La-bas - Joris-Karl Huysmans - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1884

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Opinie o ebooku La-bas - Joris-Karl Huysmans

Fragment ebooka La-bas - Joris-Karl Huysmans

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
A Propos Huysmans:

Charles-Marie-Georges Huysmans (February 5, 1848 – May 12, 1907) was a French novelist who published his works as Joris-Karl Huysmans; he is most famous for the novel A rebours. His style is remarkable for its idiosyncratic use of the French language, wide-ranging vocabulary, wealth of detailed and sensuous description, and biting, satirical wit. The novels are also noteworthy for their encyclopaedic documentation, ranging from the catalogue of decadent Latin authors in A rebours to the discussion of the symbology of Christian architecture in La Cathédrale. Huysmans' work expresses a disgust with modern life and a deep pessimism, which led the author first to the philosophy of Arthur Schopenhauer then to the teachings of the Catholic Church.

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Chapitre 1

 

Tu y crois si bien a ces idées-la, mon cher, que tu as abandonné l'adultere, l'amour, l'ambition, tous les sujets apprivoisés du roman moderne, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais - et, apres un silence, il ajouta: - Je ne reproche au naturalisme ni ses termes de pontons, ni son vocabulaire de latrines et d'hospices, car ce serait injuste et ce serait absurde; d'abord, certains sujets les helent, puis avec des gravats d'expressions et du brai de mots, l'on peut exhausser d'énormes et de puissantes oeuvres, l'Assommoir, de Zola, le prouve; non, la question est autre; ce que je reproche au naturalisme, ce n'est pas le lourd badigeon de son gros style, c'est l'immondice de ses idées; ce que je lui reproche, c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art!

Oui, tu diras ce que tu voudras, mon bon, mais, tout de meme, quelle théorie de cerveau mal famé, quel miteux et étroit systeme! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le reve, ne pas meme comprendre que la curiosité de l'art commence la ou les sens cessent de servir!

Tu leves les épaules, mais voyons, qu'a-t-il donc vu, ton naturalisme, dans tous ces décourageants mysteres qui nous entourent? Rien. - Quand il s'est agi d'expliquer une passion quelconque, quand il a fallu sonder une plaie, déterger meme le plus bénin des bobos de l'âme, il a tout mis sur le compte des appétits et des instincts. Rut et coup de folie, ce sont la ses seules diatheses. En somme, il n'a fouillé que des dessous de nombril et banalement divagué des qu'il s'approchait des aines; c'est un herniaire de sentiments, un bandagiste d'âme et voila tout!

Puis, vois-tu, Durtal, il n'est pas qu'inexpert et obtus, il est fétide, car il a prôné cette vie moderne atroce, vanté l'américanisme nouveau des moeurs, abouti a l'éloge de la force brutale, a l'apothéose du coffre-fort. Par un prodige d'humilité, il a révéré le gout nauséeux des foules, et, par cela meme, il a répudié le style, rejeté toute pensée altiere, tout élan vers le surnaturel et l'au-dela. Il a si bien représenté les idées bourgeoises qu'il semble, ma parole, issu de l'accouplement de Lisa, la charcutiere du Ventre de Paris, et de Homais!

- Mâtin, tu y vas, toi, répondit Durtal, d'un ton piqué. Il ralluma sa cigarette, puis: le matérialisme me répugne tout autant qu'a toi, mais ce n'est pas une raison pour nier les inoubliables services que les naturalistes ont rendus a l'art; car enfin, ce sont eux qui nous ont débarrassés des inhumains fantoches du romantisme et qui ont extrait la littérature d'un idéalisme de ganache et d'une inanition de vieille fille exaltée par le célibat! - En somme apres Balzac, ils ont créé des etres visibles et palpables et ils les ont mis en accord avec leurs alentours; ils ont aidé au développement de la langue commencé par les romantiques; ils ont connu le véritable rire et ont eu parfois meme le don des larmes, enfin, ils n'ont pas toujours été soulevés par ce fanatisme de bassesse dont tu parles!

- Si, car ils aiment leur siecle et cela les juge!

- Mais que diable! Ni Flaubert ni les de Goncourt ne l'aimaient, leur siecle!

- Je te l'accorde; ils sont, ceux-la, de probes, et de séditieux et de hautains artistes, aussi je les place tout a fait a part. J'avoue meme, et sans me faire prier, que Zola est un grand paysagiste et un prodigieux manieur de masses et truchement de peuple. Puis il n'a, Dieu merci, pas suivi jusqu'au bout dans ses romans les théories de ses articles qui adulent l'intrusion du positivisme en l'art. Mais chez son meilleur éleve, chez Rosny, le seul romancier de talent qui se soit en somme imprégné des idées du maître, c'est devenu, dans un jargon de chimie malade, un laborieux étalage d'érudition laique, de la science de contremaître! Non, il n'y a pas a dire, toute l'école naturaliste, telle qu'elle vivote encore, reflete les appétences d'un affreux temps. Avec elle, nous en sommes venus a un art si rampant et si plat que je l'appellerais volontiers le cloportisme. Puis quoi? Relis donc ses derniers livres, qu'y trouves-tu? Dans un style en mauvais verres de couleur, de simples anecdotes, des faits divers découpés dans un journal, rien que des contes fatigués et des histoires véreuses, sans meme l'étai d'une idée sur la vie, sur l'âme, qui les soutienne. J'en arrive, apres avoir terminé ces volumes, a ne meme plus me rappeler les incontinentes descriptions, les insipides harangues qu'ils renferment; il ne me reste que la surprise de penser qu'un homme a pu écrire trois ou quatre cents pages, alors qu'il n'avait absolument rien a nous révéler, rien a nous dire.

- Tiens, des Hermies, si ça t'est égal, parlons d'autre chose, car nous ne nous entendrons jamais bien sur ce naturalisme dont le nom seul t'affole. Voyons, et cette médecine Mattei, que devient-elle? Tes fioles d'électricité et tes globules soulagent-ils au moins quelques malades?

- Peuh! ils guérissent un peu mieux que les panacées du Codex, ce qui ne veut pas dire que leurs effets soient continus et surs; du reste, ça ou autre chose… sur ce, je file, mon bon, car dix heures sonnent et ton concierge va, dans l'escalier, éteindre le gaz; bonsoir, a bientôt, n'est-ce pas?

Quand la porte fut refermée, Durtal jeta quelques pelletées de coke dans sa grille et se prit a songer.

Cette discussion avec son ami l'irritait d'autant plus qu'il se battait depuis des mois avec lui-meme et que des théories, qu'il avait crues inébranlables, s'entamaient maintenant, s'effritaient peu a peu, lui emplissaient l'esprit comme de décombres.

En dépit de leurs violences, les jugements de Des Hermies le troublaient.

Certes, le naturalisme confiné dans les monotones études d'etres médiocres, évoluant parmi d'interminables inventaires de salons et de champs, conduisait tout droit a la stérilité la plus complete, si l'on était honnete ou clairvoyant et, dans le cas contraire, aux plus fastidieux des rabâchages, aux plus fatigantes des redites; mais Durtal ne voyait pas, en dehors du naturalisme, un roman qui fut possible, a moins d'en revenir aux explosibles fariboles des romantiques, aux oeuvres lanugineuses des Cherbuliez et des Feuillet, ou bien encore aux lacrymales historiettes des Theuriet et des Sand!

Alors quoi? Et Durtal se butait, mis au pied du mur, contre des théories confuses, des postulations incertaines, difficiles a se figurer, malaisées a délimiter, impossibles a clore. Il ne parvenait pas a se définir ce qu'il sentait, ou bien il aboutissait a une impasse dans laquelle il craignait d'entrer.

Il faudrait, se disait-il, garder la véracité du document, la précision du détail, la langue étoffée et nerveuse du réalisme, mais il faudrait aussi se faire puisatier d'âme, et ne pas vouloir expliquer le mystere par les maladies des sens; le roman, si cela se pouvait, devrait se diviser de lui-meme en deux parts, néanmoins soudées ou plutôt confondues, comme elles le sont dans la vie, celle de l'âme, celle du corps, et s'occuper de leurs réactifs, de leurs conflits, de leur entente. Il faudrait, en un mot, suivre la grande voie si profondément creusée par Zola, mais il serait nécessaire aussi de tracer en l'air un chemin parallele, une autre route, d'atteindre les en deça et les apres, de faire, en un mot, un naturalisme spiritualiste; ce serait autrement fier, autrement complet, autrement fort!

Et personne ne le fait pour l'instant, en somme. Tout au plus pourrait-on citer, comme se rapprochant de ce concept, Dostoievsky. Et encore est-il bien moins un réaliste surélevé qu'un socialiste évangélique, cet exorable Russe! -en France, a l'heure présente, dans le discrédit ou sombre la recette corporelle seule, il reste deux clans, le clan libéral qui met le naturalisme a la portée des salons, en l'émondant de tout sujet hardi, de toute langue neuve, et le clan décadent qui, plus absolu, rejette les cadres, les alentours, les corps memes, et divague, sous prétexte de causette d'âme, dans l'inintelligible charabia des télégrammes. En réalité celui-la se borne a cacher l'incomparable disette de ses idées sous un ahurissement voulu du style. Quant aux orléanistes de la vérité, Durtal ne pouvait songer, sans rire, au coriace et gaminant fatras de ces soi-disant psychologues qui n'avaient jamais exploré un district inconnu de l'esprit, qui n'avaient jamais révélé le moindre coin oublié d'une passion quelconque. Ils se bornaient a jeter dans les juleps de Feuillet les sels secs de Stendhal; c'étaient des pastilles mi-sel, mi-sucre, de la littérature de Vichy!

En somme, ils recommençaient les devoirs de philosophie, les dissertations du college dans leurs romans, comme si une simple réplique de Balzac, celle, par exemple, qu'il prete au vieil Hulot dans la Cousine Bette: pourrai-je emmener la petite? n'éclairait pas autrement un fond d'âme que toutes ces leçons de grand concours! - Puis, il n'y avait a attendre d'eux aucune envolée, aucun élan vers les ailleurs. Le véritable psychologue du siecle, se disait Durtal, ce n'est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont l'inexpugnable insucces tient du prodige!

Et il arrivait a croire que des Hermies avait raison. C'était vrai, il n'y avait plus rien debout dans les lettres en désarroi; rien, sinon un besoin de surnaturel qui, a défaut d'idées plus élevées, trébuchait de toutes parts, comme il pouvait, dans le spiritisme et dans l'occulte.

En s'acculant ainsi a ces pensées, il finissait, pour se rapprocher de cet idéal qu'il voulait quand meme joindre, par louvoyer, par bifurquer et s'arreter a un autre art, a la peinture. La, il le trouvait pleinement réalisé par les Primitifs, cet idéal!

Ceux-la avaient, dans l'Italie, dans l'Allemagne, dans les Flandres surtout, clamé les blanches ampleurs des âmes saintes; dans leurs décors authentiques, patiemment certains, des etres surgissaient en des postures prises sur le vif, d'une réalité subjuguante et sure; et de ces gens a tetes souvent communes, de ces physionomies parfois laides mais puissamment évoquées dans leurs ensembles, émanaient des joies célestes, des détresses aiguës, des bonaces d'esprit, des cyclones d'âme. Il y avait, en quelque sorte, une transformation de la matiere détendue ou comprimée, une échappée hors des sens, sur d'infinis lointains.

La révélation de ce naturalisme, Durtal l'avait eue, l'an passé, alors qu'il était moins qu'aujourd'hui pourtant excédé par l'ignominieux spectacle de cette fin de siecle. C'était en Allemagne, devant une crucifixion de Mathaeus Grünewald.

Et il frissonna dans son fauteuil et ferma presque douloureusement les yeux. Avec une extraordinaire lucidité, il revoyait ce tableau, la, devant lui, maintenant qu'il l'évoquait; et ce cri d'admiration qu'il avait poussé, en entrant dans la petite salle du Musée de Cassel, il le hurlait mentalement encore, alors que, dans sa chambre, le Christ se dressait, formidable, sur sa croix, dont le tronc était traversé, en guise de bras, par une branche d'arbre mal écorcée qui se courbait, ainsi qu'un arc sous le poids du corps.

Cette branche semblait prete a se redresser et a lancer par pitié, loin de ce terroir d'outrages et de crimes, cette pauvre chair que maintenaient, vers le sol, les énormes clous qui trouaient les pieds.

Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L'aisselle éclamée craquait; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient quand meme, dans un geste confus de prieres et de reproches; les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs; le torse était rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes; les chairs gonflaient, salpetrées et bleuies, persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d'aiguilles par les pointes des verges qui, brisées sous la peau, la dardaient encore, ça et la, d'échardes.

L'heure des sanies était venue; la plaie fluviale du flanc ruisselait plus épaisse, inondait la hanche d'un sang pareil au jus foncé des mures; des sérosités rosâtres, des petits laits, des eaux semblables a des vins de Moselle gris, suintaient de la poitrine, trempaient le ventre au-dessous duquel ondulait le panneau bouillonné d'un linge; puis, les genoux rapprochés de force heurtaient leurs rotules, et les jambes tordues s'évidaient jusqu'aux pieds qui, ramenés l'un sur l'autre, s'allongeaient, poussaient en pleine putréfaction, verdissaient dans des flots de sang. Ces pieds spongieux et caillés étaient horribles; la chair bourgeonnait, remontait sur la tete du clou et leurs doigts crispés contredisaient le geste implorant des mains, maudissaient, griffaient presque, avec la corne bleue de leurs ongles, l'ocre du sol, chargé de fer, pareil aux terres empourprées de la Thuringe.

Au-dessus de ce cadavre en éruption, la tete apparaissait, tumultueuse et énorme; cerclée d'une couronne désordonnée d'épines, elle pendait, exténuée, entr'ouvrait a peine un oeil hâve ou frissonnait encore un regard de douleur et d'effroi; la face était montueuse, le front démantelé, les joues taries; tous les traits renversés pleuraient, tandis que la bouche descellée riait avec sa mâchoire contractée par des secousses tétaniques, atroces.

Le supplice avait été épouvantable, l'agonie avait terrifié l'allégresse des bourreaux en fuite.

Maintenant, dans le ciel d'un bleu de nuit, la croix paraissait se tasser, tres basse, presque au ras du sol, veillée par deux figures qui se tenaient de chaque côté du Christ: - l'une, la Vierge, coiffée d'un capuce d'un rose de sang séreux, tombant en des ondes pressées sur une robe d'azur las a longs plis, la Vierge rigide et pâle, bouffie de larmes qui, les yeux fixes, sanglote, en s'enfonçant les ongles dans les doigts des mains; -l'autre, saint Jean, une sorte de vagabond, de rustre basané de la Souabe, a la haute stature, a la barbe frisottée en de petits copeaux, vetu d'étoffes a larges pans, comme taillées dans de l'écorce d'arbre, d'une robe écarlate, d'un manteau jaune chamoisé, dont la doublure, retroussée pres des manches, tournait au vert fiévreux des citrons pas murs. Epuisé de pleurs, mais plus résistant que Marie brisée et rejetée quand meme debout, il joint les mains en un élan, s'exhausse vers ce cadavre qu'il contemple de ses yeux rouges et fumeux et il suffoque et crie, en silence, dans le tumulte de sa gorge sourde.

Ah! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux meches rousses, a la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fideles adorent. Celui-la, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siecles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revetit, par humilité, les formes les plus abjectes.

C'était le Christ des pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, a tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ a la chair triste et faible, abandonné par le Pere qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mere qu'il avait du, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfant, de sa Mere, impuissante alors et inutile.

Par une derniere humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens; et, obéissant a d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fut comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, jusqu'a l'ignominie de la pourriture, jusqu'a la derniere avanie du pus!

Certes, jamais le naturalisme ne s'était encore évadé dans des sujets pareils; jamais peintre n'avait brassé de la sorte le charnier divin et si brutalement trempé son pinceau dans les plaques des humeurs et dans les godets sanguinolents des trous. C'était excessif et c'était terrible. Grünewald était le plus forcené des réalistes; mais a regarder de ce Rédempteur de vadrouille, ce Dieu de morgue, cela changeait. De cette tete ulcérée filtraient des lueurs; une expression surhumaine illuminait l'effervescence des chairs, l'éclampsie des traits. Cette charogne éployée était celle d'un Dieu, et, sans auréole, sans nimbe, dans le simple accoutrement de cette couronne ébouriffée, semée de grains rouges par des points de sang, Jésus apparaissait, dans sa céleste Superessence, entre la Vierge, foudroyée, ivre de pleurs, et le Saint Jean dont les yeux calcinés ne parvenaient plus a fondre des larmes.

Ces visages d'abord si vulgaires resplendissaient, transfigurés par des exces d'âmes inouies. Il n'y avait plus de brigand, plus de pauvresse, plus de rustre, mais des etres supraterrestres aupres d'un Dieu.

Grünewald était le plus forcené des idéalistes. Jamais peintre n'avait si magnifiquement exalté l'altitude et si résolument bondi de la cime de l'âme dans l'orbe éperdu d'un ciel. Il était allé aux deux extremes et il avait, d'une triomphale ordure, extrait les menthes les plus fines des dilections, les essences les plus acérées des pleurs. Dans cette toile, se révélait le chef-d'oeuvre de l'art acculé, sommé de rendre l'invisible et le tangible, de manifester l'immondice éplorée du corps, de sublimer la détresse infinie de l'âme.

Non, cela n'avait d'équivalent dans aucune langue. En littérature, certaines pages d'Anne Emmerich sur la Passion se rapprochaient, mais atténuées, de cet idéal de réalisme surnaturel et de vie véridique et exsurgée. Peut-etre aussi certaines effusions de Ruysbroeck s'élançant en des jets géminés de flammes blanches et noires, rappelaient-elles, pour certains détails, la divine abjection de Gruuml;newald et encore non, cela restait unique, car c'était tout a la fois hors de portée et a ras de terre.

Mais alors… , se dit Durtal, qui s'éveillait de sa songerie, mais alors, si je suis logique, j'aboutis au catholicisme du Moyen age, au naturalisme mystique; ah non, par exemple, et si pourtant!

Il se retrouvait devant cette impasse dont il s'écartait alors qu'il en percevait l'entrée, car il avait beau s'ausculter, il ne se sentait soulevé par aucune foi. Décidément, il n'y avait de la part de Dieu aucune prémotion et lui-meme manquait de cette nécessaire volonté qui permet de se délaisser, de glisser, sans se retenir, dans la ténebre des immutables dogmes.

Par instants, apres certaines lectures, alors que le dégout de la vie ambiante s'accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d'un cloître, des somnolences de prieres éparses dans des fumées d'encens, des épuisements d'idées voguant a la dérive dans le chant des psaumes. Mais pour savourer ces allégresses de l'abandon, il fallait une âme simple, allégée de tout déchet, une âme nue et la sienne était obstruée par des boues, macérée dans le jus concentré des vieux guanos. Il pouvait se l'avouer, ce désir momentané de croire pour se réfugier hors des âges sourdait bien souvent d'un fumier de pensées mesquines, d'une lassitude de détails infimes mais répétés, d'une défaillance d'âme transie par la quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d'argent, par des ennuis de terme. Il songeait un peu a se sauver dans un couvent, ainsi que ces filles qui entrent en maison pour se soustraire aux dangers des chasses, au souci de la nourriture et du loyer, aux soins du linge.

Resté célibataire et sans fortune, peu soucieux maintenant des ébats charnels, il maugréait, certains jours, contre cette existence qu'il s'était faite. Forcément dans ces heures ou las de se battre contre des phrases, il jetait sa plume, il regardait devant lui et ne voyait dans l'avenir que des sujets d'amertumes et d'alarmes; alors il cherchait des consolations, des apaisements, et il en était bien réduit a se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies; mais elle exige en retour une telle désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s'étonner de rien, qu'il s'en écartait, tout en l'épiant.

Et, en effet, il rôdait constamment autour d'elle, car si elle ne repose sur aucune base qui soit sure, elle jaillit du moins en de telles efflorescences que jamais l'âme n'a pu s'enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, a des hauteurs plus inouies; puis, elle agissait encore sur Durtal, par son art extatique et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naiveté de ses vies de Saints.

Il n'y croyait pas et cependant il admettait le surnaturel, car, sur cette terre meme, comment nier le mystere qui surgit, chez nous, a nos côtés, dans la rue, partout, quand on y songe? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard qui est, lui-meme, d'ailleurs indéchiffrable, les événements imprévus, les déveines et les chances. Des rencontres ne décidaient-elles pas souvent de toute la vie d'un homme? Qu'étaient l'amour, les influences incompréhensibles et pourtant formelles? - Enfin la plus désarçonnante des énigmes n'était-elle pas encore celle de l'argent?

Car enfin, on se trouvait la en face d'une loi primordiale, d'une loi organique atroce, édictée et appliquée depuis que le monde existe.

Ses regles sont continues et toujours nettes. L'argent s'attire lui-meme, cherche a s'agglomérer aux memes endroits, va de préférence aux scélérats et aux médiocres; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s'entasse chez un riche dont l'âme n'est ni meurtriere, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de se résoudre en un bien intelligent, inapte meme entre des mains charitables a atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu'il se venge ainsi de sa fausse destination, qu'il se paralyse volontairement, quand il n'appartient ni aux derniers des aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles.

Il est plus singulier encore quand, par extraordinaire, il s'égare dans la maison d'un pauvre; alors il le salit immédiatement s'il est propre; il rend lubrique l'indigent le plus chaste, agit du meme coup sur le corps et sur l'âme, suggere ensuite a son possesseur un bas égoisme, un ignoble orgueil, lui insinue de dépenser son argent pour lui seul, fait du plus humble un laquais insolent, du plus généreux, un ladre. Il change, en une seconde, toutes les habitudes, bouleverse toutes les idées, métamorphose les passions les plus tetues, en un clin d'oeil.

Il est l'aliment le plus nutritif des importants péchés et il en est, en quelque sorte aussi, le vigilant comptable. S'il permet a un détenteur de s'oublier, de faire l'aumône, d'obliger un pauvre, aussitôt il suscite la haine du bienfait a ce pauvre; il remplace l'avarice par l'ingratitude, rétablit l'équilibre, si bien que le compte se balance, qu'il n'y a pas un péché de commis en moins.

Mais ou il devient vraiment monstrueux, c'est lorsque, cachant l'éclat de son nom sous le voile noir d'un mot, il s'intitule le capital. Alors son action ne se limite plus a des incitations individuelles, a des conseils de vols et de meurtres, mais elle s'étend a l'humanité tout entiere. D'un mot le capital décide les monopoles, édifie les banques, accapare les substances, dispose de la vie, peut, s'il le veut, faire mourir de faim des milliers d'etres!

Lui, pendant ce temps, se nourrit, s'engraisse, s'enfante tout seul, dans une caisse; et les deux mondes a genoux l'adorent, meurent de désirs devant lui, comme devant un Dieu.

Eh bien! ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, est diabolique, ou il est impossible a expliquer. Et combien d'autres mysteres aussi inintelligibles que celui-la, combien d'occurrences devant lesquelles l'homme qui réfléchit devrait trembler!

Mais, se disait Durtal, du moment que l'on patauge dans l'inconnu, pourquoi ne pas croire a la Trinité, pourquoi repousser la divinité du Christ? On peut aussi facilement admettre le Credo quia absurdum de Saint Augustin et se répéter, avec Tertullien, que si le surnaturel était compréhensible, il ne serait pas le surnaturel et que c'est justement parce qu'il outrepasse les facultés de l'homme qu'il est divin.

Ah! Et puis zut, a la fin du compte! Il est plus simple de ne point songer a tout cela: - Et, une fois de plus, il recula, ne pouvant décider son âme a faire le saut, alors qu'elle se trouvait, au bord de la raison, dans le vide.

Au fond, il avait vagabondé loin de son point de départ, de ce naturalisme si conspué par Des Hermies. Il revenait maintenant a mi-route, jusqu'au Grünewald et il se disait que ce tableau était le prototype exaspéré de l'art. Il était bien inutile d'aller aussi loin, d'échouer, sous prétexte d'au-dela, dans le catholicisme le plus fervent. Il lui suffirait peut-etre d'etre spiritualiste, pour s'imaginer le supranaturalisme, la seule formule qui lui convînt.

Il se leva, se promena dans sa petite piece; les manuscrits qui s'entassaient sur la table, ses notes sur le maréchal de Rais dit Barbe-bleue, le dériderent.

Tout de meme, fit-il presque joyeux, il n'y a de bonheur que chez soi et au-dessus du temps. Ah! s'écrouer dans le passé, revivre au loin, ne plus meme lire un journal, ne pas savoir si des théâtres existent, quel reve! - et que ce Barbe-bleue m'intéresse plus que l'épicier du coin, que tous ces comparses d'une époque qu'allégorise si parfaitement le garçon de café qui, pour s'enrichir en de justes noces, viole la fille de son patron, la bécasse comme il la nomme!

Ça et le lit, ajouta-t-il, en souriant, car il voyait son chat, bete tres bien informée des heures, le regarder avec inquiétude, le rappeler a de mutuelles convenances, en lui reprochant de ne pas préparer la couche. Il arrangea les oreillers, ouvrit la couverture et le chat sauta sur le pied du lit, mais resta assis, la queue ramenée sur ses deux pattes, attendant que son maître se fut étendu, pour piétiner la place et faire son creux.


Chapitre 2

 

Durtal avait cessé, depuis pres de deux années, de fréquenter le monde des lettres; les livres d'abord, puis les racontars des journaux, les souvenirs des uns, les mémoires des autres, s'évertuaient a représenter ce monde comme le diocese de l'intelligence, comme le plus spirituel des patriciats. A les en croire, l'esprit fusait en baguettes d'artifices et les reparties les plus stimulantes crépitaient dans ces réunions. Durtal s'expliquait mal la persistance de cette antienne, car il jugeait, par expérience, que les littérateurs se divisaient, a l'heure actuelle, en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d'abominables mufles.

Les uns, en effet, étaient les gens choyés du public, tarés par conséquent, mais arrivés; affamés de considération ils singeaient le haut négoce, se délectaient aux dîners de gala, donnaient des soirées en habit noir, ne parlaient que de droits d'auteurs et d'éditions, s'entretenaient de pieces de théâtre, faisaient sonner l'argent.

Les autres clapotaient en troupe dans les bas-fonds. C'était la racaille des estaminets, le résidu des brasseries. Tout en s'exécrant, ils se criaient leurs oeuvres, publiaient leur génie, s'extravasaient sur les banquettes et, gorgés de biere, rendaient du fiel.

Aucun milieu autre n'existait. Il devenait singulierement rare, le coin intime ou l'on pouvait, a quelques artistes, causer a l'aise, sans promiscuités de cabarets et de salons, sans arriere-pensée de traîtrises et de dols, ou l'on pouvait ne s'occuper que d'art, a l'abri des femmes!

Dans ce monde des lettres, en somme, aucune aristocratie d'âme; aucune vue qui fut effarante, aucune pente d'esprit qui fut et rapide et secrete. C'était la conversation habituelle de la rue du Sentier ou de la rue Cujas.

Sachant, par expérience aussi, qu'aucune amitié n'est possible avec des cormorans, toujours a l'affut d'une proie a dépecer, il avait rompu des relations qui l'eussent obligé a devenir ou fripouille ou dupe.

Puis, a vrai dire, il n'y avait plus rien qui le liât a ses confreres; jadis, alors qu'il acceptait les déficits du naturalisme, ses nouvelles étoupées, ses romans sans portes et sans fenetres, il pouvait encore discuter d'esthétique avec eux, mais maintenant!

Au fond, prétendait Des Hermies, il y a toujours eu entre toi et les autres réalistes une telle différence d'idées qu'un accord péremptoire ne pouvait durer; tu execres ton temps et eux l'adorent; tout est la. Fatalement, tu devais, un jour, fuir ce territoire américain de l'art et chercher, au loin, une région plus aérée et moins plane.

Dans tous tes livres, tu es constamment tombé a bras raccourcis sur cette queue de siecle; mais dame, on se lasse a la longue de taper sur du mou qui s'affaisse et se releve; tu devais reprendre haleine et t'asseoir dans une autre époque, en attendant d'y découvrir un sujet a traiter qui te plut. Cela explique bien facilement ton désarroi spirituel pendant des mois et cette santé qui t'est subitement revenue lorsque tu t'es emballé sur Gilles de Rais.

Et c'était vrai, Des Hermies avait vu juste. Le jour ou Durtal s'était plongé dans l'effrayante et délicieuse fin du Moyen Age, il s'était senti renaître. Il commença de vivre dans le pacifiant mépris des alentours, s'organisa une existence loin du brouhaha des lettres, se cloîtra mentalement, pour tout dire, dans le château de Tiffauges aupres de Barbe-bleue et il vécut en parfait accord, presque en coquetterie, avec ce monstre.

L'histoire supplanta chez lui le roman dont l'affabulation, ficelée dans des chapitres, empaquetée a la grosse, forcément banale et convenue, le blessait. Et cependant, l'histoire ne semblait etre qu'un pis aller, car il ne croyait pas a la réalité de cette science; les événements, se disait-il, ne sont pour un homme de talent qu'un tremplin d'idées et de style, puisque tous se mitigent ou s'aggravent, suivant les besoins d'une cause ou selon le tempérament de l'écrivain qui les manie.

Quant aux documents qui les étayent, c'est pis encore! Car aucun d'eux n'est irréductible et tous sont révisables. S'ils ne sont pas apocryphes, d'autres, non moins certains, se déterrent plus tard qui les controuvent, en attendant qu'eux-memes soient démonétisés par l'exhumation d'archives non moins sures.

A l'heure actuelle, dans le raclage tetu des vieux cartons, l'histoire ne sert plus qu'a étancher les soifs littéraires des hobereaux qui préparent ces rillettes de tiroirs auxquelles l'Institut décerne, en salivant, ses médailles d'honneur et ses grands prix.

Pour Durtal, l'histoire était donc le plus solennel des mensonges, le plus enfantin des leurres. L'antique Clio ne pouvait etre représentée, selon lui, qu'avec une tete de sphinx, parée de favoris en nageoire et coiffée d'un bourrelet de mioche. La vérité, c'est que l'exactitude est impossible, se disait-il; comment pénétrer dans les événements du Moyen Age, alors que personne n'est seulement a meme d'expliquer les épisodes les plus récents, les dessous de la Révolution, les pilotis de la Commune, par exemple? Il ne reste donc qu'a se fabriquer sa vision, s'imaginer avec soi-meme les créatures d'un autre temps, s'incarner en elles, endosser, si l'on peut, l'apparence de leur défroque, se forger enfin, avec des détails adroitement triés, de fallacieux ensembles. C'est ce que Michelet a fait, en somme; et bien que cette vieille énervée ait singulierement vagabondé dans les hors-d'oeuvre, s'arretant devant des riens, délirant doucement en des anecdotes qu'elle enflait et déclarait immenses, des que ses acces de sentiment et ses crises de chauvinisme brouillaient la possibilité de ses présomptions, alitaient la santé de ses conjectures, elle était néanmoins la seule, en France, qui eut plané au-dessus des siecles et plongé de haut dans l'obscur défilé des vieux récits.

Hystérique et bavarde, impudente et intime, son histoire de France était cependant, a certains endroits, soulevée par le vent du large; ses personnages vivaient, sortaient de ces limbes ou les inhument les cinéraires anas de ses confreres; peu importait des lors que Michelet eut été le moins véridique des historiens, puisqu'il en était le plus personnel et le plus artiste. Quant aux autres, ils furetaient maintenant dans les paperasses, se bornaient a piquer sur leurs plaques de liege des faits divers. A la suite de M. Taine, ils gommaient des notes, les collaient les unes a la suite des autres, ne gardaient, bien entendu, que celles qui pouvaient soutenir la fantaisie de leurs contes. Ces gens-la se défendaient de toute imagination, de tout enthousiasme, prétendaient ne rien inventer, ce qui était vrai, mais ils n'en maquillaient pas moins, par la sélection de leurs documents, l'histoire. Et puis, comme leur systeme était simple! On découvrait que tel événement s'était passé en France dans quelques communes et l'on concluait aussitôt que tout le pays pensait, vivait de telle façon, a tel jour de telle année, a telle heure.

Ils étaient non moins que Michelet de valeureux faussaires, mais ils n'avaient ni son empan, ni ses visions; c'étaient les petits merciers de l'histoire, des camelots, des notulateurs qui pointillaient sans donner un ensemble, comme font maintenant les peintres qui punaisent les tons, comme les décadents qui cuisinent des hachis de mots! Et c'est bien autre chose encore lorsqu'il s'agit des biographes, se disait Durtal. Ceux-la, ce sont les épileuses. Des gens ont écrit des livres pour démontrer que Théodora était chaste et que Jan Steen ne buvait point. Un autre a épucé Villon, s'est efforcé de démontrer que la grosse Margot de la ballade n'était pas une femme mais bien l'enseigne d'un cabaret; pour un peu, il représentait le poete ainsi qu'un homme bégueule et continent, judicieux et probe. On eut dit qu'en écrivant leurs monographies, ces historiens appréhendaient de se déshonorer en touchant a des écrivains ou a des peintres dont la vie avait été cahotée par des bourrasques. Ils eussent sans doute désiré qu'ils fussent des bourgeois comme eux; le tout équipé d'ailleurs a l'aide de ces fameuses pieces que l'on épluche, que l'on détorque, que l'on trie.

Cette école de la réhabilitation, toute-puissante aujourd'hui, exaspérait Durtal; aussi était-il bien certain de ne pas sombrer avec son livre sur Gilles de Rais dans la monomanie de ces affamés de la bienséance, de ces enragés de l'honneteté. Pas plus qu'un autre, avec ses idées sur l'histoire, il ne pouvait prétendre a peindre un Barbe-bleue exact, mais il était sur au moins de ne pas l'édulcorer, de ne pas l'amollir dans des bains de langue tiede, de ne pas en faire ce médiocre dans le bien ou dans le mal qui plaît aux foules. Pour prendre son élan, il possédait, en guise de tremplin, une copie du mémoire au Roi des héritiers de Gilles de Rais, les notes qu'il avait prises sur le proces criminel de Nantes dont plusieurs expéditions sont a Paris, des extraits de l'histoire de Charles VII, De Vallet de Viriville, enfin la notice d'Armand Guéraut et la biographie de l'abbé Bossard. Et cela lui suffisait pour dresser debout la formidable figure de ce satanique qui fut, au quinzieme siecle, le plus artiste et le plus exquis, le plus cruel et le plus scélérat des hommes.

Une seule personne était au courant de son projet de livre, Des Hermies, qu'il voyait maintenant presque tous les jours.

Il l'avait connu dans une maison des plus étranges, chez Chantelouve, l'historien catholique, qui se vantait de recevoir a sa table tous les mondes. Et, en effet, c'était une fois par semaine, l'hiver, dans son salon de la rue de Bagneux, le plus bizarre ramas de gens: des cuistres de sacristie et des poetes de caboulots, des journalistes et des actrices, des partisans de la cause de Naundorff et des placiers en sciences louches.

Cette maison était, en somme, située sur la lisiere du monde clérical qui s'y rendait un peu comme en un mauvais lieu; l'on y dînait de façon tout a la fois biscornue et fine; Chantelouve était cordial, d'esprit grassouillet, d'entrain pressant. Il inquiétait bien un peu les analystes par un regard de bagne qui passait quelquefois sous les verres fumés de son binocle, mais sa bonhomie tout ecclésiastique désarmait les préventions; puis la femme, a peine jolie mais bizarre, était tres entourée; elle demeurait cependant silencieuse, n'encourageait pas les propos assidus des visiteurs, mais elle était, ainsi que son mari, dénuée de bégueulisme; impassible, presque hautaine, elle écoutait, sans broncher, les paradoxes les plus monstrueux, souriait, l'air absent, les yeux perdus au loin.

Dans une de ces soirées ou il fumait une cigarette, tandis que la Rousseil, récemment convertie, hurlait des stances au Christ, Durtal avait été étonné par la physionomie, par la tenue de Des Hermies qui tranchaient durement sur le débraillé des défroqués et des poetes, entassés dans le salon et la bibliotheque de Chantelouve.

Au milieu de ces faces sournoises ou préparées, il apparaissait comme un homme singulierement distingué, mais méfiant et rétif. Grand, fluet, tres pâle, il fronçait des yeux rapprochés d'un nez fureteur et bref, des yeux qui avaient le bleu foncé de la pierre divine et son éclat sec. Ses cheveux étaient blonds, sa barbe, rasée sur les joues et taillée sous le menton en pointe, tournait au ton du liege. Il y avait en lui d'un Norvégien maladif et d'un Anglais reche. Vetu d'étoffes fabriquées a Londres, il semblait étriqué dans un complet quadrillé, de couleur morne, serré a la taille, montant tres haut, cachant presque la cravate et le col. Tres soigné de sa personne, il avait une maniere a lui de retirer ses gants et de les faire imperceptiblement claquer en les roulant; puis il s'asseyait, croisait ses longues jambes en thyrse en se penchant tout d'un côté, a droite, retirait de sa poche gauche, collée au corps, une blague japonaise plate et gaufrée, qui contenait son papier a cigarette et son tabac.

Il était méthodique, en garde, froid comme une corde a puits devant les inconnus; son attitude supérieure et avec cela genée s'ajustait a ses rires blemes et coupés court; il suscitait de sérieuses antipathies a premiere vue et il pouvait les justifier par des mots vénéneux, des mutismes méprisants, des sourires rigoureux ou narquois. Il était respecté chez les Chantelouve, il y était surtout craint, mais quand on le connaissait, on s'apercevait que, sous le verglas de cette mine, couvait une bonté réelle, une amitié peu expansive, mais capable d'un certain héroisme, en tous cas, sure.

Comment vivait-il? était-il riche ou seulement a l'aise? Personne ne le savait; et lui-meme, tres discret envers les autres, ne parlait jamais de ses affaires; il était docteur de la Faculté de Paris, car Durtal avait vu, par hasard, son diplôme, mais il parlait de la médecine avec un mépris immense, avouait s'etre jeté, par dégout d'une thérapeutique vaine, dans l'homéopathie qu'il avait délaissée a son tour, pour une médecine Bolonaise qu'il dénigrait.

A certains moments, Durtal ne pouvait douter que Des Hermies n'eut pratiqué la littérature, car il la jugeait avec la certitude d'un homme du métier, démontait la stratégie des procédés, dévissait le style le plus abstrus avec l'adresse d'un expert qui connaît, en cet art, les plus compliqués des trucs. A Durtal qui lui reprochait, un jour, en riant, de cacher ses oeuvres, il répondait avec une certaine mélancolie: je me suis châtré l'âme a temps d'un bas instinct, celui du plagiat. J'aurais pu faire du Flaubert aussi bien sinon mieux que tous les regrattiers qui le débitent; mais a quoi bon? J'ai préféré phraser des médicaments occultes a des doses rares; ce n'est peut-etre pas bien nécessaire, mais c'est moins vil!

Ou il était surprenant, par exemple, c'était dans l'érudition; il se révélait prodigieux, savait tout, était au courant des plus anciens bouquins, des plus séculaires coutumes, des découvertes les plus neuves. A force de s'acoquiner avec les extraordinaires épaves de Paris, il avait approfondi des sciences diverses et hostiles; car lui, si correct et si froid, on ne le rencontrait qu'en compagnie d'astrologues et de kabbalistes, de démonographes et d'alchimistes, de théologiens et d'inventeurs.

Las des avances faciles et des improbables bonhomies des artistes, Durtal fut séduit par cet homme aux abords rentrés, aux détentes strictes et dures. L'exces des amitiés a fleur de peau qu'il avait subies justifiait cette attirance; ce qui était moins explicable, c'est qu'avec ses gouts des relations excentriques, des Hermies se fut pris d'affection pour Durtal qui était, en somme, un sobre d'âme et un esprit rassis et sans outrance; mais il avait sans doute éprouvé le besoin de se retremper, a certains moments, dans une atmosphere plus perspirable et moins chauffée; puis aucune de ces discussions littéraires qu'il aimait n'était possible avec ces agités qui délibéraient infatigablement, ne pensant qu'a leur génie, ne s'intéressant qu'a leurs découvertes, qu'a leur science!

Comme Durtal enfin isolé chez ses confreres, des Hermies ne pouvait rien attendre, ni des médecins qu'il dédaignait, ni de tous ces spécialistes qu'il fréquentait.

Il y avait eu, en somme, rencontre de deux etres dont la situation était presque la meme; mais cette liaison qui, d'abord restreinte et longtemps demeurée sur la défensive, venait enfin de se resserrer dans le tutoiement et de s'affermir, avait été surtout avantageuse pour Durtal. En effet, sa famille était depuis longtemps morte et ses amis de jeunesse étaient ou mariés ou perdus; depuis son départ du monde des lettres, il était réduit a la solitude la plus complete. Des Hermies dénoua son existence qui, repliée sur elle-meme, s'ankylosait dans l'isolement. Il lui renouvela sa provision de sensations, lui fit faire peau neuve d'amitié, l'emmena chez l'un de ses amis qu'en effet Durtal devait aimer.

Des Hermies, qui parlait souvent de cet ami, finit par dire un jour: il faudra pourtant que je te le fasse connaître. Il aime tes livres que je lui ai pretés et il t'attend; toi qui me reproches de ne me plaire qu'avec des natures cocasses ou obscures, tu verras en Carhaix un homme presque unique. C'est le catholique intelligent et sans cafardise, le pauvre sans envie et sans haine.