Bhoutan - Monique Plantier - ebook

Bhoutan ebook

Monique Plantier

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Opis

C'est au cœur du Bhoutan, dans un ermitage perdu, qu'Aryan, seul rescapé d'un terrible accident, est recueilli par Tenzin, le sage aux rochers d'or.Mais à 25 ans, à la surprise de tous, Aryan accepte de revenir en France pour faire valoir son héritage.Il rencontrera Fleur, une adolescente qui n'a plus la force de vivre depuis la disparition de son père, grand reporter au Pakistan, il retrouvera aussi son cousin, Édouard, qui le préférait mort.Du Bhoutan, au Pakistan, en passant par la France et l'Inde, Aryan mettra sa sagesse à l'épreuve de la folie des hommes.EXTRAITAryan ouvrit les yeux et se mit à hurler. Il se souvint du cri de son père, de celui de sa mère, puis de l’accident, et son hurlement se fit plus aigu encore. Plus fort que sa peur, son instinct le poussa à se relever et à s’éloigner le plus vite possible de ce qui n’était plus qu’un tas de tôles et de boues mélangées.Il réprima un sanglot, se redressa péniblement sur ses jambes tremblantes et avec l’énergie du désespoir, entreprit de gravir les blocs de pierre et les amas formés de troncs d’arbres épars que le glissement de terrain avait entraînés dans sa course.À PROPOS DE L'AUTEURMonique Plantier est née à Sète en 1961. Avec un Brevet d’état de voile, un parcours d'élève infirmière, puis d'esthéticienne, pour finir professeur agrégée d’arts plastiques, elle a donc cumulé les compétences et les centres d’intérêt.Aujourd'hui, elle vit en Ardèche. Bhoutan est son second roman aux éditions Ex Aequo après le thriller Entre nulle part et jamais plus paru en 2016.

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Table des matières

Résumé

Prologue

— 1ère Partie — Nadine

Nadine se marie

Aryan

John Goodwin

Tenzin

La quête de Nadine

La disparition de John Goodwin

May Flower

« Tu n’iras pas au Bhoutan ! »

Le trésor du Bhoutan

Entre les mains d’Allah

« Il n’y a pas de moules au Rajasthan ! »

Voyage au bout de ma nuit

Le secret de Nadine

— 2e partie — Aryan

Merci Mandy

Fleur

Lettres à Tenzin

Ange et démon

L’ami retrouvé

Viens !

Aryan et Fleur

L’annonciation

Le patron

Fleur et Nadine

Candide

G tout à dire !

La famille indienne

La vengeance d’Édouard

— 3e partie — Fleur

L’otage

Jeu de l’oie

Le cousin est aussi un moustique

Le choix

Pour Amina

Contacts

Zaara

La mort de Youssef

L’impossible retour

Celui qui n’avait pas de nom

Dis-lui…

Dans le désert

Le grand lac des oies

Èpilogue

Remerciements

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Résumé

C'est au cœur du Bhoutan, dans un ermitage perdu, qu'Aryan, seul rescapé d'un terrible accident, est recueilli par Tenzin, le sage aux rochers d'or.

Mais à 25 ans, à la surprise de tous, Aryan accepte de revenir en France pour faire valoir son héritage.

Il rencontrera Fleur, une adolescente qui n'a plus la force de vivre depuis la disparition de son père, grand reporter au Pakistan, il retrouvera aussi son cousin, Édouard, qui le préférait mort.

Du Bhoutan, au Pakistan, en passant par la France et l'Inde, Aryan mettra sa sagesse à l'épreuve de la folie des hommes.

Monique Plantier est née à Sète en 1961. Avec un Brevet d’état de voile, un parcours d'élève infirmière, puis d'esthéticienne, pour finir professeur agrégée d’arts plastiques, elle a donc cumulé les compétences et les centres d’intérêt.

Aujourd'hui, elle vit en Ardèche. Bhoutan est son second roman aux éditions Ex Aequo après le thriller « Entre nulle part et jamais plus » paru en 2016.

Monique Plantier

Bhoutan

Roman

ISBN:978-2-35962-9163

CollectionBlanche

Dépôtlégalfévrier2017

©2017Tousdroitsdereproduction,d’adaptationetde traductionintégraleoupartielle,réservéspourtous pays.Toutemodification interdite.

ÉditionsExAequo

6,ruedesSybilles

88370Plombières-les-Bains

www.editions-exaequo.fr

Prologue

Une légende plus vieille que les légendes dit qu’au « Pays du Dragon Tonnerre » — le Bhoutan — il n’existe qu’un seul sage : le sage aux rochers d’or.  Son ermitage est accroché au plus haut rocher de la région de Punakha face au mont Jomolhari. Émergeant des brumes, caressé par les premiers rayons du soleil, on le compare à une perle nacrée blottie dans un écrin de schiste doré. Rares sont ceux qui parviennent à y accéder, car ses abords sont aussi difficiles que certains moments de la vie. On doit grimper pendant des jours sur des roches acérées et glissantes à la fois, cernées d’à-pics vertigineux.

Ceux qui ont vu le sage affirment qu’un seul de ses regards suffit à ôter vos souffrances et que ses rares paroles vous accompagnent toute une vie. On dit aussi qu’il est issu de la plus ancienne lignée de sages qui puisse exister, car chaque maître n’a instruit qu’un seul disciple durant toute sa vie. Et cette longue et lente transmission de sagesse remonterait jusqu’à Bouddha lui-même.

Certains prétendent qu’il possèderait un fabuleux trésor : le trésor du Bhoutan.

À ce jour, le sage aux rochers d’or n’aurait toujours pas trouvé son disciple.

— 1ère Partie —Nadine

1

Nadine se marie

Mairie de Charme-les-lierres. Morbihan (Juillet 1983)

— Nadine Alice Meunne, acceptez-vous de prendre pour époux Bernard Albert Lapreaut ici présent ?

Nadine, c’est moi. Et Bernard Albert Lapreaut c’est l’homme qui se balance juste à côté, dans un mouvement pendulaire avant-arrière faisant couiner ses chaussures cirées achetées juste pour l’occasion. Je sais qu’il ne les aime pas, s’y sent à l’étroit et ne les portera qu’une seule fois sans oser s’en séparer pour autant.

Bernard, c’est l’homme que je vais épouser dès que j’aurai répondu à la question du maire de Charme-les-lierres.

Quoi qu’il arrive, ma réponse monosyllabique m’engagera dans une nouvelle voie. La négative est tout simplement inenvisageable à ce stade et l’affirmative scellera mon quotidien à celui de Bernard.

Un « oui » donc, et tout se mettra en marche. Le maire pourra passer à autre chose, mes parents seront soulagés d’avoir enfin « casé » leur laideron de fille ; ma mère pourra même se fendre d’une larme et je viendrai grossir les rangs des femmes mariées, future mère de deux enfants et demi et potentiellement « divorçable ».

Je me retourne pour m’offrir un panoramique sur les invités. Pourquoi se sont-ils accoutrés ainsi ? Les permanentes rigides figent les chevelures dans un mouvement exagéré, les maquillages outranciers incendient toutes les bouches dans une ronde de vermillon, carmin, grenat ou cramoisi qui me donne l’impression de contempler un étalage de grimaces.

Un visage au long cou s’émancipe du lot : celui de mon futur beau-père qui ne supporte aucune contrainte et s’évade en regardant intensément le plafond. À ses côtés, ma future belle-mère me lance un regard de dragonne.

« Alors, tu vas le lâcher ton oui ? » pense-t-elle si fort que je l’ai entendue. Le maire toussote. Je le regarde sans le voir.

La perspective de toute une vie avec Bernard et ses matchs de foot, ses apéros entre potes, nos enfants mal élevés, les milliers de repas pris devant la télévision, les devoirs conjugaux même quand je suis épuisée, me donne le vertige.

Je pense à ma chambre de jeune fille qui ressemble à la succursale de Darty, remplie à ras bord des cadeaux de mariage. Dans quinze jours nous partirons en lune de miel pour l’Égypte que je n’aime pas, mais qui a l’avantage de coûter moins cher que la Polynésie.

Je sens peser sur mes épaules la pression sociale. Bienvenue au club, me chante le chœur des femmes mariées qui en sont revenues. Tiens ! Il y a même Mme Noisy de Chambreule, ma patronne. Elle est la seule personne de toute l’assemblée capable de porter le chapeau de façon naturelle et affiche une expression parfaitement adéquate en cette occasion. J’apprécie son geste, car normalement elle devrait être avec son amie d’enfance, attablée devant un repas végétarien, après une matinée de shopping parisien.

Le temps s’est arrêté. Un laps ?

Je m’apprête à dire oui, mais pas n’importe lequel. Sur quel ton se prononce le oui matrimonial ? Peut-on le claironner, fière d’avoir tiré le gros lot ? Le murmurer le rose aux joues, le cœur éperdu, noyée de romantisme ? Le lâcher distraitement, de toute évidence, comme une formalité administrative, en cochant d’une croix la bonne case ? Le souffler, à peine audible, pour le garder, intime, dans un battement de cœur que l’on parfumera d’un sachet de lavande glissé dans les replis de cette robe immaculée…

Un « non » me plongerait dans le chaos. L’assortiment des bouches rouges s’arrondirait, formant un O interrogateur avant de se pincer dans un rictus accusateur. Bernard abandonnerait le sourire fat de celui qui épouse une fille dont personne ne veut.

— Franchement, Nadine, à part moi, j’vois pas qui pourrait se marier avec toi, m’avait-il dit un jour sans vouloir me blesser, devant un plateau de fruits de mer d’une guinguette de la rive gauche de Palavas-les-flots, juste avant de gober son huître.

Je sais qu’il dit vrai, parce que je ne ressemble à aucun modèle féminin dûment labellisé dans nos sociétés modernes. J’ai des épaules de lanceuse d’enclume, des petits seins qui trouvent tout de même le moyen de pendre, au point que j’en suis à me demander s’il faut que je me les fasse remonter ou s’il ne vaudrait pas mieux qu’on me rabaisse le nombril. Mon bassin est suffisamment large pour que je me sente à l’étroit dans un fauteuil de 1ere classe SNCF, bardé d’une culotte de cheval qui pousse à son point de rupture n’importe quel pantalon en stretch, des genoux cagneux, des mollets droits et des pieds capables de m’assurer une bonne stabilité par fort Mistral. Seul mon visage me ressemble vraiment puisqu’il présente l’antithèse de mon physique. Avec des traits fins et des yeux pétillants, je pose sur les choses et les gens un regard bienveillant. Mais si mon visage exprime la vivacité de mon esprit, mon corps par contre dément tout le reste. Alors aujourd’hui devant le maire, j’offre cette pathétique dichotomie. J’oscille entre la légèreté de mon caractère et la lourdeur de mon physique, entre le oui et le non.

— Nadine ? interroge le représentant de la République française.

S’appeler Nadine quand on a vingt-sept ans n’est pas commun. Je sais, il y a pire, j’aurais pu m’appeler Monique, mais ma mère tenait à me faire porter le prénom de sa sœur morte trop tôt. Le problème, c’est que mon nom n’est pas un cadeau non plus. Alors, lorsqu’on prononce les deux : « Nadine Meunne », j’ai toujours l’impression d’entendre une vache beugler dans le lointain.

Un « non » ouvrirait les champs du possible, les solitudes plus ou moins assumées, plomberait définitivement tous les repas de famille, me rangerait dans la catégorie des « vieilles filles » revêches, cruches, quiches et truffes à jamais.

À cet instant, Bernard se tourne vers moi, excédé :

— Putain Nadine dépêche-toi, on n’a pas que ça à faire !

J’ai retenu mon souffle avant de me jeter dans le vide et, comme le joueur qui lance son dé juste avant de commencer une partie de jeu de l’oie, j’ai autorisé la vie à me surprendre.

2

Aryan

En même temps, au Bhoutan…

Aryan ouvrit les yeux et se mit à hurler. Il se souvint du cri de son père, de celui de sa mère, puis de l’accident, et son hurlement se fit plus aigu encore. Plus fort que sa peur, son instinct le poussa à se relever et à s’éloigner le plus vite possible de ce qui n’était plus qu’un tas de tôles et de boues mélangées.

Il réprima un sanglot, se redressa péniblement sur ses jambes tremblantes et avec l’énergie du désespoir, entreprit de gravir les blocs de pierre et les amas formés de troncs d’arbres épars que le glissement de terrain avait entraînés dans sa course.

Parvenu à hauteur de ce qui restait de l’ancienne route, il s’arrêta enfin. Au plus fort de la tempête, il prit le temps de reprendre son souffle. Il n’était qu’un petit garçon de dix ans, giflé par le vent qui semblait lui hurler les noms de ses parents prisonniers à jamais de cette coulée de boue. Il réalisa que sa vie ne tenait peut-être qu’à un fil. Tout dépendrait du choix qu’il allait faire.

Devait-il rester là, sur le lieu même du drame, près de ses parents morts, ou devait-il avancer vers cette obscurité effrayante qui allait le happer aussi sûrement qu’un ogre dévoreur d’enfant ?

Le gémissement du vent le fit sursauter. Ses pensées se turent brusquement. Sur cette route déserte, dans ce pays inconnu, aux pieds de la chaîne himalayenne, il n’entendit plus que les battements de son cœur.

 Il fit un pas en tendant les bras comme un aveugle ; se mit à marcher lentement, concentré sur la route glissante et ses multiples pièges. Il parcourut ainsi une centaine de mètres, les yeux écarquillés dans les ténèbres, lorsqu’un fracas effroyable couvrit le vacarme de la pluie et du tonnerre. Il se retourna et, à la faveur d’un éclair, comprit qu’un pan de la montagne venait de s’effondrer, entraînant avec lui la portion de route sur laquelle il se trouvait quelques instants plus tôt. Curieusement, la peur et la douleur le quittèrent, le vent se calma et la pluie cessa d’un coup. « Quelque chose » de rassurant semblait l’attendre là-bas, au bout de la nuit. Il s’engagea alors résolument vers cet inconnu, soulagé d’avoir fait le bon choix.

***

Tenzin posa sa tasse de thé encore fumante sur la table basse en bois laqué prévue à cet effet. Le soleil se levait. Naissant des cimes environnantes, il éclaboussa d’un rayon de lumière les grands rochers alentour transformés pendant quelques instants en blocs d’or pur.

Un sourire éclaira le visage du sage. Il inspira profondément puis se leva d’un geste souple, écarta un rideau et se tint face à une porte minuscule située à l’arrière du modeste édifice qui lui servait d’ermitage.

Cette porte ne donnait que sur le vide immense. C’était « la porte du disciple », celle qui ne s’ouvrirait qu’une seule fois durant sa vie. Celle qu’il avait franchie lui-même lorsqu’il n’était qu’un enfant.

Avec un mélange de satisfaction et de curiosité, il écouta avec attention le souffle de chaque chose : le chuintement lointain d’une chute d’eau, la danse aérienne des volutes d’air chaud qui s’échappent de la théière, le murmure du vent léger qui court sur la cime des arbres, le frôlement hâtif d’un petit pied sur les marches de pierre…

« Il » arrivait enfin.

Sans l’ombre d’une hésitation, Tenzin saisit la poignée de la porte et l’ouvrit.

Devant lui se tenait un petit garçon transi de froid, tremblant de la tête aux pieds, plus pâle que la mort. Il ouvrit ses bras juste au moment où Aryan s’effondrait, le souleva sans peine avant de le déposer avec précaution sur un épais matelas et le recouvrit d’une couverture.

Il remit sa bouilloire sur le feu et, dans un profond recueillement, prépara une savante décoction qui se transmettait de sage en sage, depuis des siècles et des siècles, capable disait-on de convoquer toutes les énergies vitales. Puis il s’assit près de l’enfant et, très ému, remercia le ciel.

Aujourd’hui, par cette belle matinée de printemps, le sage aux rochers d’or venait d’accueillir son disciple.

3

John Goodwin

Un peu plus tard, à Paris

Sandra ouvre les yeux. Il est cinq heures du matin. Un rai de lumière s’échappe de la porte de la salle de bain. John est encore là. Un frisson d’angoisse la parcourt. Pour la première fois elle a peur de le voir partir. Peur de ne pas le voir revenir.

Il l’a pourtant rassurée, c’est un reportage « sécurit », bien préparé, dans une région à risque certes, mais il en a l’habitude. Il en a tellement fait, depuis tant d’années. Il est rôdé, possède l’expérience du Pakistan comme personne et lui a promis d’être de retour dans un mois au maximum.

« Je t’emmènerai en Finlande, dans un beau chalet d’où nous contemplerons les aurores boréales ! » lui avait-il dit en lui raccrochant au nez. Affaire classée.

Elle entend le bruit de la douche. D’habitude, elle le laisse partir sur la pointe des pieds, respectant son rituel en lui laissant croire qu’elle dort encore. Cette fois pourtant, elle se lève, enfile un vieux pull avant de se pelotonner dans l’angle du canapé. Elle essaie de chasser la boule d’angoisse qui lui glace l’estomac, tente d’ignorer ce qui n’est qu’un sombre pressentiment, mais en vain.

Doit-elle lui dire qu’elle est enceinte de trois mois ? Doit-il le savoir juste avant son départ ?

Elle promène son regard sur le bureau de John, toujours bien rangé, sur les étagères chargées de ses différents livres sur le Pakistan. Pour quelles raisons John aime-t-il tant ce pays ? Cette nation jeune, tiraillée par trop de luttes de pouvoir et de traditions pour espérer se pacifier rapidement. Est-ce simplement parce qu’il est né le même jour que lui ? Est-ce à cause de ses amis rencontrés au cours de ses nombreux reportages ? Aman le chauffeur, Farid un journaliste, et peut-être un ancien amour laissé là-bas…

John aime cultiver ses mystères et elle l’aime ainsi.

À côté du bureau, il a installé son coin « échecs ». Passionné par ce jeu, il a mis au point une sorte de botte secrète : « la botte de Goodwin », connue des spécialistes et amateurs d’échec. Plus tard, lui avait-il dit, lorsqu’il se « rangerait », il ne se consacrerait plus qu’à ce jeu qui, selon lui, se pensait bien au-delà du simple échiquier.

John sort enfin de la salle de bain. L’odeur de son eau de toilette, fraîche et élégante, envahit le salon. À cet instant, elle le trouve émouvant. Il paraît si concentré. Jamais encore elle n’a vu cette expression grave marquer son visage.

D’habitude, ils ne se retrouvent qu’après ses reportages, lorsqu’il revient épuisé, mais délivré, désireux de tout oublier et de profiter de chaque instant passé avec elle.

— Tiens ? T’es debout toi ? fait-il en l’apercevant.

Il lui ouvre les bras, la laissant se blottir contre lui. Il la serre contre sa poitrine et pose un baiser sur son front.

Elle ne lui dira rien, le laissera partir… et revenir. Il s’écarte doucement pour mieux la regarder. Ses yeux gris pâle semblent tristes, son regard est usé. Il part pour l’enfer.

Non, elle doit le lui dire.

— John, murmure-t-elle, j’ai quelque chose à te dire.

Pendant une fraction de seconde il l’interroge du regard, craignant de ne plus pouvoir contrôler son avenir, puis très vite il empoigne son gros sac de voyage. Il redevient John Goodwin le bourlingueur, célèbre journaliste qui a couvert les régions les plus sensibles de la planète.

— Tu m’aimes et je le sais ! lui dit-il en lui envoyant un baiser d’un air malicieux.

— John…

Il part déjà. Elle le suit jusque sur le pas de la porte. Il lui fait un clin d’œil.

— Madame Goodwin, vous ne devriez pas rester dans cette tenue sur le palier !

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

— John ! insiste-t-elle.

Il jette son sac dans la cabine avant de s’y engouffrer.

— Je suis enceinte !

Les portes se referment sur lui, emportant son expression de surprise.

Il ne remontera pas, elle le connaît trop bien. Elle court dans le salon, ouvre la baie vitrée, traverse la terrasse et se penche par-dessus la balustrade.

En bas, un taxi attend. Elle l’aperçoit enfin qui relève son visage vers elle. Un sourire radieux l’illumine.

— Ce sera une fille ! lui crie-t-il. Nous l’appellerons Fleur, comme ma mère et ma grand-mère… et mon arrière-grand-mère ! Depuis le « May Flower » !

Puis, juste avant de se glisser dans la grosse berline, il rajoute :

— I love you !

La portière se referme dans un claquement sec. Le taxi démarre.

Elle reste là, figée, suivant la voiture du regard. Elle la voit longer le boulevard avant de disparaître en tournant sur l’avenue.

Son cœur marque une pause.

Elle s’assied à même le sol. Quelque chose vient de se briser en elle. À ce moment précis, elle sait qu’il ne reviendra pas.

4

Tenzin

Un jour plus tard au Bhoutan

Aryan reste prostré sous sa couverture, assailli par les visions cauchemardesques de l’accident, les cris d’effroi de ses parents et les ténèbres qui l’entraînent irrémédiablement sous terre.

Tenzin l’observe. Il ne l’a pas quitté une seule seconde, assis simplement par terre, juste à côté de lui, ressentant dans son âme les tourments de l’enfant.

Le soleil inonde la petite pièce, éclaboussant de lumière les couleurs chaudes des étoffes et des boiseries, mais Aryan ne s’en rend même pas compte. Tenzin se lève pour allumer un bâton d’encens. Il le choisit avec soin, car chaque encens a sa vertu. Aryan détourne un instant son regard de l’abîme pour observer avec attention les gestes calmes et apaisants du sage. Lorsque la fragrance du bâtonnet de santal commence à se répandre dans la pièce en formant de petites volutes de fumée dorée, il sort de son hébétude. Il lève enfin les yeux pour s’intéresser à l’homme qui l’a recueilli. Leurs regards se rencontrent pour la première fois et c’est un choc.

Aryan reçoit d’un coup la puissance et l’énergie vitale de l’homme qui lui a ouvert bien plus que sa porte. Il ne peut détacher son regard de celui de Tenzin ni de son sourire bienveillant. Des flots de lumière douce auréolent la silhouette du sage qui, durant un bref instant, ressemble à une sculpture entourée de poussière d’or.

Tenzin s’approche de lui, pose doucement la main sur son front, puis souffle dessus comme pour y chasser toute la douleur. Au grand étonnement d’Aryan, ce simple geste parvient à l’apaiser. Vaincu par la fatigue, il s’endort aussitôt, réconforté par la présence de l’inconnu.

Le lendemain, Aryan se réveille aux premières lueurs solaires, celles qui nappent d’or les gros rochers environnants. Il sent son corps bouillonner d’une nouvelle énergie. D’un bond, il court vers la fenêtre et écarte les rideaux.

Devant lui, à perte de vue, un paysage grandiose déploie ses nuances de vert. Une boule vermillon surgissant d’une fine couche de brume effleure de ses rayons obliques les cimes bleutées des conifères centenaires, avant de recouvrir d’or pur les pointes acérées des grands rochers qui semblent flotter çà et là. À l’extérieur, assis dans la position du méditant, Tenzin fait face au soleil levant, comme une statue offerte aux Dieux.

Émerveillé, Aryan ouvre la porte et s’assied à ses côtés en fermant les yeux pour ne pas être ébloui. Il entend le chant d’une chute d’eau et celui des oiseaux. Il n’y a pas un souffle de vent, juste la fraîcheur matinale de l’air pur. Devant tant de calme et de sérénité, Aryan sent soudain des larmes effleurer ses paupières closes. Il se met à pleurer sans chercher à se retenir, libérant ce qui a été trop longtemps refoulé. Tenzin se tient toujours parfaitement immobile, puis, lorsqu’il le juge opportun, se tourne vers Aryan.

Il lui montre alors un aigle qui s’élève dans l’azur infini sans bouger ses ailes. Aryan se perd dans les lentes spirales de l’oiseau, puisant son réconfort dans tout ce qui s’élève sans peine, tout ce qui s’arrache de la terre si lourde et meurtrière. Et c’est le deuxième jour.

Le lendemain Tenzin l’entraîne dans une longue marche. Ils ont emporté avec eux de quoi se nourrir : du thé chaud avec de la tsampa{1} et des biscuits secs. Ce jour-là, Aryan découvre l’étendue du domaine de Tenzin. Ils quittent progressivement les grands rochers pour s’enfoncer dans une forêt dense, marchant sur un tapis moussu d’un vert intense. Ils avancent silencieusement avant d’aboutir enfin au pied d’une cascade. La grande chute d’eau s’étale en éventail. D’un blanc immaculé, elle dévale les immenses marches de pierres délicatement polies depuis des millénaires.

Aryan reçoit le souffle de la cascade de plein fouet, l’énergie brute des flots opalescents sans cesse renouvelée, puissante et infinie. Enivré par ce bouillonnement glacé, il se met à sautiller sur place puis, apercevant Tenzin bondir de roches en roches, le suit sans hésiter.

La douceur des pierres soyeuses et le contact gelé de l’eau vive sur ses pieds nus lui arrachent de petits cris de plaisir. Parvenu juste en face de la chute d’eau, Tenzin se met à frapper énergiquement dans ses mains en riant aux éclats. Aryan découvre une des nombreuses facettes du sage qui peut se montrer aussi insouciant qu’un enfant et, dans la seconde qui suit, devenir aussi insondable que le puits de la vérité. Ravi, il l’imite et se met à crier en sautant de pierre en pierre, écartant ses petits bras comme pour embrasser l’immensité joyeuse et bondissante.

Peu après ils déjeunent en plein soleil sur une herbe grasse, dans le chant de l’eau vive.

Le soir n’est pas loin lorsqu’ils rentrent à l’ermitage. Ivre d’air pur et de soleil, Aryan se laisse porter par Tenzin. Le sage a le pas sûr et le souffle régulier. Il ne semble nullement gêné par le poids de l’enfant, juché sur ses épaules. Ils mangent une soupe bien chaude, agrémentée d’épices et de cubes de fromages.

Avant de sombrer dans un sommeil profond, Aryan saisit la main de Tenzin.

— Merci, lui dit-il dans un sourire qui révèle une petite fossette.

Tenzin se fige. Il regarde la main d’Aryan encore agrippée à la sienne et pose son regard sur les traits lisses et apaisés de l’enfant. À voix basse il répète :

— Merci.

Et ses yeux se remplissent de larmes.

Le lendemain, Aryan se met à parler tantôt en français, tantôt en Hindi sa langue maternelle que Tenzin comprend pour avoir séjourné plusieurs fois en Inde. Aryan veut mettre des mots sur sa souffrance. Il parle toute la journée et lorsque les mots ne suffisent plus, il dessine sur de longs papiers épais que Tenzin lui déroule en souriant. Aryan ne peut se douter qu’il gribouille sur des textes sacrés imprimés par les moines du dzong{2} de Trongsa, mais pour Tenzin, les dessins de l’enfant sont aussi sacrés que les paroles de Bouddha.

À la fin de cette quatrième journée, la nuit s’empare du petit ermitage, au grand étonnement d’Aryan qui n’a pas vu le temps passer. Alors, Tenzin lui demande d’enfiler un manteau et lui fait signe de le suivre. Ils sortent.

Au-dessus d’eux, semblables à une pluie de diamants, les astres scintillent en silence. À cette altitude et sans aucune perturbation lumineuse, les étoiles sont bien plus grosses et bien plus proches qu’ailleurs. La pleine lune se hisse enfin au-dessus des reliefs montagneux, baignant d’une lueur bleutée les roches étincelantes. Le sage et l’enfant restent une bonne heure à contempler le monde argenté environnant.

Et la nuit pose son voile opaque sur le sommeil sans rêve de l’enfant.

Tenzin reste longuement à contempler la lune, retrouvant dans sa forme parfaite la satisfaction des quatre jours écoulés. Il prie l’univers en le remerciant de lui avoir donné cet enfant simple et bien né, cet étonnant disciple, porteur de l’occident et de l’orient réunis, aussi complet que le soleil et la lune dans le ciel.

5

La quête de Nadine

Dans la bibliothèque de Charme-les-lierres,

5 mois plus tard

— Je pense que le « Petit guide du fureteur solitaire » vous conviendrait mieux, Monsieur Goulard.

— Vous croyez Mademoiselle Nadine?

Évidemment que je le crois. Comme si je ne savais pas que la seule chose qui t’intéresse dans la vie c’est le cul, la bouffe, les échecs et ce qui t’a rendu ocaludophile: le jeu de l’oie, dont tu possèdes une soixantaine de pièces de collection.

— Mais oui, il y a d’excellentes adresses de restaurants gastronomiques…

— Voui, effectivement. Et pour le soir ?

— Alors, pour vos soirées il y a absolument tout sur les endroits branchés.

« Branché » signifiant gros spots de drague, complètement déjantés, pour tous penchants sexuels avoués ou non.

— Y compris pour les personnes seules ? insiste le bougre.

— Évidemment, sinon ce ne serait plus le « Petit guide du fureteur solitaire », Monsieur Goulard.

— Vous savez, je m’intéresse aussi aux centres culturels… 

Culturel ! Je dirais plutôt que tu ne t’intéresses qu’à la première syllabe de ce mot, et que, d’après les témoignages de toutes les commères de Charme-les-lierres, tu serais même un sacré vicelard.

— Eh bien, c’est d’accord, me dit-il, je vais l’emprunter et je vous le rendrai à mon retour.

J’enregistre son livre pendant qu’il plonge son regard dans mon décolleté. Je parie qu’il va me poser la question qui lui brûle les lèvres.

— Et comment allez-vous, Mademoiselle Nadine, depuis…

BINGO !

— Depuis mon mariage annulé, vous voulez dire ?

— Oui, c’est ça.

Il tend son cou pour ne pas en perdre une miette. Il s’en lècherait presque les babines, car il sait qu’il aura de quoi alimenter tous les potins du village. Avec ses petits yeux très espacés, son gros nez retroussé et ses dents de devant proéminentes, j’ai l’impression de me trouver face à un dugong. Un gentil brouteur des mers, mais brouteur quand même.

— C’est un peu dur, bien sûr, avec ma famille…

Je ne vais pas lui avouer que depuis mon « non » libérateur, les repas de famille ressemblent à des enterrements de vie d’ex future mariée, que je suis la pestiférée du village, que mon ex-belle-famille a oublié mon nom et que mon ex futur mari claironne à qui veut l’entendre que non seulement je suis dérangée mentalement, mais qu’en plus je n’étais pas une affaire au plumard.

— Le temps fera son travail… dis-je en levant les yeux au ciel.

En fait, quatre éternités n’y suffiront pas. Je vois mon Goulard poser sur moi un regard de médecin en soin palliatif. Ben tiens ! Je te vois venir mon coco, vu que je dois être la seule célibataire du patelin à ne pas avoir franchi la porte de ton T3.

— Un de ces jours, il faudra venir boire le thé chez moi. Je vous montrerai ma collection de jeux de l’oie. J’ai un exemplaire imprimé et signé par les héritiers de Benoît Rigaud, datant de 1599. Et si cela vous intéresse, je vous présenterai également mes différentes parties d’échecs en cours. Je joue avec des adversaires du monde entier, grâce à la radio amateur. Tenez, en ce moment je suis sur cinq parties à la fois : une au Danemark, une en Suisse, une en Turquie…

— Et Madame votre mère, comment va-t-elle ?

Là, je viens de le botter en touche parce que je sais que lorsqu’il commence à parler des échecs, j’en ai pour une demi-heure. Il balbutie quelques onomatopées censées résumer tous les maux de sa pauvre mère, puis entame un repli stratégique. Arrive ma patronne, Madame Noisy de Chambreule. Que serai-je sans cette grande dame ?

Quelques années auparavant, elle avait eu la bonté d’offrir à la municipalité une de ses nombreuses propriétés afin de la transformer en bibliothèque et avait trouvé mon petit DEUG de lettres anciennes suffisamment adapté pour occuper le poste de bibliothécaire de Charme-les-lierres.

Je pense qu’elle m’apprécie, car elle vient me rendre visite tous les mardis matin à 10 h précises pour le café. Nous discutons forcément de littérature et échangeons nos coups de cœur.

Elle me parle souvent d’elle, parce que sa vie est plus intéressante que la mienne. Issue d’une grande famille bourgeoise de Lorient : les Prigent, elle a épousé un noble, Charles Noisy de Chambreule, qui appartient au gotha français, mais elle ne m’en parle pas, car pour elle, il n’est qu’un « tremplin social ». Par contre elle ne tarit pas d’éloge sur son fils unique, Édouard, âgé de 12 ans et fieffé salopard. C’est un tyran qui mène son monde par le bout de son sale museau morveux. Son insolence est telle, que je dois me cramponner à ma tasse de café pour ne pas lui en coller une. Bien entendu il n’aime pas lire et préfère jouer à ces nouveaux jeux vidéo, des gadgets qui ne feront pas long feu à mon avis, car aussi stupides qu’inutiles.

Édouard est le grain de sable dans mes convictions humanistes. Lui seul pourrait me faire douter de ma capacité à aimer mon prochain. Je ne parviens toujours pas à lui trouver la moindre excuse. En effet, rien ne peut expliquer sa méchanceté brute, sauf peut-être une tare congénitale ou un mauvais assemblage chromosomique qui remonterait sûrement jusqu’à Gilles de Rais en personne.

À l’opposé, il y a Aryan, son petit cousin de deux ans son cadet. Il est aussi doux que charmant. Son père, Louis Prigent, frère de ma patronne et directeur de la chaîne de télévision Sunshine TV, avait créé un schisme au sein de sa richissime famille en revenant d’un voyage en Inde quelques années plus tôt, accompagné d’une belle autochtone qu’il comptait épouser. Mais lorsque sa chère famille, outrée, avait appris que la splendide jeune fille était l’unique héritière du plus gros industriel du Rajasthan, ancien Rajah, propriétaire de cinq palais des merveilles et milliardaire, tout s’était miraculeusement arrangé.

J’avais découvert un jour d’hiver la perle indienne, Rani, qui veut dire tout simplement Reine, en Hindi. Sincèrement, je ne pensais pas qu’une femme puisse être aussi belle.

Quand elle était entrée dans ma bibliothèque, il m’avait semblé que tout devenait lumineux autour d’elle. Lorsqu’elle se déplaçait, c’était comme si elle révélait un espace magique et sacré. J’avais devant mes yeux la définition même de l’aura.

Dehors une tempête de neige recouvrait tout ce qui tentait de lui résister. C’était une journée épouvantable, mais elle avait secoué son manteau aux couleurs chatoyantes en éclatant de rire. J’avais vu alors qu’elle était enceinte jusqu’au cou.

Que venait donc faire une Reine du Rajasthan, enceinte, dans ma petite boîte à livres ? Je l’ai su quelques instants plus tard lorsqu’elle s’était assise lourdement dans un gros fauteuil, à côté du rayon philosophie : elle venait accoucher !

Je me souviens encore de cette folle matinée. Aucune ambulance, aucun véhicule de pompier n’avait pu arriver à temps à cause de la tempête de neige. Heureusement que Mme Demonge, infirmière à la retraite, était dans les parages, car sans elle je ne sais pas comment nous aurions fait. En quatre heures ce fut terminé. Son petit garçon, Aryan, était né entre André Comte-Sponville et Socrate.

Dès que j’ai vu son minuscule visage se tourner à droite et à gauche pour regarder tout ce qui l’entourait en tentant d’esquisser son tout premier sourire orné d’une adorable fossette, j’avais éprouvé quelque chose d’inouï. Je crois que c’est à partir de ce moment que j’ai ressenti le lien unique qui m’unissait à Aryan. Ah nom de nom ! Nous avons pleuré de joie à sa naissance et les pompiers sont enfin arrivés.

— Oh Mon Dieu ! s’écrie Madame Noisy de Chambreule, interrompant ma rêverie, tout en s’effondrant sur ma chaise.

Je repose la cafetière. Serait-ce Lola Montés, sa perruche qui a des croûtes sur le bec depuis deux jours ? Ou peut-être Staline son chihuahua…

— C’est affreux ! Affreux !

J’opte pour Staline, avec lui, on peut s’attendre à tout. Elle éclate brusquement en sanglots et là, les bras m’en tombent, car jamais je n’ai vu ma patronne trahir la moindre émotion. Ça doit effectivement être bigrement grave. Staline a dû bouffer Lola Montés à tous les coups.

— C’est mon frère ! lâche-t-elle en sortant un mouchoir de lin fin de la poche de sa veste Chanel pour se moucher sans aucune élégance.

— Votre frère… Louis ?

— Oui.

Elle prend le soin de replier son mouchoir et de le ranger dans une poche. J’avoue que j’aimerais bien savoir ce qui se passe, mais je respecte la détresse de ma patronne. Sans prêter la moindre attention à mon impatience, elle se verse alors une longue rasade d’une fiole secrète qu’elle vient de sortir de son sac à main. Ben mince, alors ! Elle ne s’embête pas. Je la regarde donc siffler d’un trait son café arrangé et remarque que ses joues reprennent immédiatement des couleurs.

— Vous n’ignorez pas que Louis est parti en Inde il y a six mois, accompagné de sa femme et de son fils.

Comment aurais-je pu l’ignorer. Mon petit Aryan me quittait pour la première fois depuis sa naissance. Il était venu me voir juste avant son départ, la mine renfrognée. Je l’avais vu se cacher comme à son habitude, derrière la colonne des histoires de dragons, sauf que cette fois il avait refusé de venir m’embrasser. Il m’avait dit qu’il partait pour un an en Inde afin d’être présenté à sa famille qui ne l’avait vu qu’à sa naissance. Il était furieux.

— Je veux pas partir là-bas ! Je veux rester ici, avec toi ma Nadou.

Ah ! Quand il m’appelait « ma Nadou » je fondais comme un morceau de sucre en voie de caramélisation. Je l’avais rejoint dans son petit royaume de livres colorés.

— Tu vas découvrir un monde fabuleux, lui avais-je dit.

— Non ! C’est pas beau l’Inde ! Il y a des gens qui se nettoient le derrière avec leurs mains, et des pauvres partout. Et dans les rivières, ils jettent leurs morts. Je le sais, c’est maman qui me l’a dit.

J’avais regardé mon petit bonhomme droit dans les yeux. Aryan était une pure merveille. De l’exceptionnelle beauté de sa mère, il avait hérité la peau cuivrée, la finesse des traits et de son père, les yeux bleu turquoise. Pour le consoler, je lui avais présenté les plus beaux livres illustrés sur l’Inde et ses palais enchantés, en lui disant que lui aussi en aurait un qui l’attendrait là-bas. Mais il n’en avait rien à faire.

— Tu sais Nadou, avait-il rajouté en me regardant gravement, j’ai l’impression que c’est un « plus jamais ».

— Un « plus jamais » ?

— Oui. Un « plus jamais on se reverra », « plus jamais je reviendrai en France ». Un « plus jamais » !

Ça m’avait flanqué un coup au moral. Il n’allait quand même pas me faire le coup de la prémonition tout de même. Puis Rani était venue le chercher peu de temps après. Nous nous étions embrassés et Aryan m’avait serrée très fort. C’est à ce moment que j’avais réalisé combien j’étais importante pour lui. Parce que pour me serrer avec autant de force il fallait bien plus que de l’énergie, il fallait y mettre tout son cœur.

Je les avais vus franchir la porte de la bibliothèque et puis je m’étais effondrée, avec l’impression que quelqu’un venait d’éteindre la lumière de ma vie.

— Louis a eu un terrible accident au Bhoutan il y a quelques mois. Mais je ne l’ai su que maintenant. Un effondrement de terrain… ils n’ont retrouvé les corps que bien plus tard. Ils n’ont jamais récupéré celui d’Aryan… j’ai envoyé maître Duchemin, notre avocat… pour les identifier… c’était au-dessus de mes forces Nadine ! Il m’a appelée il y a quelques jours… C’est bien eux ! Oh mon Dieu !

La voix de ma patronne se brise. Mon cœur aussi. La porte s’ouvre sur la monumentale Guillemette Legouffe, qui doit me rendre le 124e volume de Barbara Cartland depuis plus de deux mois, mais je m’en fiche pas mal à présent.

— Les corps de Louis et de Rani ont été rapatriés en France. Ils arrivent aujourd’hui. C’est Charles qui va s’en occuper.

Nouvelle crise de larmes. Je suis anéantie.

— Je vous le rends ! clame Guillemette en posant le gros bouquin sur le bureau comme un rugbyman marque un essai, je vais en prendre un autre. C’est qu’elle en a écrit pas mal la coquine !