Jérusalem - Pierre Loti - ebook
Kategoria: Styl życia Język: francuski Rok wydania: 1895

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Pierre Loti

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Opis ebooka Jérusalem - Pierre Loti

Pierre Loti, agnostique notable, promene son regard dans Jérusalem et nous présente le Saint Sépulcre, la mosquée d'Omar, le Dôme du Rocher, le Mur des Lamentations ou la vallée de Josaphat. Bien qu’il n’y ait pas retrouvé la foi qu’il était venu chercher, il en donne un compte rendu vibrant. Jérusalem est le deuxieme volet d’un triptyque, les deux autres étant Le Désert et La Galilée.

Opinie o ebooku Jérusalem - Pierre Loti

Fragment ebooka Jérusalem - Pierre Loti

A Propos

I
II
III

A Propos Loti:

Pierre Loti (né Louis Marie Julien Viaud) est un écrivain français. Il est né a Rochefort le 14 janvier 1850, mort a Hendaye le 10 juin 1923 et enterré a l'île d'Oléron. Officier de marine, ses voyages lui ont inspiré beaucoup de ses romans, dont l'un des plus connus est Pecheur d'Islande. Il est également connu pour son admiration envers la Turquie.

Disponible sur Feedbooks Loti:
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« O crux, ave spes unica ! »

A mes amis, a mes freres inconnus, je dédie ce livre – qui n’est que le journal d’un mois de ma vie, écrit dans un grand effort de sincérité.


I

O crux, ave spes unica !

Jérusalem !… Oh ! l’éclat mourant de ce nom !… Comme il rayonne encore, du fond des temps et des poussieres, tellement que je me sens presque profanateur, en osant le placer la, en tete du récit de mon pelerinage sans foi !

Jérusalem ! Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déja écrit bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux simplement essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines ; dire quel est, a notre époque transitoire, le degré d’effacement de sa grande ombre sainte, qu’une génération tres prochaine ne verra meme plus…

Peut-etre dirai-je aussi l’impression d’une âme – la mienne – qui fut parmi les tourmentées de ce siecle finissant. Mais d’autres âmes sont pareilles et pourront me suivre ; nous sommes quelques-uns de l’angoisse sombre d’a présent, quelques-uns d’au bord du trou noir ou tout doit tomber et pourrir, qui regardons encore, dans un inappréciable lointain, planer au-dessus de tout l’inadmissible des religions humaines, ce pardon que Jésus avait apporté, cette consolation et ce céleste revoir… Oh ! il n’y a jamais eu que cela ; tout le reste, vide et néant, non seulement chez les pâles philosophes modernes, mais meme dans les arcanes de l’Inde millénaire, chez les Sages illuminés et merveilleux des vieux âges… Alors, de notre abîme, continue de monter, vers celui qui jadis s’appelait le Rédempteur, une vague adoration désolée…

Vraiment, mon livre ne pourra etre lu et supporté que par ceux qui se meurent d’avoir possédé et perdu l’Espérance Unique ; par ceux qui, a jamais incroyants comme moi, viendraient encore au Saint-Sépulcre avec un cour plein de priere, des yeux pleins de larmes, et qui, pour un peu, s’y traîneraient a deux genoux…


II

Lundi, 26 mars.

C’est lundi de Pâques. Arrivés du désert, nous nous éveillons sous des tentes, au milieu d’un cimetiere de Gaza. Plus de Bédouins sauvages autour de nous, plus de chameaux ni de dromadaires. Nos nouveaux hommes, qui sont des Maronites, se hâtent de seller et de harnacher nos nouvelles betes, qui sont des chevaux et des mulets ; nous levons le camp pour monter vers Jérusalem.

Précédés de deux gardes d’honneur, que nous a donnés le pacha de la ville et qui écartent devant nous la foule, nous traversons longuement les marchés et les bazars. Ensuite, la banlieue, ou l’animation du matin se localise autour des fontaines : tout le peuple des vendeurs d’eau est la, emplissant des outres en peau de mouton et les chargeant sur des ânes. Interminables débris de murailles, de portes, amas de ruines sous des palmiers. Et enfin, le silence de la campagne, les champs d’orges, les bois d’oliviers séculaires, le commencement de la route sablonneuse de Jérusalem, ou nos gardes nous quittent.

Nous laissons cette route sur notre gauche, pour prendre, dans les orges vertes, les simples sentiers qui menent a Hébron. Notre arrivée dans la ville sainte sera retardée de quarante-huit heures par ce détour, mais les pelerins font ainsi d’habitude pour s’arreter au tombeau d’Abraham.

Environ dix lieues de route aujourd’hui, dans les orges de velours, coupées de régions d’asphodeles ou paissent des troupeaux. De loin en loin, des campements arabes, tentes noires sur le beau vert des herbages. Ou bien des villages fellahs, maisonnettes de terre grise serrées autour de quelque petit dôme blanchi a la chaux, qui est un saint tombeau protecteur.

Sur le soir, le soleil, qui avait été tres chaud, se voile peu a peu de brumes tristes, semble n’etre plus qu’un pâle disque blanc ; alors, nous prenons conscience du chemin déja parcouru vers le nord.

En meme temps, nous sortons des plaines d’orges pour entrer dans une contrée montagneuse, et bientôt la vallée de Beit-Djibrin, ou nous comptons passer la nuit, s’ouvre devant nous.

Vraie vallée de la Terre Promise, ou « coulent le lait et le miel ». Elle est verte, d’un vert délicieux de printemps, de prairie de mai, entre ses collines, que des oliviers vigoureux et superbes recouvrent d’un autre vert, magnifiquement sombre. On y marche sur l’épaisseur des herbages, parmi les anémones rouges, les iris violets et les cyclamens roses. Elle est remplie d’un parfum de fleurs et, au centre, miroite un petit lac ou boivent a cette heure des moutons et des chevres.

Sur l’une des collines, est posé le vieux petit village arabe ou l’on ramene pour la nuit des troupeaux innombrables ; tandis que l’on dresse notre camp, sur l’herbe haute et fleurie, c’est devant nous un défilé sans fin de boufs et de moutons, qui montent s’enfermer la, derriere des murs de terre, et que conduisent des bergers en longue robe et en turban, pareils a des saints ou a des prophetes ; des petits enfants suivent, portant avec tendresse dans leurs bras des agneaux nouveau-nés. Les dernieres vont s’engouffrer entre les étroites rues de boue séchée, plusieurs centaines de chevres noires, qui cheminent en masse compacte, comme une longue traînée ininterrompue, d’une couleur et d’un luisant de corbeau ; c’est inoui, ce que ce hameau de Beit-Djibrin peut contenir !… Et, au passage de toutes ces betes, une saine odeur d’étable se mele au parfum de la tranquille campagne.

La vie pastorale d’autrefois est ici retrouvée, la vie biblique, dans toute sa simplicité et sa grandeur.


III

Mardi, 27 mars.

Vers deux heures du matin, quand la nuit pese de sa plus grande ombre sur ce pays d’arbres et d’herbages, de longs cris chantants extremement plaintifs, extremement doux, partent de Beit-Djibrin, passent au-dessus de nous, pour se répandre au loin dans le sommeil et la fraîcheur des campagnes : appel exalté a la priere, remettant en mémoire aux hommes leur néant et leur mort… Les muézins, qui sont des bergers, debout sur leurs toits de terre, chantent tous ensemble, comme en canon et en fugue – et toujours c’est le nom d’Allah, c’est le nom de Mahomet, surprenants et sombres, ici, sur cette terre de la Bible et du Christ…

*

* *

Nous nous levons a l’heure matinale ou sortent les troupeaux pour se répandre dans les prairies. La pluie, la bienfaisante pluie inconnue au désert, tambourine sur nos tentes, arrose abondamment cet éden de verdure ou nous sommes.

Le cheik de la vallée vient nous visiter, s’excusant d’avoir été retenu hier au soir, dans des pâturages éloignés ou gîtaient ses brebis. Nous montons au village avec lui, malgré l’ondée incessante, marchant dans les hautes herbes mouillées, dans les iris et les anémones, qui se courbent sous le passage de nos burnous.

En ce pays, pres de l’antique Gaza et de l’antique Hébron, Beit-Djibrin, qui n’a guere plus de deux mille ans, peut etre considérée comme une ville tres jeune. C’était la Bethogabris de Ptolémée, l’Eleutheropolis de Septime-Sévere, et elle devint un éveché au temps des croisades. Aujourd’hui, les implacables prophéties de la Bible se sont accomplies contre elle, comme d’ailleurs contre toutes les villes de la Palestine et de l’Idumée, et sa désolation est sans bornes, sous un merveilleux tapis de fleurs sauvages. Plus rien que des huttes de bergers, des étables, dont les toits de terre sont tout rouges d’anémones ; des débris de puissants remparts, éboulés dans l’herbe ; sous la terre et les décombres, sous le fouillis des grandes acanthes, des ronces et des asphodeles, les vestiges de la cathédrale ou officierent les éveques Croisés : des colonnes de marbre blanc aux chapiteaux corinthiens, une nef a son dernier degré de délabrement et de ruine, abritant des Bédouins et des chevres.

Il est de bonne heure encore quand nous montons a cheval pour commencer l’étape du jour, sous un ciel couvert et tourmenté d’ou cependant les averses ne tombent plus. Suivant une pente ascendante vers les hauts plateaux de Judée, nous cheminons jusqu’a midi par des sentiers de fleurs, au milieu de champs d’orges, entre des séries de collines que tapissent des bois d’oliviers aux ramures grises, aux feuillages obscurs.

Comme au désert, c’est pendant la halte méridienne que nous dépasse la caravane de nos bagages et de nos tentes, – caravane bien différente de celle de la-bas : par les petits chemins verts, cortege de mules qui sont conduites par des Syriens aux figures ouvertes et qui marchent au tintement de leurs colliers de clochettes ; en tete, la mule capitane, la plus belle de la bande et la plus intelligente, harnachée de broderies en perles et en coquillages, ayant au cou la grosse cloche conductrice que toutes les autres entendent et suivent…

*

* *

A mesure que nous nous élevons, les pentes deviennent plus raides et le pays plus rocheux ; les orges font définitivement place aux broussailles et aux asphodeles.

Vers trois heures, en débouchant d’une gorge haute qui nous avait tenus longtemps enfermés, nous nous trouvons dominer tout a coup des immensités inattendues. Derriere nous et sous nos pieds, les plaines de Gaza, la magnificence des orges, unies dans les lointains comme une mer verte, et, au dela encore, infiniment au dela, un peu de ce désert d’ou nous venons de sortir, apparaissant a nos yeux pour la derniere fois, dans un vague déploiement rose. En avant, c’est une région tres différente qui se découvre ; jusqu’aux vaporeuses cimes du Moab qui barrent le ciel, paraît monter un pays de pierres grises, entierement travaillé de mains d’hommes, ou des petits murs réguliers se superposent a perte de vue : les vignes étagées d’Hébron, de siecle en siecle reproduites aux memes places depuis les temps bibliques.

Elles sont sans feuilles, ces vignes, parce que l’avril n’est pas commencé ; on voit leurs ceps énormes se tordre partout sur le sol comme des serpents au corps multiple ; la couleur d’ensemble n’en est pas changée, – et ce sont des campagnes tristes, tout en cailloux, tout en grisailles, ou a peine quelque olivier solitaire de loin en loin montre sa petite touffe de feuillage noir.

La-bas, serpente quelque chose comme un long ruban blanc, ou nos sentiers vont aboutir : une route, une vraie route carrossable comme en Europe, avec son empierrement et sa poussiere ! Et, en ce moment meme, deux voitures y passent !… Nous regardons cela avec des surprises de sauvages.

C’est la route qui vient de Jérusalem, et nous allons, nous aussi, la suivre ; elle descend vers Hébron, entre d’innombrables petits murs enfermant des vignes et des figuiers. – Il y a un certain bien-etre tout de meme a retrouver cette facilité-la, apres tant de cailloux, de rocs pointus, de pentes glissantes, de dangereuses fondrieres, ou depuis plus d’un mois nous n’avons cessé de veiller sur les pieds de nos betes…

Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des agences : hommes en casque de liege, grosses femmes en casquette loutre, avec des voiles verts. Nous n’étions pas préparés a rencontrer ça. Plus encore que notre reve oriental, notre reve religieux en est froissé. – Oh ! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte ou nous arrivions, si humblement pensifs, par le vieux chemin des prophetes !…

Heureusement, elles s’en vont, leurs voitures ; elles se hâtent meme de filer avant la nuit, car Hébron n’a pas encore d’hôtels, Hébron est restée une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne consent guere a loger des chrétiens sous ses toits…

*

* *

Entre des collines pierreuses, couvertes de séries de terrasses pour les vignes, Hébron commence d’apparaître, Hébron, bâtie avec les memes matériaux que les murs sans fin dont les campagnes sont remplies. Dans un pays de pierres grises, c’est une ville de pierres grises ; c’est une superposition de cubes de pierres, ayant chacun pour toiture une voute de pierres, tous pareils, tous percés des memes tres petites fenetres cintrées et réunies deux a deux. Un ensemble net et dur, qui surprend par son absolue uniformité de contours et de couleurs, et que cinq ou six minarets dominent.

Suivant l’usage, nous campons a l’entrée de la ville, au bord de la route, dans un lieu ou croissent quelques oliviers. Nos mules a clochettes nous ayant a peine devancés aujourd’hui, nous présidons nous-memes a notre déballage de nomades, au milieu de nombreux spectateurs, musulmans ou juifs, silencieux dans de longues robes.

*

* *

Nos tentes montées, il nous reste encore une heure de jour. Le soleil, tres bas, dore en ce moment les monotonies grises d’Hébron et de ses alentours, l’amas des cubes de pierres qui composent la ville, la profusion des murs de pierres qui couvrent la montagne.

Nous montons a pied vers la grande mosquée, dont les souterrains impénétrables renferment les authentiques tombeaux d’Abraham, de Sarah, d’Isaac et de Jacob.

Arabes et Juifs circulent en foule dans les rues, et les couleurs de leurs vetements éclatent sur la teinte neutre des murailles, que ne recouvre ni chaux ni peinture.

Quelques-unes de ces maisons semblent vieilles comme les patriarches ; d’autres sont neuves, a peine achevées ; mais toutes sont pareilles : memes parois massives, solides a défier des siecles, memes proportions cubiques et memes petites fenetres toujours accouplées. Dans cet ensemble, rien ne détonne, et Hébron est une des rares villes que ne dépare aucune construction d’apparence moderne ou étrangere.

Le bazar, vouté de pierres, avec seulement quelques prises de jour étroites et grillées, est déja obscur et ses échoppes commencent a se fermer. Aux devantures, sont pendus des burnous et des robes, des harnais et des tetieres de perles pour chameaux ; surtout de ces verroteries, bracelets et colliers, qui se fabriquent a Hébron depuis des époques tres reculées. On y voit confusément ; on marche dans une buée de poussiere, dans une odeur d’épices et d’ambre, en glissant sur de vieilles dalles luisantes, polies pendant des siecles par des babouches ou des pieds nus.

Aux abords de la grande mosquée, des instants de nuit, dans des ruelles qui montent, voutées en ogive, comme d’étroites nefs ; le long de ces passages, s’ouvrent des portes de maisons millénaires, ornées d’informes débris d’inscriptions ou de sculptures, et nous frôlons en chemin de monstrueuses pierres de soubassement qui doivent etre contemporaines des rois hébreux. A cette tombée de jour, on sent les choses d’ici comme imprégnées d’incalculables myriades de morts ; on prend conscience, sous une forme presque angoissée, de l’entassement des âges sur cette ville, qui fut melée aux événements de l’histoire sainte depuis les origines légendaires d’Israël… Que de révélations sur les temps passés pourraient donner les fouilles dans ce vieux sol, si tout cela n’était si fermé, impénétrable, hostile !

*

* *

Abraham enterra donc sa femme Sara dans la caverne double du champ qui regarde Manbre, ou est la ville d’Hébron, au pays de Chanaan. (Genese, XXIII, 19.)

Nous retrouvons la lumiere dorée du soir, au sortir de l’obscurité des ruelles voutées, en arrivant au pied de cette mosquée d’Abraham. Elle est située a mi-hauteur de la colline, qui s’entaille profondément pour la recevoir. Elle couve sous son ombre farouche le mystere de cette caverne double de Macpélah ou, depuis quatre mille ans bientôt, le patriarche dort avec ses fils.

La caverne, achetée quatre cents sicles d’argent a Éphron l’Éthéen, fils de Séor !… Les Croisés sont les derniers qui y soient descendus et on n’en possede pas de description écrite plus récente que celle d’Antonin le Martyr (VIe siecle). Aujourd’hui, l’entrée en est défendue meme aux musulmans. Quant aux chrétiens et aux juifs, la mosquée aussi leur est interdite ; ils n’y pénétreraient ni par les influences, ni par la ruse, ni par l’or, – et, il y a une vingtaine d’années, quand elle s’ouvrit pour le prince de Galles sur un ordre formel du sultan, la population d’Hébron faillit prendre les armes.

On laisse seulement les visiteurs faire le tour de ce lieu saint, par une sorte de chemin de ronde, encaissé entre les murailles hautes. Toute la base du monument est en pierres géantes, d’aspect cyclopéen, et fut construite par le roi David, pour honorer magnifiquement le tombeau du pere des Hébreux ; cette premiere enceinte, d’une durée presque éternelle, avait environ deux mille ans quand les Arabes l’ont continuée en hauteur par le mur a créneaux de la mosquée d’aujourd’hui, qui est déja si vieille.

Il y a, presque au ras du sol, une fissure par laquelle on permet aux chrétiens et aux juifs de passer la tete, en rampant, pour baiser les saintes dalles. Et, ce soir, de pauvres pelerins israélites sont la, prosternés, allongeant le cou comme des renards qui se terrent, pour essayer d’appuyer leurs levres sur le tombeau de l’ancetre, tandis que des enfants arabes, charmants et moqueurs, qui ont leurs entrées dans l’enclos, les regardent avec un sourire de haut dédain. Les parois et les abords de ce trou ont été frottés depuis des siecles par tant de mains, tant de tetes, tant de cheveux, qu’ils ont pris un poli luisant et gras. Et d’ailleurs, toutes les grandes pierres de l’enceinte de David luisent aussi, comme huileuses, apres les continuels frôlements humains ; c’est que ce lieu est un des plus antiques parmi ceux que les hommes vénerent encore, et, a aucune époque, on n’a cessé d’y venir et d’y prier.

Le chemin de ronde, en s’élevant sur la colline, passe, a un moment donné, au-dessus du sanctuaire ; alors la vue plonge entre les murs sacrés, sur les trois minarets qui indiquent l’emplacement des trois patriarches ; le minaret du milieu, qui, paraît-il, surmonte le tombeau d’Abraham, est informe comme un rocher, sous les couches de chaux amoncelées, et se termine par un gigantesque croissant de bronze.

C’est ici le « champ qui regarde Manbré » ; la silhouette, a peu pres immuable, des collines d’en face devait etre telle, le jour ou Abraham acheta a Éphron, fils de Séor, ce lieu de sépulture. La scene de ce marché (Genese, XXIII, 16) et l’ensevelissement du patriarche (Genese, XXV, 9), on peut presque reconstituer tout cela d’apres ce qui se passe de nos jours entre les pasteurs simples et graves des campagnes d’ici ; Abraham devait ressembler beaucoup aux chefs de la vallée de Beit-Djibrin ou des plaines de Gaza. En ce moment, tout l’antérieur effroyable des durées s’évanouit comme une vapeur ; nous sentons, derriere nous, remonter de l’abîme, les temps bibliques, a la lueur du jour finissant…

« Ensevelissez-moi avec mes peres dans la caverne double qui est au champ d’Éphron, Héthéen – prie Jacob, mourant sur la terre d’Égypte – c’est la qu’Abraham a été enseveli avec Sara, sa femme. C’est la aussi ou Isaac a été enseveli avec Rébecca, sa femme, et ou Lia est aussi ensevelie. » (Genese, XLIX, 29,31.)

Et ceci est unique, sans doute, dans les annales des morts : cette sépulture, primitivement si simple, qui les a réunis tous, n’a cessé, a aucune époque de l’histoire, d’etre vénérée, – quand les plus somptueux tombeaux de l’Égypte et de la Grece sont depuis longtemps profanés et vides. Vraisemblablement meme, les patriarches continueront de dormir en paix durant bien des siecles a venir, respectés par des millions de chrétiens, de musulmans et de juifs.

*

* *

Le crépuscule éclaire encore, quand nous regagnons nos tentes au bord de la route. Alors défile devant nous tout ce qui rentre des champs pour la nuit : laboureurs, marchant nobles et beaux dans leurs draperies archaiques ; bergers, montés bizarrement sur l’extreme-arriere de leurs tout petits ânes ; betes de somme et troupeaux de toute sorte, ou dominent les chevres noires, aux longues oreilles presque traînantes dans la poussiere.

En face de nous, de l’autre côté du chemin, coule une fontaine sans doute tres sainte, car une foule d’hommes et de petits enfants y viennent, avec de longues prosternations, faire leur priere du soir.

*

* *

Nuit bruyante comme a Gaza ; aboiements des chiens errants ; tintements des grelots de nos mules ; hennissements de nos chevaux, attachés a des oliviers tout pres de nos tentes ; – et, du haut des mosquées, chants lointains et doux, que des muézins inspirés laissent tomber sur la terre…