Vent contraire à Loguivy de la Mer - Michèle Corfdir - ebook

Vent contraire à Loguivy de la Mer ebook

Michèle Corfdir

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Opis

À la pêche aux ennuis…

Depuis la disparition tragique et inexpliquée de sa femme, Ewan Riwoal, marin-pêcheur à Loguivy-de-la-Mer, est un homme perdu. Suspecté d'être à l'origine de la mort de celle qu'il aimait, menacé d'être chassé de ses lieux de pêche par un gigantesque projet d'élevage de saumons, il aurait renoncé à se battre si des indices troublants ne l'avaient peu à peu poussé à se lancer dans sa propre enquête et à démasquer les responsables de son malheur.

Une intrigue pleine de rebondissements imprévus et spectaculaires, menée dans le milieu de la pêche bretonne !

EXTRAIT

Jamais soirée ne m’avait paru plus belle, plus chaude. Et la nuit qui venait promettait d’être exceptionnelle, elle aussi…
En fait, je ne me trompais pas.
Cette nuit fut bien hors du commun. Mais hélas, pas de la façon que j’avais imaginée. Seulement comment aurais-je pu le deviner, moi qui croyais dur comme fer que l’existence que nous menions ensemble se poursuivrait sans accroc jusqu’à l’horizon lointain et mal défini de la vieillesse ?
Bien sûr, je n’ignorais pas qu’il se produit dans la vie de chacun des ruptures dramatiques, des changements de cap forcés qu’il faut savoir négocier sous peine d’aller par le fond. Des coups de chien, du gros temps dégueulasse suivi souvent d’un pot-au-noir plus dégueulasse encore mais dont on finit par sortir si l’on possède suffisamment de ténacité et d’endurance… Un peu cassé, endommagé sans doute, mais apte à tenir la mer et à tailler sa route comme tout bon bateau qui se respecte.
Voilà ce que, dans ma naïveté d’homme heureux, je pensais alors.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

Editions Bargain, le succès du polar breton. – Ouest France

À PROPOS DE L’AUTEUR

D’origine suisse, enseignante de formation, Michèle Corfdir obtient en 1972 le Prix des Poètes suisses de langue française. Elle publie des récits destinés à la jeunesse et collabore comme nouvelliste à diverses revues. Établie sur la côte nord de la Bretagne, elle a choisi ce cadre-là pour son cinquième thriller.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près, ni de loin, avec la réalité, et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

À mes amis marins pêcheurs d’hieret d’aujourd’hui qui m’ont appris à voirla mer à travers leurs yeux.

PROLOGUE

Dans la vie, il arrive que surviennent de longues suites de jours où tout paraît aller de soi. Des jours si semblables les uns aux autres qu’on les égrène comme les perles d’un collier sans comprendre que cette constance forme ce que l’on appelle communément le bonheur.

C’est seulement lorsque le fil casse et que les perles s’égaillent que l’on mesure le prix de ce que l’on a perdu.

Ce soir-là, quelque chose aurait dû éveiller notre attention sur l’imminence du séisme qui allait bouleverser notre vie. Quelque chose dans l’air ou dans la forme des nuages, le sanglot du ressac ou le cri, soudain désespéré, d’une mouette. Mais non ! Cette soirée de juin était d’une sublime sérénité. Le rose innocent du ciel, le turquoise de la mer, la plate glissant sur l’eau, la terre qui s’éloignait…

C’était la nuit du 21 juin, le solstice d’été… nuit que ma femme et moi avions choisi de passer sur l’île Madec.

Accroupie à la proue, Justine offrait son visage au vent de la course. Ses cheveux châtains faseyaient joliment et, quand ils dégageaient son profil, je voyais sa joue éclairée par le soleil. Il était presque vingt-deux heures mais à cette saison et sous nos latitudes, l’obscurité ne tomberait que bien plus tard et, pour lors, nous aurions atteint l’île et débarqué notre matériel de camping.

Justine… Je ne me souviens pas du jour où je l’ai rencontrée. Elle non plus d’ailleurs. Nous avons grandi à Loguivy, elle avec les filles, moi avec les gars, sans vraiment nous voir mais sans nous ignorer non plus. Nous avons fréquenté la même école primaire, pris ensuite le même car scolaire pour nous rendre au collège puis au lycée de Paimpol où nous avons passé notre bac.

Ensuite nos trajectoires ont divergé. Justine est partie à Nantes préparer un BTS en gestion d’entreprise tandis que j’optais pour l’École Nationale de la Marine Marchande de Saint-Malo. Nous nous sommes complètement perdus de vue et c’est le hasard qui, en 1997, nous a à nouveau réunis au cours d’une soirée entre amis.

Justine n’avait plus rien de la gamine montée en graine qu’elle était six ans auparavant et, lorsque j’entrepris de séduire la jeune femme extraordinairement jolie qu’elle était devenue, peu de choses en elle me rappelèrent la minette délurée que j’avais connue.

Dès la première nuit, nous avons su que nous ne nous quitterions plus.

Très vite, sous l’œil surpris et un peu déconcerté de nos familles, nous nous sommes mis en ménage avant de nous marier trois mois plus tard. À l’époque, je venais de décrocher mon brevet d’officier de 2e classe et m’apprêtais à embarquer à bord d’un vraquier pour un voyage de plusieurs mois au Japon. Justine savait que toute notre vie serait ainsi entrecoupée de longues périodes de séparation. C’est chose courante dans la région et il y a belle lurette que plus personne ne discute des avantages et des inconvénients de la navigation au long cours.

Nous passions par le travers du phare de la Croix quand j’ai vu quelques sternes voler juste au-dessus de nous pour aller plonger aux abords de Karreg Morvan. Justine m’a regardé.

— Tu as emporté des lignes ?

— Oui… mais pas question de pêcher ce soir !

— Bien sûr que non. Par contre, demain matin, on pourrait aller tenter le coup du côté de la Moisie.

— Si tu veux. Les bancs de maquereaux sont arrivés, j’ai entendu les pêcheurs en parler.

Elle a hoché la tête… Ma femme adore la pêche. Toute gosse déjà, elle allait en compagnie de ma sœur Laure taquiner la crevette ou les petits poissons prisonniers des flaques d’eau à marée basse.

Plus tard, toujours avec ma sœur, parfois avec moi aussi, elle passait ses après-midi d’été sur les viviers flottants, une ligne à la main, afin d’attraper chaque poisson qui voulait bien se laisser prendre. Daurades, aiguillettes, que l’on mangeait à notre souper ou vendait quelques francs aux vieilles femmes du village.

Pêche à la ligne, à l’havenet, au casier… Justine était bien la digne descendante des innombrables marins pêcheurs, tant bretons qu’anglais, qui sillonnent la Manche depuis la nuit des temps. Dans les années soixante, son père Ernest Menez qui allait, comme tous les Loguiviens de l’époque, pêcher sur les côtes anglaises, avait un jour ramené, outre une batelée de langoustes, une jeune femme de Plymouth, fille de pêcheur elle aussi, qu’il venait d’épouser. La jolie Mary s’était établie à Loguivy, avait appris le français et donné naissance à Justine quelques années plus tard.

Poussés par le jusant, nous approchions rapidement de Madec. L’île est interdite au public mais nous ne nous en souciions pas. Nous connaissions, près de la pointe est, une petite anse discrète au-dessus de laquelle poussait un carré d’herbe rase. C’est là que nous avions décidé de planter notre tente.

Le soleil baissait, la lumière prenait cette apparence pulpeuse qui est la sienne en été lorsque le temps est au beau. Sucrée, dorée comme une orange. Le bruit du hors-bord résonnait contre les rochers tandis que fuyait derrière nous le serpent bleu de notre sillage. Justine ouvrit le gros sac de toile et en sortit une paire de jumelles.

— Je ne vois personne, dit-elle. Les volets et les portes de la maison sont fermés.

— Tant mieux ! Nous pourrons jouer les Robinson en toute tranquillité.

D’habitude, le 21 juin, nous sortons célébrer la Fête de la Musique sur les quais de Paimpol. Mais cette année, je venais de rentrer de voyage et, après une séparation de plusieurs mois, nous étions trop amoureux pour ne pas passer cette nuit en tête-à-tête. Nous avons donc bu quelques verres en compagnie de nos nombreux amis avant de leur faire part de notre projet d’excursion à Madec. Puis nous nous sommes éclipsés.

À quelques encablures de l’île, j’ai quitté les marques du chenal. À vitesse réduite, j’ai pris une passe que seuls les habitués connaissent. Le dos des écueils ombrait la surface de l’eau, les laminaires sinuaient le long de la coque. Penchée à l’avant, Justine surveillait les hauts-fonds et m’indiquait la route à suivre. À proximité du rivage, je relevai le hors-bord pour éviter à l’hélice de se prendre dans les sargasses et je me mis à godiller. Quand j’estimai la profondeur assez faible, je retirai mes chaussures, enjambai la lisse et me laissai glisser dans la mer. De l’eau à mi-cuisses, je tirai la plate par son bout d’amarrage jusqu’à un fond sableux où elle pourrait s’échouer sans dommage.

Justine mouilla une gueuse qui servirait de corps mort puis elle me passa le sac que j’allai déposer au sec.

Jamais soirée ne m’avait paru plus belle, plus chaude. Et la nuit qui venait promettait d’être exceptionnelle, elle aussi…

En fait, je ne me trompais pas.

Cette nuit fut bien hors du commun. Mais hélas, pas de la façon que j’avais imaginée. Seulement comment aurais-je pu le deviner, moi qui croyais dur comme fer que l’existence que nous menions ensemble se poursuivrait sans accroc jusqu’à l’horizon lointain et mal défini de la vieillesse ?

Bien sûr, je n’ignorais pas qu’il se produit dans la vie de chacun des ruptures dramatiques, des changements de cap forcés qu’il faut savoir négocier sous peine d’aller par le fond. Des coups de chien, du gros temps dégueulasse suivi souvent d’un pot-au-noir plus dégueulasse encore mais dont on finit par sortir si l’on possède suffisamment de ténacité et d’endurance… Un peu cassé, endommagé sans doute, mais apte à tenir la mer et à tailler sa route comme tout bon bateau qui se respecte.

Voilà ce que, dans ma naïveté d’homme heureux, je pensais alors.

— Tu es prêt, Ewan ? On y va ? m’a lancé Justine déjà en maillot de bain et les pieds dans les sandales de plastique rose fluo qu’elle porte toujours quand elle se baigne.

Elle a pris son souffle et s’est élancée les bras tendus en nageant vigoureusement pour se réchauffer. Afin de gagner du temps, je lui ai demandé si l’eau était bonne.

— Oui ! délicieuse même… une fois qu’on est dedans !

J’ai suivi des yeux quelques goélands qui planaient immobiles au-dessus de moi, puis comme Justine s’en allait en crawlant, je plongeai à mon tour.

Contrairement à moi, ma femme est une nageuse émérite et entraînée. Durant toute la mauvaise saison, elle fréquente la piscine et arrive en début d’été au mieux de sa forme. Je la regardai donc s’éloigner puis disparaître derrière des îlots sans la moindre inquiétude. De mon côté, je me suis mis à nager en rond dans la petite crique.

Les oiseaux se turent peu à peu. La lumière baissa. Enfin, comme je sentais la fatigue me gagner, je remontai à bord de la plate et m’allongeai au fond sur un vieux caban.

Je dus somnoler car, lorsque je rouvris les yeux, j’entendis un clapotement. Je levai la tête et j’entrevis Justine qui sortait de l’eau, traversait la grève et s’engageait dans le raidillon qui menait à notre lieu de campement.

Pourquoi ne l’ai-je pas appelée à ce moment-là ? Elle se serait retournée, m’aurait attendu… Et cela aurait peut-être tout changé.

La nuit était tombée mais il régnait cette lueur gris mauve qui, en été, ne s’éteint que peu avant minuit et permet de distinguer les silhouettes quand elles se détachent sur un fond plus clair. Ainsi, j’ai aperçu Justine au haut du sentier, qui se découpait toute noire sur le ciel. Elle s’est étirée, a secoué ses cheveux puis elle a fait quelques pas et est sortie de mon champ de vision.

Et moi, au lieu d’aller la rejoindre, je suis resté couché sur le vieux caban et j’ai regardé les étoiles s’allumer.

Soudain, j’ai entendu un cri. Un cri de peur et de surprise.

Je me suis redressé brusquement. La plate qui flottait toujours a roulé bord sur bord.

Un nouveau cri ! De terreur cette fois…

Affolé, j’ai enjambé la lisse. J’ai boitillé pieds nus à travers la grève en cherchant le raidillon. Il faisait noir. J’ai buté sur un caillou pointu mais j’ai trouvé le sentier. À quatre pattes je me suis mis à grimper. J’entendais toujours ma femme crier mais sa voix faiblissait, ses cris ressemblaient maintenant à des gémissements. Empoignant à pleines mains les touffes d’ajoncs et de ronces, je me suis hissé sur la pente, le visage levé pour essayer d’apercevoir quelque chose. Mais je ne distinguais que la ligne noire des rochers et le bleu brillant du ciel. Essoufflé, j’ai continué d’appeler : Justine ! Justine !

C’est alors qu’une silhouette massive a surgi au-dessus de moi avant de dévaler le raidillon. Là, quelque chose m’a frappé en plein visage. J’ai entendu ma mâchoire craquer puis mon nez a refusé de respirer. J’ai tâché de me redresser mais j’ai perdu l’équilibre et j’ai reçu un nouveau coup, dans l’estomac cette fois. Plié en deux, j’ai dégringolé en me protégeant la tête de mes bras. En bas, à demi assommé, je me suis mis à ramper. Il y a eu un bruit de pierres qui cascadaient et mon agresseur est arrivé sur moi. Un coup de pied dans la figure, d’autres dans les côtes…

Le souffle coupé, j’ai senti qu’on me traînait vers la mer.

L’eau glacée m’a ranimé. J’ai tenté d’ouvrir mes yeux gonflés. En vain. Une dernière fois j’ai entendu Justine hurler. J’ai voulu crier, moi aussi, mais seul un grognement est sorti de ma bouche. Et les coups ont recommencé à pleuvoir. Impuissant, je me suis laissé aller. Autour de moi, la mer s’est mise à aboyer. Une meute de chiens sauvages s’est ruée sur moi. J’ai lâché prise et je me suis enfoncé dans l’eau noire.

Là le tumulte s’est tu.

Et moi, j’ai cessé d’exister.

I

Oui, j’ai vraiment cessé d’exister. Parce que quand je suis sorti du néant, je n’ai pas repris vie pour autant.

« Les vrais paradis sont ceux que l’on a perdus » m’a dit un jour mon ami Richard en me voyant tourner en rond dans mon chagrin. J’ignore s’il a lu ça quelque part ou s’il l’a pensé tout seul, toujours est-il que ces mots me sont entrés dans la tête et n’en sont pas ressortis. Et plus le temps passe, plus je mesure combien sont nocives les images que me renvoie mon paradis perdu car, embellies par l’éclat factice du souvenir, elles affadissent tout ce qui pourrait me redonner goût à l’existence.

Je sais pourtant que ma vie d’avant le drame n’était pas parfaite. Mais le regret que je nourris de n’avoir pas su en profiter pleinement, me plonge dans une nostalgie où je m’englue faute d’avoir vraiment envie d’en sortir.

— Je veux garder Justine vivante dans ma mémoire. Je lui dois bien ça. L’oublier serait la tuer une seconde fois.

J’avais à peine prononcé ces mots que Richard qui m’accompagnait ce jour-là à la pêche, m’a empoigné par le bras.

— Franchement, Ewan, des conneries comme celle-là, tu ferais mieux de les garder pour toi !

— Je pense ce que je dis.

— De mieux en mieux ! Justine nous a hélas quittés mais, si elle était là, elle t’éclaterait de rire au nez en entendant ce genre de radotages. Ça, tu peux en être sûr !

Les deux mains accrochées à la barre, je fis un mouvement du coude pour me libérer puis je regardai de l’autre côté. Au-dessus de la mer moutonnante, j’aperçus deux guillemots qui rasaient les vagues. Je jetai ensuite un coup d’œil au sondeur à ultrasons et décidai de mouiller la première filière de casiers. Je ralentis.

— Ça va être bon !

Pas besoin d’en dire plus, Richard a ouvert la porte coulissante et sauté sur le pont. Quelques minutes plus tard, la filière de dix casiers à homards était à l’eau.

Elle était à l’eau mais elle aurait aussi bien pu être au diable pour le peu d’intérêt que je portais à la pêche, aux poissons, au bateau et à tout le reste !

Que mes casiers soient pleins ou vides, le prix élevé ou bas, le temps beau ou non… la tristesse dans laquelle je vivais était telle que je m’en moquais royalement. Même la douleur causée par mes blessures avait cessé de me tenir compagnie. Parfois elle se faisait encore sentir mais si faiblement que je n’en parlais plus. Et autour de moi, on s’abstenait d’aborder ce sujet. On devait se dire qu’après tout, la décision que j’avais prise au terme de ma convalescence était moins insensée qu’elle ne l’avait paru.

Pourtant Dieu sait si elle avait fait l’unanimité contre elle ! Changer de vie, abandonner une carrière prometteuse dans la marine marchande, rompre mon contrat avec la Compagnie des Transports Réunis… pour devenir marin pêcheur. Il fallait vraiment avoir perdu la boule ! En outre, mal en point comme je l’étais, mes fractures à peine consolidées, ma rééducation juste terminée, c’était de la folie pure !

Mais j’avais tenu bon, avec le sombre entêtement de ceux qui n’ont envie ni de réfléchir ni de discuter.

Au centre héliomarin où je passais ma convalescence, j’avais appris par un copain venu me rendre visite que le bateau de Jos Keraudren était à vendre. Huit mètres, cinq tonneaux, coque en bois, moteur Volvo de 80 CV remis à neuf trois ans auparavant… Un petit rafiot où un homme pouvait se débrouiller seul à condition d’y apporter quelques améliorations techniques : appareils de navigation, vireur hydraulique, pilote automatique et autres commodités dont le vieux Jos n’avait jamais voulu entendre parler.

Ma décision fut prise sans état d’âme et les tractations rapidement menées. Le navire en question ayant vingt-huit ans d’âge, le prix qu’en demandait Jos était dans mes cordes.

C’est ainsi que, sans consulter personne, je devins propriétaire du Saint-Just et de tout un matériel de pêche amoureusement entretenu que le vieux marin me céda pour presque rien mais en me prodiguant une foule de recommandations que j’écoutai avec indifférence. La pêche n’était à mes yeux qu’une béquille qui devait m’aider à me tenir debout, à l’image des bateaux au sec dans un port.

Lorsque je quittai le centre de rééducation, je me rendis directement à Paimpol où le Saint-Just était à quai. J’en pris possession et c’est à son bord que je rentrai chez moi, à Loguivy, mettant ainsi tout le monde devant le fait accompli.

Je sais que certains ont alors murmuré que j’aurais mieux fait de rompre radicalement avec le passé et que quelques années de voyage au long cours auraient certainement cicatrisé mes plaies plus vite que toute autre chose.

Je reconnais que c’était là un conseil marqué au coin du bon sens et je l’aurais probablement suivi en d’autres circonstances. Si Justine était morte de maladie ou dans un accident, si j’avais pu pleurer devant son cercueil ou sur sa tombe, j’aurais alors crié à l’injustice et à une fatalité malfaisante puis fait mon deuil en partant à l’autre bout du monde.

Au lieu de quoi, j’ai acheté le Saint-Just, je suis devenu marin pêcheur et je rôde interminablement dans les parages où s’est déroulé le drame. Poussant au large quand les poissons m’y entraînent, mouillant mes casiers dans les hauts-fonds de la Moisie, des Sirlots, de la Horaine, draguant les praires et les coquilles Saint-Jacques autour de Bréhat… Parce que, s’il y a une chance de comprendre ce qui est arrivé, de mettre la main sur les coupables et de les faire payer, ce n’est pas aux antipodes qu’elle se trouve mais ici ! Et si jusqu’à maintenant rien encore n’a permis d’élucider le drame, je ne désespère pas d’y parvenir un jour.

— Il y a combien de temps au juste que tu as acheté ton bateau ? fit Richard en me rejoignant à la passerelle.

Quatre filières avaient été mises à l’eau et je faisais cap à l’est afin d’aller mouiller les trois autres sur le plateau de la Horaine.

— Un peu plus d’un an.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il en piquant deux cigarettes entre ses lèvres. Il les alluma et m’en tendit une. Et tu ne t’en tires pas trop mal ?… Je te demande ça parce que j’ai entendu dire que les prix étaient au plus bas.

— C’est vrai, ils n’ont pas décollé cet été. Moi, je n’ai pas trop à me plaindre. Je ne suis pas étranglé par le remboursement de mon crédit. Et puis, comme je suis seul à bord, les charges sociales sont raisonnables.

— Hum… Et le Saint-Just, tu comptes le faire durer encore longtemps ?

— J’en sais rien et je m’en fous.

Richard m’a jeté un regard en coin. Je sais que, comme tout le monde, il pense que je me suis fourvoyé dans une impasse et que je bousille ma vie. Pas de femme, pas d’enfant, pas de carrière… rien qu’un ours mal léché replié sur lui-même et dont la morosité finit par décourager ses amis les plus patients.

Il a sans doute raison mais comme il m’est impossible d’agir autrement, je ne veux pas en discuter avec lui. Qu’il m’accompagne à la pêche si ça lui chante mais qu’il me fiche la paix pour le reste !

— Et les flics, ils ont fini par te laisser tranquille ?

— Ça en a l’air. Il y a plusieurs mois qu’ils ne sont pas venus frapper à ma porte.

— Tant mieux ! Je ne suis pas seul à penser qu’ils poussaient le bouchon un peu trop loin…

— Pourquoi ? Moi à leur place, j’aurais fait pareil !

— Quoi ?… s’exclama Richard qui avala la fumée de sa cigarette et se mit à tousser comme un forcené.

C’est bizarre mais il semble que je sois le seul à ne pas avoir trouvé scandaleux les soupçons des policiers à mon égard ! Pourtant, si l’on considère objectivement les faits, ils avaient de bonnes raisons pour agir ainsi : j’étais l’unique témoin du drame. Je ne pouvais étayer ma déposition d’aucune preuve solide. Mes blessures étaient moins graves qu’elles ne le paraissaient, commotion cérébrale, côtes et clavicule cassées, tibias fêlés, ecchymoses multiples… Selon l’officier de police chargé de l’enquête, elles avaient pu m’être infligées par un complice afin de détourner les soupçons. Il avait en outre émis une autre hypothèse, celle d’une dispute conjugale qui aurait mal tourné. Une empoignade suivie d’une chute accidentelle dans les rochers. Je m’en serais tiré grâce à la mer qui descendait, mettant à sec l’endroit où j’avais atterri. Justine, moins chanceuse, aurait été entraînée au large par les courants et se serait noyée.

Il faut reconnaître que ces deux versions sont plus plausibles que la mienne. Ce malabar qui s’est jeté sur moi, me mettant hors combat avant que j’aie pu réaliser ce qui arrivait. Sans motif apparent, sans laisser de traces sur le terrain…

Je n’avais trouvé qu’une seule explication : nous étions tombés sur des trafiquants de drogue qui avaient paniqué. Seul, le hasard avait permis que je m’en sorte. J’aurais dû me noyer tout comme Justine.

Mais les questions continuaient : « Que faisiez-vous à Madec ? Pour quelle raison y êtes-vous allés ? Et surtout, surtout, qui était au courant de ce projet d’excursion ? »

— Tout le monde le savait !

J’ai raconté et répété ma version aux enquêteurs d’innombrables fois. Malgré les pressions exercées sur moi, je n’ai jamais dévié d’un pouce.

Je dois cependant convenir que rien n’a été négligé pour découvrir la vérité et, si le résultat n’a pas été à la hauteur des efforts déployés, je ne peux en imputer la faute à personne.

Richard qui avait repris son souffle, me demanda alors où en était l’enquête.

— Je n’en sais rien. L’affaire n’est pas close, c’est tout ce que je peux dire. Mais pour le moment, on me laisse tranquille.

— Ah ! Tout de même !

— La police s’en tient à la version d’une agression perpétrée par un ou plusieurs inconnus. Le dossier n’est pas classé et tout élément nouveau peut relancer l’enquête.

— Mais toi, tu es définitivement hors de cause ? s’inquiéta-t-il.

— Je le pense… sans en être sûr.

Comme je le voyais prêt à se lancer dans de nouvelles protestations, je lui dis de prendre la barre et je gagnai le pont. Les filières de casiers étaient rangées en bon ordre. Les bouées, les plateaux repères, les grappins, tout était paré. Je regardai mes marques, nous étions arrivés sur les lieux de pêche, à l’ouest de la Horaine. Je fis signe à Richard de ralentir puis je lui criai :

— Continue cap à l’est, je vais mouiller la première filière !

Il m’indiqua qu’il avait compris et je me suis mis à balancer mes casiers à la baille. Question pêche, Richard en sait presque autant que moi. Il a été à bonne école avec son père et, s’il ne pratique pas le métier, c’est qu’il en connaît tous les aléas. Il a préféré un travail à terre, fonctionnaire des postes à Angers. Sécurité et tranquillité assurées… Mais, dès qu’il a quelques jours de congé, il déboule à Loguivy, ouvre la maison héritée de ses parents et embarque à bord du Saint-Just.

Si j’apprécie sa présence, la solitude ne me pèse pas pour autant. D’ailleurs je ne me sens jamais seul à bord ! Ça bouge, fait du bruit et nécessite une attention de tous les instants. Une maison vide vous fait mesurer le poids de votre isolement… Un bateau, jamais.

Et puis, dans le vacarme du moteur, du vent et des vagues, je peux dégoiser à haute voix tant que je veux, personne n’est là pour me dire que je deviens cinglé. Je gueule après les mouettes, injurie les cormorans si gloutons de poissons, je console les homards en les sortant des casiers, m’énerve après les araignées entortillées dans les filets.

Mais surtout, je parle à Justine. Je lui explique ce que je fais. J’ai l’impression qu’elle est contente quand j’attrape du poisson, triste mais pas trop quand je rentre bredouille. « Demain sera meilleur qu’aujourd’hui… » ici c’est ce que disent les femmes pour consoler leur homme, parce qu’en mer la peine est la même, que les filets remontent pleins ou vides…

Justine regarde les nuages avec moi pour deviner le temps qu’il fera, elle guette les signes annonciateurs de tempêtes, ces petits arcs-en-ciel sur la crête des vagues ou les guillemots lorsqu’ils se mettent à bouffer l’écume.

Et quand je lui ai tout montré, tout raconté, alors je lui demande de me pardonner. Et c’est ça le plus difficile parce que, lorsque j’en arrive là, je mesure combien il s’en est fallu de peu pour que tout soit différent. Davantage de sang-froid, un peu moins de précipitation, une lucidité qui aurait permis d’évaluer la gravité de la situation et entraîné une réaction efficace. Voilà ce qui m’a fait défaut et ce que Justine a payé de sa vie.

Mes amis ont beau me répéter que je n’y suis pour rien, que nous sommes tombés sur des voyous sans foi ni loi… Je ne peux accepter de m’être laissé piéger ainsi. Et tout se remet à défiler dans ma tête, depuis le moment où nos avons largué les amarres à Loguivy jusqu’à l’instant où j’ai sombré dans le néant.

Scène par scène, séquence par séquence. Encore et encore.

*

Une fois rentré à terre, j’ai dit à Richard d’aller m’attendre au Café du Port en buvant un verre sur mon compte. J’avais en effet aperçu le vieux Jos qui me guettait à Toul Weradenn. C’est là, au haut du port, qu’à chaque retour de mer il m’intercepte afin que je lui rende compte de ma journée.

Bien qu’il m’ait vendu son bateau, Jos Keraudren s’en considère toujours comme moralement responsable et se comporte avec moi en armateur soucieux de ses intérêts.

Cela ne me dérange pas. Je sais que je peux lui révéler au kilo près la quantité de crustacés que je viens de livrer et les coins où je les ai attrapés, il se ferait tuer plutôt que d’en lâcher un mot à quiconque. Trahir ce genre de secret serait rompre la règle du silence que respectent tous les équipages, et se mettre du même coup au ban de la communauté des pêcheurs loguiviens.

Par contre, comme il estime avoir un droit de regard sur le Saint-Just, Jos participe aussi à la réparation du matériel, au démaillage des araignées et donne un coup de main à l’entretien du bateau. Avec pour seule rémunération la satisfaction d’appartenir encore au clan très fermé des marins pêcheurs.

Les vieux ont toujours aidé et conseillé les jeunes… Les copains ont toujours embarqué à bord des bateaux pour une sortie en mer… De mémoire d’homme cela s’est passé ainsi et je ne vois pas pourquoi ça changerait. Je mets mes pieds dans la trace de ceux qui m’ont précédé sans me poser de questions parce c’est là la seule façon que j’aie trouvée de survivre.

Après avoir bu un coup avec Richard et le vieux Jos, j’ai embarqué dans ma fourgonnette et suis rentré chez moi à Kergoz, dans le pennti que me loue ma tante Alice.

Toutes ces dernières années, la maisonnette a été occupée par des vacanciers mais, lorsque j’ai eu besoin de me loger, Alice me l’a proposée. Nous avons signé un bail et j’ai emménagé la semaine suivante.

Le pennti est situé dans la campagne à quelques kilomètres de Loguivy, il comporte un séjour-cuisine au rez-de-chaussée et deux petites chambres à l’étage. Comme il était meublé, cela m’a évité un déménagement douloureux de l’appartement que Justine et moi occupions à Paimpol. Durant ma convalescence, j’avais demandé à ma sœur et à mon beau-frère de le vider et de vendre tout ce qu’il contenait à un brocanteur. Laure s’est chargée de distribuer à des œuvres les vêtements de Justine. Quant à ses livres, ses papiers personnels et tout ce qui encombrait son bureau, ils ont été emballés dans des cartons et déposés dans l’une des chambres de Kergoz.

J’avais donc pris possession de ma nouvelle demeure comme un bernard-l’ermite s’approprie une coquille vide et je m’en étais accommodé.

Au début, mes proches s’inquiétèrent de ma solitude quasi monacale où rien, absolument rien, ne rappelait ma vie antérieure. Pas la moindre photo de Justine, aucun bibelot lui ayant appartenu, des murs nus, des étagères où, seuls, quelques ouvrages maritimes avaient trouvé place…

« Qu’est-ce que tu fais de ta soirée ? Viens dîner avec nous, ça te distraira ! » Cette invitation, je l’ai entendue je ne sais combien de fois les premiers mois de mon veuvage. Comme je refusais régulièrement, on a fini par me laisser tranquille. Franchement, je n’avais aucune envie de me divertir, encore moins de me changer les idées. Je rentrais de mer éreinté, prenais une douche, avalais mon souper en regardant la télévision. Comme la plupart du temps je me levais vers trois ou quatre heures du matin, je montais dans ma chambre à peine les infos terminées et m’écroulais sur mon lit.

Je m’abrutissais dans le travail comme d’autres dans l’alcool, sans y trouver ni apaisement ni réconfort, seulement une certaine anesthésie des sens et de l’intelligence.

Il y a quelques mois, des copains ont tenté de me faire rencontrer des jeunes filles tout à fait mignonnes ou des divorcées en mal d’amour. Je les ai sommés d’arrêter les frais. Quand j’aurais envie d’une femme, je saurais comment m’y prendre, pas besoin qu’on le fasse pour moi ! De toute façon, dans l’inappétence où je me trouve, la gaudriole ne me fait pas envie. Quant à tomber amoureux, je crois sincèrement en être devenu à jamais incapable.

Heureusement, depuis quelque temps, mes proches semblent s’être rassurés, ils ne craignent plus de me trouver pendu dans ma cage d’escalier ou les veines ouvertes au fond de ma douche. L’atmosphère qui m’entoure s’est allégée. Je dors mieux et il m’arrive de pouvoir penser à Justine sans que mon cœur s’emballe ou que je me mette à suffoquer comme un poisson hors de l’eau.

La tristesse est toujours là mais je sens renaître en moi une capacité de réflexion dont le drame m’avait complètement démuni.

Voilà à quoi je pensais en rentrant chez moi, sur la route étroite qui sinue entre deux talus. La fin de l’été avait jauni les graminées, les ormes, toujours malades, brunissaient sur pied, les mûres commençaient à noircir et dans les champs où la terre était à nu, le vent du soir soulevait des nuages de poussière.

J’arrivai à Kergoz alors que sept heures sonnaient au clocher de Ploubazlanec. Comme d’habitude je garai ma camionnette sous un auvent au pignon de la maison. Je suspendis mon ciré à un clou pour essayer de le faire sécher, laissai mes bottes s’aérer contre le mur et gagnai la porte en chaussettes. À l’intérieur j’allumai le téléviseur. Du coup le séjour s’anima un peu, comme chaque soir le journaliste me tiendrait compagnie.

Je passais à table quand un titre attira mon attention : une affaire de braconnage en baie de Saint-Brieuc dont le jugement venait d’être rendu.

Je savais que demain cette nouvelle serait au centre des conversations sur le port de Loguivy. Si je ne voulais pas passer pour un paumé, j’avais intérêt à me tenir au courant !

Les faits dataient de février 2002. Au cours d’une opération coup de poing, la gendarmerie maritime avait mis à mal un réseau de trafiquants de coquilles Saint-Jacques. L’action avait été minutieusement préparée en collaboration avec les Affaires maritimes, la douane et les services fiscaux. Au terme de la journée, une vingtaine de contrevenants avaient été interpellés et placés en garde à vue pour infractions à la pêche, travail illégal, faux et usage de faux, recel. Une filière très organisée et une fraude qui se montait à plusieurs millions d’euros !

L’instruction avait duré un an et demi. Aujourd’hui, le verdict était tombé et les sanctions s’avéraient sévères.

Sur l’écran passaient maintenant des images d’archives réalisées au moment du coup de filet. Bateaux arraisonnés et saisis, plongeurs et pêcheurs débarquant au milieu des gendarmes, badauds interviewés et, pour finir, un officier de police qui déclarait que l’affaire n’en resterait pas là, que l’enquête allait remonter la filière et se porter sur des revendeurs, des restaurateurs et quelques entreprises de mareyage soupçonnées d’être impliquées dans ce trafic.

Le reportage se terminait quand un nom me fit dresser l’oreille. Et pour cause ! Il s’agissait de Pêchemer, la boîte où travaillait Justine au moment de sa mort. J’augmentai le son mais le journaliste passait aux actualités sportives et je n’en appris pas davantage.

J’étais perplexe. Que Pêchemer ait été mouillé dans une affaire de braconnage me paraissait assez incroyable… C’était une entreprise relativement importante dont l’activité couvrait plusieurs secteurs. Elle armait quelques navires de pêche, pratiquait le mareyage, le transport et la livraison du poisson et des crustacés en France et dans quelques pays limitrophes.

Justine y était employée comme secrétaire depuis janvier 2000. Je me rappelle qu’elle s’y plaisait bien. Le travail était varié, le salaire convenable et l’ambiance assez agréable surtout quand le cours du poisson était élevé !

Pour le reste, mes souvenirs demeuraient flous… À l’époque, je naviguais beaucoup et, lors de mes congés, je m’intéressais assez peu au travail de ma femme, cela d’autant moins qu’elle n’y rencontrait apparemment aucune difficulté. Et en aurait-elle connu, qu’elle ne m’en aurait probablement pas parlé. Comme toutes les femmes de marins, elle avait pris très vite l’habitude de régler ses problèmes toute seule.

Pourtant, en y réfléchissant, il me semblait bien avoir entendu Justine faire quelques allusions à des irrégularités, à des procédés frôlant l’illégalité. Mais impossible de me souvenir sur quoi cela portait !… Je me mordis les lèvres. Dire que je ne me rappelais même pas si elle avait réellement constaté ou seulement soupçonné ces faits ! Je soupirai. De toute façon, le temps avait passé et les reproches que je me faisais aujourd’hui ne changeraient rien.

Sur l’écran, une carte météo venait d’apparaître. Un front dépressionnaire pointait son nez à l’ouest du Finistère. Septembre s’annonçait orageux et comme toujours imprévisible. Pour les pêcheurs, c’est le mois où le risque de perdre du matériel est à son maximum, le mois où les coups de chien vous tombent dessus sans crier gare. Chaque année, il y a de la casse, des filières de casiers réduites en miettes, des séries de filets qui partent à la dérive… Fortunes de mer que n’assure aucune compagnie et dont chaque pêcheur a un jour ou l’autre fait les frais.

Je me levai et allai consulter l’horaire des marées punaisé à côté du frigo. Depuis deux jours, le coefficient augmentait rapidement, il atteindrait 104 en début de semaine prochaine. Dès après-demain, il faudrait commencer à ramener les casiers à terre, demain même, si le mauvais temps signalé arrivait sur nous plus vite que prévu.

Comme d’habitude la routine et les soucis quotidiens chassèrent mes idées noires et je montai me coucher, comptant sur la fatigue pour plonger d’un seul coup dans l’oubli.

II

Les jours suivants, comme je l’avais prévu, l’affaire du braconnage et son jugement firent grand bruit à Loguivy. Tout le monde en parla sur la cale, dans les bistrots et sur les bancs qui surplombent le port, là où les anciens se réunissent chaque jour pour discuter le bout de gras.

Un œil sur le mouvement des bateaux, l’autre sur les allées et venues des usagers, le regard vif et le commentaire vachard, ils y débattent jusqu’à plus soif des événements quotidiens.