Une histoire comme les autres - Simon Brändli - ebook

Une histoire comme les autres ebook

Simon Brändli

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Opis

Une histoire comme les autres... Ou presque !Léo a 20 ans et se complait dans une histoire d’amour orageuse et destructrice avec Mathilde qu’il aime autant qu’il déteste. Ses amis de fac sortent, fument et s’amusent, multiplient les expériences et se rassasient des corps de passage. Encore dans l’insouciance propre à la jeunesse, ils profitent de chaque instant de leur vie de presque adulte.Mais Léo n’est pas comme eux. Englué dans une histoire compliquée et passionnelle, il survit chaque jour, comme il peut, à cet amour qui le ronge inexorablement. A bout de souffle, ce garçon pourtant pétri de grandes ambitions sombre peu à peu dans une profonde mélancolie, ne trouvant plus la force d’affronter son quotidien. Un jour, une toux persistante l’amène à consulter son médecin. Quelques examens médicaux après, Léo ressort des urgences où il a été transféré, guéri de toute envie de suicide : ce n’est désormais plus la peine, il est condamné. Que lui faudrait-il de plus pour comprendre la valeur de sa vie ? Quel va être le destin de Léo, qui l’emmènera de la Bretagne à Paris, puis de Paris à Albi ? Pourquoi Mathilde est-elle devenue si étrange avec lui ?C’est un nouveau Léo qui devra partir à la conquête de lui-même et des autres, afin de guérir des deux malheurs de sa vie : son histoire d’amour (qui lui fit perdre tout espoir), et sa maladie (l’électrochoc qui lui redonna confiance en la vie). Y parviendra-t-il ?Laissez-vous emporter par ce roman bouleversant dont vous ne sortirez pas indemne !EXTRAITLéo lève la tête du cahier qu’il avait posé sur ses genoux. L’atmosphère blanche qui l’entoure n’est guère propice à l’inspiration, mais ce qu’il raconte là ne souffre pas du manque d’idées nouvelles ; car c’est sa propre histoire qu’il a entrepris d’écrire ; pas une fiction.Il a conscience qu’à 21 ans, vouloir écrire une autobiographie peut paraître un brin égocentrique. Qui peut prétendre, sa vie à peine commencée, avoir quelque chose d’intéressant à raconter au monde sur sa propre personne ? Qui peut être intéressé à lire les gamineries d’un ado comme les autres, qui n’a rien fait de plus que la moyenne de ses congénères ? Seules les stars de la téléréalité, à peine sorties des couches-culottes – et certaines n’y seraient-elles pas encore ? – ont parfois assez d’égo pour oser prétendre que leur existence extraordinaire est vraiment digne d’être racontée. Et Léo n’est une star de rien du tout, pas même de sa chambrée.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEUn roman touchant, une histoire forte qui nous entraîne. Vraiment bluffant ! - Nicolas N.Une histoire touchante que l'on aime, déteste, redoute, dévore, aime de nouveau. On n'en ressort pas indemne et c'est justement pour cela qu'il faut le lire ! Une belle découverte et un auteur prometteur. - tusaisqui, BabelioÀ PROPOS DE L'AUTEURIngénieur écologue de formation, pompier volontaire, Simon Brändli enseigne la biologie à l'université d'Albi et au collège.Depuis toujours passionné d'écriture, son premier roman vient d'étre publié chez Yucca Editions.

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Simon Brändli

Une histoire comme les autres

© Yucca Éditions et Simon Brändli, Carmaux, 2013

À mes grandes amours passées ou présentes,

à ceux grâce à qui je suis là.

Avant-propos

S’il peut s’apparenter à un livre ordinaire aux premiers abords, on se rend compte avec du recul que les personnages ne sont pas sans relief, qu’il y a sans doute des éléments cachés et des symboles derrière tout ça – que ce soient les délires de Mathilde ou la maladie de Léo. Et si le cancer ne rongeait pas qu’un homme, mais une société tout entière ? Voilà peut-être une des clés de l’histoire.

À partir d’une base vécue (le cancer), l’auteur nous entraîne dans une histoire fictive parfois un peu décalée. Le personnage retrace les deux années qui viennent de passer et se pose des questions sur la maladie et l’intérêt de la vie : une véritable mise en abyme. Et si ces héros n’étaient que des symboles ?

Des remises en question, des analyses. C’est dur, parfois cruel. Certains passages ne sont pas à mettre entre toutes les mains – quoiqu’avec ce qu’on voit de nos jours, tout est possible –, mais il serait malgré tout dommage de passer à côté du symbolisme de l’histoire. Pour un premier roman, l’essai est réussi. Alors on aimera ou on détestera, mais on ne ressortira pas indifférent, et c’est déjà ça. Personnellement, j’ai aimé, détesté, aimé, et dans tous les cas, il m’était impossible de m’arrêter… C’est un livre à lire jusqu’au bout. Bref, je n’en dis pas plus et vous laisse découvrir.

Stéphanie Chaulot,

Auteure

Lorsqu’on a su dès le premier regard ; lorsqu’on a connu l’extase de l’absolu, ce bonheur plus grand que tous ceux de la terre, que tous ceux qu’on peut vivre en l’espace de cent vies ; lorsqu’on a vu les cris, les pleurs et les drames, qu’on a cru mourir tant de fois, mais que peu nous importait, pourvu qu’on soit deux dans l’épreuve et inséparables dans l’au-delà ; lorsqu’on aurait donné toutes ses vies pour n’en sauver qu’une de l’autre, qu’on se serait tranché la gorge pour lui éviter une épine, mais qu’on ne fut jamais là quand il fallait l’enlever, l’épine, de peur de trop en faire et de tout perdre ; lorsqu’une minute d’absence fut plus insoutenable que le feu de la géhenne ; lorsqu’on a appris à se serrer assez fort pour que les deux corps se superposent dans le même espace-temps et lorsque le coït des âmes fut ce qu’il y eut de plus beau et de plus naturel ; lorsque l’autre fut à la fois le soi et l’insaisissable ; alors on peut dire que l’on a aimé, car l’amour sans passion n’est qu’une mauvaise contrefaçon de l’amour.

Léo Pomeyrols

1 - Chapitre premier

On marche pour la dernière fois vers la plage. Demain elle sera seule. Jamais le petit chemin de galets qui serpente jusqu’à la plage, à travers la falaise abrupte, ne nous a paru aussi court. À peine a-t-on quitté les autres que l’on est déjà là sur ce sable tiède, à se regarder au son de l’écume bruyante qui s’abat sur les récifs. On s’est assis au bord des vagues en cette fin de soirée de la mi-septembre, et jamais l’azur infini ne nous a paru aussi insignifiant, aussi dérisoire.

La plage déjà s’est vidée de ses parasols, de ses petites filles capricieuses et de ses touristes grillés au soleil. À peine encore un chien au loin, courant derrière un cerf-volant, tandis qu’à l’horizon le soleil fléchit. Et bientôt, il n’y aura plus rien sur le sable que nos deux corps frêles cassés par la brise de terre. Place au silence, enfin, loin du tumulte des bars de la côte.

Elle me regarde sans bruit et frissonne. Croyant qu’elle a froid, je la prends par les épaules et la serre contre moi. Aussitôt une timide chaleur s’immisce en mon corps, et ses mains grelottantes cessent de trembler. Sa tête se pose contre moi et on reste là, longtemps, sans rien n’oser se dire de peur que le froid ne revienne. Le temps s’écoule au ralenti sans qu’on en prenne conscience. Je quitte mes chaussures pour sentir glisser entre mes orteils, encore une fois, ce sable caillouteux de Bretagne. Il n’évoquera pour moi rien d’autre désormais que le souvenir de cet instant, tout contre la princesse qui à présent feint de dormir sur mon épaule.

La nuit s’est déjà posée sur la mer depuis longtemps, lorsque Mathilde s’approche de mon oreille pour y déposer un baiser, et y murmurer : « Je vais devoir rentrer, il se fait tard ».

Je ne peux retenir les quelques larmes qui se déversent en silence sur ma joue. Je me tourne vers elle, et m’aperçois qu’elle non plus ne fait aucun effort pour tenter de rester digne. Elle ne pleure pas, mais son regard fuyant et ses yeux humides, guère plus fiers que les miens, trahissent une émotion comparable.

« On se reverra, n’est-ce pas ? » Cette phrase résonne dans ma tête. Il est peu probable qu’on se revoie un jour. Dans peu de temps, trois cent dix kilomètres nous sépareront et la vie aidant, on ne tardera pas à s’oublier. Ç’aura été une douce idylle, c’est tout. Il sera sans doute trop compliqué de se revoir régulièrement, même si c’est en cet instant précis, le plus cher de mes vœux. À quoi cela pourrait bien servir de tenter une, deux, trois fois de revivre ces moments magiques ? Tôt ou tard de toute façon, nous devrons nous résigner à nous oublier définitivement. Mieux vaut donc certainement ne garder en tête que le rêve de cette dernière soirée, et ne plus espérer, ni tenter de se revoir.

 « Hein, on se reverra ? » murmure-t-elle encore du bout des lèvres, comme si c’était une supplication. Ses yeux me cherchent, je ne peux les éviter. Son regard implorant me fait sombrer à nouveau. Alors je lui dis que oui, oui on se reverra, oui je l’aimerais à nouveau, oui on reviendra ici, sur cette plage. Même si ce n’est pas vrai. Car pour l’heure ce qui compte, c’est de ne pas tout gâcher.

Je me lève et la serre contre moi. À travers la fine étoffe de son gilet, je sens contre ma poitrine ses seins qui pointent. Sans doute le froid. C’est vrai que le vent s’est levé maintenant. Elle s’accroche à mon cou et je la porte jusqu’à la mer. Une de mes mains glisse sous ses fesses charnues. La marée basse a dégagé la zone intertidale, laissant apparaître ça et là des algues, des petits rochers et des flaques d’eau grouillant de vie. Mes pieds nus s’écorchent contre les récifs, mais je poursuis mon itinéraire vers la mer, imperturbable. Lorsque mon corps pénètre dans l’eau jusqu’aux genoux, affublé de celui de Mathilde, la fraîcheur des vagues nocturnes me sort de ma torpeur et je marche plus vite et plus déterminé que jamais vers le petit ponton de bois sous lequel, dix jours plus tôt, nos âmes s’étaient rencontrées pour la première fois. Les rochers continuent de m’entailler la peau tandis que je longe la plage, mais c’est à peine si j’en ai conscience. Nos lèvres se cherchent, glissent sur nos joues, sur notre cou puis se rencontrent. Nos langues fiévreuses, perdues l’une en l’autre, appendices d’enveloppes charnelles, à elles seules incarnent ce que l’on est totalement, l’un et l’autre, l’un pour l’autre, en cet instant précis.

Enfin, nous y parvenons.

Je la dépose avec la plus infinie douceur comme s’il se fût agi d’un objet à la fois frêle et précieux, puis grimpe à mon tour sur le ponton, tout près d’elle.

On avait décidé de se quitter là. On y est.

Fidèles au scénario que l’on avait préparé ensemble et répété en rêves de multiples fois chacun de notre côté, elle se penche vers moi et de tout son poids m’oblige à m’allonger à même le bois frais et humide. Elle m’embrasse à nouveau, à pleine bouche cette fois, et reste ainsi quelques minutes encore, pendue à mes lèvres et dévorant de moi tout ce qu’elle peut. Un doux parfum sucré de tilleul, semblable à celle d’un sous-bois sauvage à l’époque du printemps, parvient jusqu’à mes papilles. Mon tee-shirt glisse. Puis son fin gilet. Elle n’a rien d’autre. Ses seins, cette fois parfaitement nus contre mon torse, se soulèvent au rythme de sa respiration et leurs pointes chatouillent mon corps en émoi. Elle est là sur moi et, timide, parle, parle d’un flot continu, toutes ses paroles contenues dans un même souffle et moi je l’écoute, je l’écoute sans rien chercher à comprendre de ses propos et lui réponds, de plus en plus vite, de plus en plus haletant au fur et à mesure que sa bouche s’approche de la mienne, au fur et à mesure que les ondulations de son bassin se font précises. Puis elle se redresse en arrière. Les reflets de la Lune projettent l’ombre de son corps libre. Je savoure cette image divine, mes yeux s’emplissent de la vision de ses seins lourds, mais fermes, dressés, magnifiquement galbés, ornés d’une auréole sombre et large ; des seins qui ne ressemblent en rien à ceux que j’ai déjà eu l’occasion d’apercevoir : bien plus parfaits, plus mystérieux aussi. Elle les doit sans doute aux gênes de son père, égyptien ; elle me l’a appris quelques heures plus tôt. J’avais remarqué qu’elle était typée, mais je ne savais pas d’où. Ses mains attrapent les miennes et d’un geste plein d’innocence, les posent sur sa poitrine. Cette fois elle ne parle plus. Elle me fixe, droit dans les yeux. Comme je ne bouge pas, ses mains toujours sur les miennes entament des gestes circulaires, m’encourageant à poursuivre le mouvement. Les pointes glissent entre mes doigts pour la première fois, mes pouces jouent avec l’auréole brune et mes mains, qui voudraient caresser doucement, malaxent maladroitement, trop timidement sans doute, de peur de faire mal. Ses mains à elle courent le long de mon torse nu, ses doigts légèrement potelés s’emmêlent dans mes cheveux puis descendent le long de la fermeture éclair de mon pantalon. Je la laisse faire. Tout se fait très vite. Je n’arrive plus à suivre. Plus de suite logique. Mon jean vole à nos côtés et déjà ses douces mains s’affairent sur mon caleçon. Une frénésie nouvelle s’empare de moi. Mes mains massent plus fort la poitrine, glissent dans le dos, reviennent, puis passent dans les cheveux. J’ai envie de humer, d’y enfouir la tête, d’embrasser ces protubérances provocantes qui s’étalent à cinq centimètres de mon nez. J’ai envie, mais je ne le fais pas. Par pudeur, sans doute. Ou par timidité. Ou par peur de faire quelque chose de mal, quelque chose qui soit susceptible de stopper net l’enchaînement d’actions en train de se dérouler. Je ne peux pas prendre ce risque. Comme guidées par une voix céleste, mes mains glissent le long de son ventre, de ses hanches. Je la saisis de chaque côté, je suis et accentue ses mouvements de va-et-vient. Assise sur mes cuisses, elle se relève légèrement et soulève sa jupe. Elle baisse mon caleçon très légèrement, de quelques centimètres seulement, mais suffisamment pour déclarer ouvertes les hostilités. Elle se rassoit sur moi. Ses mains me saisissent par les fesses tandis que j’expérimente de nouvelles sensations : sous sa jupe, l’étoffe de son sous-vêtement me semble de plus en plus fine. Puis elle glisse. C’est elle qui guide ; je laisse faire. Ça y est, je ne suis plus vierge. Elle non plus.

Enfin, la pression retombe. Je me laisse aller en arrière, sur le petit ponton humide. Mes doigts repoussent mes cheveux moites en arrière. Mathilde se rhabille, puis vient s’allonger à mes côtés. Ce n’est pas très confortable, mais ça vaut tous les hôtels du monde. La mer est montée, de ma main ballante dans le vide je sens les vagues qui s’écrasent contre le ponton.

Ses lèvres frôlant une dernière fois les miennes, elle me souffle le plus délicieux et le plus douloureux des « à bientôt ». Je le sais, il résonne comme un « adieu ». Je lui rends son baiser. Je ne me suis jamais senti aussi bien, en phase parfaite avec la nuit et avec la Louve qui à présent respire dans le creux de mon cou. Je me dis que si bonheur absolu il peut y avoir sur cette terre, ça doit certainement ressembler un peu à ça. Les trois mots « je t’aime » sortent de ma bouche, et lorsqu’ils parviennent à mes oreilles j’en suis tout aussi étonné que s’ils fussent prononcés par le souffle du vent lui-même. Mon âme seule, dans un dernier réflexe, a parlé, car jamais mon moi conscient n’aurait laissé filtrer ces mots doux. Elle a eu raison de ma fierté, pour la première fois de ma vie.

Elle se relève lentement, quitte peu à peu mon corps. Nos mains glissent, glissent, glissent, puis le contact se coupe. Jusqu’au dernier moment, jusqu’au bout de ses doigts je l’aurais cherchée, suivie. Maintenant, sans se retourner, sans un dernier mot, elle marche vers le bout du ponton.

Moi, je l’écoute s’éloigner au son des craquements sinistres et lorsque ce n’est plus que silence, j’ouvre enfin les yeux.

La nuit sans étoiles cache au loin la ligne d’horizon de la mer, celle que l’on avait longuement regardée ensemble, elle et moi. C’est elle, désormais, qui nous observe.

Je me retourne alors, juste à temps pour voir disparaître dans le noir, au bout de la plage, l’ombre sombre d’un être qui déjà me manque.

J’attends quelques minutes encore, pour lui donner de l’avance tandis qu’elle rejoint la demeure de ses parents, à quelques centaines de mètres de là. Puis à mon tour je me lève et retourne au Camping des écumes où mes amis, à la lueur des lampadaires, terminent de rassembler leurs affaires personnelles. Demain à l’aube, nous partirons.

2 - Léo

Léo lève la tête du cahier qu’il avait posé sur ses genoux. L’atmosphère blanche qui l’entoure n’est guère propice à l’inspiration, mais ce qu’il raconte là ne souffre pas du manque d’idées nouvelles ; car c’est sa propre histoire qu’il a entrepris d’écrire ; pas une fiction.

Il a conscience qu’à 21 ans, vouloir écrire une autobiographie peut paraître un brin égocentrique. Qui peut prétendre, sa vie à peine commencée, avoir quelque chose d’intéressant à raconter au monde sur sa propre personne ? Qui peut être intéressé à lire les gamineries d’un ado comme les autres, qui n’a rien fait de plus que la moyenne de ses congénères ? Seules les stars de la téléréalité, à peine sorties des couches-culottes – et certaines n’y seraient-elles pas encore ? – ont parfois assez d’égo pour oser prétendre que leur existence extraordinaire est vraiment digne d’être racontée. Et Léo n’est une star de rien du tout, pas même de sa chambrée.

Mais Léo n’écrit pas pour les autres, et c’est là une bien grande différence. Léo écrit pour s’occuper, car il n’y a rien d’autre à faire ici, que d’écrire son passé. Léo écrit aussi pour ne pas oublier, car depuis qu’il est ici, le temps passe plus vite que d’accoutumée et les souvenirs de sa vie d’avant deviennent un peu plus brumeux chaque jour. Bientôt, sans doute, tout ça ne sera plus qu’un rêve et il ne saura plus ce qui fut vrai et ce qui ne le fut pas. Sa vie d’avant n’est sans doute pas digne d’être racontée, mais il n’a pas pour autant envie de l’oublier tout à fait.

Il relit le premier chapitre de son histoire, et ne le trouve pas encore assez parfait. Pourtant, il l’a déjà réécrit vingt-deux fois ; mais dès qu’il entreprend d’écrire le second chapitre, il relit d’abord le premier pour se remettre dans le bain de l’écriture. Puis, le trouvant imparfait, il le supprime et le réécrit. Ainsi, son livre ne comporte qu’un chapitre. Il n’a pourtant pas l’éternité devant lui pour écrire les autres.

Une porte s’ouvre à la volée et l’aide-soignante chargée de lui apporter son repas dépose un plateau sur la tablette du lit.

— Il faut manger, jeune homme. Vous ne touchez même pas aux plats en ce moment. Je sais bien qu’avec ce qu’on vous administre, ce n’est pas facile, mais il faut se forcer un peu.

Puis, devant sa mine non convaincue, elle se sent obligée de rajouter que quand elle reviendra, il faudra qu’il en ait mangé au moins la moitié.

Léo analyse rapidement les quelques mets et se dit qu’entre la macédoine sans sauce, le saucisse-lentilles sans sel et la madeleine sans sucre, accompagnés de pain et de fromage non salé, il va vraiment avoir du mal à trouver là dedans une moitié de choses plus ou moins comestible… Il n’avait jamais été très fan du sel dans les aliments, avant ; il n’aurait pas imaginé une seconde que ça pourrait un jour lui manquer. Mais le pain et le fromage non salés, tous ceux qui y ont goûté savent qu’il est inhumain d’en proposer à quelqu’un… Pourtant, Léo sait bien qu’avec son traitement, le moindre gramme de sel lui est très fortement proscrit, et plus encore le sucre…

Léo, pour ne pas faire de peine à l’aide-soignante, croque dans la saucisse, puis avale une bouchée de lentilles. Il mastique doucement, pour habituer ses papilles au goût. Puis il se remet à écrire. Cette fois, il ne va pas relire le premier chapitre : il veut passer au deuxième. Tant pis si ce n’est pas parfait, il ne veut pas mourir avant d’avoir fini.

Comment tout cela avait-il commencé, déjà ? Que s’était-il passé, avant ce chapitre 1 ? Ça remonte à si loin dans sa mémoire… Le souvenir n’a pourtant que trois ans. Et si… et si j’essayais de tout reprendre depuis le début ?

3 - Chapitre 2

Il fait gris aujourd’hui. Brrr… Dire qu’on est au cœur de l’été !! Fin juillet… Fin juillet, mais depuis plus d’une heure, sans le moindre interlude, un violent orage s’abat sur la capitale. Et ce malgré une chaleur sans limite et une atmosphère oppressante qui commence à peine à s’alléger.

« Été pourri, va ! ».

***

Il plut ainsi à grand fracas toute cette fin d’après-midi. En soirée enfin, l’orage s’arrêta. La pression atmosphérique était redescendue sous un seuil acceptable, et je pus bénéficier quelque temps de la fraîcheur nocturne retrouvée. J’en profitai pour sortir de ma tanière : on était mardi et tous les mardis soir, quelles que soient les conditions climatiques, c’était soirée pizza et narguilé chez Stanislas. Douze ans déjà que je le connaissais, qu’il faisait office de meilleur ami. Et j’en avais dix-huit. Depuis la maternelle, rien ni personne n’avait pu nous séparer plus de quelques semaines. Il était même devenu, au fil du temps, « mon Stan », sans que cela n’ait la moindre connotation ambiguë.

Le trois-pièces de Stan n’était pas à plus de quinze minutes de chez moi. En réalité, c’était une petite partie du spacieux appartement de fonction de sa mère, haut fonctionnaire au ministère de la Justice. Il y avait une entrée indépendante et il s’était aménagé le coin qui lui était nécessaire pour vivre avec Zoé, sa chérie. Une pièce était inutilisée et servait plus ou moins de débarras. Les parents de Stan avaient cet appartement de fonction à disposition, mais ne le fréquentaient guère, préférant la plupart du temps le calme de leur maison de campagne, à une heure de Paris en RER.

Stan et Zoé étaient dans notre petit groupe d’amis la référence absolue en matière de couple qui fonctionne. D’une entente parfaite, nul autre Homme sur Terre ne semblait plus heureux et plus amoureux que ces deux-là. On les enviait tous dans notre bande, et même ceux parmi nous qui vivaient en couple ne s’expliquaient ni la longévité ni la stabilité de leur histoire. Personne ne les avait jamais vus se disputer, et on avait parfois le sentiment qu’ils avaient dû naître d’un même élan, d’une même étincelle tellement leurs pensées, leurs réactions, leurs paroles et même leurs gestes, à force de se côtoyer, en tous points étaient devenus similaires. Connaître l’un, c’était connaître l’autre : quelques mots du début d’une question de Stan suffisaient à Zoé pour y répondre, et lorsqu’il butait sur un mot elle achevait toujours la phrase à l’identique de ce qu’il avait voulu dire ; si elle tournait la tête pour l’embrasser, celui-ci avait déjà rapproché ses lèvres. Ils se levaient et se couchaient toujours en même temps et ne sortaient pas l’un sans l’autre, passant ainsi toutes leurs soirées et tout leur temps libre ensemble. Mais ce qui aurait pu paraître insupportable à nombre de couples ne les dérangeait pas le moins du monde, et ils en tiraient même la meilleure des complicités.

C’est Agathe qui m’ouvrit. Je n’aurais pu dire avec certitude si c’était vraiment la plus sexy des filles d’Henry IV – le lycée qui venait de nous donner à tous notre Bac –, mais elle était en tous cas sans conteste la plus charmante de toutes les amies avec qui je traînais après les cours. Notre ange à tous, en quelque sorte. De très grands yeux bleus, un sourire rayonnant et de petites fesses pleines et fermes à souhait. Lorsqu’elle se mouvait dans l’espace sous l’œil attendri des hommes de l’assemblée, elle ne manquait d’ailleurs pas de faire plus d’une jalouse parmi la gent féminine. Mais c’était ainsi, et la plupart finissaient quand même par s’en accommoder. Je pariais d’ailleurs qu’elle ne tarderait pas à faire un carnage parmi les étudiants en journalisme de notre future promo à l’Institut Français de Presse.

Le petit nid de Stan et Zoé, ainsi séparé du reste de l’appartement, n’était pas spécialement grand, mais c’est pourtant ici que toute notre bande se réunissait chaque semaine quoi qu’il advienne. Pour ma part, il m’aurait été impossible de faire entrer simultanément dix personnes dans le studio de cité universitaire de douze mètres carrés je l’on venait juste de m’attribuer. Douze mètres carrés sur le papier, mais ce devait être en comptant doublement la surface du lit, surélevé et surplombant le bureau. Et encore, j’avais de la chance en comparaison des neuf mètres carrés dans lesquels allaient vivre Agathe et la plupart des autres étudiants.

Le trois-pièces de notre jeune couple, lui, hormis un coin-cuisine, des sanitaires, la chambre nuptiale interdite d’accès et la pièce à bazar, disposait d’une pièce commune assez spacieuse tout de même et agréablement aménagée. Il y trônait un large sofa et de multiples coussins confortables qui envahissaient tout l’espace. Sur les murs empreints de couleurs chaudes et accueillantes, avaient été accrochés à la hâte – et de travers – des posters des grands espaces du Nord dont raffolait Stan, les photos des multiples fêtes précédentes et des affiches de festivals musicaux de l’été dernier. Dans un coin au-dessus du bar, des dessins au crayon à papier de Zoé représentaient l’amour sous toutes ses formes, probablement inspirés de ses galipettes avec Stanislas. Tout autour de l’écran d’ordinateur, les petits mots écrits sur des Post-it de toutes les couleurs, que les amoureux s’écrivaient l’un l’autre au petit matin, suscitaient immanquablement le rêve, l’espoir ou encore la rancœur chez les visiteurs de passage qui n’avaient pas encore – ou qui n’avaient plus – la chance d’avoir près d’eux un être susceptible de leur souffler de telles déclarations.

Notre bande allait être réunie au grand complet ce soir-là. Albin, au lycée avec Agathe et moi, était venu accompagné de la nouvelle « femme de sa vie », qui n’était autre que ma sœur, Émilie. Cela faisait d’elle la troisième femme de sa vie depuis que je le connaissais et même si je n’y croyais pas une seconde, j’osais espérer qu’il ne lui ferait pas trop de mal quand ce serait terminé. J’y veillais d’ailleurs scrupuleusement, en tant que grand frère de trois ans son aîné. Ce n’était qu’une adolescente à peine sortie de l’enfance, après tout.

Quant à Gwenaël, le dernier de la bande du lycée, il arrivait toujours en retard, mais n’allait sans doute pas tarder. D’ailleurs, l’école privée de photographie qu’il avait choisie pour l’année prochaine cadrait bien avec sa personnalité d’artiste.

En cercle, cela faisait maintenant plusieurs heures que nous piochions tour à tour les cartes d’un jeu de société consistant à se jeter virtuellement des sortilèges. Un jeu drôle et distrayant que l’on ressortait presque tous les mardis, tandis que le narguilé virevoltait d’une bouche à l’autre, « tournait » au rythme de la musique apaisante qui envoûtait le petit appartement du sixième étage de la rue Lhomond, tout juste entre le jardin des plantes et le jardin du Luxembourg. Ou plus exactement entre Jussieu et l’Institut d’Études Politiques, les deux directions opposées qu’emprunteraient chaque jour dès l’année prochaine Zoé (qui retrouvait Albin à la fac de sciences) et Stan (qui entrait en troisième année) – ce qui faisait de cet appartement un lieu particulièrement bien placé pour eux. Nous étions tous installés par terre, sur le grand tapis indien du salon, entre la télé éteinte et la banquette qui à l’occasion pouvait aussi faire office de canapé-lit pour les invités qui restaient dormir.

Stan, comme à son habitude, préparait des cocktails assez peu alcoolisés, mais rudement délicieux que la petite bande descendait mine de rien à une vitesse relativement soutenue. Personne ne rentrait jamais en voiture en sortant de chez Stan, on se débrouillait toujours avec les bus de nuit et nos pieds, alors on pouvait se permettre quelques excès de ce côté-là. Rien ne semblait pouvoir nous arracher à notre petit paradis, tout semblait figé dans le meilleur des mondes et pourtant ce soir-là, sans que personne ne s’en doute encore, notre groupe allait prendre à l’unanimité une décision qui bouleverserait le restant de mes jours.

C’est Albin je crois. Oui, c’est lui qui le premier, lança l’idée. Il semblait pensif depuis un moment déjà. Il mettait plus longtemps à jouer, réfléchissait. Et soudain, à l’occasion d’un blanc dans la conversation, il lança son idée : « il nous reste un mois et demi de vacances, peut-être plus, selon les dates de la rentrée scolaire… et si on partait tous ensemble en vacances une semaine ou deux, au bord de l’océan ? »

 Ce fut d’abord perçu comme une boutade, une idée lancée en l’air qui n’aboutirait pas, comme tant d’autres. Mais cela revenait sans cesse dans la discussion, d’abord pour en rire et puis sérieusement, de plus en plus. Et peu à peu, on se mettait à rêver. C’était vrai, nous n’étions encore jamais partis tous ensemble en vacances. On se connaissait pourtant depuis des années. Certes, on se retrouvait régulièrement dans des fêtes et des festivals, un week-end et parfois trois jours. Mais les petits boulots d’été et les examens de fin d’année avaient jusque-là toujours eu raison de notre motivation à partir plus loin et plus longtemps. Et puis, maintenant qu’on n’était plus au lycée, tout semblait plus facile. Combien de fois avions-nous rêvé, nous les garçons, de pouvoir jeter à l’eau toutes habillées nos congénères féminines ? Combien de fois avions-nous imaginé pouvoir observer discrètement les courbes de ces petites créatures qu’on côtoyait presque tous les jours – mais qu’on n’avait que rarement eu l’occasion de surprendre dans des situations intimes ? Ce rêve-là ne demandait qu’à se réaliser. Et s’il est vrai que jamais auparavant notre bande n’avait éprouvé un réel besoin de se retrouver en d’autres lieux, il semblait ce soir-là que ce fût désormais vital pour nous tous de changer d’air le plus rapidement possible, le plus loin possible de la capitale, et le plus longtemps possible. Il le FALLAIT, tout simplement.

C’était décidé, nous allions partir. Zoé terminait son travail d’animatrice dans un centre de loisirs quinze jours plus tard. Stan ne travaillait pas et Agathe non plus, si ce n’est les quelques séances de pose nue que lui rémunérait une école de peinture du douzième arrondissement – peintures que personne dans le petit groupe, au grand dam des garçons, n’avait encore eu le privilège d’admirer. Gwénaël, lui, était serveur dans une boîte de nuit en juillet, mais ils ne l’avaient pas repris pour le mois suivant. Albin travaillait dans la banque de son père depuis début juillet, mais il en avait déjà marre.

Quant à moi, je venais tout juste de terminer un stage de correspondant de presse et étais désormais disponible.

« YOUPI, YOUPI, YOUPI », s’écriait Agathe à tue-tête. Plusieurs fois, on fut obligés de la raisonner à cause des voisins. Une vive discussion s’entamait. Nous allions partir dès que Zoé pourrait se libérer, à savoir le samedi qui suivrait la fin de son travail. Modalités de départ, organisation, très vite tout se mit en place. L’euphorie gagnait la petite bande. Stan, partisan de la philosophie de la « non prise de tête », s’exaspérait de voir Zoé réfléchir à ce que l’on ferait tel jour de 16h à 17h : on s’amusait tous à le voir répéter inlassablement « qu’on verra bien comment ça se passe, zen, au pire on dormira dans les voitures », tandis que notre miss pointilleuse s’étouffait presque à la pensée de cette éventualité.

L’heure tournait et très tard dans la nuit, de très nombreux narguilés plus loin, on finit par se mettre d’accord sur les « vacances parfaites » que l’on allait passer tous ensemble. La destination était arrêtée : Bretagne, Camping des écumes, quatre étoiles. Plus personne n’était vraiment en état de rentrer chez lui et après la douce euphorie, sur le coup des quatre heures du matin, une torpeur générale s’empara du petit groupe. On décida donc de tous dormir chez Stan, lui et sa chérie confortablement installés dans la couche nuptiale pendant que les cinq autres s’entasseraient dans le salon : Albin et Émilie dans le canapé déplié tandis que Gwénael et moi nous disputions gentiment le privilège de dormir à côté d’Agathe.