Vendredi noir sur l'Arcouest - Michèle Corfdir - ebook

Vendredi noir sur l'Arcouest ebook

Michèle Corfdir

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Opis

Quand les secrets enfouis ressurgissent...

Lily est guide de pêche à l’Arcouest, petit port des Côtes-d’Armor. Elle y mène une vie apparemment sans histoire jusqu’à ce vendredi de novembre où, rentrant de mer, elle s’aperçoit que quelqu’un s’est introduit chez elle et lui a dérobé son ordinateur.
Le choc est terrible. Lily est bouleversée.
Quels sombres secrets recèle donc la mémoire de ce vieux PC pour déclencher une telle panique ?
Au fil des pages, on découvrira le difficile passé de cette jeune femme qui a déjà affronté la perversité d’un amant sans scrupule, le chantage, le plagiat et un assassinat.

Un thriller psychologique qui ne laissera personne indifférent !

EXTRAIT

Après avoir fait le tour de la maison et constaté qu’aucun autre objet ne manque, Lily revient se planter devant son bureau, hébétée, incrédule.
Et lentement, la vérité se fait jour. Puis lui explose au visage. C’est “lui” ! Ça ne peut être que “lui” !
Personne d’autre ne la connaît assez pour avoir deviné qu’elle vivait dans la maison du Ruskenn, qu’elle n’avait pas d’autre endroit où aller, que ce serait toujours là qu’elle retournerait.
Et “lui” seul avait une bonne raison de voler son ordinateur.
Lily se redresse. Sa respiration se calme et elle se met à réfléchir. Elle en conclut qu’il n’y a qu’un seul moyen, une toute petite chance, de récupérer son bien : retrouver le voleur.
Mais elle ne s’y résoudra jamais ! L’idée même de “le” revoir lui donne envie de vomir. Revenir en arrière, le rencontrer, le supplier… Impossible ! Inimaginable ! De toute manière, elle le connaît, il ne se laissera pas fléchir.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Editions Bargain, le succès du polar breton. – Ouest France

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michèle Corfdir est née et a grandi en Suisse. Elle y a fait ses études et a enseigné quelques années dans le Jura et à Bienne. Elle a publié alors un recueil de poèmes couronné par le Prix des Poètes Suisses de Langue Française, ainsi que des contes pour enfants qui obtiennent le prix de l'Office Suisse de la Lecture pour la Jeunesse. Après son mariage avec un marin pêcheur breton, elle s'établit à Loguivy de la Mer. Elle collabore comme nouvelliste à diverses revues et met sa plume au service des marins pêcheurs, au cours de la crise qu'a connue cette profession au début des années 90. En 1998, elle publie aux Éditions Alain Bargain, son premier roman, Le Crabe, un thriller maritime très bien accueilli tant par la critique que par le public. Face à ce succès, elle édite d'autres ouvrages dans la collection Enquêtes et Suspense.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

PREMIÈRE PARTIE

Bretagne - Automne 2000

Debout sur le seuil de sa porte, Lily regarde le soir qui tombe.

Et la marée qui envahit la grève.

Et les oies sauvages rassemblées sur la vasière, à la lisière de l’eau. Venues de Sibérie, elles se sont posées parmi les goélands, les huîtriers, le couple de tadornes, sans causer le moindre désordre. Qu’elles soient là ou non n’a aucune importance. Un jour elles arrivent, un jour elles repartent. C’est ainsi.

En contrebas, un pêcheur à pied zigzague à travers l’estran, entre les ruisseaux et les touffes de goémon. Arrivé près du rivage, il grimpe sur le talus et disparaît.

Le ciel change de couleur. Le crépuscule s’effondre dans la nuit.

Quittant le pas de sa porte, Lily descend le raidillon qui mène à la grève et s’assied sur un rocher. Au-dessus d’elle passe un groupe de mouettes qui volent vers le large.

Soudain, la sonnerie du téléphone retentit à l’intérieur de la maison. Effarouchées, les oies s’éloignent. Puis le silence revient. Dans l’air doux de novembre monte une odeur de vase et de goémon mort. Lily reste là, immobile. Elle se dit qu’elle a vingt ans et qu’elle aimerait être vieille. Vieille pour ne pas avoir d’avenir. Pas de projets. Pas de batailles à gagner puisqu’elles sont toutes perdues d’avance. Elle se dit que…

À nouveau, le téléphone déchire la nuit.

Lily se lève et gravit le sentier. Quand elle arrive en haut, la sonnerie s’arrête. Désemparée, elle se demande ce qu’elle fait là et pourquoi elle a choisi cette maison isolée et sa vue sur la mer, plutôt qu’un appartement confortable, à Paimpol, avec du bruit, des gens autour d’elle et un code d’entrée pour décourager les intrus.

Puis elle hausse les épaules, se précipite à travers la pièce et va décrocher ce fichu téléphone qui s’est remis à sonner.

— Ah ! Enfin ! Qu’est-ce que tu fais ? C’est la troisième fois que j’appelle.

C’est Alice. Lily soupire.

— J’étais dehors.

— Dehors ? Mais il fait nuit…

— Pas complètement.

— Je voulais te prévenir qu’un client s’est inscrit pour une balade en mer, demain vendredi, toute la journée.

— Toute la journée ? C’est trop long, surtout à cette saison.

— Je sais, mais il a insisté.

— Tu parles d’un plaisir !

— Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais vu l’état de tes finances, tu ne devrais pas faire la fine bouche.

— Tu as raison. Qu’est-ce qu’il veut exactement ?

— Il est venu spécialement pour la grande marée.

— Ah ! Je vois… Demain, la mer sera basse à quinze heures dix. S’il a envie d’aller pêcher à pied dans les îles, pas la peine d’embarquer avant midi et demi.

— Je te répète qu’il désire louer tes services depuis le matin. À cette saison, les touristes sont rares, on ne peut pas se montrer difficile. De plus, la météo s’annonce bonne.

— J’avais projeté autre chose.

— Oublie ! Je lui ai dit de se trouver à dix heures, sur l’embarcadère de Bréhat.

— Quoi ? Tu lui as donné mon accord alors que tu n’étais même pas sûre que j’accepterais !

— Ça allait de soi. On n’a pas rompu notre association que je sache ! Sur ce, bonne nuit et fais de beaux rêves !

Alice Hérel éclate de rire et raccroche. Jamais elle ne se laisse désarçonner par les mouvements d’humeur de son amie, ce qui leur facilite la vie à toutes les deux. Mais ce soir, Lily trouve qu’elle en a pris un peu trop à son aise. Malgré ça, elle ne lui fera pas faux bond car c’est grâce à elle et à leur petite affaire de pêche-promenade qu’elle a gagné un peu d’argent durant l’été.

Alice en avait eu l’idée au cours du printemps. « Pourquoi n’emmènerais-tu pas des touristes à bord de ton canot ? Il y a de la demande et ça te rapporterait davantage que les petits boulots que tu trouves, à gauche et à droite. Tu as les compétences et le matériel adéquat. Tu te fais payer de la main à la main et personne n’y trouvera rien à redire. »

— Tu rigoles ! En mer, tout se sait. Si j’embarque des touristes, ça ne passera pas inaperçu.

— Les marins pêcheurs te connaissent depuis longtemps et comme tu ne leur feras pas concurrence, je ne vois pas pourquoi ils te chercheraient des crosses.

— Et comment je trouverai des clients ?

— Ça, j’en fais mon affaire. Et ce ne sera pas difficile !

L’Office du Tourisme où travaillait Alice Hérel était l’endroit idéal pour recruter des amateurs de sorties en mer. Pas besoin de prospectus ni d’affichettes. Un mot glissé à bon escient dans une oreille intéressée suffirait. Si la personne était partante, Alice servirait d’intermédiaire avec Lily, fixerait le rendez-vous, encaisserait le montant de l’excursion que l’on nommerait avec délicatesse “contribution aux frais”. Lily fournirait les engins de pêche ainsi que le pique-nique.

Cet arrangement monté en une demi-heure avait fonctionné sans accroc tout l’été et les problèmes d’argent de Lily s’étaient trouvés en partie résolus.

Vendredi matin, Lily repère son client alors qu’elle est à bord du Pétrel, en train de faire le plein d’essence. Il descend le long de l’embarcadère. Grand gabarit, un peu enveloppé, la trentaine entamée… Bottes, bonnet de laine, veste de quart rouge, un sac sur l’épaule. Son regard parcourt le petit port de l’Arcouest où règne l’animation habituelle des grandes marées.

Lily s’approche du quai, ralentit et accoste, presque aux pieds de son touriste. Celui-ci ne fait pas attention à elle, il s’attend bien sûr à ce que son guide soit un homme. Au moment de la réservation, Alice ne précise jamais que le propriétaire du canot est une femme et qu’elle n’a que vingt ans, cela ferait fuir les clients ! Mis devant le fait accompli, ceux-ci n’osent généralement pas reculer.

— Paré à embarquer ?

L’homme baisse les yeux et ne comprend pas. Elle rit intérieurement. Visiblement, il ne parvient pas à la définir. Garçon ou fille ? Il est vrai qu’avec ses bottes, son vieux blouson de mer et sa casquette, elle fait plutôt androgyne. Pour lever toute ambiguïté, elle se décoiffe et sa tresse blonde se déroule dans son dos.

— Vous vous êtes bien inscrit pour une sortie en mer ?

— Effectivement. Mais je… je ne m’attendais pas… Pour moi, un marin est…

— Forcément un homme. Vous faites comme vous voulez mais sachez que j’ai toujours ramené mes clients à bon port !

— C’est vrai. Il n’y a pas de raison…

— Dans ce cas, embarquez !

L’homme enjambe lourdement la lisse, faisant tanguer le canot.

— Asseyez-vous là, au milieu, sur le banc !

Lily met des gaz, louvoie parmi les bateaux et quitte le port. Le temps est beau, anticyclonique comme souvent en automne, avec un vent d’est qui forcira dans la journée. Pas idéal pour la pêche, mais en l’occurrence, ça n’a pas d’importance. Selon Alice, le client d’aujourd’hui n’est venu que pour la promenade et le paysage. De ce côté-là, c’est sûr qu’il en aura pour son argent.

— Voilà ce que je vous propose, dit-elle. Ce matin, nous irons nous promener à l’est de l’île de Bréhat et on essaiera de pêcher quelques poissons. En début d’après-midi, on gagnera l’entrée du chenal du Trieux, puis on ira mouiller parmi les îles. Là, on tâchera d’attraper des crevettes. Je vous montrerai, ce n’est pas difficile. Est-ce que ce programme vous convient ?

— Tout à fait. Comme je n’y connais rien, je me fie entièrement à vous.

L’homme ne semble ni contrariant ni frimeur. Lily se détend et met cap au nord-est.

— Vous vous appelez comment ?

— Pierre.

— Moi, c’est Lily. Vous êtes déjà venu dans la région ?

— Non.

— Vous avez l’habitude de naviguer ?

— Un peu, pas vraiment.

Généralement, c’est à ce moment-là que les touristes commencent à parler d’eux-mêmes. Pour les faire taire, Lily pousse le moteur à fond et son boucan abrège vite les confidences. Mais aujourd’hui, il semble qu’elle ne sera pas forcée d’en arriver là. Son passager lui a tourné le dos, il sort une paire de jumelles et se met à observer les alentours. À la hauteur de l’île Logodec, il la prie de ralentir pour prendre en photo des cormorans perchés sur des rochers.

— J’aime bien photographier les oiseaux.

— Vous êtes ornithologue ?

— Amateur. J’ai participé à des campagnes de comptage et de baguage.

Lorsqu’il a terminé, Lily lui demande s’il veut prendre la barre. La plupart des clients sont flattés et acceptent volontiers. Mais pas lui.

— Merci, c’est gentil, mais je préfère me laisser transporter.

Pas causant, peu coopératif, ce type veut qu’elle lui fiche la paix. Tant mieux, parce qu’elle n’a pas envie de discuter, elle non plus.

En fin de matinée, alors qu’ils ont atteint le Plateau des Échaudés, au large de Bréhat, Lily sort une ligne de traîne du caisson étanche. Elle la passe à son client et poursuit sa route à petite vitesse. Mais très vite, elle s’aperçoit qu’il ne sait pas s’y prendre. Il rate plusieurs poissons au ferrage et lorsqu’il en attrape enfin un, il est incapable de le saisir et de retirer l’hameçon. Elle retient la moquerie qu’elle a au bout de la langue et fait le travail à sa place. C’est un joli lieu d’une quarantaine de centimètres qu’elle balance dans un bac en plastique. Pierre le regarde sauter et se débattre, d’un air consterné.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— On remouille la ligne.

— Je parlais de ce poisson. On ne pourrait pas abréger ses souffrances ?

— Hein ? Je ne vois pas comment. Mais ne vous inquiétez pas, il ne va pas tarder à mourir.

À cet instant, le lieu ouvre une gueule démesurée, ses ouïes palpitent, son corps s’arque puis se détend brutalement.

— Et si on le remettait à l’eau ?

— Non. De toute façon, à ce stade, il est foutu. Sa vessie natatoire a dû éclater. Allez, on s’en va.

Elle vient de repérer, plus au nord, un vol d’oiseaux qui tournoient au-dessus de l’eau. Du doigt, elle les montre au touriste qui lui fait un large sourire et reprend son appareil photo.

Quelques minutes plus tard, il mitraille à tout va car les oiseaux se sont mis à plonger. Fous, goélands et sternes se laissent tomber bec en avant, disparaissent sous la surface, rejaillissent dans de violents battements d’ailes, s’envolent, reviennent. L’espace n’est plus qu’un tourbillon de corps blancs, d’écume et d’éclaboussures sur un ciel bleu et une mer turquoise. Laissant son passager photographier cette frénésie de cris et de plumes, Lily sort une ligne plombée et la laisse filer. Le résultat ne se fait pas attendre. Une secousse brutale puis des à-coups, une résistance… elle tire sur le fil et remonte un bar qui va rejoindre le lieu, dans le bac en plastique. Elle en attrape encore deux autres puis range sa ligne dans le caisson. Pierre n’y prend pas garde, il n’a d’yeux que pour les oiseaux. Lorsque ceux-ci se dispersent enfin, il se tourne vers elle.

— Fantastique ! Merci de m’avoir fait assister à un spectacle pareil !

— Je n’y suis pour rien. Un coup de chance, simplement… Maintenant, on va se diriger vers l’estuaire du Trieux et on mouillera près de l’île Maudez. Là, on cassera la croûte en attendant que la mer descende et que le canot s’échoue. Alors nous débarquerons et nous aurons environ trois heures pour pêcher la crevette à pied. Ça vous va ?

— Tout à fait. Mais il faudra m’expliquer comment faire, parce que je suis absolument nul dans ce domaine. Vous avez dû le remarquer.

Lily acquiesce en riant.

— Il y a longtemps que vous pratiquez ce job ?

— Guide de pêche ? Six mois à peu près.

— Ça marche bien ?

— En été, oui. Maintenant, c’est beaucoup plus calme.

— Est-ce que je peux vous demander qui vous a enseigné tout ce que vous savez ?

— Mon grand-père. Dès l’âge de sept ou huit ans, j’allais en mer avec lui. Je passais toutes mes vacances ici et je ne le quittais pas d’une semelle. C’est comme ça que j’ai appris à pêcher et à naviguer dans le secteur. D’ailleurs, une bonne partie de mon matériel me vient de lui. Et le bateau aussi.

— Il ne va plus en mer ?

— Il est mort.

— Oh ! Je suis navré.

— Il n’y a pas de mal, vous ne pouviez pas deviner. Bon, maintenant j’aimerais que vous preniez la barre, le temps que je vide mes poissons. Vous voyez la tourelle là-bas, c’est Penn Asen. Gardez le cap dessus. Ce ne sera pas long.

Il est dix-sept heures quinze et tous les bateaux qui pêchaient dans l’archipel sont partis. Canots, yachts, vedettes… Lily les a vus quitter les parages et remonter sagement le chenal du Trieux, en direction des ports.

La marée a atteint le Pétrel qui flotte maintenant dans la crique où il était échoué. Tout autour, les uns après les autres, les îlots sont avalés par le flot.

Lily arpente la grève, la peur et la rage au ventre, parce que son touriste n’a pas rejoint le canot à l’heure indiquée. « Qu’est-ce qu’il fout, bon Dieu ? Où ce crétin a-t-il bien pu aller se fourrer ? » Jamais elle n’aurait dû lui faire confiance et le laisser seul ! Mais il paraissait si raisonnable, si sûr de lui… « Ne vous inquiétez pas, je resterai aux alentours. En outre, j’ai un excellent sens de l’orientation. » À d’autres ! Encore un idiot qui a surestimé ses capacités ! Et maintenant, à cause de lui, elle est dans un beau merdier !

Une dernière fois, elle grimpe au sommet d’un îlot et observe les environs. Partout, les ruisseaux de la marée serpentent, gonflent, se rejoignent. À la pleine mer, ils formeront une vaste étendue d’eau lisse et grise. À nouveau, elle appelle, crie, hurle. En vain.

Un peu plus loin, au sud, se dresse l’île de Roc’h Velenn, avec de l’herbe et de la broussaille à son sommet. Dieu fasse qu’il s’y soit réfugié ! Elle décide d’aller vérifier. S’il n’y est pas, alors elle lancera ses fusées de détresse.

Elle embarque dans son youyou et rejoint le Pétrel, puis se dirige vers Roc’h Velenn qu’elle contourne à petite vitesse. La gorge serrée. Les yeux douloureux à force de scruter la grève. Et la peur, la peur de ne trouver personne. Elle s’apprête à accoster lorsque soudain, elle l’aperçoit. Ce connard est là, assis juste au-dessous des ajoncs. Il la voit et lui fait signe.

L’angoisse qui vrombissait dans sa tête s’étiole instantanément. Ne reste qu’une colère froide, acérée.

Elle amène prudemment l’étrave contre un rocher accore, tandis que son client descend de son perchoir. Sans un mot, elle attrape l’havenet et le panier qu’il lui tend, le laisse embarquer et bat en arrière.

— Est-ce que vous avez une idée de l’heure qu’il est ? dit-elle lorsque le canot a regagné le chenal du Trieux.

— Euh oui… un peu plus de cinq heures et demie. Je commençais à me demander où vous étiez.

— Où j’étais ? À mon bateau, bien sûr. C’est là que nous devions nous retrouver, il y a plus d’une heure !J’avais bien insisté là-dessus, il me semble !

— Oui, mais comme je n’attrapais pas de crevettes, j’ai eu envie d’explorer cette île. Seulement pour y arriver, j’ai dû contourner des flaques, des ruisseaux, grimper dans les rochers. Ça a été plus long que prévu, mais une fois en haut, quelle vue magnifique, un paysage unique !

— Ouais… et ensuite ?

— Ensuite, je me suis accordé une petite sieste. La virée de ce matin avait dû m’éreinter. À peine allongé dans l’herbe, à l’abri du vent, je me suis endormi.

— Vous êtes inconscient ou quoi ? Est-ce que vous avez une idée du sang d’encre que je me suis fait ?

— Euh… non.

— Je vous ai cherché partout ! Je vous avais pourtant prévenu que ces parages étaient dangereux, dès que la mer commence à monter. Quand on ne connaît pas, on peut facilement se faire piéger par la marée.

— Je suis confus… Seulement, je me trouvais sur une île avec de l’herbe au sommet, et vous m’avez expliqué que ces endroits étaient sans risque parce que la mer ne les atteint jamais.

— Comment pouvais-je deviner que c’était précisément là que vous étiez ? crie-t-elle pour donner libre cours à sa colère et dominer le bruit du moteur. Je vous imaginais cerné par la mer ou blessé. Ici, une entorse peut devenir un accident mortel !

— Encore une fois, excusez-moi ! Je n’ai pas réfléchi.

Lily serre les dents et regarde ailleurs. Elle n’a pas envie de discuter. Dans vingt minutes, elle sera à l’Arcouest et débarquera son client sur la cale. Ensuite, bon vent ! Il ira rejoindre la cohorte des touristes qu’elle a baladés tout l’été et dont elle n’a gardé aucun souvenir.

Le crépuscule de novembre tombe vite. Au loin, les phares se sont allumés. Elle pourrait lui en citer les noms, mais elle se tait. Elle pourrait aussi lui offrir la moitié de sa pêche, elle a bien attrapé une livre et demie de crevettes pendant qu’il jouait à l’explorateur. C’est ce qu’elle fait d’habitude quand ses clients rentrent bredouilles. Mais là, non, elle est trop furieuse. De toute façon, comme il séjourne dans un hôtel de Paimpol, il ne saurait qu’en faire. Qu’il aille donc au diable, avec ses photos et ses oiseaux !

Après avoir amarré le Pétrel à son corps-mort, ils débarquent ensemble et se dirigent vers le parking. Sans échanger un mot. Lorsqu’ils se séparent en se serrant la main, Pierre réitère ses excuses et ses remerciements avec, au fond des yeux, quelque chose que Lily ne définit pas. Puis il rejoint sa grosse voiture grise, garée à une centaine de mètres, tandis qu’elle embarque dans sa Peugeot, une antique 205 qui appartenait, elle aussi, à son grand-père.

Il est tard et Lily ne traîne pas. Elle s’arrête chez sa grand-mère, le temps de lui donner des poissons et des crevettes, puis prend la route qui mène à la maison du Ruskenn, située à mi-chemin entre l’Arcouest et Loguivy. Là, elle retire ses bottes et son ciré tout poisseux d’eau de mer, et les dépose dans l’appentis, avec son matériel de pêche. Ensuite, elle tâtonne derrière la poutrelle qui, depuis toujours, sert de cachette à la clé.

À l’intérieur, elle allume les radiateurs électriques car si le soleil chauffe encore dans la journée, le froid tombe avec la nuit. Dès que la température se met à monter, elle troque son pull et son jean contre un jogging molletonné. Puis elle enfile avec délice ses pieds nus dans des pantoufles doublées de peau de mouton. Aujourd’hui, à cause du grand air et de la fatigue, elle passera une soirée somnolente devant l’écran de sa télé puis s’endormira du sommeil du juste.

En quoi elle se trompe affreusement.

Elle s’en rend compte dès qu’elle se rend à l’étage. Sur la table qui lui tient lieu de bureau, là où aurait dû se trouver son ordinateur, il n’y a plus qu’un grand rectangle vide.

D’abord, elle ne comprend pas. Des fils électriques, avec leurs fiches et leurs prises péritel, serpentent un peu partout. Mais le portable a disparu, ainsi que la clé USB et le CD qu’elle a gravé.

Pétrifiée, elle marmonne : « Ce n’est pas possible ! » Puis ses mains se mettent à fourrager dans le tas de papiers, de dictionnaires, de blocs-notes, de classeurs qui s’amoncellent sur la table, tandis que lui reviennent à l’esprit les conseils de prudence d’Alice. Sauvegarde et mots de passe pour l’ordinateur, verrous et serrures de sécurité à la porte de la maison. Elle n’en a pas tenu compte. Trop long. Trop compliqué. Et maintenant, elle répète bêtement :« Ce n’est pas possible… pas possible… pas possible…» Des mois de travail, des heures d’efforts, de recherches, d’obstination, dont le résultat est enfoui dans la mémoire de son PC, comme un enfant dans le ventre de sa mère. Tout cela, volatilisé.

Elle secoue la tête. Non ! Non ! Puis elle entreprend la fouille systématique de la pièce, de sa chambre, du séjour et même de la salle de bains. Fourgonne parmi les cahiers, les calepins, les documents de référence, les cartes, les plans de villes, les répertoires. Vide les tiroirs. Examine le dessous des meubles, des coussins, des fauteuils… tout en sachant cela parfaitement inutile. Son ordinateur ne quitte jamais sa place, sur la table de travail. Le CD comme la clé USB sont toujours posés à droite du clavier. Le dernier enregistrement date d’hier. Depuis, elle n’a touché à rien.

Après avoir fait le tour de la maison et constaté qu’aucun autre objet ne manque, Lily revient se planter devant son bureau, hébétée, incrédule.

Et lentement, la vérité se fait jour. Puis lui explose au visage. C’est “lui” ! Ça ne peut être que “lui” !

Personne d’autre ne la connaît assez pour avoir deviné qu’elle vivait dans la maison du Ruskenn, qu’elle n’avait pas d’autre endroit où aller, que ce serait toujours là qu’elle retournerait.

Et “lui” seul avait une bonne raison de voler son ordinateur.

Lily se redresse. Sa respiration se calme et elle se met à réfléchir. Elle en conclut qu’il n’y a qu’un seul moyen, une toute petite chance, de récupérer son bien : retrouver le voleur.

Mais elle ne s’y résoudra jamais ! L’idée même de “le” revoir lui donne envie de vomir. Revenir en arrière, le rencontrer, le supplier… Impossible ! Inimaginable ! De toute manière, elle le connaît, il ne se laissera pas fléchir.

*

— C’est quoi, cette histoire ? s’exclame Alice Hérel. Tu veux dire que quelqu’un s’est introduit chez toi pour voler ton ordinateur… sans rien emporter d’autre ?

— Oui.

— C’est incroyable !

— Oui.

— Pour moi, le plus inquiétant est qu’on puisse pénétrer dans ta maison, sans effraction, de jour comme de nuit. Il faut changer la serrure de ta porte de toute urgence. Et ensuite, perdre l’habitude de laisser la clé dans une cachette. Pour le reste, il n’y a pas de quoi faire un drame. Un vieux portable, ça se remplace.

— Pas celui-là.

— Ah bon… Et pourquoi ?

Alice considère son amie d’un air perplexe. Il est dix-neuf heures, l’Office du Tourisme de Paimpol est désert, et les deux femmes sont assises face à face, derrière le comptoir.

— Ce que je vais faire, articule Lily d’une voix éteinte, c’est prendre mes cliques et mes claques et me tirer d’ici.

— Tu débloques ? Il suffit de remplacer la serrure et le problème sera résolu.

— Non, ça ne changera rien.

— Pourquoi ?

— Parce que celui qui a volé mon ordinateur a aussi retrouvé ma trace.

— Tu sais donc qui c’est ? s’écrie Alice, stupéfaite.

Lily baisse la tête et ne répond pas.

— Enfin ! Peux-tu m’expliquer ce que ce PC contient de si précieux ? Des photos douteuses ? Des documents compromettants ?

— Non, rassure-toi, je ne donne pas dans le chantage.

— Alors quoi ?

— Quelque chose que j’ai fait et que je ne pourrai jamais refaire.

Alice hoche la tête. Le visage livide de Lily la persuade que celle-ci est sur le point de craquer. Un mot de trop et elle basculera. Pour essayer de lui venir en aide, elle poursuit d’une voix ferme :

— Il faut réagir, tu ne vas pas te laisser dévaliser sans rien tenter !

— J’y ai pensé, figure-toi ! Je n’arrête pas de retourner ça dans ma tête. J’ai l’impression de devenir folle. Voilà pourquoi je suis venue te voir.

— Tu as bien fait ! À deux, on est plus…

— On n’est rien du tout !

Alice la considère d’un air navré.

— Si tu le dis. Moi, je persiste à croire que…

Mais Lily ne l’écoute plus. Elle promène son regard sur les murs de l’Office du Tourisme. Toutes ces affiches, ces posters pleins de bateaux, de mer, d’horizon… Mensonges !

Ce vol de goélands dans le ciel… Illusion !

Les ajoncs lumineux, les rochers roses… Trucages. Tromperies. Artifices !

Dans la vie, rien n’est jamais si clair, si beau, si pur. Tout le monde le sait. Personne ne le dit.

Lily ouvre la bouche pour le crier.

C’est alors que les couleurs se contractent et éclatent en tous sens. Le rouge et le bleu valdinguent à travers la pièce. Le jaune se cogne aux vitres. Le blanc poignarde la lumière. Puis ce sont les formes qui se métamorphosent. Plages monochromes. Rochers monolithes. Vent monocorde.

Que fait-elle là, au milieu de ce carnaval de couleurs écorchées qui tournent autour d’elle et la précipitent dans l’entonnoir du néant ?

Elle entrevoit Alice qui se dresse d’un bond et s’élancer vers elle car elle tombe, elle tombe…

Elle se retrouve dehors, assise sur un banc. L’air froid la ranime, mais elle sait que, dans son dos, les affiches cannibales sont toujours là, grimaçantes et hurlantes. Et qu’elles la guettent. Alors elle se met à pleurer.

Alice la prend par l’épaule et essaie de la consoler. Mais n’y arrive pas.

Elle est secouée par un cyclone dont l’œil est niché quelque part au fond d’elle-même, là où personne n’a accès.

Alice retourne à son bureau, prend ses affaires, ferme la porte à clé puis revient.

— Je t’emmène chez moi. Là, on avisera.

Lily ne comprend pas mais n’est pas en mesure de donner son avis. Alors elle obéit et monte dans la Clio d’Alice. Ensuite, elle perd la notion des choses. Elle entrevoit un lit aux draps jaunes, un fauteuil rouge corsaire, des rideaux violets… Les couleurs continuent à glapir. Assommée, elle les entend vrombir dans la pièce, avec la voix d’Alice qui répète : « Reprends-toi… respire profondément… ça va se calmer. »

Mais elle continue à grelotter sous trois couvertures. À un certain moment, elle sent qu’on la redresse puis elle aperçoit une silhouette qui s’éloigne.

Le temps cesse de s’écouler et elle sombre dans un néant incolore.

Quand elle en émerge, les couleurs sont toujours là, haletantes comme des chiens qui ont trop couru mais qui sont prêts à redémarrer.

— Avale ça ! Le pharmacien a dit que ça tiendra les cauchemars à distance.

Elle parvient à boire ce que lui tend Alice.

— C’est un progrès, dit celle-ci. Maintenant, repose-toi.

Lily obéit et baisse les paupières. Un peu plus tard, elle ouvre la bouche, ses lèvres remuent.

— Tu as envie de parler ? demande Alice.

— Mmm…

— Raconte, ça te fera du bien.

Elle ne peut pas, elle claque des dents, ses mâchoires s’entrechoquent.

— Ne t’énerve pas ! Je vais rester près de toi cette nuit. J’ai dressé un lit de camp dans la chambre. Tu as subi un choc, si tu pouvais te confier, ça t’aiderait à reprendre le dessus.

Lily soupire. Le monde spongieux et douceâtre dont elle avait cru s’être définitivement échappée, l’entoure à nouveau. Elle passe sa langue sur ses lèvres. Les mots sont là, prêts à sortir. Alors elle ouvre la bouche et articule d’une voix assourdie :

« Un jour, Axel m’a dit que la docilité était la qualité qu’il préférait chez une femme. C’était il y a trois ans. Nous nous baignions dans un étang assez profond que nous avions découvert, pas très loin de la ferme des Serlatez où nous habitions depuis quelques mois. Il s’étendait au creux d’une tourbière, à mille mètres d’altitude. Tout autour poussaient des buissons de myrtilles, des genévriers et de grands sapins noirs.

Nous avions laissé nos vêtements au pied de l’un d’eux et traversé la végétation basse puis une frange de boue, avant de pénétrer dans l’eau couleur sépia. Axel avait voulu que je me baigne nue. Lui portait un caleçon. Je le regardais avancer devant moi et je le trouvais beau. D’une beauté qui n’avait rien à voir avec celle des adolescents que je connaissais. Son corps d’homme, dur et musclé, m’en imposait. Je n’irais pas jusqu’à prétendre qu’il me faisait peur… mais quand même un peu.

C’était au début de l’automne. L’air était froid, transparent, et je restais là à le regarder marcher dans l’eau en faisant de grands gestes. Il en brisait la surface absolument lisse et je devinais qu’il adorait ça. Mettre du mouvement dans l’immobile, du bruit dans le silence, passer le premier et laisser sa trace étaient pour lui un plaisir fondamental.

Les yeux fixés sur lui, j’oubliais que j’avais froid. J’oubliais le fond gluant et boueux où s’enfonçaient mes pieds, avec toutes les bestioles que je dérangeais, tritons, vers de vase, insectes aquatiques… une dégoûtation à laquelle je n’échapperais qu’en nageant.

Tandis qu’il se laissait tomber en avant, dans une grande giclée d’écume, et qu’il s’éloignait en crawlant, je me suis dit qu’il fallait que je bouge sous peine de mourir de froid. Le souffle affilé de la bise qui passait sur mes épaules rendait, par contraste, l’étang presque tiède. J’ai fléchi les genoux, l’eau est montée jusqu’à mon ventre, j’ai eu l’impression que tout se rétractait en moi, puis je me suis lancée. Le froid s’est refermé sur moi, il m’a mordu la nuque et le dos. Je me suis battue avec lui à grands coups de jambes et de bras. Très vite, très fort. Au bout de quelques instants, son étreinte s’est desserrée. Dans l’eau, je ne sentais plus la bise qui agitait la végétation du rivage.

D’un coup de reins, je me suis retournée sur le dos. Les nuages étiraient leurs ailes, masquant le soleil par intermittence. J’avançais en souplesse, sans faire de vagues. Le ciel se reflétait sur l’eau, vieil étain parsemé d’éclaboussures bleues. Le bleu ardoise des myrtilles.

Là, je me suis dit qu’Axel avait raison. Être immergée dans cet étang était un pur délice. Il avait suffi d’y plonger pour accéder à une réalité inconnue, différente. Comme je l’avais fait en acceptant de vivre avec lui. C’est ainsi que j’avais découvert que le monde était multiple. Que ses facettes se juxtaposaient sans jamais se mélanger. Que l’on pouvait passer de l’une à l’autre, avec aisance ou difficulté, mais qu’il était impossible de se les approprier simultanément. Oui, maintenant, je savais ça. Et bien d’autres choses encore.

L’étang m’appartenait et je faisais partie de lui. Je pouvais me laisser couler sans bruit, descendre vers le fond, me poser sur la vase douce et noire… Cela ne troublerait en rien la sérénité glacée dans laquelle je baignais.

— Lily !

J’ai relevé la tête et j’ai senti la glace de mes cheveux mouillés se plaquer sur mon crâne. Axel était revenu. Je ne l’avais pas entendu approcher. Il avait le visage ruisselant, les yeux qui brillaient et un sourire qui s’est éteint quand il est arrivé près de moi.

— Tu te sens bien ?

— Très bien. Un vrai bonheur.

— Peut-être, mais maintenant, il est temps de sortir.

— Oh non ! Pas encore !

— Tes lèvres sont violettes, ton visage est en train de virer au bleu. Allez ! Allez ! Il faut sortir tout de suite.

— Mais il y a à peine quelques minutes que je nage.

— Que tu nages ? J’ai plutôt l’impression que tu flottais sur le dos sans bouger. Tu n’as pas dû te rendre compte du temps qui passait. Ça fait plus d’un quart d’heure que je t’ai quittée. Allez ! Suis-moi !

J’ai voulu répondre mais je n’ai pas pu. Mes mâchoires s’étaient bloquées et mes lèvres tremblaient. Je n’arrivais plus à coordonner mes mouvements. J’ai senti ses mains se poser de part et d’autre de mon visage. Mon corps a basculé sur le dos et j’ai été halée vers le rivage.

Je ne me souviens pas comment j’ai rejoint le sapin où nous avions laissé nos vêtements. Les genévriers ont laissé des griffures sur mes mollets. Ensuite, j’ai eu mal partout parce qu’on me frictionnait violemment avec une serviette de bain. Axel me serrait contre lui. « Ma poupée jolie, si belle, si délicate… » Puis il m’a soulevée et portée jusqu’à la voiture. J’ai adoré ça.

Le lendemain, je suis restée au lit. J’avais de la fièvre, je toussais beaucoup. J’étais malade.

La maison des Serlatez qu’avait louée Axel était une ancienne ferme jurassienne dont les pans du toit descendaient presque jusqu’au sol, ce qui donnait à l’ensemble l’aspect d’un triangle isocèle un peu aplati. L’intérieur avait été restauré juste ce qu’il fallait pour le rendre confortable. Située à l’écart des villages disséminés sur un haut plateau, elle était difficilement accessible six mois par an, à cause de la neige. Nous le savions et cela ne nous effrayait pas. En ce milieu d’automne, nous nous réjouissions même de la voir tomber.

Au bout de quelques jours, comme la fièvre ne baissait pas et que je toussais sans arrêt, Axel a fait venir le généraliste qui soignait la population environnante. Il est passé en fin d’après-midi, après ses consultations. C’était un vieil homme bourru, peu enclin au bavardage, ce qu’Axel a dû apprécier car il détestait tout ce qui ressemblait à de la curiosité. À son arrivée, je les ai entendus discuter dans le couloir, puis ils sont entrés dans la chambre. Le médecin a jeté un coup d’œil étonné à Axel et attendu quelques instants. Comme celui-ci ne se retirait pas, il a ouvert la veste de mon pyjama. Il a longuement promené son stéthoscope sur ma poitrine, tâté mon cou, examiné ma gorge, palpé mon ventre, les plis de l’aine. Debout au pied du lit, Axel le regardait faire.

— Votre fille a une bronchite. Je vais lui prescrire des antibiotiques. Pour éviter toute complication, ne la laissez pas sortir d’ici que la fièvre soit tombée.

Puis ils ont quitté la chambre. Comme la plupart des gens, le médecin avait cru que nous étions père et fille.

J’avais dix-sept ans mais n’en paraissais que quinze parce que je m’habillais comme une gamine. Axel y tenait et je ne voulais pas le contrarier. Pourtant, je mourais d’envie de porter les petites robes sexy, les corsages décolletés, les chaussures à hauts talons, la lingerie fine que je voyais dans les vitrines des boutiques. Mais il me préférait en jupe plissée et en socquettes, en jean et en pull.

— Une fois de plus, on t’a prise pour ma fille ! J’aurais pensé qu’un médecin se montrerait plus perspicace. Ce vieux bonhomme ne voit sans doute plus très clair.

— Ou il s’en fiche complètement.

— Probablement. En fin de carrière, il doit être revenu de tout. Il ne m’a même pas demandé ton nom quand il a rédigé son ordonnance.

Axel s’est assis sur le bord du lit et s’est mis à embrasser le bout de mes seins.

— Dire que ce vioque a osé toucher à ça, murmura-t-il. Qu’est-ce que ça te faisait ? Tu aimais ?

— Non. Son stéthoscope était glacé.

— Pauvre chérie…

Il avait sa bouche contre la mienne, une de ses mains se glissait sous l’élastique de mon pyjama.

— Axel, je suis fatiguée.

— Laisse-toi faire, je ne te demande rien d’autre.

— J’ai mal partout.

Une quinte de toux m’a secouée. Il s’est redressé, m’a souri.

— Bon, je vais aller chercher les médicaments à la pharmacie. J’en ai pour une demi-heure. Repose-toi en m’attendant. »

— Quel âge avait cet homme ? demande Alice.

— La quarantaine.

— Comment pouvais-tu supporter sa façon d’être avec toi ? Tu ne te rendais pas compte qu’il t’infantilisait complètement ?

— Oui et non.

— Une poupée à son entière disposition ! Tu n’avais jamais envie de ruer dans les brancards ?

— Non, au contraire, j’en redemandais ! Mon seul désir était de lui plaire et j’aurais fait n’importe quoi pour ça.

— Je rêve ! Tu n’avais plus aucune existence personnelle.

— Ce n’est pas aussi simple que ça. Il a su développer des qualités que je possédais et dont je n’avais pas conscience.

— Ne défends pas ce type ! C’était un pervers qui profitait de ton extrême jeunesse.

— Peut-être… Mais tu n’imagines pas l’attirance que j’ai éprouvée pour lui, dès notre première rencontre…

— Attirance, c’est le mot ! Il t’a fait entrer dans un piège dont tu n’étais plus capable de t’échapper.

— Arrête, Alice ! Cesse de schématiser ! Tu n’y comprends rien. Si piège il y a eu, j’y suis entrée de mon plein gré.

— À d’autres !

— Si, je te le jure. Ni lui ni personne ne m’a forcée à aller le retrouver dans la maison du Ruskenn qu’il louait à mes grands-parents. La première fois que je m’y suis rendue, c’était pour lui apporter un tourteau que mon grand-père avait pêché.

« C’était au début des grandes vacances d’été. Je venais à peine d’arriver de Paris. Ma grand-mère m’avait installée dans ma chambre habituelle, au-dessus de la leur. Dès le lendemain, il était convenu que j’embarquerais à la pêche, avec grand-père. C’est lui qui, en rentrant de mer, m’a demandé de faire un saut jusqu’au Ruskenn, pour apporter un crabe au locataire qui occupait la maison. J’y suis allée à vélo, un panier sur mon porte-bagages.

Par la porte ouverte, j’ai aperçu des rayonnages pleins de livres. Une table recouverte de papiers en désordre. Des bouteilles à demi vides. Des cendriers qui débordaient. Un canapé avachi et une couverture berbère. Un escalier qui montait à l’étage. Des tapis marocains. Quoi encore ? Des cuissardes par terre, des vêtements de pêche suspendus à côté de l’entrée. Un pull sur le dossier d’une chaise. Un banc de ferme le long de la table. Au fond, une espèce de cuisinière à bois où rougeoyaient des braises.

J’ai tendu mon panier.

— De la part de mon grand-père.

Il m’a remerciée puis demandé si j’étais Lily, la petite-fille d’Yvon. Je lui ai répondu que oui et je suis restée plantée près de la porte, tandis qu’il faisait passer le crustacé du panier à la casserole. Il l’a remplie d’eau, a ajouté une poignée de gros sel avant d’en attacher solidement le couvercle, à l’aide d’une ficelle. Puis il a dit qu’il allait le mettre à cuire dans l’appentis, sur une vieille gazinière qui ne servait qu’à ça.

Quand il est revenu, j’étais toujours là. Il a haussé les sourcils puis m’a demandé de dire à Yvon qu’il irait à la pêche avec lui, demain.

— Non ! Ce sera moi.

Il a eu l’air contrarié, mais j’ai insisté :

— À partir de demain, c’est moi qui embarque. Et ce sera comme ça pendant toutes les vacances. Grand-père m’a dit que vous l’accompagniez en mer depuis que vous habitez le Ruskenn. Maintenant, c’est mon tour.

Il a froncé les sourcils mais pour moi, la question ne se posait pas. J’étais au lycée et je venais de terminer ma seconde. Mes notes étaient excellentes, surtout en français où je battais tout le monde. Si, comme les années précédentes, je voulais passer mes vacances à lever des filets et des casiers, grand-père n’y voyait pas d’inconvénient. C’est en tout cas ce qu’il m’avait affirmé la veille. Quant au nouveau matelot, il n’aurait qu’à se trouver un autre embarquement !

Et c’est ainsi qu’a commencé mon été. Au bout d’une journée, j’avais retrouvé le rythme, les gestes, les réflexes acquis les saisons précédentes. Grand-père mouillait une douzaine de casiers à homards dans les parages des Héauts, quelques autres aux abords de Maudez. Il pêchait aussi à la traîne ou à la mitraillette quand il voyait les oiseaux plonger sur les bancs de poissons.

Nous accomplissions notre travail sans parler ni faire de gestes inutiles, comme nous en avions l’habitude depuis longtemps. Contrairement à ce que j’espérais, il ne fit aucun commentaire sur la compétence de son nouvel ami. J’ai attendu deux ou trois jours puis, tenaillée par la curiosité, j’ai fini par en parler moi-même. Là, j’ai appris que le type était sympa, courageux et plus costaud qu’on ne pouvait s’y attendre chez un écrivain.

Je me suis redressée, épatée. Grand-père m’a regardée d’un air narquois.

— Je ne te l’avais pas dit ?

Sur quoi, j’ai senti une secousse au bout de ma ligne, j’ai tiré dessus et sorti un bar d’au moins trois livres. Grand-père venait d’en ferrer un, lui aussi. Ce n’était pas le moment de penser à autre chose.

Sur le chemin du retour, j’ai demandé :

— Quelle sorte d’écrivain ?

— Est-ce que je sais, moi ? Il m’a juste dit qu’il était venu habiter ici pour être tranquille.

— Il écrit un bouquin ?

Il a haussé les épaules en signe d’ignorance. Assis à la poupe, il barrait avec nonchalance, le regard dans le vague. Les nuages du matin avaient fait place à un vrai ciel d’été. En fin d’après-midi, j’irais me baigner à la pleine mer.

Comme nous entrions dans le chenal du Ferlas, il a lâché soudain :

— Je lui ai dit que tu étais brillante en français, que c’était ta matière préférée.

— Ça ne va pas ! Qu’est-ce qui t’a pris ? Tu penses bien qu’il s’en fout royalement !

— Ouais, probablement. C’était juste pour causer. J’ai pensé qu’il te prêterait des bouquins, que vous pourriez discuter littérature ensemble.

— Tu parles ! S’il est connu, ce n’est pas avec moi qu’il aura envie de parler.

— Il le fait bien avec moi.

— Ça n’a rien à voir ! Tu es un caïd dans ton domaine et il a tout à apprendre d’un homme comme toi. Si ça se trouve, tu figureras dans un de ses prochains romans.

Il a hoché la tête puis, comme nous approchions de la cale, il m’a dit de parer les défenses, ce que j’ai fait dans la seconde.

Puis j’ai débarqué avec, sous le bras, le petit bac en plastique qui contenait notre pêche soigneusement dissimulée sous un ciré.

Le même soir, je suis allée au Ruskenn apporter un de nos bars au locataire. Il était presque huit heures, j’avais les cheveux encore mouillés par ma baignade. J’ai laissé ma bicyclette au bord de la route, contre le talus, puis j’ai descendu les quelques marches de l’escalier qui mène à la maison. Par la porte grand ouverte, le soleil qui baissait illuminait tout ce que j’avais entraperçu la veille. J’ai déposé mon poisson sur la table et je m’apprêtais à ressortir quand le locataire est apparu dans l’embrasure de la porte. Il a eu l’air surpris.

— Je ne savais pas que tu étais là… Je ne t’ai pas vue arriver.

Puis il a aperçu le bar.

— Vous avez bien pêché aujourd’hui ?

— Oui, ça va.

— Et toi, tu n’es pas trop fatiguée ? Parce que si c’est le cas…

— Vous êtes prêt à me remplacer !

— Oui.

— Eh bien, ce n’est pas pour demain ni pour après-demain !