Contes et Nouvelles - Tome II - Lev Nikolayevich Tolstoy - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1910

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Lev Nikolayevich Tolstoy

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Opis ebooka Contes et Nouvelles - Tome II - Lev Nikolayevich Tolstoy

Anthologie en cinq volumes des principaux contes et nouvelles de l'auteur.

Opinie o ebooku Contes et Nouvelles - Tome II - Lev Nikolayevich Tolstoy

Fragment ebooka Contes et Nouvelles - Tome II - Lev Nikolayevich Tolstoy

A Propos
LA MATINÉE D'UN SEIGNEUR
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII

A Propos Tolstoy:

Count Lev Nikolayevich Tolstoy, commonly referred to in English as Leo Tolstoy, was a Russian novelist, writer, essayist, philosopher, Christian anarchist, pacifist, educational reformer, moral thinker, and an influential member of the Tolstoy family. As a fiction writer Tolstoy is widely regarded as one of the greatest of all novelists, particularly noted for his masterpieces War and Peace and Anna Karenina; in their scope, breadth and realistic depiction of Russian life, the two books stand at the peak of realistic fiction. As a moral philosopher he was notable for his ideas on nonviolent resistance through his work The Kingdom of God is Within You, which in turn influenced such twentieth-century figures as Mohandas K. Gandhi and Martin Luther King, Jr. Source: Wikipedia

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LA MATINÉE D'UN SEIGNEUR

[Note - Premiere publication en 1852.]


I

Le jeune Nekhludov avait dix-neuf ans, lorsqu’encore étudiant de troisieme année a l’Université, il vint passer les vacances dans sa campagne et y resta seul tout l’été. L’automne vint. D’une écriture juvénile, pas encore bien formée, il écrivit en français a sa tante, la comtesse Bielorietzkaia, qu’il considérait comme sa meilleure amie et en meme temps comme la femme la plus éminente au monde, la lettre suivante :

« Chere Tante,

« Je viens de prendre une décision d’ou dépend tout le sort de ma vie. Je quitte l’Université pour me consacrer a la vie de la campagne, car je me sens né pour elle. Pour Dieu, chere tante ne vous moquez pas de moi. Vous direz que je suis jeune, peut-etre est-ce vrai, je ne suis encore qu’un enfant mais cela ne m’empeche pas de sentir ma vocation, d’aimer le bien et de désirer le faire.

« Comme je vous l’ai déja écrit, j’ai trouvé les affaires en une confusion indescriptible. Désirant les remettre en ordre, et apres les avoir bien étudiées, j’ai découvert que le mal principal tient a la situation plus que miséreuse des paysans, et c’est un mal tel qu’on ne peut y remédier que par le travail et la persévérance. Si seulement vous pouviez voir deux de mes paysans, David et Ivan, et la vie qu’ils menent eux et leurs familles, je suis persuadé que la vue seule de ces deux malheureux vous convaincrait plus que tout ce que je puis vous dire pour vous expliquer ma décision. N’est-ce pas mon devoir strict, sacré, de me vouer au bonheur de ces sept cents âmes dont j’aurai a rendre compte a Dieu ? N’est-ce pas un péché de les laisser la proie de gérants et d’intendants grossiers, pour mes plaisirs ou mes satisfactions ? Et pourquoi chercherais-je dans un autre milieu des occasions d’etre utile et de faire le bien, quand se présente a moi un devoir si noble, si grand et si proche ! Je me sens capable d’etre un bon maître et pour l’etre comme je comprends ce mot, il ne faut ni diplôme de l’Université, ni les titres que vous ambitionnez pour moi. Chere tante, ne formez pas pour moi de projets ambitieux, habituez-vous a la pensée que j’ai pris une route tout a fait spéciale qui est bonne et qui, je le sens, me menera au bonheur. J’ai réfléchi beaucoup et beaucoup a mes devoirs futurs, j’ai écrit ma regle de conduite, et si Dieu m’en donne la force, je réussirai dans mon entreprise.

« Ne montrez pas cette lettre a mon frere Vassia : je crains ses moqueries. Il est habitué a me commander et moi a me soumettre a lui. Quant a Vania, si meme il n’approuve pas ma décision, il la comprendra. »

La comtesse répondit par la lettre suivante, écrite aussi en français :

« Ta lettre, cher Dmitri, ne m’a rien prouvé sauf que tu as bon cour, ce dont je n’ai jamais douté. Mais, cher ami, dans la vie, nos bonnes qualités nous nuisent plus que les mauvaises. Je ne te dirai pas que tu fais une sottise, que ta conduite m’attriste, mais je tâcherai d’agir sur toi en te convainquant. Raisonnons, mon ami. Tu dis que tu sens ta vocation pour la vie de la campagne, que tu désires faire le bonheur de tes paysans, et que tu esperes etre un bon maître : Primo je dois te dire que nous ne sentons notre vocation que quand nous nous trompons sur elle ; secundo qu’il est plus facile de faire son bonheur que celui des autres ; et tertio que pour etre un bon maître il est nécessaire d’etre froid et sévere et que tu n’y arriveras jamais meme en essayant de feindre.

« Tu crois tes raisons indiscutables et meme tu les prends pour regles de vie, mais a mon âge, mon ami, on ne croit plus aux résolutions ni aux regles, mais a l’expérience ; et l’expérience me dit que tes plans sont ceux d’un enfant. J’ai déja pres de cinquante ans et j’ai connu beaucoup de personnes tres dignes, mais jamais je n’ai entendu dire qu’un jeune homme de bonne famille et bien doué, sous prétexte de faire le bien, se soit enfoui a la campagne. Toujours tu as voulu paraître original, et ton originalité n’est autre chose qu’un exces d’amour-propre. Ah ! mon ami, choisis plutôt les voies déja tracées : elles conduisent plus pres du succes, et si le succes n’est pas nécessaire pour toi, il est nécessaire pour avoir la possibilité de faire le bien que tu aimes.

« La misere de quelques paysans est un mal nécessaire, ou du moins c’est un mal qu’on ne peut soulager sans oublier tous ses devoirs envers la société, envers ses parents et envers soi-meme. Avec ton esprit, ton cour et ton amour pour la vertu, il n’y a pas de carriere ou tu n’aies de succes, mais choisis au moins une carriere qui soit digne de toi et te fasse honneur.

« Je crois en ta franchise quand tu dis que tu n’as pas d’ambition, mais tu te trompes toi-meme. L’ambition a ton âge et avec ta fortune, c’est une vertu, mais elle devient défaut et vulgarité quand l’homme n’est pas capable d’y satisfaire. Et tu sentiras cela si tu ne changes pas d’intention. Au revoir cher Mitia ! Il me semble que je t’aime encore plus pour ton enthousiasme éthéré, mais noble et magnanime. Fais comme tu l’entends, mais je l’avoue, je ne puis etre de ton avis.

Le jeune homme, en recevant cette lettre, y réfléchit longuement et décida que meme une femme de génie peut se tromper, il envoya sa démission a l’Université et resta pour toujours a la campagne.


II

Le jeune seigneur, comme il l’avait écrit a sa tante, s’était tracé des regles de conduite pour gérer sa propriété, et toute sa vie et toutes ses occupations étaient partagées par heures, jours et mois. Le dimanche était réservé a la réception des solliciteurs : serviteurs et paysans, aux visites chez les paysans pauvres, afin de leur porter des secours apres l’avis du mir [1] qui se réunissait chaque dimanche soir et décidait qui il fallait aider et par quels moyens. Plus d’une année était déja passée dans ces occupations, et le jeune homme n’était plus tout a fait novice, tant en pratique qu’en théorie, dans la gestion de ses biens.

Par un beau dimanche de juin, apres avoir pris son café et parcouru un chapitre de Maison rustique, Nekhludov, avec un carnet et une liasse de billets de banque dans la poche de son pardessus léger, sortit de sa grande maison de campagne, a colonnades et a terrasse, dans laquelle il occupait en bas une seule petite chambre, et par les allées non ratissées et herbeuses de son vieux jardin anglais, se dirigea vers le village, disposé des deux côtés de la grand-route. Nekhludov était un jeune homme de haute taille, élégant, aux longs cheveux bouclés, épais et blonds, aux yeux noirs, au regard clair, brillant, aux joues fraîches et aux levres rouges au-dessus desquelles se montrait le premier duvet de la jeunesse. Dans toute son allure, dans ses mouvements, on pouvait constater la force, l’énergie et l’expression satisfaite de la jeunesse. Une foule bigarrée de paysans revenait de l’église : des vieillards, des jeunes filles, des enfants, des femmes, leurs nourrissons au bras, en habits de fete se dispersaient dans leurs isbas, saluant tres profondément le seigneur et lui cédant le pas. En entrant dans la rue, Nekhludov s’arreta, tira son carnet de sa poche et sur la derniere page couverte d’une écriture enfantine, il lut quelques noms de paysans qui y étaient marqués. « Ivan Tchourisenok, a demandé des étais », lut-il, et, en entrant dans la rue, il s’approcha de la porte de la deuxieme isba a droite.

La demeure de Tchourisenok était en pietre état : la charpente de bois a demi-pourri, toute penchée d’un côté s’enfonçait dans le sol, si bien que la petite fenetre ouverte a la guillotine brisée, aux volets a demi rabattus, et l’autre sans vitres, bourrée de coton, se trouvaient au niveau du fumier [2]. On pénétrait dans la premiere piece par une porte basse dont le seuil en bois était totalement pourri. La porte charretiere, en forme de cage était accotée au mur du principal bâtiment de l’isba. Tout cela était autrefois couvert d’un toit inégal et maintenant sur les avant-toits couverts d’une paille noire également pourrie. Partout ailleurs, la charpente était a nue. Devant, dans la cour, se trouvait un puits dont la margelle était détruite, avec un reste de poteau et de treuil, et autour une mare boueuse, piétinée par le bétail, et dans laquelle barbotaient des canards. Pres du puits, deux vieux cytises un peu tordus avec de rares branches vert pâle. Au pied d’un de ces cytises, qui témoignaient que jadis quelqu’un avait eu soin d’orner cet endroit, était assise une fillette blonde de huit ans, qui faisait grimper sur elle une autre petite fille de deux ans. Le jeune chien de garde qui se promenait pres d’elles, en apercevant le seigneur, se jeta en toute hâte vers la porte cochere et se mit a pousser des aboiements effrayés, plaintifs.

– Ivan est-il a la maison ? demanda Nekhludov.

L’aînée des fillettes, comme stupéfaite, a cette question ouvrit les yeux de plus en plus grands et ne répondit rien ; la plus jeune ouvrit la bouche, s’appretant a pleurer. Une petite vieille en jupe a carreaux déchirée, entourée d’une ceinture rougeâtre, usée, regardait derriere la porte et ne répondait rien. Il s’approcha du seuil et répéta la question :

– Il est a la maison, seigneur, fit la petite vieille d’une voix tremblante, en s’inclinant tres bas, et prise d’un trouble subit.

Quand Nekhludov, la saluant, traversa le seuil pour gagner la cour étroite, la vieille appuya sa joue sur la paume de sa main, s’approcha de la porte et sans quitter le maître des yeux, doucement hocha la tete. La cour sentait la pauvreté ; par ci par la, de la paille noircie par le temps ; sur le fumier épars, étaient jetées des buches pourries, des fourches et deux herses. Tout autour de la cour il y avait des auvents presque totalement découverts et détruits d’un côté et sous eux, se trouvaient un araire, un chariot sans roues, et en tas, jetées l’une sur l’autre, des ruches vides et hors d’usage. Tchourisenok abattait a la hache la haie que le toit enfonçait. Ivan Tchouris était un paysan de cinquante ans, d’une taille au-dessous de la moyenne. Les traits de son visage bruni, rond, entouré d’une barbe blonde grisonnante et de cheveux épais de meme teinte, étaient beaux et tres expressifs. Ses yeux bleu foncé, mi-clos, avaient un regard intelligent et insouciant. Sa bouche petite, réguliere, était tres proéminente au-dessous des moustaches blondes peu abondantes et exprimait, quand il souriait, la confiance en soi et une indifférence quelque peu railleuse a l’égard de tout le monde. A sa peau épaisse, a ses rides tres profondes, aux veines tres marquées du cou, du visage et des mains, a son dos vouté de façon anormale, et a ses jambes déformées on voyait que toute sa vie s’était passée en un travail accablant. Il était vetu d’un pantalon de toile blanche avec des pieces bleues aux genoux, et d’une chemise sale toute déchirée dans le dos et aux bras. La chemise était serrée tres bas par un cordon auquel était attachée une petite clef de cuivre.

– Que Dieu t’aide ! dit le maître en entrant dans la cour.

Tchourisenok jeta un regard circulaire et continua sa besogne. Par un effort énergique, il débarrassa la claie du toit et seulement alors, il enfonça la hache dans une buche et en rajustant sa ceinture il s’avança au milieu de la cour.

– Je vous souhaite bien du bonheur, Excellence ! dit-il en saluant bas et en secouant ses cheveux.

– Merci, mon cher. Je suis venu regarder ta maison, dit Nekhludov avec une tendresse enfantine et quelque gene en regardant l’habit du paysan. Dis-moi pourquoi il te faut les étais que tu as demandés a l’assemblée.

– Les étais ? Mais on sait pourquoi il faut des étais, Votre Excellence. Je voudrais étayer ma maison, au moins, voyez par vous-meme. Voila, dernierement ce pan s’est affaissé. Encore Dieu a-t-il voulu qu’il n’y eut pas de bétail ce jour-la. Tout cela tient a peine, prononça Tchouris, en regardant avec mépris le hangar découvert, penché et lamentable. Et ou peut-on trouver du bois a présent ? Vous le savez vous-meme.

– Alors, a quoi te serviront cinq étais, quand un hangar est déja tombé et que les autres tomberont bientôt ? Tu n’as pas besoin d’étais, mais de poutres, de chevrons, il faut tout refaire a neuf, dit le maître, pour montrer évidemment qu’il s’entendait aux affaires.

Tchourisenok se tut.

– Alors, il te faut du bois et non des étais ; il fallait donc le dire.

– Sans doute, il en faut, mais ou le prendre ? On ne peut pas toujours aller dans la cour des seigneurs ! Si l’on fait la faveur a notre frere d’aller chercher tout chez Votre Excellence, dans la cour des seigneurs, alors quels bons paysans serons-nous ? Mais, si c’est un effet de votre bonté, fit-il en saluant et en piétinant sur place, avec les morceaux de chene jetés dans l’enclos, qui vous sont inutiles, je changerai les poutres, je couperai et je ferai quelque chose de la vieille charpente.

– Comment donc ? Du vieux bois ? Tu dis toi-meme que tout, chez toi, est vieux et pourri ; aujourd’hui ce coin est tombé, demain ce sera un autre, apres-demain le troisieme ; alors, s’il y a quelque chose a faire c’est de construire tout a neuf, pour que le travail ne soit pas perdu. Dis-moi, penses-tu que tes hangars pourront encore résister cet hiver ou non ?

– Et qui le sait ?

– Mais… qu’en penses-tu ? s’écrouleront-ils ou non ?

Tchouris demeura pensif un instant.

– Tout s’écroulera, fit-il soudain.

– Eh bien ! Tu sais, il valait mieux dire a l’assemblée que tous tes hangars doivent etre refaits et non pas demander seulement des étais. Je suis tres heureux de t’aider…

– Nous sommes tres touchés de votre bienveillance, répondit Tchouris avec méfiance et sans regarder le maître. J’aurais assez de quatre poutres et des étais ; alors, je pourrais peut-etre m’arranger moi-meme, et ce qu’on pourra utiliser du vieux bois, eh bien ! Je l’emploierai pour soutenir l’isba.

– Comment ton isba est-elle en si mauvais état ?

– Moi et ma femme craignons chaque jour qu’elle écrase quelqu’un, répondit avec indifférence Tchouris. Il n’y a pas longtemps une solive tombée du plafond a presque assommé ma femme.

– Comment, assommé ?

– Mais comme ça, Votre Excellence, assommé. Elle lui est tombée sur le dos, et ma femme est restée couchée sans connaissance jusqu’a la nuit.

– Eh bien ! Elle va mieux ?

– Oui, elle va mieux, mais elle est toujours malade. C’est vrai qu’elle est maladive depuis l’enfance.

– Est-ce que tu es malade ? demanda Nekhludov a la femme qui était restée debout a la porte et qui s’était mise a geindre des que son mari avait parlé d’elle.

– J’ai toujours la, quelque chose qui m’étouffe, et c’est terrible, répondit-elle en montrant sa poitrine, sale et maigre.

– Encore ! fit avec dépit le jeune maître en levant les épaules. Pourquoi donc, si tu es malade, n’es-tu pas venue te faire examiner a l’hôpital ? C’est pour cela qu’il est installé, l’hôpital. Est-ce qu’on ne vous l’a pas dit ?

– Mais oui, on nous l’a dit, notre nourricier, mais on n’a jamais le temps, il faut aller a la corvée ; s’occuper de la maison, des enfants, et je suis toujours seule ! Oui, je suis toujours seule…


III

Nekhludov entra dans l’isba. Les murs rugueux et enfumés d’un côté étaient couverts de guenilles et de loques, et de l’autre, absolument grouillants de cafards rougeâtres qui pullulaient pres des icônes et du banc. Au milieu du plafond de cette petite isba de six archines, noire et puante, il y avait un grand trou, et bien qu’il y eut des étais en deux endroits, le plafond était tellement affaissé qu’il semblait menacer incessamment d’un effondrement complet.

– Oui, l’isba est en tres mauvais état, dit le seigneur, en regardant fixement le visage de Tchourisenok, qui semblait ne pas vouloir engager la conversation sur ce sujet.

– Elle nous écrasera avec nos enfants, commença d’une voix pleurnicheuse la femme qui se tenait sous la soupente et s’appuyait au poele.

– Tais-toi ! dit séverement Tchouris ; et avec un sourire rusé, a peine perceptible, qui se dessina sous ses moustaches, il s’adressa au seigneur : Je ne sais que faire avec elle, avec l’isba, Votre Excellence, j’ai mis des étais, des supports, et on ne peut rien faire.

– Comment passerons-nous l’hiver ? Oh ! oh ! fit la femme.

– Si l’on pouvait mettre des étais, de nouvelles solives, interrompit le mari d’un ton tranquille et entendu, alors peut-etre pourrait-on y passer l’hiver. On pourrait encore vivre ici, mais il faudrait étayer ; voila, mais si on la touche, il n’en restera pas un morceau, c’est comme ça, conclut-il, visiblement satisfait de ses explications.

Nekhludov avait du dépit et de la peine, que Tchouris, en une telle situation, ne se fut pas adressé a lui, alors que, depuis son arrivée, il n’avait jamais rien refusé aux paysans et désirait seulement que tous vinssent le trouver pour lui exposer leurs besoins. Il ressentit meme une certaine colere contre le paysan, haussa méchamment les épaules et fronça les sourcils. Mais la vue de la misere qui l’entourait, et, au milieu de cette misere, l’air tranquille et satisfait de Tchouris transformerent son dépit en une profonde tristesse.

– Mais, Ivan, pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt, objecta-t-il d’un ton de reproche, en s’asseyant sur un banc sale et boiteux.

– Je n’ai pas osé, Votre Excellence, répondit Tchouris avec le meme sourire a peine visible, en remuant ses pieds noirs et nus, sur le sol de terre inégal. Mais il prononça ces mots avec tant de hardiesse et de calme qu’il était difficile de croire qu’il n’osait pas, vraiment, venir chez le seigneur.

– C’est notre sort a nous, paysans… Comment oser ? commençait la femme en sanglotant.

– Ne bavarde pas, lui dit Tchouris.

– Tu ne peux pas vivre dans cette isba, c’est impossible ! dit Nekhludov apres un court silence. Voila ce que nous allons faire, mon cher…

– J’écoute, fit Tchouris.

– As-tu vu les isbas en pierre que j’ai fait construire dans le nouveau hameau et dont les murs sont encore vides ?

– Comment ne pas les voir ? dit Tchouris, en montrant dans un sourire ses dents encore bonnes et blanches. On a beaucoup admiré, quand on a construit ces isbas, elles sont magnifiques. Les gens ont ri et se sont demandés s’il n’y aurait pas de magasins pour mettre leurs blés dans les murs et les préserver des rats. Les isbas sont superbes, on dirait des prisons, conclut-il avec l’expression d’un étonnement railleur et en hochant la tete.

– Oui, les isbas sont bonnes, seches et chaudes et moins sujettes aux incendies, fit le seigneur en plissant son jeune visage, visiblement mécontent de la moquerie du paysan.

– Indiscutablement, Votre Excellence, les isbas sont admirables.

– Eh bien ! Alors voila ; une isba est déja tout a fait prete, elle a dix archines, une entrée, et ses dépendances. Si tu veux, je te la vendrai a crédit, au prix qu’elle me coute, tu me rembourseras quand tu le pourras, dit le seigneur avec un sourire joyeux qu’il ne pouvait retenir a la pensée qu’il faisait le bien. La tienne, la vieille, tu la laisseras, continua-t-il, elle te servira pour construire un magasin de blé, nous transporterons aussi toutes les dépendances. La-bas, l’eau est tres bonne, je te donnerai de la terre pour planter un potager, et tout pres de ta maison je te donnerai aussi du terrain dans les trois champs. Tu vivras admirablement ! Eh bien ! cela ne te plaît-il pas ? demanda Nekhludov en remarquant qu’a son allusion au déménagement, Tchouris se plongeant dans une immobilité complete, fixait le sol, ne souriait plus.

– Comme il plaira a Votre Excellence, fit-il sans lever les yeux.

La vieille s’avança comme blessée, et voulut dire quelque chose, son mari la prévint.

– C’est la volonté de Votre Excellence, répondit-il résolument, et en jetant un regard docile vers le maître, il secoua ses cheveux.

– Mais c’est impossible de vivre dans ce nouveau hameau.

– Pourquoi ?

– Non, Votre Excellence, nous sommes de pauvres paysans ici, mais si vous nous transportez la-bas, jamais nous ne pourrons vous servir. Quels paysans serons-nous la-bas ? Ce sera comme vous voudrez, mais la-bas c’est impossible d’y vivre.

– Mais pourquoi donc ?

– Nous serons completement ruinés, Votre Excellence.

– Pourquoi, ne peut-on vivre la-bas ?

– Mais quelle vie la-bas ? Juge toi-meme. C’est un endroit inhabité, on ne connaît pas l’eau, il n’y a pas de pâturages. Ici, chez nous, les terres sont fumées depuis longtemps, et la-bas, hélas ! Qu’y a-t-il la-bas ? Rien ! Pas de haies, pas de séchoirs, pas de hangars, il n’y a rien. Nous nous ruinerons completement, Votre Excellence ; si vous nous chassez la-bas, ce sera notre ruine complete ! C’est un endroit nouveau, inconnu… répéta-t-il pensivement, mais résolument et en hochant la tete.

Nekhludov voulait prouver au paysan que le changement était, au contraire, tres avantageux pour lui, que l’on construirait la-bas des haies et des hangars, que l’eau, la-bas, était bonne, etc. Mais le silence sombre de Tchouris l’embarrassait et il sentait qu’il ne parlait pas comme il le fallait.

Tchourisenok, lui, ne contredisait pas, mais quand le maître se tut, il objecta, en souriant un peu, que le mieux était d’installer dans ce hameau les vieux serfs attachés a la cour des maîtres et l’innocent Aliocha, pour qu’ils y gardent le blé.

– Voila qui serait excellent, dit-il en souriant de nouveau, pour nous ce n’est rien, Votre Excellence.

– Mais qu’importe si l’endroit est inhabité ? insistait patiemment Nekhludov, ici, autrefois, c’était aussi un endroit inhabité, et voila, les hommes y vivent, et la-bas ce sera pareil. Installe-toi le premier et de ta main heureuse… Oui, oui, installe-toi, absolument…

– Eh, petit pere, Votre Excellence, peut-on comparer ! répondit avec vivacité Tchouris, comme s’il craignait que le maître ne prît une décision définitive. Ici, c’est un endroit ou il y a du monde, un endroit gai et fréquenté, la route et l’étang sont côte a côte pour laver le linge de la famille et faire boire les betes, et tout ce qui est nécessaire aux paysans est installé depuis longtemps ; l’enclos, le potager et les saules blancs ont été plantés par mes parents, mon grand-pere et mon pere sont morts ici, et moi aussi, Votre Excellence, je voudrais finir mes jours ici, je ne demande rien de plus. Si votre grâce me donne de quoi réparer l’isba, nous serons tres reconnaissants a votre grâce, sinon, alors nous tâcherons de finir nos jours dans la vieille isba. Fais prier éternellement Dieu pour toi, continua-t-il en saluant bas. Ne nous chasse pas de notre nid, petit pere…

Pendant que Tchouris parlait, sous la soupente, a l’endroit ou se trouvait sa femme, on entendait des gémissements qui devinrent de plus en plus forts, et quand le mari prononça : « petit pere », la femme, tout a fait a l’improviste, s’élança en avant et tout en larmes se jeta aux pieds du maître :

– Ne nous perds pas, notre nourricier ! Tu es notre pere et notre mere ! Ou irons-nous ? Nous sommes vieux et vivons seuls. Que ta volonté soit faite, ainsi que celle de Dieu… s’exclama-t-elle.

Nekhludov bondit du banc et voulut relever la vieille, mais elle, avec un désespoir passionné, se frappait la tete sur le sol et repoussait la main du maître.

– Eh bien ! Voyons, leve-toi, je t’en prie ! Si vous ne voulez pas, eh bien ! soit, je ne vous forcerai pas, dit-il en faisant un geste de la main et en se reculant vers la porte.

Quand Nekhludov se fut rassis sur le banc, le silence s’établit dans l’isba, interrompu seulement par les pleurs de la femme, qui, assise sous la soupente essuyait ses larmes avec la manche de sa chemise. Le jeune seigneur comprit ce que représentait pour Tchouris et pour sa femme cette petite isba en ruines, le puits défoncé avec sa mare boueuse, les toits pourris, les petits hangars et les saules blancs crevassés plantés devant la fenetre, et quelque chose d’oppressant le rendit triste et honteux.

– Pourquoi donc, Ivan, dimanche dernier, devant le mir, ne m’as-tu pas dit que tu avais besoin d’une isba ? Je ne sais pas maintenant comment t’aider. Je vous ai annoncé a tous, lors de la premiere assemblée, que je m’installais a la campagne pour vous consacrer ma vie, que j’étais pret a me priver de tout, pourvu que vous fussiez contents et heureux, et je jure devant Dieu que je tiendrai ma parole, dit le jeune seigneur, ignorant que de telles promesses sont incapables d’éveiller la confiance des hommes et surtout du paysan russe, qui n’aime pas les paroles, mais les actes et fuit la manifestation des sentiments aussi nobles soient-ils.

Mais le bon jeune homme était si heureux de l’émoi qu’il éprouvait qu’il ne pouvait pas ne pas l’exprimer.

– Mais je ne puis donner a tous ce qu’ils me demandent. Si je ne refusais a aucun de ceux qui me demandent du bois, bientôt il ne m’en resterait plus, et je ne pourrais donner a celui qui en a vraiment besoin. C’est pourquoi j’ai divisé la part du bois de la foret, je l’ai affectée aux réparations des bâtiments des paysans, et mise a l’entiere disposition du mir. Maintenant ce bois n’est plus a moi, mais a vous, paysans, et je ne puis déja plus en disposer, c’est le mir qui en dispose comme il l’entend. Viens aujourd’hui a l’assemblée, j’exposerai ta demande au mir : s’il juge a propos de t’en donner pour reconstruire l’isba, alors ce sera bien, mais maintenant je n’ai plus de bois. De toute mon âme, je désire t’aider, mais si tu ne veux pas changer d’habitation, ce n’est plus mon affaire, mais celle du mir. Tu comprends ?

– Nous sommes tres reconnaissants a votre grâce, répondit Tchouris confus. Si vous nous laissez un peu de bois, alors nous nous arrangerons. Quant au mir ? Je le connais…

– Non, non, viens toi-meme.

– J’obéis. J’irai. Pourquoi ne pas y aller ? Mais chez le mir, je ne demanderai rien.


IV

Le jeune seigneur voulait visiblement demander quelque chose au paysan, il ne bougeait pas de son banc, et, indécis, regardait tantôt Tchouris, tantôt le poele vide, non chauffé.

– Eh bien ! Vous avez déja dîné ? demanda-t-il enfin.

Sous les moustaches de Tchouris parut un sourire moqueur, comme s’il trouvait ridicule que le seigneur posa une question aussi sotte, et il ne répondit rien.

– Quel dîner, notre nourricier ? dit la femme, avec un soupir pénible, nous avons mangé un peu de pain, et voila notre dîner. Aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps d’aller chercher de snitka [3] et il n’y avait pas de quoi faire le stchi [4], j’ai donné aux enfants ce qui restait du kvass [5].

– Aujourd’hui, Votre Excellence, c’est jour de jeune, interrompit Tchouris, en expliquant les paroles de sa femme. Le pain et l’oignon, voila toute notre nourriture de paysans. Encore, que Dieu soit béni, grâce a vous, j’ai eu du pain jusqu’a présent, alors que nos moujiks n’en avaient meme pas. Cette année les oignons ont manqué partout. Dernierement on a envoyé chez Mikhail le maraîcher, il en veut un grosch [6] la botte, et nous n’avons pas d’argent pour l’acheter. Depuis Pâques nous n’allons pas a l’église, parce que nous n’avons pas d’argent pour acheter un cierge.

Nekhludov connaissait depuis longtemps et non par oui-dire, non par les paroles des autres, mais en réalité, toute cette extreme misere dans laquelle se trouvaient ses paysans. Mais cette réalité était si incompatible avec toute son éducation, avec son esprit et la vie qu’il menait, que malgré lui il oubliait la vérité, et chaque fois, lorsque, comme maintenant, on la lui rappelait vivement, son cour était opprimé par quelque chose de lourd et de pénible, comme s’il était tourmenté par le souvenir d’un crime commis par lui et non racheté.

– Pourquoi etes-vous si pauvres ? demanda-t-il, exprimant involontairement sa pensée.

– Mais comment, ne pas etre pauvre, Votre Excellence ? Vous savez vous-meme ce qu’est notre terre ? De l’argile et du sable, et probablement avons-nous excité la colere de Dieu, car depuis le choléra la terre ne donne pas de blé. Maintenant nous avons aussi moins de prairies ; les unes ont été mises sous séquestre pour l’exploitation du seigneur et les autres ont été prises pour ses champs. Moi je suis seul et vieux… Je serais heureux de travailler mais je suis sans force. Ma vieille est malade et chaque année, elle me donne une fille, il faut tous les nourrir. Je travaille seul, et a la maison, il y a sept âmes. Il faut l’avouer, c’est un péché devant Dieu, mais je pense souvent : que Dieu les rappelle vite a lui. Pour moi ce serait plus facile et pour eux ce serait mieux que de se tourmenter ici…

– Oh ! oh ! soupirait lentement la femme, comme pour confirmer les paroles de son mari.

– Voila toute mon aide, continua Tchouris en désignant un gamin de sept ans a la tete blonde et sale, avec un ventre énorme et qui, a ce moment, ouvrait timidement et doucement la porte, rentrait dans l’isba, et la tete baissée, regardait par en dessous le seigneur. De ses deux petites mains, il s’accrocha a la chemise de Tchouris. Voila mon seul aide, continua-t-il d’une voix sonore, en caressant de sa main rugueuse les cheveux blonds de l’enfant. Et combien de temps faudra-t-il l’attendre ! Pour moi, le travail est déja hors de mes forces. La vieillesse n’est encore rien, mais je souffre beaucoup d’une hernie. Quand le temps est mauvais, c’est a crier, et il y a longtemps que je devrais me reposer. Ainsi Ermilov, Demkine, Ziabrev, sont plus jeunes que moi et il y a longtemps qu’ils ne travaillent plus la terre. Et moi, je n’ai personne a qui céder ma terre, voila mon malheur. Il faut se nourrir et alors : je me démene, Votre Excellence.

– Je serais vraiment tres heureux de t’aider, mais comment faire ? dit le jeune seigneur, en regardant avec compassion le paysan.

– Comment m’aider ? Mais c’est une affaire connue. Qui a de la terre, doit subir la corvée, c’est une regle déja établie. J’attends que mon garçon grandisse. Mais seulement, je demanderais a votre grâce de lui épargner l’école, l’intendant est venu dernierement et il a dit que Votre Excellence le demandait a l’école. Dispensez l’en ; quel esprit a-t-il, Votre Excellence ? Il est bien trop jeune, il ne comprend rien.

– Non, mon cher, comme tu voudras, dit le seigneur, ton garçon peut déja comprendre, c’est pour lui le moment d’apprendre. Je te le dis pour ton propre bien, juge par toi-meme : quand il grandira, quand il sera le patron, qu’il saura lire et écrire et lire a l’église, avec l’aide de Dieu, dans ta maison, tout s’arrangera, dit Nekhludov en tâchant de s’exprimer le plus clairement possible, mais tout en rougissant et en hésitant.

– C’est indiscutable, Votre Excellence, vous ne nous voulez pas de mal, mais il n’y a personne pour rester a la maison ; moi et ma femme, nous sommes a la corvée, et lui, bien que petit, il aide quand meme, il ramene le bétail, il fait boire les chevaux. Tel qu’il est, c’est quand meme un paysan. Et Tchouris, avec un sourire, prit entre ses doigts le nez du gamin et le moucha.

– Quand meme, envoie-le a l’école quand tu es a la maison et quand il en a le temps, tu entends, il le faut absolument.

Tchourisenok soupira lourdement et ne répondit rien.


V

« Oui, je voulais encore te demander, reprit Nekhludov, pourquoi, chez toi, le fumier n’est-il pas enlevé ?

– Eh ! Quel fumier chez moi, petit pere Votre Excellence ? Il n’y a rien a enlever. Et quel bétail ? Une petite jument et son poulain, le petit veau, je l’ai donné au garde, cet automne, voila tout mon bétail.

– Comment donc, tu as si peu de bétail, et encore tu as donné le petit veau ? demanda le seigneur étonné.

– Et avec quoi le nourrir ?

– N’aurais-tu pas assez de paille pour nourrir une vache ? Les autres en ont bien assez.

– Chez les autres, les terres sont a fumier, ma terre n’a que de l’argile, on ne peut rien faire.

– Alors, précisément, mets-la sous le fumier, pour qu’il n’y ait pas que de l’argile. La terre te donnera du blé, et tu auras de quoi nourrir le bétail.

– Mais puisque je n’ai pas de bétail, comment puis-je avoir du fumier ?

« C’est un étrange cercle vicieux », pensait Nekhludov, mais il ne trouvait rien a conseiller au paysan.

– Il faut encore dire, Votre Excellence, que ce n’est pas le fumier qui produit le blé, mais Dieu, continua Tchouris. Ainsi l’été, chez moi, sur mon champ non fumé, il y avait six meules de blé, et dans l’autre champ couvert de fumier, il n’y en avait qu’une. Il n’y a que Dieu, ajouta-t-il avec un soupir. Et le bétail ne peut vivre en notre cour, c’est la sixieme année qu’il ne survit pas. En été un petit veau est crevé, l’autre je l’ai vendu, nous n’avions pas de quoi manger, et l’année précédente, une superbe vache est tombée : on l’emmene du troupeau, elle n’avait rien… Tout a coup, elle chancela, la vapeur est sortie. C’est toujours ma déveine.

– Eh bien ! Frere, pour que tu ne dises pas que tu n’as pas de bétail parce qu’il n’y a pas de quoi le nourrir, et qu’il n’y a pas de quoi le nourrir parce qu’il n’y a pas de bétail ; voila pour acheter une vache, dit Nekhludov en rougissant et en tirant de sa poche une liasse de billets froissés, achete une vache a mon bonheur et prends de quoi la nourrir dans l’enclos, je donnerai des ordres. Veille donc a ce que dimanche prochain la vache soit chez toi, je reviendrai.

Tchouris, longtemps, en piétinant sur place, avec un sourire, ne tendit pas la main pour prendre l’argent que Nekhludov posa au bout de la table en rougissant encore plus.

– Nous sommes tres obligés a votre grâce, dit Tchouris avec son sourire ordinaire, un peu moqueur.

Sous la soupente, la vieille, par moments, soupirait lourdement et semblait réciter une priere.

Le jeune seigneur se sentit gené, il se leva en hâte du banc, sortit et de la porte appela Tchouris. La vue d’un homme a qui il avait fait du bien lui était si agréable qu’il ne voulait pas se séparer de lui trop vite.

– Je suis tres heureux de t’aider, dit-il en s’arretant pres du puits, on peut t’aider, toi, parce que je sais que tu n’es pas paresseux, tu travailleras, je t’aiderai, et avec l’aide de Dieu tu te remettras.

– Oh ! Non seulement se remettre, Votre Excellence, dit Tchouris en prenant tout a coup un air sérieux et meme sévere, comme s’il était tres mécontent de la supposition du seigneur, selon laquelle il pourrait se relever. Quand mon pere vivait, nous étions avec mes freres, et nous n’avons jamais connu la misere ; et voila, depuis qu’il est mort et que nous nous sommes séparés, c’est allé de mal en pis. Voila ce que c’est d’etre seul !

– Pourquoi donc vous etes-vous séparés ?

– Ah ! Toujours a cause des femmes, Votre Excellence. Votre grand-pere était déja mort. Lui vivant, on n’aurait pas osé : il y avait vraiment de l’ordre alors, lui, comme vous, voulait tout savoir par lui-meme, et on n’aurait pas meme songé a se séparer. Le défunt n’aimait pas accorder des faveurs aux paysans ; apres votre grand-pere, Andrei Ilitch a géré nos affaires – sans en dire de mal – c’était un ivrogne, un désordonné. Une fois, nous sommes venus chez lui prendre conseil : « On ne peut pas vivre a cause des femmes. Permets-nous de nous séparer. » Eh bien ! Il nous a fouettés, fouettés, et finalement les femmes ont décidé, chacune a pris le sien. Nous avons commencé a vivre séparés. On sait ce qu’il arrive au paysan esseulé ! Ainsi, il n’y avait aucun ordre, André Ilitch nous gérait comme il l’entendait, il nous disait : « Tu dois tout avoir » ; mais ou le paysan peut-il le prendre ? il ne s’en occupait pas. On a augmenté la capitation, on a aussi augmenté la corvée et pourtant il y avait moins de terre, et moins de blé. Et quand on a refait le bornage, quand on nous a pris nos terres fumées et qu’on les a données au seigneur, alors cette canaille nous a ruinés tout a fait, il ne nous restait plus qu’a mourir ! Votre pere – que le royaume du ciel lui soit ouvert ! – était un bon seigneur, mais nous ne l’avons presque pas vu, il vivait toujours a Moscou ; eh bien ! c’est connu, on a commencé a lui envoyer souvent des denrées. Mais il arrivait qu’il n’y ait pas de routes et qu’il n’y ait pas de quoi nourrir les chevaux, et il fallait les apporter ! Le seigneur non plus ne pouvait s’en passer. Nous ne pouvons pas nous plaindre de cela. Mais il n’y avait pas d’ordre. Maintenant que vous admettez pres de vous chaque paysan, alors nous sommes devenus tout autres, et le gérant a bien changé aussi. Maintenant nous savons au moins que nous avons un seigneur ; et on ne peut dire combien les paysans sont reconnaissants a ta grâce. Autrefois, du temps de la tutelle, il n’y avait pas de seigneur, chacun était le seigneur : les tuteurs, les seigneurs ; Ilitch, le seigneur ; sa femme, la maîtresse ; l’écrivain du village, aussi le seigneur. Oh ! Dans ce temps, les paysans ont eu beaucoup, beaucoup de mal !

Nekhludov éprouva un sentiment de honte et de remord. Il prit son chapeau et partit.


VI

« Ukhvanka-Moudrenni veut vendre un cheval », lut Nekhludov dans son carnet, et il traversa la rue vers la cour d’Ukhvanka-Moudrenni. L’isba d’Ukhvanka était soigneusement couverte de paille prise dans l’enclos du seigneur, et était faite de bois de tremble neuf, gris clair (venant aussi de chez le seigneur) ; la fenetre peinte en rouge avait deux volets, le perron était protégé d’un auvent et avait une rampe de bois rustiquement sculptée. Le vestibule et la chambre d’été étaient aussi en bon ordre, mais l’air d’aisance qu’avait ainsi cette isba était un peu gâté par un hangar dressé pres de la porte cochere, par l’enclos encore inachevé et par l’auvent découvert qu’on apercevait derriere ce hangar.

Au moment meme ou Nekhludov s’approchait du perron, de l’autre côté s’avançaient deux paysannes portant un baquet d’eau. L’une d’elles était la femme, l’autre la mere d’Ukhvanka-Moudrenni. La premiere était une femme forte, rouge, avec une poitrine extraordinairement développée et des joues larges et grosses. Elle portait une chemise propre, brodée aux manches et au col, un tablier brodé, une jupe neuve, des bottes, un collier et une coiffure quadrangulaire, élégante, brodée de fil rouge et de passementerie. Le bout de la palanche ne vacillait pas, mais était posé d’aplomb sur son épaule large et robuste. La tension légere de son visage coloré, la courbure de son dos, le mouvement régulier de ses jambes et de ses bras, décelaient en elle une santé extraordinaire et la force d’un homme.

La mere d’Ukhvanka au contraire, qui portait l’autre bout de la palanche, était une de ces vieilles qui semblent arriver a la derniere limite de la vieillesse et de la décrépitude que peut atteindre un etre vivant. Son corps décharné que recouvraient une chemise sale, déchirée, et un jupon sans couleur, était tellement courbé que la palanche était plutôt appuyée sur son dos que sur son épaule. Ses deux mains, dont les doigts déformés se cramponnaient a la palanche et la retenaient, étaient de couleur brun foncé et semblaient ne plus pouvoir se délier. La tete baissée, enveloppée d’une guenille, portait les traces les plus affreuses de la misere et de l’extreme vieillesse. Au-dessous du front étroit, sillonné en tous sens de profondes rides, deux yeux rouges, sans cils, regardaient stupidement le sol. Une dent jaunie se montrait au-dessous de la levre supérieure enfoncée, et en remuant sans cesse, rencontrait parfois le menton aigu. Les rides, a la partie inférieure du visage et sous la gorge, formaient comme une espece de poche qui ballottait a chaque mouvement. Sa respiration était lourde et rauque, mais les pieds nus, déformés, qui semblaient se traîner de force sur la terre, se mouvaient régulierement l’un apres l’autre.


VII

Presque en se heurtant au maître, la jeune femme enleva vite le seau de la palanche, baissa les yeux, salua, puis, avec des yeux brillants, le regarda par en dessous et, en essayant de cacher un léger sourire avec la manche de sa chemise brodée, elle monta le perron en faisant claquer ses souliers.

– Toi, la mere, reporte la palanche a tante Nastacia, dit-elle en s’arretant pres de la porte et en s’adressant a la vieille.

Le jeune et modeste seigneur regarda séverement et fixement la femme rouge, fronça les sourcils et, s’adressant a la vieille qui, de ses doigts difformes, mettait la palanche sur son épaule et se dirigeait lentement vers l’isba voisine, il demanda :

– Ton fils est a la maison ?

La vieille, en courbant encore davantage son corps vouté, salua et voulut dire quelque chose, mais en portant la main sur sa bouche elle toussa tant que Nekhludov, sans attendre, entra dans l’isba. Ukhvanka était assis sur le banc, sous les icônes. A la vue du maître, il se précipita vers le poele, comme s’il voulait se cacher, fourra précipitamment sous la planche un objet quelconque et, en ouvrant la bouche et les yeux, il se serra le long du mur, comme pour laisser le passage au maître. Ukhvanka était un jeune homme blond, de trente ans, mince, élégant, avec une petite barbiche pointue ; il eut été assez beau sans des yeux sombres qui couraient et regardaient désagréablement sous les sourcils froncés. Il lui manquait aussi deux dents de devant et ce défaut sautait immédiatement aux yeux, parce que ses levres étaient courtes et se soulevaient sans cesse. Il avait une chemise de fete a goussets rouge vif, des pantalons rayés et de lourdes bottes a tige plissée. L’intérieur de l’isba d’Ukhvanka n’était ni si étroit, ni si sombre que celui de l’isba de Tchouris, bien qu’elle fut remplie de la meme odeur étouffante de fumée et de touloupe et que, dans un meme désordre, fussent jetés de tous côtés les vetements et la vaisselle. Deux objets arretaient étrangement l’attention : un petit samovar bosselé posé sur la planche, et un cadre noir, suspendu pres des icônes, et contenant sous un morceau de verre sale le portrait d’un général en uniforme rouge. Nekhludov jeta un regard peu aimable sur le samovar, sur le portrait du général et sur la planche, ou l’on apercevait au-dessous d’un chiffon, le bout d’une pipe cerclée de cuivre. Il s’adressa au paysan.

– Bonjour, Épifane ! dit-il en le regardant dans les yeux.

Épifane salua et murmura : « Je vous souhaite une bonne santé, Vot’xcellence », en prononçant avec tendresse, surtout le dernier mot, pendant que d’un regard ses yeux parcouraient toute la personne du maître, l’isba, le sol, le plafond, ne s’arretant nulle part. Ensuite, hâtivement, il s’approcha de la soupente, en sortit un sarrau et l’endossa.

– Pourquoi t’habilles-tu ? demanda Nekhludov en s’asseyant sur le banc, et en s’efforçant visiblement de regarder Épifane aussi séverement que possible.

– Comment donc, excusez, Vot’xcellence, comment est-ce possible ? Il me semble que nous pouvons comprendre…

– Je suis venu chez toi afin de savoir pourquoi tu dois vendre un cheval, si tu as beaucoup de chevaux, et lequel tu veux vendre ? dit sechement le maître en répétant les questions évidemment préparées.

– Nous sommes tres contents, Vot’xcellence que vous n’ayez pas dédaigné de venir chez moi, un paysan, répondit-il en jetant un regard rapide sur le portrait du général, sur le poele, sur les bottes du maître, et sur tout, a l’exception du visage de Nekhludov. Nous prions toujours Dieu pour Vot’xcellence…

– Pourquoi veux-tu vendre le cheval ? répéta Nekhludov en baissant la voix et en toussotant.

Ukhvanka soupira, secoua sa chevelure (son regard de nouveau parcourut l’isba), et en remarquant le chat qui ronronnait tranquillement, couché sur le banc, il cria apres lui : « Pschhh, canaille ! » puis en hâte, il s’adressa au maître :

– Le cheval, Vot’xcellence, n’est pas bon… Si la bete était bonne, je ne la vendrais pas, Vot’xcellence.

– Et combien as-tu de chevaux ?

– Trois, Vot’xcellence.

– Et tu n’as pas de poulains ?

– Est-ce possible, Vot’xcellence ?… Il y a aussi un poulain.


VIII

« Allons, montre-moi tes chevaux, ils sont dans la cour ?

– Parfaitement, Vot’xcellence, comme on l’a ordonné, j’ai fait. Pouvons-nous désobéir ? Iakov Alpatitch a ordonné de ne pas laisser les chevaux dans les champs, parce que le prince les regardera, alors, nous ne les avons pas laissés. Nous n’osons pas désobéir a Vot’xcellence.

Pendant que Nekhludov sortait, Ukhvanka ôta la pipe qui était sur la planche et la jeta sur le poele. Ses levres remuaient toujours avec inquiétude, meme quand le maître ne le regardait pas. Une maigre jument au pelage gris bleu remuait sous l’auvent de paille pourrie, un poulain de deux mois aux jambes longues, d’une couleur indéfinissable avec le museau et les pattes gris bleu, ne s’éloignait pas de la queue échevelée et remplie de glouterons de la jument. Au milieu de la cour, les yeux fermés, la tete penchée, se tenait un gros cheval hongre, brun, ayant l’air d’un bon cheval de paysan.

– Alors, ce sont tous les chevaux ?

– Non, ’xcellence, voila encore une jument et son poulain, répondit Ukhvanka en montrant les betes que le maître ne pouvait pas ne pas voir.

– Je vois. Alors, lequel veux-tu vendre ?

– Eh ! Celui-ci, Vot’xcellence, répondit-il en désignant avec un bout de son habit et toujours fronçant les sourcils et remuant les levres, le cheval hongre qui dormait. Le hongre ouvrit les yeux et se tourna paresseusement vers lui du côté de la croupe.

– Il n’est pas tres vieux et il paraît fort, dit Nekhludov. Attrape-le et montre-le moi : je verrai s’il est vieux.

– Impossible de l’attraper seul, Vot’xcellence. La bete ne vaut rien et pourtant elle est hargneuse, elle mord et donne des coups de poitrail, Vot’xcellence, répondit Ukhvanka avec un sourire tres gai, et en écarquillant les yeux de divers côtés.

– Quelle betise ! Attrape-le, te dis-je.

Ukhvanka sourit longtemps, piétina sur place, et, seulement quand Nekhludov lui cria séverement : « Eh bien ! Que fais-tu donc ? » il se jeta sous l’auvent, apporta un licou, et se mit a poursuivre le cheval en l’effrayant, et, en s’approchant de lui, non par-devant, mais par-derriere. Le jeune maître était las de ce spectacle, ou peut-etre voulait-il montrer son adresse :

– Donne le licou, dit-il.

– Permettez, comment donc, Vot’xcellence ; ne vous inquiétez pas…

Mais Nekhludov s’approcha en face du cheval, le saisit par les oreilles et le courba vers la terre avec une telle force que la bete, qui était visiblement un cheval de labour tres doux, agita la tete et renifla en tâchant de se dégager. Quand Nekhludov vit qu’il était tout a fait inutile d’employer la force et qu’il remarqua qu’Ukhvanka ne cessait de sourire, il lui vint a l’esprit la pensée, la plus blessante a son âge, qu’Ukhvanka se moquait de lui et le considérait comme un enfant. Il rougit, lâcha les oreilles du cheval, et, sans s’aider du licou, ouvrant la bouche de la bete, il regarda ses dents : les crochets étaient intacts, les couronnes pleines ; le jeune maître savait déja tout cela, et il vit que le cheval était jeune.

Ukhvanka, pendant ce temps, s’approchait de l’auvent, et, voyant qu’une herse n’était pas a sa place, il la souleva et l’appuya contre la haie.

– Viens ici, cria le maître avec une expression d’enfant qui a grand dépit, et presque avec des larmes de colere dans la voix. Quoi ! Ce cheval est vieux ?

– Excusez, vieux, tres vieux, il aura vingt ans… ce cheval…

– Tais-toi, tu es un menteur et une canaille, parce que le paysan honnete ne ment jamais, il n’en a aucun besoin ! dit Nekhludov en étouffant des sanglots de rage qui lui étreignaient la gorge.

Il se tut pour ne pas éclater en sanglots devant le paysan. Ukhvanka se taisait aussi et avait l’air d’un homme qui va pleurer, il reniflait et branlait la tete.

– Eh bien ! Avec quoi laboureras-tu quand tu auras vendu ce cheval ? continua Nekhludov en se ressaisissant pour pouvoir parler d’une voix ordinaire : On t’envoie expres aux travaux de piétons pour que tu puisses te remettre un peu en labourant avec tes chevaux et tu veux vendre le dernier ? Et surtout, pourquoi mens-tu ?

Des que le maître se calma, Ukhvanka se calma aussi. Il était debout, droit, remuait toujours les levres de la meme façon, son regard errait d’un objet a l’autre.

– Nous ferons notre travail pour Vot’xcellence, pas pis que les autres, répondit-il.

– Mais comment feras-tu ?

– Soyez tranquille, nous arrangerons le travail de Vot’xcellence, répondit-il en criant apres le cheval et en le chassant. Si je n’avais pas besoin d’argent, est-ce que je le vendrais ?

– Pourquoi te faut-il de l’argent ?

– Il n’y a pas de pain, Vot’xcellence, et il faut rendre le du aux paysans.

– Comment, pas de pain ? Et pourquoi ceux qui ont de la famille en ont-ils, et toi, sans famille, n’en as-tu pas ? Ou est-il donc disparu ?

– Il est mangé, Vot’xcellence, et maintenant il n’en reste plus une miette. Je racheterai le cheval vers l’automne, Vot’xcellence.

– Ne va pas penser a vendre le cheval !

– Comment, Vot’xcellence, et alors, sans cela, comment vivrons-nous ? Il n’y a pas de pain et il faut ne rien vendre, dit-il a part lui, en remuant les levres et en jetant tout a coup un regard hardi sur le visage du maître. Alors, c’est mourir de faim !

– Fais attention, mon cher ! cria Nekhludov, pâlissant et bouleversé par sa colere, je ne souffrirai pas un paysan comme toi… Ça ira mal.

– C’est la volonté de Vot’xcellence si j’ai démérité devant vous, répondit-il en fermant les yeux, avec une expression de feinte soumission. Mais il me semble qu’on n’a aucun vice a me reprocher. Mais c’est connu, si je ne plais plus a Vot’xcellence, alors c’est tout a votre volonté. Seulement je ne sais pas pourquoi je dois souffrir ?

– Et voici pourquoi : parce que ta maison est une ruine, parce que le fumier n’est pas recouvert, parce que tes haies sont brisées, et que toi tu restes a la maison, fumes la pipe et ne travailles pas ; parce tu ne donnes pas un morceau de pain a ta mere qui t’a donné tout ce qu’elle avait, parce que tu laisses ta femme la battre, et la mets dans l’obligation de venir chez moi se plaindre.

– Excusez, Vot’xcellence, je ne sais pas ce que c’est que la pipe, répondit confusément Ukhvanka, qui parut blessé principalement par l’accusation de fumer la pipe. On peut tout dire d’un homme.

– Voila, tu mens de nouveau ! Je l’ai vu moi-meme…

– Comment oserais-je mentir a Vot’xcellence ?

Nekhludov se tut, et en se mordant les levres, il se mit a aller et venir dans la cour. Ukhvanka restait a la meme place, et sans lever les yeux, suivait les pas du maître.

– Écoute, Épifane, dit Nekhludov d’une voix douce, enfantine, en s’arretant devant le paysan et en s’efforçant de cacher son émotion, on ne peut pas vivre ainsi et tu périras. Réfléchis bien. Si tu veux etre un bon moujik, alors change de vie, quitte tes mauvaises habitudes, ne mens pas, ne t’enivre pas, respecte ta mere. Je suis bien renseigné sur toi. Occupe-toi de ton ménage et non a voler du bois dans la foret de l’État, ou a aller au cabaret. Pense a ce qu’il y a de bon ici ! Si tu as besoin de quelque chose, viens chez moi, demande-moi ce qu’il te faut et pourquoi il te le faut, et ne mens pas, mais dis toute la vérité, et alors je ne te refuserai rien de ce qu’il me sera possible de faire.

– Permettez, Vot’xcellence, il me semble, nous pouvons comprendre Vot’xcellence, répondit Ukhvanka en souriant, comme s’il comprenait tout a fait le charme de la plaisanterie du maître.

Ce sourire et cette réponse enleverent a Nekhludov tout espoir de toucher le paysan et de le remettre dans la bonne voie. En outre il lui semblait toujours qu’il ne convenait pas, a lui qui avait le pouvoir, d’exhorter son paysan, que tout ce qu’il disait n’était pas du tout ce qu’il fallait dire. Il baissa tristement la tete et sortit sur le perron. Sur le seuil la vieille était assise et gémissait tout haut et, semblait-il, en signe de compassion pour les paroles du maître qu’elle avait entendues.

– Voila pour du pain, lui dit a l’oreille Nekhludov en mettant dans sa main un billet, mais achete-le toi-meme et ne le donne pas a Ukhvanka, autrement il dépensera tout au cabaret.

La vieille, de sa main osseuse, attrapa pour se lever le chambranle de la porte, elle voulait remercier le maître, sa tete tremblait et Nekhludov était déja de l’autre côté de la rue quand elle fut debout.