Trois Hommes en Balade - Jerome Klapka Jerome - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1900

Trois Hommes en Balade darmowy ebook

Jerome Klapka Jerome

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Opis ebooka Trois Hommes en Balade - Jerome Klapka Jerome

Les trois comperes de « Trois hommes dans un bateau » partent faire une balade en Allemagne, a pied, en vélo ou en attelage. Au cours de cette longue promenade, il leur arrive de multiples aventures. Celles-ci et les souvenirs plus anciens qu’elles suscitent, forment l’essentiel du livre, de ce fait impossible a résumer.

Opinie o ebooku Trois Hommes en Balade - Jerome Klapka Jerome

Fragment ebooka Trois Hommes en Balade - Jerome Klapka Jerome

A Propos

Chapitre 1

A Propos Jerome:

Jerome Klapka Jerome (May 2, 1859 – June 14, 1927) was an English author, best known for the humorous travelogue Three Men in a Boat. Jerome was born in Walsall, at that time part of the county of Staffordshire, where there is now a museum in his honour, and was brought up in poverty in London. Other works include the essay collections Idle Thoughts of an Idle Fellow and Second Thoughts of an Idle Fellow; Three Men on the Bummel, a sequel to Three Men in a Boat; and several other novels. Source: Wikipedia

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Je dédie

cette ouvre insignifiante d’un écolier

tres humble

AU BON GUIDE

qui, sans me diriger

me conduit dans le droit chemin ;

AU PHILOSOPHE BON VIVANT

qui, s’il n’a pas pu m’amener a supporter

le mal de dents avec patience, m’a cependant

soutenu par la pensée que cet incident

ne serait que passager ;

AU BON AMI

qui sourit

quand je lui fais part de mes ennuis,

et qui, lorsque j’appelle au secours,

ne fait que répondre : attends !

A L’IRONISTE

A LA FIGURE GRAVE

pour lequel la vie n’est qu’un recueil

d’épisodes humoristiques ;

AU BON MAÎTRE :

LE TEMPS


Chapitre 1

 

Trois amis éprouvent le besoin de se distraire. – Fâcheux résultat d’une déception. – Couardise de George. – Harris a des idées. – Récit du vieux marin et du yachtman inexpérimenté. – Un équipage plein de courage. – Du danger de mettre a la voile par vent de terre. – De l’impossibilité de naviguer par vent de mer. – Les arguments d’Ethelbertha. – L’humidité de la riviere. – Harris propose un voyage a bicyclette. – George craint le vent. – Harris suggere la Foret Noire. – George craint les montées. – Plan imaginé par Harris pour en triompher. – Irruption de Mme Harris.

 

Ce qu’il nous faudrait, dit Harris, ce serait un peu de distraction.

A ce moment la porte s’ouvrit, et Mme Harris, passant la tete dans l’entre-bâillement, nous dit qu’Ethelbertha l’envoyait me rappeler qu’il ne fallait pas rentrer trop tard a cause de Clarence…

(Je suis enclin a penser qu’Ethelbertha se tourmente trop volontiers sur le compte des enfants. L’état de ce petit n’offre en somme aucune gravité. Il est sorti le matin avec sa tante. S’il a le malheur, étant avec elle, de regarder la devanture d’un pâtissier, elle le fait entrer et le bourre de choux a la creme et de buns jusqu’a ce qu’il se déclare rassasié et refuse avec politesse et fermeté de manger quoi que ce soit de plus. Résultat : il a du mal a avaler un peu de purée a déjeuner ; et sa mere craint qu’il ne couve une maladie grave.)

Mme Harris ajouta que nous ferions bien de nous dépecher de monter pour ne pas manquer la récitation de « The Mad Hatter’s Tea Party », tiré d’Alice in Wonderland. Muriel – c’est la récitante – est la deuxieme enfant de Harris. Elle a huit ans, c’est une fille intelligente et gaie, mais, pour ma part, je la préfere dans les pieces sérieuses. Nous répondons que nous finissons nos cigarettes, que nous viendrons tout de suite apres, et nous supplions Mme Harris de ne pas laisser Muriel commencer avant notre arrivée. Elle promet de tout faire pour calmer le zele de l’enfant et s’en va.

Harris, la porte fermée, reprit sa phrase interrompue :

– Vous comprenez ce que je voulais dire… un changement total.

Comment le réaliser ?

George proposa « un voyage d’affaires ».

Un jeune ingénieur avait, je m’en souviens, projeté un de ces « voyages d’affaires » pour Vienne. Sa femme lui demanda de préciser ses projets. Il s’agissait de visiter des mines aux alentours de la capitale autrichienne et de rédiger des rapports. Elle désira l’accompagner… c’était une femme a ça. Il fit l’impossible pour l’en dissuader, alléguant que la place d’une jolie femme n’était pas dans une mine. Elle était bien de cet avis. Aussi n’avait-elle nullement l’intention de l’accompagner dans les puits. Simplement elle le mettrait en voiture chaque matin, puis se distrairait jusqu’a son retour en admirant les boutiques et en y achetant d’aventure ce qui la tenterait. Ayant lancé l’idée, il ne voyait plus maintenant le moyen de se tirer de la. Pendant dix longues journées d’été, il fut condamné a inspecter les mines des environs de Vienne et, le soir, a rédiger des rapports. Il les expédiait a son patron, qui ne savait qu’en faire. Je rappelai ce précédent et en fis l’application a notre cas :

– Je serais navré de croire qu’Ethelbertha et Mme Harris appartiennent a cette catégorie d’épouses. Cependant, ne recourons pas, pour cette fois, au prétexte « affaires » ; réservons cette échappatoire pour le cas d’absolue nécessité… Non, allons-y carrément. Voici ce que j’expliquerai a Ethelbertha : « J’ai remarqué, lui dirai-je, que jamais mortel n’estime a sa juste valeur un bonheur qui est constamment a sa portée. » J’ajouterai qu’afin de lui permettre d’apprécier mes qualités personnelles, je jugeais opportun de m’arracher a sa société et a celle des enfants pour trois semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, en m’adressant a Harris, que c’est vous qui m’avez fait comprendre cela, que c’est a vous que nous devons…

Harris posa vivement son verre :

– Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je préférerais autre chose. Elle en parlerait a ma femme. Je serais désolé de recevoir des remerciements que je ne mérite pas.

– Mais si, vous les méritez, car c’est bien vous qui…

Harris m’interrompit encore :

– Non ! c’est de vous que vient l’idée. Vous vous rappelez avoir dit que c’est une erreur de s’enliser dans la béatitude domestique et qu’une félicité ininterrompue alourdit le cerveau…

– Je parlais en général.

– Et précisément, continua Harris, je me proposais de parler a Clara de votre suggestion. Elle apprécie beaucoup votre intelligence, je le sais, et je suis sur que si…

– Ne courons pas ce risque, interrompis-je a mon tour. Il y a la un probleme délicat. J’en entrevois la solution. Nous dirons que le projet nous a été suggéré par George.

Il arrive a George de manquer d’obligeance ; c’est une remarque que j’ai eu l’occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu’il allait etre enchanté d’aider deux vieux camarades a se tirer d’embarras ; non ! il devint agressif.

– Essayez ! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire, avait été de partir en bande, avec femmes et enfants ; j’aurais emmené ma tante ; nous aurions loué un vieux château délicieux, que je connais en Normandie, dans un endroit ou le climat convient particulierement aux enfants délicats, et ou le lait est tel qu’on n’en trouve pas de pareil en Angleterre. J’ajouterai que vous avez singulierement exagéré en avançant que nous serions plus heureux, voyageant seuls.

On n’arrive a rien avec George par la douceur ; il faut montrer de la fermeté.

– Dites-leur cela, s’écria Harris, et voici ce que je proposerai a mon tour : Nous louerons ce château. Vous emmenerez votre tante, ça j’y tiens, et vous verrez l’agrément de ce mois de vacances. Les enfants raffolent tous de vous ; J… et moi nous disparaîtrons. Vous avez déja promis a Edgar de l’initier a l’art de la peche. Ce sera encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame. Nous ferons des pique-niques dans la foret : nous ne serons que onze. Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possede déja six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent tres vite.

Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident clos, la question se posa derechef : que ferions-nous ?

Harris, comme toujours, penchait pour la mer ; il nous parla d’un petit yacht, juste ce qu’il nous fallait, un yacht que nous pourrions manouvrer nous-memes, sans l’aide d’une bande odieuse de fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner a votre bord, ajouter aux dépenses et qui enlevent au voyage son charme et sa poésie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul concours d’un mousse débrouillard. Nous connaissions ce genre de yacht et nous le lui dîmes ; nous avions déja passé par la, Harris et moi. A l’exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et les herbes pourries, arômes contre lesquels l’air pur de la mer ne saurait lutter. Il n’y a pas d’abri contre la pluie ; le salon a dix pieds sur quatre ; la moitié en est occupée par un poele qui s’effondre quand on veut l’allumer. Vous etes forcé de prendre votre tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment meme ou vous sortez de l’eau.

Harris et le mousse feraient tout le travail intéressant : hisser la voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous les agréments, tandis que George et moi nous éplucherions les pommes de terre et ferions le ménage.

– Soit ! concéda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et faisons les choses grandement.

Je m’y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur maniere de naviguer !

Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, je louai un yacht. La coincidence de trois événements m’avait fait commettre cette folie : Ethelbertha avait le désir de respirer l’air pur de la mer ; j’avais eu un coup de chance, et le lendemain matin meme, au club, mes yeux étaient tombés sur un numéro du Sportsman, ou je lus l’annonce suivante :

AUX AMATEURS DE YACHTING

Occasion unique :

L’« ESPIEGLE », YOLE, 28 TONNES.

LE PROPRIÉTAIRE, SUBITEMENT RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LÉVRIER DE L’OCÉAN, YACHT SUPERBEMENT AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE. DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIERE EN CUIVRE NEUF, DIX GUINÉES PAR SEMAINE.

S’ADRESSER A PERTWEE ET Cie, 3a, BUCKLERSBURY.

Cela m’avait fait l’effet d’une révélation du ciel.

La chaudiere en « cuivre neuf » m’importait peu : je pensais qu’on pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le « piano Woffenkoff » m’inspirait. Je voyais déja Ethelbertha jouant, le soir, quelques chansons, dont l’équipage, avec un peu d’entraînement, reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait, tel un lévrier agile, a travers les ondes argentées.

Je hélai un cab et me fis conduire directement a Bucklersbury. M. Pertwee, un quidam d’aspect modeste, avait un bureau sans prétention au troisieme étage. Il me montra une image a l’aquarelle de l’Espiegle, fuyant sous le vent. Le pont était incliné a quelque 90° sur l’océan. Aucun etre humain n’était visible sur ce pont : je suppose qu’ils avaient tous glissé a l’eau, – je ne vois pas en effet comment on aurait pu s’y maintenir a moins d’y avoir été cloué. Je fis remarquer cette circonstance fâcheuse a l’agent. Il m’expliqua que l’Espiegle était représenté au plus pres serré, lors de la victoire fameuse qu’il remporta dans la coupe challenge de la Medway. M. Pertwee me croyait au courant de cet événement et je préférai m’abstenir de le questionner. Deux petites taches pres du cadre, que j’avais d’abord prises pour des mouches, représentaient, paraît-il, les deuxieme et troisieme gagnants de cette course célebre. Une photographie du yacht ancré pres de Gravesend était moins impressionnante, mais éveillait l’idée d’une plus grande stabilité. Toutes les réponses a mes questions ayant été favorables, je louai pour quinze jours. M. Pertwee dit qu’il se félicitait de ce que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j’arrivai plus tard a etre de son avis), car ce laps s’accordait exactement avec une autre location : si j’avais demandé le yacht pour trois semaines, il aurait été dans l’obligation de me le refuser.

L’affaire étant conclue, M. Pertwee me demanda si j’avais un capitaine en vue. Par chance je n’en avais pas (tout semblait tourner en ma faveur), car M. Pertwee était certain que je ne pourrais mieux faire que de garder M. Goyles, actuellement en fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connaît sa femme et n’avait jamais eu a déplorer la perte d’un passager.

Ceci se passait dans la matinée et le yacht se trouva etre mouillé pres de Harwich. Je pus prendre l’express de 10 h. 45 a Liverpool Street, et a une heure je causais avec M. Goyles a bord de l’Espiegle.C’était un gros homme aux manieres paternes. Je lui fis part de mon plan : contourner les îles hollandaises et naviguer lentement vers la Norvege. Il fit : « Bien, bien », et parut enthousiasmé de cette excursion, disant que cela l’amuserait aussi. Nous abordâmes la question de l’approvisionnement ; il s’enthousiasma encore davantage. J’avoue que la quantité de victuailles proposée par M. Goyles me surprit. Si nous avions vécu au temps de Drake et de la piraterie espagnole, j’aurais pu craindre qu’il ne machinât un coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que nous n’exagérions pas. Les restes, s’il devait y en avoir, l’équipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume. Il me sembla que j’approvisionnais ces hommes pour tout l’hiver, mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus rien. La quantité de boisson réclamée m’étonna également.

– Nous n’allons pas, dis-je, faire les apprets d’une orgie, monsieur Goyles ?

– Orgie ! Voyons, ils ne prendront qu’une goutte d’alcool dans leur thé.

Il m’exposa sa devise : recruter de bons matelots et bien les traiter.

– Ils travaillent de meilleur cour et, une autre fois, reviennent a votre service.

Je ne tenais pas a ce qu’ils revinssent jamais a mon service. Je commençais a me dégouter d’eux avant de les avoir vus, les considérant comme un équipage par trop vorace et altéré. M. Goyles était si plein d’entrain et moi tellement inexpérimenté que la encore je laissai faire.

Je lui laissai aussi le soin d’enrôler l’équipage. Il dit qu’il « en » viendrait a bout avec deux hommes et un mousse. S’il faisait allusion au nettoiement des victuailles et des boissons, il n’y pouvait réussir avec si peu de monde ; mais peut-etre voulait-il parler de la conduite du yacht.

En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai un costume de yachting avec casquette blanche ; il promit de se dépecher et de me le livrer en temps voulu ; puis je rentrai raconter a Ethelbertha l’emploi de mon temps. Sa joie ne fut troublée que par cette seule pensée : la couturiere aurait-elle le temps de lui faire un costume ? Voila bien les femmes !

Mariés depuis peu, nous décidâmes de n’inviter personne. Je rends grâces au ciel de cette décision. Le lundi, nous nous équipâmes de pied en cap et partîmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha ; en tout cas, elle était fort élégante. Mon costume bleu, garni d’une étroite tresse blanche, faisait aussi tres bon effet.

M. Goyles vint a notre rencontre sur le pont et annonça que le lunch était servi. Je dois reconnaître qu’il s’était assuré les services d’un tres bon cuisinier. Je n’eus pas l’occasion de juger les capacités des autres membres de l’équipage. Cependant, je peux dire qu’au repos ils paraissaient former une bande joyeuse.

Mon projet était tel : sitôt terminé le déjeuner des hommes, nous leverions l’ancre ; penchés sur le bastingage, Ethelbertha et moi – moi le cigare au bec – nous suivrions a l’horizon le subtil effacement des falaises de la patrie. Prets a réaliser notre part du programme, nous attendions sur le pont.

– Ils prennent leur temps, dit-elle.

– S’ils veulent manger en quinze jours tout ce qui se trouve sur ce yacht, ils mettront du temps a chaque repas. Ne les pressons pas, sinon ils n’arriveraient pas a en finir le quart.

– Ils se sont peut-etre endormis, remarqua plus tard Ethelbertha. Il va bientôt etre l’heure du thé.

Sans contredit, ces gaillards-la étaient placides. Je m’avançai et hélai le capitaine Goyles par l’écoutille. Je le hélai par trois fois. Enfin il monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus lourd, – entre ses levres un cigare éteint.

Il retira de la bouche son bout de cigare.

– Quand vous serez pret, capitaine Goyles, dis-je, nous partirons.

– Pas aujourd’hui, monsieur, pas aujourd’hui.

– Pourquoi pas aujourd’hui ?

Je sais que les marins sont superstitieux ; peut-etre le lundi était-il jour néfaste…

– Le jour n’y est pour rien, répondit le capitaine ; c’est le vent qui me donne a réfléchir : il n’a pas l’air de vouloir tourner.

– Mais a-t-il besoin de tourner ? demandai-je. Il me semble qu’il souffle juste dans la bonne direction, droit derriere nous.

– Oui, oui, droit, c’est bien le mot, car nous irions tout droit a la mort. Dieu nous garde de mettre a la voile avec un vent pareil ! Voyez-vous, expliqua-t-il, en réponse a mon regard étonné, c’est ce que nous appelons un vent de terre, parce qu’il souffle directement de terre, si l’on peut dire.

Effectivement, l’homme avait raison, le vent venait de terre.

– Il tournera peut-etre pendant la nuit, dit le capitaine pour me réconforter. Du reste il n’est pas violent, et l’Espiegle tient bien la mer.

Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je retournai a l’arriere expliquer a Ethelbertha la raison de notre retard. Elle paraissait de moins bonne humeur qu’au moment de notre embarquement et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions pas partir avec un vent de terre.

– S’il ne soufflait pas de la terre, dit-elle, il soufflerait de la mer, et nous renverrait vers la côte. Il me semble que nous avons juste le vent qu’il nous faut.

– Tu manques d’expérience, mon amour. Ce vent semble bien le vent qu’il nous faut, mais il ne l’est pas. C’est ce que nous appelons un vent de terre, et le vent de terre est toujours tres dangereux.

Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de terre était toujours dangereux.

Ces questions m’impatientaient ; peut-etre étais-je légerement irrité. Le tangage uniforme d’un petit yacht ancré déprime meme l’esprit le plus ferme.

– Je ne saurais te l’expliquer, continuai-je (et c’était la vérité), mais ce serait le comble de la témérité de mettre a la voile avec ce vent, et je t’aime trop, chérie, pour t’exposer a de pareils risques.

Ma phrase me parut élégante ; mais Ethelbertha répondit simplement qu’elle regrettait, dans ces conditions, d’etre venue a bord avant mardi, et elle descendit.

Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je m’étais levé de bonne heure et fis remarquer cette saute au capitaine.

– Oui, oui, monsieur, déclara-t-il, c’est fâcheux, mais nous n’y pouvons rien.

– Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd’hui ? hasardai-je.

Il rit, et ne se fâcha pas.

– Monsieur, si vous aviez l’intention d’aller a Ipswich, je vous dirais : Tout est au mieux. Mais notre destination étant, voyez-vous, la côte hollandaise, eh bien, voila…

Je communiquai la nouvelle a Ethelbertha et nous décidâmes de passer la journée a terre. Harwich n’est pas une ville gaie ; vers le soir on pourrait dire qu’elle est morne. Nous prîmes du thé et des sandwiches a Dovercourt, et retournâmes sur le quai, pour retrouver le capitaine Goyles et le bateau. Nous attendîmes le premier pendant une heure. Quand il arriva, il était plus gai que nous ; s’il ne m’avait pas affirmé qu’il ne buvait jamais qu’un grog chaud avant de se coucher, j’aurais eu lieu de croire qu’il était gris.

Le lendemain matin le vent venait du sud, ce qui rendit le capitaine plutôt anxieux ; il paraît qu’il était tout aussi dangereux de s’en aller que de rester ou nous étions ; notre seul espoir était que le vent tournât avant qu’un malheur irréparable fut arrivé. Entre temps Ethelbertha avait pris le yacht en grippe ; elle dit qu’elle aurait préféré passer une semaine dans une cabine de bains, vu qu’une cabine de bains était du moins immobile.

Nous passâmes un autre jour a Harwich, et cette nuit-la, ainsi que la suivante, le vent continuant a etre au sud, nous couchâmes a la Tete Couronnée. Le vendredi le vent souffla directement de la mer. Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggérai que, vu cette circonstance, nous pourrions partir. Il me parut irrité de mon insistance.

– Si vous étiez un peu plus au courant des choses de la mer, monsieur, vous verriez par vous-meme que c’est impossible. Le vent souffle droit de la mer.

– Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel est l’objet que j’ai loué ? Est-ce un yacht, ou une maison flottante ? Je demande par la si on peut mettre l’Espiegle en mouvement, ou s’il est condamné a l’immobilité, auquel cas, vous me le diriez franchement : nous décorerions le pont de caisses garnies de lierre, nous ajouterions quelques plantes fleuries, nous installerions une marquise, – ce serait un lieu fort agréable. Si, au contraire, on pouvait mettre l’objet en mouvement…

– En mouvement ? interrompit le capitaine. Il faudrait pour cela avoir le bon vent.

– Mais quel est le bon vent ?

Le capitaine Goyles sembla embarrassé. Je continuai :

– Au courant de la semaine nous avons eu vent du nord, vent du sud, vent de l’est et vent de l’ouest, avec des variations. Je n’attendrais encore que si vous pouviez me désigner une cinquieme direction sur la boussole. Sinon, a moins que l’ancre n’ait pris racine, nous la leverons aujourd’hui meme, et nous verrons ce qui arrivera.

Il comprit que j’étais décidé.

– Tres bien, monsieur, jeta-t-il, vous etes le maître et moi l’employé. Je n’ai plus qu’un enfant a ma charge, grâce a Dieu, et sans aucun doute vos exécuteurs comprendront leur devoir vis-a-vis de ma vieille.

Son ton solennel m’impressionna.

– Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un espoir quelconque de quitter ce trou maudit par un temps quel qu’il soit ?

Le capitaine Goyles me répondit gentiment :

– Voyez-vous, monsieur, cette côte est tres particuliere. Une fois loin d’elle tout irait bien, mais s’en détacher sur une coquille de noix comme celle-ci, eh bien, pour etre franc, monsieur, ce serait dur.

Je le quittai avec l’assurance qu’il surveillerait le temps comme une mere veille sur le sommeil de son enfant. Ce fut sa propre comparaison. Je le revis a midi, il surveillait le temps, de la fenetre du Chaîne et Ancre.

A cinq heures, ce jour-la, un heureux hasard nous fit rencontrer dans High Street deux yachtmen de mes amis. Par suite d’une avarie au gouvernail, ils avaient du atterrir. Je leur racontai mon histoire. Ils en semblerent moins surpris qu’amusés. Le capitaine Goyles et les deux hommes surveillaient toujours le temps. Je courus a l’hôtel et mis Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous faufilâmes jusqu’au quai, ou nous trouvâmes notre bateau amarré. Seul le mousse était a bord. Mes deux amis se chargerent du yacht, et vers six heures nous filions joyeusement le long de la côte.

Nous passâmes la nuit a Aldborough et le lendemain poussâmes jusqu’a Yarmouth, ou mes amis se trouverent forcés de nous quitter ; je me décidai a abandonner le yacht. Le matin, de bonne heure, je vendis nos provisions aux encheres sur la plage de Yarmouth. Je le fis avec perte, mais j’eus la satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je confiai l’Espiegle a un marin de l’endroit, qui promit de le ramener pour deux souverains a Harwich. Nous rentrâmes a Londres par le train.

Il se peut qu’il existe d’autres yachts que l’Espiegle et d’autres patrons que le capitaine Goyles, mais cette aventure m’a vacciné contre tout désir de récidive.

George confirma qu’un yacht entraînait en outre beaucoup de responsabilité et nous en abandonnâmes l’idée.

– Que penseriez-vous de la riviere ? suggéra Harris. Nous y avons passé de bons moments.

George continua a fumer en silence ; je cassai une autre noix.

– La riviere n’est plus ce qu’elle a été, dis-je. Je ne sais pas exactement comment cela se fait, mais il y existe un je ne sais quoi dans l’air, une sorte d’humidité qui, chaque fois que j’en approche, réveille mon lumbago.

– Et moi, remarqua George, j’ignore le pourquoi de la chose, mais je ne puis plus dormir dans son voisinage. J’ai passé une semaine chez James au printemps. Toutes les nuits, je me réveillais a sept heures et il m’était impossible de refermer l’oil.

– Je n’avais fait que la proposer sans y attacher grande importance, dit Harris, car cela ne me vaut rien non plus ; mon séjour s’y acheve invariablement sur une attaque de goutte.

– Ce qui me réussit le mieux, dis-je, c’est l’air de la montagne. Que penseriez-vous d’un voyage pédestre a travers l’Écosse ?

– Il fait toujours humide en Écosse, s’écria George. J’y ai passé trois semaines l’année avant-derniere sans y avoir jamais eu le corps ni le gosier secs, si j’ose dire.

– Pourquoi pas la Suisse ? émit Harris.

J’objectai :

– Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en Suisse ; vous savez ce qu’il en advint la derniere fois. Il nous faut un endroit ou ni femme ni enfant habitués a un certain confort ne voudraient résider, un pays de mauvais hôtels, de communications difficiles, ou nous vivrions a la dure, ou nous devrions trimer, jeuner peut-etre.

– Doucement ! interrompit George, doucement ! Vous oubliez que je pars avec vous.

– J’y suis, exclama Harris ; une balade a bicyclette !

George eut l’air d’hésiter :

– Il y a pas mal de montées, songez-y, et on a le vent debout.

– Soit ! mais aussi des descentes avec le vent dans le dos.

– Je ne m’en suis jamais aperçu, dit George.

– Vous ne trouverez pas mieux qu’un voyage a bicyclette, persista Harris.

Je me sentais enclin a l’approuver.

– Et je vous dirai meme ou aller, continua-t-il : a travers la Foret Noire.

– Mais elle est toute en montées ! riposta George.

– Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a une commodité, que vous oubliez.

Il regarda autour de lui avec précaution et chuchota :

– Il y a des petits trains qui gravissent ces hauteurs, des petits trucs a roues dentées qui…

La porte s’ouvrit et Mme Harris apparut. Elle dit qu’Ethelbertha était en train de mettre son chapeau et que Muriel, lasse d’attendre, avait récité sans nous « The Mad Hatter’s Tea Party ».

– Au club, demain, quatre heures ! me chuchota Harris en se levant.

Je passai la consigne a George en montant l’escalier.