Les Désenchantées - Pierre Loti - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1906

Les Désenchantées darmowy ebook

Pierre Loti

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Les Désenchantées - Pierre Loti

Roman des harems turcs contemporains ou la condition de la femme dans l'Empire ottoman finissant. Pierre Loti mele, en une exquise alchimie, réalité et fiction. Dans le mystérieux chassé-croisé de l'intrigue, Loti, le nostalgique de l'Empire ottoman, prend la défense de la femme turque et plaide pour son émancipation. Au début du XXe siecle, un écrivain français déja célebre occupe un poste diplomatique a Istanbul. Une jeune femme de la haute société turque et deux de ses amies entrent secretement en contact avec lui. Entre ces admiratrices voilées, prisonnieres d'un mode de vie ancestral et l'auteur captivé se met en place un jeu relationnel subtil et violent ou émotions et sentiments parfois contradictoires s'expriment dans un décor envoutant...

Opinie o ebooku Les Désenchantées - Pierre Loti

Fragment ebooka Les Désenchantées - Pierre Loti

A Propos

Avant Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Loti:

Pierre Loti (né Louis Marie Julien Viaud) est un écrivain français. Il est né a Rochefort le 14 janvier 1850, mort a Hendaye le 10 juin 1923 et enterré a l'île d'Oléron. Officier de marine, ses voyages lui ont inspiré beaucoup de ses romans, dont l'un des plus connus est Pecheur d'Islande. Il est également connu pour son admiration envers la Turquie.

Disponible sur Feedbooks Loti:
Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70 and in the USA.
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

A la chere et vénérée et angoissante mémoire de

LEYLA-AZIZÉ-AICHÉ Hanum,

fille de Mehmed Bey J… Z… et de Esma Hanum D…, née le 16 Rébi-ul-ahir 1297 a T… (Asie-Mineure), morte le 28 Chebâl 1323 (17 décembre 1905) a Ch… Z… (Stamboul).

Pierre Loti.


Avant Propos

C’est une histoire entierement imaginée. On perdrait sa peine en voulant donner a Djénane, a Zeyneb, a Mélek ou a André, des noms véritables, car ils n’ont jamais existé.

Il n’y a de vrai que la haute culture intellectuelle répandue aujourd’hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en résulte.

Cette souffrance-la, apparue peut-etre d’une maniere plus frappante a mes yeux d’étranger, mes chers amis les Turcs s’en inquietent déja et voudraient l’adoucir.

Le remede, je n’ai, bien entendu, aucune prétention a l’avoir découvert, quand de profonds penseurs, la-bas, le cherchent encore. Mais, comme eux, je suis convaincu qu’il existe et se trouvera, car le merveilleux prophete de l’Islam, qui fut avant tout un etre de lumiere et de charité, ne peut pas vouloir que des regles édictées par lui jadis, deviennent, avec l’inévitable évolution du temps, des motifs de souffrir.

Pierre Loti.



Chapitre 1

 

André Lhéry, romancier connu, dépouillait avec lassitude son courrier, un pâle matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la maisonnette ou sa derniere fantaisie le tenait a peu pres fixé depuis le précédent hiver.

« Beaucoup de lettres, ce matin-la, soupirait-il, trop de lettres. »

Il est vrai, les jours ou le facteur lui en donnait moins, il n’était pas content non plus, se croyant tout a coup isolé dans la vie. Lettres de femmes, pour la plupart, les unes signées, les autres non, apportant a l’écrivain l’encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque toutes commençaient ainsi : « Vous allez etre bien étonné, monsieur, en voyant l’écriture d’une femme que vous ne connaissez point. » André souriait de ce début : étonné, ah ! non, depuis longtemps il avait cessé de l’etre. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait généralement la seule au monde assez audacieuse pour une telle démarche, ne manquait jamais de dire : « Mon âme est une petite sour de la vôtre ; personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme moi. » Ici, André ne souriait pas, malgré le manque d’imprévu d’une pareille affirmation ; il était touché, au contraire. Et, du reste, la conscience qu’il prenait de son empire sur tant de créatures, éparses et a jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilité dans leur évolution, le rendait souvent songeur.

Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanées, si confiantes, véritables cris d’appel, lancés comme vers un grand frere qui ne peut manquer d’entendre et de compatir ! Celles-la, André Lhéry les mettait de côté, apres avoir jeté au panier les prétentieuses et les banales ; il les gardait avec la ferme intention d’y répondre. Mais, le plus souvent, hélas ! le temps manquait, et les pauvres lettres s’entassaient, pour etre noyées bientôt sous le flot des suivantes et finir dans l’oubli.

Le courrier de ce matin en contenait une timbrée de Turquie, avec un cachet de la poste ou se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant pour André : Stamboul.

Stamboul ! Dans ce seul mot, quel sortilege évocateur !… Avant de déchirer l’enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien etre tout a fait quelconque, André s’arreta, traversé soudain par ce frisson, toujours le meme et d’ordre essentiellement inexprimable, qu’il avait éprouvé chaque fois que Stamboul s’évoquait a l’improviste au fond de sa mémoire, apres des jours d’oubli. Et, comme déja si souvent en reve, une silhouette de ville s’esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui avaient contemplé l’infinie diversité du monde : la ville des minarets et des dômes, la majestueuse et l’unique, l’incomparable encore dans sa décrépitude sans retour, profilée hautement sur le ciel, avec le cercle bleu de la Marmara fermant l’horizon…

Une quinzaine d’années auparavant, il avait compté, parmi ses correspondantes inconnues, quelques belles désouvrées des harems turcs ; les unes lui en voulaient, les autres l’aimaient avec remords pour avoir conté dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs humbles sours, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes en un français incorrect, mais souvent adorable ; ensuite, apres l’échange de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans l’inviolable mystere, confuses a la réflexion de ce qu’elles venaient d’oser comme si c’eut été péché mortel.

Il déchira enfin l’enveloppe timbrée du cher la-bas, – et le contenu d’abord lui fit hausser les épaules : ah ! non, cette dame-la s’amusait de lui, par exemple ! Son langage était trop moderne, son français trop pur et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahidé Hanum, et demander réponse poste restante avec des précautions de Peau Rouge en maraude, ce devait etre quelque voyageuse de passage a Constantinople, ou la femme d’un attaché d’ambassade, qui sait ? ou, a la rigueur, une Levantine éduquée a Paris ?

La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car André, presque malgré lui, répondit sur l’heure. Du reste, il fallait bien témoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie toutefois : « Vous, une dame turque ! Non, vous savez, je ne m’y prends pas !… »

Incontestable, malgré l’invraisemblance, était le charme de cette lettre… Jusqu’au lendemain, ou, bien entendu, il cessa d’y penser, André eut le vague sentiment que quelque chose commençait dans sa vie, quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et de tristesse.

Et puis aussi, c’était comme un appel de la Turquie a l’homme qui l’avait tant aimée jadis, mais qui n’y revenait plus. La mer de Biscaye, ce jour-la, ce jour d’avril indécis, dans la lumiere encore hivernale, se révéla tout a coup d’une mélancolie intolérable a ses yeux, mer pâlement verte avec les grandes volutes de sa houle presque éternelle, ouverture béante sur des immensités trop infinies qui attirent et qui inquietent. Combien la Marmara, revue en souvenir, était plus douce, plus apaisante et endormeuse, avec ce mystere d’Islam tout autour sur ses rives ! Le pays Basque, dont il avait été parfois épris, ne lui paraissait plus valoir la peine de s’y arreter ; l’esprit du vieux temps qui, jadis, lui avait semblé vivre encore dans les campagnes pyrénéennes, dans les antiques villages d’alentour, – meme jusque devant ses fenetres, la, dans cette vieille cité de Fontarabie, malgré l’invasion des villas imbéciles, – le vieil esprit basque, non, aujourd’hui il ne le retrouvait plus. Oh ! la-bas a Stamboul, combien davantage il y avait de passé et d’ancien reve humain, persistant a l’ombre des hautes mosquées, des cimetieres ou les veilleuses a petite flamme jaune s’allument le soir par milliers pour les âmes des morts. Oh ! ces deux rives qui se regardent, l’Europe et l’Asie, se montrant l’une a l’autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore, avec de continuels changements d’aspect, aux jeux de la lumiere orientale ! Aupres de la féerie du Levant, quoi de plus morne et de plus âpre que ce golfe de Gascogne ! Comment donc y demeurait-il au lieu d’etre la-bas ? Quelle inconséquence de perdre ici les jours comptés de la vie, quand la-bas était le pays des enchantements légers, des griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliée !…

Mais c’était ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et les ondées de l’Océan, que ses yeux s’étaient ouverts au spectacle du monde, ici que la conscience lui avait été donnée pour quelques saisons furtives ; donc, les choses d’ici, il les aimait désespérément quand meme, et il savait bien qu’elles lui manquaient lorsqu’il était ailleurs.

Alors, ce matin d’avril, André Lhéry sentit une fois de plus l’irrémédiable souffrance de s’etre éparpillé chez tous les peuples, d’avoir été un nomade sur toute la terre, s’attachant ça et la par le cour. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu’il eut maintenant deux patries : la sienne propre, et puis l’autre, sa patrie d’Orient ?…


Chapitre 2

 

Un soleil d’avril, du meme avril, mais de la semaine suivante, arrivant tamisé de stores et de mousselines, dans la chambre d’une jeune fille endormie. Un soleil de matin, apportant, meme a travers des rideaux, des persiennes, des grillages, cette joie éphémere et cette tromperie éternelle des renouveaux terrestres, a quoi se laissent toujours prendre, depuis le commencement du monde, les âmes compliquées ou simples des créatures, âmes des hommes, âmes des betes, petites âmes des oiseaux chanteurs.

Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles récemment arrivées et les coups sourds d’un tambourin frappé au rythme oriental. De temps a autre, des beuglements comme poussés par de monstrueuses betes s’élevaient aussi dans l’air : voix des paquebots empressés, cris des sirenes a vapeur, témoignant qu’un port devait etre la, un grand port affolé de mouvement ; mais ces appels des navires, on les sentait venir de tres loin et d’en bas, ce qui donnait la notion d’etre dans une zone de tranquillité, sur quelque colline au-dessus de la mer.

Élégante et blanche, la chambre ou pénétrait ce soleil et ou dormait cette jeune fille ; tres moderne, meublée avec la fausse naiveté et le semblant d’archaisme qui représentaient encore cette année-la (l’année 1901) l’un des derniers raffinements de nos décadences, et qui s’appelait « l’art nouveau ». Dans un lit laqué de blanc, – ou de vagues fleurs avaient été esquissées, avec un mélange de gaucherie primitive et de préciosité japonaise, par quelque décorateur en vogue de Londres ou de Paris, – la jeune fille dormait toujours : au milieu d’un désordre de cheveux blonds, tout petit visage, d’un ovale exquis, d’un ovale tellement pur qu’on eut dit une statuette en cire, un peu invraisemblable pour etre trop jolie ; tout petit nez aux ailes presque trop délicates, imperceptiblement courbé en bec de faucon ; grands yeux de madone et tres longs sourcils inclinés vers les tempes comme ceux de la Vierge des Douleurs. Un exces de dentelles peut-etre aux draps et aux oreillers, un exces de bagues étincelantes aux mains délicates, abandonnées sur la couverture de satin, trop de richesse, eut-on dit chez nous, pour une enfant de cet âge ; a part cela, tout répondait bien, autour d’elle, aux plus récentes conceptions de notre luxe occidental. Cependant il y avait aux fenetres ces barreaux de fer, et puis ces quadrillages de bois, – choses scellées, faites pour ne jamais s’ouvrir, – qui jetaient sur cette élégance claire un malaise, presque une angoisse de prison.

Avec ce soleil si rayonnant et ce délire joyeux des hirondelles au-dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd ou l’on verse tout a coup sur la fin des nuits d’insomnie, et ses yeux avaient un cerne, comme si elle avait beaucoup pleuré hier.

Sur un petit bureau laqué de blanc, une bougie oubliée brulait encore, parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes pretes dans des enveloppes aux monogrammes dorés. Il y avait la aussi du papier a musique sur lequel des notes avaient été griffonnées, comme dans la fievre de composer. Et quelques livres traînaient parmi de freles bibelots de Saxe : le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec des poésies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et celle de Nietzsche… Sans doute, une mere n’était point dans cette maison pour veiller aux lectures, modérer le surchauffage de ce jeune cerveau.

Et, bien étrange dans cette chambre ou n’importe quelle petite Parisienne tres gâtée se fut trouvée a l’aise, bien inattendue au-dessus de ce lit laqué de blanc, une inscription en caracteres arabes s’étalait, a la place meme ou chez nous on attacherait peut-etre encore le crucifix : une inscription brodée de fils d’or sur du velours vert-émir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroulées avec un art ancien et précieux.

Des chansons plus éperdues que commençaient ensemble deux hirondelles, effrontément posées au rebord meme de la fenetre, firent coup a coup s’entr’ouvrir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si jeune de contours ; des yeux aux larges prunelles d’un brun vert, qui, d’abord indécises et effarées, semblaient demander grâce a la vie, supplier la réalité de chasser au plus tôt quelque intolérable songe.

Mais la réalité sans doute ne restait que trop d’accord avec le mauvais reve, car le regard se faisait de plus en plus sombre, a mesure que revenaient la pensée et le souvenir ; et il s’abaissa meme tout a fait, comme soumis sans espoir a l’inéluctable, lorsqu’il eut rencontré des objets qui probablement étaient des pieces a conviction : dans un écrin ouvert, un diademe jetant ses feux, et, posée sur des chaises, une robe de soie blanche, robe de mariée, avec des fleurs d’oranger jusqu’au bas de sa longue traîne…

En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux ardents et déçus. Robe noire, grand chapeau noir, d’une simplicité distinguée, sévere avec pourtant un rien d’extravagance, presque une vieille fille, mais cependant pas encore ; quelque institutrice, cela se devinait, tres diplômée, et de bonne famille pauvre.

– Je l’ai !… Nous l’avons, chere petite !… dit-elle en français, montrant avec un geste de puéril triomphe une lettre non ouverte, qu’elle venait de prendre a la poste restante.

Et la petite princesse couchée répondit dans la meme langue, sans le moindre accent étranger :

– Non, vrai ?

– Mais oui, vrai !… De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de lui ?… Y a-t-il ou n’y a-t-il pas Zahidé Hanum sur cette enveloppe ?… Eh bien !… Ah ! si vous avez donné le mot de passe a d’autres, c’est différent…

– Ça, vous savez que non !…

– Eh bien ! alors…

La jeune fille s’était redressée, les yeux a présent tres ouverts, une lueur rose sur les joues, – comme une enfant qui aurait eu un gros chagrin, mais a qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire que, pour une minute, tout s’oublie. Le jouet, c’était la lettre ; elle la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effrayée en meme temps, comme si rien que cela fut un léger crime. Et puis, prete a déchirer l’enveloppe, elle s’arreta pour supplier, avec câlinerie :

– Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fâchez pas de ma fantaisie : je voudrais etre toute seule pour la lire.

– Décidément, en fait de drôle de petite créature, il n’y a pas plus drôle que vous, ma chérie !… Mais vous me la laisserez voir apres, tout de meme ? C’est le moins que je mérite, il me semble !… Allons, soit ! Je vais aller ôter mon chapeau, ma voilette, et je reviens…

Tres drôle de petite créature en effet, et, de plus, étrangement timorée, car il lui parut maintenant que les convenances l’obligeaient a se lever, a se vetir et a se couvrir les cheveux, avant de décacheter, pour la premiere fois de sa vie, une lettre d’homme. Ayant donc passé bien vite une « matinée » bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez le bon faiseur, puis ayant enveloppé sa tete blonde d’un voile en gaze, brodé jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante.

Tres courte, la lettre ; une dizaine de lignes toutes simples, – avec un passage imprévu qui la fit sourire, malgré sa déconvenue de ne trouver rien de plus confiant ni de plus profond, – une réponse courtoise et gentille, un remerciement ou se laissait entrevoir un peu de lassitude, et voila tout. Mais quand meme, la signature était la, bien lisible, bien réelle : André Lhéry. Ce nom, écrit par cette main, causait a la jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de meme que lui, la-bas, au reçu de l’enveloppe timbrée de Stamboul, avait eu l’impression que quelque chose commençait, de meme elle, ici, présageait on ne sait quoi de délicieux et de funeste, a cause de cette réponse arrivée justement un tel jour, la veille du plus grand événement de toute son existence. Cet homme, qui régnait depuis si longtemps sur ses reves, cet homme aussi séparé d’elle, aussi inaccessible que si chacun d’eux eut habité une planete différente, venait vraiment d’entrer ce matin-la dans sa vie, du fait seul de ces quelques mots écrits et signés par lui, pour elle.

Et jamais a ce point elle ne s’était sentie prisonniere et révoltée, avide d’indépendance, d’espace, de courses par le monde inconnu… Un pas vers ces fenetres, ou elle s’accoudait souvent pour regarder au-dehors : – mais non, la il y avait ces treillages de bois, ces grilles de fer qui l’exaspéraient. Elle rebroussa vers une porte entr’ouverte, écartant d’un coup de pied la traîne de la robe de mariée qui s’étalait sur le somptueux tapis, – la porte de son cabinet de toilette, tout blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non grillées, tres larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans. Toujours tenant sa lettre dépliée, c’est a l’une de ces fenetres qu’elle s’accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des premieres roses, exposer ses joues a la caresse de l’air, du soleil… Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin ! Pourquoi ces grands murs, comme on en bâtit autour du préau des prisons cellulaires ? De distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils étaient démesurément grands : leur hauteur, combinée pour que, des plus hautes maisons voisines, on ne put jamais apercevoir qui se promenerait dans le jardin enclos…

Malgré la tristesse d’un tel enfermement, on l’aimait, ce jardin, parce qu’il était tres vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres, parce qu’il avait des allées envahies par l’herbe entre leurs bordures de buis, un jet d’eau dans un bassin de marbre a la mode ancienne, et un petit kiosque tout déjeté par le temps, pour rever a l’ombre sous les platanes noueux, tordus, pleins de nids d’oiseaux. Il avait tout cela, ce jardin d’autrefois, surtout il avait comme une âme nostalgique et douce, une âme qui peu a peu lui serait venue avec les ans, a force de s’etre imprégné de nostalgies de jeunes femmes cloîtrées, de nostalgies de jeunes beautés doucement captives.

Ce matin, quatre ou cinq hommes, – des negres aux figures imberbes, – étaient la, en bras de chemise, qui travaillaient a des préparatifs pour la grande journée de demain, l’un tendant un velum entre des branches, l’autre dépliant par terre d’admirables tapis d’Asie. Ayant aperçu la jeune fille la-haut, ils lui adresserent, apres des petits clignements d’oil pleins de sous-entendus, un bonjour a la fois familier et respectueux, qu’elle s’efforça de rendre avec un gai sourire, nullement effarouchée de leurs regards. – Mais tout a coup elle se retira avec épouvante, a cause d’un jeune paysan a moustache blonde, venu pour apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage…

La lettre ! Elle avait entre les mains une lettre d’André Lhéry, une vraie. Pour le moment cela primait tout. La précédente semaine, elle avait commis l’énorme coup de tete de lui écrire, déséquilibrée qu’elle se sentait par la terreur de ce mariage, fixé a demain. Quatre pages d’innocentes confidences, qui lui avaient semblé, a elle, des choses terribles, et, pour finir, la priere, la supplication de répondre tout de suite, poste restante, a un nom d’emprunt. Sur l’heure, par crainte d’hésiter en réfléchissant, elle avait expédié cela, un peu au hasard, faute d’adresse précise, avec la complicité et par l’intermédiaire de son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau, – Bonneau de Saint-Miron, s’il vous plaît, – agrégée de l’Université, officier de l’Instruction publique), celle qui lui avait appris le français, – en y ajoutant meme, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d’argot cueilli dans les livres de Gyp.

Et c’était arrivé a destination, ce cri de détresse d’une petite fille, et voici que le romancier avait répondu, avec peut-etre une nuance de doute et de badinage, mais gentiment en somme ; une lettre qui pouvait etre communiquée aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les rendre jalouses… Alors, tout d’un coup, l’impatience lui vint de la faire lire a ses cousines (pour elle, comme des sours), qui avaient déclaré qu’il ne répondait pas. C’était tout pres, leur maison, dans le meme quartier hautain et solitaire ; elle irait donc en « matinée », sans perdre du temps a faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur impérieuse d’enfant qui parle a quelque vieille servante-gâteau, a quelque vieille nourrice : « Dadi ! »[1] – Puis encore, et plus vivement : « Dadi ! » habituée sans doute a ce qu’on fut toujours la, pret a ses caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie électrique.

Enfin parut cette dadi, plus imprévue encore dans une telle chambre que le verset du Coran brodé en lettres d’or au-dessus du lit : visage tout noir, tete enveloppée d’un voile lamé d’argent, esclave éthiopienne s’appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit a lui parler dans une langue lointaine, une langue d’Asie, dont s’étonnaient surement les tentures, les meubles et les livres.

– Kondja-Gul, tu n’es jamais la !

Mais c’était dit sur un ton dolent et affectueux qui atténuait beaucoup le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul était toujours la au contraire, beaucoup trop la, comme un chien fidele a l’exces, et la jeune fille souffrait plutôt de cet usage de son pays qui veut qu’on n’ait jamais de verrou a sa porte ; que les servantes de la maison entrent a toute heure comme chez elles ; qu’on ne puisse jamais etre assurée d’un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied, était bien venue vingt fois ce matin pour guetter le réveil de sa jeune maîtresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie qui brulait toujours ! Mais voila, c’était sur ce bureau ou il lui était interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux mysteres, et elle avait craint, en éteignant cette petite flamme, d’interrompre quelque envoutement peut-etre…

– Kondja-Gul, vite mon tcharchaf[2]  ! J’ai besoin d’aller chez mes cousines.

Et Kondja-Gul entreprit d’envelopper l’enfant dans des voiles noirs. Noire, l’espece de jupe qu’elle posa sur la matinée du bon faiseur ; noire la longue pelerine qu’elle jeta sur les épaules, et sur la tete comme un capuchon ; noir, le voile épais, retenu au capuchon par des épingles, qu’elle fit retomber jusqu’au bas du visage afin de le dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses allées et venues pour ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue asiatique, avec un air de se parler a soi-meme ou de se chanter une chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du tout au sérieux la douleur de la petite fiancée :

– Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma bonne maîtresse. Dans le beau palais ou il va nous emmener toutes les deux, oh ! comme nous serons contentes !

– Tais-toi, dadi, dix fois j’ai défendu qu’on m’en parle !

Et, l’instant d’apres :

– Dadi, tu étais la, tu as du entendre sa voix le jour qu’il était venu causer avec mon pere. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey ? Douce un peu ?

– Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta main gauche, tu sais, en allant vers le bout ou ça finit… Douce comme ça !… Oh ! qu’il est blond et qu’il est joli, le jeune bey.

– Allons, tant mieux ! – interrompit la jeune fille en français, avec l’accent d’une gouaillerie presque tout a fait parisienne.

Et elle reprit en langue d’Asie :

– Ma grand-mere est-elle levée, sais-tu ?

– Non, la dame a dit qu’elle se reposerait tard, pour etre plus jolie demain.

– Alors, a son réveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va prévenir le vieux Ismaël pour qu’il m’accompagne ; c’est toi et lui, vous deux que j’emmene.

Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), la-haut dans sa chambre, – son ancienne chambre du temps ou elle habitait ici et qu’elle venait de reprendre pour assister a la solennité de demain ; – mademoiselle Ester Bonneau avait des inquiétudes de conscience. Ce n’était pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laqué de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni meme celui de Baudelaire ; depuis dix-huit mois que l’éducation de la jeune fille était considérée comme finie, elle avait du aller s’établir chez un autre pacha, pour instruire ses petites filles ; alors seulement sa premiere éleve s’était ainsi émancipée dans ses lectures, n’ayant plus personne pour contrôler sa fantaisie. C’est égal, elle, l’institutrice, se sentait responsable un peu de l’essor déréglé pris par ce jeune esprit. Et puis, cette correspondance avec André Lhéry, qu’elle avait favorisée, ou ça menerait-il ? Deux etres, il est vrai, qui ne se verraient jamais : ça au moins on pouvait en etre sur ; les usages et les grilles en répondaient… Mais cependant…

Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en présence d’une petite personne accommodée en fantôme noir pour la rue, l’air agité, pressé de sortir :

– Et ou allez-vous, ma petite amie ?

– Chez mes cousines, leur montrer ça. (Ça, c’était la lettre.) Vous venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons la-bas ensemble. Allons, trottons-nous !

– Chez vos cousines ? Soit !… Je vais remettre ma voilette et mon chapeau.

– Votre chapeau ! Alors nous en avons pour une heure, zut !

– Voyons, ma petite, voyons !…

– Voyons quoi ?… Avec ça que vous ne le dites pas, vous aussi, zut, quand ça vous prend… Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut pour le jeune bey, zut pour l’avenir, zut pour la vie et la mort, pour tout zut !

Mademoiselle Bonneau a ce moment pressentit qu’une crise de larmes était proche et, afin d’amener une diversion, joignit les mains, baissa la tete dans l’attitude consacrée au théâtre pour le remords tragique :

– Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mere m’a payée et entretenue sept ans pour une éducation pareille !…

Le petit fantôme noir, éclatant de rire derriere son voile, en un tour de main coiffa mademoiselle Bonneau d’une dentelle sur les cheveux et l’entraîna par la taille :

– Moi, que je m’embobeline, il faut bien, c’est la loi… Mais vous, qui n’etes pas obligée… Et pour aller a deux pas… Et dans ce quartier ou jamais on ne rencontre un chat !…

Elles descendirent l’escalier quatre a quatre. Kondja-Gul et le vieux Ismaël, eunuque éthiopien, les attendaient en bas pour leur faire cortege : – Kondja-Gul empaquetée des pieds a la tete dans une soie verte lamée d’argent : l’eunuque sanglé dans une redingote noire a l’européenne qui, sans le fez, lui eut donné l’air d’un huissier de campagne.

La lourde porte s’ouvrit ; elles se trouverent dehors, sur une colline, au clair soleil de onze heures, devant un bois funéraire, planté de cypres et de tombes aux dorures mourantes, qui dévalait en pente douce jusqu’a un golfe profond chargé de navires.

Et au-dela de ce bras de mer étendu a leurs pieds, au-dela, sur l’autre rive a demi cachée par les cypres du bois triste et doux, se profilait haut, dans la limpidité du ciel, cette silhouette de ville qui était depuis vingt ans la hantise nostalgique d’André Lhéry ; Stamboul trônait ici, non plus vague et crépusculaire comme dans les songes du romancier, mais précis, lumineux et réel.

Réel, et pourtant baigné comme d’un chimérique brouillard bleu, dans un silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul séculaire était bien ici, tel encore que l’avaient contemplé les vieux Khalifes, tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis conçu et fixé les grandes lignes, en y faisant élever de plus superbes coupoles. Rien ne semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de dômes groupés dans l’air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait quelle indéfinissable empreinte du temps ; malgré la distance et l’un peu éblouissante lumiere, la vétusté s’indiquait extreme. Les yeux ne s’y trompaient point : c’était un fantôme, un majestueux fantôme du passé, cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si sveltes, si élancés qu’on s’étonnait de leur durée. Minarets et mosquées avaient pris, avec les ans, des blancheurs déteintes, tournant aux grisailles neutres ; quant a ces milliers de maisons en bois, tassées a leur ombre, elles étaient couleur d’ocre ou de brun rouge, nuances atténuées sous le bleuâtre de la buée presque éternelle que la mer exhale alentour. Et cet ensemble immense se reflétait dans le miroir du golfe.

Les deux femmes, celle voilée en fantôme et l’autre avec sa dentelle posée a la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur escorte negre, regardant a peine ce décor prodigieux, qui était pour elle le décor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un chemin au pavage en déroute, entre d’anciennes et aristocratiques demeures momifiées derriere leurs grilles, et ce cimetiere en pente de Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l’intervalle de ses arbres sombres la grande féerie d’en face. Les hirondelles, qui avaient partout des nids sous les balcons grillés et clos, chantaient en délire, les cypres sentaient bon la résine, le vieux sol empli d’os de morts sentait bon le printemps.

En effet, elles ne rencontrerent personne dans leur courte sortie, personne qu’un porteur d’eau, en costume oriental, venu pour remplir son outre a une tres vieille fontaine de marbre qui était sur le chemin, toute sculptée d’exquises arabesques.

Dans une maison aux fenetres grillées séverement, une maison de pacha, ou un grand diable a moustaches, vetu de rouge et d’or, pistolets a la ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en habituées, sans rien dire non plus, l’escalier du harem.

Au premier étage, une vaste piece blanche, porte ouverte, d’ou s’échappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s’amusait a parler français la-dedans, sans doute parce qu’on parlait toilette. Il s’agissait de savoir si certain piquet de roses a un corsage ferait mieux posé comme ceci ou posé comme cela :

– C’est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l’une.

– C’est kif-kif bourricot, – appuyait une autre, une petite rousse au teint de lait, aux yeux narquois, dont l’institutrice avait fréquenté l’Algérie.

C’était la chambre de ces « cousines », deux sours de seize et vingt et un ans, a qui la mariée de demain avait réservé la primeur de sa lettre d’homme célebre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laqués de blanc, chacun ayant son verset arabe brodé en or sur un panneau de velours appliqué au mur. Par terre, d’autres couchages improvisés, matelas et couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invitées a la fete nuptiale. Sur les chaises (laqué blanc et soie Pompadour a petits bouquets) des toilettes pour grand mariage, a peine arrivées de Paris, s’étalaient fraîches et claires. Désordre des veilles de fete, campement, eut-on dit, campement de petites bohémiennes, mais qui seraient élégantes et tres riches. (La regle musulmane interdisant aux femmes de sortir apres le crépuscule, c’est devenu entre elles un gentil usage de s’installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours ou meme des semaines, a propos de tout et de rien, quelquefois pour se faire une simple visite ; et alors on organise gaiement des dortoirs.) Des voiles d’orientale traînaient aussi ça et la, des parures de fleurs, des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux fenetres donnaient un aspect clandestin a tout ce luxe épars, destiné a éblouir ou charmer d’autres femmes, mais que les yeux d’aucun homme portant moustache n’auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux négresses esclaves, en costume asiatique, assises sans façon, se chantaient des airs de leur pays, scandés sur un petit tambourin qu’elles tapaient en sourdine. (Nos farouches démocrates d’Occident pourraient venir prendre des leçons de fraternité dans ce pays débonnaire, qui ne reconnaît en pratique ni castes ni distinctions sociales, et ou les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours traités comme gens de la famille.)

L’entrée de la mariée fit sensation et stupeur. On ne l’attendait point ce matin-la. Qui pouvait l’amener ? Toute noire dans son costume de rue, combien elle paraissait mystérieuse et lugubre au milieu de ces blancs, de ces roses, de ces bleus pâles des soies et de mousselines ! Qu’est-ce qu’elle venait faire, comme ça, a l’improviste, chez ses demoiselles d’honneur ?

Elle releva son voile de deuil, découvrit son fin visage et, d’un petit ton détaché, répondit en français – qui était décidément une langue familiere aux harems de Constantinople :

– Une lettre, que je venais vous communiquer !

– De qui, la lettre ?

– Ah ! devinez ?

– De la tante d’Andrinople, je parie, qui t’annonce une parure de brillants ?

– Non.

– De la tante d’Érivan, qui t’envoie une paire de chats angora, pour ton cadeau de noces ?

– Non plus. C’est d’une personne étrangere… C’est… d’un monsieur…

– Un monsieur ! Quelle horreur !… Un monsieur ! Petit monstre que tu es !…

Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois jolies tetes blondes, – du blond vrai et du blond faux, – se précipiterent ensemble pour voir tout de suite la signature.

– André Lhéry !… Non ! Alors il a répondu ?… C’est de lui ?… Pas possible…

Tout ce petit monde avait été mis dans la confidence de la lettre écrite au romancier. Chez les femmes turques d’aujourd’hui, il y a une telle solidarité de révolte contre le régime sévere des harems, qu’elles ne se trahissent jamais entre elles ; le manquement fut-il grave, au lieu d’etre innocent comme cette fois, ce serait toujours meme discrétion, meme silence.

On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la troisieme phrase, on éclata de rire :

– Oh ! tu as vu !… Il prétend que tu n’es pas Turque !… Impayable, par exemple !… Il s’y connaît meme si bien, paraît-il, que le voila tout a fait sur que non !

– Eh ! mais c’est un succes, ça, ma chere, – lui dit Zeyneb, l’aînée des cousines, – ça prouve que le piquant de ton esprit, l’élégance de ton style…

– Un succes, – contesta la petite rousse au nez en l’air, au minois toujours comiquement moqueur, – un succes !… Si c’est qu’il te prend pour une Pérote, merci de ce succes-la.

Il fallait entendre comment était dit ce mot Pérote (habitante du quartier de Péra). Rien que dans la façon de le prononcer, elle avait mis tout son dédain de pure fille d’Osmanlis pour les Levantins ou Levantines (Arméniens, Grecs ou Juifs) dont le Pérote représente le prototype[3] .

– Ce pauvre Lhéry, – ajouta Kerimé, l’une des jeunes invitées, – il retarde !… Il en est surement resté a la Turque des romans de 1830 : narguilé, confitures et divan tout le jour.

– Ou meme simplement, – reprit Mélek, la petite rousse au bout de nez narquois, – simplement a la Turque du temps de sa jeunesse. C’est qu’il doit commencer a etre marqué, tu sais, ton poete !…

C’était pourtant vrai, d’une vérité incontestable, qu’il ne pouvait plus etre jeune, André Lhéry. Et, pour la premiere fois, cette constatation s’imposait a l’esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n’avait jamais pensé a cela : constatation plutôt décevante, dérangeant son reve, voilant de mélancolie son culte pour lui…

Malgré leurs airs de sourire et de railler, elles l’aimaient toutes, cet homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui étaient la ; elles l’aimaient pour avoir parlé avec amour de leur Turquie, et avec respect de leur Islam. Une lettre de lui écrite a l’une d’elles était un événement dans leur vie cloîtrée ou, jusqu’a la grande catastrophe foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut a haute voix. Chacune désira toucher ce carré de papier ou sa main s’était posée. Et puis, étant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder le mystere de l’écriture.

Mais une maman survint, la maman des deux sours, et vite, avec un changement de conversation, la lettre disparut, escamotée. Non pas qu’elle fut bien sévere, cette maman-la, au si calme visage, mais elle aurait grondé tout de meme, et surtout n’eut pas su comprendre ; elle était d’une autre génération, parlant peu le français et n’ayant lu qu’Alexandre Dumas pere. Entre elle et ses filles, un abîme s’était creusé, de deux siecles au moins, tant les choses marchent vite dans la Turquie d’aujourd’hui. Physiquement meme, elle ne leur ressemblait pas, ses beaux yeux reflétaient une paix un peu naive qui ne se retrouvait point dans le regard des admiratrices d’André Lhéry : c’est qu’elle avait borné son rôle terrestre a etre une tendre mere et une épouse impeccable, sans en chercher plus. D’ailleurs, elle s’habillait mal en Européenne, et portait gauchement encore des robes trop surchargées, quand ses enfants au contraire savaient déja etre si élégantes et fines dans des étoffes tres simples.

Maintenant se fut l’institutrice française de la maison qui fit son entrée, – genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque encore. Et comme la chambre était vraiment trop encombrée, avec tant de monde, de robes jetées sur les chaises et de matelas par terre, on passa dans une plus grande piece voisine, « modern style », qui était le salon du harem.

Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse dame allemande a lunettes, en chapeau lourdement empanaché, amenant par la main Fahr-el-Nissâ, la plus jeune des invitées. Et, dans le cercle des jeunes filles, aussitôt on se mit parler allemand, avec la meme aisance que tout a l’heure pour le français. C’était le professeur de musique, cette grosse dame-la, et d’ailleurs une femme de talent incontestable ; avec Fahr-el-Nissâ, qui jouait déja en artiste, elle venait de répéter a deux pianos un nouvel arrangement des fugues de Bach, et chacune y avait mis toute son âme.

On parlait allemand, mais sans plus de peine on eut parlé italien ou anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou Shakespeare dans le texte original. Plus cultivées que ne le sont chez nous la moyenne des jeunes filles du meme monde, a cause de la séquestration sans doute et des longues soirées solitaires, elles dévoraient les classiques anciens et les grands détraqués modernes ; en musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour César Franck ou Wagner, et déchiffraient les partitions de Vincent d’Indy. Peut-etre aussi bénéficiaient-elles des longues tranquillités et somnolences mentales de leurs ascendantes ; dans leur cerveau, composé de matiere neuve ou longtemps reposée, tout germait a miracle, comme, en terrain vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs vénéneuses.

Le salon du haremlike, ce matin-la, s’emplissait toujours ; les deux négresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Apres elles, une vieille dame entra, devant qui toutes se leverent par respect : la grand-mere. On se mit alors a parler turc, car elle n’entendait rien aux langues occidentales, – et ce qu’elle se souciait d’André Lhéry, cette aieule ! Sa robe brodée d’argent était de mode ancienne et un voile de Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites-filles, l’abîme d’incompréhension demeurait absolument insondable, et, pendant les repas, plus d’une fois lui arrivait-il de les scandaliser par l’habitude qu’elle avait conservée de manger le riz avec ses doigts comme les ancetres, – ce que faisant, elle restait grande dame quand meme, grande dame jusqu’au bout des ongles, et imposante a tous.

Donc, on s’était mis a parler turc, par déférence pour l’aieule, et subitement le murmure des voix était devenu plus harmonieux, doux comme de la musique.

Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors, et ressemblait, bien entendu, a un fantôme tout noir. C’était Alimé Hanum, professeur agrégée de philosophie au lycée de jeunes filles fondé par Sa Majesté Impériale le Sultan ; d’habitude elle venait trois fois par semaine enseigner a Mélek la littérature arabe et persane. Il va sans dire, pas de leçon aujourd’hui, veille de mariage, jour ou les cervelles étaient a l’envers. Mais quand elle eut relevé son voile en cagoule et montré sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les vieux poetes de l’Iran, et Mélek, devenue sérieuse, récita un passage du « Pays des roses », de Saadi.

Aucune trace d’odalisques, ni de narguilé, ni de confitures, dans ce harem de pacha, composé de la grand-mere, de la mere, des filles, et des nieces avec leurs institutrices.

Du reste, a part deux ou trois exceptions peut-etre, tous les harems de Constantinople ressemblent a celui-ci : le harem de nos jours, c’est tout simplement la partie féminine d’une famille constituée comme chez nous, – et éduquée comme chez nous, sauf la claustration, sauf les voiles épais pour la rue, et l’impossibilité d’échanger une pensée avec un homme, s’il n’est le pere, le mari, le frere, ou quelquefois par tolérance le cousin tres proche avec qui l’on a joué étant enfant.

On avait recommencé de parler français et de discuter toilette quand une voix humaine, si limpide qu’on eut dit une voix céleste, tout a coup vibra dehors, comme tombant du haut de l’air : l’Imam de la plus voisine mosquée appelait du haut du minaret les fideles a la priere méridienne.

Alors la petite fiancée, se rappelant que sa grand-mere déjeunait a midi, s’échappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus effarée qu’elle a l’idée que la vieille dame pourrait attendre.