Contes et Nouvelles - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1910

Contes et Nouvelles - Tome I darmowy ebook

Lev Nikolayevich Tolstoy

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Opis ebooka Contes et Nouvelles - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

Anthologie en cinq volumes des principaux contes et nouvelles de l'auteur.

Opinie o ebooku Contes et Nouvelles - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

Fragment ebooka Contes et Nouvelles - Tome I - Lev Nikolayevich Tolstoy

A Propos
D’OU VIENT LE MAL
LE FILLEUL – LÉGENDE POPULAIRE

A Propos Tolstoy:

Count Lev Nikolayevich Tolstoy, commonly referred to in English as Leo Tolstoy, was a Russian novelist, writer, essayist, philosopher, Christian anarchist, pacifist, educational reformer, moral thinker, and an influential member of the Tolstoy family. As a fiction writer Tolstoy is widely regarded as one of the greatest of all novelists, particularly noted for his masterpieces War and Peace and Anna Karenina; in their scope, breadth and realistic depiction of Russian life, the two books stand at the peak of realistic fiction. As a moral philosopher he was notable for his ideas on nonviolent resistance through his work The Kingdom of God is Within You, which in turn influenced such twentieth-century figures as Mohandas K. Gandhi and Martin Luther King, Jr. Source: Wikipedia

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D’OU VIENT LE MAL

[Note - Traduction E. Halpérine-Kaminsky et R. Jaubert. Extrait du recueil A la recherche du Bonheur édité par la librairie Perrin et cie en 1916.]

 

Un ermite vivait dans la foret, sans avoir peur des betes fauves. L’ermite et les betes fauves conversaient ensemble et ils se comprenaient.

Un jour, l’ermite s’était étendu sous un arbre ; la s’étaient aussi réunis, pour passer la nuit, un corbeau, un pigeon, un cerf et un serpent. Ces animaux se mirent a disserter sur l’origine du mal dans le monde.

Le corbeau disait :

– C’est de la faim que vient le mal. Quand tu manges a ta faim, perché sur une branche et croassant, tout te semble riant, bon et joyeux ; mais reste seulement deux journées a jeun, et tu n’auras meme plus le cour de regarder la nature ; tu te sens agité, tu ne peux demeurer en place, tu n’as pas un moment de repos ; qu’un morceau de viande se présente a ta vue, c’est encore pis, tu te jettes dessus sans réfléchir. On a beau te donner des coups de bâton, te lancer des pierres ; chiens et loups ont beau te happer, tu ne lâches pas. Combien la faim en tue ainsi parmi nous ! Tout le mal vient de la faim.

Le pigeon disait :

– Et pour moi, ce n’est pas de la faim que vient le mal ; tout le mal vient de l’amour. Si nous vivions isolés, nous n’aurions pas tant a souffrir : tandis que nous vivons toujours par couples ; et tu aimes tant ta compagne, que tu n’as plus de repos, tu ne penses qu’a elle : A-t-elle mangé ? A-t-elle assez chaud ? Et quand elle s’éloigne un peu de son ami, alors tu te sens tout a fait perdu ; tu es hanté par la pensée qu’un autour l’a emportée, ou qu’elle a été prise par les hommes. Et tu te mets a sa recherche, et tu tombes toi-meme dans la peine, soit dans les serres d’un autour, soit dans les mailles d’un filet. Et si ta compagne est perdue, tu ne manges plus, tu ne bois plus, tu ne fais plus que chercher et pleurer. Combien il en meurt ainsi parmi nous ! Tout le mal vient, non pas de la faim, mais de l’amour.

Le serpent disait :

– Non, le mal ne vient ni de la faim, ni de l’amour, mais de la méchanceté. Si nous vivions tranquilles, si nous ne nous cherchions pas noise, alors tout irait bien : tandis que, si une chose se fait contre ton gré, tu t’emportes, et tout t’offusque ; tu ne songes qu’a décharger ta colere sur quelqu’un ; et alors, comme affolé, tu ne fais que siffler et te tordre, et chercher a mordre quelqu’un. Et tu n’as plus de pitié pour personne ; tu mordrais pere et mere ; tu te mangerais toi-meme ; et ta fureur finit par te perdre. Tout le mal vient de la méchanceté.

Le cerf disait :

– Non, ce n’est ni de la méchanceté, ni de l’amour, ni de la faim que vient tout le mal, mais de la peur. Si on pouvait ne pas avoir peur, tout irait bien. Nos pieds sont légers a la course, et nous sommes vigoureux. D’un petit animal, nous pouvons nous défendre a coups d’andouillers ; un grand, nous pouvons la fuir : mais on ne peut pas ne pas avoir peur. Qu’une branche craque dans la foret, qu’une feuille remue, et tu trembles tout a coup de frayeur ; ton cour commence a battre, comme s’il allait sauter hors de ta poitrine ; et tu te mets a voler comme une fleche. D’autres fois, c’est un lievre qui passe, un oiseau qui agite ses ailes, ou une brindille qui tombe ; tu te vois déja poursuivi par une bete fauve, et c’est vers le danger que tu cours. Tantôt, pour éviter un chien, tu tombes sur un chasseur, tantôt, pris de peur, tu cours sans savoir ou, tu fais un bond, et tu roules dans un précipice ou tu trouves la mort. Tu ne dors que d’un oil, toujours sur le qui-vive, toujours épouvanté. Pas de paix ; tout le mal vient de la peur.

Alors l’ermite dit :

– Ce n’est ni de la faim, ni de l’amour, ni de la méchanceté, ni de la peur que viennent tous nos malheurs : c’est de notre propre nature que vient le mal ; car c’est elle qui engendre et la faim, et l’amour, et la méchanceté, et la peur.


LE FILLEUL – LÉGENDE POPULAIRE

[Note - Récits populaires. 1885. Traduction E. Halpérine-Kaminsky et R. Jaubert. Extrait du recueil A la recherche du Bonheur édité par la librairie Perrin et cie en 1916.]

 

Vous avez entendu qu’il a été dit :

Oil pour oil, et dent pour dent.

Mais moi je vous dis de ne pas résister a celui qui vous fait du mal…

(St. Mathieu, ch. V. versets 38 et 39.)

C’est a Moi qu’appartient la vengeance ;

Je le rendrai, dit le Seigneur.

(Ép. de St. Paul apôtre aux Hébreux, ch. X. verset 80.)

 

 

I

 

Il est né chez un pauvre moujik un fils ; le moujik s’en réjouit, il va chez son voisin pour le prier d’etre parrain. Le voisin s’y refuse : on n’aime pas aller chez un pauvre diable comme parrain. Il va, le pauvre moujik, chez un autre, et l’autre refuse aussi.

Il a fait le tour du village, mais personne ne veut accepter d’etre parrain. Le moujik va dans un autre village ; il rencontre sur la route un passant.

Le passant s’arreta.

– Bonjour, dit le moujik, ou Dieu te porte-t-il ?… Dieu, répond le moujik, m’a donné un enfant, pour le soigner dans son enfance : lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme apres ma mort. A cause de ma pauvreté, personne de notre village n’a voulu accepter d’etre parrain. Je vais chercher un parrain.

Et le passant dit :

– Prends-moi pour parrain.

Le moujik se réjouit, remercia le passant et dit :

– Qui faut-il maintenant prendre pour marraine ?…

– …Et pour marraine, dit le passant, appelle la fille du marchand. Va dans la ville : sur la place il y a une maison avec des magasins ; a l’entrée de la maison, demande au marchand de laisser venir sa fille comme marraine.

Le moujik hésitait.

– Comment, dit-il, mon compere, demander cela a un marchand, a un riche ? Il ne voudra pas ; il ne laissera pas venir sa fille.

– Ce n’est pas ton affaire. Va et demande. Demain matin, tiens-toi pret : je viendrai pour le bapteme.

Le pauvre moujik s’en retourna a la maison, attela, et se rendit a la ville chez le marchand. Il laissa le cheval dans la cour. Le marchand vint lui-meme au-devant de lui :

– Que veux-tu ? dit-il.

– Mais voila, monsieur le marchand ! Dieu m’a donné un enfant pour le soigner dans son enfance : lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme apres ma mort. Sois bon, laisse ta fille venir comme marraine.

– Et quand le bapteme ?

– Demain matin.

– C’est bien. Va avec Dieu. Demain, a la messe du matin, elle viendra. Le lendemain, la marraine arriva, le parrain arriva aussi, et on baptisa l’enfant.

Aussitôt que le bapteme fut terminé, le parrain sortit, sans qu’on eut pu savoir qui il était. Et depuis, on ne le revit plus.

 

II

 

L’enfant grandit, et il grandit pour la joie de ses parents : il était fort, et travailleur, et intelligent, et docile. Le garçon touchait déja a ses dix ans, quand ses parents le mirent a l’école. Ce que les autres apprennent en cinq ans, le garçon l’apprit en un an : – il n’y avait plus rien a lui apprendre.

Vient la semaine sainte. Le garçon va chez sa marraine pour les souhaits habituels [1]

– Christ est ressuscité !

– Oui, vraiment ressuscité.]. Il retourne ensuite chez lui et demande :

– Petit pere et petite mere, ou demeure mon parrain ? Je voudrais bien aller chez lui pour lui souhaiter la fete. Et le pere et la mere lui disent :

– Nous ne savons pas, notre cher petit fils, ou demeure ton parrain. Nous en sommes nous-memes tres chagrinés. Nous ne l’avons pas vu depuis qu’il t’a baptisé. Et nous n’avons pas entendu parler de lui, et nous ne savons pas ou il demeure, ni s’il est encore vivant.

L’enfant salue son pere et sa mere.

– Laissez-moi, dit-il, mon petit pere et ma petite mere, chercher mon parrain. Je veux le trouver, lui souhaiter la fete.

Le pere et la mere laisserent partir leur fils. Et le garçon se mit a la recherche de son parrain.

 

III

 

Le garçon sortit de la maison et s’en alla sur la route. Il marcha une demi-journée et rencontra un passant.

Il arreta le passant.

– Bonjour, dit le petit garçon, ou Dieu te porte-t-il ?… Je suis allé, continua le garçon, chez ma petite marraine pour lui souhaiter la fete ; et de retour a ma maison, j’ai demandé a mes parents : « Ou demeure mon parrain ? Je voudrais lui souhaiter la fete. » Et mes parents m’ont dit : « Nous ne savons pas, petit fils, ou demeure ton parrain. Des qu’il t’a baptisé, il a pris congé de nous, et nous ne savons rien de lui, et nous ignorons s’il vit encore. » Et voila, je vais le chercher.

Et le passant dit :

– Je suis ton parrain.

Le garçon se réjouit, il lui souhaita la fete et ils s’embrasserent.

– Ou vas-tu [2] donc, maintenant, mon parrain ? dit le garçon. Si c’est de notre côté, viens dans notre maison, et si tu vas chez toi, je t’accompagnerai.

Et le parrain dit :

– Je n’ai pas le temps maintenant d’aller dans ta maison ; j’ai affaire dans les villages ; mais je rentrerai chez moi demain. Alors tu viendras chez moi.

– Mais comment donc, mon parrain, te trouverai-je ?

– Eh bien ! tu marcheras du côté ou le soleil se leve, toujours tout droit ; tu arriveras dans une foret, tu trouveras, au milieu de la foret, une clairiere. Assieds-toi dans cette clairiere, repose-toi, et regarde ce qui arrivera. Remarque bien ce que tu verras, et va plus loin. Marche toujours tout droit. Tu sortiras de la foret, tu trouveras un jardin, et dans le jardin un palais, avec un toit en or. C’est ma maison.

Approche-toi vers la grande porte ; j’irai moi-meme a ta rencontre.

Cela dit, le parrain disparut aux yeux du filleul.

 

IV

 

Le garçon marcha comme lui avait ordonné son parrain. Il marcha, marcha, et arriva dans la foret. Le garçon trouva une clairiere et, au milieu de la clairiere, un pin. Il s’assit, le petit garçon, et se mit a regarder. Il vit, attaché a une haute branche, une corde, et attaché a la corde, un gros morceau de bois de trois pouds [3], et, sous ce morceau de bois, un baquet avec du miel. Le petit garçon n’avait pas encore eu le temps de se demander pourquoi le miel se trouvait la, ainsi que ce morceau de bois attaché, lorsqu’il entendit du bruit dans la foret ; et il vit arriver des ours. En avant, l’ourse ; apres elle un guide d’un an, et, derriere, encore trois petits oursons. L’ourse flaira la brise, et alla vers le baquet ; les petits oursons la suivirent. L’ourse introduisit son museau dans le miel, appela les oursons qui accoururent et se mirent a manger. Le morceau de bois s’écarta un peu, puis revint a sa premiere position. L’ourse s’en aperçut, et repoussa le bois avec sa patte. Le bois s’écarta encore davantage, revint et frappa les oursons qui dans le dos, qui sur la tete. Les oursons se mirent a crier, et s’éloignerent. La mere poussa un grondement, saisit de ses deux pattes le morceau de bois au-dessus de sa tete, et le repoussa avec force loin d’elle ; bien haut s’envolait le morceau de bois ; le guide revint vers le baquet, introduisit son museau dans le miel et mangea. Les autres commençaient aussi a se rapprocher ; ils n’avaient pas encore eu le temps d’arriver que le morceau de bois retomba sur le guide, l’atteignit a la tete, et le tua jusqu’a la mort. [4]

L’ourse se mit a gronder plus fort qu’auparavant, et repoussa le bois de toutes ses forces. Il monta plus haut que la branche ; meme la corde s’infléchit. Vers le baquet arriva l’ourse et les petits oursons avec elle. En haut volait, volait le petit bois ; puis il s’arreta, et commença a revenir. Plus il descendait, plus vite il allait. Il arriva d’une telle vitesse, qu’en venant sur l’ourse, et la frappant a la tete, il lui fracassa le crâne. L’ourse tomba en tournoyant sur elle-meme, étendit ses pattes, et mourut. Les petits oursons s’enfuirent.

 

V

 

Le parrain conduit le garçon par toutes les pieces toutes plus belles, toutes plus gaies les unes que les autres, et l’amene jusqu’a une porte scellée.

– Vois-tu, dit-il, cette porte ? Elle n’a pas de serrure, elle est scellée seulement. On peut l’ouvrir, mais tu ne dois pas y entrer. Demeure ici tant que tu veux, et promene-toi tant que tu veux et comme tu veux. Jouis de toutes les joies ; il t’est seulement défendu de franchir cette porte ; et si tu la franchis, rappelle-toi alors ce que tu as vu dans la foret.

Cela dit, le parrain prit congé de son filleul. Le filleul resta dans le palais et y vécut. Et il y trouvait tant de joie et de charme, qu’au bout de trente ans il pensait y avoir passé seulement trois heures. Et quand ces trente ans se furent ainsi passés, le filleul s’approcha de la porte scellée et pensa :

– Pourquoi le parrain m’a-t-il défendu d’entrer dans cette chambre ? Je vais aller voir ce qu’il y a dedans.

Il poussa la porte, les scellés se briserent, et la porte s’ouvrit sans peine. Le filleul franchit le seuil, et vit un salon plus grand, plus magnifique que tous les autres, et, au milieu du salon, un trône en or. Il marcha, le filleul, a travers le salon ; il s’approcha du trône, en gravit les marches et s’y assit. Il s’assit et vit aupres du trône un sceptre qu’il prit entre ses mains. Tout a coup les quatre murs du salon tomberent. Le filleul, regardant autour de lui, vit le monde entier, et tout ce que les humains font dans le monde. Et il pensa :

– Je vais regarder ce qui se passe chez nous. Il regarde tout droit ; il voit la mer : les bateaux marchent. Il regarde a droite, et voit des peuples hérétiques. Il regarde du côté gauche : ce sont des chrétiens, mais non des Russes. Il regarde derriere lui : ce sont nos Russes.

– Je vais maintenant voir si le blé a bien poussé chez nous.

Il regarde son champ, et voit les gerbes qui ne sont pas encore toutes mises en meules. Il se met a compter les meules pour voir s’il y a beaucoup de blé, et il voit une charrette qui passe dans le champ, et un moujik dedans. Le filleul croit que c’est son pere, qui vient pendant la nuit enlever son blé. Il reconnaît que c’est Wassili Koudriachov, le voleur, qui roule dans la charrette. Le voleur s’approche des meules, et se met a charger sa charrette. Le filleul est pris de colere, et il s’écrie :

– Mon petit pere, on vole les gerbes de ton champ !

Le pere s’éveille en sursaut.

– J’ai vu en reve, dit-il, qu’on vole les gerbes : je vais aller y voir.

Il monte a cheval et part. Il arrive a son champ et aperçoit Wassili. Il appelle les moujiks. On bat Wassili, on le lie, et on le mene en prison.

Le filleul regarde encore la ville ou demeurait sa marraine. Il la voit mariée a un marchand. Il la voit dormir, et son mari se lever, et courir chez une maîtresse. Le filleul crie a la femme du marchand :

– Leve-toi, ton mari fait de mauvaises choses. La marraine se leve a la hâte, s’habille, trouve la maison ou était son mari, l’accable d’injures, bat la maîtresse et renvoie son mari de chez elle. Il regarde encore sa mere, le filleul, et il la voit couchée dans l’isba. Un brigand entre dans l’isba, et se met a briser les coffres.

La mere s’éveille et pousse un cri. Le brigand saisit alors une hache, la leve au-dessus de la mere : il va la tuer.

Le filleul ne peut se retenir, et lance le sceptre sur le brigand ; il l’atteint juste a la tempe et le tue du coup.

 

VI

 

Aussitôt que le filleul a tué le brigand, les murs se dressent de nouveau, et le salon reprend son aspect ordinaire. La porte s’ouvre et le parrain entre. Il s’approche de son filleul, le prend par la main, le fait descendre du trône, et dit :

– Tu n’as pas obéi a mes ordres : la premiere mauvaise chose que tu as faite, c’est d’avoir ouvert la porte défendue ; la deuxieme mauvaise chose que tu as faite, c’est d’etre monté sur le trône et d’avoir pris mon sceptre dans ta main ; la troisieme mauvaise chose que tu as faite, c’est de t’etre mis a juger les gens. L’ourse a une fois repoussé le morceau de bois, elle a dérangé ses oursons. Elle l’a repoussé une autre fois, elle a tué le guide. Une troisieme fois elle l’a repoussé, elle s’est tuée elle-meme. C’est ce que tu as fait aussi.

Et le parrain fit monter le filleul sur le trône, et prit le sceptre entre ses mains. Et de nouveau les murs tomberent, et de nouveau l’on vit.

Et il dit, le parrain :

– Regarde maintenant ce que tu as fait a ton pere. Voila que Wassili a passé un an en prison. Il y a appris tout le mal, et il est devenu tout a fait enragé. Regarde, voila qu’il vole des chevaux chez ton pere, et, tu le vois, il met le feu a la maison. Voila ce que tu as fait a ton pere.

Des que le filleul eut vu mettre le feu a la maison de son pere, le parrain lui voila ce spectacle, et lui ordonna de regarder un autre endroit.

– Voila, dit-il, le mari de ta marraine. Depuis un an qu’il a quitté sa femme, il s’amuse avec d’autres, tandis qu’elle, apres avoir lutté, lutté, a fini par prendre un amant. Et la maîtresse s’est perdue tout a fait. Voila ce que tu as fait a ta marraine.

Le parrain voila aussi ce spectacle, et montra au filleul la maison des siens. Et il aperçut sa mere : elle pleurait sur ses péchés, et se repentait, et disait : « Il valait mieux que le brigand me tuât alors : je n’aurais pas fait tant de péchés. »

– Voila ce que tu as fait a ta mere. Le parrain voila aussi ce spectacle, et lui dit de regarder en bas. Et le filleul aperçut le brigand : le brigand était tenu par deux gardes devant la prison. Et il dit, le parrain :

– Cet homme a tué neuf âmes. Il devait lui-meme racheter ses péchés. Mais tu l’as tué, et tu t’es chargé de tous ses péchés : c’est maintenant a toi d’en répondre. Voila ce que tu t’es fait a toi-meme… Je te donne un délai de trente ans : va dans le monde, rachete les péchés du brigand. Si tu les rachetes, vous serez libres tous les deux ; mais si tu ne les rachetes pas, c’est toi qui iras a sa place.

Et le filleul dit :

– Mais comment racheter ses péchés ?

Et le parrain lui répondit :

– Quand tu auras détruit dans le monde autant de mal que tu en as fait, alors tu racheteras tes péchés et ceux du brigand.

Et le filleul demanda :

– Mais comment détruire le mal ?

– Marche tout droit du côté ou le soleil se leve, dit le parrain. Tu trouveras un champ, et dans le champ, des gens. Observe ce que font les gens, et apprends-leur ce que tu sais. Puis, marche plus loin, remarque tout ce que tu verras. Le quatrieme jour tu arriveras dans une foret ; dans la foret, tu trouveras un ermitage ; dans l’ermitage demeure un vieillard. Raconte-lui tout ce qui est arrivé. Il t’enseignera. Quand tu auras fait tout ce que le vieillard t’aura ordonné, alors tu racheteras tes péchés et ceux du brigand.

Ainsi dit le parrain. Il reconduisit le filleul hors du palais et ferma la porte.

 

VII

 

Le filleul partit. Et en marchant il pensait :

– Comment me faut-il détruire le mal dans le monde ? Détruit-on le mal dans le monde en déportant les gens, en les emprisonnant, en leur ôtant la vie ? Comment me faut-il faire pour ne pas prendre le mal sur moi, et ne pas me charger des péchés des autres ?

Il réfléchissait, réfléchissait, le filleul, sans pouvoir résoudre la question.

Il marcha, il marcha ; il arriva dans un champ. Sur ce champ avait poussé du bon blé dru ; et c’était le temps de la moisson. Le filleul vit que dans ce blé un veau s’était aventuré. Les moissonneurs s’en aperçurent ; ils monterent a cheval et poursuivirent le veau a travers le blé, dans tous les sens. Des que le veau voulait sortir du blé, arrivait un cavalier, et le veau, prenant peur, entrait de nouveau dans le blé ; et de nouveau on le poursuivait. La baba [5] était la qui pleurait :

– Ils vont éreinter mon veau ! disait-elle.

Et le filleul se mit a dire aux moujiks :

– Pourquoi vous y prenez-vous ainsi ? Vous ne le ferez jamais sortir de cette façon. Sortez tous du blé.

Les moujiks obéirent. La baba s’approcha du champ de blé et se mit a appeler : « Tprusi ! Tprusi ! Bourenotchka ! Tprusi ! Tprusi ! »

Le veau tendit l’oreille, écouta, et courut vers la baba ; il alla tout droit a elle, et frotta si fort son museau contre elle, qu’elle en faillit tomber. Et les moujiks furent contents, et la baba et le veau furent contents.

Le filleul marcha plus loin, et pensa :

– Je vois maintenant que le mal se multiplie par le mal. Plus les gens poursuivent le mal, plus ils l’accroissent. On ne doit donc pas détruire le mal par le mal. Et comment le détruire ? Je ne sais. C’est bien que le veau ait écouté sa maîtresse : mais s’il ne l’avait pas écoutée, comment le faire venir ?

Il réfléchissait, réfléchissait, le filleul, sans pouvoir trouver de solution. Il marcha plus loin.

 

VIII

 

Il marcha, il marcha et arriva dans un village. Il demanda a la patronne d’une isba de le laisser coucher dans sa maison. Elle y consentit. Il n’y avait personne dans l’isba, que la patronne en train de nettoyer.

Le filleul entra, monta sur le poele [6], et se mit a regarder ce que faisait la patronne. Il vit qu’elle lavait toutes les tables et tous les bancs avec des serviettes sales. Elle essuyait la table, et la serviette sale tachait la table. Elle essuyait les taches, et en faisait de nouvelles en essuyant. Elle laissa la la table et se mit a essuyer le banc. La meme chose se produisit. Elle salissait tout avec les serviettes sales. Une tache essuyée, une autre apparaissait.

Le filleul regarda, regarda, et dit :

– Qu’est-ce que tu fais donc, patronne ?

– Tu ne vois donc pas que je lave pour la fete ? Mais je ne puis pas y arriver. Tout est sale. Je suis exténuée.

– Mais tu devrais d’abord laver la serviette, et alors tu essuierais. La patronne obéit, et lava ensuite les tables, les bancs : tout devint propre.

Le lendemain matin, le filleul dit adieu a la patronne et poursuivit sa route. Il marcha, il marcha, et arriva dans une foret. Il vit des moujiks occupés a façonner des jantes. Le filleul s’approcha, et vit les moujiks tourner ; et la jante ne se façonnait pas.

– Que Dieu vous aide ! dit-il.

– Que le Christ te sauve ! dirent-ils.

Le filleul regarda, et vit que le support, n’étant pas assujetti, tournait avec la jante. Le filleul regarda et dit :

– Que faites-vous donc, freres ?

– Mais voila : nous ployons des jantes. Et nous les avons déja deux fois passées a l’eau bouillante ; nous sommes exténués, et le bois ne veut pas ployer.

– Mais vous devriez, freres, assujettir le support : car il tourne en meme temps que vous. Les moujiks obéirent, assujettirent le support, et tout marcha bien.

Le filleul passa une nuit chez eux, et continua sa route. Il marcha toute la journée et toute la nuit. A l’aube, il rencontra des bergers. Il se coucha aupres d’eux, et vit qu’ils étaient en train de faire du feu. Ils prenaient des brindilles seches, les allumaient, et sans leur donner le temps de prendre, mettaient par-dessus de la broussaille humide. La broussaille se mit a siffler en fumant, et éteignit le feu. Les bergers prirent de nouveau du bois sec, l’allumerent, et remirent de la broussaille humide ; et le feu s’éteignit de nouveau. Longtemps les bergers se démenerent ainsi, sans pouvoir allumer le feu. Et le filleul dit :

– Ne vous hâtez pas de mettre de la broussaille, mais allumez d’abord bien le feu, donnez-lui le temps de prendre ; quand il sera bien enflammé, alors mettez de la broussaille.

Ainsi firent les bergers. Ils laisserent le feu prendre tout a fait, et mirent ensuite de la broussaille. Le bois flamba et pétilla.

Le filleul resta quelque temps avec eux, et poursuivit sa route. Il se demandait pourquoi il avait vu ces trois choses, il n’y pouvait rien comprendre.

 

IX

 

Le filleul marcha, marcha ; une journée passa. Il arriva dans une foret ; dans la foret, un ermitage. Le filleul s’approcha et frappa. Une voix de l’intérieur demanda :

– Qui est la ?

– Un grand pécheur. Je vais racheter les péchés d’autrui. Le vieillard sortit et demanda :

– Quels sont ces péchés d’autrui que tu as sur toi ? Le filleul lui raconte tout : et l’ourse avec ses oursons, et le trône dans le salon scellé, et ce que son parrain lui a ordonné, et ce qu’il a vu dans les champs, les moujiks poursuivant le veau et fouillant le blé, et comment le veau est allé de lui-meme vers sa maîtresse.

– J’ai compris, dit-il, qu’on ne peut pas détruire le mal par le mal : mais je ne peux pas comprendre comment il faut le détruire. Apprends-le-moi.

Et le vieillard dit :

– Mais dis-moi, qu’as-tu vu encore sur la route ?

Le filleul lui parle de la baba de l’isba, comment elle nettoyait ; des moujiks, comment ils ployaient la jante ; et des bergers, comment ils faisaient du feu.

Le vieillard écoutait. Il retourna dans son ermitage, et en rapporta une hachette ébréchée.

– Viens, dit-il.

Le vieillard s’avança vers une petite clairiere, devant l’ermitage, et, montrant un arbre :

– Abats-le, dit-il.

Le filleul abattit l’arbre, qui tomba.

– Fends-le en trois, maintenant.

Le filleul le fendit en trois. Le vieillard entra de nouveau dans l’ermitage et en rapporta du feu.

– Brule, dit-il, ces trois morceaux de bois.

Le filleul fit un feu, et les brula. Il en restait trois charbons.

– Enfouis maintenant les trois charbons dans la terre.

Comme cela. Le filleul les enfouit.

– Vois-tu la riviere au pied de la montagne ? Vas-y puiser de l’eau dans ta bouche, et arrose. Ce charbon, arrose-le ainsi que tu as appris a la baba ; celui-ci, arrose-le ainsi que tu as appris aux charrons, et celui-la, arrose-le comme tu as appris aux bergers. Quand tous les trois pousseront, et que de ces charbons sortiront trois pommiers, alors tu sauras comment il faut détruire le mal.

Cela dit, le vieillard rentra dans son ermitage. Le filleul réfléchissait, réfléchissait ; il ne pouvait comprendre ce que lui disait le vieillard. Et il se mit a faire comme il lui était ordonné.

 

X

 

Il regarda autour de lui, aperçut des croutons et mangea. Il trouva une pioche, et se mit a creuser une fosse pour le vieillard. La nuit, il portait l’eau pour arroser, et, dans la journée, il creusait la fosse. Ce ne fut que le troisieme jour qu’il acheva la fosse. Il allait l’enterrer quand arriverent du village des gens qui apportaient a manger au vieillard. Ils apprirent que le vieillard était mort apres avoir béni le filleul. Ils aiderent le filleul a enterrer le vieillard, laisserent du pain, promirent d’en apporter encore : puis ils partirent.

Il resta, le filleul, a vivre a la place du vieillard ; il y vécut, se nourrissant de ce que les gens lui apportaient ; et il continuait a exécuter les prescriptions du vieillard, puisant de l’eau a la riviere, et arrosant les charbons. Le filleul vécut ainsi une année. Beaucoup de gens commençaient a le visiter. Le bruit se répandit que dans la foret demeurait un saint homme qui faisait son salut et arrosait avec sa bouche des morceaux de bois brulé. On se mit a le visiter, lui demander des conseils et des avis. De riches marchands venaient aussi chez lui et lui apportaient des cadeaux. Le filleul ne prenait rien pour lui, sauf ce dont il avait besoin ; et ce qu’on lui donnait, il le distribuait aux pauvres.

Et le filleul passait bien son temps : la moitié du jour, il portait dans sa bouche de l’eau pour arroser les charbons, et, l’autre moitié, il se reposait et recevait les visiteurs. Et le filleul se mit a croire que c’était ainsi qu’il devait vivre, ainsi qu’il détruisait le mal et racheterait le péché.

Le filleul vécut de la sorte une seconde année, et il ne passait pas un seul jour sans arroser, et pourtant pas un seul charbon ne poussait. Un jour, étant dans son ermitage, il entendit un cavalier passer en chantant des chansons. Le filleul sortit voir qui était cet homme ; il vit un homme jeune et fort. Ses habits étaient beaux, beaux le cheval et la selle. Le filleul l’arreta et lui demanda qui il était, et ou il allait.

L’homme s’arreta.

– Je suis un brigand, dit-il, je vais par les chemins, je tue les gens. Plus je tue, plus gaies sont mes chansons.

Le filleul effrayé pensa : « Comment chasser le mal de cet homme ? Il est facile de parler a ceux qui viennent chez moi se repentir d’eux-memes. Mais celui-ci se vante de ses péchés. »

Le filleul voulait s’en aller, mais il pensa : « Comment faire ? Ce brigand va maintenant passer par ici, il effraiera le monde ; les gens cesseront de venir chez moi, et je ne pourrai ni leur etre utile, ni vivre moi-meme. »

Et le filleul s’arreta, et il se mit a dire au brigand :

– Il vient ici chez moi, dit-il, des pécheurs, non pas se vanter de leurs péchés, mais se repentir et se purifier. Repens-toi aussi, si tu crains Dieu ; et si tu ne veux pas te repentir, va-t’en alors d’ici, et ne viens jamais ; ne me trouble pas, et n’effraie pas ceux qui viennent. Et si tu ne m’écoutes pas, Dieu te punira.

Le brigand se mit a rire.

– Je ne crains pas Dieu, dit-il, et toi, je ne t’obéis pas. Tu n’es pas mon maître. Toi, dit-il, tu te nourris de ta piété, et moi, je me nourris de brigandage. Tout le monde doit se nourrir. Enseigne aux femmes qui viennent chez toi ; moi, je n’ai pas besoin d’etre enseigné. Et puisque tu m’as rappelé Dieu, je tuerai demain deux hommes de plus ; je te tuerais aussi tout de suite, mais je ne veux pas me salir les mains ; et dorénavant ne te trouve pas sur mon chemin.

Ayant ainsi menacé, le brigand s’en alla.

Depuis, le filleul craignait le brigand. Mais le brigand ne passait plus, et le filleul vivait tranquillement.

 

XI

 

Le filleul passa ainsi encore huit ans ; il commençait a s’ennuyer. Une nuit, il arrosa ses charbons, revint dans son ermitage, il déjeuna et se mit a regarder les sentiers par lesquels devait venir le monde. Et ce jour-la, personne ne vint. Le filleul resta seul jusqu’au soir, et se mit a réfléchir sur sa vie. Il se rappela comment le brigand lui avait reproché de ne se nourrir que de sa piété, et qu’il avait promis de tuer deux hommes en plus, pour lui avoir rappelé Dieu. Le filleul resta songeur, et se remémora sa vie passée.

– Ce n’est pas de cette façon, pensa-t-il, que le vieillard m’avait ordonné de vivre. Le vieillard m’a donné une pénitence, et moi j’en retire du pain et de la gloire. Et cela me plaît tant, que je m’ennuie quand le monde ne vient pas chez moi. Et quand les gens viennent, je n’ai qu’une joie : c’est qu’ils vantent ma sainteté. Ce n’est pas ainsi qu’il faut vivre. Je me suis laissé enivrer par les éloges. Je n’ai pas racheté des péchés, mais j’en ai endossé de nouveaux. Je m’en irai dans la foret, dans un autre endroit, pour que le monde ne me trouve point. Je vivrai seul, a racheter les vieux péchés ; et je n’en endosserai pas de nouveaux.

Ainsi pensa le filleul ; il prit un petit sac de croutons, une pioche, et s’en alla de l’ermitage, pour se creuser un réduit dans un endroit désert.

Le filleul marcha avec le petit sac et la pioche et rencontra le brigand. Le filleul prit peur, voulut s’en aller, mais le brigand le rejoignit.

– Ou vas-tu ? dit-il.

Le filleul lui dit son projet.

Le brigand s’étonna.

– Mais de quoi vas-tu vivre maintenant, dit-il, quand les gens ne te visiteront plus ?

Le filleul n’y avait pas songé auparavant. Mais, quand le brigand l’interrogea, il y songea.

– Mais de ce que Dieu m’enverra, dit-il.

Le brigand ne répondit rien et s’en alla.

– Pourquoi donc, pensait le filleul, ne lui ai-je rien dit de son genre de vie ? Peut-etre se repentira-t-il maintenant ; il semble etre plus doux et ne menace pas de me tuer.

Le filleul cria de loin au brigand :

– Et tu dois tout de meme te repentir, tu n’éviteras pas la vengeance de Dieu.

Le brigand fit faire volte-face a son cheval, tira un couteau de sa ceinture et le leva sur le filleul. Le filleul prit peur et se cacha dans la foret.

Le brigand ne voulut pas le poursuivre : il l’injuria et partit.

Le filleul s’établit dans un autre endroit. Il alla le soir arroser les charbons, et il vit qu’un d’eux s’était mis a pousser, et qu’un pommier en était sorti.

 

XII

 

Le filleul évita les gens, et se mit a vivre seul. Les croutons s’épuiserent.

– Eh bien ! pensa-t-il, je vais chercher des racines. Comme il allait les chercher, le filleul remarqua sur une branche un petit sac avec des croutons. Le filleul le prit et se mit a s’en nourrir. Aussitôt que les croutons s’épuisaient, de nouveau il trouvait un autre petit sac sur la meme branche.

Et ainsi vécut bien le filleul.

Il vécut de la sorte encore dix ans. Un pommier poussait, et les deux charbons étaient restés ce qu’ils étaient, des charbons. Un jour le filleul se leva de bonne heure et alla vers la riviere. Il remplit sa bouche d’eau, arrosa le charbon, y retourna une fois, y retourna cent fois, arrosa la terre autour du charbon, se fatigua et s’assit pour se reposer. Il était assis a se reposer, quand tout a coup il entendit le brigand passer en jurant.

Le filleul l’entendit et pensa :

– Il faut se cacher derriere l’arbre, car autrement il me tuera pour un rien, et je n’aurai meme pas le temps de racheter mes péchés.

Comme il commençait a passer derriere l’arbre, voila qu’il pensa :

– Sauf de Dieu, ni le mal ni le bien ne me viendront de personne. Et ou pourrais-je me cacher de Lui ?

Le filleul sortit de derriere l’arbre, et ne se cacha point. Il vit passer le brigand, non pas seul, mais portant avec lui en croupe un homme, les mains liées, la bouche bâillonnée. L’homme gémissait et le brigand jurait. Le filleul s’approcha du brigand et se mit devant le cheval. Le brigand dit :

– Tu es encore vivant ! Peut-etre désires-tu la mort ?

Et le filleul dit :

– Ou menes-tu cet homme ?

– Mais je l’emmene dans la foret. C’est le fils d’un marchand. Il ne veut pas me dire ou est caché l’argent de son pere. Je veux le tourmenter jusqu’a ce qu’il me le dise.

Et le brigand voulait poursuivre son chemin. Le filleul saisit le cheval par la bride, ne le lâche pas, et demande la délivrance du fils du marchand. Le brigand se fâche contre le filleul, et leve la main sur lui.

– Laisse, dit-il, autrement tu en auras autant. Ta sainteté ne m’en impose pas.

Le filleul ne s’effraie pas.

– Je ne te crains pas, dit-il, je ne crains que Dieu. Et Dieu ne m’ordonne pas de lâcher. Je ne lâcherai pas.

Le brigand fronça les sourcils, sortit son couteau, coupa les cordes et délivra le fils du marchand.

– Allez-vous-en tous deux, dit-il, et ne vous trouvez pas une autre fois sur mon chemin.

Le fils du marchand sauta a terre et s’enfuit. Le brigand voulut passer, mais le filleul l’arreta encore et se mit a lui demander d’abandonner sa mauvaise vie. Le brigand resta immobile, écouta tout, ne répondit rien et partit.

Le lendemain matin, le filleul alla arroser ses charbons. Voici qu’un autre avait poussé : c’était aussi un pommier.

Encore dix ans se passerent. Un jour le filleul était assis sans rien désirer, sans rien craindre, et le cour plein de joie. Et il pensait, le filleul :

– Quelle joie, dit-il, ont les hommes ?… Et ils se tourmentent pour rien. Ils devraient vivre et vivre pour la joie !

Et il se rappelait tout le mal des hommes, comme ils se tourmentent parce qu’ils ne connaissent pas Dieu. Et il se mit a les plaindre.

– Je passe mon temps inutilement, pensait-il. Il faudrait aller chez les gens et leur enseigner ce que je sais.

Comme il pensait cela, il entendit venir le brigand. Il le laissa passer. Il pensait :

– A celui-la, il n’y a rien a enseigner : il ne comprendra pas. Mais il faut lui parler tout de meme. C’est un homme aussi.

Il pensa ainsi, et alla a sa rencontre. Aussitôt qu’il aperçut le brigand, il eut pitié de lui. Il courut a lui, saisit son cheval par la bride et l’arreta.

– Cher frere, dit-il, aie pitié de ton âme ! Tu as en toi l’âme de Dieu ! Tu te tourmentes, et tu tourmentes les autres, et tu seras tourmenté encore plus. Et Dieu t’aime tant ! Quelles joies il t’a réservées ! Ne sois pas ton propre bourreau. Change ta vie.

Le brigand s’assombrit.

– Laisse, dit-il.

Le filleul ne laisse pas, et les larmes lui coulent en abondance. Il pleure.

– Frere, dit-il, aie pitié de toi.

Le brigand leve les yeux sur le filleul. Il le regarde, descend de cheval, tombe a genoux devant le filleul et se met aussi a pleurer.

– Tu m’as vaincu, dit-il, vieillard. Vingt ans j’ai lutté contre toi. Tu as pris le dessus sur moi. Maintenant je ne suis plus maître de moi. Fais de moi ce que tu veux. Quand tu m’adjuras pour la premiere fois, je n’en devins que plus méchant. Je me mis a réfléchir sur tes discours seulement alors que je t’ai vu toi-meme te passer du monde. Et depuis, je suspendis a la branche des croutons pour toi.

Et il se souvient, le filleul, que la baba nettoya la table seulement alors qu’elle eut lavé la serviette ; – lui, ce fut quand il cessa d’avoir soin de lui-meme, quand il purifia son cour, ce fut alors qu’il put purifier le cour des autres.

Et le brigand dit :

– Et mon cour a changé seulement alors que tu as supplié pour le fils du marchand, et que tu n’as pas craint la mort.

Et il se rappelle, le filleul, que les charrons ployerent la jante seulement alors que le support eut été assujetti ; – lui, il cessa de craindre la mort, il assujettit sa vie en Dieu, et son cour insoumis se soumit.

Et le brigand dit :

– Et mon cour s’est fondu tout a fait en moi seulement alors que tu as eu pitié de moi, et que tu as pleuré sur moi.

Le filleul se réjouit, emmene avec lui le brigand a l’endroit ou se trouvaient les deux pommiers et un charbon. Ils s’approchent : plus de charbon, et un troisieme pommier avait poussé.

Et il se rappelle, le filleul, que le bois humide s’alluma chez les bergers seulement alors qu’ils eurent allumé un grand feu ; – lui, son cour s’enflamma en lui, et alluma un autre cour.

Et le filleul se réjouit d’avoir racheté maintenant tous ses péchés.

Il dit tout cela au brigand, et mourut. Le brigand l’enterra, se mit a vivre comme lui ordonna le filleul, et a son tour il enseignait les gens.