Herbes amères à Belle-Isle-en-Terre - Michèle Corfdir - ebook

Herbes amères à Belle-Isle-en-Terre ebook

Michèle Corfdir

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Opis

Une famille bretonne se retrouve soudainement et sans raison victime de harcèlement, de vandalisme et d'agressions…

Sous le soleil d'un été caniculaire, le domaine de Keranilis subit les attaques d'un ennemi sans visage. Aucun mobile, aucun indice, pas d'exigence.
Les jeunes Élise et Marc Favraud, accusent les coups et tâchent de comprendre.
Berthe, l'aïeule, guérisseuse de son état, observe et réfléchit. Pourquoi s'en prend-on à sa famille ? Est-ce une vengeance personnelle, une querelle de voisinage, une rancune ancestrale ? Qu'importe, car une chose est sûre… si elle ne réagit pas, si elle ne fait pas usage de l'arme qu'elle possède, c'est la mort qui frappera à la porte de Keranilis.
Et là, il sera trop tard, beaucoup trop tard, pour pleurer…

Ce polar passionnant nous entraîne dans l'univers mystérieux des guérisseurs !

EXTRAIT

— Voilà pour toi. La fiole contient un sirop à base de passiflore, d’aubépine et de valériane. Tu en prendras une cuillère à soupe une heure avant de te coucher, cela t’aidera à dormir. Dans le sachet, je t’ai préparé une tisane qui stimulera ton appétit, menthe, absinthe et angélique, que tu feras infuser dix minutes et que tu boiras avant chaque repas.
Élise l’avait regardée, déconcertée.
— Fais-moi confiance, je t’assure que ça te fera du bien. J’ai beaucoup d’expérience, crois-moi. Ah! J’oubliais! Voilà pour tes cheveux, avait ajouté Berthe en lui tendant un autre petit sac. Après chaque shampoing, rince-les avec ce mélange de camomille, de sauge et de capucine. Tu vas voir, il seront beaucoup plus souples et plus brillants.
— Ça sent bon.
— C’est bien la moindre des choses ! Il ne manquerait plus que je t’offre un produit de toilette qui empeste !
La guérisseuse avait alors éclaté de rire puis serré affectueusement Élise contre elle.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Éditions Bargain, le succès du polar breton. - Ouest France

À PROPOS DE L'AUTEUR

D’origine suisse, enseignante de formation, Prix des Poètes Suisses de langue française, Michèle Corfdir vit et écrit en Côtes-d’Armor. Herbes amères à Belle-Isle-en-Terre est son septième roman.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près, ni de loin, avec la réalité, et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

À Thierry.

I

Le jour où Élise Favraud pensa que son passé était en train de la rattraper, débuta de façon tout à fait ordinaire.

Comme d’habitude, son petit déjeuner à peine avalé, elle gagna l’officine aménagée dans l’arrière-cuisine de la ferme. Les plantes, cueillies la veille au coucher du soleil et déposées sur le plan de travail, avaient conservé une étonnante fraîcheur. Elle jeta un coup d’œil à l’hygromètre et au thermomètre enregistreur. La nuit qui avait été douce et le taux d’humidité élevé expliquaient le phénomène. L’herboriste rassembla sa récolte dans des paniers et la monta au grenier. C’était là qu’étalées sur des claies, dans une pénombre tiède et bien aérée, les plantes médicinales allaient sécher. Les rayons du soleil encore bas pénétraient par les interstices du toit. La fragrance des fleurs, mêlée à celle de la charpente, formait un tableau d’odeurs plein de nuances et de subtilités. La jeune femme ferma les yeux et respira. Ce matin, la menthe prédominait mais sans excès, car adoucie par les senteurs sucrées du sureau et de la camomille.

Élise aurait aimé pouvoir travailler toute la journée dans les combles de Keranilis, l’atmosphère en était si calme, si apaisante. Mais les herbes séchaient sans qu’elle ait à intervenir sinon pour ouvrir et refermer les tabatières, apporter les récoltes fraîches puis les mettre en sac, une dizaine de jours plus tard. En réalité, elle ne faisait au grenier que de brèves incursions qu’elle prolongeait parfois, lorsqu’elle se sentait fatiguée ou que les enfants se montraient trop insupportables.

Quand elle eut disposé le contenu de ses paniers sur les clayettes, Élise alla déverrouiller les lucarnes. Face à l’immensité du paysage, elle éprouva, comme toujours, une impression d’effarement et de bonheur confondus. « Le vide, le désert, le bout du monde… Qui songerait à venir me débusquer dans un endroit pareil ? » C’était la première chose à laquelle elle avait pensé quand, sept ans auparavant, Marc Favraud avait envisagé de reprendre à son compte la ferme paternelle, et qu’elle avait vu les photos de Keranilis, dressé comme une forteresse aux confins des Monts d’Arrée, en plein cœur de la Bretagne.

« Depuis la mort de mon père, la propriété est à l’abandon. Ce sera un sacré boulot… mais c’est faisable si l’on veut s’en donner la peine. »

Puis il avait parlé mariage, enfants, famille. Venant de lui, une telle rentrée dans le rang était si inattendue qu’elle avait cru à une plaisanterie. Comment, en effet, imaginer Marc en train de travailler la terre, lui qui passait ses journées plongé dans ses bouquins ou face à son ordinateur, lui qui ne voulait pas entendre parler d’un emploi s’écartant un tant soit peu de sa spécialité, la philologie des langues celtiques ?

Mais il s’était accroché à son idée. Et comme Élise en avait assez des petits boulots et qu’il était hors de question qu’elle reprenne l’enseignement après ce qui s’était passé, elle avait fini par se rallier au projet de Marc.

Et c’est ainsi qu’un jour, ils avaient embarqué leurs maigres biens dans leur voiture et gagné ensemble le domaine de Keranilis.

* * *

Le choc !

Le silence et la solitude… Une grand-mère dans son pennti… Un commis agricole demeuré là parce que n’ayant nulle part où aller… Trois poules, deux lapins, un verger envahi par les ronces, un potager bordé d’orties, des champs en friche. Une maison en bon état mais vieille et sale. Du matériel agricole ancien mais bien entretenu. Faneuse, charrue, herse… Dans le hangar, un amas d’outils et un tracteur.

— Ce bon vieux John Deere, il est toujours là ! s’était exclamé Marc en posant la main sur la calandre.

— Et en état de marche, j’y ai veillé, avait renchéri Hervé Budet, le commis, qui n’en était pas encore revenu de voir le jeune couple s’installer à Keranilis.

Élise a vait gagné l’étage et ouvert les volets. Un tel isolement, un tel éloignement de tout… Qui aurait l’idée de venir la chercher ici ? Une impression de complète sécurité l’avait alors envahie, reléguant l’angoisse et la peur au fond de leur terrier.

Dès le lendemain, Marc s’était mis au travail.

Debout à l’aube, il avait inspecté le domaine avec Hervé, puis grimpé sur le tracteur et vérifié son fonctionnement. Le moteur tournait comme une montre et la bouche à demi édentée du vieux commis n’arrêtait pas de sourire.

À midi, Élise avait ouvert une boîte de raviolis et préparé une laitue du jardin. Assis en face d’elle, Marc avait avalé son repas sans mot dire, l’avant-bras gauche posé entre l’assiette et le bord de la table, la fourchette dans la main droite. Jamais elle ne l’avait vu se tenir ainsi, pas plus qu’avaler des verres d’eau à grands traits comme si l’air et la chaleur lui avaient desséché les tripes. À la fin du repas, elle lui avait avoué combien son savoir-faire l’étonnait. Il lui avait jeté un coup d’œil agacé.

— Mon père m’a fait trimer comme un esclave jusqu’à dix-huit ans, à tel point que j’ai cru être à jamais dégoûté de ce métier. En réalité, je me trompais. C’était mon vieux que je ne pouvais plus sacquer !

Marc changea de peau en vingt-quatre heures. Mais pas Élise…

Des semaines durant, elle fut comme une voyageuse entre deux trains. Avec ses bagages auxquels elle ne touchait pas, sauf pour y prendre le strict nécessaire. Dans cette maison pleine de meubles énormes et laids, d’objets vétustes dont elle ignorait souvent à quoi ils pouvaient servir.

Elle dormait avec Marc dans une chambre où trônaient un lit si haut qu’il fallait presque l’escalader pour y entrer, une armoire monumentale, une table de toilette avec broc et cuvette de faïence. Elle avait exploré les autres pièces de l’étage, toutes plus ou moins meublées de façon identique. Dans l’une d’elles, sous une housse, elle avait trouvé un berceau.

Cette découverte avait sonné comme un rappel à l’ordre. Elle était ressortie précipitamment et, dans le couloir, elle avait pensé qu’elle était en train de perdre la tête. Le soir même, Marc lui avait demandé ce qu’elle attendait pour défaire ses valises et organiser la maison à son goût. Elle lui avait répondu qu’elle ne savait pas par où commencer. Tout était si différent de ce à quoi elle était habituée. Et puis, il y avait la question de la dépense.

— La dépense ?

— Oui, il y aurait tant de choses à transformer, à acheter…

— Eh bien, vas-y ! Nous ne sommes pas ici pour passer des vacances mais pour y vivre. Je me demande parfois si tu t’en rends compte.

— Mais… et l’argent ?

— L’argent… Ah ! Ah ! Ah ! C’est ça qui te tracasse ? Mon vieux grigou de père m’en a laissé suffisamment pour que je puisse démarrer sans trop de soucis. En outre, il y a les banques.

— Qu’est-ce que tu y connais toi, en banque ?

— Ce n’est pas parce que j’ai vécu toutes ces dernières années sans un radis que je ne sais pas gérer mes affaires ! À seize ans, quand mon père m’a obligé d’apprendre à tenir la comptabilité de Keranilis et que j’ai dû l’accompagner chez son banquier, je n’ai pas trouvé ça marrant. Surtout avec lui, qui exigeait que les comptes jouent au centime près… Mais aujourd’hui, j’avoue que ça me rend drôlement service !

Cette mise au point n’avait pas entamé l’hébétude d’Élise. Elle avait pourtant fait preuve de bonne volonté, déplacé quelques meubles, répertorié le linge, compté la vaisselle, vidé l’une de ses valises… Mais la maison ne se laissait pas apprivoiser et les alentours demeuraient envahis d’herbes folles car elle n’avait pas la moindre idée sur la façon d’en venir à bout.

Quant à Marc, elle ne le reconnaissait plus. Lui, si désœuvré lorsqu’ils habitaient Paris, passait ses journées dans les champs ou en réunions avec les banquiers, les directeurs des coopératives agricoles, les techniciens ou les groupements de producteurs.

Même la nuit, lorsqu’ils faisaient l’amour, Élise avait l’impression d’être dans les bras d’un autre homme. Ses muscles avaient durci, ses os saillaient et ses mains calleuses lui râpaient la peau plus qu’elles ne la caressaient. Élise avait rompu avec une vie hasardeuse et sans projet car elle se disait que c’était au fond de cette incertitude que se terraient ses pires cauchemars. Et maintenant que ses peurs se faisaient oublier, elle se sentait vide, démunie, en dérive.

* * *

Puis un jour…

— Qu’est-ce que tu cherches ?

Accoudée à la clôture du potager, Élise regardait sans le voir le champ de mauvaises herbes d’où émergeaient, çà et là, quelques têtes de laitues.

— Sais-tu seulement ce que tu cherches ?

Reconnaissant la voix de Berthe Le Floc’h, la grand-mère de Marc, elle avait tourné la tête et haussé les épaules. La vieille femme était alors venue s’appuyer à côté d’elle et toutes deux avaient contemplé le carré de terre en friche.

— En arrivant à Keranilis, avait répondu Élise, j’ai cru être au bout du monde, un endroit où personne ne pourrait m’atteindre…

— Le bout du monde n’existe que dans notre tête, comme les îles au trésor.

— Peut-être…

— Et maintenant que tu as trouvé la sécurité, il te manque quelque chose.

— C’est vrai. Je me sens vide, inutile…

— Tu n’occupes pas suffisamment tes mains. Seule ta tête travaille et ça n’est jamais bon. De plus, tu ne te portes pas bien.

Élise à qui Marc avait appris que sa grand-mère était une guérisseuse réputée, avait froncé les sourcils.

— Qu’est-ce que vous en savez ?

— Tu as le teint gris et les cheveux ternes. Tu as maigri, tu dors mal et vous ne mangez pas correctement.

— Ah ! Marc s’est plaint de ma cuisine ?

— Oui, avait rétorqué la vieille dame sans se dérober.

— Et comment savez-vous que j’ai des insomnies ?

— De mon pennti, je vois ta fenêtre éclairée à des heures où une jeune femme en bonne santé devrait dormir à poings fermés.

— Et c’est avec ce genre d’observation que vous établissez vos diagnostics ? avait ricané Élise.

— Oui, je n’ai pas le don de double vue. Si c’est ce qu’on t’a laissé entendre, je te détrompe tout de suite. Mais tu n’as pas répondu à ma question : qu’est-ce que tu cherches ? Je te vois aller et venir toute la journée, sans rien faire. Comment peux-tu supporter cela ?

— Ça ne vous regarde pas !

— Tu as raison, ce n’est pas mon affaire. Seulement, j’aime mon petit-fils et je ne veux pas qu’il soit malheureux parce qu’il a amené à Keranilis une jeune femme qui ne parvient pas à s’adapter. Alors j’ai pensé que je pourrais peut-être t’aider…

Élise avait arqué les sourcils, surprise.

— En premier lieu, j’aimerais te remettre en forme parce que tu peux me croire, tu dépéris à vue d’œil et si ça continue, tu vas tomber vraiment malade… Viens avec moi !

Berthe s’était appuyée au bras de la jeune femme et l’avait entraînée jusqu’au jardin de simples.

— C’est ici que je cultive mes plantes médicinales. Entrons, je vais te le faire visiter.

Marchant lentement, elles s’étaient engagées dans l’étrange potager. La guérisseuse citait le nom des plantes, parfois à quoi elle les utilisait. Élise qui n’avait pas la moindre notion de botanique, écoutait d’une oreille distraite. Au milieu du jardin se dressaient un grand if et un banc où s’asseoir. Les deux femmes y avaient pris place.

— La culture des simples est un gros travail, avait déclaré Berthe. Jusqu’à ces derniers temps, Hervé Budet me prêtait main-forte mais maintenant Marc a besoin de lui comme commis. Seul, il ne peut y arriver et il n’a pas encore les moyens d’engager un deuxième salarié. Si Hervé est occupé aux champs, qui m’aidera à entretenir mon jardin ? Il faut que je lui trouve un remplaçant.

— Et vous avez pensé à moi…

— Oui, d’autant que tu as un urgent besoin d’activité.

— Je ne sais pas jardiner.

— Qu’à cela ne tienne, tu apprendras !

— Non merci, ça ne me tente pas.

La vieille dame n’avait pas insisté. Au bout de quelques minutes, elle avait sorti de la poche de sa blouse une petite bouteille et un sac en papier.

— Voilà pour toi. La fiole contient un sirop à base de passiflore, d’aubépine et de valériane. Tu en prendras une cuillère à soupe une heure avant de te coucher, cela t’aidera à dormir. Dans le sachet, je t’ai préparé une tisane qui stimulera ton appétit, menthe, absinthe et angélique, que tu feras infuser dix minutes et que tu boiras avant chaque repas.

Élise l’avait regardée, déconcertée.

— Fais-moi confiance, je t’assure que ça te fera du bien. J’ai beaucoup d’expérience, crois-moi. Ah ! J’oubliais ! Voilà pour tes cheveux, avait ajouté Berthe en lui tendant un autre petit sac. Après chaque shampoing, rince-les avec ce mélange de camomille, de sauge et de capucine. Tu vas voir, il seront beaucoup plus souples et plus brillants.

— Ça sent bon.

— C’est bien la moindre des choses ! Il ne manquerait plus que je t’offre un produit de toilette qui empeste !

La guérisseuse avait alors éclaté de rire puis serré affectueusement Élise contre elle. À cet instant, la jeune femme s’était sentie fléchir. Pour la première fois depuis son arrivée, la confusion des sentiments dans lesquels elle se débattait, s’éclaircissait. Un vague chemin semblait s’ouvrir devant elle. Peut-être finirait-elle par s’acclimater à Keranilis…

* * *

Durant plus de cinquante ans, le jardin de simples avait été le domaine exclusif de Berthe Le Floc’h.

Lorsqu’Élise eut accepté de s’y intéresser et d’y travailler, la vieille guérisseuse lui avait d’abord inculqué les rudiments du jardinage et, plus tard, la vertu curative des plantes qu’elle faisait pousser.

Très vite, l’élève avait pu mesurer l’étendue du savoir que possédait la vieille dame. En dehors des herbes officinales qu’elle cultivait, elle connaissait le nom savant et vulgaire de tous les végétaux croissant dans la région, l’endroit où les trouver, le moment de les cueillir, la façon de les conserver, d’en extraire le principe actif et, naturellement, quand et comment administrer le médicament qu’elle en avait tiré. Tout cela sans notes, cahiers ou répertoires.

Élise, qui se sentait incapable de retenir cet enseignement par cœur, avait commencé à consigner dans des carnets tout ce qu’elle apprenait. Puis, devant l’abondance de la matière, elle avait utilisé son ordinateur. Malgré ça, elle était persuadée que jamais elle n’acquerrait la compétence de la guérisseuse. Aujourd’hui, ses connaissances lui permettaient d’herboriser honorablement et d’en tirer un honnête profit. Seulement elle aurait aimé aller plus loin, approfondir son apprentissage, devenir à son tour guérisseuse. Mais Berthe s’était toujours montrée réticente.

— Parce que tu as commencé tard, tu voudrais mettre les bouchées doubles. Je comprends ça. Mais il faut laisser aux connaissances le temps de s’incruster dans ta mémoire, le temps de devenir une sorte d’humus dans lequel pourra, ensuite, s’implanter une nouvelle couche de savoir qui deviendra, à son tour, le fondement de nouvelles acquisitions… Je ne sais pas si tu saisis ce que je veux dire ?

— Si, je crois.

— Apprendre trop de choses en même temps aboutirait à un méli-mélo qui ne te servirait à rien.

— Mais vous…

— Tss… Tss… Moi, c’est différent.

Élise n’avait pas insisté. Marc lui avait dit que sa grand-mère descendait d’une lignée de guérisseuses qui se transmettaient leur science de mère en fille et que, par certains côtés, cet enseignement tenait plus de l’initiation que d’un apprentissage proprement dit.

Cependant, l’automne dernier, un changement s’était amorcé. Souffrant d’un mauvais refroidissement, Berthe avait été contrainte de s’aliter. Élise l’avait alors soignée selon les préceptes qu’on lui avait enseignés : cataplasmes à la farine de moutarde, infusions fébrifuges à base de molène et de millepertuis, décoctions de bourrache et tisanes de germandrée pour dégager les voies respiratoires…

Le docteur Jouan que la malade avait accepté de voir, avait confirmé le diagnostic ainsi que la médication. Il avait profité de sa visite pour examiner les articulations douloureuses de Berthe et lui proposer un anti-inflammatoire qu’elle avait refusé, affirmant que les tisanes de feuilles de frêne et de bouleau la soulageaient efficacement. Le vieux médecin, un ami de longue date, qui connaissait la compétence de la guérisseuse au point de lui adresser parfois certains de ses patients, avait haussé les épaules. Puis, comme à chacune de leurs rencontres, il était resté bavarder avec elle, oubliant les malades qui patientaient à son cabinet du bourg. Une fois remise, Berthe avait accédé à la demande d’Élise. Peut-être la maladie lui avait-elle fait prendre conscience de son âge et de l’urgence qu’il y avait à transmettre son savoir… Peut-être aussi s’était-elle aperçue que son élève était maintenant apte à recevoir une formation plus complexe… Élise l’ignorait. Toujours est-il que depuis son rétablissement, Berthe l’invitait régulièrement à la rejoindre dans le pennti qu’elle habitait à l’entrée de la propriété pour assister aux soins qu’elle donnait à ceux qui venaient la consulter. Une fois les malades partis, la jeune femme avait droit à toutes les explications qu’elle désirait et participait à la fabrication des baumes, pommades, onguents, embrocations, liniments, poudres, cachets, sirops et gargarismes qui composaient la pharmacopée de la guérisseuse.

II

Le meuglement des vaches et le grondement du tracteur tirèrent soudain Élise de sa rêverie. Elle regarda sa montre. Seigneur ! Il était grand temps d’aller réveiller les enfants ! S’arrachant à la contemplation du paysage, elle saisit ses paniers et dévala l’escalier.

Dans la cuisine, elle prépara le biberon de Martin qui, malgré ses vingt mois, n’entendait pas commencer sa journée sans avaler son lait, blotti dans les bras de sa mère. Ensuite, elle coupa et beurra les tartines de Sidonie.

Sept heures trente sonnaient à l’horloge lorsqu’elle pénétra dans leur chambre. Martin était assis sur sa couette. Sidonie dormait les bras en croix et la bouche entrouverte. Élise se pencha vers elle et l’appela doucement. La fillette se frotta les yeux et se retourna en grognant tandis que sa mère allait ouvrir les rideaux. Le soleil entra à flots dans la pièce et les enfants bondirent hors de leurs lits.

Lorsqu’ils eurent fini leur petit déjeuner, Élise les fit monter en voiture et gagna le bourg de Belle-Isle-en-Terre. Elle déposa sa fille à l’école où elle terminait sa dernière année de maternelle, et laissa Martin chez une voisine qui acceptait de le garder quand cela s’avérait nécessaire.

Puis elle prit la route de Tréguier. Son amie, Léa Prévost, y tenait une boutique d’artisanat local, à l’enseigne du “Vieux Pressoir”. Au rayon des comestibles, les tisanes de Keranilis côtoyaient un assortiment de miels, confitures et divers produits fabriqués dans la région.

— Les longs week-ends du printemps ont vidé mon étalage. Il faut absolument que tu viennes renouveler le stock, lui avait dit Léa, la veille au téléphone. Apporte-moi surtout quelques-uns de ces mélanges dont tu as le secret. Les gens en raffolent…

Les deux femmes avaient en effet constaté que les tisanes traditionnelles, associées à des plantes sauvages, avaient la faveur de la clientèle. Ainsi Élise mariait-elle le tilleul à la fleur de bruyère, la camomille au thym et au fenouil, la menthe à la mauve et à la petite centaurée. Chaque mélange était présenté dans d’élégants sachets, accompagnés d’une notice expliquant les propriétés des plantes qu’ils contenaient.

Alors qu’elle garait le break face à la cathédrale, Élise aperçut son amie qui ouvrait le rideau de fer de sa boutique. Les deux femmes coururent l’une vers l’autre et s’embrassèrent.

— Je ne t’attendais pas si tôt, fit Léa. Tu as eu le temps de préparer ma commande ?

— Les soirées sont longues et j’avais toutes les plantes qu’il me fallait sous la main.

— Quelles mixtures m’as-tu concoctées, cette fois-ci ? demanda Léa d’un air gourmand.

— En dehors des mélanges que tu connais, j’ai apporté deux nouveautés. Une tisane tonique composée de sauge, de genévrier et de romarin. Et un mélange de bouillon blanc, de lavande et de houblon, pour favoriser le sommeil.

— Très bien ! Il ne me reste plus qu’à mettre tout ça en sachets !

— Je peux te donner un coup de main si tu veux… J’ai prévenu Marc que je ne rentrerais qu’en fin d’après-midi.

Le visage de Léa s’éclaira et les deux femmes s’installèrent dans l’arrière-boutique. Le soleil du matin égayait cette pièce d’ordinaire sombre et triste. Par la fenêtre entrouverte, on entendait un merle chanter au-dessus des toits.

Munie d’un stylo feutre à pointe fine, Léa calligraphia la mention « Tisane de Keranilis » sur chaque sachet avant d’y coller la notice explicative. Élise qui avait une écriture de chat, se chargea de la pesée, du remplissage et de la fermeture des emballages à l’aide de rubans colorés. Pour elle qui passait ses journées à jardiner ou à courir bois et landes, cette occupation était une véritable récréation. Elle en profitait d’autant plus qu’elle aimait beaucoup le Vieux Pressoir. Verrerie, ébénisterie, bijoux de bronze ou d’argent, terres cuites, tissus… tout y était d’un goût parfait et contrastait avec la ferme où le désordre, un ameublement disparate, des odeurs d’enfants et de cuisine, l’amoncellement anarchique de journaux et de livres, les papiers qu’on ne retrouvait pas, les vêtements décousus ou tachés, les jouets oubliés dans tous les coins, s’acharnaient à contrecarrer ses efforts pour obtenir un semblant d’harmonie.

Mais assez rapidement, elle revenait sur terre et se disait qu’un tel décor la lasserait vite. Trop sophistiqué, trop artificiel… En définitive, le laisser-aller de Keranilis lui convenait. Ce qu’elle éprouvait ici ne devait être que la fascination naturelle que l’on ressent pour son contraire.

Tout en pesant et en emballant, Élise observait son amie. Curieux combien elle s’était attachée à cette femme qui avait presque le double de son âge et qui lui ressemblait si peu ! Était-ce dû à son calme, à ses gestes mesurés, au confort de sa maison ? Elle n’aurait su le dire… Mais au Vieux Pressoir, elle avait l’impression de ne pas être tout à fait la même qu’à Keranilis.

Lorsque deux ans auparavant, Léa Prévost s’était installée dans le pressoir désaffecté dont elle avait acheté les murs et gardé l’enseigne, et qu’elle en avait fait une boutique d’artisanat, le succès avait été immédiat. Son bon goût et son entregent avaient séduit la clientèle locale ainsi que les nombreux touristes qui visitaient Tréguier. Quelques semaines à peine après l’ouverture, elle avait appelé Keranilis et déclaré à Élise qu’un assortiment de tisanes produites par une herboriste de la région avait tout à fait sa place dans ses rayons. Les deux femmes avaient pris rendez-vous et s’étaient tout de suite bien entendues. Après avoir demandé à Élise de lui expliquer sa façon de travailler, la commerçante avait abordé la question de la rémunération. Les prix qu’elle proposait avaient médusé l’herboriste.

— Dans ma boutique, on ne trouve que du haut de gamme, avait rétorqué Léa. Pour avoir des articles de première qualité, mes clients n’hésitent pas à payer ce qu’il faut. Vous devez simplement me garantir que vos plantes sont intégralement issues d’une culture biologique et que celles que vous cueillez dans la nature ne poussent pas aux abords de champs susceptibles d’avoir été traités chimiquement.

Élise lui avait certifié que c’était bien le cas.

— Alors mes prix n’ont rien de prohibitif. Songez au nombre d’heures que l’élaboration de vos produits a nécessité…

Cette remarque était juste et Élise n’avait plus hésité. Par la suite, jamais elle n’avait regretté sa décision.

— Nous avons bien travaillé, est-ce que tu n’as pas envie de boire quelque chose ? demanda soudain Léa.

— Si, un café bien corsé !

Quelques instants plus tard, le sifflement d’un percolateur se fit entendre dans la minuscule cuisine qui prolongeait l’arrière-boutique. Puis Léa revint et déposa deux tasses fumantes et une assiette de gâteaux secs sur la table.

— Parle-moi un peu de Keranilis… Je ne t’ai pas beaucoup vue, ces derniers temps.

— Avril et mai sont des mois chargés. La période de maturation des plantes est courte. Si je veux en récolter suffisamment, je dois y consacrer presque tout mon temps.

— Et Marc, comment va-t-il ?

— Pour lui aussi le printemps est une saison très dure. Le démarrage des cultures, le vêlage… Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas eu de pertes, c’est toujours ça.

— Tu n’as pas l’air très enthousiaste.

— Je te l’ai dit, je suis éreintée. Tu ne peux pas savoir le bien que ça me fait d’être assise à cette table, comme si aucune obligation ne m’attendait chez moi. C’est tellement calme…

Léa sourit et ramena en arrière la mèche de cheveux gris qui s’obstinait à lui tomber sur les yeux.

— Calme trompeur. J’ai des soucis moi aussi…

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je me tracasse pour Xavière. Elle a décidé de ne pas se présenter à ses examens. Elle prétend que ce n’est pas la peine, qu’elle se fera bouler de toute façon.

— Elle prépare un DEUG d’histoire ?

— Oui… et elle a envie de tout plaquer.

— Pour faire quoi ?

— Ah ! Si je le savais !… Je me demande parfois si je parviendrai un jour à la considérer comme une personne adulte et responsable. Elle a vingt ans et je me fais un sang d’encre, comme si elle avait l’âge de Sidonie.

Élise se mit à rire.

— Tu vis dans un trop joli cocon ! Tu devrais venir passer quelques jours à Keranilis. Là, entre les animaux, les gosses, les employés, un mari grognon et une grand-mère un peu sorcière, je t’assure qu’on est obligé de prendre la vie comme elle se présente.

— Tu as peut-être raison… A propos, que devient la vieille Berthe ?

— Toujours égale à elle-même. Elle s’est enfin décidée à approfondir mes connaissances. Mais elle a le goût du secret et j’ai l’impression qu’elle redoute souvent de trop m’en révéler.

— Et que dit-elle de notre petit commerce ?

— Oh ! Rien de particulier. Elle a connu le temps où les petits paysans tiraient tous le diable par la queue. Ce n’est pas elle qui me reprochera de gagner un peu d’argent avec mes tisanes ! Mais Berthe est quelqu’un qui prend sa tâche très au sérieux. Que l’on puisse avaler des tisanes par plaisir ou utiliser des plantes à des fins cosmétiques, ça la dépasse. Si elle voyait tes jolis sachets, les corbeilles dans lesquelles tu les présentes, ta boutique tellement chic… elle désapprouverait, c’est certain, parce qu’elle déteste foncièrement tout ce qui ressemble à de la futilité.

Tout en parlant, les deux femmes avaient repris leur travail. La matinée avançait, lentement le soleil avait quitté l’arrière-boutique. Un peu après onze heures, alors que toute la production était ensachée, Élise rassembla les cartons vides et s’apprêta à s’en aller.

— Il est temps que je reprenne la route, j’ai d’autres clients à livrer. N’oublie pas mon invitation, j’aimerais beaucoup t’avoir un jour ou deux à la maison.

* * *

Après avoir visité quelques herboristeries et deux pharmacies du Trégor, Élise reprit le chemin du retour. Très vite la circulation diminua et bientôt elle eut l’impression d’être seule à rouler à travers la campagne. Les routes et les bourgades étaient désertes, le ciel d’un bleu écrasant et la lumière d’une intensité méditerranéenne.

Depuis avril, la chaleur avait augmenté de semaine en semaine, grillant les talus et asséchant les ruisseaux. Les paysans s’en plaignaient car les foins s’annonçaient maigres et le manque d’eau ne tarderait pas à faire souffrir les cultures.

Il était presque quatorze heures quand, mourant de chaud et de soif, elle atteignit enfin Belle-Isle-en-Terre. Elle avait prévu de faire halte chez ses amis Merrant, un couple de retraités installés dans un ancien prieuré, à quelques kilomètres du bourg. Depuis que Berthe avait guéri Louis de sa bronchite chronique et soulagé Denise de sa dyspepsie, ceux-ci ne juraient plus que par la médecine douce et consultaient la guérisseuse à tout bout de champ.

Forts de leur conviction, ils avaient fait des adeptes autour d’eux et lorsqu’Élise débarquait au prieuré, le téléphone se mettait à fonctionner et bon nombre de leurs relations profitaient de son passage pour venir se réapprovisionner.

Assise sous le marronnier du jardin, Élise qui avait avalé coup sur coup deux grands verres d’eau, sirotait maintenant un ballon de rosé bien frais en compagnie de Denise Merrant.

— J’espère que la chaleur ne fatigue pas trop notre Berthe, dit celle-ci alors qu’à l’intérieur, Louis battait le rappel des voisins amateurs de plantes officinales.

— Rassurez-vous, elle va bien. Mais elle se surmène comme d’habitude. Elle ne sait pas refuser lorsqu’on fait appel à elle.

— Elle devrait se ménager davantage et se décharger sur vous.

— Allez le lui faire comprendre ! Comme tous les vieux, elle n’a réellement confiance qu’en elle-même.

— Au cours de nos promenades, il nous arrive d’apercevoir Marc, le plus souvent sur son tracteur. Il ne doit pas prendre beaucoup de repos, lui non plus.

— Que voulez-vous, les Favraud ont toujours eu la réputation d’être des bourreaux de travail.

Louis apparut sur le seuil de la porte-fenêtre.

— J’ai prévenu tout le monde, déclara-t-il. Nos amis Raguidel ne vont pas tarder. John et Thomas arriveront un peu plus tard. Quant aux autres, ils seront là d’un moment à l’autre.

— J’ai l’impression d’être une colporteuse, fit Élise. Une halte au prieuré est devenue une vraie tradition. Comme j’ai prévu le coup, il y a tout ce qu’il faut dans le break.

— Dans ce cas, n’attendons pas ! s’exclama Louis. Allez chercher vos produits, nous nous servirons les premiers !

Penchés sur les cartons comme des gamins devant un étal de bonbons, les Merrant firent leur choix et quand les Raguidel arrivèrent, ils entassaient sachets et fioles dans un panier d’osier.

— Eh bien, j’espère que vous n’avez pas tout raflé ! s’écria Hubert, et qu’il reste de quoi soulager nos petites misères.

Élise sourit car elle savait exactement ce dont le couple avait besoin.

— Voilà la tisane contre les insomnies de Jocelyne, le mélange habituel auquel j’ai ajouté de la valériane, ce qui devrait la rendre plus efficiente. Quant à vous, Hubert, j’imagine que vous prenez toujours votre décoction laxative…

— Plus que jamais ! À nos âges, l’intestin est souvent paresseux.

Une heure plus tard, une dizaine de personnes avaient défilé au prieuré.

John Reed et son compagnon, arrivés bons derniers, achetèrent tout ce qui restait au fond des cartons. Ces deux-là étaient des clients idéals. Ils consommaient une quantité incroyable de tisanes, se badigeonnaient à la moindre rougeur et faisaient un sort à toute la gamme de soins corporels que l’herboriste avait mis au point et écoulait avec succès.

Lorsqu’Élise quitta les Merrant, il était l’heure de récupérer Sidonie à l’école et Martin chez sa nounou.

À la sortie du bourg, la route étroite et sinueuse était bordée de talus où jaunissaient les graminées. Le soleil de mai tapait dur sur le toit de la voiture et, par les fenêtres ouvertes, n’entrait qu’un air sec et poussiéreux. En face d’elle, Élise apercevait les forêts domaniales de Coat an Hay et Coat an Noz, derrière lesquelles se trouvait le domaine de Keranilis. Lorsqu’elle les aurait traversées, elle serait pratiquement arrivée chez elle.

Bientôt le break s’engagea sous les arbres. L’ombre bleutée et la fraîcheur y étaient délicieuses. Élise respira les odeurs de mousse, d’humus, de fougère et se sentit revigorée. Les deux enfants, abrutis par la chaleur, semblèrent eux aussi ressusciter.

« Ces bois sont une bénédiction », se dit-elle en songeant aux innombrables fois où elle était venue s’y ressourcer. À n’importe quelle heure et en toute saison. Pour y cueillir des plantes ou pour s’y promener. En quête de champignons, de baies, ou les mains dans les poches, simplement pour respirer en écoutant les oiseaux, le vent, la pluie, le bois craquer dans la chaleur de l’été ou pris dans l’écheveau brillant du givre…

Élise en était tombée amoureuse dès sa première promenade, quelques jours après son installation à Keranilis.

D’emblée, Marc avait compris que ce lieu serait pour sa jeune femme une sorte de monde parallèle où elle pourrait s’évader quand la vie à la ferme lui paraîtrait trop dure, trop austère, trop solitaire. Aussi n’avait-il jamais émis la moindre réserve quand celle-ci lui annonçait qu’elle partait dans la forêt. Au début, la vieille Berthe l’accompagnait ou alors, elle emmenait Diane, un border colley en qui Marc avait toute confiance. « Tu ne serais pas la première à te perdre… Où que tu te trouves, Diane te ramènera à la maison. »

Aujourd’hui, il y avait belle lurette que Berthe ne courait plus les bois, que la chienne était morte et que Marc ne se souciait plus des allées et venues de sa femme.

De toute façon, Élise connaissait la forêt par cœur et aurait été incapable de s’y égarer.

Enfin les arbres s’éclaircirent. La lisière approchait.

— Nous sommes presque arrivés, dit-elle aux enfants.

Comme de coutume, le charme avait opéré et Élise se sentait rafraîchie et détendue. Mais, alors qu’elle abordait le dernier virage, une puissante odeur de fumée envahit brusquement le break. Elle plaqua sa main sur son nez et lorsqu’elle déboucha de la forêt, poussa un cri d’horreur.

Devant elle, un peu en contrebas, des torrents de fumée s’échappaient de la grange et tournoyaient autour de Keranilis.

III

Onde de choc.

Mouvement tourbillonnaire entraînant dans sa course le corpuscule en suspension qui croyait flotter librement, hors de portée des forces gravitationnelles auxquelles il avait été si longtemps soumis.

Onde de choc. Aspiration dans l’entonnoir d’un vortex dont elle pensait s’être échappée. L’isolement où elle s’était ensevelie, le refuge qu’elle avait imaginé imprenable, n’existaient plus.

La peur avait resurgi. Le passé venait de faire une percée. Elle en reconnaissait l’allure, la démarche.

Elle était dépistée, forcée, rattrapée…

— Il ne faut pas donner à cet incident plus d’importance qu’il n’en a, déclara Marc. Nous avons réussi à éteindre le feu à temps, c’est ce qui compte. Pour le reste, je t’assure qu’il n’y a pas de quoi faire une montagne.

— Tout de même, tu avoueras que…

— Si un acte de malveillance n’est pas totalement à exclure, on ne doit pas se focaliser là-dessus. Rien ne prouve que le feu a été mis intentionnellement. Il y avait un soleil de plomb cet après-midi. Toutes sortes de débris traînent un peu partout. Un tesson de bouteille, un éclat de verre ont pu faire office de loupe. De la paille, quelques brins d’herbe sèche, il n’en faut pas davantage pour que ça s’enflamme.

Élise avait conscience que sa panique avait été disproportionnée et sa terreur sans commune mesure avec la portée de l’événement.

Contrairement à ce qu’elle avait cru de prime abord, ce n’était pas la grange de Keranilis qui brûlait mais un appentis attenant, une construction vétuste, pleine d’outils hors d’usage et de bois de chauffage entreposé là depuis Dieu sait quand. Marc et Hervé étaient venus à bout du brasier en branchant un tuyau sur la tonne à eau et en s’en servant comme lance d’incendie.

— De toute manière, accident ou acte criminel, je finirai probablement par découvrir ce qui s’est passé, conclut Marc. Pour l’instant, ne t’en fais pas, il n’y a plus de danger.

* * *

Plus tard dans la soirée, alors que les enfants dormaient et que Marc, épuisé, était lui aussi monté se coucher, Élise sortit faire un tour dans la splendeur lumineuse du crépuscule de mai. Elle se rendit d’abord au verger puis dans le jardin de simples. Elle arracha quelques mauvaises herbes, repéra les plantes bonnes à cueillir le lendemain. Le soleil n’avait pas encore disparu et les abeilles butinaient. Les touffes d’œillets nains, tout enturbannées de mauve, semblaient frissonner dans l’air du soir. Le thym et la sauge embaumaient. Élise se baissait pour en ramasser quelques brins lorsque la brise apporta soudain un âcre relent de fumée.

Inquiète, elle courut jusqu’à l’appentis voir si le feu n’avait pas repris. Il n’en était rien. Avant d’aller dormir, Marc avait copieusement arrosé les cendres et les débris carbonisés. Tout risque avait disparu. Seule la peur demeurait. Élise savait qu’elle était l’écho de celle qu’elle avait éprouvée jadis et qui se ranimait à la moindre alerte. Une peur mauvaise et rougeoyante comme un tison sous la cendre, plus terrible aujourd’hui qu’autrefois car, si tout recommençait, Élise ne pourrait fuir comme elle l’avait fait naguère, clouée sur place par deux enfants, un mari, cette existence qu’elle s’était construite et qu’elle avait fini par aimer.

La jeune femme jeta un dernier coup d’œil au brasier éteint et poursuivit sa promenade. Elle longea l’allée qui menait à l’entrée de la propriété. Au-delà du portail, la petite route goudronnée était si peu fréquentée que des touffes d’herbe poussaient en son milieu. Tout près, sur la gauche, se dressait le pennti de Berthe.

Élise s’arrêta et contempla le soleil couchant. Malgré le ciel rose, les fleurs et la douceur de l’air, son angoisse ne faiblissait pas. Elle avait beau scruter les alentours, rien, absolument rien, ne la justifiait. Idyllique était, au contraire, le mot qui venait à l’esprit tant la soirée était sereine.

Découragée par son incapacité à se reprendre en main, Élise songea alors à sa mère qu’elle avait laissée sans nouvelles depuis plusieurs mois et se dit qu’il était temps de rompre le silence. Elle rentra donc à la ferme et se brancha sur Internet.

« De : [email protected]

À: [email protected]

Keranilis, le 20 mai 2003,

Je ne t’ai pas adressé de courrier depuis trop longtemps et je m’en excuse, mais j’ai été si occupée et si souvent fatiguée que t’envoyer un e-mail exigeait de ma part un effort insurmontable. Ce soir, c’est différent. J’ai pris sur moi parce qu’il est arrivé quelque chose qui m’a rudement secouée.

Avant de t’en parler, laisse-moi te dire que nous allons tous bien. En dehors des petites maladies de leur âge, les enfants se portent à merveille. Martin grandit sans problème. Sidonie sait lire. J’ai passé tous mes débuts de soirées d’hiver à lui apprendre les lettres puis leur association en syllabes. Aujourd’hui, elle déchiffre sans difficulté des textes simples. Sidonie est un enfant sage. Mais je me méfie des enfants sages. J’en ai été un et on a vu le résultat !

Berthe garde bon pied bon œil. Elle vit toujours dans sa petite maison et évite autant que possible de s’immiscer dans notre intimité, ce dont nous lui sommes reconnaissants.

Marc travaille énormément, c’est indispensable si l’on veut que la propriété soit rentable. Il m’a demandé à plusieurs reprises de tes nouvelles. Je n’ai pu lui en donner vu que j’avais interrompu notre correspondance. Ne crois pas que ces mois de silence aient été motivés par quoi que ce soit de précis. Je ne suis ni plus fâchée, ni plus en colère contre toi qu’avant. Maintenant, il faut que j’en vienne à ce qui s’est passé cet après-midi et au choc que cela m’a causé. Je veux parler de l’incendie qui s’est déclaré à Keranilis et que j’ai découvert en rentrant chez moi vers dix-sept heures. Grâce au ciel, le sinistre s’est avéré moins grave qu’il n’y paraissait. Ce n’était qu’une vieille remise pleine d’objets sans importance qui brûlait.

Marc et son employé ont maîtrisé l’incendie relativement facilement. Mais cela a suffi pour me replonger en plein cauchemar, je me suis crue revenue sept ans en arrière.

Aux voisins qui, alertés par la fumée, étaient arrivés aux nouvelles, Marc a expliqué qu’il y avait eu un court-circuit dû à la vétusté de l’installation. Dans la foulée, il a ajouté qu’il ne ferait pas appel à son assurance, le montant des dommages ne dépassant pas la franchise que comportait son contrat.

Une fois ces gens rentrés chez eux, je lui ai demandé pourquoi il avait parlé de court-circuit puisque l’électricité n’a jamais été installée dans l’appentis. Il m’a répondu qu’il ne voulait pas compliquer les choses en laissant se répandre toutes sortes de rumeurs. Puis il a ajouté qu’à Keranilis, on avait pour habitude de régler ses problèmes soi-même, sans laisser quiconque y fourrer son nez.

Pour terminer, j’aimerais pouvoir te promettre de ne plus te laisser trop longtemps sans t’adresser de courrier. J’imagine que ce doit être pénible pour toi. Mais je pense que tu te souviens que cette absence de contrainte fait partie de nos conventions.

Je te joins une photo récente des enfants. Tu les trouveras certainement grandis. À leur âge, ils changent si vite.

Bien à toi, Élise. »

* * *

La dernière semaine de mai, la chaleur parut s’installer durablement. L’inquiétude de Marc empira car le manque d’eau commençait à se faire vraiment sentir. L’hiver avait été sec, les pluies printanières insuffisantes et le débit du ruisseau qui coulait aux confins de la propriété, semblait se réduire de jour en jour. Depuis quelques années, il envisageait l’installation d’une station de forage afin de pomper l’eau dans la nappe phréatique. Mais l’opération avait sans cesse été repoussée par des besoins plus urgents. Les citernes qui servaient à l’arrosage des jardins étaient presque vides et Élise savait qu’à Keranilis, l’eau courante n’était utilisée qu’à la cuisine et à la salle de bains. Il ne serait venu à l’idée de personne de l’employer pour les cultures. On laissait ce genre de gaspillage aux citadins !