Un pelerin d'Angkor - Pierre Loti - ebook
Kategoria: Styl życia Język: francuski Rok wydania: 1912

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Pierre Loti

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Opis ebooka Un pelerin d'Angkor - Pierre Loti

Encore enfant, Pierre Loti avait revé devant les images évocatrices de la cité d’Angkor. Ce n’est que bien longtemps apres qu’il réalise son reve lorsqu'il fait le voyage d'Angkor en 1901 lors d’une escale. Tres évocateur, le merveilleux récit de Pierre Loti nous plonge dans les splendeurs de la cité mythique des rois khmers.

Opinie o ebooku Un pelerin d'Angkor - Pierre Loti

Fragment ebooka Un pelerin d'Angkor - Pierre Loti

A Propos
A MONSIEUR PAUL DOUMER
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Loti:

Pierre Loti (né Louis Marie Julien Viaud) est un écrivain français. Il est né a Rochefort le 14 janvier 1850, mort a Hendaye le 10 juin 1923 et enterré a l'île d'Oléron. Officier de marine, ses voyages lui ont inspiré beaucoup de ses romans, dont l'un des plus connus est Pecheur d'Islande. Il est également connu pour son admiration envers la Turquie.

Disponible sur Feedbooks Loti:
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A MONSIEUR PAUL DOUMER

Vous gouverniez la-bas – et avec quelles facultés merveilleuses ! – la derniere fois que j’y suis allé. Je dois a votre hospitalité exquise d’avoir pu, en tres peu de jours, pénétrer jusqu’a Angkor ; veuillez donc accepter la dédicace de ce récit, comme un témoignage de mon affectueuse reconnaissance, et aussi de mon admiration.

Et puis, pardonnez-moi d’avoir dit que notre empire d’Indo-Chine manquerait de grandeur et surtout manquerait de stabilité, – quand vous avez travaillé, si glorieusement et pacifiquement, pour lui assurer de la durée ! Que voulez vous, je ne crois pas a l’avenir de nos trop lointaines conquetes coloniales. Et je pleure tant de milliers et de milliers de braves petits soldats, qu’avant votre arrivée nous avons couchés dans ces cimetieres asiatiques, alors que nous aurions si bien pu épargner leurs vies précieuses, ne les risquer que pour les supremes défenses de notre cher sol français…

PIERRE LOTI.


Chapitre 1

 

Je ne sais pas si beaucoup d’hommes ont comme moi depuis l’enfance pressenti toute leur vie. Rien ne m’est arrivé que je n’aie obscurément prévu des mes premieres années.

Les ruines d’Angkor, je me souviens si bien de certain soir d’avril, un peu voilé, ou en vision elles m’apparurent ! Cela se passait dans mon « musée » d’enfant, – tres petite piece, en haut de ma maison familiale, ou j’avais réuni beaucoup de coquillages, d’oiseaux des îles, d’armes et de parures océaniennes, tout ce qui pouvait me parler des pays lointains. Or il était décidé tout a fait a cette époque, par mes parents, que je resterais pres d’eux, que jamais je n’irais courir le monde, comme mon frere aîné qui venait de mourir la-bas en Extreme-Asie.

Ce soir-la donc, écolier toujours inattentif, j’étais allé m’enfermer au milieu de ces choses troublantes, pour flâner plutôt que de finir mes devoirs, et je feuilletais des papiers jaunis, revenus de l’Indo-Chine dans les bagages de mon frere mort. Des carnets de notes. Deux ou trois livres chinois. Ensuite un numéro de je ne sais quelle revue coloniale ou était contée la découverte de ruines colossales perdues au fond des forets du Siam ; il y avait une image devant laquelle je m’arretai saisi de frisson : de grandes tours étranges que des ramures exotiques enlaçaient de toutes parts, les temples de la mystérieuse Angkor ! Pas un instant d’ailleurs je ne doutai que je les connaîtrais, envers et contre tous, malgré les impossibilités, malgré les défenses.

Pour y songer mieux, j’allai m’accouder a la fenetre de mon « musée », celle de toute la maison d’ou l’on voyait le plus loin ; il y avait d’abord les vieux toits du tranquille voisinage, puis les arbres centenaires des remparts, au dela enfin la riviere par ou les navires s’en vont a l’Océan.

Et j’eus cette fois la prescience tres nette d’une vie de voyages et d’aventures, avec des heures magnifiques, presque un peu fabuleuses comme pour quelque prince oriental, et aussi des heures misérables infiniment. Dans cet avenir de mystere, tres agrandi par mon imagination enfantine, je me voyais devenant une sorte de héros de légende, idole aux pieds d’argile, fascinant des âmes par milliers, adoré des uns, mais suspecté et honni des autres. Pour que mon personnage fut plus romanesque, il fallait qu’il y eut une ombre a la renommée telle que je la souhaitais… Cette ombre, que serait-ce bien ?… Quoi de chimérique et d’effarant ?… Pirate peut-etre… Oui, il ne m’eut pas trop déplu d’etre soupçonné de piraterie, tout la-bas, sur des mers a peine connues…

Ensuite m’apparut mon propre déclin, mon retour au foyer, bien plus tard, le cour lassé et les cheveux blanchissants. Ma maison familiale serait restée pareille, pieusement conservée, – mais ça et la, percées dans les murs, des portes clandestines conduiraient a un palais de Mille et une Nuits, plein des pierreries de Golconde, de tout mon butin fantastique. Et, comme la Bible était en ce temps-la mon livre quotidien, j’entendais murmurer dans ma tete des versets d’Ecclésiaste sur la vanité des choses. Rassasié des spectacles de ce monde, tout en rentrant, vieilli, dans ce meme petit musée de mon enfance, je disais en moi-meme : « J’ai tout éprouvé, je suis allé partout, j’ai tout vu, etc.… » – Et, parmi tant de phrases déja tristement chantantes qui vinrent alors me bercer a cette fenetre, l’une, je ne sais pourquoi, devait rester gravée dans mon souvenir, celle-ci : « Au fond des forets du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor… »

Un coup de sifflet, a la fois impérieux et doux, me fit soudain redevenir le petit enfant soumis qu’en réalité je n’avais pas cessé d’etre. Il partait d’en bas, de la cour aux vieux murs enguirlandés de plantes. Je l’aurais reconnu entre mille : c’était l’appel coutumier de mon pere, chaque fois que j’étais légerement en faute. Et je répondis : « Je suis la-haut dans mon musée. Que veux-tu, bon pere ? Que je descende ? »

Il avait du entrer dans mon bureau et jeter les yeux sur mes devoirs inachevés.

– Oui, descends vite, mon petit, finir ta version grecque, si tu veux etre libre apres dîner pour aller au cirque.

(J’adorais le cirque ; mais je peinais cette année-la sous la férule d’un professeur exécré que nous appelions le Grand-Singe-Noir, et mes devoirs trop longs n’étaient jamais finis.)

Donc, je descendis m’atteler a cette version. La cour, nullement triste pourtant, entre ses vieux petits murs garnis de rosiers et de jasmins, me sembla trop étroite, trop enclose, et je jugeai trop nébuleux, un peu sinistre meme, le crépuscule d’avril qui y tombait a cette heure : j’avais en tete le ciel bleu, l’espace, les mers, – et les forets du Siam ou s’élevent, parmi des banians, les tours de la prodigieuse Angkor.


Chapitre 2

 

Samedi, 23 novembre 1901.

Environ trente-cinq ans plus tard.

Une pluie chaude, pesante, torrentielle, se déverse de nuages plombés, inonde les arbres et les rues d’une ville coloniale qui sent le musc et l’opium. Des Annamites, des Chinois demi-nus circulent empressés, a côté de soldats de chez nous qui ont la figure pâlie sous le casque de liege. Une mauvaise chaleur mouillée oppresse les poitrines ; l’air semble la vapeur de quelque chaudiere ou seraient melés des parfums et des pourritures.

Et c’est Saigon, – une ville que je ne devais jamais voir, et dont le nom seul jadis me paraissait lugubre, parce que mon frere (mon aîné de quinze ans) était allé, comme tant d’autres de sa génération, y prendre les germes de la mort.

Aujourd’hui, il m’est depuis longtemps familier, ce Saigon d’exil et de langueur ; je crois meme que je ne le déteste plus. Quand j’y étais venu pour la premiere fois – déja un peu sur le tard de ma vie – combien j’avais trouvé son accueil tristement étrange et hostile ! Mais je me suis fait a son ciel plombé, a l’exubérance de ses malsaines verdures, a la bizarrerie chinoise de ses fleurs, a son isolement au milieu de plaines d’herbages semées de tombeaux, aux petits yeux de chat de ses femmes jaunes, a tout ce qui est sa grâce morbide et perverse. D’ailleurs, je m’y sens déja des souvenirs, comme un semblant de passé ; j’y ai presque aimé, j’y ai beaucoup souffert. Et dans son cimetiere immense, envahi d’herbes folles, j’ai conduit plusieurs de mes camarades de campagne.

A mes précédents séjours, nous étions sur un perpétuel qui-vive, pendant des expéditions de guerre, en Annam, au Tonkin ou en Chine ; impossible de trouver le temps d’une profonde plongée dans l’intérieur du pays, vers ces ruines d’Angkor. Mais enfin, pour une fois, a Saigon me voila au calme ; notre action maritime étant terminée dans le golfe de Pékin, le lourd cuirassé que j’habite est certainement amarré ici pour plus d’un mois, contre le quai nostalgique, pres de cet arsenal morne et quasi abandonné ou le sol est rouge comme de la sanguine sous des feuillées trop magnifiquement vertes.

Et c’est ce soir, apres de si longues années d’attente, que je pars cependant pour ma visite aux grandes ruines. La pluie tombe sur Saigon, diluvienne comme d’habitude ; tout ruisselle d’eau chaude. Une voiture m’emmene au chemin de fer (il commence banalement, mon voyage) et fait jaillir a flots une boue rougeâtre, sur les torses nus des passants ou sur leurs habits de toile blanche. Autour de la gare, des quartiers ou l’on se croirait en pleine Chine, bien plutôt qu’en une colonie française.

Le train part. Dans les wagons, on étouffe malgré l’arrosage de l’averse. Au crépuscule, qui est plus hâtif sous les épais nuages, il nous faut traverser d’abord de mélancoliques étendues d’herbe, que jalonnent tant de vieux mausolées chinois couleur de rouille ; toute la Plaine des Tombeaux, ou déja l’on y voit gris ; n’était cette chaleur persistante, le soir de novembre sur ce steppe exotique serait pareil aux plus brumeux soirs de chez nous. Et ensuite la nuit nous prend, dans l’infini des rizieres…

Apres deux heures de course, le train s’arrete ; nous sommes a Mytho et c’est la tete de ligne, la fin de ce modeste petit chemin de fer colonial. Ici, changement a vue, comme il arrive en ces régions ; tous les nuages ont fondu au ciel, et le bleu nocturne s’étend limpide, merveilleux, avec son semis d’étoiles. Nous sommes aupres d’un grand fleuve tranquille, le Mékong ; pour me porter d’abord au Cambodge, en remontant ces eaux, une mouche a vapeur doit m’attendre par la, non loin. La route qui m’y conduit, le long de la berge, est comme l’avenue d’un parc soigné ; mais les arbres, qui la couvrent de leurs branches, sont plus grands que les nôtres, et les lucioles y font danser partout leurs feux légers. Paix et silence ; le lieu serait adorable, sans cette lourdeur de l’air toujours, et ces senteurs alanguissantes. Quelques lumieres, en ligne parmi la verdure, indiquent les rues, les allées plutôt, de l’humble ville provinciale qui fut tracée d’un seul coup sur la plaine unie. Et comment dire la tristesse, le recueillement songeur, pendant les nuits, de ces coins de France, de ces semblants de patrie égarés au milieu de la grande brousse asiatique, isolés de tout, meme de la mer… Par petits groupes, des soldats en vetements de toile blanche font dans ce chemin leur monotone promenade des soirs, et, en les croisant, je distingue des voix qui ont l’accent de Gascogne, d’autres de ma province natale ; pauvres garçons, que des mamans anxieuses attendent au foyer trop lointain, et qui vont consumer ici une ou deux des plus belles années de leur vie ! Peut-etre y laisseront-ils de ces métis, qui peu a peu infiltrent le sang français a cette inassimilable race jaune : ensuite ils rentreront chez eux, anémiés pour longtemps par ce climat ; ou bien n’y rentreront pas, mais s’en iront dormir avec des milliers d’autres dans la terre rouge de ces cimetieres, – qui sont inquiétants d’etre si vastes et si envahis d’herbes folles…

La mouche a vapeur appareille des que je suis a bord ; nous commençons a remonter le Mékong, suivant de pres les rives ou les arbres tendent comme un rideau intensément noir, et ou les lucioles continuent leur danse d’étincelles. Avant d’atteindre la lisiere des forets du Siam, j’aurai a traverser tout l’État du Cambodge ; mais je m’arreterai a Pnom-Penh, la capitale du bon roi Norodon, ou j’arriverai dans la nuit de demain.


Chapitre 3

 

Dimanche, 21 novembre 1901.

Mon petit bateau a vapeur toute la nuit a refoulé le courant du fleuve majestueux, et marché vers le Nord. Le lever du jour nous trouve continuant la meme navigation paisible, le long de cette brousse indo-chinoise dont les interminables rideaux étaient si noirs sous les étoiles, mais sont devenus si éclatants sous le soleil. Des bananiers, des cocotiers, des palétuviers, des bambous, des joncs, serrés les uns aux autres en masse compacte et sans fin. A premiere vue, on croirait qu’il est inhabité, ce pays ; a mieux regarder, cependant, on s’aperçoit combien son opulent manteau vert est déja sournoisement travaillé en dessous par le microbe humain. De distance en distance, des especes de foulées, comme en tracent les fauves, débouchent de dessous bois et vont au fleuve ; c’est elles qui dénoncent d’abord la présence des villages ; quand on passe tout aupres, des puanteurs animales viennent se meler aux senteurs des plantes ; de pauvres cabanes se révelent, blotties parmi les branches, et des hommes apparaissent, bien humbles et comme négligeables sous l’éternelle verdure souveraine. Annamites greles, au torse couleur de safran. Jeunes filles souvent gracieuses de corps et de visage, mais repoussantes des qu’elles sourient, a cause de ces dents laquées de noir qui font ressembler leur bouche a un trou sombre. Une tres petite humanité enfantine et déja vieillotte qui n’a guere évolué depuis l’ancetre préhistorique, et que la puissante flore tropicale dissimule depuis des siecles dans ses feuillées.

Beaucoup de pirogues sur ce fleuve, des pirogues faites chacune d’un tronc d’arbre creusé. Et, partout contre les berges, des engins primitifs pour la peche, sortes de claies en jonc, en bambou, affectant diverses formes singulieres ; la plupart ressemblent a d’énormes cocons et sortent a peine du fouillis vert pour ne plonger qu’a moitié dans l’eau ; presque l’on s’imaginerait voir les chrysalides d’ou naissent ces bonshommes jaunes : sortes de vers, de mites, qui rongent ici l’admirable revetement des plaines. Et, en plus de tant de pieges tendus, il y a les innombrables oiseaux pecheurs, aux longues pattes, au long cou, au long bec cruel toujours pret a saisir. Hommes et échassiers guettent ces myriades de vies silencieuses, rudimentaires, qui passent dans le fleuve ; de toute antiquité leur chair s’est nourrie de la chair plus froide des poissons.

Plus d’une fois mon pilote s’égare, dans la monotonie de ses rives sans cesse pareilles ; il s’engage dans des petits affluents trompeurs, bordés toujours des memes rideaux de verdure. Et la nous nous échouons, il faut rebrousser chemin.

Sur le soir, le type humain change. Ces rares habitants des berges, entrevus dans les roseaux, ont le type plus hindou, plus aryen ; les yeux sont grands et droits, avec des sourcils bien dessinés ; des moustaches ombragent les levres des hommes. Les habitations changent en meme temps, se font plus hautes, élevées sur pilotis. Nous ne sommes plus en Cochinchine ; nous venons d’entrer au Cambodge.

Et, a une heure apres minuit, nous nous amarrons a un quai, devant la ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles.