Les Coups d'épée de M. de la Guerche - Amédée Achard - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1863

Les Coups d'épée de M. de la Guerche darmowy ebook

Amédée Achard

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Opis ebooka Les Coups d'épée de M. de la Guerche - Amédée Achard

Vers l'an de grâce 16..., il n'était pas, dans l'ancienne province de la Marche, d'ennemis plus irréconciliables, ni d'amis plus intimes, que le jeune huguenot Armand-Louis de la Guerche, et son voisin, le catholique Renaud de Chaufontaine. Lorsque, apres la prise de La Rochelle par les troupes de Richelieu, M. de la Guerche s'enfuit en Suede, chargé de documents précieux pour le roi Gustave-Adolphe, il retrouve dans des circonstances dramatiques son ami Renaud ainsi que la ravissante Adrienne de Souvigny. De multiples péripéties entraîneront alors les jeunes gens jusqu'au siege de Magdebourg, ou l'histoire se dénouera a la satisfaction des héros, et par le châtiment de leurs adversaires.

Opinie o ebooku Les Coups d'épée de M. de la Guerche - Amédée Achard

Fragment ebooka Les Coups d'épée de M. de la Guerche - Amédée Achard

A Propos
Chapitre 1 - CASTOR ET POLLUX
Chapitre 2 - LA GRANDE-FORTELLE
Chapitre 3 - PREMIERS SOUPIRS
Chapitre 4 - OU CARQUEFOU FAIT SON ENTRÉE DANS LE MONDE

A Propos Achard:

Louis Amédée Eugene Achard, né a Marseille le 19 avril 1814 et décédé a Paris en 1875, est un romancier français. Apres un court séjour pres d’Alger, ou il dirige une ferme, puis a Toulouse au cabinet du Préfet, Amédée Achard est journaliste a Marseille au "Sémaphore" pour lequel il écrit nombre d’articles, billets et chroniques. Arrivé a Paris il écrit pour le "Vert-Vert" puis a l’"Entracte", au "Charivari" et enfin pour le journal l’"Époque". Achard écrit énormément pour lui et meme pour ses collegues journalistes en panne d’inspiration. Il collabore ensuite au journal satyrique "le Pamphlet". Il provoque en duel un dénommé Fiorentino qui l’avait diffamé. Au cours de ce duel, il est gravement blessé. Encore convalescent il part en Italie avec l’armée française pour couvrir la guerre pour le "Journal des Débats". Achard écrit énormément. En plus de son activité (surabondante) de journaliste, il trouve le temps d’écrire une trentaine de pieces de théâtre et une quarantaine de romans. Amédée Achard est connu pour ses romans de cape et d’épée. On lui prete a tort la paternité de cette expression (en fait Ponson du Terrail l’avait employée un peu avant lui), mais l’écriture du roman éponyme (La cape et l’épée) en 1875 en a fait un des peres du genre. Il était admiré en cela par Alexandre Dumas lui-meme. Outre ces romans d’action, Achard a aussi beaucoup écrit de romans populaires de mours, considérés aujourd’hui comme des romans a l’eau de rose. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 CASTOR ET POLLUX

A l’époque ou commence ce récit, vers l’an de grâce 16…, il n’était pas, dans toute l’ancienne province de la Marche, d’ennemis plus irréconciliables et tout a la fois d’amis plus intimes que le comte Armand-Louis de la Guerche et son voisin, le marquis Renaud de Chaufontaine. A dix lieues a la ronde, pas un bourgeois et pas un manant qui ne les connussent, pas de hobereau qui ne les eut rencontrés chevauchant de compagnie sur quelque roussin du pays, pas de maraudeur qui ne les eut surpris se livrant de furieuses batailles sur la lisiere des bois. Ils fondaient ensemble les plus fameux héros de la mythologie et de l’antiquité. Le comte Armand-Louis et le marquis Renaud étaient a la fois Oreste et Pylade, Étéocle et Polynice. Ils seraient volontiers morts l’un pour l’autre, et ne passaient pas un jour sans se provoquer a d’interminables combats singuliers. Le temps qu’ils n’employaient pas a se rendre de petits services, ils le consacraient a se quereller. On débutait par des paroles affectueuses, on finissait par des coups terribles. Cela durait depuis le temps ou M. de la Guerche et M. de Chaufontaine cherchaient des prunelles dans les haies et des noisettes dans les taillis.

La sympathie des deux jeunes gentilshommes provenait de la grande similitude d’âge, de gout, de caractere ; l’antipathie avait pour cause la différence de religion. Le comte Armand était huguenot ; le marquis Renaud bon catholique. Celui-ci se découvrait au nom de feu l’amiral Coligny ; l’autre tenait M. de Guise pour un grand saint. On avait donc six heures par jour pour s’aimer et six pour se hair. Le reste du temps appartenait a l’escrime, a la chasse, a l’équitation. On disait de Renaud que personne, dans la province, ne montait aussi bien a cheval, si ce n’est M. de la Guerche ; et d’Armand-Louis, que nul gentilhomme de la contrée ne maniait aussi lestement l’épée, le poignard de merci, la pertuisane et l’arquebuse, si ce n’est M. de Chaufontaine. Le comte traversait une riviere comme un cygne ; le marquis franchissait un ravin comme un chevreuil. Ils luttaient contre les memes taureaux : et si l’un ne connaissait pas de barriere qui put l’arreter, l’autre ne savait guere de fossés devant lesquels il eut reculé.

Quand on rencontrait le jeune Renaud a cheval, courant dans la campagne, c’est qu’il cherchait Armand-Louis ; quand on voyait le comte tete nue, passant comme un cerf a travers les bruyeres, c’est qu’il allait au-devant du marquis. Peu apres on les apercevait au bord d’un ruisseau, déjeunant d’un morceau de pain qu’ils arrosaient fraternellement d’un peu d’eau fraîche ; la chose faite, épuisés par la course, ils dormaient côte a côte.

– C’est Nisus et Euryale ! disaient les savants du pays.

Mais si le lendemain on entendait dans une clairiere le bruit sourd d’une branche de chene heurtant un bâton de cornouiller, les bergers du canton savaient que les deux inséparables étaient aux prises.

– C’est Achille et Hector ! reprenait-on.

Et personne ne songeait a intervenir dans la querelle.

Le huguenot et le catholique avaient presque meme taille ; tous deux, grands, souples, lestes, vigoureux, tels que le peuvent etre deux braves gars élevés dans la pleine liberté des champs, brulés par le soleil, battus par la pluie, hâlés par le vent, accoutumés a braver la bise et la neige, a coucher sur la dure, a dormir a la belle étoile. L’un, blond, avec des cheveux bouclés a reflets d’or tombant sur un front de marbre ; l’autre, brun, avec une criniere de cheveux noirs dont les ondes luisantes assombrissaient les yeux sauvages et le teint basané ; M. de la Guerche, pareil a cet Endymion pour lequel une déesse descendit de l’Olympe ; M. de Chaufontaine, tel qu’un peintre de bataille aimerait a représenter le terrible maréchal de Montluc, revetu de son harnais de guerre. Tout naturellement, Armand-Louis commandait tous les petits protestants du pays ; Renaud avait sous ses ordres les catholiques des dix clochers voisins, et les deux généraux ne manquaient pas une occasion de pousser les deux armées rivales l’une contre l’autre. Leurs qualités diverses se faisaient voir dans ces melées : Renaud, prompt a l’attaque, toujours le premier et le plus avant dans la melée, impétueux, hardi et loquace comme un héros d’Homere ; Armand-Louis, tenace, inflexible, rapide dans ses évolutions, et n’oubliant jamais, au plus fort du combat, qu’il était capitaine. Il manouvrait ses jeunes soldats comme de vieilles bandes ; Renaud poussait droit devant lui et se fiait au hasard, qu’il appelait le dieu de la guerre ; mais, s’il comptait plus d’ennemis renversés, la victoire restait presque toujours a Armand-Louis, et le marquis, tout a coup isolé de ses régiments rompus et dispersés, était fait prisonnier sur le champ de bataille.

A quatorze ans, M. de la Guerche lisait dans le texte latin les Commentaires de César, M. de Chaufontaine, a quinze ans, se plongeait avec délices dans les étonnantes aventures de don Galaor et les chevaleresques épopées d’Amadis des Gaules.

M. de Chaufontaine n’avait pas uniquement la prétention de vaincre M. de la Guerche la dague au poing : il voulait encore le convertir. Pour atteindre ce résultat mirifique et arracher ainsi une âme aux griffes maudites du Malin, il se nourrissait par intervalles de lectures pieuses, d’oraisons et de theses scolastiques dont il retenait au hasard quelques lambeaux. Quelquefois meme il apprenait par cour certains passages qui lui paraissaient d’une éloquence édifiante, et il les récitait aux arbres du jardin.

Un gros cerisier, dont il pillait dévotement les fruits, était chargé, dans ces occasions solennelles, de représenter Armand-Louis. Renaud l’accablait d’arguments victorieux ; l’arbre ne soufflait mot. Renaud, enchanté, redoublait ; et, la mémoire bourrée de citations, la bouche pleine de cerises, il prenait a témoin de son triomphe les poiriers et les pommiers d’alentour.

– Qu’as-tu a répondre, maudit parpaillot ? s’écriait-il. Quelle hérésie peux-tu opposer a cette dialectique ? Te voila réduit au silence, vaincu, abîmé ; mais la perversité de ton âme est telle, empoisonnée qu’elle est par le souffle de Calvin, que tu t’obstines dans ton erreur ! Va donc périr dans la géhenne, réprouvé ! ce n’est pas moi qui intercéderai aupres des saints, que tu renies, pour sauver ton âme ! Vade retro ! Si tu brules, in secula seculorum, ce sera bien fait !

Il déchargeait un coup de bâton sur le tronc du cerisier et partait pour chercher le véritable la Guerche, qu’il poursuivait d’arguments et bombardait de citations avec une véhémence que rien ne lassait.

Le plus plaisant était que, si on eut appris a M. de Chaufontaine que le parpaillot son ennemi avait la fievre au moment meme ou il le vouait aux flammes de l’enfer, on l’aurait vu changer de couleur et trembler comme une feuille.

A ces heures charmantes ou l’aube s’éveille, il n’était pas rare d’entendre sa voix éclatante au bord d’une clairiere devant laquelle il venait d’apercevoir Armand-Louis guettant les lapins.

– Viens ça, parpaillot du diable ; viens ça que je te pulvérise ! s’écriait-il. Viens confesser que tu n’es qu’un mécréant de la pire espece ; je veux que ton hérésie morde la poussiere, et te faire voir que tu es un misérable damné, prédestiné a la cuisine de l’enfer ! Viens, te dis-je, et que tous les huguenots tes cousins crevent de dépit en voyant ta confusion !

Des les premieres syllabes de ce petit discours, Armand-Louis s’armait d’une gaule.

Il savait comment finirait l’homélie.

Armand-Louis ne se melait pas d’éloquence. Il répondait aux démonstrations du prédicateur imberbe par des sourires ; quelquefois meme, au plus beau de son improvisation, il l’interrompait par un sarcasme. Renaud devenait pourpre.

– Ah ! tu railles, coquin ! A moi les armes temporelles ! Elles auront raison de ton impertinence ! disait-il alors.

Et les poings fermés il tombait sur l’auditoire ; mais l’auditoire, qui n’avait pas peur de l’excommunication, ne reculait pas devant le prédicateur.

Nous devons ajouter qu’au bout de cinq ou six ans melés de coups et d’oraisons, Armand-Louis n’était pas encore converti.

Dans leurs rencontres de tous les jours, M. de la Guerche ne se montrait pas si prompt aux escarmouches que son adversaire M. de Chaufontaine. On ne le voyait pas non plus éternellement occupé a battre la plaine ou les bois, en quete de perdrix et de lievres, et cherchant querelle aux petits pâtres qui gardaient les brebis dans les landes. Il ne se montrait pas davantage amoureux de disputes théologiques ou friand d’aventures. Si autrefois, aux premiers temps de son adolescence, il était l’un des premiers a organiser une expédition dans le but glorieux de dépouiller de ses fruits le verger d’un monastere, ou de provoquer en champ clos la jeune population d’un village voisin, maintenant qu’une moustache naissante commençait a ombrager sa levre, on le surprenait errant seul a l’écart au fond des vallées. Quelquefois meme il ne suivait pas ses camarades qui, armés de lignes et d’éperviers, livraient bataille aux brochets d’un étang et l’invitaient a partager leurs jeux. Il ne répondait plus avec le meme élan aux provocations de Renaud. On l’avait vu déserter les leçons d’escrime d’un maître italien pour s’égarer dans un bois ; et si quelqu’un alors l’eut suivi, peut-etre l’aurait-on vu graver deux lettres sur l’écorce fragile d’un bouleau, comme autrefois les bergers de Virgile.

Renaud souriait de pitié. Les petits catholiques se réjouissaient de ne plus avoir affaire au terrible général qui les avait vaincus si souvent ; les petits huguenots pleuraient sur leur capitaine.

– Il sait que le sort du démon terrassé par saint Michel lui est réservé ; il a peur de succomber sous mes coups, disait M. de Chaufontaine, qui prenait de grands airs, et, modestement, se comparait a l’archange.

– Un moine lui aura jeté quelque sortilege, pensait un jeune calviniste naguere promu aux fonctions de lieutenant.

– Il reve comme un savant !

– Il dort comme un abbé !

Hélas ! s’il revait sans cesse, M. de la Guerche, ne dormait plus guere. Le sortilege qui l’avait terrassé, l’archange qui l’avait vaincu, c’était la compagne de ses premiers ans, Mlle Adrienne de Souvigny. On peut presque dire qu’Armand-Louis l’avait toujours connue ; mais il ne la regardait que depuis quelques mois. Et, a présent qu’il la regardait, il ne pouvait se lasser de l’admirer.


Chapitre 2 LA GRANDE-FORTELLE

Depuis un grand nombre d’années déja, Armand-Louis et Adrienne habitaient, sur les confins de la Marche et du Bourbonnais, un petit castel démantelé par les guerres de religion. Adrienne y était arrivée a une époque ou Armand-Louis n’avait guere plus de huit ou dix ans. Mlle de Souvigny n’en avait pas quatre alors. Un vieil écuyer la conduisait. Il y avait déja quinze jours qu’ils voyageaient de compagnie, l’homme, sur un bon vieux cheval grisonnant, l’enfant, sur une mule fort paresseuse, mais plus maigre encore. On n’allait pas fort vite et l’on s’arretait bien avant la nuit, par crainte des malandrins et des coupeurs de bourses. L’écuyer avait été fort aise de rencontrer le château de la Guerche en son chemin, son intention étant de demander conseil a M. de Charnailles, grand-pere et tuteur d’Armand-Louis, lequel était un seigneur plein de sagesse et d’expérience.

Mlle de Souvigny était orpheline, et on ne lui savait d’autre protecteur qu’un certain marquis de Pardaillan, qui était son oncle et qui résidait en Suede, ou l’on assurait que le vicomte de Souvigny, pere d’Adrienne, était mort, laissant une grande fortune. Apres un repos de huit jours sous le toit de M. de Charnailles, et force conversations, le vieil écuyer parla tristement de continuer le voyage. On boucla donc les valises et on donna double ration aux chevaux. Adrienne pleura beaucoup a la pensée de quitter un pays ou l’on croquait de si belles pommes dans un si beau jardin, et d’abandonner un ami qui façonnait de si beaux jouets avec son couteau. Le soir elle s’endormit, le visage tout baigné de larmes, dans les bras de son petit cousin ; c’était ainsi qu’elle appelait Armand-Louis, M. de Charnailles et feu M. de Souvigny étant un peu parents.

Le grand-pere, ému, regarda l’écuyer qui soupirait.

– Si nous leur donnions encore vingt-quatre heures ? dit-il.

– Le voyage est bien long !

– C’est pour cela : un jour de plus, un jour de moins, qu’est-ce ?

L’écuyer regarda l’enfant qui pleurait encore tout en dormant, et céda.

Le lendemain Adrienne ne manqua pas de se coucher dans les bras de son petit ami, comme si elle eut conscience du doux empire qu’avait son sommeil. M. de Charnailles l’embrassa tendrement sur le front.

– Est-ce pour demain ? dit-il en regardant l’écuyer.

L’écuyer essuya le coin de ses yeux.

– Il le faut ! répondit-il ; la Suede est si loin !

– Qu’importe alors ? Vous n’avez pas promis, j’imagine, que vous arriveriez le 1er octobre a midi, ou le 15 novembre a huit heures ?

– Non certes !

– Alors partez un autre jour.

– Soit ! dit l’écuyer, qui frissonnait a la seule pensée des longues étapes qu’il avait a fournir.

Adrienne fit encore le lendemain ce qu’elle avait fait la veille, elle eut meme cette inspiration, en dormant, de jeter ses bras autour du cou d’Armand-Louis. Le pauvre écuyer n’avait pas le cour assez dur pour séparer une orpheline du seul etre qui lui témoignât de l’affection ; a cette époque, d’ailleurs, les voyages étaient fort dangereux, fort incertains : on ne pouvait s’entourer de trop de précautions pour les entreprendre.

Le cheval gris boitait d’une jambe pour le moins ; la mule n’engraissait guere, bien qu’elle employât toutes les heures et toutes ses dents a manger l’avoine et le foin de M. de Charnailles, en honnete bete qui se méfie de l’avenir. On ne sait guere ce que la Suede réservait a l’orpheline ; une halte ne pouvait en rien compromettre ses intérets. Il fut résolu que l’on resterait encore une semaine au château, apres quoi l’on partirait. Le vent eut le bon esprit de souffler bientôt apres ; la pluie ne voulut pas etre en reste et tomba comme si le bon Dieu l’eut chargée d’inonder la province.

– On ne part pas pour la Suede en temps d’orage, dit le grand-pere : attendez jusqu’a la fin du mois.

– J’attendrai, dit le bon écuyer qui chauffait ses vieilles jambes dans la cheminée.

Adrienne lui sauta au cou. La neige succéda a la pluie, les chemins se trouverent défoncés ; on n’avait jamais entendu parler de voyageurs quittant le coin du feu pour courir les grandes routes au cour de l’hiver ; Mlle de Souvigny pouvait s’enrhumer.

– Restons, puisque la Providence le veut, reprit l’honnete écuyer.

Quand vint la saison nouvelle, M. de Charnailles fit observer a son hôte que des bandes de malfaiteurs battaient le pays et qu’il n’était pas prudent d’exposer une personne qui lui était confiée a tous les dangers d’une lointaine expédition. Il fallait attendre que les gens du roi eussent pendu les coquins qui mettaient la contrée au pillage. Certainement alors il serait le premier a brider les chevaux et a donner le signal du départ.

– Vous parlez comme un sage, répliqua l’écuyer, qu’Adrienne regardait de ses yeux les plus caressants.

Ce signal promis, M. de Charnailles se garda bien de le donner. Il était, a tout prendre, le parent de Mlle de Souvigny, il avait donc le droit de veiller sur elle, de la protéger ; elle lui paraissait d’une santé délicate, il fallait lui donner le temps de se fortifier pour supporter le rude climat de la Suede : n’était-elle pas bien dans le château de la Guerche, aimée, choyée, entourée de ces mille tendresses que les vieillards prodiguent aux enfants dans lesquels ils se sentent renaître ? Certes elle n’avait pas le luxe que donne la fortune, un carrosse a sa porte, dix laquais dans son antichambre, des dentelles sur sa robe ! mais elle avait la joie, la santé, le bon air, la belle humeur, et la sagesse enseigne que ce sont des biens dont il faut savoir se contenter. En outre, Adrienne ne quittait plus Armand-Louis, Armand-Louis était son premier mot, Armand-Louis était le dernier : cela attendrissait l’écuyer.

Le temps et M. de Charnailles firent si bien, qu’apres avoir du monter a cheval tous les matins pour gagner a travers l’Allemagne les bords de la mer Baltique, Mlle de Souvigny était encore dans la Marche six ans apres. Un soir, l’écuyer qui, par occasions, disait encore : « Nous partirons demain », s’endormit pour ne plus se réveiller.

Au moment de trépasser, il fit approcher Adrienne qui pleurait, et l’embrassant :

– Vous direz a M. de Pardaillan, murmura-t-il, que ce n’est pas ma faute.

Puis se tournant vers M. de Charnailles :

– Je vous la recommande… aimez-la comme votre enfant, dit-il.

Ce furent ses dernieres paroles, Mlle de Souvigny déclara qu’elle ne s’en irait plus, et voila comment une orpheline qui devait rester seulement huit jours au château de la Grande-Fortelle, y demeura jusqu’a quinze ans.

Ce castel de la Grande-Fortelle était un bâtiment délabré, moitié château fort, moitié ferme, dont les murailles chancelantes occupaient le sommet d’un monticule a l’entrée d’un vallon semé d’étangs et de bois. Deux méchantes tours couronnées de créneaux lui donnaient de loin une apparence féodale que démentaient promptement les fossés a demi comblés, les étables adossées contre les remparts, les granges assises sur des débris de voutes. Une métairie occupait l’emplacement du donjon. Telle quelle cependant, la Grande-Fortelle, dont on ne voyait que des vestiges, aurait encore pu soutenir l’attaque d’une bande de partisans, et bien défendue par une garnison d’hommes déterminés, la repousser.

On n’y voyait, en 162., que M. de Charnailles, son petit-fils Armand-Louis, Mlle de Souvigny, et une douzaine de serviteurs, valets de ferme, palefreniers et laquais. Ce n’était pas un corps d’armée a inspirer de grandes craintes aux maraudeurs qui erraient par troupes dans la campagne, mais un tel respect entourait le châtelain, qu’au premier son de la cloche d’alarme on aurait vu accourir tous les paysans et tous les hobereaux du voisinage, ceux-la armés de fourches, et ceux-ci d’arquebuses qu’on n’avait point déchargées depuis M. de Mayenne.

Armand-Louis était l’unique rejeton d’une fille bien-aimée dont le mari, M. le comte de la Guerche, était mort au service du roi sans laisser de fortune. Veuve a un âge ou quelques-unes de ses compagnes n’étaient point encore mariées, la comtesse s’était réfugiée aupres de son pere, M. de Charnailles ; la tristesse l’avait bientôt fait disparaître, comme se desseche et meurt un jeune épi brulé par le soleil.

Toute l’affection du vieux châtelain s’était reportée sur le seul héritier de deux maisons qui avaient eu leurs jours de prospérité et d’éclat, mais que les coups de l’adversité renversaient l’une sur l’autre sans leur rien faire perdre de leur fierté.

M. de Charnailles n’avait que de maigres revenus, et quelques pauvres débris d’une splendeur effacée par les discordes civiles, mais il employa toutes ses ressources a donner au jeune Armand-Louis la plus brillante éducation militaire. Il voulut qu’un gentilhomme qui entrait dans la vie avec le poids des deux écussons des la Guerche et des Charnailles a porter, sut tout ce que savaient a cette époque les plus habiles et les plus experts. Lui-meme était un homme de savoir, ami des bons livres autant que de l’épée. Il façonna donc a son image l’âme de l’orphelin qui lui était confié, et lui enseigna, plus encore par son exemple que par ses leçons, que tous les biens de la terre ne sont rien en comparaison de l’honneur.

– Si tu peux, a l’heure de la mort, répéter le mot héroique de François Ier : « Tout est perdu fors l’honneur ! » lui disait-il souvent, que Dieu te bénisse, mon fils, tu n’auras rien perdu.

A seize ans, Armand-Louis supportait toutes les fatigues sans faiblir ; une course de vingt lieues, a toute vitesse, a cheval, par des chemins affreux, n’était rien pour ce corps de fer ; a pied, il franchissait des distances qui eussent épuisé la patience d’un homme de forces communes ; si la lassitude se faisait sentir apres une rude journée de chasse, il s’étendait sur la bruyere, soupait d’une croute de pain et d’un verre d’eau, et dormait les poings fermés. Au matin, il était frais et dispos comme un oiseau surpris sur une branche par l’aurore. Il regardait en face les plus graves périls, se jetait sans pâlir dans les rivieres les plus furieuses, disparaissait hardiment dans les chaumieres en flammes, et n’avait point encore rencontré de bete enragée ou de bandit en armes capables de le faire reculer.

M. de Charnailles souriait d’aise en passant sa main ridée sur ce jeune front.

Un matin il surprit son fils tout en sang. Armand-Louis s’était trouvé dans un hameau au moment ou une bete endiablée s’était ruée sur les troupeaux qui rentraient du pacage ; armé d’une fourche, il n’avait pas craint de l’attaquer ; l’animal s’était rué sur lui, mais le brave enfant, tout déchiré par les ongles de la bete, n’avait lâché prise qu’apres l’avoir tuée. Vainqueur, il tomba lui-meme sur le corps palpitant de sa victime.

– Si Dieu te prete vie, tu seras un homme, lui dit le châtelain.

Les armes ne manquaient pas dans la Grande-Fortelle ; on n’avait qu’a choisir le long des murs de la grande salle : c’était un arsenal. Quant aux professeurs, il en passait chaque mois sur la route : officiers de fortune, soldats licenciés, reîtres regagnant leur patrie lointaine, aventuriers qui n’avaient que la cape et l’épée, n’hésitaient pas a demander l’hospitalité a la tombée de la nuit, et en retour du gîte qui leur était offert de bon cour, ils enseignaient volontiers ce qu’ils savaient dans le maniement des armes. Le soir, devant une large cheminée ou flambaient des tronçons de chenes, ils faisaient des récits de guerre et apprenaient a leur hôte comment un homme de cour se tire des plus mauvais pas. Pas un étranger qui ne fut frappé de la bonne mine d’Armand-Louis, pas un gentilhomme qui ne fut charmé de sa politesse. Son air franc et résolu prévenait en sa faveur ; ce qu’on voyait apres ne démentait pas cette premiere et bonne impression : c’était l’âme d’un héros dans le cour d’un adolescent.

M. de Charnailles avait vu les grandes guerres du temps de Henri IV, il avait combattu contre la Ligue et M. de Guise ; il ne manquait pas, comme aiment a le faire les vieillards, d’en raconter les lointains épisodes, et cette histoire glorieuse d’un roi conquérant son trône, l’épée au poing, remplissait d’enthousiasme l’âme fiere d’Armand-Louis. Il brulait de se trouver, lui aussi, melé a ces bandes vaillantes qui font triompher le bon droit, et ce fut a cette fin de se bien préparer au métier des armes qu’il enrégimenta plus tard les petits huguenots du pays pour les mener en guerre contre les catholiques commandés par Renaud de Chaufontaine, son voisin.


Chapitre 3 PREMIERS SOUPIRS

Donc étudiant un jour, guerroyant le lendemain, Armand-Louis avait atteint cet âge ou le cour bat plus vite, ou une fleur qui s’échappe d’un corsage et qu’on ramasse en rougissant paraît le plus précieux de tous les trésors, ou le visage pâlit tout a coup parce qu’on entend la voix d’une jeune fille. On sait qu’Armand-Louis avait regardé Mlle de Souvigny et l’avait trouvée belle ; jusqu’alors il savait seulement qu’elle était bonne. Quand il l’eut vue, il n’osa presque plus la regarder, si ce n’est a la dérobée. Il faisait collection de tous les objets qu’elle perdait, et les serrait dans un coffret dont il portait toujours la clé sur lui. Sa voix tremblait quand il lui parlait. Quand elle appuyait sa tete sur l’épaule du pauvre adolescent, il avait des battements de cour qui l’étouffaient. Que devint-il quand il entendit Renaud de Chaufontaine s’extasier un matin sur la beauté d’Adrienne qui, en ce moment, traversait d’un pied leste un méchant petit pont jeté sur une riviere ?

– Eh ! eh ! ajouta le catholique en riant, la voila bientôt bonne a marier !

– Qui ? s’écria Armand-Louis éperdu.

– Eh ! parbleu ! Mlle de Souvigny !

– Adrienne ?

– Oui, Adrienne.

Armand-Louis écumait de colere. Il saisit au vol le prétexte qui lui était offert de chercher querelle a son compagnon.

– Ça ! reprit-il, depuis quand, monsieur le marquis, vous permettez-vous d’appeler Mlle de Souvigny par son nom de bapteme ?

– La belle affaire, puisque je le sais !

– C’est déja trop de le savoir. Mlle de Souvigny n’est Adrienne que pour deux personnes, M. de Charnailles et moi.

– Bon, l’habitude est prise, elle le sera pour un troisieme, qui est son voisin s’il n’est pas son parent.

– Apprenez que je ne le souffrirai pas !

– Me gener pour une parpaillote, allons donc !…

La derniere syllabe expirait dans la gorge de son ami que déja Armand-Louis attaquait Renaud. La lutte fut longue, opiniâtre, furieuse, interrompue seulement par les exclamations de M. de Chaufontaine. Cependant, brisés, moulus, exténués, ils demeuraient en face l’un de l’autre sans pouvoir se vaincre, Renaud toujours railleur, Armand-Louis exaspéré, mais tous deux hors d’haleine.

– Marier Mlle de Souvigny !… la belle idée ! reprit celui-ci. Connaissez-vous, monsieur le marquis, quelqu’un dans ce pays qui aurait la prétention de l’épouser ?

– Eh ! morbleu ! je connais vingt gentilshommes a qui cette pensée a pu venir ! répliqua M. de Chaufontaine qui souriait.

– Vingt est un chiffre, ce n’est pas un nom !

– Un nom ? eh bien ! d’abord il y a moi.

– Toi !

Le combat recommença, plus long, plus obstiné, plus ardent, bras contre bras, poitrine contre poitrine. Armand-Louis ne pliait pas, Renaud ne reculait guere ; les coups pleuvaient. L’un était pâle comme un mort, l’autre rouge comme le feu.

– Voyez-vous, le gourmand ? s’écriait le marquis toujours prompt a l’épigramme ; parce qu’il a une cousine jolie a croquer !… attrape ça, hérétique du diable !… il ne veut pas qu’on la regarde !… On a des yeux, vilain parpaillot, tu n’auras pas la demoiselle et tu auras les coups. Tiens, calviniste maudit, en voila deux pour commencer ! Mets-la dans une boîte a coton, ton Adrienne, ça n’empechera pas quelque bon gentilhomme de ma connaissance de la convertir… gibier d’enfer !

Chaque mot de ce petit discours ou les invectives se melaient aux louanges produisait sur les nerfs et sur les muscles d’Armand-Louis l’effet d’un coup d’éperon sur un cheval emporté. Il sentait les flots de la haine envahir son cour. Pour la premiere fois il éprouvait une envie sérieuse de tuer Renaud.

Les deux athletes épuisés tomberent sur l’herbe, Armand-Louis presque assommé, Renaud presque rompu.

– Finissons-en, dit celui-ci brusquement : demain je t’attendrai dans le val au Moulin a la tete de mes amis ; rassemble les tiens, ce sera une bataille comme celle que les Grecs livraient aux Troyens. Je tiens Mlle de Souvigny pour aussi belle que la belle Hélene.

– Faisons mieux : arme-toi d’une cotte de mailles, prends une épée, une hache, un poignard ; j’endosserai une cuirasse, et tel que deux paladins, fer contre fer, demain nous nous exterminerons.

– Soit ! et si je te tue, comme j’en ai l’espoir, je ferai dire vingt messes pour le repos de ton âme… il n’en faudra pas moins pour te tirer de la chaudiere !

Le lendemain, les deux chevaliers, armés de pied en cap, sous deux épais manteaux, dague au flanc, casque en tete, se rencontrerent au petit jour dans la partie la plus déserte du val au Moulin.

– Fais ta priere et confesse-toi, dit Renaud.

– Recommande ton âme a Dieu, répondit Armand-Louis.

Ils se mirent en garde et le fer froissa le fer. Leur force était égale, leur adresse la meme. Renaud raillait toujours et accompagnait chacun de ses coups d’une menace ou d’un avertissement. Armand-Louis combattait avec une fureur muette. Bientôt quelques gouttes de sang rougirent leur armure ça et la. Tout a coup, M. de la Guerche porta a son antagoniste un coup si furieux d’estoc que M. de Chaufontaine en eut été traversé si l’arme ne se fut brisée en éclats. Renaud chancelant répondit a cette attaque par un coup de hache désespéré qui frappa en plein le casque du huguenot. Armand-Louis ouvrit les bras, ferma les yeux et tomba lourdement.

– Ah ! mon Dieu ! je l’ai tué ! s’écria Renaud consterné.

Il jeta loin de lui la hache maudite, remplit son casque d’eau et en inonda le visage pâle de son ami. Armand-Louis ne remua pas. Renaud s’agenouilla aupres de lui ; il pleurait.

– Se peut-il que je l’aie frappé !… lui, mon vieux compagnon !… mon meilleur ami ! disait-il tout en arrachant piece a piece l’armure du blessé ; exécrable batailleur que je suis, je n’ai donc pas d’entrailles !… Si vraiment il expire, je ne m’en consolerai jamais !… Ah ! mon pauvre Armand-Louis, réponds-moi, parle-moi !… Je suis un animal féroce, c’est vrai ; mais je ne suis pas méchant !… J’aurais volontiers perdu la vie pour sauver ton âme… Que veux-tu que je devienne sans toi ?… Avec qui me disputerai-je ?… Contre qui me battrai-je ?… Veux-tu que je m’assomme ou que je m’étrangle ?… Ordonne, j’obéirai… Te plaît-il que je me fasse moine ?… J’irai faire pénitence au fond d’un cloître jusqu’a la fin de mes jours.

Armand-Louis poussa un profond soupir.

– Sainte Vierge ! il rend l’âme ! s’écria Renaud.

Et les mains jointes, il se mit a sangloter.

– Épouseras-tu toujours Mlle de Souvigny ? murmura Armand-Louis qui ouvrait les yeux.

– Moi, épouser Adrienne ?… non, mille fois non !… Qu’elle soit jolie, charmante, bonne et faite a ravir, que m’importe ? je ne la regarderai plus et, si tu le désires, personne meme ne l’épousera jamais, j’en fais le serment !… Et que diable veux-tu que je fasse d’une huguenote, moi qui suis bon catholique ?… As-tu seulement réfléchi a cela, étourdi ?… Donc reviens a la vie et promptement, sinon je me passe l’épée que voici au travers du corps.

Renaud tira son épée du fourreau, et tel qu’autrefois Pyrame sur le corps de Thisbé, il en appuya la pointe sur sa poitrine.

– Eh ! la ! la ! ne te hâte pas de mourir ! reprit M. de la Guerche, je crois que j’en reviendrai !

Et, s’aidant d’une main, il souleva son corps a demi. Renaud lui sauta au cou.

– Je crois que le tranchant de ta hache a porté a faux, poursuivit Armand-Louis ; un instant, j’ai cru que j’étais mort.

– Jour de Dieu ! s’écria Renaud, si jamais je tire l’épée contre un la Guerche, et remarque bien que tu es le dernier du nom, je consens a devenir un abominable parpaillot comme toi !

Il ramena son ami un peu lentement a la Grande-Fortelle ; ils avaient une triste figure l’un et l’autre. Quand Mlle de Souvigny aperçut Armand-Louis, elle pâlit et courut a lui.

– Qu’avez-vous ?… que vous est-il arrivé ? s’écria-t-elle.

Armand-Louis baissa les yeux et avoua qu’il avait failli perdre la vie dans un combat singulier contre M. de Chaufontaine.

– Vous battre encore, et pourquoi ? reprit-elle.

– Parce qu’il vous appelait Adrienne et qu’il assurait que vous étiez en âge d’etre bientôt mariée !

Mlle de Souvigny rougit un peu.

– Et que vous fait cela ? ajouta-t-elle.

– Je ne sais pas.

– Ah ! fit Adrienne.

Si la terre s’était entrouverte devant Armand-Louis, il s’y serait précipité tete baissée. Il n’avait pas eu peur devant une hache avide de sang ; le regard d’une petite fille blonde le faisait trembler.

Armand-Louis évita de rencontrer Adrienne jusqu’a la fin du jour. Pendant le dîner il fut silencieux et n’osa lever les yeux sur sa cousine. Il se retira de bonne heure, et le sommeil ne venant pas, il prit un volume dans la bibliotheque de M. de Charnailles, au rayon des romans de chevalerie.

« Renaud assure que c’est fort amusant », pensa-t-il.

C’était l’histoire de Tristan et de la belle Yseult. Bientôt la poitrine d’Armand-Louis se gonfla, son cour se mit a battre, les pages succédaient aux pages ; tout a coup il ferma le livre :

– Ah ! mon Dieu, je l’aime ! s’écria-t-il.

Le mot qu’il venait de dire fit tressaillir Armand-Louis ; tout effaré, il cacha sa tete entre ses mains, craignant que le son de sa voix n’arrivât jusqu’a Mlle de Souvigny. Le livre ouvert était aupres de lui ; mais qu’avait-il besoin d’y lire a présent ? La nuit s’écoula sans qu’il put fermer les yeux, dans une longue suite de reves que le souvenir et le nom d’Adrienne remplissaient. Mais ce secret qu’il venait de découvrir, sa conscience lui faisait un devoir de ne pas le garder. Des les premieres lueurs du jour il descendit au jardin et attendit Mlle de Souvigny, tout ému, palpitant, mais heureux ; il trouvait les couleurs du ciel plus brillantes, le parfum des fleurs plus enivrant, le souffle de la brise plus caressant et plus doux. Bientôt il entendit le pas léger d’Adrienne ; il s’arma de courage, et alla au-devant d’elle.

– Chere cousine, lui dit-il, vous m’avez demandé hier pourquoi la proposition de M. de Chaufontaine m’avait indigné, et je vous ai répondu que je ne le savais pas.

– C’est vrai.

– Je le sais a présent.

– Ah !

– Un hasard m’a fait lire dans mon cour ; peut-etre l’aveu que je vais vous faire excitera-t-il votre courroux… disposez de moi alors : quoi que vous ordonniez, j’obéirai !

Un léger coloris parut sur le front charmant d’Adrienne ; elle cueillit des fleurs d’une main tremblante, et, sans regarder Armand-Louis, elle se mit a les réunir en bouquet.

– Si j’ai voulu tuer M. de Chaufontaine, c’est que je vous aime, poursuivit Armand-Louis tout pâle et tout tremblant. Ma vie était a vous et je l’ignorais ; a présent quelque chose me dit que jusqu’a mon dernier soupir je vous aimerai… Hélas ! je n’y pensais pas, parce que je vivais pres de vous, dans l’air que vous respirez… Maintenant que je sais que d’autres peuvent aussi vous voir, vous aimer, rechercher votre main, a présent que je puis vous perdre, une terreur folle s’est emparée de moi. Un mot de M. de Chaufontaine a fait ce miracle.

– M. de Chaufontaine !… ah ! je le déteste ! dit Adrienne.

– Ne le détestez plus ! il ne vous épousera jamais, lui ! mais un autre, un inconnu ! Ah ! puissé-je ne jamais voir ce jour-la !… Vous savez tout, chere cousine ; ai-je besoin d’ajouter que pour vous mériter il n’est rien que je ne fasse ?

Adrienne leva les yeux : une flamme sincere les remplissait ; elle mit sa main dans celle d’Armand-Louis, et d’une voix émue et tendre :

– Mlle de Souvigny s’appellera un jour la comtesse de la Guerche, dit-elle, ou elle ne sera jamais a personne.

– Dieu du ciel ! s’écria M. de la Guerche.

Il ne put pas continuer : Adrienne venait de s’enfuir, laissant entre ses mains le bouquet qu’elle avait cueilli.

Que la campagne lui parut magnifique ce jour-la ! comme il comprenait le sens mystérieux des choses !… Armand-Louis se sentait transformé. Le cour d’un homme battait en lui ; il entrait dans la vie par la porte radieuse de l’amour.

A cette époque qui devait laisser une trace si profonde dans sa vie, Mlle de Souvigny traversait sa seizieme année.

Ce fut alors qu’on vit Armand-Louis errer autour de la Grande-Fortelle et s’enfoncer dans les bois : mais il n’était plus seul, et quand un soupir de joie soulevait sa poitrine, un sourire lui répondait. Avec quelle assiduité ne suivait-il pas les leçons que lui prodiguait la prévoyance de M. de Charnailles ! Il ne voulait rien ignorer de ce qui pouvait l’aider a faire son chemin dans le monde. Son but, son espérance, c’était Adrienne. Pour l’obtenir, pour la mériter, rien ne lui paraissait impossible. Par quel effort aussi, et avec quelle ardeur ne se rendait-il pas expert dans toutes les choses qui poussent un homme plus avant dans le métier des armes !

Cependant M. de Chaufontaine tenait sa promesse ; si terrible que fut son envie de pourfendre un huguenot, il ne provoquait plus M. de la Guerche. Il ne cessa pas toutefois de l’appeler parpaillot, sa théologie militante n’admettant pas de compromis de ce côté-la ; il est vrai que dans sa bouche ce sobriquet avait un son amical et quelque chose de caressant qui enlevait tout prétexte aux représailles. Le parpaillot se vengea de l’entetement pieux de Renaud en lui donnant le surnom de ligueur.

– Ligueur ? je m’en vante ! répondit Renaud gaillardement.


Chapitre 4 OU CARQUEFOU FAIT SON ENTRÉE DANS LE MONDE

Jamais on ne vit Montaigu et Capulet, Guelfe et Gibelin, vivre en aussi bonne intelligence ; mais lorsque le Montaigu était las de demeurer en paix, étonné de n’avoir donné ou reçu, apres huit jours d’attente, aucun horion, il déclarait la guerre a un certain grand garçon du pays qu’on appelait Carquefou, et les combats recommençaient de plus belle.

Ce Carquefou était a peu pres de l’âge de Renaud, qui n’avait guere qu’un an ou deux de plus qu’Armand-Louis. Fils d’un arquebusier qui vivait maigrement de son travail dans un village voisin, il menaçait de devenir grand comme un peuplier, et c’était a sa maniere le garçon le plus original qui fut a dix lieues a la ronde. Carquefou faisait profession d’avoir peur de tout.

– Des moutons aussi ? lui demanda un jour Renaud.

– Monsieur le marquis, ils ont des cornes, répondit Carquefou.

Sa maxime était qu’il fallait se méfier de ceci, de cela, et du reste.

– Qui ne s’expose pas se risque encore ! disait-il quelquefois en maniere de sentence. Jugez des dangers que courent ceux qui s’exposent !

En conséquence, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, Carquefou se battait comme un tigre.

Jamais on ne vit dans le Maine et l’Anjou, la Marche et le Berry, personnage dont la conduite fut moins d’accord avec les principes ; quand les paroles disaient oui, les actions répliquaient non. Un soir, on le vit partir avec une vieille arquebuse sur le dos et un formidable couteau de chasse au côté, il portait une brebis sur son épaule ; c’était pendant les neiges de l’hiver.

– Eh ! Carquefou, ou donc vas-tu en cet équipage ? lui demanda un voisin.

Carquefou entrouvrit sa souquenille et fit voir qu’elle était garnie d’une paire de gros pistolets et d’un large poignard.

– Je fais le commerce des agneaux, et j’ai peur que les béliers ne me croquent ! répondit-il en pressant le pas.

Il avait de ces répliques extravagantes auxquelles on ne comprenait jamais rien. Aussi les malins du village assuraient-ils que ce nom de Carquefou qu’il tenait de son pere était trop long des deux tiers ; il fallait supprimer Carque et laisser fou.

Au petit jour, on vit rentrer Carquefou pliant sous le poids de quatre ou cinq loups qu’il avait tués a l’affut. On s’empressa autour de lui.

– Ils ont mangé la brebis, fit-il, mais j’ai leurs peaux ; c’est un petit commerce que nous faisons entre nous : cinq loups pour un mouton ; les blessés ne comptent pas.

On en retrouva deux qui rendaient l’âme dans les bois.

– Allons ! dit Carquefou, les loups ont du bon : en voila deux qui n’entraient pas dans le marché.

Renaud eut vent de cette extermination de loups.

– Ça, lui dit-il, tu n’as donc pas eu peur ?

– Au contraire, monsieur le marquis : c’est la peur qui m’a fait déguerpir de mon lit. Les hurlements de ces betes enragées m’empechaient de fermer l’oil ; je tremblais au fond de mes couvertures ! C’est pourquoi j’ai pris la résolution de les assassiner pour éviter d’attraper la fievre.

– Il fallait au moins me prévenir !

– Eh ! monsieur, si j’avais attendu seulement une nuit encore, on m’aurait trouvé mort dans ma chambre ! Les coquins criaient sous mes fenetres ; la mort dans l’âme, je me suis armé jusqu’aux dents et chargeant un imbécile de mouton sur mes épaules, j’ai cherché un ravin noir propre a me cacher, et je m’y suis blotti en grelottant. Le mouton a eu l’imprudence de beler ; les bandits a quatre pattes sont arrivés ; c’était a qui donnerait le premier coup de dent : j’ai visé dans le tas. Ah ! monsieur, au moment ou j’ai lâché la détente, j’ai fermé les yeux, j’avais mis une poignée de clous et de ferrailles dans l’arquebuse ; la Providence a permis que la charge portât en plein dans le cour de la bande. Tous les loups hurlaient a la fois ; j’ai cru que mon dernier jour était arrivé. J’ai risqué un oil : il y en avait deux par terre qui se débattaient, un troisieme se mordait la queue ; ça m’a donné l’espoir que cet animal était contrarié ; de fait, il avait un gros clou dans le ventre, et ça le dérangeait. Un quatrieme, un bon fils celui-la, m’a découvert de mon trou ; il a voulu venger son pere qui expirait, et n’a fait qu’un bond jusqu’a moi, je lui ai cassé la tete d’un coup de pistolet : une politesse en vaut une autre, il n’a plus rien dit. Les parents des morts se sont consultés : il y en avait qui opinaient pour la retraite, c’étaient les miséricordieux et les rassasiés ; d’autres prechaient pour la bataille ; ces messieurs voulaient manger du chrétien apres avoir mangé du mouton. J’ai perdu la tete, et, sortant hors de ma cachette, je suis tombé au beau milieu du conciliabule, le pistolet d’une main, le poignard de l’autre ; une balle conduite par mon saint patron s’est logée dans la cervelle de l’orateur le plus bruyant, et j’ai joué de mon couteau sur le dos des autres. Les méchants ont pris la fuite. Il était temps, je ne tenais plus sur mes jambes… Ah ! vous savez, celui qui avait un clou dans le ventre ? le lâche ! il l’a emporté ; mais il en est mort : Bien dérobé ne profite jamais.

– C’est superbe ! répondit Renaud ; mais comment arranges-tu cette peur qui te dévore ?…

– Dévore est faible, interrompît Carquefou : elle me massacre.

– Massacre, soit ; mais enfin cette peur, comment l’arranges-tu avec cette vaillance qui te fait braver une troupe de loups dans un ravin, au milieu de la nuit, loin de tout secours ?

– C’est fort simple. Quand un péril me menace, ma terreur est si grande que je m’y précipite, la tete en avant, pour ne pas le voir.

– Voila qui n’est pas logique, mon garçon ; raisonne un peu, s’il te plaît.

– Monsieur le marquis, je ne suis pas philosophe, moi : je suis poltron.

Cela dit, Carquefou n’en démordait plus. Poltron il était, poltron il restait.

– Eh bien ! dit Renaud, je prétends te corriger de ce défaut et te rendre courageux, bon gré mal gré.

– Oh ! que nenni ! répondit Carquefou ; il vous serait plus facile de faire une brebis noire d’un agneau blanc.

– C’est ce qu’on verra.

Et pour n’en pas avoir le démenti, et a défaut d’Armand-Louis, M. de Chaufontaine choisit l’honnete Carquefou pour adversaire intime, quoique bon catholique.

Un mathématicien qui déjeune d’équations et soupe de logarithmes ne pourrait pas calculer le nombre de coups, taloches, gourmades et horions qu’ils échangerent pendant six mois. Quand ils partaient, l’un suivant l’autre par les clairieres, ils s’en allaient blancs, ils revenaient noirs ; Carquefou avait des bras de fer, mais Renaud avait des muscles d’acier. A bout de résistance et d’efforts, le fils de l’arquebusier finissait toujours par plier devant le gentilhomme ; mais il s’entetait, et, chaque jour vaincu, chaque jour il revenait a la charge.

– Ce n’est pas que je sois brave, répétait-il obstinément, mais puisque vous avez entrepris mon éducation, il faut bien que je vous témoigne ma reconnaissance.

Un soir il faillit se casser les reins en tombant sur un lit de cailloux. Au cri poussé par Carquefou, Renaud, épouvanté, lui tendit la main.

Mais Carquefou était déja sur ses pieds.

– Monsieur le marquis, je vous adore, dit-il. A présent, ne me tuez plus, je suis a demi corrigé.

Renaud, attendri, embrassa Carquefou.

– Pourquoi n’es-tu pas huguenot ! s’écria-t-il, j’aurais tant de plaisir a te convertir !

On était donc heureux aux environs de la Grande-Fortelle, comme aussi dans l’enceinte du château. Armand-Louis découvrait chaque jour de nouvelles grâces, des charmes plus séduisants a Mlle de Souvigny. Nulle n’avait, a l’entendre, ce sourire aimable, ce regard lumineux, ce mélange de raison et de bonté.

Armand-Louis remerciait Dieu de l’avoir fait grandir dans une maison ou tant de jeunesse et de beauté devaient un jour trouver asile. Renaud combattait a armes émoulues contre Carquefou qu’il assommait dévotement et consciencieusement chaque matin ; apres quoi il chassait ou pechait. Le soir, il rendait visite pacifiquement a son ami, qu’il trouvait étudiant ou suivant des yeux Mlle de Souvigny, qui allait et venait dans l’appartement.

– Ah ! la vie est bonne ! disait Armand-Louis.

– Certainement, répondait Renaud.

Et il soupirait.

Alors, il regardait dans l’azur assombri les grands vols d’oiseaux voyageurs qui disparaissaient au loin.

– Qu’on serait heureux de couler son existence dans ces lieux charmants ! reprenait Armand-Louis. Ne te semble-t-il pas qu’il n’y manque rien ?

Un jour Renaud frappa du pied :

– Ah ! s’écria-t-il, il y manque quelque chose !

– Eh ! quoi ?

– Il y manque des aventures !