Larmes de fond - Michèle Corfdir - ebook

Larmes de fond ebook

Michèle Corfdir

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Opis

Le tueur psychopathe de Saint-Bredan fait à nouveau parler de lui...

Chacun se souvient, à Saint-Bredan et sur les côtes environnantes, du tueur en série qui, voici quelques années, terrorisa la région et défraya la chronique.
Une journaliste s'est penchée sur cette affaire, elle en a tiré un roman paru en 1998 et intitulé Le Crabe.
Si elle avait pu imaginer un seul instant les conséquences tragiques qui découleraient de cette publication, elle aurait sans hésiter renoncé à son projet et laissé dormir son manuscrit au fond d'un tiroir.
Lorsque la fiction défie la réalité, il arrive que celle-ci se venge.

Découvrez sans attendre la suite du thriller Le Crabe. Suspense garanti !

EXTRAIT

Plus tard, Manon comprit que l’horrible chose qui venait de se passer là, avait en quelque sorte déshumanisé le décor et que c’était cette métamorphose qui s’était imprimée dans sa mémoire. En faisant un effort, elle arrivait à refouler cette vision de suie et de brique, la réalité de la scène lui revenait alors dans ses moindres détails… vaisselle cassée, meubles renversés, armoires vidées de leur contenu et, dans l’atelier, l’ensemble du travail du photographe complètement saccagé.
Le souffle coupé devant l’étendue du désastre, elle avait parcouru le séjour d’un pas incertain, puis, reprenant ses esprits, avait appelé Paul sur son portable.
Aussitôt, une sonnerie avait retenti à l’autre bout du loft. Manon s’était précipitée dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Là, dans la pénombre, elle avait aperçu le photographe étendu en travers de son lit comme si quelqu’un l’y avait violemment poussé. Il ne bougeait pas malgré le téléphone qui continuait à miauler juste à côté de son oreille. Elle avait voulu crier mais seul un son éraillé était sorti de sa bouche. Alors, en dépit de l’intuition qui lui soufflait que ce qu’elle allait voir serait pire que l’appartement dévasté, elle s’était mise à tâtonner le long du chambranle à la recherche de l’interrupteur.
Pas plus que la stridence du téléphone, la lumière n’avait fait réagir Paul. Et avant même de se pencher sur lui et de découvrir le sang coulant de son nez et de son oreille, Manon avait su que son collaborateur était mort.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michèle Corfdir est née et a grandi en Suisse. Elle y a fait ses études et a enseigné quelques années dans le Jura et à Bienne. Elle a publié alors un recueil de poèmes couronné par le Prix des Poètes Suisses de Langue Française, ainsi que des contes pour enfants qui obtiennent le prix de l'Office Suisse de la Lecture pour la Jeunesse. Après son mariage avec un marin pêcheur breton, elle s'établit à Loguivy de la Mer. Elle collabore comme nouvelliste à diverses revues et met sa plume au service des marins pêcheurs, au cours de la crise qu'a connue cette profession au début des années 90. En 1998, elle publie aux Éditions Alain Bargain, son premier roman, Le Crabe, un thriller maritime très bien accueilli tant par la critique que par le public. Face à ce succès, elle édite d'autres ouvrages dans la collection Enquêtes et Suspense.

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Nous remercions tout particulièrement les Editions YCA de Quimper pour leur participation (photo de couverture) et vous recommandons leurs magnifiques cartes postales.

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près, ni de loin, avec la réalité, et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

AVERTISSEMENT

Chacun se souvient, à Saint-Bredan et sur les côtes environnantes, du tueur en série qui, voici quelques années, terrorisa la région et défraya la chronique.

Une journaliste s’est penchée sur cette affaire, elle en a tiré un roman paru en 1998 et intitulé Le Crabe.

Si elle avait pu imaginer un seul instant les conséquences tragiques qui découleraient de cette publication, elle aurait sans hésiter renoncé à son projet et laissé dormir son manuscrit au fond d’un tiroir.

Lorsque la fiction défie la réalité, il arrive que celle-ci se venge.

PROLOGUE

Le souvenir que garda Manon Cormier des instants qu’elle passa figée sur le pas de la porte de Paul Gérard, fut celui d’un monde de suie et de brique, parsemé d’une multitude de rectangles blancs.

Si la présence de ceux-ci s’expliquait facilement, il s’agissait en fait des fiches, carnets et dossiers que les cambrioleurs avaient éparpillés un peu partout, le noir et le rouge ne s’interprétaient pas aussi aisément car rien dans le loft de Paul n’évoquait ces coloris. Papiers peints, rideaux, tapis, tout y était plutôt dans les gris bleu.

Plus tard, Manon comprit que l’horrible chose qui venait de se passer là, avait en quelque sorte déshumanisé le décor et que c’était cette métamorphose qui s’était imprimée dans sa mémoire. En faisant un effort, elle arrivait à refouler cette vision de suie et de brique, la réalité de la scène lui revenait alors dans ses moindres détails… vaisselle cassée, meubles renversés, armoires vidées de leur contenu et, dans l’atelier, l’ensemble du travail du photographe complètement saccagé.

Le souffle coupé devant l’étendue du désastre, elle avait parcouru le séjour d’un pas incertain, puis, reprenant ses esprits, avait appelé Paul sur son portable.

Aussitôt, une sonnerie avait retenti à l’autre bout du loft. Manon s’était précipitée dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Là, dans la pénombre, elle avait aperçu le photographe étendu en travers de son lit comme si quelqu’un l’y avait violemment poussé. Il ne bougeait pas malgré le téléphone qui continuait à miauler juste à côté de son oreille. Elle avait voulu crier mais seul un son éraillé était sorti de sa bouche. Alors, en dépit de l’intuition qui lui soufflait que ce qu’elle allait voir serait pire que l’appartement dévasté, elle s’était mise à tâtonner le long du chambranle à la recherche de l’interrupteur.

Pas plus que la stridence du téléphone, la lumière n’avait fait réagir Paul. Et avant même de se pencher sur lui et de découvrir le sang coulant de son nez et de son oreille, Manon avait su que son collaborateur était mort.

* * *

— Pour résumer ce que vous venez de déclarer, dit le commissaire Martin Richard, on aurait tué Paul Gérard et mis son loft à sac dans le but de s’approprier toute la documentation photographique destinée à illustrer les articles que vous comptez publier prochainement… Articles consacrés aux réseaux de prostitution de mineures qu’on ferait venir d’Europe Centrale, et qui contiendraient des révélations explosives mettant en cause, non seulement la maffia russe, mais aussi des personnalités bien de chez nous. C’est ça ?

Manon Cormier hocha la tête.

— Je ne vois pas d’autre explication. Cela faisait des mois que Paul et moi travaillions sur ce sujet. Nous avons effectué plusieurs voyages en Ukraine et en Moldavie afin de nous documenter “à la source”…

— Ah ! Ah ! Grand reportage… Journalisme d’investigation… le nec plus ultra de la profession, ricana Richard.

— Ces dernières semaines nous avons été en butte à des menaces, ce qui signifiait à nos yeux que nous étions sur des pistes sérieuses…

— Si sérieuses qu’on a maintenant un jeune gars de vingt-neuf ans sur le carreau ! Voilà où mène l’ambition quand elle se double d’inconscience ! explosa le commissaire qui ne parvenait plus à cacher sa colère. Depuis le temps qu’on vous met en garde contre les risques que vous prenez ! Mais non ! Il faut toujours que vous n’en fassiez qu’à votre tête. Et tout ça pour rien ! Parce que ni vos articles, ni les photos de Paul Gérard ne résoudront les problèmes que vous dénoncez, vous le savez bien…

Manon aurait voulu rétorquer que l’information du public était un droit démocratique, mais elle se sentait au bord des larmes et devait faire appel à toute sa volonté pour les empêcher de couler. Elle ne dit rien et détourna la tête car deux policiers emportaient le corps de Paul sur une civière. Quelques instants plus tard, elle les vit traverser la cour intérieure et s’engouffrer dans une ambulance. Lorsque celle-ci eut disparu, elle se moucha et reprit :

— Il y a encore une chose qu’il faut que vous sachiez. Ceux qui ont tué Paul et saccagé son loft en seront pour leurs frais. Depuis ce matin, toutes les photos, clichés, négatifs, disquettes, sont déposés dans le coffre du journal. Il ne reste ici aucun document compromettant.

— C’est bien ce que je disais, votre collaborateur est mort pour rien, répondit le commissaire dont la colère semblait tombée.

— Je ne comprends pas comment une telle chose a pu se passer, fit la journaliste d’un ton accablé.

— À mon avis, votre ami a joué de malchance. Il est probable que les malfrats croyaient que le loft était vide et qu’ils pourraient le fouiller sans être dérangés.

— C’est vrai qu’en milieu d’après-midi, Paul est rarement chez lui. Il travaille à l’extérieur ou au journal.

— Peut-être est-il rentré chez lui à l’improviste… ou alors se reposait-il dans sa chambre, ce qui expliquerait qu’on l’ait retrouvé sur son lit… En tout cas, il est certain que les gens à qui vous avez affaire n’ont pas d’états d’âme. Cette exécution sommaire prouve d’une part que vos articles représentent une réelle menace pour ceux que vous mettez en cause, d’autre part que vous êtes personnellement en danger. Après Paul Gérard, c’est à vous qu’ils s’en prendront, soyez-en sûre !

Manon Cormier sentit la terreur l’envahir. Elle se raidit, serra les poings. Elle n’avait soudain plus du tout envie de pleurer.

— Vous… vous savez que j’ai une petite fille ? chevrota-t-elle. Croyez-vous qu’ils pourraient s’attaquer à elle ?

— Sans la moindre hésitation s’ils pensent que cela peut leur permettre d’arriver à leurs fins.

— Dans ce cas, il faut que mes articles commencent à paraître dès demain ! C’est la seule façon de les désarmer et de nous mettre à l’abri, ma fille et moi.

— Pas question ! Je m’y oppose formellement ! J’exige au contraire un black-out total durant toute l’enquête… J’en informerai d’ailleurs votre journal dès mon retour au commissariat.

— Vous ne pouvez pas faire ça ! Leur couper l’herbe sous le pied est l’unique moyen d’écarter le danger !

— Peut-être… Seulement cela signifie aussi anéantir toutes nos chances de démasquer les assassins de Paul Gérard et de démanteler ces réseaux de prostitution sur lesquels, entre nous soit dit, nos services enquêtent depuis plusieurs mois.

— Mais… Comment comptez-vous assurer notre sécurité ? fit Manon d’une voix étranglée.

Mal à l’aise, Martin Richard se racla la gorge, enfonça ses mains dans ses poches puis, se plantant face à la journaliste :

— Je ne vois qu’une manière de solutionner le problème… Vous mettre au vert, votre fille et vous. Et pas demain, ni dans huit jours mais tout de suite, ce soir même !

— Hein ?

— Votre gosse est à l’école ?

— À la maternelle.

— Bon ! Allez la prendre, rentrez chez vous, faites vos bagages et quittez la ville !

— Pour aller où ?

— Ni dans votre résidence secondaire si vous en possédez une, ni chez des proches car c’est naturellement là qu’on vous cherchera en premier quand on s’apercevra que vous avez fui votre domicile.

— Ça paraît logique, répondit la journaliste abasourdie par la tournure que prenaient les événements. Seulement je ne vois pas où je pourrais m’installer, surtout avec une enfant de quatre ans et pour un séjour qui peut se prolonger…

— Vous avez bien des relations… des gens qui pourraient vous louer quelque chose… loin d’ici.

— Oui, peut-être… il faut que j’y réfléchisse.

— Faites-le, mais rapidement, parce que si notre hypothèse sur l’identité des assassins de Paul Gérard est la bonne - ce dont je suis persuadé - votre vie est en danger. Il vous faut prendre les devants et disparaître dans la nature. Quand vous aurez trouvé un point de chute, appelez-moi pour m’indiquer vos nouvelles coordonnées. Inutile de préciser que vous ne les donnerez qu’aux personnes dont vous êtes absolument sûre ! De mon côté, je me charge d’expliquer la situation à votre rédacteur en chef…

— Il n’y aura pas de problème, je travaille en freelance.

— Bien ! Alors faites-vous oublier, d’ici que nous ayons mis hors d’état de nuire ceux qui pourraient s’en prendre à vous. Allez en vacances ! Profitez-en pour écrire un roman… Vous n’en seriez pas à votre coup d’essai si je ne me trompe ?

Manon Cormier tressaillit et le dévisagea l’air étonnée.

— Vous avez lu Le Crabe ?

Richard acquiesça d’un signe de tête et elle n’osa pas lui demander ce qu’il en avait pensé.

— Tout ce qui vient d’arriver est si terrible que je me sens complètement déboussolée, dit-elle en se levant. Mais ne vous en faites pas, ça ira… Le temps de reprendre mes esprits, je trouverai une solution.

Elle jeta un dernier coup d’œil sur le loft ravagé, puis se dirigea vers la porte.

— Je vous donnerai des nouvelles dès que possible et… et quand vous aurez mis la main sur les salauds qui ont tué Paul, faites en sorte qu’ils en bavent un maximum !

Sentant à nouveau les larmes lui monter aux yeux, elle quitta la pièce d’un pas rapide, traversa la cour et rejoignit sa voiture stationnée à quelques centaines de mètres de là.

I

Manon Cormier poussa un soupir et leva les yeux du dictionnaire qu’elle était en train de consulter. Cela faisait près de trois heures qu’elle travaillait assise à une table transformée en bureau et elle commençait à sentir des élancements dans le dos et les épaules.

Elle jeta un coup d’œil satisfait aux pages qu’elle venait d’imprimer et qui s’empilaient sur celles des jours précédents. Son roman avançait plus vite que prévu. Le rythme d’écriture était soutenu, le plan qu’elle avait établi s’avérait excellent, les mots et les phrases venaient tout seuls…

« Une fiction rédigée à partir d’une affaire réelle, c’est vraiment là une formule qui me convient, » se dit-elle, en songeant aux dossiers qu’elle avait enfouis précipitamment dans un sac et emportés avec le reste de ses bagages, lorsqu’elle avait filé de chez elle comme une voleuse, trois semaines auparavant. Elle savait le risque qu’elle prenait, mais sans sa documentation à portée de main, elle aurait été incapable de s’embarquer dans le roman qu’elle entendait tirer de sa dernière enquête.

Elle relut son texte sur l’écran de son ordinateur portable et voulut continuer. Mais ses idées s’effilochaient, elle achoppait sur les mots… Elle décida d’arrêter. De toute façon, il serait bientôt l’heure d’aller chercher Blandine à l’école.

Elle se sentait vide, fatiguée mais contente. Probablement parce qu’elle connaissait son sujet à fond. Ce travail n’exigeait d’elle aucun effort particulier, sinon de la constance et une certaine patience. Une chose était sûre en tout cas, son livre progressait mieux et plus vite que l’enquête sur la mort de Paul Gérard ! Tous les deux ou trois jours, le commissaire Richard lui en donnait un compte rendu succinct par téléphone. On avait passé au crible la vie privée du photographe, fait l’inventaire de son loft, mis la police scientifique à contribution… L’hypothèse émise dès le début semblait se concrétiser. Pour le reste, rien ne laissait présager une conclusion prochaine.

Manon ne s’impatientait pas. Contre toute attente, cette vie calme et monotone lui plaisait assez, elle la reposait de l’existence trépidante qu’elle menait depuis des années. En outre, elle lui permettait enfin de s’occuper pleinement de Blandine qu’elle avait si souvent dû confier à ses parents.

La journaliste s’étira puis alla jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la mer. En dépit du temps maussade, le paysage qu’offrait la Manche gardait toute sa splendeur. Le gris des nuages avait des nuances bleutées, presque vertes. Les îlots, que la marée montante ne recouvrait pas encore, semblaient dériver sur des reflets opale. Quelle que soit l’heure ou la couleur du ciel, le spectacle de la mer la fascinait tant, qu’elle avait dû pousser son bureau jusqu’au fond de la pièce. Le paysage qui attirait irrésistiblement son regard, l’empêchait de se concentrer.

Quelle bonne idée elle avait eue de faire appel à Kath et quelle chance d’être tombée sur une propriété comme Gwalarn ! songea-t-elle en se souvenant de la soirée cauchemardesque qui avait suivi la mort de Paul Gérard. Où se réfugier ? À qui faire confiance ?

Elle se creusait désespérément la tête lorsque soudain, vers dix-neuf heures, elle avait pensé à Saint-Bredan et à Kath Le Moal, la libraire de Tan Dei… Une amie pas trop proche, une région où elle ne possédait aucune attache et où elle n’avait pas remis les pieds depuis plus de trois ans quand elle se documentait sur l’affaire Deville dont elle allait tirer Le Crabe, son premier roman. Elle s’était précipitée sur le téléphone et avait cueilli la libraire au moment où celle-ci s’apprêtait à fermer boutique. Sans entrer dans les détails, elle lui avait expliqué la situation et, quelques heures plus tard, Kath la rappelait pour lui annoncer qu’elle venait de découvrir quelque chose qui pourrait convenir et qui, surtout, était disponible tout de suite.

— Une demeure assez ancienne et sans prétention, située en bord de mer, sur le chemin des Douaniers, à environ un kilomètre du petit port de Locheven… Peut-être un peu trop vaste pour deux personnes, sans grand confort mais correctement meublée… Le propriétaire est disposé à te la louer aussi longtemps que tu voudras, et pour un prix qui me semble honnête… Le seul problème c’est le chauffage, surtout quand les vents tourneront au nord…

— J’espère que d’ici là je serai rentrée chez moi, avait rétorqué Manon.

Puis elle avait donné son accord, fait ses bagages, installé Blandine endormie sur la banquette arrière de la Mégane. Comme son immeuble possédait un garage souterrain, elle avait pu déménager sans risquer d’être repérée de la rue et un peu avant minuit, elle avait pris la route.

Quand elle avait débarqué chez Kath Le Moal, le jour se levait à peine mais la libraire l’attendait en faisant sa comptabilité, dans l’appartement qu’elle occupait au-dessus de Tan Dei.

Manon passa machinalement un doigt sur le montant de la fenêtre et sentit un courant d’air froid s’infiltrer dans la pièce. Depuis le matin, le vent avait viré au noroît et les réserves émises par Kath sur l’isolation de Gwalarn semblaient s’avérer exactes. Jusqu’à maintenant le temps avait été très doux, et elle avait pu se contenter d’une flambée le soir dans la cheminée. Mais avec l’automne qui arrivait et leur séjour qui paraissait devoir se prolonger, il allait falloir prendre des mesures. Le chauffagiste à qui elle avait fait appel s’était montré assez pessimiste.

— La chaudière est un modèle qui date de Mathusalem… Espérons qu’elle ne vous claquera pas dans les doigts parce qu’on ne trouverait pas de pièces de rechange, cette marque-là a disparu depuis longtemps. J’ai fait quelques essais… Pour le moment ça devrait marcher. Combien de temps ? Je ne pourrais pas vous le dire…

— J’ai une petite fille de quatre ans qui souffre d’asthme, avait répondu Manon. Moi-même, je suis incapable de travailler dans une pièce non chauffée. On pourrait peut-être envisager de mettre en place quelques radiateurs électriques…

L’homme avait haussé les épaules d’un air dubitatif.

— Il faudrait voir ça avec le propriétaire mais, d’après moi, l’installation électrique ne vaut guère mieux que la chaudière. Vous risqueriez de tout bousiller en branchant des radiateurs. Tout est vétuste dans cette maison, vous devrez vous contenter de ce qu’il y a… Et puis rien ne dit que la vieille chaudière ne tiendra pas le coup d’ici votre départ… Sans indiscrétion, vous comptez rester encore longtemps à Gwalarn ?

Manon avait éludé la question et le chauffagiste s’en était tenu là.

Debout à sa fenêtre, elle continuait à contempler le paysage. Sa pensée allait et venait, s’attardait sur le ciel toujours mouvant, plongeait dans le passé, échafaudait de vagues projets.

Soudain, poussés par le vent, deux goélands parfaitement immobiles traversèrent l’espace en diagonale. Elle les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils se posent sur l’eau et disparaissent derrière un îlot. C’est alors qu’elle repéra le canot au bordé rouge et blanc qui depuis quelque temps sillonnait souvent ces parages. Doublant une tourelle, il marchait à vitesse réduite sans mouiller ni lever du matériel de pêche. Elle distinguait une silhouette assise à l’arrière. « Qu’est-ce qu’il peut bien faire là ? Ce n’est pas un temps à se promener… » se dit-elle partagée entre l’agacement et un début d’angoisse. Puis elle se rappela la paire de jumelles rangées dans un placard de l’entrée. Elle courut les chercher mais lorsqu’elle revint, le canot s’éloignait vers l’est, en direction de Pen Azenn et la baie de Saint-Bredan.

Elle réalisa alors qu’il était presque l’heure d’aller chercher Blandine à l’école où elle se rendait chaque jour depuis la rentrée des classes. Manon l’avait inscrite après s’être assurée que la maternelle n’abritait ni hamsters, ni souris blanches, ni aucun des animaux à poil auxquels sa fille était allergique.

Le téléphone se mit à sonner tandis qu’elle se brossait les cheveux dans la salle de bains. Elle retourna dans le séjour, la gorge serrée. Très peu de personnes connaissaient son numéro actuel et elle craignait toujours d’entendre une voix anonyme proférer des menaces et la sommant de…

Mais ce n’était que Gwendal Le Cam.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Manon ? Tu es tout essoufflée…

Elle sourit en se traitant intérieurement d’imbécile.

— Je… j’étais à l’autre bout de la maison.

— Ta journée s’est bien passée ?

— Comme d’habitude. J’ai travaillé mon livre et ce matin, je me suis baignée.

— Quoi ? Par ce temps ! Tu finiras par attraper une pneumonie…

La journaliste réprima un soupir d’impatience. À quarante ans, elle avait passé l’âge de se laisser dicter sa conduite ! Puis elle se détendit. Après tout, qu’un homme se soucie d’elle n’était pas si désagréable…

— En fait, si je t’appelle, poursuivit Gwendal, c’est pour te dire que vendredi, je ne pourrai pas t’accompagner à Kerenvel, pour ta “soirée lecture”. J’ai un conseil d’administration qui durera plus tard que prévu. Une foule de questions restent à régler…

Manon sentit à nouveau une bouffée d’anxiété lui nouer l’estomac… Conduire seule, en pleine nuit, à travers la campagne déserte… Puis elle se secoua. Où était passée la journaliste qu’aucune région du monde n’effrayait ? La Bretagne n’était pas la Moldavie. Saint-Bredan n’avait rien à voir avec les rues délabrées de Kichinev et les coupe-gorge de Tiraspol.

Et pourtant… C’était là-bas, dans l’enchevêtrement de ces villes minables et sales, que se lovait la pieuvre. Là-bas qu’elle puisait ses forces, extrayant de la misère ces pauvres filles qu’elle expédiait en Occident pour y sucer leur chair, s’abreuver de leur détresse et s’engraisser à leurs dépens. Cette pieuvre qui, lorsqu’elle se sentait menacée, déroulait ses tentacules jusque dans les grandes villes françaises pour y supprimer ceux qui osaient parler, accuser, mettre à nu la structure interne de son organisme. Jusque dans les villes… et pourquoi pas dans les campagnes ou sur les côtes bretonnes ?

— Manon ! Tu es toujours là ?

— Oui, excuse-moi. Je réfléchissais.

— Hum… si tu veux, je pourrais éventuellement m’arranger pour venir te chercher. Tu n’as qu’à m’expliquer l’itinéraire.

— Non ! Non ! C’est beaucoup trop compliqué. En outre, cette manifestation est tout à fait informelle. Elle peut se terminer à vingt-deux heures aussi bien qu’à minuit. Tout dépend du public… Les organisatrices m’ont dit qu’il y aurait des lectures à haute voix entrecoupées de musique et que tout cela devrait déboucher sur un débat… En fait, je me tracasse parce que je me demande si j’ai eu raison d’accepter de participer à cette soirée.

— Évidemment ! Tu es exactement la personne qu’il faut pour intervenir dans une discussion sur le roman policier. Tu en as édité un qui marche bien, tu en écris un autre…

— Là n’est pas la question ! Est-il prudent de paraître en public alors qu’on m’a recommandé d’observer la plus grande discrétion ? Je… j’ai envie de me désister.

— Oh ! Il ne faut rien exagérer, s’exclama Gwendal. Cette soirée a lieu dans un café de village, perdu dans la cambrousse, où ne viendront que les gens du cru. Si ceux qui ont assassiné ton collègue avaient retrouvé ta trace, tu t’en serais déjà aperçue, crois-moi !

— Mon nom a paru dans la presse locale…

— Et alors ! Franchement, tes baignades dans l’eau froide et par n’importe quel temps m’inquiètent davantage que d’hypothétiques tueurs à gages venus d’Europe Centrale… De toute façon, ton commissaire t’a conseillé la prudence, il n’exige pas que tu te terres chez toi !

C’était à peu de choses près ce que lui avait dit Kath Le Moal, une semaine après son installation à Gwalarn, alors que, terrorisée, elle osait à peine mettre le nez dehors et passait le plus clair de son temps derrière sa fenêtre à surveiller l’allée qui menait au portail.

— Après ce que tu as vécu, il est normal que tu voies des assassins partout. Mais ce n’est pas la réalité. Tu dois prendre le dessus, ne serait-ce que pour Blandine.

Puis comme Manon bredouillait des explications, la libraire avait repris :

— Ce soir j’ai invité quelques amis à l’apéro… Viens aussi, je suis sûre que tu les trouveras sympathiques… Je t’attends vers dix-huit heures.

C’est à cette occasion que la journaliste avait lié connaissance avec Gwendal Le Cam. Par hasard ? Peut-être pas… Célibataire endurcie, Kath avait le goût des rencontres, celles qu’elle faisait faire aux autres…

Arrangée ou non, l’entrevue avait eu lieu, et dès le lendemain, Gwendal appelait Manon, venait la voir chez elle… Ensuite, les choses s’étaient enchaînées d’elles-mêmes.

II

Les deux bibliothécaires, Anne Karadec et Justine Morand, n’en croyaient pas leurs yeux. Le “Café du Vieux Pont” de Kerenvel, où elles avaient organisé leur soirée lecture, était presque comble.

Les habitués, regroupés à une extrémité du comptoir, considéraient cette invasion d’un air éberlué. De temps à autre fusaient des réflexions aigres-douces à l’adresse de René, le patron, sur l’idée saugrenue qu’il avait eue de livrer son établissement à une telle cohue. Celui-ci faisait taire les mécontents en leur versant à boire.

— C’est ma tournée. Mais tenez-vous tranquilles, on va vous faire la lecture !

— Moi, je lis mon journal tous les matins, ça me suffit… Et puis le beau linge, c’est pas mon style. Les bourgeois de Saint-Bredan n’ont qu’à rester chez eux !

— Tais-toi Pierrig, fit un barbu accoudé au bar. Une fois n’est pas coutume. On nous a préparé tout un spectacle et…

— Pour moi, le spectacle est dans la salle. Vise un peu cette nana et son collier de perles !

Une demi-douzaine de compères s’esclaffèrent tandis que René prenait le barbu à part :

— Essaie de les calmer, ça me gênerait qu’ils causent un scandale. C’est pour faire plaisir à ma femme qui est copine avec les deux bibliothécaires que j’ai prêté mon café. Note que je ne m’attendais pas à une telle foule. Mais je ne vais pas me plaindre, pour une fois que c’est plein un vendredi !

L’autre hocha la tête et promit de veiller à ce que tout se passe le mieux possible.

À l’autre bout de la salle, Anne Karadec et Justine Morand continuaient à regarder les gens qui s’installaient autour des tables.

— Tu crois que c’est parce que Manon Cormier participe à la soirée qu’ils se sont dérangés ? chuchota Anne à l’oreille de son amie.

— Possible… Rappelle-toi le bruit qu’a fait son bouquin quand il est sorti. Reprendre l’affaire Deville et en faire un polar, c’était une sacrée bonne idée.

— Oui, mais qui n’a pas valu que des amis à son auteur ! Tous ceux qui vivent du tourisme gardent une dent contre elle.

— Ça se comprend. Comme contre-publicité, c’était réussi !

— Hé ! C’est une journaliste, elle a du flair et sait prendre le vent. L’affaire Deville comportait tous les ingrédients d’un bon thriller. En écrivant Le Crabe, elle n’a pas eu à faire œuvre d’imagination, tout lui était servi sur un plateau.

Justine acquiesça puis alla saluer Jean Bescon, un libraire de ses amis, qui venait d’arriver. Joli succès ! fit-il d’un air de connaisseur.

— Nous en sommes les premières surprises. Le roman policier est un genre populaire mais nous ne pensions pas que cela suffirait à attirer autant de monde.

— Ce n’est pas pour entendre parler littérature qu’ils sont là, rétorqua le libraire en haussant la voix car le brouhaha s’intensifiait, mais parce que vous avez invité Manon Cormier. L’affaire Deville est loin d’être oubliée et la psychose qu’elle a provoquée, pas complètement dissipée. Les gens continuent à s’interroger, voilà pourquoi ils sont si nombreux !

— Peut-être… intervint Anne Karadec d’un ton sec, mais le but de cette soirée n’a rien à voir avec la promotion de son livre ! Ma collègue et moi avons effectué un gros travail sur le polar français et nous entendons bien en faire profiter le public… Le programme comporte des extraits d’œuvres contemporaines lus à haute voix, quelques brèves analyses explicatives et des intermèdes musicaux. Le tout doit durer une heure quinze. Ensuite il y aura un débat…

— Qui s’orientera très vite sur l’affaire Deville, répliqua le libraire avec un sourire goguenard. Et par ricochet sur Le Crabe puisque, dans la tête des gens, l’un et l’autre sont devenus indissociables.

— C’est vous qui le dites, répondit Anne visiblement agacée.

— Hé ! Hé ! Je vends suffisamment de bouquins de Manon Cormier pour savoir que les lecteurs amalgament la réalité et la fiction. Au train où vont les choses, l’auteur sera bientôt la seule à pouvoir dissocier le vrai du faux… Sur ce, je vous laisse. Je ne vois plus qu’une chaise inoccupée, là-bas, près du bar. Je vais me l’approprier pour ne pas passer la soirée debout !

Justine Morand jeta un coup d’œil à sa montre.

— Presque vingt et une heures, on ne va pas tarder à commencer. J’espère que notre invitée ne s’est pas perdue en route…

— Non ! La voilà… répondit Anne en désignant sur le pas de la porte Manon qui considérait le café d’un air ébahi. Les deux femmes allèrent à sa rencontre.

— J’ignore ce qui a attiré tant de monde… votre présence ou notre publicité qui a été bien faite, dit Justine. Soyez la bienvenue en tout cas !

— Merci.

Tandis qu’elle retirait son imperméable, l’une des bibliothécaires, un micro à la main, prononçait quelques mots d’accueil et annonçait le programme de la soirée.

Durant une heure et demie, tout se déroula sans anicroche mais lorsque le débat s’amorça, les prédictions du libraire se réalisèrent aussitôt.

— Madame Cormier ! attaqua d’emblée un homme corpulent assis à une table toute proche, en écrivant Le Crabe, avez-vous pensé aux conséquences désastreuses que pourrait avoir un tel livre sur l’économie de Saint-Bredan et de sa région ?

— Euh non… pas du tout.

— Vous reconnaissez donc avoir agi de manière irréfléchie, voire totalement irresponsable ?

Prise de court par son agressivité, Manon regarda Anne Karadec debout à sa gauche, qui paraissait aussi désarçonnée qu’elle.

Profitant du silence gêné qui s’était abattu sur l’assemblée, une femme se leva.

— Nous étions à peine remis de l’affaire Deville que vous sortiez votre bouquin, fit-elle d’une voix aiguë, en triturant l’écharpe de soie rouge qu’elle portait autour du cou. Tous nos efforts pour redorer le blason de la région ont été réduits à néant !

— Oui, je l’ai appris… mais trop tard, balbutia Manon de plus en plus mal à l’aise.

S’emparant du micro, Justine Morand vola alors à son secours.

— Mesdames et Messieurs, je vous rappelle que nous sommes réunis ici pour parler du roman policier, pas pour régler des comptes ! Comme beaucoup d’écrivains, Manon Cormier a tiré son roman d’un fait divers. C’est une pratique courante qui lui a valu un joli succès…

— Un succès dont nous faisons les frais ! jeta quelqu’un.

— Je ne pense pas qu’il faille imputer à cet auteur la responsabilité d’une mauvaise saison touristique, lança Jean Bescon. Les étés pourris de ces dernières années y sont pour beaucoup.

Anne Karadec lui adressa un coup d’œil reconnaissant puis ajouta :

— Il est vrai que notre région a pâti de l’affaire Deville et que chacun de nous en a été traumatisé. Un tueur en série répand l’épouvante partout où il sévit. Les femmes assassinées le long de nos côtes, la cruauté du meurtrier, sa folie reconnue, sont encore dans toutes les mémoires. Personnellement, j’avoue avoir eu du mal à retourner me baigner et ne l’ai fait que sur des plages très fréquentées alors qu’avant, je n’aimais que les petites criques désertes. À des degrés divers, nous avons tous été victimes de Serge Deville. Mais ne permettons pas à ce dément de continuer à empoisonner notre vie. Classons-le dans l’ordre des mauvais souvenirs, c’est tout ce qu’il mérite !

Il y eut dans le public des mouvements d’approbation, quelques applaudissements. Manon croyait la partie gagnée lorsqu’une voix monta du fond du café.

— Ce serait possible si on était sûr que Serge Deville soit vraiment mort !

— Naturellement qu’il l’est ! Il s’est noyé…

— C’est ce qu’ont prétendu la police et les autorités pour rassurer la population. Mais rien ne le prouve puisqu’on n’a jamais retrouvé son corps !

À nouveau un épais silence se répandit dans la salle. Chacun avait tourné et retourné cent fois cette question dans sa tête sans lui trouver de réponse.

— Écoutez ! Ça fait six ans que tout ça a eu lieu, s’exclama alors René derrière son comptoir. Six ans, c’est long et on ne peut pas continuer à remettre sans cesse ce sujet sur le tapis ! Des marins, des sportifs, plein de gens compétents ont affirmé que Serge Deville n’avait pu regagner la côte à la nage. N’oubliez pas qu’il a disparu dans les parages des Men Du qui sont à plus de quinze milles au large…

— Oui… mais il portait une combinaison de plongée, des palmes, des bouteilles d’air… De sérieux atouts pour réussir la traversée !

René poussa un soupir excédé.

— On n’est pas ici pour refaire l’enquête. Depuis que Deville a disparu, plus personne n’en a entendu parler. Ça devrait vous suffire pour oublier, non ?

— Oui… s’il n’y avait pas eu le bouquin de Manon Cormier ! fulmina un homme entre deux âges en pointant son doigt vers l’auteur. C’est elle qui a semé le doute dans les esprits. Rappelez-vous l’épilogue où elle décrit la traversée puis l’arrivée de l’assassin sur le rivage.

— C’est le talent de l’écrivain qui a rendu cette hypothèse plausible, pas autre chose ! s’exclama Anne Karadec avec flamme.

— Le talent au service de la désinformation… Bravo, joli programme ! jeta alors la femme à l’écharpe rouge.

— Chacun sait que les créateurs sont des égocentriques uniquement préoccupés par les œuvres qu’ils produisent, renchérit le premier intervenant. Et ce soir, madame Métral a le culot de se présenter devant nous soi-disant pour débattre du roman policier alors qu’en fait, il s’agit d’une opération purement commerciale !

Tandis que l’homme vitupérait, les organisatrices s’étaient rapprochées de la journaliste.

— Je pense que nous en avons suffisamment entendu ! déclara Justine le micro à la main. Vos propos, monsieur, dépassent les limites du tolérable. Madame Cormier est notre invitée et nous refusons qu’elle reste plus longtemps sur la sellette. Aussi je suggère que ceux d’entre vous qui ne sont ici que pour la prendre à partie, quittent la salle afin que nous puissions poursuivre la soirée dans le calme.

Il y eut des raclements de chaises, des toussotements. Plusieurs personnes gagnèrent la sortie, d’autres leur emboîtèrent le pas. Manon se demandait si la salle n’allait pas finir par se vider complètement lorsque la porte claqua sur le dernier partant. Le silence revint et de nombreux visages lui sourirent. Elle comprit alors qu’on attendait qu’elle prenne la parole.

— Je comprends parfaitement qu’une partie de la population éprouve de la rancœur à mon égard mais sincèrement, je ne prévoyais pas que mon livre aurait un tel impact sur les activités touristiques. Ceci dit, je suis parmi vous ce soir pour essayer de satisfaire votre curiosité concernant mon travail d’écrivain, et je suis prête à répondre à toutes vos questions portant sur ce thème.

Il y eut des hochements de tête approbateurs et Manon sentit l’atmosphère se détendre. Après quelques secondes de flottement, la première question fusa.

— Pouvez-vous nous dire quelle part est donnée à l’imagination dans votre dernière œuvre ?

— Comme vous le savez tous, l’intrigue est tirée d’un événement réel. Le cadre en est Saint-Bredan et la côte environnante, je n’ai rien inventé dans les descriptions. Par contre, je revendique comme ma création tout ce qui concerne la personnalité, les fantasmes, les hallucinations de Serge Deville. Il faut bien se rendre compte, en effet, que personne ne connaissait vraiment cet homme, pas plus ses collègues de travail que ses voisins. Comme la plupart des psychopathes, il était solitaire, très secret, ne communiquant en somme qu’avec lui-même.

— Il avait une vieille tante dans la région, objecta quelqu’un.

— Oui, et qui est morte peu de temps après la disparition de son neveu. C’est d’elle que je tiens les détails concernant l’enfance et l’adolescence de Deville.

— Et Julie Cotten, l’ancienne propriétaire de Tan Dei, celle qui a failli être la dernière victime… Elle devait quand même le connaître un peu, étant donné qu’elle est sortie plusieurs fois en sa compagnie avant d’embarquer sur son yacht !

— Bien sûr, mais de manière superficielle. Lorsque je l’ai interrogée, elle a reconnu qu’elle ne savait de Serge Deville que ce qu’il avait bien voulu lui montrer. En outre, elle n’a gardé qu’un souvenir très vague des moments passés à bord du yacht, et tout oublié à partir de l’instant où Deville l’a précipitée à l’eau. J’ai dû combler tous ces blancs en faisant appel à mon imagination.

— Et cela ne vous a pas gênée ? lança alors un homme perdu au fond de la salle.

— Quoi ? De mêler fiction et réalité ? Pas du tout puisque je suppléais une absence, une inexistence… J’ai créé le Crabe de toutes pièces en essayant de me mettre dans la peau d’un psychopathe meurtrier. J’ai inventé le personnage puisqu’on ignorait presque tout du modèle.

— Et vous avez si bien réussi que maintenant Serge Deville est indissociable de l’image que vous en avez donnée. En êtes-vous consciente ?

— Oui mais qu’y puis-je ? C’est la liberté intrinsèque de tout écrivain que de mêler l’authentique et l’imaginaire. D’ailleurs, personne n’est en mesure de démontrer que je me fourvoie quand j’écris que, lorsque sa paranoïa devenait aiguë, Serge Deville se prenait pour un crabe. Lui seul pourrait me détromper mais il n’est plus là pour le faire.

— Sincèrement, pensez-vous qu’il se soit noyé au large de Saint-Bredan ?

Manon haussa les épaules en signe d’ignorance.

— Nous sortons du sujet… Je ne voudrais pas retomber dans la polémique de tout à l’heure.

— Notre invitée a raison, renchérit Justine Morand. Y a-t-il d’autres questions ?

— Combien de temps avez-vous mis à écrire ce livre ?

— Deux ans, mais pas à temps plein. J’ai continué d’exercer mon métier de journaliste.

— Et comment avez-vous procédé avec les autres personnages ?

— J’ai demandé l’autorisation de les mettre en scène à ceux qui, de près ou de loin, ont pris part à cette affaire. La plupart ont accepté. Pour les autres, j’ai maquillé leur personnalité ainsi que leur environnement afin qu’ils ne soient pas reconnaissables.

— Avez-vous un second roman en chantier ?

— Oui, j’en ai commencé la rédaction il y a quelques semaines.

— Peut-on en connaître le sujet ?

— Comme Le Crabe, il est tiré d’une enquête que j’ai menée dernièrement. Mais je ne peux vous en dévoiler davantage pour l’instant… répondit Manon en se rappelant soudain les consignes de prudence du commissaire Richard.

Puis elle regarda sa montre et jeta un coup d’œil à Anne Karadec qui comprit aussitôt le message.

— Eh bien, je pense que votre curiosité est satisfaite. La soirée se termine, le moment est venu de boire un verre tout en bavardant librement. Mais avant, je voudrais vous signaler que vous pourrez retrouver l’écrivain à la séance de dédicaces organisée prochainement à la librairie Tan Dei.

C’est alors que des flashes éclatèrent dans le café. Manon repéra immédiatement, un journaliste qui rembobinait sa pellicule.

— Vous m’aviez assurée que la presse ne serait pas là, fit-elle à Anne Karadec. Je ne tiens pas à ce qu’on parle de moi dans les journaux.

— Nous n’avions convié aucun journaliste. Mais que voulez-vous… C’est une manifestation publique dans un lieu public, on ne peut en interdire l’accès à personne. De toute façon, un peu de publicité ne se refuse pas.

Manon esquissa un sourire. Évidemment, la bibliothécaire ne pouvait comprendre puisqu’elle ignorait la véritable raison de son retour dans la région.

— Pour quel journal ce type travaille-t-il ?

— Un petit hebdomadaire local, L’Écho de Saint-Bredan, qui paraît chaque mardi.

Tant mieux, songea Manon, les risques seront limités. Il ne restait plus qu’à espérer que la photo soit floue et l’article trop modeste pour attirer l’attention.

III

Protégée par un auvent devant le “Café du Vieux Pont”, Manon regardait la pluie torrentielle qui s’abattait sur Kerenvel. Les trombes d’eau pulvérisaient la lumière des réverbères, éparpillant à l’entour une multitude de scintillements éclatés. Dans le tumulte du vent et de la rivière en crue, la nuit désarrimée dérivait vers d’incertaines profondeurs.

Impossible de rejoindre la voiture sans être mouillée jusqu’aux os ! Manon serra les cordons de son capuchon et se rencogna dans l’embrasure de la porte. Une rafale plus brutale que les autres balaya la placette, noyant le pont de pierre dans ses replis opaques. Les débris lumineux tourbillonnèrent de toutes parts… Puis, aussi subitement qu’il avait commencé, le coup de vent cessa et la pluie se mit à tomber tranquillement.

Profitant de l’accalmie, Manon se précipita vers sa voiture. Une fois à l’abri, elle fit ronfler le moteur, actionna les essuie-glaces, mit le ventilateur à fond, puis démarra. Il était presque vingt-trois heures trente.

Quelle idée avait-elle eue de participer à cette soirée. La première partie l’avait ennuyée. Quant au débat, s’il s’était terminé de façon courtoise, l’empoignade du début lui laissait un arrière-goût amer. Quelle rancœur, quelle haine chez ces gens. Et maintenant, elle avait une demi-heure de voiture pour rentrer chez elle. À condition qu’elle ne s’égare pas !

Après avoir parcouru quelques kilomètres d’une route étroite et sinueuse, Manon quitta la vallée. Les arbres s’espacèrent et elle reconnut soudain un carrefour qu’elle avait traversé à l’aller. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle ne s’était pas trompée ! Jetant un coup d’œil dans son rétroviseur, elle repéra les phares jaunes de l’auto qui la suivait depuis le départ. Sans doute quelqu’un qui avait quitté le café en même temps qu’elle. Un peu plus tard, elle s’arrêta à une bifurcation pour consulter sa carte routière. L’autre voiture arriva à son tour et stoppa au ras de son pare-chocs. Puis, toujours collée à la Mégane, elle tourna à droite. Comme la pluie avait cessé et que la route était plus large, Manon accéléra. Les talus se mirent à défiler, coupés çà et là par des chemins de traverse qui se perdaient dans l’obscurité. Bientôt elle aperçut loin devant elle, le halo lumineux de Saint-Bredan. Elle esquissa un sourire, elle était enfin certaine d’être sur la bonne route ! Rassurée, elle alluma son autoradio. France Musique diffusait un concert de jazz et elle se mit à fredonner avec la trompette de Miles Davis.

Après une série de virages, elle remarqua à nouveau dans son rétroviseur des phares jaunes et aveuglants qui se rapprochaient rapidement. Elle jura entre ses dents puis appuya sur le champignon. Mais cette fois, l’autre ne se laissa pas distancer. Éblouie et de plus en plus énervée, elle leva le pied, actionna son clignotant de droite et ralentit afin d’être doublée. Rien à faire ! L’autre continuait à talonner son pare-chocs…

Manon sentit son cœur battre plus vite. Et si ce n’était ni le hasard, ni un mauvais plaisant mais les sbires de la maffia russe ? Puis elle secoua la tête. Non, eux ne s’amuseraient pas à ce genre de jeu. Ce serait plutôt le style des furieux qui l’avaient prise à partie tout à l’heure ! Elle serra les dents. Allons, pas de panique ! Elle ne tarderait pas à arriver à Saint-Bredan et là, elle se débarrasserait facilement de son poursuivant.

Mais lorsqu’elle entra en ville, elle comprit très vite son erreur. Figées dans la clarté orange des réverbères à vapeur de sodium, les rues étaient désertes. Les anciennes maisons de pierre paraissaient aussi factices que le plus mauvais décor de théâtre. Les porches, les cours, les ruelles pavées… un cauchemar architectural qu’elle traversait dans un vrombissement de moteur dont le raffut ne semblait réveiller personne. Pas une lumière derrière les fenêtres, aucune porte entrouverte, même pas l’ombre titubante d’un ivrogne… « Tant pis… ou plutôt tant mieux, grogna Manon en braquant à droite et en fonçant dans une venelle, je ne risque pas d’écraser un passant. » Puis après avoir freiné brusquement, elle enfila une ruelle à contresens et tourna à nouveau. Derrière elle, l’autre voiture avait disparu.

Tressautant sur les pavés disjoints, rasant les portails et les soubassements de granit, elle déboucha sur la place de l’Église. Là, elle parqua sa Mégane parmi d’autres véhicules, éteignit ses feux et attendit. Quelques minutes plus tard, elle perçut un ronflement de moteur et vit apparaître un break bordeaux muni de phares jaunes, qui se mit à faire lentement le tour de la place. Aussitôt, elle se recroquevilla sur son siège. Après quelques minutes, elle entendit la voiture s’éloigner. Elle releva la tête et la vit disparaître dans une des rues qui descendaient vers le port.

Manon souffla bruyamment. Elle l’avait semée… du moins provisoirement, parce que pour se rendre à Locheven, elle était obligée de longer les quais. Quoi de plus facile que d’y guetter son passage, puis reprendre la filature ! Bien sûr, elle pouvait aussi rester stationnée sur la place de l’Église assez longtemps pour décourager son poursuivant. Mais cela signifiait une arrivée chez elle beaucoup plus tardive que prévue et la baby-sitter de Blandine avait prévenu qu’en aucun cas elle ne s’attarderait à Gwalarn au-delà de minuit. En temps normal, cela n’aurait pas posé de problème, la fillette dormait comme un loir. Seulement, les circonstances n’avaient rien d’ordinaire et… et…

Manon déglutit péniblement. Non ! Elle ne courrait pas ce risque, il fallait rentrer le plus vite possible ! Elle remit le moteur en marche, traversa la ville endormie, longea les quais sans apercevoir de break bordeaux planqué à proximité et s’enfonça dans la nuit déserte. Mais à mi-route de Locheven, elle repéra dans son rétroviseur, deux phares jaunes qui, au fond de la nuit, la fixaient à nouveau.

Lorsque Manon atteignit le chemin des Douaniers, sa peur fit place à une curiosité fébrile. Que ferait son poursuivant quand elle pénétrerait dans le parc ? Continuerait-il tout droit ou tournerait-il derrière elle ?

Avançant en cahotant car le chemin n’était pas goudronné, la Mégane arriva enfin devant le portail. Celui-ci était ouvert et Manon aperçut au bout de l’allée la Clio blanche de la baby-sitter. Alors, son côté téméraire reprit le dessus. Elle ne bifurqua pas mais stoppa net, saisit sa lampe torche et bondit hors de la Mégane à l’instant où l’autre débouchait du dernier virage à cinquante mètres de là. La rage au ventre, elle marcha à sa rencontre. Ce sale con s’était amusé à lui flanquer une trouille bleue. Eh bien, c’était fini. Sa peur avait disparu et il allait voir à qui il avait affaire ! Elle reconnut le break bordeaux puis distingua vaguement la tête d’un homme. Impulsivement, elle se baissa et ramassa une grosse branche qui traînait sur le bas-côté, puis elle continua à avancer d’un pas décidé. Alors, le chauffeur qui avait lui aussi arrêté sa voiture, embraya et commença à reculer, à reculer de plus en plus vite malgré l’étroitesse du chemin. Furieuse, elle se lança en avant en brandissant son bâton mais déjà l’autre parvenait à un embranchement, manœuvrait puis démarrait en trombe.

Manon s’arrêta et regarda impuissante les feux rouges s’éloigner dans la nuit.

IV

Le lundi suivant, Raymond Le Scoul, président de l’Association des commerçants de Saint-Bredan, considéra d’un air préoccupé, les trois collègues qu’il avait convoqués à son domicile.

— Si je vous ai demandé de venir ici, leur dit-il après leur avoir servi une bière, vous vous doutez bien que c’est pour une raison sérieuse… et d’actualité.

— Et qui doit être en rapport avec ce qui s’est passé au “Café du Vieux Pont” vendredi dernier ! s’exclama Guillaume Trével, propriétaire d’une boutique de souvenirs sur le port de Saint-Bredan. Je voulais t’appeler pour te féliciter de tes interventions mais j’ai été absent tout le week-end et je n’en ai pas eu le temps.

Puis s’adressant aux deux autres :

— Ah ! Notre ami ne lui a pas fait de cadeau, à cet écrivain de merde. Si vous aviez été là, vous auriez rigolé un bon coup !

— J’ai entendu dire que Laurette Hervé ne s’est pas dégonflée elle non plus, fit Roger Herpin, adjoint au maire et gérant d’un magasin d’articles de sport.

— Et comment ! Vous l’auriez vue, dressée sur ses ergots, avec son écharpe rouge autour du cou. À un certain moment, j’ai bien cru qu’elles allaient se crêper le chignon. En tout cas, l’autre a dû comprendre la leçon ! Ah ! Ah ! Ah !

— La leçon… quelle leçon ? aboya Raymond Le Scoul. Si vous croyez que nous avons eu le dessus, vous vous trompez ! Tenez ! Voici l’article qui doit paraître demain dans l’Écho de Saint-Bredan.

Les trois hommes se penchèrent sur la page de journal où figurait la photo de Manon Cormier encadrée par les organisatrices de la soirée. Un titre accrocheur : « L’auteur du Crabe de retour parmi nous », était suivi d’un texte assez court rappelant le contexte dans lequel le roman avait été écrit.

— Et voilà le travail ! fit Le Scoul. On croyait l’affaire définitivement classée, on avait fait le nécessaire pour ça, et il suffit que cette nana se pointe pour que tout soit remis en question.

— Le Crabe ! Le Crabe ! croassa Guillaume Trével. On n’en sortira donc jamais ? Et d’abord, qu’est-ce qu’elle fiche ici, cette bonne femme ? Je croyais qu’elle était grand reporter, toujours en mission aux quatre coins du monde…

— Je n’en sais rien. D’après mes renseignements, elle a loué une propriété en bord de mer, un peu à l’écart de Locheven.

— Elle est peut-être en vacances.

— Des vacances prolongées ! Sa fille fréquente l’école du village…

— Nom de Dieu ! Elle nous a fait suffisamment de tort comme ça ! On ne va pas la laisser continuer.

— Je n’en ai pas l’intention, c’est pourquoi je voulais en discuter avec vous.

— Je vous signale, fit alors l’adjoint au maire d’un ton doctoral, que nous n’avons pas le pouvoir d’interdire à Manon Cormier de séjourner dans la commune. Elle est de nationalité française et n’a commis aucun délit.

— Hormis celui de nous mettre sur la paille ! éructa Trével dont la boutique ringarde et poussiéreuse était au bord de la faillite.

— Il n’est pas question de lui donner l’ordre de s’en aller, rétorqua Le Scoul. Mais on peut le lui faire comprendre différemment.

— Tu veux dire, lui faire sentir par divers moyens qu’elle est indésirable à Saint-Bredan ? fit Roger Herpin.