Le Marquis de Loc-Ronan - Ernest Capendu - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1863

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Ernest Capendu

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Opis ebooka Le Marquis de Loc-Ronan - Ernest Capendu

Suite de Marcof-le-Malouin.

Opinie o ebooku Le Marquis de Loc-Ronan - Ernest Capendu

Fragment ebooka Le Marquis de Loc-Ronan - Ernest Capendu

A Propos
Chapitre 1 - LA GUERRE DE L’OUEST
Chapitre 2 - LE PLACIS DE SAINT-GILDAS
Chapitre 3 - LA CONFÉRENCE

A Propos Capendu:

Contemporain de Paul Féval, son aîné, cet auteur obtint de grands succes d'édition. Il écrivit des romans maritimes renommés. Ses themes favoris porterent sur les guerres de la chouannerie ainsi que sur la période historique du général Bonaparte.

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Chapitre 1 LA GUERRE DE L’OUEST

Au confluent de l’Isac et de la Vilaine, a quelques lieues au sud de Redon, et a peu de distance de la mer, s’étend, ou pour mieux dire s’étendait une magnifique foret dont les arbres, pressés et entrelaçant leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation n’avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient du se montrer jaloux presque autant de la vétusté de leurs chenes, que de celle de leurs parchemins.

Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce quadrilatere naturel formé par la Loire, la Vilaine, l’Erdre et l’Isac, seront sans doute prets a nous accuser d’inexactitude en lisant les lignes précédentes. Aujourd’hui, en effet, que la rage du déboisement s’est par malheur emparée de la population des exploiteurs territoriaux, c’est a peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve quelque reste de ces forets magnifiques plantées par les druides, forets qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si grandement noble, qu’elles ont inspiré les poetes du moyen âge, et qu’ils n’ont pas voulu d’autre séjour pour théâtre des exploits des chevaliers de la Table-Ronde, des amours de la belle Genevieve, et des enchantements du fameux Merlin.

Avant que la Révolution eut appuyé sur les tetes son niveau égalitaire, coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé d’ajoncs et de genets, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou dans quelque marais de longue étendue.

Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du département de la Loire-Inférieure, de Nantes a Pont-Château, de Blain meme a Guéméné, le sillon de Bretagne forme une série de collines dont la pente, presque insensible sur le versant opposé a la Loire, est beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l’étendue de ce vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et ou donne le cours inférieur de la Loire qu’on aperçoit jusqu’a son embouchure dans l’Océan, le sol n’offre, sur plus d’un tiers de son parcours, que des forets, des landes et des marais.

Avant les premieres années de ce siecle, la route de Nantes a Redon ne traversait pour ainsi dire qu’un seul bois, et, de la Loire a la Vilaine, l’oil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chenes gigantesques, les champs de bruyeres et les cépées séculaires. Au confluent de l’Isac et de la Vilaine, la foret prenait des proportions véritablement grandioses et pouvait, a bon droit, passer pour l’une des plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites sauvages et pittoresques.

Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l’Ouest était dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants, et fertilisée par leurs cadavres.

– Il n’y a qu’un moyen d’en finir, disait un officier républicain, c’est de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton !

C’est que, ainsi que l’avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la Vendée étaient tout entieres en armes, et que l’armée royaliste s’était augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrere, depuis les croisades, on n’avait vu tant d’hommes se réunir si spontanément. Les paysans s’étaient levés lentement, ainsi que l’avait fait observer Boishardy ; mais, une fois levés, ils marcherent audacieusement en avant.

Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés a l’histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes. Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tete de cette armée, dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau était le cour.

On connaît les premiers efforts tentés des 1791 par les gentilshommes de Bretagne pour opposer une digue a l’influence révolutionnaire. L’avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef arreterent momentanément l’explosion du vaste complot muri dans l’ombre. Mais si les bras manquaient encore, les tetes étaient pretes, et attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les esprits a la révolte. Le décret relatif a la levée des trois cent mille hommes fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres.

Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage dans tous les cours. Le soir meme, six jeunes gens qui rentraient dans leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par un homme qui leur demanda des nouvelles. Cet homme qui, les bras nus, les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un colporteur marchand de laine, pere de cinq enfants, et qui se nommait Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l’esprit de ses auditeurs, il se met a leur tete, fait un appel aux gars du pays, recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 a la Poiteviniere. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce signal, tout paysan valide fait sa priere, prend son chapelet et son fusil, ou, s’il n’a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mere ou sa femme, et court rejoindre ses freres a travers les haies.

Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84e de ligne et par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau, qui commande, fait braquer sur les assiégeants une piece de six ; mais les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de victoires, se jettent tous a la fois ventre a terre, laissent passer la mitraille sur leurs tetes, se relevent, s’élancent, et enlevent la piece avec ses artilleurs.

Ces premiers progres donnent a la révolte d’énormes et rapides développements qui viennent porter l’inquiétude jusqu’au sein de la capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l’article 6 condamne a mort les pretres, les ci-devant nobles, les ci-devant seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou qui ont exercé des fonctions publiques sous l’ancien gouvernement ou depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas a étouffer la guerre, devait lui donner un caractere ouvertement politique. C’est ce qui arriva.

Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d’Elbée, Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent rapidement a la tete des révoltés, les uns habitant la Vendée, les autres arrivant a la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement, distribués de tous côtés, portaient :

« Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel jour, a tel endroit, avec ses armes et du pain. »

La, on s’organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie choisissait son capitaine par acclamation : c’était d’ordinaire le paysan connu pour etre le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient l’obéissance jusqu’a la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la cavalerie. L’aspect de ces troupes était des plus étranges : c’étaient des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs ; des selles entremelées de bâts ; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs de tete ; des reliques attachées a des cocardes blanches, des cordes et des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu’aucun n’oubliait, c’était d’attacher a sa boutonniere, a côté du chapelet et du sacré cour, sa cuiller de bois ou d’étain. Les chefs n’avaient guere plus de coquetterie : les capitaines de paroisse n’ajoutaient a leur costume villageois qu’une longue plume blanche fixée a la Henri IV sur le bord relevé de leur chapeau.

La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La premiere se composait de gardes-chasse, de braconniers, de contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils a deux coups et de pistolets. C’était la le corps des éclaireurs, l’infanterie légere, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux douaniers. Leur tactique était simple : se porter rapidement le long des haies et des ravins sur les ailes de l’ennemi et les dépasser. Alors, se cachant derriere les plus légers obstacles, ne tirant qu’a petite portée, et, grâce a leur adresse, abattant un homme a chaque coup, ils devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi dangereux qu’invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans qu’il lui fut permis de combattre l’ennemi qui l’accablait.

Quinze ans plus tard, les soldats de l’empire retrouvaient dans la Catalogne un pendant a cette guerre d’extermination. Les guérilleros avaient plus d’un point de ressemblance avec les Vendéens.

La seconde classe de l’armée royaliste était celle formée par les paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant, au maniement du fusil. C’était la cohorte des braves, le bataillon sacré toujours en avant, toujours le premier dans l’attaque et le dernier dans la retraite. Tandis que la majorité d’entre eux se dressait en muraille inébranlable en face de l’armée républicaine, une partie soutenait les tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l’ennemi ; mais seulement lorsque les ailes commençaient a plier.

Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de « le Vengeur ». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l’effroi qui mettait les bleus en fuite sur leur sanglant passage. Le Vengeur devait tomber anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul de ses hommes. C’était a Cholet que devait s’élever son tombeau.

La troisieme classe, composée du reste des paysans, la plupart mal armés, s’établissait en une masse confuse autour des canons et des caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les plus audacieux, servait a la découverte de l’ennemi, a l’ouverture de la bataille, a la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout a la garde du pays apres la dispersion des soldats.

Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu qui leur avait été désigné, avant d’attaquer les bleus ou d’essuyer leur charge, la troupe entiere s’agenouillait dévotement, chantait un cantique, et recevait l’absolution du pretre qui, apres avoir béni les armes, se melait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou exciter les timides en leur montrant le crucifix.

La maniere de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que l’avant-garde se portait intrépidement sur le front de l’ennemi, tout le corps d’armée enveloppait les républicains, et se dispersait a droite et a gauche au commandement de : « Égaillez-vous, les gars ! » Ce cercle invisible se resserrait alors en tiraillant a travers les haies, et, si les bleus ne parvenaient point a se dégager, ils périssaient tous dans quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.

Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides Vendéens s’élançaient en faisant le plongeon a chaque décharge. « Ventre a terre, les gars ! » criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité de la foudre, ils bondissaient sur les pieces dont ils s’emparaient en exterminant les canonniers.

Au premier pas des républicains en arriere, un cri sauvage des paysans annonçait leur déroute. Ce cri trouvait a l’instant, de proche en proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable fourmiliere des broussailles, des genets, des coteaux et des ravins, de la foret et de la plaine, des marais et des champs de bruyere, se ruaient avec acharnement a la poursuite et au carnage.

On comprend quel était l’avantage des indigenes dans ce labyrinthe fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours. Vaincus, ils évitaient de meme la poursuite des vainqueurs ; aussi en pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde a rallier leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fut le dénouement, le paysan retournait a son champ, embrasser sa femme et prendre une chemise blanche, quitte a revenir quelques jours apres, avec une religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces habitudes était une des conditions du succes : on en eut la preuve, lorsque, le cercle des opérations s’élargissant, on voulut assujettir ces vainqueurs indisciplinés a des excursions plus éloignées et a une plus longue présence sous les armes.

Tout Vendéen fit d’abord la guerre a ses frais, payant ses dépenses de sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les châteaux et les chaumieres furent brulés, on émit des bons au nom du roi ; les paroisses se cotiserent pour les fournitures des grains, des boufs et des moutons. Les femmes appretaient le pain, et, a genoux sur les routes ou les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l’aumône de la foi.

Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers établis dans toutes les communes, et toujours prets a partir. C’étaient souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les dépeches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant a merveille les moindres détours du pays, se glissaient invisibles a travers les lignes des bleus.

En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les grands arbres. Ils appliquaient a ces arbres des échelles portatives, observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arretée d’avance possédait différentes significations, suivant la note émise par le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou mauvaise nouvelle a tous ceux qu’elle intéressait. La disposition des ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des Alouettes, pres les Herbiers, étaient consultés a toute heure par les divisions du centre.

Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de deux mois l’insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant d’envahir l’ouest entier de la France. Des cruautés inouies se commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s’écoulait, plus la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux côtés de force et d’ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que l’épithete de « tigre », quatre cents soldats bleus prisonniers furent égorgés a Machecoul. Sauveur, receveur a La Roche-Bernard, ayant refusé de livrer sa caisse aux insurgés qui s’étaient emparés de la ville aux cris de « Vive le roi ! » fut attaché a un arbre et fusillé.

A partir du mois d’avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne devint plus qu’un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins, le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulevement des populations et faire atteindre a la guerre civile toute l’apogée de sa rage.

Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors a celle commencée sous les auspices de La Rouairie, et qui n’était, pour ainsi dire, qu’une intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de Louis XVIII fut faite et lue a l’armée vendéenne, qui s’empara le jour meme de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força le lendemain le château a se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Fleche, meme sur Paris.

La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et a l’est, l’étranger envahissait son sol. A l’ouest, ses propres enfants déchiraient son sein.

La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les amoindrir.

Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s’emparer de Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les assiégeants. Pendant plusieurs jours, l’armée des blancs, désolée, demanda des nouvelles de celui qu’elle appelait son pere. Un vieux paysan annonça ainsi la mort du général :

– Le bon général a rendu l’âme a qui la lui avait donnée pour venger sa gloire.

Cathelineau laissa un nom respecté : aucun chef plus que lui n’a représenté le caractere vendéen. On le surnommait le « saint d’Anjou ».

Le 5 juillet, Westerman fut défait a Châtillon. Les 17 et 18, Labarolliere fut battu a Vihiers. A la fin du mois, l’insurrection, plus menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute l’étendue de son territoire.

Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents, furent mandés a Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point d’illusion : les dangers de la République existaient en Vendée ; cette guerre réagissait sur l’extérieur.

– Détruisez la Vendée, s’écriait Barrere, Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir de l’Autrichien ! Détruisez la Vendée, l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque ! Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements fédéralistes, sur les frontieres envahies.

La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne, et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation :

« Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d’octobre ; le salut de la patrie l’exige, l’impatience du peuple français le commande, son courage doit l’accomplir ! La reconnaissance nationale attend a cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la République ! »

Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire ; mais autre chose est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le champ de bataille. Le gouvernement envoya d’autre généraux en Vendée, ou Canclaux se proposait d’opérer un grand mouvement offensif et battait effectivement Bonchamp, dans le moment meme ou un décret le destituait, ainsi qu’Aubert du Brayer et Grouchy.

Cependant l’armée de Mayence, ayant Kléber a sa tete, avançait a marches forcées. Le 18 septembre, elle rencontra a Torfou les royalistes. Le combat fut sanglant, et les républicains battus apres une lutte épouvantable.

Les Vendéens les appelaient, par dérision, les « Faiençais » ; mais les républicains ne devaient pas tarder a prendre leur revanche : la bataille de Cholet, la seule qui eut le caractere des batailles militaires, vint porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y fut carnage, acharnement, héroisme de part et d’autre. Les Vendéens s’élancerent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et enfoncerent d’abord les bataillons ennemis.

Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier a cheval, et le représentant Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon ; mais les Mayençais accouraient la baionnette en avant. Kléber, Marceau, Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l’exemple. Tout était encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d’Elbée et Bonchamp tomberent grievement blessés.

Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se disperserent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu’ils avaient faits au commencement de l’action.

Quatre jours apres, le 18 du meme mois, les bleus, marchant sur Beaupréau, entendirent tout a coup les cris de :

– Vive la République ! vive Bonchamp.

C’étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades. Ils raconterent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le dernier soupir : Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant, avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes :

– Grâce aux prisonniers ! Bonchamp l’ordonne.

Puis il mourut. Bonchamp était l’homme le plus aimé, le plus vénéré de l’armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit qu’il en avait été le meilleur général.

Les Vendéens passerent alors sur la rive droite de la Loire, et les représentants écrivirent a la Convention : « La Vendée n’est plus ! » Le décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d’octobre était donc exécuté des le 18 du mois. Les Parisiens se livrerent a un enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L’opinion de Kléber, qui prétendait que tout n’était pas fini, devait l’emporter avec le temps.

Moins de quinze jours apres, on apprit que les Vendéens existaient encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d’une balle en pleine poitrine. Le commandement des « bleus » fut donné a Chalbos, et les royalistes, prenant pour chef supreme La Rochejacquelein, avec Stofflet sous ses ordres, attaquerent Granville le 14 novembre. Ne réussissant pas a prendre la place, ils furent vengés par leurs succes a Pontorson, a Dol et a Anhain, qui rallumerent leur ardeur prete a s’éteindre. Les armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres d’Antoine Rossignol, célebre par ses continuels revers, bien que le comité de Salut public l’appelât son « fils aîné ». Ce fut alors que, sur la proposition de Kléber, Marceau, a vingt-deux ans, devint général en chef de l’armée républicaine.

Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais, car la Bretagne vint a ce moment au secours de sa sour la Vendée. Jean Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu’il est plus connu sous ce nom, avait rejoint, avec ses bandes, l’armée de La Rochejacquelein a Laval, et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer définitivement la « chouannerie ».


Chapitre 2 LE PLACIS DE SAINT-GILDAS

Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l’antique foret de Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révelent la rigueur de l’hiver ; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau blanc que l’on nomme la neige, et que les savants nous ont appris etre les vapeurs d’un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par des régions plus froides, se congelent en petites aiguilles, et, continuant de descendre, se rencontrent, s’émoussent, se pressent et s’entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et soufflant par rafales, s’engouffre dans la foret et la fait trembler jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et a cette époque de la saison, le crépuscule du soir commence a assombrir cette partie de l’hémisphere boréal ou se trouve le vieux monde. La nuit va descendre rapidement.

Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vetu du costume breton, portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l’image du sacré cour, qui indique le chouan, se dirige vers la lisiere de la foret. Une paire de pistolets est passée a sa ceinture de cuir qui supporte déja un sabre sans fourreau ; une carabine est appuyée sur son épaule ; il porte en sautoir une poire a poudre, et dans un mouchoir noué devant lui quelques douzaines de balles de calibre.

Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que cet homme n’est pas resté étranger a la guerre épouvantable qui déchire la province.

Au moment ou nous le rencontrons, il se dirige vers la foret de Saint-Gildas. Cette foret était alors au pouvoir des royalistes, comme tout le pays environnant jusqu’a Nantes, et les chouans y avaient établi un « placis ».

On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une foret. Les royalistes choisissaient pour cela une clairiere de plusieurs arpents entourée d’abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois mort, étaient bâties rapidement au milieu de l’enceinte. Au centre on réservait un arbre, ou, a son défaut, on élevait un poteau sur lequel on plaçait une croix d’argent. Un autel de terre et de mousse était dressé au pied.

C’était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brulées par les bleus. Les uns s’occupaient a moudre du grain, les autres fondaient des balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des cocardes. Les placis servaient aussi d’ambulance pour les blessés et de quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les environs, qui dans les genets, qui sur les arbres, étaient toujours pretes a donner le signal d’alarme. Le placis de Saint-Gildas était commandé par M. de Boishardy.

Avant de s’engager dans la foret, l’homme fit entendre le cri de la chouette. Un cri pareil lui répondit ; puis le son d’une corne, répété successivement, annonça au placis l’arrivée d’un paysan.

En pénétrant dans la clairiere, le chouan s’arreta :

– Te voila, mon gars ? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc échappé aux balles des bleus ?

– Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.

– Tu as été attaqué ?

– J’ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume.

– Et tu n’as pas été blessé, Keinec ?

– Non, Fleur-de-Chene.

– Ils ont tiré sur toi, pourtant ?

– Les balles m’ont sifflé aux oreilles.

– Le pauvre Jahoua va etre bien heureux de te revoir ; depuis douze jours que tu es parti, il ne parle que de toi.

– Comment va-t-il ?

– Mieux.

– Sa blessure est fermée ?

– Pas encore, mais cela ne tardera pas.

– Tant mieux.

– Ah ça ! vous vous aimez donc bien ?

– Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.

– C’est donc ça qu’on vous appelle les inséparables ?

– Oui.

– Veux-tu venir le voir ?

– Non, il faut que je parle a M. de Boishardy.

– Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs.

– Lesquels ?

– Tu les verras tout a l’heure quand ils vont sortir.

– Dis toujours leurs noms !

– Non ! fit Fleur-de-Chene en souriant avec finesse.

– Pourquoi ne veux-tu pas parler ?

– Je tiens a te faire une surprise.

– Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me faire les noms des chefs qui sont la ?

– J’ai idée qu’il y en aura un qui te fera sauter de joie.

– Eh bien, dis-le donc !

– Tu le veux ?

– Oui.

– Allons ! je ne veux pas te faire languir. D’abord, il y a Obéissant[1].

– Apres ?

– Serviteur[2].

– Et puis ?…

– Devine !

– Comment veux-tu que je devine ?

– Un ancien ami a toi.

– Marcof ? s’écria Keinec dont les yeux brillerent de joie.

– Lui-meme !

– Oh ! le ciel soit béni ! Depuis quand est-il ici ?

– Depuis deux heures.

– Et son lougre ?

– Il est pres de Pénestin.

– Mene-moi pres de Marcof, Fleur-de-Chene !

– Tout a l’heure, mon gars. Je t’ai dit qu’il y avait conférence. Attends un peu !

– Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m’appelleras des que je pourrai entrer.

– Sois calme, mon gars.

Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane a la porte de laquelle travaillait une jeune fille.

– Bonjour, Mariic, dit Keinec.

– Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne.

– Jahoua est au lit ?

– Hélas ! oui, puisqu’il ne peut pas se lever.

– Tu le soignes toujours bien ?

– Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.

– Merci, ma fille.

Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas entassés dans un coin, formaient tout l’ameublement de la cabane. Une petite lampe éclairait ce modeste réduit.

Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tete et cachait une partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.

– Comment vas-tu ? demanda Keinec en s’asseyant sur le pied du lit.

– Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.

– Brave Jahoua !

– Dame ! Keinec, c’est que je t’aime maintenant autant que je t’ai détesté autrefois.

– Et moi, Jahoua, quand je songe que j’ai failli te tuer, j’ai envie de me couper le poignet.

– Ne pensons plus a nous. Tu viens de la Cornouaille ?

– Oui.

– Eh bien ? Aucune nouvelle ?

– Aucune !

– Elle sera morte !

– Assassinée par les bleus, peut-etre !

– Pauvre Yvonne ! murmura le blessé.

Deux grosses larmes coulerent lentement sur ses joues, tandis que Keinec fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts s’enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de sombres pensées.

Apres un silence, Jahoua leva la tete.

– Tu as été a Fouesnan ? demanda-t-il.

– Oui, dit Keinec.

– Et tu n’as rien entendu dire ?

– Le village est brulé, les gars sont sauvés, je n’ai vu personne.

– Et a Plogastel ?

– Rien non plus.

– Et le vieil Yvon ?

– Il est mort.

– Mort ! répéta Jahoua.

– Mort ! il y a sept mois.

– Pauvre homme ! le chagrin l’aura tué !

– Non, dit sourdement le jeune Breton, il n’est pas mort de chagrin dans son lit, il a été assassiné dans les genets.

– Assassiné ! s’écria Jahoua ; par qui donc ?

– Par les patriotes de Rosporden ! Un soir que le pauvre vieux revenait de Quimper, ou il s’était rendu, espérant toujours recueillir quelques nouvelles de sa fille, il a été arreté par une troupe de sans-culottes de Rosporden, qui rentraient en ville apres avoir été fraterniser, comme ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier : « Vive la République ! » Yvon n’a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu connaissais le vieux pecheur ; tu penses si on pouvait le faire céder facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par les cris de : « Vive le roi ! » Les bandits exaspérés le contraignirent a se mettre a genoux, et comme Yvon ne se rendait pas a leurs ordres réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jeterent sur lui, le terrasserent, le garrotterent, et, l’attachant ensuite a un arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargerent en riant leurs fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition.

– Ah ! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes.

– Je les ai sus, moi, répondit Keinec.

– Alors nous vengerons Yvon !

– C’est fait !

– Que dis-tu, mon gars ?

– Je dis que je me suis rendu a Rosporden ; que je m’y suis caché trois jours de suite. Le deuxieme jour, a la nuit tombante, je me suis glissé dans la maison qu’habitaient ensemble deux des assassins d’Yvon. L’un d’eux dormait, je l’ai poignardé. L’autre a voulu crier et se défendre, je lui ai brisé le crâne d’un coup de ma hache. Le lendemain, je m’embusquai en guettant le troisieme, et la balle de ma carabine l’atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir. Yvon était vengé. La mission que m’avait confiée M. de Boishardy avait été remplie quelques jours auparavant ; rien ne me parlait d’Yvonne ; je partis, et me voila !

Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit :

– Je suis allé aussi a la baie des Trépassés.

– Et Carfor ?

– Il n’a pas reparu.

– Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé, je suis tenté de croire a la vertu de ses sortileges.

– C’est étrange, en effet.

– Quand nous l’avons forcé a nous dire ce qu’était devenue Yvonne, il était brisé par la douleur.

– Je me souviens. Et meme nous l’avions porté dans cette crevasse des falaises dont nous avions fermé l’ouverture.

– Oui ; et nous devions l’y retrouver ! il devait mourir la !

– Le lendemain, cependant, il n’y était plus.

– Et personne ne l’avait vu dans le pays.

– Qui a pu le délivrer ?

– Oh ! c’est incroyable de penser qu’un autre ait été le découvrir dans cet endroit.

– D’autant plus incroyable, que personne n’osait descendre dans la baie.

– Et pourtant il n’y était plus.

– Il aura appelé le diable a son aide !

En ce moment Fleur-de-Chene entra dans la cabane.

– Viens ! dit-il a Keinec.

Le jeune homme s’empressa de le suivre, apres avoir promis a Jahoua de revenir promptement.


Chapitre 3 LA CONFÉRENCE

Keinec et son guide traverserent le placis, et pénétrerent dans le réduit qui servait d’habitation au chef. Un paysan en gardait l’entrée.

– Attends ! fit Fleur-de-Chene en laissant Keinec sur le seuil, et en disparaissant dans l’intérieur.

Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux compartiments. Fleur-de-Chene reparut promptement dans le premier.

– Faut-il entrer ? demanda Keinec.

– Pas encore ; dans quelques minutes on t’appellera.

Keinec s’appuya contre le tronc d’un arbre voisin. On entendait confusément un bruit de voix animées s’échapper de l’intérieur.

La demeure du chef n’était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans la premiere piece, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde, celle-ci était la chambre a coucher, une paillasse de fougere étendue dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chene composaient le reste de l’ameublement. Cinq hommes étaient assis autour de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée et de la Bretagne. Quatre d’entre eux portaient un costume a peu pres semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le cinquieme seul semblait tres soigné dans sa mise. Il portait des bottes molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours cramoisi. Un panache vert s’épanouissait sur son chapeau, et il tenait a la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de Cormatin. Le troisieme, M. de Chantereau. Le quatrieme, l’homme au panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé de l’émigration, et qui n’avait encore pris aucune part aux affaires actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier venait Marcof, dont l’oil intelligent échangeait souvent avec celui de Boishardy de nombreux signes qui échappaient a leurs interlocuteurs.

La conférence touchait a son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau venaient de se lever. Boishardy leur remit a chacun une feuille de papier sur laquelle se lisaient des caracteres d’impression.

– N’oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout, c’est un puissant auxiliaire pour notre cause.

– Quel décret, mon tres cher ? demanda le marquis d’une voix grele et avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et le ton ferme et impératif de Boishardy.

– Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout a l’heure.

– Vous plairait-il de le relire ?

– Volontiers.

Boishardy ouvrit l’une des feuilles.

– Décret du 31 juillet 1793, dit-il.

– Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit etre connu de tous.

– Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il paraît qu’il est resté longtemps en carton a Paris, car il n’est arrivé ici et n’a été placardé qu’il y a quinze jours.

– Continuez alors.

Boishardy reprit :

– Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages, dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de brigands, d’aristocrates ; j’en arrive aux arretés, les voici :

Arretons et décrétons ce qui suit :

« 1o Tous les bois, taillis et genets de la Vendée et de la Bretagne seront livrés aux flammes ;

« 2o Les forets seront rasées ;

« 3o Les récoltes coupées et portées sur les derrieres de l’armée ;

« 4o Les bestiaux saisis ;

« 5o Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l’intérieur ;

« 6o Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes réfugiés ;

« 7o Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis seize ans jusqu’a soixante, devront prendre les armes dans les districts limitrophes, sous peine d’etre déclarés traîtres a la patrie et traités comme tels par tous les bons patriotes. »

Boishardy jeta le papier sur la table.

– Qu’en pensez-vous, messieurs ? demanda-t-il ; la Convention pouvait-elle mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces articles, ne se défendront-ils pas jusqu’a la mort ?

– Sans doute ! répondit Cormatin.

– Permettez, fit le marquis en s’éventant gracieusement avec son mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n’est pas suffisant. Il faut écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes.

– C’est ce a quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau.

– Et vous n’y parviendrez qu’en suivant une autre marche.

– Laquelle ? demanda Boishardy en souriant ironiquement.

– Il faut d’abord élire des chefs.

– Nous en avons.

– Mais j’entends par chefs des hommes de naissance.

– Douteriez-vous de la mienne ?

– Dieu m’en garde, monsieur de Boishardy ! Seulement, vous reconnaîtrez qu’il y a en France des noms au-dessus du vôtre.

– Ou sont-ils, ceux-la ?

– A l’étranger.

– Eh bien, qu’ils y restent !

– Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.

– Qu’ils viennent, alors ! s’écria Marcof en frappant sur la table.

– Ils viendront, messieurs, ils viendront !

– Quand il n’y aura plus rien a faire, n’est-ce pas, monsieur le marquis ?

– Vous prenez d’étranges libertés, mon cher.

– Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons a etre fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie, viendra, sans nous honorer d’un regard, reprendre les places qu’elle dira lui appartenir ! Morbleu ! qu’elle les garde donc ces places, ou tout au moins qu’elle les défende ! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette émigration qui doit tout abattre ? Est-ce le devoir d’un gentilhomme d’abandonner son roi lorsque le danger menace ? Répondez, monsieur le marquis ! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui les en empeche ? qui s’oppose a leur venue parmi nous ? qui les retient de l’autre côté du Rhin, ou il n’y a rien a faire ? Pourquoi ces retards ? Est-ce d’aujourd’hui, d’ailleurs, qu’ils devraient songer a combattre dans nos rangs et a donner leur sang comme nous avons donné le nôtre ? Leur place n’est-elle pas aupres de nous ? Encore une fois, monsieur, répondez !

Boishardy s’arreta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement. Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d’articuler un mot.

– Quand monsieur de Jausset a parlé d’hommes de naissance pour commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi.

– Apres ?… fit dédaigneusement le marquis.

– Je lui demanderai donc ce qu’il avait l’intention de dire.

– C’est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous avez obéi a un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour pourrir dans les grades inférieurs.

– Comme moi, n’est-ce pas ?

– Comme vous, mon cher.

Marcof pâlit. Boishardy voulut s’interposer, le marin l’arreta.

– Ne craignez rien, dit-il ; je traite les hommes suivant leur valeur, et je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine.

Puis, se tournant vers le marquis :

– Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous considerent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur ce que je vais vous dire ; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en votre profit vous-meme.

– Qu’est-ce donc, je vous prie ?

– C’est que, n’ayant rien fait, ils n’ont droit a rien, et qu’ils ne pourront etre désormais quelque chose qu’avec notre permission et notre volonté.

– Tres bien ! dirent les autres chefs.

– Et quant a vous, monsieur, vous n’aurez le droit de parler ici, devant ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la moitié, attendu que je vous crois incapable d’en essayer davantage.

– Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu’a partir de ce jour vous n’etes qu’un simple soldat.

– En vertu de quoi ?

– En vertu de ceci.

Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Boishardy.

– Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale le comte de Provence.

– Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le papier et en le rendant au marquis.

– Vous comprenez ?

– Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si vous en etes digne.

– En doutez-vous ?

– Certainement.

– Vous m’insultez ! s’écria le marquis en portant la main a la garde de son épée.

– Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain.

– Pardon ! je croyais etre entre gentilshommes. Mais répondez nettement. Refusez-vous oui, ou non, de m’obéir ?

– Oui, mille fois oui !

– Je me plaindrai ; j’en appellerai aux royalistes.

– Faites.

– On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.

– Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le marquis de Jausset.

– Et pourquoi ?

– Parce que, s’écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller avec votre brevet sur la poitrine.

– Vous oseriez ?

– N’en doutez pas.

– Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu’ici, monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l’émigration, et nous saurons nous en passer encore. Je vous engage a retourner a Gand : c’est la qu’est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant d’autres chefs. Tous n’auraient pas la patience de mon ami, et, tout gentilhomme que vous etes, vous pourriez bien etre accroché a une branche de chene.

– Messieurs ! messieurs ! s’écria le marquis bleme de colere, il faut que l’un de vous me rende raison de tant d’insolence !

– Assez ! fit Boishardy.

Il appela Fleur-de-Chene en entr’ouvrant la porte. Le paysan accourut.

– Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il en désignant le marquis. Tu le meneras a La Roche-Bernard, et la monsieur s’embarquera pour aller ou bon lui semblera.

Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.

– Tonnerre ! s’écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec des brevets dans leur poche.

– Les émigrés sont fous, dit Chantereau.

– Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules ! Mais oublions cette scene et reprenons notre conversation au moment ou cet imbécile empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles de la Vendée ?

– Mauvaises, répondit le chouan en s’avançant. Depuis la bataille de Cholet, Charette s’est tenu isolé dans l’île de Noirmoutier, dont il a fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux Herbiers l’a confirmé dans son commandement en chef.

– Mais, dit Boishardy, n’a-t-il pas vu La Rochejacquelein ? Celui-ci est passé ici se rendant en Vendée cependant ; et, depuis, je n’en ai pas eu de nouvelles.

– Si ; ils se sont vus a Maulevrier.

– L’entrevue a été mauvaise. Ils ne s’aiment pas.

– Oh ! s’écria Marcof ; toujours la meme chose donc ; ici comme parmi les bleus ! Quoi ! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs forces ? Ils font passer l’intéret personnel avant le salut de la royauté, les causes particulieres avant la cause commune ? De stupides rancunes, de sots orgueils l’emportent sur le bien de la patrie ?

– La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin.

– Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.

– Ou il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des siennes ! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs.

– Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta Boishardy. La Rochejacquelein m’a ordonné de garder a tout prix ce placis, qui renferme d’abondantes munitions et offre une retraite sure en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos campements et tenez-vous, prets a agir et a vous replier sur moi au premier signal. Adieu, messieurs ! fideles toujours et quand meme, c’est notre devise. Que personne ne l’oublie !

Les deux chefs prirent congé et s’éloignerent. Marcof et Boishardy demeurerent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis, Boishardy s’approchant vivement du marin :

– Vous avez donc été a Nantes ? dit-il.

– Oui, répondit Marcof.

– Si vous aviez été reconnu ?

– Eh ! il fallait bien que j’y allasse, aurais-je du affronter des dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.

– Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Avez-vous réussi ?

– Malheureusement non.

– Ainsi, il est toujours dans les prisons ?

– Toujours.

– Et cet infâme Carrier continue a mettre en pratique son systeme d’extermination ?

– Plus que jamais.

– Philippe est perdu, alors ?

– Perdu, si je ne parviens a le sauver avant huit jours.

– Le sauver ! Est-ce possible ?

– Je n’en sais rien.

– Mais vous le tenterez ?

– Je partirai pour Nantes demain meme.

– C’est une folie ! C’est tenter le ciel par trop d’imprudence.

– Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou nous mourrons ensemble.

– Quels sont vos projets ?

– Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation.

– Mais vous ne parviendrez jamais jusqu’a lui !

– Peut-etre.

Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se poser en face de Marcof :

– Vous partez demain ? dit-il.

– Oui.

– Vous pensez qu’avant huit jours d’ici vous aurez sauvé Philippe ?

– Ou que nous serons morts tous deux.

– Bien !

– Vous m’approuvez, n’est-ce pas ?

– Je fais mieux.

– Comment cela ? dit Marcof étonné.

– Je vous aide.

– Je n’ai pas besoin de monde ; j’ai laissé mes hommes a bord de mon lougre.

– Non ; mais vous avez besoin d’un bras et d’un cour dévoués qui vous secondent et agissent comme un autre vous-meme si, par malheur, vous succombiez.

– Oui, c’est vrai.

– Avez-vous choisi quelqu’un ?

– Personne encore.

– Alors ne choisissez pas !

– Pourquoi ?

– Parce que j’irai avec vous.

– Vous, Boishardy ?

– Moi-meme.

– Mais…

– Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon ?

– Si fait ! tonnerre ! a nous deux nous le sauverons.

Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses paupieres.