Les Deux Consciences - Camille Lemonnier - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1902

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Camille Lemonnier

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Opis ebooka Les Deux Consciences - Camille Lemonnier

Un écrivain belge, Joris Wildmann, est poursuivi par le parquet de justice de Portemonde pour avoir publié un livre. Son «crime» est d'avoir, par ses écrits, porté atteinte aux bonnes moeurs. Wildmann va voir sa vie basculer en tentant de défendre ses livres, ses idées, ses pensées,... Toute sa personne sera mise en cause par la justice. Les Deux Consciences est un véritable plaidoyer pour la liberté d'expression et contre toute forme de censure. Camille Lemonnier y décrit comment l'écrivain Wildmann - Wildmann signifie homme sauvage en flamand - s'oppose au systeme rigide de cette justice inquisitrice qui se veut gardienne de la morale. L'auteur n'hésite pas a utiliser l'humour du grotesque et de l'absurde, pour nous conter cette tragédie.

Opinie o ebooku Les Deux Consciences - Camille Lemonnier

Fragment ebooka Les Deux Consciences - Camille Lemonnier

A Propos
I
II

A Propos Lemonnier:

Camille Lemonnier, né a Ixelles, Belgique le 24 mars 1844 et mort dans sa ville natale le 13 juin 1913, est un écrivain belge particulierement fécond. Ce Brabançon, fils d'un avocat wallon et d'une Flamande, vint a la littérature par le détour de la critique d'art. Il effectue ses études secondaires a l'Athénée Royal de Bruxelles. En 1863, Lemonnier publie a compte d'auteur le Salon de Bruxelles et commence a fréquenter le monde artistique. Il se distingue immédiatement par son désir de défendre l'art réaliste contre l'académisme, et la liberté de l'artiste contre les institutions d'État. En 1870, Lemonnier parcourt le champ de bataille de Sedan avec son cousin Félicien Rops (peintre et dessinateur). Son roman-reportage Sedan relate ses impressions : « une odeur de terre, de pourriture, de chlore et d'urine melés ». Cet ouvrage réaliste sera repris sous le titre Les Charniers qui précede La Débâcle d'Émile Zola. Lemonnier commence a etre reconnu dans le milieu naturaliste. Il collabore d'ailleurs a des revues françaises ou il fait connaître les peintres belges. C'est avec son roman Un Mâle (1881) qu'il atteint la notoriété. Le scandale provoqué par la parution de ce livre est tel que la jeune génération (les poetes rassemblés autour de la revue la Jeune Belgique) organise un banquet de « réparation » a leur aîné en 1884 pour lui témoigner son appui face aux foudres de la critique traditionnaliste des « perruques » et de certains journalistes catholiques. On a souvent surnommé Lemonnier le « Zola belge » bien qu'il ait affirmé que cette étiquette ne lui convenait pas. En fait, l'auteur du Mâle est trop soucieux de son style (qu'on nommait « macaque flamboyant ») et de recherche de néologismes et d'archaismes pour etre rangé parmi les naturalistes. La filiation avec le naturalisme français s'arrete, en effet, a l'influence du milieu, et plus précisément de la vie animale, sur le comportement des personnages. Dans des romans tels Le Possédé, La Fin des bourgeois ou L'homme en amour, Lemonnier se rattache davantage au courant dit « décadent », représenté en France par J.-K. Huysmans, Péladan, Lorrain ou Rachilde ; la préciosité de son style, son obsession pour le theme de la femme fatale, la névrose et la perversion peuvent etre considérés comme une contribution originale a l'esthétique décadente. Si, dans ces romans des années 1890, Lemonnier se rapproche davantage de Félicien Rops, il n'en demeure pas moins que les chapitres du Mâle qui décrivent la kermesse ou la vie a la ferme renvoient davantage a la tradition flamande et aux tableaux de Pieter Bruegel l'Ancien. Portrait de Camille Lemonnier par Emile Claus Le Prix quinquennal de littérature lui est attribué en 1888 pour son ouvrage La Belgique, illustré de gravures dessinées, entre autres, par Constantin Meunier. En 1905, il publie La Vie belge et deux ans avant sa mort, Une vie d'écrivain, son autobiographie. Dans ces trois ouvres, Lemonnier rend hommage a sa terre natale, souhaitant présenter au lecteur la vie et la culture de son pays. Ce « témoin au passé », selon sa propre expression, relate, avec un talent de conteur, la naissance des lettres belges: « La Jeune Belgique avait frappé le roc aride et a présent les eaux ruisselaient. » Parfois lyrique, épique et excessif, Lemonnier laisse cependant un document historique tres instructif. En définissant le talent du peintre belge comme la capacité de « suggérer des correspondances spirituelles par un chromatisme expressif et sensible » (La Vie belge), il parle aussi de son propre style: il s'agit de frapper l'imagination par la couleur et les images. En cela, il s'oppose a l'imitation du réel et rejoint un symbolisme universel tout en restant proche de l'instinct et de la spontanéité en meme temps que de la tradition baroque de ses ancetres (Rubens, Jacob Jordaens, David Teniers). Paix a son âme… Sa maison abrite actuellement le siege de l'Association Belge des Écrivains Belges de langue française. Sources : http://fr.wikipedia.org

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I

 

Les trois Bergers, sous leur bisquain gras, étaient frustes et doux. Ils avaient les pieds énormes et, pour marcher, s’appuyaient a de longs cornouillers noueux. La marne et la poussiere squamaient leurs jambes rousses, seches comme des écorces. Ils arrivaient des matins religieux du monde. L’Étoile leur avait apparu comme ils gardaient les moutons pour le boucher. Elle les avait conduits vers un pauvre bourg de Flandre. Ils avaient vu dans l’étable, a côté du bouf, une humble femme qui tenait un enfant sur ses genoux. Et une voix, venue d’en haut, leur avait annoncé que c’était la Vierge avec l’enfant Jésus. Comme ils regagnaient leurs moutons, la voix encore une fois s’était fait entendre et leur avait dit : « A présent, suivez l’Étoile. Apres mille et mille ans, elle vous menera a Éden. » Et, ayant levé la tete, ils l’avaient aperçue comme un grand chardon d’or dans le ciel. L’aubergiste des Trois-Rois les avait régalés de riz au lait, et ensuite ils étaient partis. Quand la lassitude les prenait, ils s’asseyaient derriere une haie et ils jouaient de la cornemuse. Le soir, ils dormaient sous le toit d’une bergerie. L’Étoile aussi s’arretait pres de la cheminée.

Ainsi marchant, ils avaient vu, dans un autre bourg de Flandre, crucifier un homme. Le boulanger, le brasseur, le marchand de lin, le maltôtier étaient la, avec toutes les petites gens des villages. Il était venu des soldats de la ville. Et ils avaient reconnu au pied de la croix la Vierge avec une autre femme qu’on appelait la Madeleine. Tous les moutons et tous les boufs pleuraient dans la campagne. Les cloches sonnaient dans les paroisses. « Celui-la, se dirent-ils entre eux, nous l’avons vu, étant petit, dans l’étable, pres de sa mere. Quel mal a-t-il pu faire pour mériter la mort ? » Et le marchand de lin leur dit : « Il a soutenu les pauvres contre nous, les riches. » Ils n’avaient pas compris.

Les Bergers allaient par les chemins couverts, sous l’aubépine et les cerisiers fleuris. Ils allaient le long des petites bordes, entre les champs d’orge et d’avoine. Le dimanche, dans les hameaux, on dansait au son du violon en se piffrant de koekebakken et lampant la biere fraîche de mars. Ce jour-la ils se reposaient, et l’Étoile la-haut fumait une bonne pipe. C’était comme une journée en paradis. Mais, le lendemain, ils reprenaient leurs cornouillers noueux. Selon que cela tombait, ils mangeaient des sauterelles, des navets, de beaux fruits d’or et des poissons crus. L’Étoile, toujours au bon moment, s’arretait par-dessus un verger, un vivier ou la mer.

Sous leurs os en pointe de clou, leur foi d’anciens hommes était demeurée farouche et naive. Ils croyaient voir se lever Dieu dans le matin. En frappant la terre du plat de leurs paumes, ils disaient des mots bas qui faisaient sortir les belettes, les hérissons et les lapins. Ils causaient avec les moutons, les boufs et les fauvettes. Personne ne leur avait dit ce qu’était Éden, et seulement ils savaient que c’était vers Éden que les menait l’Étoile. Dans leurs grands visages, rongés par le sel et le vent, le point clair des prunelles toujours regardait du côté de l’Orient. Une chaleur d’éternité gonflait leur peau a l’endroit ou battait leur cour. Et ils ne s’étaient plus arretés.

Ils avaient vu fuir, le long des petits fossés herbus, d’étranges créatures mi-hommes, mi-betes. Avec des voix d’accordéon, elles gémissaient d’avoir été des divinités. C’était la une surprise nouvelle pour les Bergers. Ils se grattaient la nuque et regardaient rôder en déroute la horde écloppée des nymphes et des égipans velus comme des bisons. Ils connurent alors que c’étaient les antiques symboles et les formes périssables du divin qui déménageaient. Ensemble, ils avaient été la joie, la grâce et les regnes. Courbés a présent vers la terre, avec des dodelinements de tete séniles, ils se parlaient d’un Olympe dont meme le maître d’école ne parlait plus.

Un d’eux, avec une vieille barbe, par moments s’asseyait sur un débris de trône qui plutôt ressemblait a une chaise percée. Comme il était le plus âgé, il s’interrompait de radoter pour vagir comme un enfant. Il fallait alors l’amuser en remuant devant lui un tonnerre suranné qui éclatait avec un bruit léger de pois écrasés.

Les Bergers riaient de l’entendre appeler le maître des Dieux. Rien ne forme l’esprit comme les voyages ; ils n’ignorerent bientôt plus la légende qui avait été chantée sur les lyres. Ils surent que ces anciens locataires d’en haut un matin avaient été brutalement expulsés, laissant au magasin d’accessoires la plupart de leurs attributs. Pour gagner leur vie, maintenant ils devaient danser sur la corde raide d’un arc-en-ciel décoloré. Ils exhibaient une ménagerie de betes rogneuses, lions, tigres, pantheres, pégases pareils aux chevaux de bois des carrousels sur les foirails, les jours de liesse. Ils montraient aussi fierement un aigle qui n’avait pu survivre a sa déchéance et que l’épouse du maître des dieux avait fait empailler. Dans les bourgs, les rustres les prenaient pour des bateleurs a cause de leurs nudités d’un rose déteint et plissé comme des maillots. Les vaches par-dessus les haies, quand ils passaient, meuglaient, la corne oblique, et les chiens tiraient sur leur chaîne. Quelquefois, de froid, de faim, il mourait une petite karite ou une muse au bord d’une mare.

Or, il était venu d’Orient de sombres dieux livides. C’étaient, ceux-la, les dieux de la fievre, des vertiges et de la mort : l’Adonai de Syrie, farouche et pleureur ; Sabas qui, en Phrygie, s’était appelé Sabaoth, roi des Sept Ciels. Et Bacchus, a lui seul, fut Attis, Adonai et Sabas. Gras, efféminé, lubrique comme l’âne, sa monture, il déchaînait les démences, l’amour et les larmes. Le sang de la terre aux vendanges coulait, enflammait de fureurs les femmes et les hommes. La douleur, la soif ivre de souffrir apres l’immense joie sereine d’Ionie ameutait les amantes sanglantes autour de la passion de Zagreus, du Jésus d’Asie, au sexe transpercé et lamenté par les saintes femmes. La lyre était morte, la flute aigre et saccadée rythmait les rites funebres, le râle ardent des corybantes, les cris gutturaux des psylles, des jongleurs, des pythonisses et des courtisanes. En écoutant hurler l’orgie sacrée, les vieux petits dieux harmoniques d’autrefois se jetaient la face contre terre. Les trois Bergers riaient et par jeu leur tiraient ce qui leur restait de barbe.

 

Wildman en était la de ses écritures. Depuis un mois, a travers la ponctualité d’un labeur quotidien, il travaillait a son nouveau livre. Et il l’avait appelé : Épiphanie. C’était la une parabole comme toutes ses dernieres ouvres ; elle déroulait la courbe d’une humanité qui, partie des confuses et mortelles théodicées, aboutissait a la joie, a l’amour, a la beauté. Les Bergers, hommes de simple foi, pelerinaient a travers les âges. Ils symbolisaient la caravane humaine en marche pour mériter les destinées heureuses. Apres des laps millénaires, l’Étoile les menait au seuil des réalisations. Éden s’ouvrait, et l’homme qui avait fait les dieux a son tour s’attestait divin et accompli.

Wildman ainsi exprimait que la souffrance n’est qu’une des formes en décours de la graduelle élaboration des âmes : toute la vie, par la connaissance de soi et du monde, est dévolue au définitif bonheur. Le theme, avec ampleur, ondulait entre ses tempes. Il avait revé d’en faire une page touffue et vivante. Son art, d’une couleur sensuelle, violente et riche, évoquait Breughel et Jordaens. C’étaient les maîtres savoureux en qui naturellement se prolongeaient ses fibres flamandes. Il semblait s’en etre assimilé la bonhomie narquoise et la truculence. Le tranquille et somptueux émail de cette peinture équivalait pour lui a un bouquet de sensations fécondes et toniques. Wildman se spécialisait par une tendance a penser optiquement : sa modalité cérébrale s’exprimait en mosaiques verbales, rutilantes et fleuries comme l’art des peintres.

Ce matin-la, comme tous les autres de l’hiver, il s’était levé a la lampe pendant que Bethannie, sa femme, dormait encore. La maison était petite, trois pieces en haut, trois pieces en bas, avec une vérandah qui s’ajourait sur la perspective large d’un lac bordé de cottages. Deux marches au bout du corridor menaient au jardin, une pente légere plantée d’arbustes et fermée d’une grille vers la levée qui longeait la piece d’eau. C’était la demeure décente et modeste d’un honnete homme d’écrivain. Les chambres, le meuble, les aises suffisantes étaient comme des espoirs laborieux et réalisés.

Wildman, en descendant, avait trouvé sur le guéridon, dans la vérandah, le plateau ou fumait son café. Un jour de givre au dehors se violetait d’aurore tardive. Il avait tiré les rideaux épais ; et, sans cesser d’empiler sur ses beurrées des languettes de viande fumée, il avait regardé a mesure par-dessus le lac monter la boule rouge, fumante du soleil. Ce déjeuner matinal était une fonction grave et joyeuse dans sa vie d’homme de travail. Il appréciait la sensualité des nourritures. C’était aussi l’heure ou, dans une sorte de distillation intérieure, se décantait l’idée. La vitalité intellectuelle l’intégrait a la faveur de l’animalité renouvelée. D’un bref raccourci il tenait ramassée la ductile substance qu’il allait couler au gaufrier des mots. Wildman dans son art était un instinctif furieux et sensible. Sa mentalité lui proposait une fete constante de formes et de couleurs a l’égal des plus intimes délectations voluptueuses. Il vivait la matérialité somptueuse et dense de son ouvre comme son propre organisme extériorisé. Elle condensait sa spiritualité, ses gourmandises, le cours large de sa seve mâle.

Wildman ensuite avait allumé sa pipette, le cour chaud, les tempes sonores. Les petites nuées améthyste derriere les verrieres floconnaient a la dérive. Une mince pellicule de glace étamait le lac. Les arbustes du jardin et, sur les berges, les tamaris et les saules se peluchaient de frimas. Le gel des rainures se filigrana d’une féerie d’argenteries et de cristaux. Une filée d’or soudain glissa, prismatisa les airs amollis, irradia en rose dans les vitres. Et, en meme temps que dehors la fanfare rauque d’une flottille de canards sillait parmi les légers glaçons, une intime vie frémissait dans la température haute de la vérandah, chauffée d’un poele a combustion continue. Le canari en sautillant jetait ses battements de notes suraiguës. Toute la voliere aux perruches, avec ses sautes de pelotes élastiques, jabotait dans l’ambre, l’or et l’émeraude. Un frisson détendit le sommeil sacré du palmier, immobile comme un bonze dans sa caisse laquée ; le terreau crépita sous le petit jardin des essences, dans les corbeilles.

Wildman alors avait senti venir l’afflux nerveux. Il aimait travailler dans la lumiere légere et cristalline de la vérandah, au cour de la vie verte, parmi le chamaillis et les battements d’ailes de la voliere. D’un geste qui lui était familier, il avait ramassé au creux de sa main sa barbe couleur biere de mars et en avait humé l’odeur chaude. Puis, la plume au long des feuillets avait couru.

Et a présent il était pres de midi ; le soleil écornait d’une derniere flamme en biais l’angle du vitrage. Les givres comme du sel fondaient. Wildman du pouce enfonça une pincée de tabac dans sa pipe, debout, les nerfs frémissants sous le molleton blanc de son veston, les regards vagues, noyés de reve et de vision. Il était content de son travail : d’une force souple et bandée, il avait abattu ses quatre pages de grosse écriture lourde d’encre et barrée de ratures. C’était sa moyenne des bons jours.

Ah ! son carnaval des petits dieux vieillis, ombres falotes s’effaçant dans le crépuscule des âges, claudiquants et titubants sous leurs penaillons de pourpre et d’azur ! Ils emplissaient la parodie de leurs mines effarées et blettes, de leurs gestes fourbus d’histrions tombés aux parades de banlieue. Wildman, avec une verve paroxyste, en avait fait une farce macabre et bouffonne. C’était la dégringolade des antiques idoles sous les cieux renversés, le grand Olympe errant et bafoué apres les ivresses cuvées, comme une mascarade de chie-en-lit dans l’aube blafarde. Tout le morceau, gras, tumultueux, outré, concertait une symphonie verbale, sonore de rires et de huées, ou d’abord les sanglots des dieux ressemblaient au hoquet des derniers festins, ou tout de meme a la longue leur grande plainte continue, a travers la violence bourrue de la satire, finissait par remuer comme l’agonie d’un monde.

Maintenant, en tirant sur sa pipe, il relisait l’écriture toute fraîche, et soi-meme se prenait a la grosse gaîté bruyante du morceau. Une puissance d’endosmose l’intégrait ; il s’incarnait la surprise amusée des Bergers, leur hilarité farouche d’humanité en marche devant ces spectres cocasses et funebres, tout saignants de gloire humiliée et plus ridicules d’avoir été les maîtres des destinées. Sa barbe d’or s’agita sous la secousse intérieure : il eut le rire fort des hommes simples devant la joie des images. Mais bientôt leur lamentation le gagnait ; il cessait de rire et, avec des hochements de tete, a son tour s’apitoyait sur leur tragique aventure.

– Ah ! mes clairs dieux d’Ionie ! regretta-t-il d’une tristesse sincere qui tout a coup embrassait le cycle entier des adorables mythologies.

Par-dessus le pataugement de la cohue des grands et des petits dieux dans la boue des désastres, domina la grâce blessée des Vénus. Elles avaient été, celles-la, l’éternité nuptiale et heureuse ; leurs flancs, dédiés aux races, n’avaient pas cessé de palpiter au vent lascif des origines. Le rire extasié des âges les avait suivies le long des fontaines sous les myrtes et les oliviers. Tout l’antique Olympe demeurait ébloui de leur clarté jeune et fraîche. Les roses naissaient sous leurs pas ; les monts se modelaient sur la courbe de leurs seins ; l’éclat pourpré de leurs épaules, en se reflétant aux miroirs du ciel, faisait naître l’aurore. C’étaient les mythes sacrés de l’amour, de la beauté et de la joie. Et voila que la grande nuit, pele-mele avec les dieux abolis, les balayait sur les pentes du monde. Une irrémissible flétrissure ratatinait leur essence d’anciennes petites belles. Comme une horde de biches malades, elles trottaient frileuses, pleurantes, mi-évanouies d’affres, râlant une petite toux de phtisiques, sur les pas en fuite de leurs livides compagnons. Wildman a la volée éparpilla ses feuillets sur la table.

– Ah ! dit-il, plus rien a faire ! Dodo les grâces et les ris ! De profundis, les Karites, les Muses et les Vénus, petite éternité finie ! Voici venir les vertus théologales.

Son âme sensuelle et panthéiste gémit. Il eut froid au cour de sa riche vie nerveuse, sentant approcher la grande ombre. De l’autre côté des arbres, justement des cloches s’ébranlaient. C’était sa colere, cette église qu’un jour on lui avait plantée droit dans l’axe de sa maison avec ses briques rouges d’abattoir et de caserne, et la-haut, derriere les abat-sons du clocher, les fracas noirs, bourrus des cloches comme les roulements d’un jeu de boules dans le ciel. Ça lui cassait son paysage, son soleil, ses silences d’eau d’un bruit bete, monotone de gongs et d’os choqués, comme de funebres mélopées, comme une litanie de mort et de ténebres.

Les volées se gonflerent, tournoyerent sur la vision agonisante du vieux Pan. Tout croula, les symboles, les mythes, l’anthropomorphe universel. Aux dieux humains, a l’homme divinisé des fables allait succéder une métaphysique barbare, le sang et les épines d’une loi d’immolation.

Wildman voulut échapper a la sensation déprimante. Il s’approcha de la verriere pour regarder au dehors la vie. La vue d’un passant lui eut fait du bien. Mais l’hiver solitaire régnait, le lac se glaçait sous les matités ternes d’un midi plombé. Le soleil, derriere les nues gelées, avait sombré ; des flocons, de légers cristaux de neige commençaient a flotter. Et il demeurait pres des vitres, sous la volée des cloches, un pli épais au front.

Tout a coup sur la chaussée, de l’autre côté de la grille, un jeune homme s’arretait, le saluait d’un coup de chapeau respectueux. Il reconnut Robartz, le reporter du Clairon qui, a chaque livre nouveau, arrivait lui demander une interview. Tout de suite il songea : « Robartz surement vient me proposer un article sur mon Épiphanie. Non, non, cette fois je ne dirai rien. »

La substance du livre, complexe, largement nourrie d’humanité, sorte d’épopée de la vie en lutte contre les puissances noires, eut perdu a se résumer dans une breve exégese. Déja les revues ça et la en avaient altéré le sens dans des échos indiscrets.

Le journaliste a présent, en riant, tirait sa montre. Wildman, a ce signe, comprit qu’il attendait la treve convenue pour se présenter dans la maison. Tout le monde savait que, pendant la matinée, l’écrivain se vouait a son ouvre et ne recevait pas. A son tour il se prit a rire, cordial, bienveillant, et d’un geste l’invita a pousser la grille.

A petits coups pressés il l’entendit secouer ses semelles sur le paillasson du vestibule. Et, tout en bourrant sa pipe, il traversait la salle a manger, allait au-devant du visiteur.


II

 

– Ah ! bien pour vous, mon cher Robartz.

Le journaliste le regardait avec ses yeux fins et clairs sous la haute coupole d’un front déja dégarni.

– Oui, oui, je sais, monsieur Wildman, vous etes toujours tres bon pour moi, et je ne l’oublie pas. Il fallait, du reste, cette circonstance pour me décider a vous…

Il parut ému, ses paupieres battirent et il ajoutait d’une voix peinée et basse :

– Qui aurait jamais cru, maître, qu’ils auraient osé s’attaquer a un homme comme vous ?

Wildman, qui le considérait, bonhomme, un pli de malice au bord de ses yeux marrons, brillants comme des lentilles, eut un mouvement.

Robartz, voyant qu’il ne savait rien, une seconde hésita. Il se courba, suivit du bout de sa canne le dessin d’une rosace sur la carpette. Mais Wildman lui appuyait la main a l’épaule.

– Voyons, de quoi s’agit-il ?

Robartz aspira fortement l’odeur du tabac qui chargeait l’air, et soudain résolu, les yeux curieux et droits, avec la petite joie professionnelle d’etre l’annonciateur d’un fait sensationnel :

– Apres tout, fit-il, il faut bien que quelqu’un parle le premier. Eh bien, voila. Il paraît qu’il y a la-bas, pres de la mer, a Portmonde, un parquet qui va vous poursuivre a cause de votre livre : Terre libre. Oui, monsieur Wildman, c’est comme je vous dis. Demain tous les journaux en parleront.

Wildman, sous la sensation matérielle d’une roue qui le broyait dans sa puissante vie mentale, brusquement fléchit la nuque. Mais, presque aussitôt, un sang violent gonflait ses carotides ; son masque rond et camus s’écrasait d’hilarité hardie, colere, méprisante.

– Terre libre ! cria-t-il, mais il y a quatre ans déja de cela ! Un livre que tout le monde a lu ! Six éditions parues !

Son rire sous les vitres sonnait haut, dans la gaîté des volieres, dans l’atmosphere sensible et frémissante, toute électrisée encore du magnétisme de sa pensée. Il marcha a pas pesants, louvoyant parmi les larges verdures, avivant de sa vie nerveuse, dans cette minute de fureur alerte, l’aigre crissement des perruches et les vocalises en verre filé du canari. Le dos bombé, ramassé dans sa force trapue, il passait et repassait devant la petite table aux écritures fraîches, trempées de larmes et d’ironie. Ses dieux errants et méprisés, ses pâles ombres sanglotantes de petites nymphes, autrefois la grâce et le rire du monde, il n’y pensait plus, arraché, lui aussi, au reve et a la fiction, retombé lourdement aux réalités humaines. Robartz avait tiré de sa poche un carnet et, a la pointe du crayon, prenait des notes.

Wildman sembla avoir oublié qu’il était la. D’un afflux soudain, toute sa vie de travail et de pensée lui remonta a la tete. Trente livres ou inépuisablement avait coulé sa seve intellectuelle, gonflerent ses lobes, chargerent de la sensation d’un monde son front court et busqué. Les tempes brulantes, raides de congestion, il s’écria dans une révolte d’orgueil :

– Moi ! Moi !

– Oui, vous, monsieur Wildman, disait Robartz sans cesser d’écrire, vous, le probe et solitaire écrivain, le précurseur des vérités de demain, l’apôtre enflammé de la nature ! C’est bien ainsi, toute la meute va se ruer, on va vous dépecer vivant. Allez, on les connaît !

– Mais qu’est-ce qu’ils lui reprochent, a mon livre ? L’ont-ils seulement lu ? Sont-ils capables de me lire, hein, dites, Robartz ?

Maintenant il se carrait, les bras croisés, les pieds distants dans ses épaisses pantoufles de feutre. Le journaliste levait sur lui la clarté amusée de ses yeux.

– Ce qu’ils vous reprochent ? Oui, ce serait la une chose curieuse a connaître. Il y aura une enquete, il faudra bien qu’ils s’expliquent. Tout ce qu’on sait des a présent, c’est que, je vous en demande bien pardon, ils incriminent le livre comme attentatoire aux bonnes mours.

Wildman saisit le petit homme au collet. Entre ses poings noueux, une longue minute, dans une reprise de son grand rire, il le secouait, les dents nues sous les poils de sa barbe.

– Ah ! mais ! c’est le dernier mot de la stupidité humaine ! Il n’y a pas une ligne de mon livre qui ne soit un hymne a la vie et a la nature. Thérion, dans son dernier article sur les écrivains de ce temps, m’appelait un poete sacerdotal. Et voyez donc cela, Robartz, il insistait précisément sur Terre libre, un livre sacré, disait-il, la Bible de l’avenir !

Robartz péniblement soufflait sous l’attaque cordiale et brusque de Wildman.

– Maître, si vous ne me serriez pas si fort, je pourrais prendre note de cela, fit-il doucement en se dégageant. Et puis, je voulais vous dire ceci : s’ils s’en prennent a ce livre-la, ce n’est qu’un moyen, un prétexte pour vous atteindre a travers votre ouvre entier. Il y a si longtemps que vous les genez et qu’ils vous guettent du fond de leur ombre ! Ils attendaient une défaillance. Un grand homme meme peut tomber sur le chemin. Mais ce n’est pas votre cas, monsieur Wildman. Alors ils ont profité d’une basse délation. Il paraît que quelqu’un s’est plaint. Un juge d’instruction est allé saisir un exemplaire du livre chez un libraire dans une petite station balnéaire ou il vient des séminaristes, des vicaires, tout heureux de se mettre en caleçon de bain.

Wildman soufflait, songeait, les yeux lointains, fixés sur le paysage étamé d’hiver. Son rire était tombé, il n’éprouvait plus qu’une pitié méprisante d’honnete homme.

La péripétie, tout de suite, avec lucidité se précisa. Derriere la loi, l’appareil judiciaire, il vit les rancunes, les hypocrisies, les âmes aveugles, a jamais fermées aux claires évidences, et les autres, les âmes cauteleuses et politiques qui érigent en code la cécité volontaire. C’était la grande misere des esprits libres de les sentir, a chaque annonciation d’une vérité, obscurément aboyer derriere eux d’une férocité apeurée de hyenes. Il pensa a sa femme, a sa famille. Jusque chez les siens des résistances, d’étroits et misérables scrupules avaient cherché a peser sur le graduel développement de sa conscience d’écrivain. Aux limites de sa pensée, dans sa large conception d’une humanité s’égalant a la notion du divin, il avait eu la sensation d’un monde hostile resserrant autour de lui ses cercles, tâchant de l’enfermer aux barrieres de ses moralités routinieres.

– Voyez-vous, Robartz, dit-il tranquillement, c’est la peur de la vie qui les rend tous fous et méchants.

Il alluma une pipe, s’assit, froissant sans le savoir ses feuillets d’écriture, et il demeurait perdu dans son idée, sans acrimonie. Il sembla porter comme un poids nécessaire la fatalité des haines liguées contre l’homme qui va seul en avant des autres.

Le journaliste s’arreta de gratter son papier, le considéra avec une attention attendrie, comme si vraiment a cette heure il se sentait, lui aussi, a travers la mesquinerie des besognes journalieres, son disciple. Toute la piece, sous les hauts vitrages, faisait silence. La vie par un charme mortel parut liée, comme au dehors, les arbres et l’eau.

Doucement la porte battit dans la rainure ; un pas traîna dans la pénombre de la salle a manger. Wildman alors tout a coup tressaillait, faisait signe a Robartz de se taire, et il avait perdu la sérénité de sa conscience. Le regard furtif et épiant, il appela timidement :

– Est-ce toi, Bethannie ?

Une forme d’enfant déboucha dans la lumiere, un joli etre pâle a chevelure mousseuse et longue, d’une grâce frele de fille. Mais voyant la un visage inconnu, il s’arretait et baissait les yeux.

– Oh ! c’est mon Jorg… Mais viens donc : Robartz est un ami.

Et Wildman l’attirait. De ses poings solides il le haussa, le tint suspendu dans un grand baiser violent qui lui écrasait les joues. La petite voix de l’enfant disait :

– C’est maman qui m’envoie dire que le déjeuner est sur la table.

– Eh bien, va, j’arrive dans un instant.

Tendrement il le poussait, le regardait s’éloigner en souriant, attendri dans cette vie délicieuse sortie de lui.

L’ombre du fond enveloppa Jorg, et a présent Wildman tres vite le rappelait.

– Jorg ! Jorg ! Écoute, ne dis pas qu’il y avait quelqu’un avec moi. Oui, cela vaut mieux, mon chéri.

La voix pâle encore une fois monta. Machinale comme une leçon, elle disait :

– Maman m’a défendu de mentir.

Le pere riait, gené comme s’il se sentait pris en faute.

– Ta mere a toujours raison.

Robartz, son chapeau a la main, s’avança.

– Maître, excusez-moi.

Il avait rentré son carnet, boutonnait son paletot avec un sourire humble. Wildman passa la main sur son front.

– Mon bon Robartz, il ne faut pas toujours juger d’apres les apparences. On a parfois des raisons pour faire ce qui n’est pas bien et alors un enfant vous rappelle au sentiment de la vérité.

Lui, si franc dans sa robuste carrure d’écrivain, apparut soudain touché en un point vulnérable de sa vie. Le journaliste déja avait entendu dire que son ménage n’était pas heureux. Il leva doucement les épaules, évitant de regarder Wildman, et en meme temps il reculait du côté de la porte. Sans cause, toute la vie des volieres soudain éclata, la joie des ailes et des gosiers comme dans une floride. L’air ondula, la vague sonore s’étendit aux grandes palmes vertes, frémissantes.

– La vie ! fit Wildman a mi-voix en hochant la tete.

Il sembla que le vent léger des plumes du meme coup eut fait vibrer ses ondes profondes. Le reve l’envahit. Peut-etre, par une courbe mystérieuse, son cri pensif se rattachait a une chose triste dans son existence.

Ils furent ensemble sur le seuil blanc, dans la neige tourbillonnante.

– Maître, encore une fois disait Robartz en lui touchant le bras.

Wildman tressaillit, sourit.

– Surtout dites bien que cela ne m’atteint pas. Et envoyez-moi le journal, n’est-ce pas, Robartz ?