A Rebours - Joris-Karl Huysmans - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1884

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Opinie o ebooku A Rebours - Joris-Karl Huysmans

Fragment ebooka A Rebours - Joris-Karl Huysmans

A Propos
Notice
Chapitre 1
A Propos Huysmans:

Charles-Marie-Georges Huysmans (February 5, 1848 – May 12, 1907) was a French novelist who published his works as Joris-Karl Huysmans; he is most famous for the novel A rebours. His style is remarkable for its idiosyncratic use of the French language, wide-ranging vocabulary, wealth of detailed and sensuous description, and biting, satirical wit. The novels are also noteworthy for their encyclopaedic documentation, ranging from the catalogue of decadent Latin authors in A rebours to the discussion of the symbology of Christian architecture in La Cathédrale. Huysmans' work expresses a disgust with modern life and a deep pessimism, which led the author first to the philosophy of Arthur Schopenhauer then to the teachings of the Catholic Church.

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Notice

A en juger par les quelques portraits conservés au château de Lourps, la famille des Floressas des Esseintes avait été, au temps jadis, composée d'athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres. Serrés, a l'étroit dans leurs vieux cadres qu'ils barraient de leurs fortes épaules, ils alarmaient avec leurs yeux fixes, leurs moustaches en yatagans, leur poitrine dont l'arc bombé remplissait l'énorme coquille des cuirasses.

Ceux-la étaient les ancetres ; les portraits de leurs descendants manquaient ; un trou existait dans la filiere des visages de cette race ; une seule toile servait d'intermédiaire, mettait un point de suture entre le passé et le présent, une tete mystérieuse et rusée, aux traits morts et tirés, aux pommettes ponctuées d'une virgule de fard, aux cheveux gommés et enroulés de perles, au col tendu et peint, sortant des cannelures d'une rigide fraise.

Déja, dans cette image de l'un des plus intimes familiers du duc d'Épernon et du marquis d'Ô, les vices d'un tempérament appauvri, la prédominance de la lymphe dans le sang, apparaissaient.

La décadence de cette ancienne maison avait, sans nul doute, suivi régulierement son cours ; l'effémination des mâles était allée en s'accentuant ; comme pour achever l'ouvre des âges, les des Esseintes marierent, pendant deux siecles, leurs enfants entre eux, usant leur reste de vigueur dans les unions consanguines.

De cette famille naguere si nombreuse qu'elle occupait presque tous les territoires de l'Île-de-France et de la Brie, un seul rejeton vivait, le duc Jean, un grele jeune homme de trente ans, anémique et nerveux, aux joues caves, aux yeux d'un bleu froid d'acier, au nez éventé et pourtant droit, aux mains seches et fluettes.

Par un singulier phénomene d'atavisme, le dernier descendant ressemblait a l'antique aieul, au mignon, dont il avait la barbe en pointe d'un blond extraordinairement pâle et l'expression ambiguë, tout a la fois lasse et habile.

Son enfance avait été funebre. Menacée de scrofules, accablée par d'opiniâtres fievres, elle parvint cependant, a l'aide de grand air et de soins, a franchir les brisants de la nubilité, et alors les nerfs prirent le dessus, materent les langueurs et les abandons de la chlorose, menerent jusqu'a leur entier développement les progressions de la croissance.

La mere, une longue femme, silencieuse et blanche, mourut d'épuisement ; a son tour le pere décéda d'une maladie vague ; des Esseintes atteignait alors sa dix-septieme année.

Il n'avait gardé de ses parents qu'un souvenir apeuré, sans reconnaissance, sans affection. Son pere, qui demeurait d'ordinaire a Paris, il le connaissait a peine ; sa mere, il se la rappelait, immobile et couchée, dans une chambre obscure du château de Lourps. Rarement, le mari et la femme étaient réunis, et de ces jours-la, il se remémorait des entrevues décolorées, le pere et la mere assis, en face l'un de l'autre, devant un guéridon qui était seul éclairé par une lampe au grand abat-jour tres baissé, car la duchesse ne pouvait supporter sans crises de nerfs la clarté et le bruit ; dans l'ombre, ils échangeaient deux mots a peine, puis le duc s'éloignait indifférent et ressautait au plus vite dans le premier train.

Chez les jésuites ou Jean fut dépeché pour faire ses classes, son existence fut plus bienveillante et plus douce. Les Peres se mirent a choyer l'enfant dont l'intelligence les étonnait ; cependant, en dépit de leurs efforts, ils ne purent obtenir qu'il se livrât a des études disciplinées ; il mordait a certains travaux, devenait prématurément ferré sur la langue latine, mais, en revanche, il était absolument incapable d'expliquer deux mots de grec, ne témoignait d'aucune aptitude pour les langues vivantes, et il se révéla tel qu'un etre parfaitement obtus, des qu'on s'efforça de lui apprendre les premiers éléments des sciences.

Sa famille se préoccupait peu de lui ; parfois son pere venait le visiter au pensionnat : « Bonjour, bonsoir, sois sage et travaille bien. » Aux vacances, l'été, il partait pour le château de Lourps ; sa présence ne tirait pas sa mere de ses reveries ; elle l'apercevait a peine, ou le contemplait, pendant quelques secondes, avec un sourire presque douloureux, puis elle s'absorbait de nouveau dans la nuit factice dont les épais rideaux des croisées enveloppaient la chambre.

Les domestiques étaient ennuyés et vieux. L'enfant, abandonné a lui-meme, fouillait dans les livres, les jours de pluie ; errait, par les apres-midi de beau temps, dans la campagne.

Sa grande joie était de descendre dans le vallon, de gagner Jutigny, un village planté au pied des collines, un petit tas de maisonnettes coiffées de bonnets de chaume parsemés de touffes de joubarbe et de bouquets de mousse. Il se couchait dans la prairie, a l'ombre des hautes meules, écoutant le bruit sourd des moulins a eau, humant le souffle frais de la Voulzie. Parfois, il poussait jusqu'aux tourbieres, jusqu'au hameau vert et noir de Longueville, ou bien il grimpait sur les côtes balayées par le vent et d'ou l'étendue était immense. La, il avait d'un côté, sous lui, la vallée de la Seine, fuyant a perte de vue et se confondant avec le bleu du ciel fermé au loin ; de l'autre, tout en haut, a l'horizon, les églises et la tour de Provins qui semblaient trembler, au soleil, dans la pulvérulence dorée de l'air.

Il lisait ou revait, s'abreuvait jusqu'a la nuit de solitude ; a force de méditer sur les memes pensées, son esprit se concentra et ses idées encore indécises murirent. Apres chaque vacance, il revenait chez ses maîtres plus réfléchi et plus tetu ; ces changements ne leur échappaient pas ; perspicaces et retors, habitués par leur métier a sonder jusqu'au plus profond des âmes, ils ne furent point les dupes de cette intelligence éveillée mais indocile ; ils comprirent que jamais cet éleve ne contribuerait a la gloire de leur maison, et comme sa famille était riche et paraissait se désintéresser de son avenir, ils renoncerent aussitôt a le diriger sur les profitables carrieres des écoles ; bien qu'il discutât volontiers avec eux sur toutes les doctrines théologiques qui le sollicitaient par leurs subtilités et leurs arguties, ils ne songerent meme pas a le destiner aux Ordres, car malgré leurs efforts sa foi demeurait débile ; en dernier ressort, par prudence, par peur de l'inconnu, ils le laisserent travailler aux études qui lui plaisaient et négliger les autres, ne voulant pas s'aliéner cet esprit indépendant, par des tracasseries de pions laiques.

Il vécut ainsi, parfaitement heureux, sentant a peine le joug paternel des pretres ; il continua ses études latines et françaises, a sa guise, et, encore que la théologie ne figurât point dans les programmes de ses classes, il compléta l'apprentissage de cette science qu'il avait commencée au château de Lourps, dans la bibliotheque léguée par son arriere-grand-oncle Dom Prosper, ancien prieur des chanoines réguliers de Saint-Ruf.

Le moment échut pourtant ou il fallut quitter l'institution des jésuites ; il atteignait sa majorité et devenait maître de sa fortune ; son cousin et tuteur le comte de Montchevrel lui rendit ses comptes. Les relations qu'ils entretinrent furent de durée courte, car il ne pouvait y avoir aucun point de contact entre ces deux hommes dont l'un était vieux et l'autre jeune. Par curiosité, par désouvrement, par politesse, des Esseintes fréquenta cette famille et il subit, plusieurs fois, dans son hôtel de la rue de la Chaise, d'écrasantes soirées ou des parentes, antiques comme le monde, s'entretenaient de quartiers de noblesse, de lunes héraldiques, de cérémoniaux surannés.

Plus que ces douairieres, les hommes rassemblés autour d'un whist, se révélaient ainsi que des etres immuables et nuls ; la, les descendants des anciens preux, les dernieres branches des races féodales, apparurent a des Esseintes sous les traits de vieillards catarrheux et maniaques, rabâchant d'insipides discours, de centenaires phrases. De meme que dans la tige coupée d'une fougere, une fleur de lis semblait seule empreinte dans la pulpe ramollie de ces vieux crânes.

Une indicible pitié vint au jeune homme pour ces momies ensevelies dans leurs hypogées pompadour a boiseries et a rocailles, pour ces maussades lendores qui vivaient, l'oil constamment fixé sur un vague Chanaan, sur une imaginaire Palestine.

Apres quelques séances dans ce milieu, il se résolut, malgré les invitations et les reproches, a n'y plus jamais mettre les pieds.

Il se prit alors a frayer avec les jeunes gens de son âge et de son monde.

Les uns, élevés avec lui dans les pensions religieuses, avaient gardé de cette éducation une marque spéciale. Ils suivaient les offices, communiaient a Pâques, hantaient les cercles catholiques et ils se cachaient ainsi que d'un crime des assauts qu'ils livraient aux filles, en baissant les yeux. C'étaient, pour la plupart, des bellâtres inintelligents et asservis, de victorieux cancres qui avaient lassé la patience de leurs professeurs, mais avaient néanmoins satisfait a leur volonté de déposer, dans la société, des etres obéissants et pieux.

Les autres, élevés dans les colleges de l'État ou dans les lycées, étaient moins hypocrites et plus libres, mais ils n'étaient ni plus intéressants, ni moins étroits. Ceux-la étaient des noceurs, épris d'opérettes et de courses, jouant le lansquenet et le baccara, pariant des fortunes sur des chevaux, sur des cartes, sur tous les plaisirs chers aux gens creux. Apres une année d'épreuve, une immense lassitude résulta de cette compagnie dont les débauches lui semblerent basses et faciles, faites sans discernement, sans apparat fébrile, sans réelle surexcitation de sang et de nerfs.

Peu a peu, il les quitta, et il approcha les hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait rencontrer plus d'affinités et se sentir mieux a l'aise. Ce fut un nouveau leurre ; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et mesquins, par leur conversation aussi banale qu'une porte d'église, par leurs dégoutantes discussions, jaugeant la valeur d'une ouvre selon le nombre des éditions et le bénéfice de la vente. En meme temps, il aperçut les libres penseurs, les doctrinaires de la bourgeoisie, des gens qui réclamaient toutes les libertés pour étrangler les opinions des autres, d'avides et d'éhontés puritains, qu'il estima, comme éducation, inférieurs au cordonnier du coin.

Son mépris de l'humanité s'accrut ; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles. Décidément, il n'avait aucun espoir de découvrir chez autrui les memes aspirations et les memes haines, aucun espoir de s'accoupler avec une intelligence qui se complut, ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude, aucun espoir d'adjoindre un esprit pointu et chantourné tel que le sien, a celui d'un écrivain ou d'un lettré.

Énervé, mal a l'aise, indigné par l'insignifiance des idées échangées et reçues, il devenait comme ces gens dont a parlé Nicole, qui sont douloureux partout ; il en arrivait a s'écorcher constamment l'épiderme, a souffrir des balivernes patriotiques et sociales débitées, chaque matin, dans les journaux, a s'exagérer la portée des succes qu'un tout-puissant public réserve toujours et quand meme aux ouvres écrites sans idées et sans style.

Déja il revait a une thébaide raffinée, a un désert confortable, a une arche immobile et tiede ou il se réfugierait loin de l'incessant déluge de la sottise humaine.

Une seule passion, la femme, eut pu le retenir dans cet universel dédain qui le poignait, mais celle-la était, elle aussi, usée. Il avait touché aux repas charnels, avec un appétit d'homme quinteux, affecté de malacie, obsédé de fringales et dont le palais s'émousse et se blase vite ; au temps ou il compagnonnait avec les hobereaux, il avait participé a ces spacieux soupers ou des femmes soules se dégrafent au dessert et battent la table avec leur tete ; il avait aussi parcouru les coulisses, tâté des actrices et des chanteuses, subi, en sus de la betise innée des femmes, la délirante vanité des cabotines ; puis il avait entretenu des filles déja célebres et contribué a la fortune de ces agences qui fournissent, moyennant salaire, des plaisirs contestables ; enfin, repu, las de ce luxe similaire, de ces caresses identiques, il avait plongé dans les bas-fonds, espérant ravitailler ses désirs par le contraste, pensant stimuler ses sens assoupis par l'excitante malpropreté de la misere.

Quoi qu'il tentât, un immense ennui l'opprimait. Il s'acharna, recourut aux périlleuses caresses des virtuoses, mais alors sa santé faiblit et son systeme nerveux s'exacerba ; la nuque devenait déja sensible et la main remuait, droite encore lorsqu'elle saisissait un objet lourd, capricante et penchée quand elle tenait quelque chose de léger tel qu'un petit verre.

Les médecins consultés l'effrayerent. Il était temps d'enrayer cette vie, de renoncer a ces manouvres qui alitaient ses forces. Il demeura, pendant quelque temps, tranquille ; mais bientôt le cervelet s'exalta, appela de nouveau aux armes. De meme que ces gamines qui, sous le coup de la puberté, s'affament de mets altérés ou abjects, il en vint a rever, a pratiquer les amours exceptionnelles, les joies déviées ; alors, ce fut la fin ; comme satisfaits d'avoir tout épuisé, comme fourbus de fatigues, ses sens tomberent en léthargie, l'impuissance fut proche.

Il se retrouva sur le chemin, dégrisé, seul, abominablement lassé, implorant une fin que la lâcheté de sa chair l'empechait d'atteindre.

Ses idées de se blottir, loin du monde, de se calfeutrer dans une retraite, d'assourdir, ainsi que pour ces malades dont on couvre la rue de paille, le vacarme roulant de l'inflexible vie, se renforcerent.

Il était d'ailleurs temps de se résoudre ; le compte qu'il fit de sa fortune l'épouvanta ; en folies, en noces, il avait dévoré la majeure partie de son patrimoine, et l'autre partie, placée en terres, ne rapportait que des intérets dérisoires.

Il se détermina a vendre le château de Lourps ou il n'allait plus et ou il n'oubliait derriere lui aucun souvenir attachant, aucun regret ; il liquida aussi ses autres biens, acheta des rentes sur l'État, réunit de la sorte un revenu annuel de cinquante mille livres et se réserva, en plus, une somme ronde destinée a payer et a meubler la maisonnette ou il se proposait de baigner dans une définitive quiétude.

Il fouilla les environs de la capitale, et découvrit une bicoque a vendre, en haut de Fontenay-aux-Roses, dans un endroit écarté, sans voisins, pres du fort : son reve était exaucé ; dans ce pays peu ravagé par les Parisiens, il était certain d'etre a l'abri ; la difficulté des communications mal assurées par un ridicule chemin de fer, situé au bout de la ville, et par de petits tramways, partant et marchant a leur guise, le rassurait. En songeant a la nouvelle existence qu'il voulait organiser, il éprouvait une allégresse d'autant plus vive qu'il se voyait retiré assez loin déja, sur la berge, pour que le flot de Paris ne l'atteignît plus et assez pres cependant pour que cette proximité de la capitale le confirmât dans sa solitude. Et, en effet, puisqu'il suffit qu'on soit dans l'impossibilité de se rendre a un endroit pour qu'aussitôt le désir d'y aller vous prenne, il avait des chances, en ne se barrant pas completement la route, de n'etre assailli par aucun regain de société, par aucun regret.

Il mit les maçons sur la maison qu'il avait acquise, puis, brusquement, un jour, sans faire part a qui que ce fut de ses projets, il se débarrassa de son ancien mobilier, congédia ses domestiques et disparut, sans laisser au concierge aucune adresse.


Chapitre 1

 

Plus de deux mois s'écoulerent avant que des Esseintes put s'immerger dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay; des achats de toute sorte l'obligeaient a déambuler encore dans Paris, a battre la ville d'un bout a l'autre.

Et pourtant a quelles perquisitions n'avait-il pas eu recours, a quelles méditations ne s'était-il point livré, avant que de confier son logement aux tapissiers!

Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux-fuyants des tons. Jadis, alors qu'il recevait chez lui des femmes, il avait composé un boudoir ou, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon, sous une espece de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumieres appretées que blutait l'étoffe.

Cette piece ou des glaces se faisaient écho et se renvoyaient a perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célebre parmi les filles qui se complaisaient a tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiede qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles.

Mais, en mettant meme de côté les bienfaits de cet air fardé qui paraissait transfuser un nouveau sang sous les peaux défraîchies et usées par l'habitude des céruses et l'abus des nuits, il goutait pour son propre compte, dans ce languissant milieu, des allégresses particulieres, des plaisirs que rendaient extremes et qu'activaient, en quelque sorte, les souvenirs des maux passés, des ennuis défunts.

Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond de cette piece une petite cage en fil d'argent ou un grillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps; quand il écoutait ce cri tant de fois entendu, toutes les soirées contraintes et muettes chez sa mere, tout l'abandon d'une jeunesse souffrante et refoulée, se bousculaient devant lui, et alors, aux secousses de la femme qu'il caressait machinalement et dont les paroles ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient brusquement dans la réalité, dans le boudoir a terre, un tumulte se levait en son âme, un besoin de vengeance des tristesses endurées, une rage de salir par des turpitudes des souvenirs de famille, un désir furieux de panteler sur des coussins de chair, d'épuiser jusqu'a leurs dernieres gouttes, les plus véhémentes et les plus âcres des folies charnelles.

D'autres fois encore, quand le spleen le pressait, quand par les temps pluvieux d'automne, l'aversion de la rue, du chez soi, du ciel en boue jaune, des nuages en macadam, l'assaillait, il se réfugiait dans ce réduit, agitait légerement la cage et la regardait se répercuter a l'infini dans le jeu des glaces, jusqu'a ce que ses yeux grisés s'aperçussent que la cage ne bougeait point, mais que tout le boudoir vacillait et tournait, emplissant la maison d'une valse rose.

Puis, au temps ou il jugeait nécessaire de se singulariser, des Esseintes avait aussi créé des ameublements fastueusement étranges, divisant son salon en une série de niches, diversement tapissées et pouvant se relier par une subtile analogie, par un vague accord de teintes joyeuses ou sombres, délicates ou barbares, au caractere des oeuvres latines et françaises qu'il aimait. Il s'installait alors dans celle de ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondre a l'essence meme de l'ouvrage que son caprice du moment l'amenait a lire.

Enfin, il avait fait préparer une haute salle, destinée a la réception de ses fournisseurs; ils entraient, s'asseyaient les uns a côté des autres, dans des stalles d'église, et alors il montait dans une chaire magistrale et prechait le sermon sur le dandysme, adjurant ses bottiers et ses tailleurs de se conformer, de la façon la plus absolue, a ses brefs en matiere de coupe, les menaçant d'une excommunication pécuniaire s'ils ne suivaient pas, a la lettre, les instructions contenues dans ses monitoires et ses bulles.

Il s'acquit la réputation d'un excentrique qu'il paracheva en se vetant de costumes de velours blanc, de gilets d'orfroi, en plantant, en guise de cravate, un bouquet de Parme dans l'échancrure décolletée d'une chemise, en donnant aux hommes de lettres des dîners retentissants un entre autres, renouvelé du XVIIIe siecle, ou, pour célébrer la plus futile des mésaventures, il avait organisé un repas de deuil.

Dans la salle a manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d'une margelle de basalte et rempli d'encre et ses massifs tout disposés de cypres et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres ou brulaient des flammes vertes et par des chandeliers ou flambaient des cierges.

Tandis qu'un orchestre dissimulé jouait des marches funebres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d'argent, semée de larmes.

On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes a la tortue, des pains de seigle russe, des olives mures de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des cremes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mures et des guignes; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Penas et des Porto; savouré, apres le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.

Le dîner de faire-part d'une virilité momentanément morte, était-il écrit sur les lettres d'invitations semblables a celles des enterrements.

Mais ces extravagances dont il se glorifiait jadis s'étaient, d'elles-memes, consumées; aujourd'hui, le mépris lui était venu de ces ostentations puériles et surannées, de ces vetements anormaux, de ces embellies de logements bizarres. Il songeait simplement a se composer, pour son plaisir personnel et non plus pour l'étonnement des autres, un intérieur confortable et paré néanmoins d'une façon rare, a se façonner une installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa future solitude.

Lorsque la maison de Fontenay fut prete et agencée, suivant ses désirs et ses plans, par un architecte; lorsqu'il ne resta plus qu'a déterminer l'ordonnance de l'ameublement et du décor, il passa de nouveau et longuement en revue la série des couleurs et des nuances.

Ce qu'il voulait, c'étaient des couleurs dont l'expression s'affirmât aux lumieres factices des lampes; peu lui importait meme qu'elles fussent, aux lueurs du jour, insipides ou reches, car il ne vivait guere que la nuit, pensant qu'on était mieux chez soi, plus seul, et que l'esprit ne s'excitait et ne crépitait réellement qu'au contact voisin de l'ombre; il trouvait aussi une jouissance particuliere a se tenir dans une chambre largement éclairée, seul éveillé et debout, au milieu des maisons enténébrées et endormies, une sorte de jouissance ou il entrait peut-etre une pointe de vanité, une satisfaction toute singuliere, que connaissent les travailleurs attardés alors que, soulevant les rideaux des fenetres, ils s'aperçoivent autour d'eux que tout est éteint, que tout est muet, que tout est mort.

Lentement, il tria, un a un, les tons.

Le bleu tire aux flambeaux sur un faux vert; s'il est foncé comme le cobalt et l'indigo, il devient noir; s'il est clair, il tourne au gris; s'il est sincere et doux comme la turquoise, il se ternit et se glace.

A moins donc de l'associer, ainsi qu'un adjuvant, a une autre couleur, il ne pouvait etre question d'en faire la note dominante d'une piece.

D'un autre côté, les gris fer se renfrognent encore et s'alourdissent; les gris de perle perdent leur azur et se métamorphosent en un blanc sale; les bruns s'endorment et se froidissent; quant aux verts foncés, ainsi que les verts empereur et les verts myrte, ils agissent de meme que les gros bleus et fusionnent avec les noirs; restaient donc les verts plus pâles, tels que le vert paon, les cinabres et les laques, mais alors la lumiere exile leur bleu et ne détient plus que leur jaune qui ne garde, a son tour, qu'un ton faux, qu'une saveur trouble.

Il n'y avait pas a songer davantage aux saumons, aux mais et aux roses dont les efféminations contrarieraient les pensées de l'isolement; il n'y avait pas enfin a méditer sur les violets qui se dépouillent; le rouge surnage seul, le soir, et quel rouge! un rouge visqueux, un lie-de-vin ignoble; il lui paraissait d'ailleurs bien inutile de recourir a cette couleur, puisqu'en s'ingérant de la santonine, a certaine dose, l'on voit violet et qu'il est des lors facile de se changer, et sans y toucher, la teinte de ses tentures.

Ces couleurs écartées, trois demeuraient seulement: le rouge, l'orangé, le jaune.

A toutes, il préférait l'orangé, confirmant ainsi par son propre exemple, la vérité d'une théorie qu'il déclarait d'une exactitude presque mathématique: a savoir, qu'une harmonie existe entre la nature sensuelle d'un individu vraiment artiste et la couleur que ses yeux voient d'une façon plus spéciale et plus vive.

En négligeant, en effet, le commun des hommes dont les grossieres rétines ne perçoivent ni la cadence propre a chacune des couleurs, ni le charme mystérieux de leurs dégradations et de leurs nuances; en négligeant aussi ces yeux bourgeois, insensibles a la pompe et a la victoire des teintes vibrantes et fortes; en ne conservant plus alors que les gens aux pupilles raffinées, exercées par la littérature et par l'art, il lui semblait certain que l'oeil de celui d'entre eux qui reve d'idéal, qui réclame des illusions, sollicite des voiles dans le coucher, est généralement caressé par le bleu et ses dérivés, tels que le mauve, le lilas, le gris de perle, pourvu toutefois qu'ils demeurent attendris et ne dépassent pas la lisiere ou il alienent leur personnalité et se transforment en de purs violets, en de francs gris.

Les gens, au contraire, qui hussardent, les pléthoriques, les beaux sanguins, les solides mâles qui dédaignent les entrées et les épisodes et se ruent, en perdant aussitôt la tete, ceux-la se complaisent, pour la plupart, aux lueurs éclatantes des jaunes et des rouges, aux coups de cymbales des vermillons et des chromes qui les aveuglent et qui les soulent.

Enfin, les yeux des gens affaiblis et nerveux dont l'appétit sensuel quete des mets relevés par les fumages et les saumures, les yeux des gens surexcités et étiques chérissent, presque tous, cette couleur irritante et maladive, aux splendeurs fictives, aux fievres acides: l'orangé.

Le choix de des Esseintes ne pouvait donc preter au moindre doute; mais d'incontestables difficultés se présentaient encore. Si le rouge et le jaune se magnifient aux lumieres, il n'en est pas toujours de meme de leur composé, l'orangé, qui s'emporte, et se transmue souvent en un rouge capucine, en un rouge feu.

Il étudia aux bougies toutes ses nuances, en découvrit une qui lui parut ne pas devoir se déséquilibrer et se soustraire aux exigences qu'il attendait d'elle; ces préliminaires terminés, il tâcha de ne pas user, autant que possible pour son cabinet au moins, des étoffes et des tapis de l'Orient, devenus, maintenant que les négociants enrichis se les procurent dans les magasins de nouveautés, au rabais, si fastidieux et si communs.

Il se résolut, en fin de compte, a faire relier ses murs comme des livres, avec du maroquin, a gros grains écrasés, avec de la peau du Cap, glacée par de fortes plaques d'acier, sous une puissante presse.

Les lambris une fois parés, il fit peindre les baguettes et les hautes plinthes en un indigo foncé, en un indigo laqué, semblable a celui que les carrossiers emploient pour les panneaux des voitures, et le plafond, un peu arrondi, également tendu de maroquin, ouvrit tel qu'un immense oeil-de-boeuf, enchâssé dans sa peau d'orange, un cercle de firmament en soie bleu de roi, au milieu duquel montaient, a tire-d'ailes, des séraphins d'argent, naguere brodés par la confrérie des tisserands de Cologne, pour une ancienne chape.

Apres que la mise en place fut effectuée, le soir, tout cela se concilia, se tempéra, s'assit: les boiseries immobiliserent leur bleu soutenu et comme échauffé par les oranges qui se maintinrent, a leur tour, sans s'adultérer, appuyés et, en quelque sorte, attisés qu'ils furent par le souffle pressant des bleus.

En fait de meubles, des Esseintes n'eut pas de longues recherches a opérer, le seul luxe de cette piece devant consister en des livres et des fleurs rares; il se borna, se réservant d'orner plus tard, de quelques dessins ou de quelques tableaux, les cloisons demeurées nues, a établir sur la majeure partie de ses murs des rayons et des casiers de bibliotheque en bois d'ébene, a joncher le parquet de peaux de betes fauves et de fourrures de renards bleus, a installer pres d'une massive table de changeur du XVe siecle, de profonds fauteuils a oreillettes et un vieux pupitre de chapelle, en fer forgé, un de ces antiques lutrins sur lesquels le diacre plaçait jadis l'antiphonaire et qui supportait maintenant l'un des pesants in-folios du Glossarium mediae et infimae latinitatis de du Cange.

Les croisées dont les vitres, craquelées, bleuâtres, parsemées de culs de bouteille aux bosses piquetées d'or, interceptaient la vue de la campagne et ne laissaient pénétrer qu'une lumiere feinte, se vetirent, a leur tour, de rideaux taillés dans de vieilles étoles, dont l'or assombri et quasi sauré, s'éteignait dans la trame d'un roux presque mort.

Enfin, sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l'ancienne Abbaye-au-Bois de Bievre, un merveilleux canon d'église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contint, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures: trois pieces de Baudelaire: a droite et a gauche, les sonnets portant ces titres "la Mort des Amants" - "l'Ennemi"; - au milieu, le poeme en prose intitulé: "Any where out of the world. - N'importe ou, hors du monde".