Mémoire d'une colline - Virginie Mouanda Kibinde - ebook

Mémoire d'une colline ebook

Virginie Mouanda Kibinde

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Opis

Témoignage de l'histoire sociale africaineMémoire d’une colline est une fenêtre ouverte sur la savane africaine d’où l’on observe les migrations des populations à l’intérieur de l’Afrique…C’est aussi le monologue d’une vieille dame solitaire qui déambule au milieu de la savane. Elle raconte son histoire, le parcours des réfugiés, l’imposture de la guerre au Cabinda, une guerre sans issue dans laquelle s’est enfermé son fils, guérilléro du FLEC.Virginie Mouanda Kibinde dépeint un tableau saisissant des conséquences de la guerre méconnue de sa région d'origine, le Cabinda. Un ouvrage saisissant !EXTRAITDans ma case, j’ai reçu un grand nombre de personnes fuyant la guerre, en route pour l’exil, en route pour nulle part.Au début, ils arrivaient par petits groupes. Plus tard, ils sont venus par vagues de dizaines voire de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Où vont-ils, et d’où partent-ils ?Des créatures frêles et fugitives. Anonymes et affamées. Je leur ouvre la porte de ma case, elles mangent, se désaltèrent, puis poursuivent leur route. D’autres s’arrêtent pour se reconstruire une vie.CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE[Virginie Mouanda] se révèle une fois de plus dans un témoignage intime raconté parfois avec humour sur une réalité tragique. On y découvre l’empreinte de la conteuse. Un récit bouleversant… - François Durpaire, historienÀ PROPOS DE L’AUTEURRomancière et conteuse, Virginie Mouanda est originaire du Congo et du Cabinda. De sa terre natale, elle a gardé l’art de la narration, que ce soit oralement ou par écrit. Son dernier ouvrage, Façon Aphrodite, un recueil de nouvelles, est paru en 2016 chez le même éditeur.

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À ma tante Lita HZussi,

à toutes les femmes veuves ou épouses

de guérilleros du FLEC,

à toutes les femmes réfugiées ou exilées de guerre,

à toutes les femmes qui souffrent…

Note liminaire

Situé entre le Congo-Brazzaville et la République démocratique du Congo en Afrique centrale, le territoire de Cabinda (ancien protectorat portugais) a été annexé militairement par l’Angola en 1975. Depuis, le FLEC (le Front de libération de l’enclave du Cabinda) mène une lutte armée contre l’occupation militaire de l’Angola. C’est l’une des plus anciennes guerres de libération du continent africain. Pendant plus de trente ans, ce conflit a continuellement poussé les populations à l’exil, leur faisant connaître l’errance à travers la forêt, les camps de réfugiés, les villages relais, etc.

Le Cabinda est le deuxième producteur de pétrole en Afrique après le Nigeria.

Principales forces en présence au Cabinda

FAA (Forces armées angolaises)

FAPLA (Forces armées populaires de libération de l’Angola)

FLEC (Front de libération de l’enclave du Cabinda)

FNLA (Front national de libération de l’Angola)

MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola)

PIDE (Police internationale de défense de l’État)

UNITA (Union pour l’indépendance totale de l’Angola)

La légende dit ceci

Au commencement, il y avait la terre, la mer et les hommes. Au commencement il n’y avait pas Cabinda.

Il existait trois royaumes à côté du « Grand Kongo ». Ngoyo, Kakongo et Loango. Ils s’étendaient de l’océan Atlantique jusqu’à la forêt du Mayombe et bien au-delà des collines. Ces royaumes avaient été créés par des héritiers du trône du grand royaume Kongo.

Les tribus qui peuplaient ces petits royaumes étaient des Ba Loango. Ils parlaient la même langue ki fioti, avec différentes variantes en vili, lindji, woyo, yombé, lumbu, punu, kakongo, kotché, etc.

Dans les villages et principautés de ces terres, les populations travaillaient le fer, tissaient le raphia, fabriquaient l’huile de palme, le savon et bien d’autres choses.

Ils pratiquaient la chasse, la pêche, la cueillette et aussi, ils travaillaient la terre.

Un jour dans la plaine côtière, alors qu’une paysanne cultivait son champ en compagnie de sa petite fille, elle vitsortir de la mer un homme blanc. Cette soudaine apparition provoqua chez la femme une panique et une frayeur terribles. Jamais de son existence elle n’avait vu un tel phénomène… une forme humaine d’une blancheur hallucinante.

La femme prit la fuite en criant : « Hbinde… hbindé… hbindé è è bènuè hbinde… » Ce qui signifiait : « Malédiction… malédiction… malédiction… »

Elle saisit sa fille par le bras et partit en abandonnant tout. Elle cria aussi fort qu’elle put pour alerter les paysans des plantations voisines. L’homme blanc était un navigateur portugais. Il venait d’amarrer son voilier et voulut s’adresser à la femme mais celle-ci, affolée, courut droit devant elle en hurlant à la malédiction.

Le Portugais fit débarquer son équipage de conquistadores. Ils pénétrèrent non sans mal dans la plaine côtière, puis traversèrent la savane et les collines. Les tribus de ces terres savaient défendre leurs royaumes ; malheureusement, les Portugais avaient apporté de la poudre à canon et des armes à feu. Ils conquirent ces territoires et y plantèrent le drapeau du Portugal.

Sur ses cartes et sur ses cahiers, le navigateur portugais consigna le mot tel qu’il avait cru l’entendre : Cabinda.

Il rapporta ainsi la nouvelle conquête à la couronne portugaise qui, après des siècles d’esclavage et de traite négrière, consentit à faire du Cabinda un protectorat portugais.

La suite, c’est l’histoire du Cabinda et de ses prédateurs, sur mer comme sur terre, une histoire qui reste à raconter aux enfants et aux adultes d’aujourd’hui…

I

Du haut de mon vieil âge et de mes mèches blanches, depuis que ma mère m’a mise au monde, je n’ai jamais vu une telle débâcle !

J’en ai traversé des périodes de l’histoire de ce pays, des moments de guerre, j’ai vu les ravages de grandes pandémies… J’ai connu des campagnes de soins où nous servions de cobayes, qui ont laissé pour morts nombre d’enfants…

Mais jamais je n’ai vu une telle décomposition de l’intérieur même du ventre de l’Afrique !

Dans ma case, j’ai reçu un grand nombre de personnes fuyant la guerre, en route pour l’exil, en route pour nulle part.

Au début, ils arrivaient par petits groupes. Plus tard, ils sont venus par vagues de dizaines voire de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Où vont-ils, et d’où partent-ils ?

Des créatures frêles et fugitives. Anonymes et affamées. Je leur ouvre la porte de ma case, elles mangent, se désaltèrent, puis poursuivent leur route. D’autres s’arrêtent pour se reconstruire une vie.

« Matondo koko, merci grand-mère ! » : je les reconnais. Ceux-là viennent de la région de Brazzaville. Harcelés, maltraités et dépouillés par les milices des Ninjas et des Cobras, ils ont traversé les plateaux et contourné les cataractes du fleuve Congo. Les coupeurs de route leur ont arraché tout ce qu’ils possédaient. Ils ont survécu, ont franchi les massifs et les crêtes de la forêt pour rejoindre la mer ; blessures et crevasses aux pieds, ils continuent à marcher.

Que Dieu vous bénisse, mes enfants !

« Adios vovo ! » ; ceux-ci sont arrivés par la forêt de Yongulo cette nuit.

Ils ont essayé de survivre dans la ville de Tchowa, acceptant tortures, discriminations et humiliations de la part des enfants soldats des Fapla (Forces armées populaires de libération de l’Angola). Ils ont échappé aux mines antipersonnel et aux guets-apens de la guérilla. « Dieu vous garde, mes enfants ! »

« Kwa heri mama… ! », « assanti mama… ! » ; des Swahili ? !

Ils ont traversé les immenses étendues de savanes, les montagnes et les interminables forêts de l’est du Zaïre. Là-bas, la terre est immense. Montagnes et plateaux infranchissables se partagent le relief éminemment complexe de ce pays. Les rebelles leur ont tout pris, jusqu’à la dernière chemise. Tout juste leur reste-t-il un morceau de pagne drapé au corps. Ils ont survécu aux atrocités des guerriers Maï-Maï et autres milices gardiennes des exploitations minières. Les soldats venus du Rwanda et de l’Ouganda les ont chassés de chez eux pour le compte de leurs États respectifs.

Le Zaïre, gigantesque territoire devenu la proie des prédateurs, ne compte plus ses morts ni ses exilés.

Des Swahili, des Luba, des Kongo… Ils viennent des régions de l’Ituri, du Kassaï, du Kivu, avec des paquets sur la tête. Combien de cadavres laissent-ils derrière eux ?

Combien d’embuscades ont-elles été dressées sur leur chemin ?

Il y a parmi eux des militaires, des déserteurs qui fuient l’enfer de la guerre orchestrée par des hommes en costard cravate, qui se gardent bien de patauger dans l’effroyable et indescriptible merdier africain.

Il se peut aussi qu’ils viennent du Rwanda ou du Burundi. Peut-être des Interahamwé génocidaires du Rwanda : indésirables chez eux, ils errent par ici, dans les terres lointaines.

Cet homme, très fatigué, me confie une bouteille bien lourde : du mercure. Que vais-je donc faire avec cela ? Que puis-je faire de ce liquide, mon enfant, que dois-je faire pour t’aider ?

Comment ? Trouver un client ?

Je commence par où ? À qui vais-je poser la question pour te trouver un quelconque trafiquant de cette espèce, mon enfant ?

Moi-même, je ne suis ni trafiquante, ni faussaire, que vais-je donc faire de ce mercure ?

Trouver un faussaire ?

Il y a bien eu des multiplicateurs de billets qui sillonnaient jadis les villages… Ils ont escroqué nombre de paysans et de commerçants avides d’argent facile pour copier les manières des hommes politiques. Ils ont confié toutes leurs économies. Tous ruinés… pour certains la vie a continué et, pour d’autres, ce fut la fin. Jamais ils ne se sont remis de ce piège. Les temps sont durs, mon enfant !

Que dis-tu ? Il suffit de demander… ?

Comment savoir ?

Il y a tant de gens. Des chercheurs de pierres précieuses mandatés par les grands joailliers de Genève ou d’Anvers, des découvreurs d’essences de plantes pour le compte des laboratoires américains qui se sont approprié toute la flore africaine par brevets interposés, qui tous parcourent les sentiers ; eux ont d’autres soucis, mon enfant !

Il y a tant de gens. Des exploitants miniers, des orpailleurs, des trafiquants de chanvre et autre cocaïne passent par ici, je sais… Qui parmi eux, qui acceptera de se charger de cette affaire ? Comment vais-je dénicher celui qui répond à ta demande ?

C’est du délire, mon pauvre garçon…

Cet homme a dû traîner dans les forêts du Cabinda. Malade, il frissonne, me grommelle encore quelques paroles, je ne comprends plus rien à ce qu’il dit. En quelle langue me parle-t-il à présent ? On dirait un Ba Solongo, une tribu d’Angola… Ils sont si nombreux par ici, ces enfants des tribus éclatées…

Tous ces gens perdus dans la nature…

Il vient peut-être du Bas-Congo, ou d’encore plus au sud… Un Tiimbali du nord de l’Angola, peut-être bien un déserteur de l’armée. Il est tout chaud et transpire à grosses gouttes.

Il s’allonge sur la natte dans la pénombre de ma case. Je lui verse de l’eau de la tête aux pieds. Il bouge sans arrêt, fait des petits bonds sur lui-même comme dans un délire de paludisme. Des mots lui sortent de la bouche, mais il perd conscience progressivement. Il n’a pas passé la nuit. Il est mort avant même que les soldats n’arrivent pour nous déloger cette nuit-là. Ils l’ont transporté, ils l’ont jeté à l’arrière de leur pick-up, comme on se débarrasse d’un sac de manioc crevé, dégoulinant de son liquide à l’odeur âcre.

Il ne pesait pas bien lourd à côté de ce qu’il portait sur lui. Il devait trafiquer de l’or ou du diamant. Peut-être même qu’il venait de la zone diamantifère du nord de l’Angola, là où les hommes creusent la terre à mains nues, extrayant le diamant à ciel ouvert.

Un corps sans nom, sans appartenance, sans famille. Que savent-ils de lui, sa famille, son village ? Quand sa famille, sa femme, ses enfants sauront-ils la nouvelle de sa mort ? Comment trouveront-ils la tombe où repose son corps, si tombe il y a ? Ces militaires le ramèneront-ils chez lui, dans son village ?

À quel moment organiseront-ils les funérailles ? Et sa femme, il faut penser à la soumettre aux rites du veuvage, sinon elle perdra tout homme qui l’aimera !

Ces militaires penseront-ils à ramener son corps chez lui, pour que son âme repose au milieu des siens ? Ils lui doivent au moins ça, après toute la richesse dont ils l’ont détroussé, le mercure, l’or ou le diamant, ils peuvent bien lui payer des funérailles dignes de ce nom.

II

Des trafiquants, des rebelles, des réfugiés, des maquisards, des vagabonds, des miliciens, des fugitifs : ils transitent tous par Tchitanzi et Mbouss-Nkale.

Des visages qui ne me disent rien. Rien qui me rappelle quelqu’un de ma famille. Aucune figure que j’aurais reconnue.

Je les observe. Je les fixe attentivement en suivant leurs faits et gestes, les mimiques de leur visage… Rien de vraiment familier.

J’insiste.

Un visage, ce n’est pourtant pas si compliqué… un nez, une bouche, des yeux, un front, la tête et deux oreilles.

On peut enlever les oreilles, qui souvent sont assez discrètes. Restent le nez, la bouche et les yeux qui frappent d’entrée. On peut y ajouter le regard, le sourire, les joues. Ce qui me force à la patience et m’oblige à plus d’attention, à les regarder plus longuement.

Là encore, impossible de trouver un air de famille qui me rappelle un proche. Je les regarde de face, de profil, de haut en bas, de bas en haut…

Que la terre regorge de spécimens !

Eux, en retour, me dévisagent et tournent la tête. Je suis abasourdie.

Ils me regardent, m’étudient à leur tour, sans le moindre mot, sans un battement de cil ou simplement une remarque. Vraisemblablement, ceux de mon clan sont partis dans une autre direction, vers une autre frontière.

Ils ont quitté les villages, les bidonvilles, là où les ancêtres les avaient laissés. Là où les ancêtres leur avaient légué la terre en toute quiétude et étaient partis la paix dans l’âme. Si seulement ils avaient pu imaginer que plus tard ces terres baigneraient dans une mer de sang… Que tout le patrimoine de leur histoire et de leur culture allait s’effondrer d’un coup, à cause d’un « coupeur de gorges » assoiffé de pouvoir ou d’un petit chef de milice assurant la garde des mines de coltan ou d’uranium pour une poignée de dollars.

Des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes et des moins jeunes, même des vieux et des vieillards comme moi, tous fuient la guerre. Ils veulent tous vivre. Et parmi eux, je ne retrouve aucun des miens, aucun signe même d’un aïeul… Eux aussi doivent se demander qui je suis. « Une vielle folle toute seule au milieu de la savane ! », pensent-ils de moi.

Moi non plus, je ne leur dis rien… à part que je suis venue de loin moi aussi. Je viens du Cabinda. Là-bas, les gens ont commencé à fuir depuis fort longtemps. Cabinda, terre de pétrole et de mines antipersonnel. Là-bas, la guerre est perpétuelle.

La savane y est brûlée au napalm, les villages sont incendiés aux lance-flammes avec lesquels jouent les enfants soldats. La mer est souillée en permanence par la nappe de pétrole qui s’échappe des cargaisons que les tankers chargent jour et nuit au large.

On ne nettoie pas, le pétrole s’échappe de lui-même. Personne ne le rejette, c’est la nappe qui s’échappe. Après tout, personne n’a de comptes à rendre à personne. Au Cabinda on fait des affaires, on ne s’occupe pas des gens, encore moins de la nature. On n’est pas obligé de nettoyer la nappe de pétrole en mer ni sur la côte, même si les pêcheurs doivent rester des mois sans travailler.

Au large, le ciel est illuminé de jour comme de nuit. Les lueurs du soleil couchant au bout de l’horizon cèdent la place aux flammes des torchères des plates-formes pétrolières. Il y a bien longtemps que la plénitude du crépuscule a disparu de ces espaces. Les pétroliers alignés en file indienne chargent continuellement. Chez nous, la nappe de pétrole est intarissable. Les fonds vaseux des puits de cette matière inondent l’océan Atlantique. Depuis des décennies, nous croupissons dans cette tragédie, depuis des décennies, l’or noir est rejeté à un rythme effréné comme par enchantement.

Le gaz, lui, brûle sans discontinuer, laissant échapper d’immenses flammes à l’allure de figures de l’enfer. L’épouvantable richesse de ce pays a ouvert depuis longtemps pour son peuple les vannes du malheur et a mis en déroute toute réflexion, livrant l’entièreté du territoire aux prédateurs, à l’argent et à la guerre.

Au Cabinda, nous avons commencé à fuir notre pays bien avant tous les autres. Nous avons toujours fui dans la forêt. Même au temps des indépendances. À l’époque où les pays africains accédaient à l’indépendance, au temps où les peuples d’Afrique étaient heureux et aspiraient à la liberté, au temps où l’Afrique inspirait le respect, la reconnaissance.

Pendant que les autres peuples vivaient le bonheur de la décolonisation, au Cabinda, nous en étions encore à lutter contre les Portugais, c’était toujours le règne de la violence et la répression de la PIDE. Les revendications d’indépendance et la lutte anticoloniale étaient très fortement réprimées. Des hommes et des femmes étaient déportés, emprisonnés, torturés, tués.

Après le départ des Portugais, les Angolais prirent incontestablement le relais. C’était facile, ils étaient soutenus par les mercenaires du monde entier. Il y avait des Russes, des Slaves, des Occidentaux, des pilotes de chasse aux commandos d’infanterie. Les Cubains étaient les plus représentés, d’innombrables contingents, une armée entière que, d’après les services français, le colonel portugais Otelo Saraiva de Carvalho était allé demander à Cuba afin de prêter main-forte aux forces armées du MPLA. Si les Français le disent… ils en savent bien plus que les Cabindais eux-mêmes. Il fallait à tout prix conserver ce territoire. L’Angola révolutionnaire eut gain de cause.

Dans cette zone de l’Afrique, nous sommes précurseurs en matière d’exode, et la forêt offre le plus sûr des refuges. Elle est dense et protectrice.

Le Mayombe abrite la guérilla du Flec. Cette forêt est un don de la nature. Elle nous a toujours protégés. J’y suis née.

C’est là-bas, dans la forêt du Mayombe, que se trouvent la racine de mon clan, le totem de ma famille. Je veux y retourner pour aller chercher la vie, les fétiches, consulter et implorer les ancêtres de mon clan, pour qu’ils protègent ma famille où qu’elle se trouve. C’est à cause de cette guerre qu’ils se sont éparpillés, mes enfants. C’est parce qu’on est partis précipitamment que tout est resté là-bas.

Les enfants n’ont pas reçu la bénédiction des ancêtres, ni la protection des esprits qui tiennent le totem du clan. Ils sont partis sans recevoir une seule fois le souffle des esprits. Que deviennent-ils ensuite, mes enfants, mes petits-enfants ?

Sauront-ils préserver les rites et les interdits au nom des ancêtres ?

Il le faut, sinon ils seront perdus. C’est avec eux que j’ai traversé monts et collines, que j’ai dormi dans la brousse au clair de lune et dans les ténèbres. C’est pour eux, pour leur épargner les affres de la colonisation et de la guerre, que j’ai traversé plaines et forêts.

Mon fils Zémi, lui, avait rejoint les rangs de la résistance du Flec contre l’armée venue d’Angola. Cette armée a traversé terres et mer pour attaquer et anéantir les tribus du Cabinda, en créant un couloir comparable au « corridor de Dantzig » dans le Bas-Congo.

Mon fils n’est plus ressorti de la forêt. Au village, pourtant, les guérilleros venaient rendre visite à leur famille. Mais mon fils, non. Hsuami, sa sœur, est revenue des camps de réfugiés du Bas-Congo avec les enfants.

Elle a erré de camp en camp de réfugiés à Tshiéla, à Hlundu-Maténdé, à Kimbianga quand son mari l’a abandonnée avec les deux enfants. Ils ont traversé à pied la forêt au plus fort du conflit.

Elle a longtemps vécu dans le tumulte de la guerre en compagnie de son mari guérillero. Puis elle a fini par rentrer au village, à Mbouss-Nkale. La faim et les mauvaises conditions de vie dans les centres de réfugiés l’ont obligée à revenir.

Mais mon fils, lui, jamais il ne renonce. Il pourrait prendre un congé de temps en temps, comme font les autres… Maintenant que je tourne et retourne dans la savane désertée par les hommes, mes enfants ne me retrouveront peut-être pas.

Si elle me recherche, ma fille ?

C’est inutile !

J’ai mon amie Mpèmbe Pièle qui me rend visite de temps en temps. Avec elle, nous allons ramasser les champignons dans la rosée du matin. Elle n’aime pas tellement ça. Elle n’aime pas travailler. Pourvu qu’elle trouve quelques fruits à cueillir, cela suffit à remplir sa journée.

Mpèmbe Pièle est folle depuis bien longtemps. Elle est comme moi. Elle déambule. Elle erre de village en village. Mais moi je reste par ici. Je veille sur ces terres abandonnées. Ce pays qui m’a accueillie quand je suis arrivée du Cabinda. Un pays généreux qui a nourri des familles pendant des générations. Malheureusement, les militaires sont venus et ont tout détruit. Ils nous ont chassés de Mbouss-Nkale. C’est pourquoi je déambule ainsi.

Quelqu’un est allé raconter que nous hébergions des guérilleros dans le village. Puis les soldats angolais sont arrivés dans la nuit, c’est leur manière de faire. Ils vous surprennent au plus profond de votre sommeil. Ils assassinent, décapitent et brûlent les cases avant de retourner victorieux dans leur caserne en haut de la colline.

Mon fils, je ne l’ai pas vu depuis au moins dix ans. J’aurais voulu dire ceci aux soldats angolais : que mon fils, depuis qu’il est rentré dans le Flec en 1974, il n’a pas passé plus de quinze jours avec moi, sa maman. Qu’il était inutile d’exercer des représailles sur une population démunie et tout à fait innocente. Une population sans grande instruction, incapable de comprendre les enjeux de la guerre, ni les questions géopolitiques qui font de leur territoire un point stratégique aux yeux des grands de ce monde.

Que le Cabinda représente une plaque tournante pour les places financières et les milieux d’affaires, ici les tribus n’en savent rien.

Que la guerre soit source de richesse pour les uns et les autres, les tribus n’en ont pas conscience non plus…

Si résistance il y a, elle vient du cœur. Elle émane simplement du refus de la discrimination et de l’instinct de survie. Le problème doit se régler entre la guérilla de la résistance et la force d’occupation constituée par le gouvernement de Luanda et les Américains.

À présent, nous nous trouvons en terre Congo ; les exactions et les exécutions sommaires, c’est au Cabinda, terre de pétrole, de mines et de massacres.