Marcof-Le-Malouin - Ernest Capendu - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1863

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Ernest Capendu

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Opis ebooka Marcof-Le-Malouin - Ernest Capendu

Ce roman a pour toile de fond la révolte de Vendée pendant la Révolution française. Une femme aimée par deux hommes, des enlevements, embuscades, batailles, tous les ingrédients sont la pour passer un bon moment...

Opinie o ebooku Marcof-Le-Malouin - Ernest Capendu

Fragment ebooka Marcof-Le-Malouin - Ernest Capendu

A Propos
Partie 1 - LES PROMIS DE FOUESNAN
Chapitre 1 - LE JEAN-LOUIS.
Chapitre 2 - LA BAIE DES TRÉPASSÉS.
Chapitre 3 - KEINEC.
Chapitre 4 - LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.

A Propos Capendu:

Contemporain de Paul Féval, son aîné, cet auteur obtint de grands succes d'édition. Il écrivit des romans maritimes renommés. Ses themes favoris porterent sur les guerres de la chouannerie ainsi que sur la période historique du général Bonaparte.

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Partie 1
LES PROMIS DE FOUESNAN


Chapitre 1 LE JEAN-LOUIS.

Dans les derniers jours de juin 1791, au moment ou le soleil couchant dorait de ses rayonnements splendides la surface moutonneuse de l’Océan, embrasant l’occident des flots d’une lumiere pourpre, comparable, par l’éclat, a des métaux en fusion, un petit lougre, fin de carene, élancé de mâture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, ses huniers et ses focs, filait gaiement sur la lame, par une belle brise du sud-ouest. L’atmosphere, lourde et épaisse, chargée d’électricité, se rafraîchissait peu a peu, car le vent augmentant progressivement d’intensité, menaçait de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus précipitées sous l’action de la bourrasque naissante, déferlaient avec force sur les bordages du frele bâtiment qui, insoucieux de l’orage, ne diminuait ni sa voilure ni la rapidité de sa marche. Il courait, serrant le vent au plus pres, bondissant sur l’Océan comme un enfant qui se joue sur le sein maternel.

Son équipage, composé de quelques hommes, les uns fumant accoudés sur le bastingage, les autres accroupis avec nonchalance sur le pont, semblait lui-meme n’avoir aucune préoccupation des nuages plombés et couleur de cuivre qui s’amoncelaient au sud et s’emparaient du firmament avec une vélocité incroyable pour tous ceux qui n’ont pas assisté a ce sublime spectacle de la nature que l’on nomme une tempete.

Ce lougre, baptisé sous le nom de Jean-Louis, parti la veille au soir de l’île de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh. Quelques ballots de marchandises entassés au pied du grand mât et solidement amarrés contre le roulis, expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit navire, qu’a son aspect il était impossible de ne pas prendre tout d’abord pour l’un de ces paisibles et inoffensifs caboteurs faisant le commerce des côtes, offrait a l’oil exercé du marin un probleme difficile a résoudre. En dépit de son extérieur innocent, il avait dans toutes ses allures quelque chose du bâtiment de guerre. Sa mâture, coquettement inclinée en arriere, s’élevait haute et fiere vers les nuages qu’elle semblait braver. Son gréement, soigné et admirablement entretenu, dénotait de la part de celui qui commandait le Jean-Louis des connaissances maritimes peu communes.

On sentait qu’a un moment donné, le lougre pouvait en un clin d’oil se couvrir de toile, prendre chasse ou la donner, suivant la circonstance. Peut-etre meme les ballots qui couvraient son pont, sans l’encombrer toutefois, n’étaient-ils la que pour faire prendre le change aux curieux.

Au moment ou nous rencontrons le Jean-Louis, rien pourtant ne décelait des intentions guerrieres, il se contentait de filer gaiement sous la brise fraîchissante, s’inclinant sous la vague et bondissant comme un cheval de steeple-chase, par-dessus les barrieres humides qui voulaient s’opposer a son passage. Les matelots insouciants regardaient d’un oil calme approcher la tempete.

A l’arriere du petit bâtiment, le dos appuyé contre la muraille du couronnement, se tenait debout, une main passée dans la ceinture qui lui serrait le corps, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et carrées, aux bras musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et dont le costume indiquait au premier coup d’oil le marin de la vieille Bretagne.

Depuis trois quarts d’heure environ que la brise se carabinait de plus en plus, ce personnage n’avait pas fait un seul mouvement. Ses yeux vifs et pénétrants étaient fixés sur le ciel. De temps a autre une sorte de rayonnement intérieur illuminait sa physionomie.

– Avant une heure d’ici, nous aurons un vrai temps de damnés ! murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.

Un petit mousse, accroupi au pied du mât d’artimon, se releva vivement.

– Pierre ! lui dit le commandant.

– Maître, fit l’enfant en s’avançant avec timidité.

– Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras la terre.

Le mousse, sans répondre, s’élança dans les enfléchures, et avec la rapidité et l’agilité d’un singe, il se mit en devoir de gagner la premiere hune de misaine.

– Amarre-toi solidement, lui cria son chef.

Puis, marchant a grands pas sur le pont, le personnage s’approcha d’un vieux matelot a la figure basanée, aux cheveux grisonnants, qui regardait froidement l’horizon.

– Bervic, lui demanda-t-il apres un moment de silence, que penses-tu du grain qui se prépare ?

– Je pense qu’avant dix minutes nous en verrons le commencement, répondit le matelot.

– Crois-tu qu’il dure ?

– Dieu seul le sait.

– Eh bien ! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nettoyer les dallots.

« Bien, continua le patron du Jean-Louis en voyant ses ordres exécutés. Alerte, enfants ! Carguez les huniers et amenez les focs !

– C’est pas mal, mais c’est pas encore ça, murmura Bervic resté seul a côté du commandant auquel il servait de contre-maître et de second.

– Qu’est-ce que tu dis, vieux caiman ?

– Je dis que, pendant qu’on y est, autant carguer la misaine ; le lougre est assez jeune pour marcher a sec, et si nous laissons prise au vent, il ne se passera pas cinq minutes avant que la voilure ne s’en aille a tous les grands diables d’enfer…

– Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant, si la brise est forte, ma misaine est plus forte encore. Envoie prendre deux ris, amarre deux écoutes et tiens bon la barre. Tu gouverneras jusqu’en vue de terre. Va ! je réponds de tout. Marcof n’a jamais culé devant la tempete, et le Jean-Louis obéit mieux qu’une jeune fille.

– C’est tenter Dieu ! grommela le vieux marin, qui néanmoins s’empressa d’obéir a son chef.

La tempete éclatait alors dans toute sa fureur. Les rayons du soleil, entierement masqués par des nuées livides, n’éclairaient plus que faiblement l’horizon. Cinq heures sonnaient a peine aux clochers de la côte voisine, et la nuit semblait avoir déja jeté sur la terre son manteau de deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants et de rochers, s’élançaient avec furie les unes contre les autres, par suite du ressac que la proximité de la terre rendait terrible. La rafale passant sur la mer échevelée, comme un vol de djinns fantastiques, tordait les vergues et sifflait dans les agres du navire.

Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon ; mais néanmoins il tenait ferme, et gouvernait bien. Presque a sec de voiles, ne marchant plus que sous sa misaine, obéissant comme un enfant aux impulsions de la main savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son avant aux plus fortes lames, tout en évitant avec soin de se laisser emporter par les courants multipliés qui offrent tant de périls aux navires longeant les côtes de la Cornouaille.

Personne a bord n’ignorait les dangers que courait le Jean-Louis. Mais, soit confiance dans la bonne construction du lougre, soit certitude de l’infaillibilité de leur chef, soit indifférence de la mort imminente, les matelots, rudement ballottés par le tangage, n’avaient rien perdu de leur attitude calme et passive, presque semblable a l’allure fataliste des musulmans fumeurs d’opium. Le patron lui-meme sifflait gaiement entre ses dents en regardant d’un oil presque ironique la fureur croissante des flots. On eut dit que cet homme éprouvait une sorte de joie intérieure a lutter ainsi contre les éléments, lui, si faible, contre eux si forts !…

Au moment ou il passait devant l’écoutille qui servait de communication avec l’entre-pont du navire, deux tetes jeunes et souriantes apparurent au sommet de l’escalier, et deux nouveaux personnages firent leur entrée sur l’arriere du Jean-Louis.

Le premier qui se présenta était un grand et beau jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Il portait avec grâce le costume simple et élégant des habitants de Roscof. Des braies blanches, une veste de meme couleur en fine toile, serrée a la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant apercevoir le grand gilet vert a manches bleues, commun a presque tous les Bretons. Un chapeau aux larges bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives et bariolées, lui couvrait la tete. Ses jambes se dessinaient fines et nerveuses sous de longues guetres de toile blanche. Il portait a la main le pen-bas traditionnel.

Des qu’il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en équilibre, malgré les rudes mouvements d’un tangage énergique, il se retourna et offrit la main a une jeune fille qui venait derriere lui.

Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au plus, offrait dans sa personne le type poétique et accompli des belles penneres de la Bretagne. Le contraste de ses grands yeux noirs, pleins de vivacité et presque de passion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et cendrés, présentait tout d’abord un aspect d’une originalité séduisante, tandis que l’ovale parfait de la figure, la petite bouche fine et carminée, le nez droit aux narines mobiles et la peau d’une blancheur mate et rosée, constituaient un ensemble d’une saisissante beauté. Une large bande de toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tete par deux épingles d’or, formait la coiffure de cette gracieuse tete. Le corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, tout chamarré de velours noir et, de broderies de couleur jonquille, dessinait une taille ronde et cambrée et une poitrine élégante et riche de promesses presque réalisées. Les manches, en mousseline blanche a mille plis, s’ajustaient a la robe par deux larges poignets de velours entourant la naissance du bras. La jupe bleue retombait sur une seconde jupe orange, laquelle, a son tour, laissait apercevoir un troisieme jupon de laine noire. Des bas de coton cerise, a broderie noire, modelaient a ravir une fine et délicieuse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette belle fille était enfermé dans un simple soulier de cuir bien ciré, orné d’une boucle d’or. D’énormes anneaux d’oreilles et une chaîne de cou a laquelle pendait une petite croix d’or, complétaient ce costume pittoresque.

En s’élançant légere sur le pont du lougre, la jeune Bretonne déplia une sorte de manteau a capuchon a fond gris rayé de vert, qu’elle se jeta gracieusement sur les épaules. Précaution d’autant moins inutile, que les vagues qui déferlaient contre le bordage du Jean-Louis retombaient en pluie fine sur le pont du navire, qu’elles balayaient meme quelquefois dans toute sa largeur.

– Ah ! ah ! les promis, vous avez donc assez du tete-a-tete ? demanda en souriant le patron du lougre, des qu’il eut vu les deux jeunes gens s’avancer vers lui.

Il avait formulé cette question en français. Jusqu’alors, pour causer avec Bervic et pour donner des ordres a son équipage, il avait employé le dialecte breton.

– Dame ! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis que vous avez fait fermer les panneaux, l’air commence a manquer la-dedans…

– Si j’ai fait fermer les panneaux, ma belle petite Yvonne, c’est que, sans cela, les lames auraient fort bien pu troubler votre conversation.

– Sainte Marie ! quel changement de temps ! s’écria le jeune homme en jetant autour de lui un regard plein d’étonnement et presque d’épouvante.

– Ah ça ! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît que quand tu es en train de gazouiller des chansons d’amour, le bon Dieu peut déchaîner toutes ses coleres et tous ses tonnerres sans que tu y pretes seulement attention ! Voici pres d’une heure que nous dansons sur des vagues diaboliques, et, ce qui m’étonne le plus, c’est que tu sois la, debout devant moi, au lieu de t’affaler dans ton hamac…

– Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne ne souffre pas ?…

– C’est qu’Yvonne est fille de matelot ; c’est qu’elle a le pied et le cour marins, et qu’elle serait capable de tenir la barre si elle en avait la force. N’est-ce pas, ma fille ? continua Marcof en se retournant vers Yvonne.

– Sans doute, répondit-elle ; vous savez bien que je n’ai pas quitté mon pere tant qu’il a navigué…

– Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la sainte Vierge qui te protége portera bonheur au Jean-Louis. Ah ! Jahoua, mon gars, tu auras la une sainte et honnete femme ; et si tu ne te montrais pas digne de ton bonheur, ce serait un rude compte a régler entre toi et tous les marins de Penmarkh, moi en tete ! Vois-tu, Yvonne, c’est notre enfant a tous ! Quand un navire vire au cabestan pour venir a pic sur son ancre, il faut qu’elle soit la, il faut qu’elle prie au milieu de l’équipage qui va partir ! Un Pater d’Yvonne, c’est une recommandation pour le paradis.

– J’aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon cour, répondit Jahoua avec simplicité, et la preuve que je l’aime, c’est que je suis son promis.

– Je sais bien, mon gars ; mais, vois-tu, dans tout cet amour-la, il y a quelque chose qui me met vent dessous vent dedans, c’est…

Marcof s’arreta brusquement, comme si la crainte d’entamer un sujet pénible ou embarrassant lui eut fermé la bouche. Jahoua lui-meme fit un signe d’impatience, et Yvonne, dont son fiancé tenait les deux mains, se recula vivement en rougissant et en baissant la tete. A coup sur, les paroles du patron avaient éveillé dans leurs âmes un triste souvenir.

– Tonnerre ! s’écria Marcof apres un moment de silence, voila la rafale qui redouble. La barre a bâbord, Bervic ! Vieux caiman, tu ne gouvernes plus ! continua-t-il en breton en s’adressant au marin chargé de la direction du lougre.

La tempete, en effet, prenait des proportions formidables. Un coup de tonnerre effrayant succéda si rapidement a l’éclair qui le précédait qu’Yvonne, épouvantée, se laissa tomber a genoux. Marcof saisit lui-meme la barre du gouvernail.

– Largue les focs et les huniers ! commandait-il d’une voix brusque et saccadée.

A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans cette infernale tourmente, les marins, stupéfaits, demeurerent immobiles.

– Tonnerre d’enfer !… chacun a son poste ! hurla Marcof d’une voix tellement impérieuse que ses hommes bondirent en avant.

Quelques secondes plus tard, le Jean-Louis, chargé de toiles, filait sur les vagues, tellement penché a tribord que ses basses vergues plongeaient entierement dans l’Océan.

– Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s’adressant a la jeune fille, je suis fâché que ton pere t’ait conduite a bord…

– Et pourquoi cela, Marcof ?

– Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s’il arrivait malheur au Jean-Louis, le vieil Yvon ne s’en releverait pas…

– Est-ce que vous craignez pour le lougre ? demanda Jahoua.

– Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce que je puis, mais la tempete est dure et les rochers de Penmarckh sont bien pres.

– Sainte Vierge ! protégez-nous ! murmura la jeune fille.

– Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en s’approchant d’elle ; le bon Dieu voit notre amour et il nous sauvera. Si nous nous trouvons embarqués a bord du Jean-Louis, n’allions-nous pas faire un pelerinage a la Vierge de l’île de Groix pour qu’elle bénisse notre union ? Dieu nous éprouve, mais il ne veut pas nous punir… nous ne l’avons pas mérité…

– Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.

– En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher ce bout de grelin qui est la roulé au pied du mât de misaine. La, c’est bien ! Maintenant amarre-le solidement autour de ta taille ; aide-la, Jahoua. Bon, ça y est ; approche, continua le marin en passant a son tour son bras droit dans le reste de la corde a laquelle Yvonne avait fait un noud coulant. Va ! ne crains rien, si nous sombrons en mer ou si nous nous brisons sur les côtes, je te sauverai.

– Non, non, s’écria impétueusement Jahoua ; si quelqu’un doit sauver Yvonne en cas de péril, c’est a moi que ce droit appartient…

– Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi arranger les miennes a ma guise. Yvon m’a confié sa fille, a moi, entends-tu, et je dois la lui ramener ou mourir avec elle.

– S’il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous !… s’écria Yvonne.

– Terre ! cria tout a coup une voix aiguë partie du haut de la mâture.

– Voila le péril qui approche, murmura vivement Marcof a voix basse. Silence tous deux et laissez-moi.

En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina l’horizon, et malgré la nuit déja sombre on put distinguer les falaises s’élevant comme de gigantesques masses noires, par le tribord du Jean-Louis. La rafale poussait le navire a la côte avec une effroyable rapidité.

– Marcof ! dit le vieux Bervic en s’approchant vivement de son chef, au nom de Dieu ! fais carguer la toile ou nous sommes perdus.

– Silence… s’écria durement Marcof ; a ton poste ! Prends ta hache, et, sur ta vie, fends la tete au premier qui hésiterait a obéir.

Le matelot gagna l’avant du navire sans répondre un seul mot, mais en pensant a part lui que son chef était devenu fou.


Chapitre 2 LA BAIE DES TRÉPASSÉS.

De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre l’aspect le plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, est sans contredit la Torche de la tete du cheval, en breton Penmarckh. La, rien ne manque pour frapper d’horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque fantastique, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu’on croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition prétend qu’a cette place s’élevait jadis une cité vaste et florissante submergée en une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste pas meme le nom ! Des falaises a pic, des blocs écrasés les uns sur les autres par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d’autre verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des brisants, un promontoire étroit, vacillant sans cesse sous les coups de mer et formé lui-meme de quartiers de rocs entassés pele-mele dans l’Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant ; voila quel est l’aspect de Penmarckh, meme par un temps calme et par une mer tranquille.

Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les côtes, lorsque le ciel s’assombrit, lorsque la tempete éclate, il est impossible a l’imagination de rever un spectacle plus grandiose, plus émouvant, plus terrible, que ne l’offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On dirait alors que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux et celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l’issue doit etre l’anéantissement des deux adversaires. L’Océan, furieux, bondit écumant hors de son lit, et vient saisir corps a corps ces falaises hérissées qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si haut qu’on l’entend a plus de cinq lieues dans l’intérieur des terres, et que les habitants de Quimper meme frémissent a ce bruit redoutable. La langue humaine n’offre pas d’expressions capables de dépeindre ce bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possede, pour qui l’entend de pres, les propriétés étranges de la fascination. Il attire comme un gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de tous côtés dans la mer, obstruent le passage et s’élevent comme une premiere et insuffisante barriere contre la fureur du flot qui les heurte et les ébranle.

En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en suivant la falaise dans la direction d’Audierne, apres avoir doublé a demi la pointe de Penmarckh, on découvre une crique étroite offrant un fond suffisant aux navires d’un médiocre tirant d’eau. Cette crique, refuge momentané de quelques barques de peche, est le plus souvent déserte.

Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels dangers au navigateur, qu’il est rare de voir s’y aventurer d’autres marins que ceux qui sont originaires du pays.

Néanmoins, c’est au milieu du bruit assourdissant, c’est en passant entre ces écueils perfides, par une nuit sombre et par un vent de tempete, que le Jean-Louis doit gagner ce douteux port de salut.

Le lougre avançait avec la rapidité d’une fleche lancée par une main vigoureuse. Marcof, toujours attaché a Yvonne, tenait la barre du gouvernail.

– Tonnerre ! murmura-t-il brusquement en interrogeant l’horizon ; tous ces gars de Penmarckh sont donc devenus idiots ! Pas un feu sur les côtes !

– Un feu a l’arriere ! cria le mousse toujours amarré au sommet du mât, et semblant répondre ainsi a l’exclamation du marin.

– Impossible ! fit Marcof, nous n’avons pas doublé la baie, j’en suis sur !

– Un feu a l’avant ! dit Bervic.

– Un feu par la hanche de tribord ! s’écria un autre matelot.

– Un feu par le bossoir de bâbord ! ajouta un troisieme.

– Tonnerre ! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur. Tous les diables de l’enfer ont-ils donc allumé des feux sur les falaises !

On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume épaisse, des clartés rougeâtres dont la quantité augmentait a chaque instant, et qui semblaient autant de météores allumés par la tempete.

– Que Satan nous vienne en aide ; murmura le marin.

– Ne blasphémez pas, Marcof ! s’écria vivement Yvonne. La tourmente nous a fait oublier que c’était aujourd’hui le jour de la Saint-Jean. Ce que nous voyons, ce sont les feux de joie.

– Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les récifs que la baie.

– Marcof ! entendez-vous ? fit tout a coup Jahoua.

– Et que veux-tu que j’entende, si ce n’est les hurlements du ressac ?

– Quoi ? écoutez !

– Ciel ! murmura Yvonne apres avoir preté l’oreille, ce sont les âmes de la baie des Trépassés qui demandent des prieres !…

Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouveau se melant a l’assourdissant tapage de la tempete déchaînée, car il porta vivement un sifflet d’argent a ses levres et il en tira un son aigu. Bervic accourut. Le patron délia la corde qui l’attachait a Yvonne, et remettant la barre du gouvernail entre les mains du matelot :

– Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours a bâbord, et toi, ma fille, continua-t-il en se retournant vers Yvonne, demeure au pied du mât. Sur ton salut, ne bouge pas !… Que je te retrouve la au moment du danger ! Seulement, appelle le ciel a notre aide ! Sans lui, nous sommes perdus !

La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix d’or qu’elle portait a son cou, elle la baisa pieusement et commença une ardente priere. Jahoua, agenouillé a côté d’elle, joignit ses prieres aux siennes.

Marcof s’était élancé dans la mâture. A cheval sur une vergue, balancé au-dessus de l’abîme, il tira de sa poche une petite lunette de nuit et interrogea de nouveau l’horizon. Malgré le puissant secours de cette lunette, il fallait l’oil profond et exercé du marin, cet oil habitué a percer la brume et a sonder les ténebres, pour distinguer autre chose que le ciel et l’eau. A peine la masse des nuages, paraissant plus sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle l’approche de la terre.

– Ces feux nous perdront ! murmura Marcof. Le Jean-Louis a doublé Penmarckh, et il court sur la baie des Trépassés.

Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour jeter l’épouvante dans l’âme des marins et des pecheurs, était une petite anse abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les navires imprudents qui s’engageaient dans ses eaux. Elle avait été le théâtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était trop pleinement justifiée. La légende, et qui dit légende en Bretagne, dit article de foi, la légende racontait que lorsque la nuit était orageuse, lorsque la vague déferlait rudement sur la côte, on entendait des clameurs s’élever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, de prieres et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement repoussées du paradis, et erraient désolées sur cette partie des côtes de la Cornouaille. Un navire eut mieux aimé courir a une perte certaine sur les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de désolation.

En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir un mouvement de colere et de désespoir. A peine eut-il reconnu les côtes que, s’abandonnant a un cordage, il se laissa glisser du haut de la mâture.

– Aux bras et aux boulines ! commanda-t-il en tombant comme une avalanche sur le pont, et en reprenant son poste a la barre. Pare a virer ! Hardi, les gars ! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas ! Allons, Jahoua ! tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main a mes hommes.

La manouvre était difficile. Il s’agissait de virer sous le vent. Une rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le travers opposé, au moment de son abattée, pouvait le faire engager. Or, un navire engagé, c’est-a-dire couché littéralement sur la mer et ne gouvernant plus, se releve rarement. Il devient le jouet des flots, qui le déchirent piece a piece, sans qu’il puisse leur opposer la moindre résistance.

Le Jean-Louis, néanmoins, grâce a l’habileté de son patron et a l’agilité de son équipage, sortit victorieux de cette dangereuse entreprise. Le péril n’avait fait que changer de nature, sans diminuer en rien d’imminence et d’intensité. Il ne s’agissait pas de tenir contre le vent debout et de gagner sur lui, chose matériellement impossible ; il fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre peu a peu la haute mer. Malheureusement, la marée, la tempete et le vent du sud se réunissaient pour pousser le lougre a la côte. En virant de bord, il s’était bien éloigné de la baie des Trépassés ; mais il s’approchait de plus en plus des roches de Penmarck. Déja la Torche, le plus avancé des brisants, se détachait comme un point noir et sinistre sur les vagues.

Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles. Le Jean-Louis gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient été hissés a ses mâts et a ses hautes vergues.

Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place aupres d’elle. L’équipage, morne et silencieux, s’attendait a chaque instant a voir le petit bâtiment se briser sur quelque rocher sous-marin.

– Jette le loch ! ordonna Marcof en s’adressant a Bervic.

Celui-ci s’éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint pres du patron.

– Eh bien ?

– Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vieux Breton avec cette résignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en face de la mort sans moyen de l’éviter.

– A combien sommes-nous de la Torche ?

– A trente brasses environ.

– Alors nous avons dix minutes ! murmura froidement Marcof. Tu entends, Yvonne ? Prie, ma fille, mais prie en breton ; le bon Dieu n’entend peut-etre plus le français !…

Un silence d’agonie régnait a bord. La tempete seule mugissait.

La voix de la jeune fille s’éleva pure et touchante, implorant la miséricorde du Dieu des tempetes. Tous les matelots s’agenouillerent.

– Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauvage et poétique dialecte de la Cornouaille ; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker brus[1] !

– Amen ! répondit pieusement l’équipage en se relevant.

– Un canot a bâbord ! cria brusquement Bervic.

Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pour contempler celui, plus terrible encore, qu’affrontait une frele barque sur ces flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournerent vers la direction indiquée.

Un spectacle saisissant s’offrit a leurs regards. Tantôt lancée au sommet des vagues, tantôt glissant rapidement dans les profondeurs de l’abîme, une chaloupe s’avançait vers le lougre, et le lougre, par suite de son mouvement rétrograde, s’avançait également vers elle. Un seul homme était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et une hardiesse véritablement féeriques.

– Ce ne peut-etre qu’un démon ! grommela Bervic a l’oreille de Marcof.

– Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d’amarre s’il veut venir a bord, répondit le marin, car, a coup sur, c’est un vrai matelot !

En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la falaise, revenait en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette vague, puis, disparaissant sous un nuage d’écume, il fut lancé avec une force irrésistible contre les parois du lougre.

Un cri d’horreur retentit a bord. La barque venait d’etre broyée entre la vague et le bordage. Les débris, lancés au loin, avaient déja disparu.

– Un homme a la mer ! répéterent les matelots.

Mais avant qu’on ait eu le temps de couper le câble qui retenait la bouée de sauvetage, un homme cramponné a un grelin extérieur escaladait le bastingage et s’élançait sur le pont.

– Keinec ! s’écrierent les marins.

– Keinec ! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie.

– Keinec ! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en cachant son doux visage dans ses petites mains.

Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tete et s’appuyant sur son pen-bas, il lança un regard de défi au nouveau venu. Celui-ci, jeune et vigoureux, ruisselant d’eau de toute part, ne daigna pas meme laisser tomber un coup d’oil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et il lui tendit la main.

– J’ai reconnu ton lougre a ses fanaux, dit-il lentement ; tu étais en péril, je suis venu.

– Merci, matelot ; c’est Dieu qui t’envoie ! répondit Marcof. Tu connais la côte. Prends la barre, gouverne et commande !

– Un moment ; j’ai mes conditions a faire, murmura Keinec. Une fois a terre, jure-moi, si j’ai fait entrer le Jean-Louis dans la crique, jure-moi de m’accorder ce que je te demanderai.

– Ce n’est rien contre le salut de mon âme ?

– Non.

– Eh bien ! je le jure ! Ce que tu me demanderas je te l’accorderai.

Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité sans bornes et une sureté de coup d’oil infaillible, il fit courir une nouvelle bordée au bâtiment, et il s’avança droit vers la passe de Penmarckh.

Malgré la violence du vent, malgré les vagues, le Jean-Louis, gouverné par une main ferme et audacieuse, s’engagea dans un véritable dédale de récifs et de brisants. Peu a peu on put distinguer les hautes falaises derriere lesquelles s’élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges taches noires et livides.

Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire et sur la greve, fut a meme de lancer a bord un cordage que l’on amarra solidement au cabestan. Le Jean-Louis était sauvé !

Keinec, impassible, n’avait pas prononcé une parole depuis le peu de mots qu’il avait échangés avec Marcof. Soit hasard, soit intention arretée, il n’avait pas une seule fois non plus laissé tomber ses regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le bastingage, semblait absorbée par une reverie profonde. Jahoua, lui, serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.

Des que les pecheurs de la côte eurent halé le lougre vers la terre, Bervic s’approcha de Marcof, et se penchant vers lui :

– Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre les deux sourcils ? demanda-t-il a voix basse.

– Non ! répondit Marcof.

– Eh bien, regardez-y ! Vrai comme je suis un bon chrétien, il ne se passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n’ait répandu du sang !

– Pauvre Yvonne ! murmura Marcof.

Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua, saisissant Yvonne et l’enlevant dans ses bras, s’élança a terre d’un seul bond.

Au moment ou le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement : ses traits se décomposerent, et il porta vivement la main a sa ceinture, de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-etre allait-il s’élancer, lorsque la main puissante de Marcof s’appesantit sur son épaule. Keinec tressaillit.

– C’est toi ! fit-il d’une voix sombre.

– Oui, mon gars, c’est moi qui viens te rappeler tes paroles ; si je ne me trompe, nous avons a causer…

Les deux hommes ouvrirent l’écoutille et s’engouffrerent dans l’entrepont. Arrivés a la chambre du commandant, Marcof entra le premier. Keinec le suivit.

– Tu boiras bien un verre de gui-arden (Eau-de-vie) ? demanda Marcof en s’asseyant.

Keinec, sans répondre, attira a lui une longue caisse placée contre une des parois de la cabine.

– C’est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines ? demanda-t-il brusquement.

– Oui.

– Ne m’as-tu pas promis de me donner la premiere chose que je te demanderais apres avoir sauvé le Jean-Louis ?

– Sans doute. Que veux-tu ?

– Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.

– Keinec ! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes ; mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire un malheur !…

Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la caisse.


Chapitre 3 KEINEC.

Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une arme a sa convenance. Le jeune homme prit une carabine a canon d’acier fondu, courte, légere, et admirablement proportionnée.

– Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire a poudre placée a la tete de mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens religieusement ma parole ?

– C’est vrai ! Tu ne me dois plus rien.

– Ne veux-tu donc pas de mon amitié ?

– Est-elle franche ?

– Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec ?

– Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne demande pas mieux…

– Et moi, tu sais aussi que je t’aime comme mon matelot, et que j’estime comme il convient ton courage et ton brave cour ! C’est pour cela, vois-tu, mon gars, c’est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas faire !…

– Et que vais-je donc faire ?

– Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.

– Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n’aurais eu qu’a rester a terre, et, a cette heure, ils rouleraient noyés sous les vagues.

– Oui ! mais c’est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait frappés ! Tu n’aurais pas assisté au spectacle de leur agonie ; tu n’aurais pas répandu toi-meme ce sang dont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux !…

– Tais-toi, Marcof, tais-toi !… murmura Keinec.

– Est-ce que je ne dis pas la vérité ?… Ai-je raison ?…

– C’est possible !

– Tu vois bien que, maintenant qu’ils sont a terre, maintenant qu’ils n’ont plus rien a craindre de la tempete, tu vois bien que c’est toi qui les tueras !

– Que t’importe.

– J’aime Yvonne comme si elle était ma fille !…

– C’est un malheur, Marcof, mais il faut qu’Yvonne meure ; il le faut !… Elle a trahi ses serments ! elle est parjure ! elle sera punie ! répliqua Keinec d’une voix sombre et résolue.

Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant brusquement a son interlocuteur :

– Keinec, dit-il, je te répete que j’aime Yvonne comme ma fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m’entends ? Si, au contraire, tu pardonnes, eh bien ! ta place est marquée dans cette cabine, et je te la garderai jusqu’au jour ou tu voudras venir la prendre.

– Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne m’empeches-tu pas d’accomplir mon projet ?

– Parce qu’il faudrait te tuer toi-meme ?

– Tue-moi donc ! tue-moi, Marcof ! au moins je ne souffrirai plus.

Marcof, ému par l’accent déchirant avec lequel le jeune homme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes.

– Ami, lui dit-il d’une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que c’est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre pere est mort ? Toi-meme ne viens-tu pas de te dévouer pour mon lougre ? Va, pour ne pas te voir souffrir, je donnerais dix ans de ma vie, et c’est pour t’éviter un désespoir sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller a terre !

Keinec courba la tete et ne répondit pas. Ses traits expressifs reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s’arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et s’élança au dehors en emportant sa carabine.

– Il va la tuer ! s’écria Marcof en brisant d’un coup de poing une petite table qui se trouvait a sa portée.

Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s’élança sur le pont de son navire. Keinec n’y était plus. Quelques marins, étendus ça et la, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs fatigues de la soirée.

La falaise, descendant a pic dans la mer, avait permis au lougre de venir s’amarrer bord a bord avec elle. Une planche, posée d’un côté sur le rocher et de l’autre sur le bastingage de l’arriere, établissait la communication entre le Jean-Louis et la terre ferme. Marcof se dirigea de ce côté. Au moment ou il allait poser le pied sur le pont-volant, un homme s’avança venant de l’extrémité opposée. Le marin se recula et livra passage.

– Jocelyn ! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu. – Vous avez a me parler ?

– De la part de monseigneur.

– Est-ce qu’il désire me voir ?

– Cette nuit meme.

– Il a donc appris mon arrivée ?

– Oui ; un domestique a cheval attendait a Penmarckh pendant l’orage, et avait ordre de revenir au château des l’entrée du Jean-Louis dans la crique. – Vous viendrez n’est-ce pas ?

– Sans doute, Jocelyn ; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.

Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténebres. Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de pistolets dans sa large ceinture, il descendit a terre et s’enfonça dans un étroit sentier qui longeait le pied des falaises.

*

* *

Des qu’Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l’intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.

– Yvonne ! fit-il d’une voix lente.

– Jahoua ! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.

– Chere Yvonne ! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de mer vous ont mouillée ; avez-vous froid ?

– Non, Jahoua, mais je me sens faible.

– Voulez-vous que nous nous arretions un moment ?

– Oh ! non, dit vivement la jolie Bretonne ; marchons plus vite, au contraire.

Un court silence régna de nouveau.

– Ma chere âme ! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse. Est-ce que vous ne m’aimez plus ?

– Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un adorable accent de sincérité.

– La présence de Keinec vous a fait mal ? avouez-le…

– Oh ! oui.

– Vous avez eu peur, peut-etre ?

– Oh ! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.

– Craignez-vous donc Keinec ?

– Je ne le devrais pas ; car, lui ne m’a jamais fait mal ; bien au contraire, il m’a toujours prodigué les soins affectueux d’un frere ; mais, depuis qu’il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m’explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.

– N’y pensez pas !

– Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le cour !

– Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement regardés, lui !

– Keinec n’a rien a se reprocher envers moi, tandis que moi, j’ai repris la parole que je lui avais donnée…

– Puisque vous ne l’aimiez pas.

– Mais il m’aime, lui !

– Eh bien ! qu’il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble !…

– Ne dites pas cela, Jahoua, s’écria vivement la jeune fille.

– Calmez-vous, chere Yvonne ! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce ! Songez plutôt a votre pere, que la tempete aura si fort tourmenté ! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et sauve ! Dans une demi-heure nous serons pres de lui. Tenez ! voici ma jument grise qui nous attend…

Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d’une sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait les renes d’une belle bete des Pointes de la Coquille, achetée a la derniere foire de la Martyre.

Jahoua aida Yvonne a monter sur une grosse pierre. Lui-meme s’élança sur le cheval, et, contraignant l’animal a s’approcher de la pierre, il prit Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille de son fiancé, et tous les deux gagnerent rapidement la campagne. Ils se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu’habitait le pere d’Yvonne.


Chapitre 4 LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.

La fureur de la tempete arrivait a son déclin. La nuit était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps a autre d’apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points de la campagne, formaient une illumination pittoresque.

En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s’engagerent dans un sentier encaissé et bordé d’un rideau d’ajoncs entremelés de chenes séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination a des vestiges de monuments druidiques noircis par le temps, qui s’élevaient a une petite distance de Penmarckh, et auxquels il conduisait.

Au moment ou Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets, négligeaient le présent pour ne songer qu’a l’avenir, un homme, traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandouliere, son pen-bas a la main, courait sur les roches avec l’agilité d’un chamois. En quelques minutes, il eut atteint la crete du talus qui bordait le sentier. La, il se coucha a plat-ventre. Écartant sans bruit et avec des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il preta l’oreille d’abord, puis ensuite il avança lentement la tete. Il entendit les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du chemin, et il vit venir de loin, a travers l’ombre, les deux amoureux. Alors se relevant d’un bond, prenant ses sabots a la main, il courut parallelement au sentier jusqu’a un endroit ou celui-ci décrivait un coude pour s’enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit :

Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu’ils avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d’oil féerique d’une splendide illumination.

– Voyez-vous, ma belle Yvonne ? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous ; elle nous a sauvés de la tempete. Elle a calmé l’orage pour que nous puissions achever la route sans danger.

– La premiere fois que nous retournerons a Groix, il faudra faire présent a Notre-Dame d’une piece de toile fine pour son autel, répondit la jeune fille.

– Nous la lui porterons ensemble aussitôt apres notre mariage.

– Ah ! prenez donc garde ! votre jument vient de butter !

– C’est qu’elle a glissé sur une roche. Mais voila que nous atteignons le coude du sentier, et de l’autre côté, la chaussée est meilleure.

Les deux jeunes gens approchaient en effet de l’endroit ou Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec était pret a faire feu.

Les voyageurs s’avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise allait a petits pas ; elle s’arretait parfois, et Jahoua ne songeait guere a lui faire hâter sa marche.

De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. Sa tete s’inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une réaction puissante, il revint a lui soudainement. Mais les deux jeunes gens étaient passés, et c’était maintenant Yvonne qu’il allait frapper la premiere. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva son arme inutile.

– Oh ! je suis un lâche ! murmura-t-il avec rage.

Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fut si pres d’eux, menaçante, presque inévitable.

Au moment ou Keinec franchissait légerement un petit ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En meme temps il sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu’il lui fut possible de faire un pas en avant.

– Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les tuer ?

– Ian Carfor ! s’écria Keinec.

– Tu es jeune, Yvonne l’est aussi ; l’avenir est grand, et Yvonne n’est pas encore la femme de Jahoua !…

– Elle le sera dans sept jours !

– En sept jours, Dieu a créé le monde et s’est reposé ! Crois-tu qu’il ne puisse en sept jours délier un mariage ?

– Que dis-tu, Carfor ?

– Rien ce soir ; mais, si tu le veux, demain je parlerai…

– A quelle heure ?

– A minuit.

– Ou cela ?

– A la baie des Trépassés.

– J’y serai.

– Tu m’apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes balles et ta poudre.

– Ensuite ?

– J’interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.

Ian Carfor s’éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles aboutissait le chemin creux.

Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu’au moment ou il disparut dans les ténebres. Quand il l’eut completement perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s’avança jusqu’au bord du chemin et il se laissa glisser le long du talus.

Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant a voix basse :

– Il faut que je la revoie encore !

En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population tout entiere dansait joyeusement autour d’un immense brasier.