans le cabinet de travail de celui-ci en se proposant de lui raconter tout et de lui demander conseil ; mais son frere n’était pas seul. Il causait avec un célebre professeur de philosophie, venu de Kharhoff tout expres pour éclaircir un malentendu survenu entre eux au sujet d’une question scientifique. Le professeur était en guerre contre le matérialisme ; Serge Kosnichef suivait sa polémique avec intéret et lui avait adressé quelques objections apres avoir lu son dernier article. Il reprochait au professeur les concessions trop larges qu’il faisait au matérialisme, et celui-ci était venu s’expliquer lui-meme. La conversation roulait sur la question a la mode : Y a-t-il une limite entre les phénomenes psychiques et physiologiques dans les actions de l’homme, et ou se trouve cette limite ?

Serge Ivanitch accueillit son frere avec le sourire froidement aimable qui lui était habituel et, apres l’avoir présenté au professeur, continua l’entretien. Celui-ci, un petit homme a lunettes, au front étroit, s’arreta un moment pour répondre au salut de Levine, puis reprit la conversation sans lui accorder aucune attention. Levine s’assit en attendant son départ et s’intéressa bientôt au sujet de la discussion. Il avait lu dans des revues les articles dont on parlait, et les avait lus en y prenant l’intéret général qu’un homme qui a étudié les sciences naturelles a l’Université peut prendre au développement de ces sciences ; jamais il n’avait fait de rapprochements entre ces questions savantes sur l’origine de l’homme, sur l’action réflexe, la biologie, la sociologie, et celles qui le préoccupaient de plus en plus, le but de la vie et la mort.

Il remarqua, en suivant la conversation, que les deux interlocuteurs établissaient un certain lien entre les questions scientifiques et celles qui touchaient a l’âme ; par moments il croyait qu’ils allaient enfin aborder ce sujet, mais chaque fois qu’ils en approchaient, c’était pour s’en éloigner aussitôt avec une certaine hâte, et s’enfoncer dans le domaine des distinctions subtiles, des réfutations, des citations, des allusions, des renvois aux autorités, et c’est a peine s’il pouvait les comprendre.

« Je ne puis accepter la théorie de Keis, disait Serge Ivanitch dans son langage élégant et correct, et admettre que toute ma conception du monde extérieur dérive uniquement de mes sensations. Le principe de toute connaissance, le sentiment de l’etre, de l’existence, n’est pas venu par les sens ; il n’existe pas d’organe spécial pour produire cette conception.

– Oui, mais Wurst et Knaust et Pripasof vous répondront que vous avez la connaissance de votre existence uniquement par suite d’une accumulation de sensations, en un mot, qu’elle n’est que le résultat des sensations. Wurst dit meme que la ou la sensation n’existe pas, la conscience de l’existence est absente.

– Je dirai au contraire… » répliqua Serge Ivanitch.

Levine remarqua encore une fois qu’au moment de toucher au point capital, selon lui, ils allaient s’en éloigner, et se décida a faire au professeur la question suivante :

« Dans ce cas, si mes sensations n’existent plus, si mon corps est mort, il n’y a plus d’existence possible ? »

Le professeur regarda ce singulier questionneur d’un air contrarié et comme blessé de cette interruption : que voulait cet intrus qui ressemblait plus a un paysan qu’a un philosophe ? Il se tourna vers Serge Ivanitch, mais celui-ci n’était pas a beaucoup pres aussi exclusif que le professeur et pouvait, tout en discutant avec lui, comprendre le point de vue simple et rationnel qui avait suggéré la question ; il répondit en souriant :

« Nous n’avons pas encore le droit de résoudre cette question.

– Nous n’avons pas de données suffisantes, continua le professeur en reprenant ses raisonnements. Non, je prétends que si, comme le dit clairement Pripasof, les sensations sont fondées sur des impressions, nous n’en devons que plus séverement distinguer ces deux notions. »

Levine n’écoutait plus et attendit le départ du professeur.


Chapitre 8

 

Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frere :

« Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps ? comment vont les affaires ? »

Levine savait que son frere aîné s’intéressait peu aux questions agronomiques et faisait une concession en lui en parlant ; aussi se borna-t-il a répondre au sujet de la vente du blé et de l’argent qu’il avait touché sur le domaine qu’ils possédaient indivis. Son intention formelle avait été de causer avec son frere de ses projets de mariage, et de lui demander conseil ; mais, apres cette conversation avec le professeur et en présence du ton involontairement protecteur dont Serge l’avait questionné sur leurs intérets de campagne, il ne se sentit plus la force de parler et pensa que son frere Serge ne verrait pas les choses comme il aurait souhaité qu’il les vit.

« Comment marchent les affaires du semstvo chez vous ? demanda Serge Ivanitch, qui s’intéressait a ces assemblées provinciales et leur attribuait une grande importance.

– Je n’en sais vraiment rien.

– Comment cela se fait-il ? ne fais-tu pas partie de l’administration ?

– Non, j’y ai renoncé ; je ne vais plus aux assemblées, répondit Levine.

– C’est bien dommage, » murmura Serge en fronçant le sourcil.

Pour se disculper, Levine raconta ce qui se passait aux réunions du district.

« C’est toujours ainsi ! interrompit Serge Ivanitch, voila comme nous sommes, nous autres Russes ! Peut-etre est-ce un bon trait de notre nature que cette faculté de constater nos erreurs, mais nous l’exagérons, nous nous plaisons dans l’ironie, qui jamais ne fait défaut a notre langue. Si l’on donnait nos droits, ces memes institutions provinciales, a quelque autre peuple de l’Europe, Allemands ou Anglais, ils sauraient en extraire la liberté, tandis que, nous autres, nous ne savons qu’en rire !

– Qu’y faire ? répondit Levine d’un air coupable. C’était mon dernier essai. J’y ai mis toute mon âme ; je n’y puis plus rien ; je suis incapable de…

– Incapable ! interrompit Serge Ivanitch : tu n’envisages pas la chose comme il le faudrait.

– C’est possible, répondit Levine accablé.

– Sais-tu que notre frere Nicolas est de nouveau ici ? »

Nicolas était le frere aîné de Constantin et le demi-frere de Serge ; c’était un homme perdu, qui avait mangé la plus grande partie de sa fortune, et s’était brouillé avec ses freres pour vivre dans un monde aussi fâcheux qu’étrange.

« Que dis-tu la ? s’écria Levine effrayé. Comment le sais-tu ?

– Prokofi l’a vu dans la rue.

– Ici, a Moscou ? Ou est-il ? et Levine se leva, comme s’il eut voulu aussitôt courir le trouver.

– Je regrette de t’avoir dit cela, dit Serge en hochant la tete a la vue de l’émotion de son frere. J’ai envoyé quelqu’un pour savoir ou il demeurait et lui ai fait tenir sa lettre de change sur Troubine que j’ai payée. Voici ce qu’il m’a répondu… »

Et Serge tendit a son frere un billet qu’il prit sous un presse-papiers.

Levine lut ce billet d’une écriture étrange et qu’il connaissait bien.

« Je demande humblement qu’on me laisse la paix. C’est tout ce que je réclame de mes chers freres. Nicolas Levine. »

Constantin resta debout devant Serge, le papier a la main, sans lever la tete.

« Il veut bien visiblement m’offenser, continua Serge, mais cela lui est impossible. Je souhaitais de tout cour de pouvoir l’aider, tout en sachant que je n’en viendrais pas a bout.

– Oui, oui, confirma Levine, je comprends et j’apprécie ta conduite envers lui, mais j’irai le voir.

– Si cela te fait plaisir, vas-y, dit Serge, mais je ne te le conseille pas. Ce n’est pas que je le craigne par rapport a nos relations a toi et a moi, il ne saurait nous brouiller, mais c’est pour toi que je te conseille de n’y pas aller : tu n’y pourras rien. Au reste, fais comme tu l’entends.

– Peut-etre n’y a-t-il vraiment rien a faire, mais dans ce moment… je ne saurais etre tranquille…

– Je ne te comprends pas, dit Serge, mais ce que je comprends, ajouta-t-il, c’est qu’il y a la pour nous une leçon d’humilité. Depuis que notre frere Nicolas est devenu ce qu’il est, je considere ce qu’on appelle une « bassesse » avec plus d’indulgence. Tu sais ce qu’il a fait ?

– Hélas ; c’est affreux, affreux ! » répondit Levine.

Apres avoir demandé l’adresse de Nicolas au domestique de Serge Ivanitch, Levine se mit en route pour aller le trouver, mais il changea d’idée et ajourna sa visite au soir. Avant tout, pour en avoir le cour net, il voulait décider la question qui l’avait amené a Moscou. Il alla donc trouver Oblonsky et, apres avoir appris ou étaient les Cherbatzky, se rendit la ou il pensait rencontrer Kitty.


Chapitre 9

 

Vers quatre heures, Levine quitta son isvostchik a la porte du Jardin zoologique et, le cour battant, suivit le sentier qui menait aux montagnes de glace, pres de l’endroit ou l’on patinait ; il savait qu’il la trouverait la, car il avait aperçu la voiture des Cherbatzky a l’entrée.

Il faisait un beau temps de gelée ; a la porte du Jardin on voyait, rangés a la file, des traîneaux, des voitures de maître, des isvostchiks, des gendarmes. Le public se pressait dans les petits chemins frayés autour des izbas décorées de sculptures en bois ; les vieux bouleaux du Jardin, aux branches chargées de givre et de neige, semblaient revetus de chasubles neuves et solennelles.

Tout en suivant le sentier, Levine se parlait a lui-meme : « Du calme ! il ne faut pas se troubler ; que veux-tu ? qu’as-tu ? tais-toi, imbécile. » C’est ainsi qu’il interpellait son cour.

Mais plus il cherchait a se calmer, plus l’émotion le gagnait et lui coupait la respiration. Une personne de connaissance l’appela au passage, Levine ne la reconnut meme pas. Il s’approcha des montagnes. Les traîneaux glissaient, puis remontaient au moyen de chaînes ; c’était un cliquetis de ferraille, un bruit de voix joyeuses et animées. A quelques pas de la on patinait, et parmi les patineurs il la reconnut bien vite, et sut qu’elle était pres de lui par la joie et la terreur qui envahirent son âme.

Debout aupres d’une dame, du côté opposé a celui ou Levine se trouvait, elle ne se distinguait de son entourage ni par sa pose ni par sa toilette ; pour lui, elle ressortait dans la foule comme une rose parmi des orties, éclairant de son sourire ce qui l’environnait, illuminant tout de sa présence. « Oserai-je vraiment descendre sur la glace et m’approcher d’elle ? » pensa-t-il. L’endroit ou elle se tenait lui parut un sanctuaire dont il craignait d’approcher, et il eut si peur qu’il s’en fallut de peu qu’il ne repartit. Faisant un effort sur lui-meme il arriva cependant a se persuader qu’elle était entourée de gens de toute espece, et qu’a la rigueur il avait bien aussi le droit de venir patiner. Il descendit donc sur la glace, évitant de jeter les yeux sur elle comme sur le soleil, mais, de meme que le soleil, il n’avait pas besoin de la regarder pour la voir.

On se réunissait sur la glace, un jour de la semaine, entre personnes de connaissance. Il y avait la des maîtres dans l’art du patinage qui venaient faire briller leurs talents, d’autres qui faisaient leur apprentissage derriere des fauteuils, avec des gestes gauches et inquiets, de tres jeunes gens, et aussi de vieux messieurs, patinant par hygiene ; tous semblaient a Levine des élus favorisés du ciel, parce qu’ils étaient dans le voisinage de Kitty. Et ces patineurs glissaient autour d’elle, la rattrapaient, lui parlaient meme, et n’en semblaient pas moins s’amuser avec une indépendance d’esprit complete, comme s’il eut suffi a leur bonheur que la glace fut bonne et le temps splendide !

Nicolas Cherbatzky, un cousin de Kitty, vetu d’une jaquette et de pantalons étroits, était assis sur un banc, les patins aux pieds, lorsqu’il aperçut Levine.

« Ah ! s’écria-t-il, le premier patineur de la Russie, le voila ! Es-tu ici depuis longtemps ? Mets donc vite tes patins, la glace est excellente.

– Je n’ai pas mes patins, » répondit Levine, étonné qu’on put parler en présence de Kitty avec cette liberté d’esprit et cette audace, et ne la perdant pas de vue une seconde, quoiqu’il ne la regardât pas. Elle, visiblement craintive sur ses hautes bottines a patins, s’élança vers lui, du coin ou elle se tenait, suivie d’un jeune garçon en costume russe qui cherchait a la dépasser en faisant les gestes désespérés d’un patineur maladroit. Kitty ne patinait pas avec sureté ; ses mains avaient quitté le petit manchon suspendu a son cou par un ruban, et se tenaient pretes a se raccrocher n’importe a quoi ; elle regardait Levine, qu’elle venait de reconnaître, et souriait de sa propre peur. Quand elle eut enfin heureusement pris son élan, elle donna un léger coup de talon et glissa jusqu’a son cousin Cherbatzky, s’empara de son bras, et envoya a Levine un salut amical. Jamais dans son imagination elle n’avait été plus charmante.

Il lui suffisait toujours de penser a elle pour évoquer vivement le souvenir de toute sa personne, surtout celui de sa jolie tete blonde, a l’expression enfantine de candeur et de bonté, élégamment posée sur des épaules déja belles. Ce mélange de grâce d’enfant et de beauté de femme avait un charme particulier que Levine savait comprendre. Mais ce qui le frappait toujours en elle, comme une chose inattendue, c’était son regard modeste, calme, sincere, qui, joint a son sourire, le transportait dans un monde enchanté ou il se sentait apaisé, adouci, avec les bons sentiments de sa premiere enfance.

« Depuis quand etes-vous ici ? demanda-t-elle en lui tendant la main. Merci, ajouta-t-elle en lui voyant ramasser le mouchoir tombé de son manchon.

– Moi ? Je suis arrivé depuis peu, hier, c’est-a-dire aujourd’hui, répondit Levine, si ému qu’il n’avait pas bien compris la question. Je voulais venir chez vous, – dit-il, et, se rappelant aussitôt dans quelle intention, il rougit et se troubla. – Je ne savais pas que vous patiniez, et si bien. »

Elle le regarda avec attention, comme pour deviner la cause de son embarras.

« Votre éloge est précieux. Il s’est conservé ici une tradition sur vos talents de patineur, – dit-elle en secouant de sa petite main gantée de noir les aiguilles de pin tombées sur son manchon.

– Oui, j’ai patiné autrefois avec passion ; je voulais arriver a la perfection.

– Il me semble que vous faites tout avec passion, dit-elle en souriant. Je voudrais tant vous voir patiner. Mettez donc des patins, nous patinerons ensemble. »

« Patiner ensemble ! est-il possible ! » pensa-t-il en la regardant.

« Je vais les mettre tout de suite, » dit-il.

Et il courut chercher des patins.

« Il y a longtemps, monsieur, que vous n’etes venu chez nous, dit l’homme aux patins en lui tenant le pied pour visser le talon. Depuis vous, nous n’avons personne qui s’y entende. Est-ce bien ainsi ? dit-il en serrant la courroie.

– C’est bien, c’est bien, dépeche-toi seulement, » répondit Levine, ne pouvant dissimuler le sourire joyeux qui, malgré lui, éclairait son visage. « Voila la vie, voila le bonheur, pensait-il, faut-il lui parler maintenant ? Mais j’ai peur de parler ; je suis trop heureux en ce moment, heureux au moins en espérance, tandis que… Mais il le faut, il le faut ! Arriere toute faiblesse ! »

Levine se leva, ôta son paletot, et, apres s’etre essayé autour de la petite maison, s’élança sur la glace unie et glissa sans effort, dirigeant a son gré sa course, tantôt rapide, tantôt ralentie. Il s’approcha d’elle avec crainte, mais un sourire de Kitty le rassura encore une fois.

Elle lui donna la main et ils patinerent côte a côte, augmentant peu a peu la vitesse de leur course ; et plus ils glissaient rapidement, plus elle lui serrait la main.

« J’apprendrais bien plus vite avec vous, lui dit-elle, je ne sais pourquoi, j’ai confiance.

– J’ai aussi confiance en moi, quand vous vous appuyez sur mon bras, » répondit-il, et aussitôt il rougit, effrayé. Effectivement, a peine eut-il prononcé ces paroles, que, de meme que le soleil se cache derriere un nuage, toute l’amabilité du visage de la jeune fille disparut, et Levine remarqua un jeu de physionomie qu’il connaissait bien, et qui indiquait un effort de sa pensée ; une ride se dessina sur le front uni de Kitty.

– Il ne vous arrive rien de désagréable ? Du reste, je n’ai pas le droit de le demander, dit-il vivement.

– Pourquoi cela ? Non, – répondit-elle froidement ; et elle ajouta aussitôt : – Vous n’avez pas encore vu Mlle Linon ?

– Pas encore.

– Venez la voir, elle vous aime tant.

– Qu’arrive-t-il ? je lui ai fait de la peine ! Seigneur, ayez pitié de moi ! » pensa Levine tout en courant vers la vieille Française aux petites boucles grises, qui les surveillait de son banc. Elle le reçut comme un vieil ami et lui montra tout son râtelier dans un sourire amical.

« Nous grandissons, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant Kitty des yeux, et nous prenons de l’âge. Tiny bear devient grand ! » continua la vieille institutrice en riant ; et elle lui rappela sa plaisanterie sur les trois demoiselles qu’il appelait les trois oursons du conte anglais.

« Vous rappelez-vous que vous les nommiez ainsi ? »

Il l’avait absolument oublié, mais elle riait de cette plaisanterie depuis dix ans et y tenait toujours.

« Allez, allez patiner. N’est-ce pas que notre Kitty commence a bien s’y prendre ? »

Quand Levine revint aupres de Kitty, il ne lui trouva plus le visage sévere ; ses yeux avaient repris leur expression franche et caressante, mais il lui sembla qu’elle avait un ton de tranquillité voulue, et il se sentit triste. Apres avoir causé de la vieille gouvernante et de ses originalités, elle lui parla de sa vie a lui.

« Ne vous ennuyez-vous vraiment pas a la campagne ? demanda-t-elle.

– Non, je ne m’ennuie pas ; je suis tres occupé, – répondit-il, sentant qu’elle l’amenait au ton calme qu’elle avait résolu de garder, et dont il ne saurait désormais se départir, pas plus qu’il n’avait su le faire au commencement de l’hiver.

– Etes-vous venu pour longtemps ? demanda Kitty.

– Je n’en sais rien, répondit-il sans penser a ce qu’il disait. L’idée de retomber dans le ton d’une amitié calme et de retourner peut-etre chez lui sans avoir rien décidé le poussa a la révolte.

– Comment ne le savez-vous pas ?

– Je n’en sais rien, cela dépendra de vous, » dit-il, et aussitôt il fut épouvanté de ses propres paroles.

N’entendit-elle pas ces mots, ou ne voulut-elle pas les entendre ? elle sembla faire un faux pas sur la glace et s’éloigna pour glisser vers Mlle Linon, lui dit quelques mots et se dirigea vers la petite maison ou l’on ôtait les patins.

« Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Seigneur Dieu, aidez-moi, guidez-moi, » priait Levine intérieurement, et, sentant qu’il avait besoin de faire quelque mouvement violent, il décrivit avec fureur des courbes sur la glace.

En ce moment, un jeune homme, le plus fort des nouveaux patineurs, sortit du café, ses patins aux pieds et la cigarette a la bouche ; sans s’arreter il courut vers l’escalier, descendit les marches en sautant, sans meme changer la position de ses bras, et s’élança sur la glace.

« C’est un nouveau tour, se dit Levine, et il remonta l’escalier pour l’imiter.

– Ne vous tuez pas, il faut de l’habitude, » lui cria Nicolas Cherbatzky.

Levine patina quelque temps avant de prendre son élan, puis il descendit l’escalier en cherchant a garder l’équilibre avec ses mains ; a la derniere marche, il s’accrocha, fit un mouvement violent pour se rattraper, reprit son équilibre, et s’élança en riant sur la glace.

« Quel brave garçon, – pensait pendant ce temps Kitty en entrant dans la petite maison, suivie de Mlle Linon, et en le regardant avec un sourire caressant, comme un frere bien-aimé. – Est-ce ma faute ? Ai-je rien fait de mal ? On prétend que c’est de la coquetterie ! Je sais bien que ce n’est pas lui que j’aime, mais je ne m’en sens pas moins contente aupres de lui : il est si bon ! Mais pourquoi a-t-il dit cela ? » pensa-t-elle.

Voyant Kitty partir avec sa mere qui venait la chercher, Levine, tout rouge apres l’exercice violent qu’il venait de prendre, s’arreta et réfléchit. Il ôta ses patins et rejoignit la mere et la fille a la sortie.

« Tres heureuse de vous voir, dit la princesse. Nous recevons, comme toujours, le jeudi.

– Aujourd’hui, par conséquent ?

– Nous serons enchantés de vous voir, » répondit-elle sechement.

Cette raideur affligea Kitty, qui ne put s’empecher de chercher a adoucir l’effet produit par la froideur de sa mere. Elle se retourna vers Levine et lui cria en souriant :

« Au revoir ! »

En ce moment, Stépane Arcadiévitch, son chapeau planté de côté, le visage animé et les yeux brillants, entrait en vainqueur dans le Jardin. A la vue de sa belle-mere, il prit une expression triste et confuse pour répondre aux questions qu’elle lui adressa sur la santé de Dolly ; puis, apres avoir causé a voix basse d’un air accablé, il se redressa et prit le bras de Levine.

« Eh bien, partons-nous ? Je n’ai fait que penser a toi, et je suis tres content que tu sois venu, dit-il en le regardant d’un air significatif.

– Allons, allons, – répondit l’heureux Levine, qui ne cessait d’entendre le son de cette voix lui disant « au revoir », et de se représenter le sourire qui accompagnait ces mots.

– A l’hôtel d’Angleterre ou a l’Ermitage ?

– Cela m’est égal.

– A l’hôtel d’Angleterre alors, dit Stépane Arcadiévitch, qui choisissait ce restaurant parce qu’il y devait plus d’argent qu’a l’Ermitage et qu’il trouvait, pour ainsi dire, indigne de lui, de le négliger. Tu as un isvostchik : tant mieux, car j’ai renvoyé ma voiture. »

Pendant tout le trajet, les deux amis garderent le silence. Levine pensait a ce que pouvait signifier le changement survenu en Kitty, et se rassurait pour retomber aussitôt dans le désespoir, et se répéter qu’il était insensé d’espérer. Malgré tout, il se sentait un autre homme, ne ressemblant en rien a celui qui avait existé avant le sourire et les mots « au revoir ».

Stépane Arcadiévitch composait le menu.

« Tu aimes le turbot, n’est-ce pas ? demanda-t-il a Levine au moment ou ils arrivaient.

– Quoi ? demanda Levine.

– Le turbot.

– Oui, j’aime le turbot a la folie.