Belle-Rose - Amédée Achard - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1847

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Opis ebooka Belle-Rose - Amédée Achard

Belle-Rose, gentilhomme et soldat, ne peut obtenir la main de sa belle, car il ne peut prétendre a la fortune, ou a la noblesse de son rival. Il annonce qu'il les gagnera et qu'il reviendra... Suivent les années de combat pendant lesquelles il gagne l'amitié indéfectible de la Déroute et de son fidele Grippard, mérite l'amitié des soldats et l'inimitiés des intriguants et des puissants. Le destin de notre héros sera bien sur de retrouver sa belle et de se marier... Au-dela des aventures de Belle-Rose, ce roman est également un beau tableau de la vie militaire et civile sous Louis XIV.

Opinie o ebooku Belle-Rose - Amédée Achard

Fragment ebooka Belle-Rose - Amédée Achard

A Propos
Chapitre 1 - LE FILS DU FAUCONNIER
Chapitre 2 - LES PREMIERES LARMES
Chapitre 3 - UN PAS DANS LA VIE
Chapitre 4 - L’ESCARMOUCHE
Chapitre 5 - UN INTÉRIEUR DE CASERNE

A Propos Achard:

Louis Amédée Eugene Achard, né a Marseille le 19 avril 1814 et décédé a Paris en 1875, est un romancier français. Apres un court séjour pres d’Alger, ou il dirige une ferme, puis a Toulouse au cabinet du Préfet, Amédée Achard est journaliste a Marseille au "Sémaphore" pour lequel il écrit nombre d’articles, billets et chroniques. Arrivé a Paris il écrit pour le "Vert-Vert" puis a l’"Entracte", au "Charivari" et enfin pour le journal l’"Époque". Achard écrit énormément pour lui et meme pour ses collegues journalistes en panne d’inspiration. Il collabore ensuite au journal satyrique "le Pamphlet". Il provoque en duel un dénommé Fiorentino qui l’avait diffamé. Au cours de ce duel, il est gravement blessé. Encore convalescent il part en Italie avec l’armée française pour couvrir la guerre pour le "Journal des Débats". Achard écrit énormément. En plus de son activité (surabondante) de journaliste, il trouve le temps d’écrire une trentaine de pieces de théâtre et une quarantaine de romans. Amédée Achard est connu pour ses romans de cape et d’épée. On lui prete a tort la paternité de cette expression (en fait Ponson du Terrail l’avait employée un peu avant lui), mais l’écriture du roman éponyme (La cape et l’épée) en 1875 en a fait un des peres du genre. Il était admiré en cela par Alexandre Dumas lui-meme. Outre ces romans d’action, Achard a aussi beaucoup écrit de romans populaires de mours, considérés aujourd’hui comme des romans a l’eau de rose. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LE FILS DU FAUCONNIER

Il y avait, vers l’an 1663, a quelques centaines de pas de Saint-Omer, une maisonnette assez bien bâtie, dont la porte s’ouvrait sur le grand chemin de Paris. Une haie vive d’aubépine et de sureau entourait un jardin ou l’on voyait pele-mele des fleurs, des chevres et des enfants. Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin entre les choux et les fraisiers ; deux ou trois ruches, groupées sous des pechers, tournaient vers le soleil leurs cônes odorants, tout bourdonnants d’abeilles, et ça et la, sur les branches de gros poiriers chargés de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l’aile autour de sa compagne.

La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui réjouissait le cour ; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs ; sept ou huit fenetres percées irrégulierement, et toutes grandes ouvertes au midi, semblaient regarder la campagne avec bonhomie ; un mince filet de fumée tremblait au bout de la cheminée, ou pendaient les tiges flexibles des pariétaires, et a quelque heure du jour que l’on passât devant la maisonnette, on y entendait des cris joyeux d’enfants melés au chant du coq. Parmi ces enfants qui venaient la de tous les coins du faubourg, il y en avait trois qui appartenaient a Guillaume Grinedal, le maître du logis : Jacques, Claudine et Pierre.

Guillaume Grinedal, ou le pere Guillaume, comme on l’appelait familierement, était bien le meilleur fauconnier qu’il y eut dans tout l’Artois ; mais depuis longtemps déja il n’avait guere eu l’occasion d’exercer son savoir. Durant la régence de la reine Anne d’Autriche, le seigneur d’Assonville, son maître, ruiné par les guerres, avait été contraint de vendre ses terres ; mais, avant de quitter le pays, voulant récompenser la fidélité de son vieux serviteur, il lui avait fait présent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant a servir de nouveaux maîtres, s’était retiré dans cette habitation, ou il vivait du produit de quelques travaux et de ses épargnes. Devenu veuf, le pere Guillaume ne pensait plus qu’a ses enfants, qu’il élevait aussi bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honnetement du monde. Tant qu’ils furent petits, les enfants vécurent aussi libres que des papillons, se roulant sur l’herbe en été, patinant sur la glace en hiver, et courant tete nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis arriva le temps des études, qui consistaient a lire dans un grand livre sur les genoux du bonhomme Grinedal, et a écrire sur une ardoise, ce qui n’empechait pas qu’on trouvât encore le loisir de ramasser les fraises dans les bois et les écrevisses dans les ruisseaux.

Jacques, l’aîné de la famille, était, a dix-sept ou dix-huit ans, un grand garçon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n’était pas beau parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une résolution extremes aussitôt qu’il croyait etre dans son droit. Sa force le faisait redouter de tous les écoliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture l’en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les querelles d’enfants ; Jacques rendait son arret, l’appuyait au besoin de quelques bons coups de poing, et tout le monde s’en retournait content. Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou quelque toupie d’Allemagne, aussitôt qu’on voyait arriver Jacques, les plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient ; Jacques écartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du débat, distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait l’objet en litige et mettait chacun d’accord par une partie de quilles.

Il lui arrivait parfois de s’adresser a plus grand et plus fort que lui ; mais la crainte d’etre battu ne l’arretait pas. Dix fois terrassé, il se relevait dix fois ; vaincu la veille, il recommençait le lendemain, et tel était l’empire de son courage appuyé sur le sentiment de la justice inné en lui, qu’il finissait toujours par l’emporter. Mais ce petit garçon déterminé, qui n’aurait pas reculé devant dix gendarmes du roi, se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la présence de Mlle Suzanne de Malzonvilliers pour l’arreter au beau milieu de ses exercices les plus violents. Aussitôt qu’il l’apercevait, il dégringolait du haut des peupliers ou il dénichait les pies, lâchait le bras du méchant drôle qu’il était en train de corriger, ou laissait aller le taureau contre lequel il luttait. Il ne fallait a la demoiselle qu’un signe imperceptible de son doigt, rien qu’un regard, pour faire accourir a son côté Jacques, tout rouge et tout confus.

Le pere de Mlle de Malzonvilliers était un riche traitant qui avait profité, pour faire fortune, du temps de la Fronde, ou tant d’autres se ruinerent. Il ne s’était pas toujours appelé du nom brillant de Malzonvilliers, qui était celui d’une terre ou il avait mis le plus clair de son bien ; mais en homme avisé, il avait pensé qu’il pouvait, ainsi que d’autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier de son pere contre un nom qui fit honneur a ses écus. M. Dufailly était devenu progressivement et par une suite de transformations habiles, d’abord M. du Failly, puis M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin M. de Malzonvilliers tout court. Maintenant, il n’attendait plus que l’occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A l’époque ou ses affaires nécessitaient de fréquents voyages dans la province, et souvent meme jusqu’a Paris, M. de Malzonvilliers avait maintes fois confié la gestion de ses biens a Guillaume Grinedal, qui passait pour le plus honnete artisan de Saint-Omer. Cette confiance, dont M. de Malzonvilliers s’était toujours bien trouvé, avait établi entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et journalieres, qui profiterent aux trois enfants, Jacques, Claudine et Pierre. Suzanne, qui était a peu pres de l’âge de Claudine, avait des maîtres de toute espece, et les leçons servaient a tout le monde, si bien que les fils du pere Guillaume en surent bientôt plus long que la moitié des petits bourgeois de Saint-Omer.

Jacques profitait surtout de cet enseignement ; comme il avait l’esprit juste et persévérant, il s’acharnait aux choses jusqu’a ce qu’il les eut comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tete nue, les pieds dans des sabots et un livre a la main, et il ne le lâchait pas qu’il ne se le fut bien mis dans la tete. Une seule chose pouvait le détourner de cette occupation, c’était le plaisir qu’il goutait a voir son pere manier les vieilles armes qu’on lui apportait des quatre coins de la ville et des châteaux du voisinage pour les remettre en état. Guillaume Grinedal était le meilleur arquebusier du canton ; c’était un art qu’il avait appris au temps ou il était maître de fauconnerie chez M. d’Assonville, et qui lui aurait rapporté beaucoup d’argent s’il avait voulu l’exercer dans l’espoir du gain. Mais, dans sa condition, il agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire de son travail, qu’il estimait toujours moins qu’il ne valait. Jacques s’amusait souvent a l’aider, et lorsqu’il avait fourbi un haubert ou quelque épée, il s’estimait le plus heureux garçon du pays, pourvu toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnât au point du jour son sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui vivaient par la en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques, le plus étrange contraste qui se put voir. Jacques était grand, fort, vigoureux. Ses yeux noirs, pleins de fermeté et d’éclat, brillaient sous un front bruni par le hâle et tout chargé d’épaisses boucles de cheveux blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu’en un tour de main il aurait arraché un jeune arbre ou fait plier un bouf sur ses jarrets ; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au contraire, avait une exquise délicatesse de formes et de traits ; a quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize a peine ; son visage pâle, sa taille mince, ses membres freles indiquaient une organisation nerveuse d’une finesse extreme. Ses pieds et ses mains appartenaient a l’enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus pleins de vie et d’intelligence, les contours nets et fermes de sa bouche annonçaient en meme temps la résolution d’une âme honnete et courageuse. Elle avait le corps d’une enfant et le sourire d’une femme. Lorsqu’il lui arrivait de s’endormir a l’ombre d’un chene, la tete appuyée sur l’épaule de Jacques, le pauvre garçon restait immobile tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son cour avec un si naif abandon. Quand la jeune fille entr’ouvrait ses levres roses et sérieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux entendre. Son âme oscillait a la voix de Suzanne comme le rameau du saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l’écoutant, monter a ses paupieres des larmes dont la cause lui était inconnue, mais dont la source divine s’épanchait dans son cour.

Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l’époque ou commence cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes, Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir a lui, tandis qu’il se promenait dans une prairie, a une petite distance de Saint-Omer, un inconnu vetu d’assez méchants habits. On aurait pu le prendre pour quelque déserteur, a son accoutrement qui tenait autant du civil que du militaire, si l’étranger n’avait été contrefait. On ne pouvait guere etre soldat avec une bosse sur l’épaule, et Jacques pensa que ce devait etre un colporteur. L’étranger suivait un sentier tracé par les maraîchers entre les plants de légumes, et se haussait parfois sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne. Quand il fut proche de Jacques, il s’arreta et se mit a le considérer un instant. Jacques était appuyé contre un gros pommier, les mains dans les poches d’une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Apres quelques minutes de réflexion, l’inconnu marcha vers lui.

– Es-tu de ce pays, mon garçon ? lui dit-il.

– Oui, monsieur, répondit Jacques.

Si l’on avait demandé a Jacques pourquoi il avait salué celui qu’il prenait pour un colporteur du nom de monsieur, il aurait été fort en peine de l’expliquer. L’étranger avait un air qui imposait a Jacques, bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laissât point intimider facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extreme simplicité, mais dans cette simplicité, il y avait plus de noblesse et de fierté que dans toute l’importance de M. de Malzonvilliers.

– S’il en est ainsi, reprit l’inconnu, tu pourras sans doute m’indiquer quelqu’un en état de faire une longue course a cheval ?

– Vous avez ce quelqu’un-la devant vous, monsieur.

– Toi ?

– Moi-meme.

– Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune ! Sais-tu qu’il s’agit de faire au galop sept ou huit lieues sans débrider ?

– Ne vous mettez pas en peine de l’âge ; fournissez-moi seulement le cheval, et vous verrez.

L’étranger sourit, puis il ajouta :

– Il est rétif et plein de feu…

– J’ai bon bras et bon oil, il peut courir…

– Viens donc ; le cheval n’est pas loin.

L’inconnu et Jacques quitterent la prairie et entrerent dans un petit bois. Tout au milieu, derriere un fourré, Jacques aperçut un cheval qui piaffait en tournant autour d’un ormeau auquel il était attaché. Un frein lié sur ses naseaux l’empechait de hennir. Jacques n’avait jamais vu un si bel animal, meme dans les écuries de M. de Malzonvilliers. Il s’approcha du cheval, lui caressa la croupe, dénoua le frein qui l’irritait, et s’appretait a sauter en selle, quand l’étranger lui mit doucement la main sur l’épaule.

– Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches ou tu dois aller.

– C’est juste, répondit Jacques, qui avait déja le pied a l’étrier.

L’impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le but de la course.

– Tu sais sans doute ou est le petit village de Witternesse ?

– Tres bien : a une lieue a peu pres, sur la droite, du côté d’Aire.

– C’est la que tu vas te rendre ; maintenant retiens bien ceci : avant d’entrer a Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d’un champ de seigle. Il y a quatre fenetres avec une girouette en queue d’aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups a la porte ; au troisieme coup, tu prononceras a haute voix le nom de Bergame ; un homme sortira et tu lui remettras ce papier…

En achevant ces mots, l’inconnu tira de sa poche un petit portefeuille, prit un crayon et se mit en devoir d’écrire.

– Sais-tu lire ? demanda-t-il brusquement a Jacques.

– Oui, monsieur, tres bien.

L’étranger fronça le sourcil ; mais ce mouvement fut si rapide que Jacques n’eut pas le temps de s’en apercevoir. Un instant l’étranger tourna le crayon entre ses doigts ; puis, prenant une résolution subite, il écrivit rapidement quelques mots, déchira le feuillet, et le présentant a Jacques, attacha sur l’enfant un regard profond. Jacques examina le papier.

– Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il.

L’étranger sourit.

– Il n’est pas nécessaire que tu comprennes, reprit-il ; mets le papier dans ta poche et saute a cheval… Bien !… Parbleu, mon garçon, tu te tiens gaillardement !… si tu t’y prends de cette façon, tu ne serviras pas de fascine a quelque fossé… Cependant, aie toujours les yeux sur les oreilles de l’animal… il est fantasque ; mais quand il est en humeur de faire un écart, il a l’honneteté d’en prévenir son cavalier par un certain mouvement d’oreille, dont les reins de beaucoup de gens ont gardé le souvenir… Ah ! tu ris ! tu verras, mon garçon !

Comme Jacques lâchait la bride au cheval, l’étranger le retint.

– Un mot encore. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens ou je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets ?

– J’en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire. Sortez du bois, suivez le sentier ou je vous ai rencontré, prenez la grande route et arretez-vous devant la premiere maison que vous trouverez sur votre droite. Vous la reconnaîtrez facilement. Tout est ouvert, portes et fenetres. Vous serez chez mon pere, Guillaume Grinedal, comme chez vous.

– Diable ! mais j’y serai tres bien, dit l’étranger avec un sourire. Va maintenant.

Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un quart d’heure apres, l’étranger entrait dans le jardin de Guillaume Grinedal. A la vue d’un étranger, le fauconnier quitta un long pistolet d’arçon qu’il fourbissait et se leva.

– Que demandez-vous ? lui dit-il.

– L’hospitalité.

– Entrez. Ce que j’ai est a vous. Si vous avez faim, vous mangerez ; si vous avez soif, vous boirez ; et pour si pauvre que je sois, j’ai toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit.

En parlant ainsi, le pere Guillaume avait découvert son front ; ses traits honnetes, ridés par le travail, gardaient une expression de dignité qui le faisait paraître au-dessus de sa condition.

– Je vous remercie, dit l’étranger ; ma visite sera courte. Quand votre fils sera revenu, je partirai.

Guillaume l’interrogea du regard.

– Oh ! reprit son hôte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se soit levée, il sera de retour. Je suis un marchand d’Arras qui vais, pour les affaires de mon commerce, a Lille ; le pays est mauvais, et j’ai pensé que votre fils pourrait, plus surement que moi, se charger d’une valise laissée aux mains de mon valet a Witternesse. On ne saurait trop prendre de précautions dans les temps ou nous vivons.

Tandis que l’étranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants, d’abord épars dans le jardin, s’étaient doucement rangés autour de lui, avec cette avide et farouche curiosité qui cherche mille détours pour se satisfaire et s’étonne de tout ce qu’elle voit. Guillaume les écarta du geste et pria l’étranger de le suivre, a quoi celui-ci se soumit sans délibérer.

– Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps ou il faut s’entourer de précautions. Mais dans la maison d’un honnete homme il n’en est pas besoin ; ainsi, mon gentilhomme, ne vous genez point pour déguiser votre langage et vos manieres.

A ces mots, l’étranger tressaillit.

– Je ne vous demande pas votre qualité et votre nom, reprit le fauconnier. L’hôte est sacré ; son secret est comme sa personne ; mais il ne faut point parler devant les enfants ; les enfants ont le sens droit, ils comprennent et devinent ; sitôt qu’on ouvre la bouche ils écoutent. Se taire est donc prudent. Moi, j’ai des cheveux gris, je n’ai rien vu, rien entendu, rien compris.

– Vous etes un brave homme ! s’écria impétueusement l’étranger. Mordieu ! je n’ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous etes pas trompé, maître Guillaume, je suis…

– Plus peut-etre que je ne suppose, se hâta d’ajouter le fauconnier, et c’est pourquoi je prends la liberté de vous interrompre, afin de n’en pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Français, vous n’en etes pas moins un voyageur remis a ma garde. Ce toit vous protege. Si vous etes de ceux qui ont tiré l’épée contre leur roi et leur pays, c’est a Dieu de vous juger. Je fais mon devoir ; puissiez-vous dire : Je fais le mien.

Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l’artisan, et la rougeur passa sur son front comme un éclair. Mais reprenant aussitôt sa sérénité, il salua de la main le vieux fauconnier.

– Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mémoire d’un souvenir ; mais, par le nom de mon pere, je n’oublierai ni le vôtre, ni ce que vous faites.

Deux heures se passerent, et l’étranger partagea le dîner du fauconnier, a l’aise, comme sous la tente d’un soldat, ou dans l’hôtel d’un grand seigneur. Puis, deux autres se passerent encore ; a la fin de la quatrieme, l’inquiétude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha vers la fenetre et l’ouvrit, pretant l’oreille ; la nuit était venue, et la route était sans bruit. Bientôt il sortit de la maisonnette et s’avança vers la porte du jardin. Le pere Guillaume le suivit. Ainsi que l’obscurité, le silence était profond.

– Votre fils est brave ? dit l’étranger brusquement au fauconnier.

– Honnete et brave comme l’acier.

– Il défendrait donc un dépôt confié a sa fidélité ?

– Ce n’est qu’un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme.

– Alors j’ai peur pour votre fils, maître Guillaume.

Le pere ne répondit pas, mais, aux rayons de la lune, l’étranger vit s’étendre la pâleur sur son front. Tous deux garderent le silence, les yeux attachés sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans un horizon vague et sans bornes. Les mysteres de la nuit emplissaient l’espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal s’appuyait sur les bâtons d’une haie a claire-voie ; on entendait craquer le bois sous l’effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers de son habit.

– Rien, rien encore ! murmurait-il. Oh ! je donnerais mille louis pour entendre le galop d’un cheval !

Comme il parlait, une détonation retentit dans l’éloignement, plus loin que le bois dont les ombres épaisses coupaient l’horizon. La haie se brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route.

– Un coup de fusil ! L’avez-vous entendu ? s’écria le gentilhomme.

– Je l’ai entendu, répondit Guillaume Grinedal, qui se jeta a plat ventre sur le chemin.

Deux autres détonations retentirent encore, mais le son venait de si loin, qu’il fallait l’oreille d’un pere ou d’un proscrit pour les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond. Guillaume Grinedal écoutait l’oreille collée a la terre.

– Eh bien ? dit le gentilhomme.

– Rien… rien encore ! Le cour me bat et les oreilles me tintent, dit le pauvre pere. Ah ! oui, maintenant, un bruit sourd, saccadé, continu ! Il approche… c’est le galop d’un cheval !

– Oh ! le brave enfant ! s’écria l’étranger avec explosion.

Guillaume Grinedal ne dit rien, mais découvrant son front blanchi par les années, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme regardait dans l’espace, la tete penchée en avant : on aurait dit que ses yeux étincelants voulaient percer la ténébreuse transparence de la nuit.

– Je le vois, mordieu ! je le vois ! Le cheval a des ailes et l’enfant est dessus.

Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier.

– Ne le reconnaissez-vous pas ? dit-il.

Mais le fauconnier remerciait Dieu ; deux grosses larmes tremblaient au bord de ses paupieres et ses levres agitées murmuraient une action de grâces. L’étranger retira sa main, et plein d’une religieuse émotion, souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux. L’enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier.

– Mon pere ! s’écria-t-il.

Le pere, silencieux, le pressait sur son cour.

– Mais, dit Guillaume Grinedal tout a coup, il y a du sang sur tes habits. Es-tu blessé ?

– Ce n’est rien, répondit Jacques, une balle a déchiré ma blouse, la, pres de l’épaule, et m’a égratigné, je crois !

– Tu es un vaillant garçon, sur ma foi, dit le gentilhomme ; si jamais tu t’enrôles sous les drapeaux de Sa Majesté le roi Louis, vrai Dieu ! tu feras ton chemin. Ça, voyons, as-tu la valise ?

– La voila sur la croupe du cheval.

– Pauvre Phobus ! Tu l’as rudement mené, hein ? dit gaiement l’étranger en passant la main sur le cou du cheval.

Phobus frotta ses naseaux écumants sur l’habit du gentilhomme, dressa l’oreille a la voix du maître, hennit et frappa du pied le sol.

– Tu as donc été poursuivi ? reprit l’étranger tout en débouclant la valise.

– A une petite lieue de Witternesse j’ai du quitter le grand chemin pour éviter un parti de maraudeurs espagnols, répondit Jacques. Deux lieues plus loin, en avant de Roquetoire, pres de Blendecques, je suis tombé au milieu d’une bande de hussards et d’impériaux qui battaient l’estrade. Ils m’ont poussé vivement durant un quart d’heure. Mais Phobus a de bonnes jambes. A l’entrée du bois ils ont perdu mes traces. Ah ! j’oubliais ! Bergame m’a chargé d’une lettre pour vous. La voici.

Le gentilhomme brisa le cachet, et s’approchant de la fenetre, il lut rapidement a la clarté d’une lampe.

– C’est bien, mon enfant. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions l’un et l’autre, tu pourras en appeler a l’hôte de Guillaume Grinedal ; il se souviendra.

Au point du jour, l’étranger sauta sur la selle de Phobus, qui avait oublié, entre une litiere fraîche et deux boisseaux d’avoine, les fatigues de la soirée. L’étranger portait un costume de paysan de l’Artois.

– Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main ; je ne vous offre rien : votre hospitalité est de celles qui ne se payent pas, et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l’or. Prenez ma main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache, c’est, je vous le jure, la main d’un loyal gentilhomme. Quant a toi, mon ami Jacques, conserve ce cour honnete et ce courage déterminé, et la fortune te viendra en aide : si Dieu me prete vie, je le prierai pour qu’il me fournisse l’occasion de te secourir comme tu m’as secouru.

Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l’étranger tout brillants d’une joie fiere. Avec son épaule difforme et sa poitrine contrefaite, le faux marchand d’Arras lui semblait plus noble et plus imposant que tous les officiers du roi qu’il avait encore vus. Quand il lui prit la main, le cour de Jacques battit a coups rapides, et lorsque, pressant les flancs de Phobus, l’inconnu s’éloigna au galop, longtemps le pere et le fils le suivirent du regard, émus et silencieux. Au moment ou ils rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant tombé sur le sable. C’était un médaillon en or guilloché.

– Voyez, mon pere, dit l’enfant ; l’étranger l’aura sans doute perdu.

– Garde-le, mon fils ; c’est peut-etre la Providence qui te l’envoie.


Chapitre 2 LES PREMIERES LARMES

Le souvenir de cette aventure resta dans la mémoire de Jacques. Le temps put en affaiblir les détails, mais l’ensemble demeura comme un point lumineux au fond de son cour. Depuis le jour de sa rencontre avec l’étranger, il prit un gout plus vif aux choses de la guerre. Lorsqu’un escadron passait sur la route, banniere au vent et trompette en tete, il courait a sa suite aussi loin que ses jambes le pouvaient porter et fredonnait les fanfares pendant toute une semaine. Parfois aussi il lui arrivait d’enrégimenter les enfants du faubourg et de se livrer avec eux a un grand simulacre de bataille ou a quelque imitation de siege, qui finissait toujours par de furieuses melées ou ses bras faisaient merveille ; tout enfant qu’il était, il se montrait déja d’une adresse surprenante dans le maniement des armes, épée, sabre, hache, pique, dague, pistolet ou mousqueton. Les mots du marchand d’Arras : Si jamais tu t’enrôles, tu feras ton chemin, bourdonnaient toujours a ses oreilles ; mais nous devons ajouter qu’il n’y avait pas d’exercice, de revue, de combat et d’assaut que Jacques n’abandonnât volontiers pour suivre Mlle de Malzonvilliers, quand elle allait avec Claudine chercher des fraises dans les bois. Dans ces occasions, qui se renouvelaient tous les jours, le petit général soupirait de tout son cour et demeurait tout interdit lorsque la main de Suzanne rencontrait sa main. La petite fille le faisait aller et venir a son gré, mais avec tant de grâce naturelle et d’un air si charmant, que Jacques serait parti pour le bout du monde sans délibérer, sur un signe de ses yeux bleus.

Les années se passaient donc entre les études, les batailles et les promenades. On était en ce temps-la au milieu des troubles et des guerres, on n’entendait parler que de villes attaquées, de camps surpris, d’expéditions meurtrieres. Le cardinal Mazarin et le parti du roi luttaient contre le parlement, les princes et l’Espagnol. M. de Condé tenait la campagne, tantôt vainqueur, tantôt vaincu ; mais jusqu’alors la ville de Saint-Omer, protégée par une bonne garnison, n’avait pas eu a souffrir des déprédations de l’ennemi. Jacques serait parti depuis longtemps, s’il n’avait été retenu par le charme qu’il éprouvait a vivre aupres de Mlle de Malzonvilliers. Ce sentiment était d’autant plus impérieux, qu’il ne s’en rendait pas compte. Le hasard, ce grand architecte de l’avenir, lui fit lire dans son propre cour. Un jour qu’il était assis dans un coin du jardin, la tete penchée, et roulant une dague entre ses doigts, sa sour Claudine vint tout doucement lui frapper sur l’épaule. Jacques tressaillit.

– A quoi penses-tu ? dit l’espiegle.

– Je n’en sais rien.

– Veux-tu que je te le dise, moi ? Tu penses a mamzelle Suzanne.

– Pourquoi a elle plutôt qu’a une autre ? s’écria Jacques un peu confus.

– Parce que Suzanne est Suzanne.

– Belle raison !

– Tres bonne, reprit l’enfant dont un malin sourire entr’ouvrit les levres vermeilles. Oh ! je me comprends !

– Alors, explique-toi.

– Tiens, Jacques, ajouta Claudine en prenant un grand air sérieux, tu penses a mamzelle Suzanne, parce que tu l’aimes.

Jacques rougit jusqu’a la racine des cheveux ; il se dressa d’un bond ; un trouble nouveau remplissait son âme, et mille sensations confuses l’animaient. L’éclair avait lui dans sa pensée, il saisit Claudine par le bras.

– Mon Dieu ! qu’as-tu donc ? s’écria Claudine, effrayée du brusque changement qui s’était opéré dans les traits de son frere.

– Écoute-moi, ma sour ; tu n’es qu’une petite fille…

– J’aurai quinze ans, viennent les abricots, dit l’enfant.

– Mais, continua Jacques, on dit que les petites filles s’entendent mieux a ces choses-la que les grands garçons. Pourquoi m’as-tu dit que j’aimais mamzelle Suzanne ? Ça se peut, mais je n’en sais rien.

– Dame ! on voit ça du premier coup d’oil. Dire comment, je ne le pourrais guere ; mais je l’ai compris a plusieurs choses que je ne puis pas t’expliquer, parce que je ne sais par quel bout les prendre. D’abord, tu ne lui parles pas comme aux autres filles que tu connais ; et puis tu as les yeux doux comme du miel quand tu la regardes ; tu fais de grands tours pour l’éviter, et cependant tu la rencontres toujours, ou bien tu la cherches partout, et quand tu la trouves, tu t’arretes tout court, et l’on dirait que tu as envie de te cacher. Enfin, je ne sais ni pourquoi ni comment, mais tu l’aimes.

– C’est vrai, murmura Jacques en lâchant le bras de sa sour, c’est vrai, je l’aime.

Sa voix, en prononçant ces mots, si doux au cour, avait quelque chose de grave et de triste qui émut Claudine.

– Eh bien, dit-elle en passant ses jolis bras autour du cou de son frere, ne vas-tu pas t’affliger maintenant ? Est-ce donc une chose si pénible d’aimer les gens, qu’il faille prendre cet air malheureux ? Voila que tu me fais pleurer, a présent.

La pauvre Claudine essuya le coin de ses yeux avec son tablier, puis, souriant avec la mobilité de l’enfance, elle se haussa sur la pointe du pied, et, approchant sa bouche de l’oreille de Jacques, elle reprit :

– Bah ! a ta place, moi je me réjouirais. Suzanne n’est pas ta sour ! je suis sure qu’elle t’aime autant que tu l’aimes : tu l’épouseras.

Jacques embrassa Claudine sur les deux joues.

– Tu es une bonne sour, lui dit-il ; va, maintenant, je sais ce que l’honneteté me commande.

Et Jacques, se dégageant de l’étreinte de sa sour, sortit du jardin. Il se rendait tout droit au château, lorsqu’au détour d’une haie il rencontra M. de Malzonvilliers.

– Je vous cherchais, monsieur, lui dit-il en le saluant.

– Moi ? Et qu’as-tu a me dire, mon garçon ?

– J’ai a vous parler d’une affaire tres importante.

– En vérité ? Eh bien, parle, je t’écoute.

– Monsieur, j’ai aujourd’hui dix-huit ans et quelques mois, reprit Jacques de l’air grave d’un ambassadeur ; je suis un honnete garçon qui ai de bons bras et un peu d’instruction ; j’aurai un jour deux ou trois mille livres d’un oncle qui est curé en Picardie ; car pour le bien qui peut me revenir du côté de mon pere, je suis décidé a le laisser a ma sour Claudine. En cet état, je viens vous demander si vous voulez bien me donner votre fille en mariage.

– En mariage, a toi ! Qu’est-ce que tu me dis donc ? s’écria M. de Malzonvilliers tout étourdi.

– Je dis, monsieur, que j’aime Mlle Suzanne ; le respect que je vous dois et mon devoir ne me permettent pas de l’en informer avant de vous avoir parlé de mes sentiments. C’est pourquoi je viens vous prier de m’agréer pour votre gendre.

Pendant ce discours, Jacques, le chapeau a la main, un mouchoir roulé autour du cou et en sarrau de toile grise, était debout au beau milieu du sentier.

– Je n’ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que votre consentement me rendra parfaitement heureux, et que je n’aurai plus d’autre désir que de reconnaître toutes vos bontés par ma conduite et mon dévouement.

Tout a coup M. de Malzonvilliers partit d’un grand éclat de rire. L’étrangeté de la proposition et le sang-froid avec lequel elle était faite l’avaient d’abord étourdi ; mais au nouveau discours de Jacques, il ne put s’empecher de rire au nez du pauvre garçon. Tout le sang de Jacques lui monta au visage. Malgré les illusions dont se berce la jeunesse, son bon sens natif lui disait tout bas que sa demande ne serait point accueillie, mais sa candide honneteté ne lui permettait pas de croire qu’elle put donner matiere a plaisanter.

– Ma proposition vous a mis en gaieté, monsieur, reprit-il avec une émotion mal contenue. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, a l’honneur de vous causer tant de joie.

– Eh ! mon ami, je ne m’attendais pas non plus a une telle aventure ! Vit-on jamais chose pareille ? C’est plus amusant qu’une comédie de M. Corneille, parole d’honneur !

Jacques déchira les bords de son chapeau avec ses doigts, mais il se tut. M. de Malzonvilliers riait toujours. Enfin, n’y tenant plus, il s’assit sur un quartier de pierre au revers du sentier.

– Vous aurez tout le loisir de rire apres, reprit Jacques, mais c’est a présent le moment de me répondre ; vous ne sauriez deviner, monsieur, ce qui se passe dans mon cour depuis que je sais que j’aime Mlle Suzanne. J’attends.

– Ah ça ! mon garçon, es-tu fou ? répondit le traitant en s’essuyant les yeux.

– Un fou ne vient pas honnetement demander la main d’une jeune personne a son pere.

– C’est donc sérieusement que tu parles ?

– Tres sérieusement.

– Tais-toi, et surtout ne me regarde pas avec cet air de berger malheureux, ou tu vas me faire rire a m’étouffer, et je te préviens que ce serait abuser de ma position ; je suis tres fatigué, mon ami.

– Aussi n’est-ce point mon intention ; je désire seulement savoir quels sont vos sentiments.

– Va-t’en au diable avec mes sentiments ! Ai-je donc le temps de m’amuser aux sornettes qui trottent par la tete d’un maître fou ! Voyez donc la belle alliance ! la fille de M. Malzonvilliers avec le fils de Guillaume Grinedal le fauconnier !

– Raillez-vous de moi tant qu’il vous plaira, monsieur, je ne m’en offenserai pas, s’écria Jacques vivement ; mais gardez-vous de toucher au nom de mon pere, car aussi bien qu’il y a un Dieu au ciel, si quelqu’un l’insultait, fut-ce le pere de Suzanne, je me vengerais.

– Et que ferais-tu, drôle ?

– Je l’étranglerais !

Et Jacques leva au-dessus de sa tete deux mains de force a joindre lestement l’effet a la menace. M. de Malzonvilliers se dressa brusquement et porta la main a son cou ; il lui semblait sentir déja les doigts de Jacques se nouer derriere sa nuque. Mais Jacques abaissa subitement ses bras, et de sa violente émotion il ne lui resta qu’une grande pâleur sur le visage.

– Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il ; jamais je n’aurais du oublier les bienfaits dont vous avez comblé ma famille ; cette colere est la faute de ma jeunesse et non de mon cour ; oubliez-la, monsieur. Vous ne m’en voudriez peut-etre pas, si vous saviez combien je souffre depuis que j’aime. Je ne vis que pour Mlle Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l’obtenir. Mais si pour la mériter il me fallait entreprendre quelque chose d’impossible, dites-le-moi, et, avec l’aide de Dieu, il me semble que j’y parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente ? Quoi que ce soit, je suis pret a obéir, et si je ne réussis pas, j’y laisserai mon corps.

Il y a toujours dans l’expression d’un sentiment vrai un accent qui émeut ; les larmes étaient venues aux yeux de Jacques, et son attitude exprimait a la fois l’angoisse et la résignation ; M. de Malzonvilliers était au fond un bon homme ; la vanité avait obscurci son jugement sans gâter son cour ; il se sentit touché et tendit la main a Jacques.

– Il ne faut point te désoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les choses avec cette vivacité. Tu aimes, dis-tu ! Il n’y a pas si longtemps que j’aimais encore ; mais je ne me souviens guere de ce que j’aimais a dix-huit ans. Tu oublieras comme j’ai oublié, et tu ne t’en porteras pas plus mal.

Jacques secoua la tete tristement.

– Oui ! oui ! on dit toujours comme ça, continua le traitant. Eh ! mon Dieu, a ton âge, je me croyais déja dans la riviere parce que j’avais perdu l’objet de ma premiere flamme ! Mais, bah ! j’en ai perdu bien d’autres depuis ! Parlons raison, mon garçon ; tu m’entendras, car tu as du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de Suzanne. Puis-je, en conscience, te préférer, toi qui n’as rien, ni état, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela ?

Jacques baissa la tete, et une larme tomba sur la poussiere du sentier.

– Parbleu ! si tu étais riche et noble, reprit M. de Malzonvilliers, je ne voudrais pas d’autre gendre que toi !

– Si j’étais riche et noble ? s’écria Jacques.

– Oui, vraiment.

– Eh bien, monsieur, je m’efforcerai de gagner fortune et noblesse.

– Écoute donc, mon ami, ces choses-la ne viennent pas tres vite. Je ne te promets pas d’attendre.

Jacques hésita un instant ; puis, levant les yeux au ciel, il reprit :

– A la garde de Dieu, monsieur, je me presserai le plus que je pourrai.

– Pauvre garçon ! murmura M. de Malzonvilliers tandis que Jacques s’éloignait, c’est vraiment dommage qu’il ne soit pas marquis ou tout au moins millionnaire.

Jacques se dirigea d’un pas lent, mais ferme, vers un côté du parc de Malzonvilliers, ou Suzanne avait coutume de se promener a cette heure-la, un livre ou quelque ouvrage d’aiguille a la main. Il l’aborda résolument et lui raconta l’entretien qu’il venait d’avoir avec son pere ; sa voix était tremblante, mais son regard assuré. Suzanne s’était sentie rougir au premier mot de Jacques ; mais, bientôt remise de son trouble, elle avait attaché sur son jeune amant ce regard clair et serein qui rayonnait comme une étoile au fond de ses yeux bleus.

– Votre pere ne m’a point laissé d’espérance, mademoiselle, dit Jacques apres qu’il eut terminé son récit ; cependant je suis déterminé a tout entreprendre pour vous mériter. Me le permettez-vous ?

– M’aimez-vous, Jacques ? reprit la jeune fille de cette voix vibrante et douce qui sonnait comme le cristal.

– Si je vous aime ! Je donnerais ma vie pour ma sour Claudine ; mais, mademoiselle, il me semble, et que Dieu me pardonne ce blaspheme, que je donnerais le salut de mon âme pour vous !

– Je serai donc votre femme un jour, mon ami, reprit Suzanne en tendant sa main a Jacques, qui sentit son cour se fondre a ces mots. Nous sommes bien jeunes tous deux, presque deux enfants, ajouta-t-elle avec un sourire, mais Dieu nous viendra en aide.

– J’ai le cour fort ! s’écria Jacques ; ô mademoiselle, je vous gagnerai !

– J’y compte, et moi je vous promets de n’etre jamais qu’a vous !

Jacques voulut baiser la main de Suzanne ; mais Suzanne lui ouvrit ses bras, et les deux enfants s’embrasserent. Tous deux étaient a la fois graves et ingénus. Ils croyaient a leur cour.

– Allez et méritez-moi, reprit Suzanne, les joues humides et rougissantes ; moi, je vous attendrai en priant Dieu.

Ils échangerent un dernier serment et se séparerent.

Jacques reprit le chemin de la maisonnette, sérieux, mais non plus triste. Il fit tout de suite part a Guillaume Grinedal de ce qui s’était passé dans la journée.

– Nous nous aimons, ajouta-t-il, et nous nous marierons.

Le pere regarda les hirondelles qui fuyaient au loin dans le ciel bleu.

– Serments d’amoureux ! dit-il en hochant sa tete chauve. Mais qu’ils durent ou qu’ils passent, il n’importe, mon fils, il faut partir.

– C’était mon intention, répondit Jacques.

Le pere et le fils se serrerent la main.

– La fille appartient au pere, reprit Guillaume Grinedal ; M. de Malzonvilliers a été bon pour nous, il ne faut pas qu’il t’accuse d’avoir voulu semer le désordre dans sa maison. Tu partiras demain sans chercher a revoir Suzanne.

Jacques hésita.

– Il le faut, répéta le vieillard.

– Je partirai, dit le fils ; je partirai sans la revoir.

Vers le soir, a l’heure accoutumée, on s’assit autour de la table. Le dîner fut silencieux. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des chansons qu’il avait l’habitude de fredonner mourait sur ses levres. Claudine ne voulait pas parler, de peur d’éclater en sanglots ; elle se détournait parfois pour s’essuyer les yeux. Jacques et Guillaume s’efforçaient de paraître calmes, mais les morceaux qu’ils portaient a la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Apres la veillée, le pere embrassa ses trois enfants ; il retint Jacques plus longtemps sur son cour.

– Va dormir, lui dit-il ; mais auparavant, demande a Dieu du courage pour la vie qui, demain, commence pour toi.

Le pere se retira, et les trois enfants se prirent a pleurer ; ni l’un ni l’autre n’avait la force d’exprimer son chagrin, et chacun d’eux trouvait moins de paroles a dire que de baisers a donner. Vers la pointe du jour, la famille se réunit au seuil de la porte. Jacques avait chaussé de gros souliers et des guetres ; une ceinture de cuir serrait sa blouse de toile autour de sa taille ; un petit havresac pendait sur ses épaules et sa main était armée d’un fort bâton de houx. Pierre et Claudine sanglotaient. Jacques était un peu pâle, mais son regard avait repris toute son assurance et sa fermeté.

– Ou vas-tu, mon fils ? dit le pere.

Déja, a cette époque, Paris était la ville magique, le centre radieux qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux, les imaginations inquietes. Jacques n’avait pas un instant songé aux détails du parti extreme qu’il avait choisi, cependant, a la question de son pere, il répondit sans hésiter :

– A Paris.

– C’est une grande ville, pleine de périls et de surprises. Beaucoup y sont arrivés pauvres comme toi, qui en sont partis riches ; mais mieux vaut en sortir misérable que d’y laisser l’honneteté. Que Dieu te bénisse, mon fils.

Jacques s’agenouilla entre son frere et sa sour, et Guillaume posa ses mains tremblantes sur le jeune front de son premier-né. Apres qu’il se fut relevé, le pere voulut glisser dans la main de Jacques une bourse ou brillait de l’or, mais Jacques la lui rendit :

– Gardez cet or, lui dit-il ; c’est la dot de Claudine ; j’ai des bras, et dans mon havresac cinquante livres que j’ai gagnées.

Le pere n’insista pas ; mais, tirant de son sein un bijou attaché a un ruban, il le passa au cou de Jacques.

– Le reconnais-tu, Jacques ? lui dit-il ; c’est le médaillon perdu par l’étranger, il y a cinq ans. Tu l’as bien gagné, garde-le donc ; si tu retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras, et peut-etre se rappellera-t-il l’hospitalité de notre toit. Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise.

Jacques embrassa d’abord Guillaume et Pierre ; Claudine était restée un peu en arriere ; quand ce fut a son tour, elle sauta au cou de Jacques.

– Je t’embrasse pour moi, d’abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa voix glissait comme un souffle a l’oreille du voyageur ; a présent, c’est pour elle.

Jacques tressaillit.

– Oui, pour elle, reprit sa sour ; elle-meme me l’a bien recommandé.

Jacques serra Claudine sur son cour avec passion au souvenir de Suzanne. Il regarda le ciel, plein d’un courage nouveau, l’oil brillant d’espoir. Les premieres clartés du jour s’épanchaient sur les campagnes humides ; a l’horizon flottaient mille vapeurs dorées, et la route se perdait au milieu des solitudes baignées de lumiere. Paris était la-bas, derriere cet horizon flamboyant ; Suzanne était le prix du triomphe. Jacques s’arracha des bras de Claudine et partit.


Chapitre 3 UN PAS DANS LA VIE

A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude et gravissait un monticule. Arrivé au sommet, Jacques se retourna. Sur le seuil de la porte, Guillaume Grinedal était debout, et pres de lui, agenouillés sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les leurs. Derriere lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu’il avait aimé : le jardin plein d’ombre et de fraîcheur, la tranquille retraite ou il avait bégayé sa premiere priere et revé ses premiers reves d’amour ; les grandes campagnes qui avaient protégé son âme de leur solitude et de leur sérénité ; le vaste château, voilé de vieux ormeaux, ou si souvent il avait soupiré, sans savoir la cause de ses soupirs, aux bruits innocents de deux levres enfantines chantant une chanson du pays. Les boufs fauves égarés dans les grasses prairies, les taureaux ruminant a l’ombre des hetres, le troupeau filant le long du sentier, les noirs essaims des corneilles dispersés autour des chenes, la jeune fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant l’attelage paresseux, et jusqu’aux alouettes blotties aux creux des sillons ou perdues dans l’azur immense, tous les etres et toutes les choses de la création avaient une part dans cette vie qui s’était épanchée comme une onde limpide et fraîche entre deux rives d’herbes molles. Derriere lui, c’était le repos et la paix ; c’était l’inconnu et ses hasards sans nombre devant lui.

Jacques s’appuya sur le bâton de houx, et promena ses regards au loin ; mille souvenirs oubliés s’éveillerent en foule dans son cour ; longtemps il écouta leurs voix confuses qui se redisaient le passé tout plein de douces joies et d’honnetes labeurs, et se plut a leurs récits mystérieux, les yeux tournés vers les beaux ombrages qui faisaient a Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses mains, sans qu’il les eut senties couler sur ses joues, le tirerent de son reve. Combien d’autres n’étaient pas déja tombées sur la poussiere ! Jacques secoua la tete et s’élança sur le revers du monticule. Apres avoir passé la nuit a Fauquembergue, il arriva le lendemain a Fruges. Dans l’auberge ou il s’arreta, quelques rouliers, assis autour d’une table, dépeçaient un quartier de mouton ; ils causaient vivement entre eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots étaient encore tout attelés sur la route ; les animaux, débridés seulement, mangeaient a meme leur provende étalée par terre. Aux premiers mots qu’il entendit, Jacques comprit qu’une troupe de batteurs d’estrade avait pénétré dans le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on, a un corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait licenciés, et qui cherchaient a ramasser un gros butin avant de quitter la Flandre.

Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou de Montreuil ; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes, accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu’aux dents. Jacques était habitué a ces scenes de tumulte et de terreur. Il s’avança vers l’un des rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin.

– Qui le sait ? répondit l’homme. Peut-etre a dix lieues, peut-etre a cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut etre entre de bonnes murailles que par chemins.

Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n’avait encore rien vu, cependant nul ne s’arretait et n’osait meme retourner la tete. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu’il voyait fuir les autres, et en garçon résolu qu’il était, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver a Hesdin avant la nuit. La journée était brulante, et Jacques marchait depuis le matin ; l’appétit commença de se faire sentir avec la fatigue. N’apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta sur le côté de la route, pres d’une fontaine qui coulait a l’ombre d’un bouquet d’arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s’était muni a Fruges, il se mit a déjeuner gaillardement. En ce lieu, l’herbe était épaisse et l’ombre fraîche ; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s’étendit comme un berger de Virgile au pied d’un hetre. Il pensa d’abord et beaucoup a Mlle de Malzonvilliers et soupira ; puis, au souvenir des bonnes gens qu’il avait rencontrés fuyant comme des lievres, il sourit ; il allait sans doute penser a bien d’autres choses encore, quand il s’endormit.

Jacques ne voulait que se reposer ; mais la jeunesse propose et l’herbe fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort a dix-huit ans, lorsqu’un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut. Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres débouclaient son havresac apres etre sautés de selle. Jacques se dressa d’un bond, et du premier coup de poing fit rouler a terre l’un des pillards ; il allait prendre l’autre a la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renverserent : avant qu’il put se relever, un coup violent l’étourdit, et il resta couché aux pieds des chevaux.

Il n’avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l’argent et les effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était destiné, Jacques n’était qu’étourdi. Quand il se releva, a moitié nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin qu’avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le vent ondulait dans la plaine ; deux villages brulaient ; entre les toits de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage lourd et criblé d’étincelles s’épandait au loin ; quand l’incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d’un ruisseau. Jacques n’en avait jamais vu l’uniforme, qui se composait d’un habit blanc a retroussis jaunes et d’une culotte noire. A sa tete, allant et venant d’un bout de l’escadron a l’autre, marchait un cavalier qu’a sa mine on reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit a lui. Il ne doutait pas qu’il n’eut eu affaire a des maraudeurs du parti ennemi, mais dans son naif sentiment d’équité, il ne doutait pas non plus que le chef ne lui fît rendre ce qu’on lui avait volé. Si le roi d’Espagne et l’empereur d’Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d’un jeune homme qui s’avançait vers eux au pas de course, nu-tete et sans habit, le capitaine s’arreta.

– Que veux-tu ? lui dit-il brusquement quand Jacques fut a deux pas de son cheval.

– Justice, répondit Jacques tranquillement.

Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache.

Deux cavaliers qui le suivaient échangerent quelques paroles rapides ; ils parlaient plutôt du gosier que des levres, et leur idiome frappait les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux.

– De quoi te plains-tu ? reprit le chef.

– On m’a pris ma valise, l’argent, les effets qu’elle contenait, jusqu’a mes habits, tout.

– On t’a laissé ta peau, et tu te plains ! Mon drôle, tu es exigeant.

Jacques crut n’avoir pas bien entendu.

– Mais je vous dis…

– Et moi je te dis de te taire ! s’écria le chef ; tu répondras quand on t’interrogera.

Le chef se tourna vers ses officiers ; pendant leur courte conférence, Jacques se croisa les bras. L’idée de fuir ne lui vint meme pas ; il lui semblait impossible qu’on lui fît plus qu’il n’avait souffert.

– Tu es Français, sans doute ? reprit le chef en revenant vers lui.

– Oui.

– De ce pays, peut-etre ?

– De Saint-Omer.

– Tu dois connaître alors les chemins de traverse pour regagner les frontieres de la Flandre ?

– Tres bien.

– Tu vas donc nous servir de guide jusque-la. Bien que tes compatriotes décampent comme des volées de canards a notre approche, je crois que nous nous sommes avancés trop loin. J’ai assez de butin comme ça… Cependant, s’il y a quelques bons châteaux aux environs, tu nous y conduiras. En route !

Jacques ne bougea pas.

– M’as-tu entendu ? reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine.

– Parfaitement.

– Alors, marche.

– Non pas, je reste.

– Tu restes ! s’écria le chef ; et poussant son cheval, il vint heurter Jacques immobile.

Le tube glacé d’un pistolet s’appuya sur le front de Jacques.

– Ah ça ! sais-tu bien que je n’aurais qu’a remuer le doigt pour te faire sauter la cervelle, manant ! reprit le Chef.

– Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans mon pays et contre les miens.

Le pistolet se balança un instant a la hauteur du visage de Jacques, puis s’abaissa lentement.

– Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontieres, ajouta le chef en glissant le pistolet sous l’arçon.

– Je ne le peux pas.

– C’est donc moi qui t’y conduirai.

Le chef dit quelques mots dans une langue étrangere, et avant que Jacques put se douter du danger qui le menaçait, trois ou quatre soldats l’avaient saisi et garrotté.

– Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre a te servir de cravate, continua le chef en s’adressant a Jacques. Quand nous toucherons aux limites de l’Artois, je prétends t’y laisser pendu a la plus belle branche du plus beau chene, afin que tu serves d’exemple aux habitants de l’endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drôle, tu auras le loisir d’y méditer sur les profits de l’honneteté.

Sur un signe du chef, deux soldats jeterent Jacques en croupe d’un cavalier ; on le lia a la selle comme un sac, et toute la troupe partit au trot du côté de Hesdin. Jacques, courbé en deux, battait de sa tete et de ses pieds les flancs du cheval ; le sang se porta bientôt aux extrémités, sa face devint pourpre, ses yeux s’injecterent, un bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de Suzanne expira sur ses levres, et il ferma ses paupieres. Mais, au moment ou le voile rouge qui flottait devant ses yeux a demi clos obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses mains a la hauteur de sa tete, un instant soulevée. Les courroies qui les enchaînaient touchaient a ses levres ; il les mordit, et, l’instinct de la conservation revenant avec l’espoir de la délivrance, il en eut bien vite, a coups de dents, déchiré le noud. Le cavalier chantait tout en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d’une main a la croupiere du cheval, et de l’autre défit le lien qui l’attachait a la selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui pour voir si nul soldat ne l’observait ; le chef et les officiers chevauchaient en tete, et l’escadron les suivait sans penser au captif. Le cavalier, tout occupé de son arme, ne pressait pas son cheval qui, plus lourdement chargé que les autres, avait perdu du terrain et se trouvait alors a la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds, que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le côté de la route, il prit a travers champs. Mais il avait a peine fait deux cents pas qu’il entendit une détonation, et, au meme instant, une balle fit jaillir la poussiere a ses côtés. Il tourna la tete et vit trois ou quatre cavaliers lancés a ses trousses, le mousqueton au poing.

Jacques était leste et vigoureux, il franchissait les haies et les fossés comme un chevreuil ; mais il ne pouvait longtemps lutter contre des chevaux. Le cavalier a qui sa garde avait été confiée se montrait le plus ardent a sa poursuite ; déja il était en avance de quelques centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant l’inutilité de sa fuite, s’arreta. Le cavalier arriva sur lui au galop, le sabre levé ; mais Jacques évita le coup en se jetant de côté, et saisissant le soldat par la jambe gauche, il le précipita a bas du cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se débattait a terre, Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les camarades du vaincu bondirent sur ses traces ; deux ou trois balles égratignerent le sol a ses côtés, mais bientôt la course des maraudeurs se ralentit ; l’escadron était loin derriere eux, et en avant s’étendait un pays inconnu ou l’ennemi pouvait surgir a tout instant ; l’un d’eux retint son cheval et tourna bride ; le second l’imita, puis le troisieme aussi, et Jacques n’entendit plus retentir a son oreille leur galop furieux. A son tour, il ramassa les renes et mit sa monture au petit trot. Jacques n’avait pas marché un quart d’heure dans la direction de Saint-Pol, qu’il découvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers portant de l’infanterie en croupe. La premiere rencontre avait appris au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre circonspect. Un moment il eut la pensée de se jeter dans un petit bois, lorsqu’une nouvelle réflexion le décida a pousser droit en avant. Il était trop pres de Saint-Pol, ville forte occupée par une grosse garnison, pour que l’ennemi eut osé s’aventurer jusque-la. Une vedette qui trottait a deux ou trois cents pas de la troupe, étonnée de voir un grand garçon n’ayant qu’un pantalon et la chemise courant sur un cheval tout équipé, arreta Jacques.

– Conduisez-moi a votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la bande.

– C’est ce que j’allais justement vous proposer, mon camarade, répondit le brigadier.

Le capitaine était un beau jeune homme dont la bonne mine était rehaussée par le costume militaire ; une fine moustache noire faisait ressortir l’éclat de ses levres du galbe le plus pur. Une grande pâleur répandue sur ses traits délicats donnait a sa physionomie un charme et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassuré du premier regard. Ami ou ennemi, il avait affaire a un brave gentilhomme. L’officier considéra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire éclaira son visage, ou la mélancolie avait jeté son voile mystérieux.

– Si tu es Français, dit-il enfin d’une voix claire et douce, ne crains rien, tu es parmi des Français.

Jacques lui raconta ce qui lui était arrivé ; son sommeil, sa capture, sa délivrance, le péril auquel il avait échappé. L’officier l’écoutait, frisant le bout de sa moustache, les yeux attachés sur les yeux du jeune homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Il rougit.

– Vous me prenez pour un espion ? dit-il d’une voix breve.

– Plus maintenant ; la lâcheté n’a pas ces traits honnetes et ce regard fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garçon, et tu vas nous conduire au lieu ou tu as laissé les batteurs d’estrade.

– Volontiers ; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de l’abbaye de Saint-Georges, pres de Bergueneuse, et ne peuvent pas etre a plus d’une lieue d’ici.

Sur l’ordre du capitaine, on fournit a Jacques un habit, un chapeau, un sabre et des pistolets.

– As-tu jamais manié ces joujoux-la ? reprit l’officier.

– Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui m’ont pillé.

– Va donc !

Jacques se plaça a la tete de la troupe, qui se composait de deux cents cavaliers a peu pres portant en croupe autant de grenadiers. Elle venait d’etre détachée de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les maraudeurs de l’armée espagnole signalés par les éclaireurs.

L’officier trottait a côté de Jacques.

– Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq minutes. Ou donc as-tu appris l’équitation ?

– Chez mon pere, a Saint-Omer.

– Ah ! tu es de Saint-Omer ? alors tu as peut-etre connu un brave fauconnier nommé Guillaume Grinedal ?

– Comment ne l’aurais-je pas connu, puisque c’est mon pere.

L’officier tressaillit. Il se tourna vers Jacques et se prit a le considérer attentivement.

– Ton pere ! Ce vieux Guillaume qui m’a si souvent porté sur ses genoux est ton pere ? Tu t’appelles donc Jacques ?

Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l’officier, tout ému, cherchant a lire sur son visage un nom que son cour épelait tout bas.

– Mon nom ? vous savez mon nom ? dit-il.

L’officier lui tendit la main.

– As-tu donc oublié M. d’Assonville ? reprit-il.

– Notre bienfaiteur a tous ! s’écria Jacques.

Et il attacha ses levres sur la main du capitaine.

– Non pas celui-la, Jacques, mais son fils, Gaston d’Assonville. Le pere est la-haut ; il a été l’ami de Guillaume : le fils sera l’ami de Jacques.


Chapitre 4 L’ESCARMOUCHE

La troupe commandée par M. d’Assonville, capitaine aux chevau-légers, était encore a dix minutes de l’abbaye de Saint-Georges, dont les murailles blanches se dessinaient entre des massifs d’arbres sur la droite du chemin, lorsqu’on entendit des coups de fusil pétiller a une petite distance.

Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit a M. d’Assonville qu’une vingtaine de maraudeurs s’étaient présentés a l’abbaye, avaient forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour toute la troupe, s’ils ne voulaient pas voir leur maison mise a feu et a sang.

– Qu’a fait l’abbé ? demanda le capitaine, dont les yeux s’enflammerent.

– Dame ! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables.

– Bien, nous mangerons le dîner apres le bal.

– Hum ! fit l’autre, m’est avis, mon officier, que bien des danseurs manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.

– Combien ?

– Mais six ou sept cents, tous a cheval et bien armés. Leur chef a fait sonner de la trompette ; les bandes dispersées de toutes parts se sont réunies, et, en attendant que le souper soit pret, elles pilent Anvin.

Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine.

M. d’Assonville se dressa sur ses étriers, l’épée a la main. Ce n’était plus le pâle jeune homme au front décoloré. L’éclair brillait dans ses yeux, le sang brulait sa joue.

– En avant ! cria-t-il d’une voix tonnante, et du bout de son épée il montra a ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s’ébranla.

A la vue des Français, les clairons sonnerent et les ennemis se rangerent en bataille a quelque distance d’Anvin, aux bords de la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée ; mais M. d’Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer ; il fit mettre pied a terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt a vingt-cinq hommes entre ses cavaliers.

– Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous ferons passer la riviere sans bateau a ces méchants drôles.

Les grenadiers crierent : Vive le roi ! et appreterent leurs armes. Au moment ou M. d’Assonville allait donner le signal d’attaquer, un vieil officier lui toucha légerement le bras.

– Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l’avantage de la position est pour eux.

– Quoi ! c’est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l’ennemi !

– Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves gens, reprit l’officier en montrant du bout de son épée les soldats impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j’hésiterai a me faire tuer.

– Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont un contre deux ! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui brule ! Chaque chaumiere qui croule crie vengeance. En avant !

Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s’élancerent, et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson de la guerre. Les Hongrois, apres s’etre mis en bataille, attendaient les Français en poussant mille cris. Grâce a la supériorité du nombre, ils comptaient sur une facile victoire ; bien éloignés de mettre la riviere entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs forces par l’avantage de leur position, ils coururent a leur rencontre pele-mele et sans ordre, aussitôt qu’ils les virent s’ébranler. Le choc fut terrible ; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers s’aborderent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire que le succes serait douteux. Les combattants ne faisaient qu’une masse mouvante étreinte par la colere et le sauvage amour du sang ; de cette masse confuse montait un bruit de fer melé a des hurlements de mort. A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de tetes qu’entouraient mille éclairs, ou sonnait le cliquetis des armes, et l’espace se resserrait ; mais les décharges des grenadiers de M. du Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de l’ennemi ; les Hongrois, écrasés sous une grele de balles partant de tous les côtés a la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers qu’enflammait l’exemple de M. d’Assonville, mollirent et lâcherent pied. Un soldat regarda en arriere, un autre tourna bride, un troisieme se jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décamperent, un escadron plia tout entier, puis tous enfin reculerent dans un désordre affreux.

– En avant ! cria de nouveau M. d’Assonville, et poussant son cheval sur les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la riviere. Quand les chevaux enfoncerent les pieds dans l’eau, ce fut une déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.

Jacques voyait pour la premiere fois et de pres toutes les horreurs d’un combat. L’émotion faisait trembler ses levres ; mais le piaffement des chevaux, l’éclat des armes, le bruit des explosions, l’odeur de la poudre, excitaient son jeune courage ; il brandit son sabre d’une main ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu’il heurta dans sa course lui lâcha a bout portant un coup de pistolet ; la balle traversa le chapeau de Jacques a deux pouces du front. Jacques riposta par un coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus ; le sabre lui était entré dans la gorge ; Jacques sentit jaillir sur sa main le sang bouillonnant et chaud ; il regarda le soldat pâlissant qu’emportait le cheval effaré. C’était le premier homme qu’il tuait ; Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la melée, Jacques rencontra M. d’Assonville et se tint des lors a son côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la riviere rougie, mais quand il n’y eut plus que des fuyards, tous deux remirent leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.

– Tu t’es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu ! tu avais raison de vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta valise !

– Ma foi, monsieur, j’ai fait ce que j’ai pu.

– Eh ! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu !

Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés ; les ennemis avaient laissé trois cents des leurs par terre ; une centaine fort mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les batteurs d’estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant les clairons sonnerent, et les soldats dispersés de toutes parts se réunirent sous leurs guidons.

– Tu n’es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d’Assonville a Jacques, ainsi va a tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne te fais pas faute d’en ramasser deux.

Comme M. d’Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent a passer pres de lui.

A la vue du capitaine des chevau-légers, l’officier se souleva sur son coude.

– Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n’avais pas tort. Ils sont battus, mais ils m’ont tué.

– Tué ! s’écria M. d’Assonville. Ah ! j’espere, monsieur du Coudrais, que votre blessure…

– Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m’a traversé le corps. Ma prudence m’est expliquée, a présent : c’était un pressentiment. Au revoir, capitaine !

M. du Coudrais laissa tomber sa tete, ou flottaient les ombres du trépas, et les soldats passerent. Jacques avait le cour serré. Apres l’éclat et les transports de la victoire, il venait d’assister au deuil d’une agonie. Il prit dans la direction de la riviere, la tete penchée et l’esprit malade. Combien déja la paix de la maisonnette était loin ! Il n’avait pas fallu deux journées pour que Jacques eut tué quatre ou cinq hommes et qu’il en eut blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tomberent sur ses mains : elles étaient humides et rouges encore ; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu’a Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir ? Jacques foulait en ce moment l’endroit ou la melée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts ; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrerent un soldat qui, tombé a vingt pas de la Ternoise, cherchait a se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l’espace de quelques pieds, puis s’abattait. Jacques courut a lui et le souleva.

– De l’eau ! de l’eau ! dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé ; de l’eau ! je brule !

Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta a ses levres ardentes un chapeau rempli d’eau.

Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.

– J’ai du feu dans la gorge, et mes levres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau.

Jacques l’adossa contre un tronc d’arbre et lava son visage. Le Hongrois avait reçu un coup de sabre sur la tete et une balle dans le ventre. Quand la boue et le sang effacés laisserent les traits a découvert, Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.

– Ah ! tu me reconnais a présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m’as soulevé, je n’ai rien dit, j’avais soif… maintenant, acheve-moi si ça t’amuse.

– Oh ! fit Jacques avec une expression d’horreur.

– Parbleu ! c’est ton droit.

– Un droit d’assassin !

– Ah ! tu as de ces scrupules-la, toi ! a ton aise. Quant a moi, je n’y regarderai pas de si pres, si quelque jour… Mais les tiens m’ont mis dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable ! mon drôle, tu t’es bien vengé.

– Non pas ! je me suis battu, voila tout.

– Oh ! je ne t’en veux pas ! Si je t’avais cassé la tete, tout cela ne serait pas arrivé. C’est une leçon… il est un peu tard pour m’en servir ; qu’elle te profite au moins.

L’officier se retourna sur le flanc.

– Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de lui bruler la cervelle. C’est un principe que j’avais toujours mis en pratique ; pour l’avoir oublié une fois, voila ou j’en suis réduit…

Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de l’arbre.

– De l’eau ! de l’eau ! murmura-t-il encore, j’ai des charbons dans les entrailles !

Jacques posa le chapeau plein a son côté, et courut chercher du secours. Il trouva M. d’Assonville inspectant sa troupe, suivi d’un maréchal des logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.

– L’officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontieres de l’Artois, se meurt, lui dit Jacques ; ne pourrais-je pas le faire transporter a l’ambulance pour qu’il reçoive les soins que réclame son état ?

M. d’Assonville regarda Jacques.

– Ah ! c’est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontieres de l’Artois ! C’est bien, mon garçon, va.

Jacques partit avec deux grenadiers. L’officier hongrois fut placé sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid. Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.

– Quel cour as-tu donc ? lui dit brusquement l’officier.

– Le cour de tout le monde.

– Parbleu ! tu es bien le premier habitant de ce monde-la que je rencontre.

Les yeux du Hongrois brillaient et s’éteignaient tour a tour ; quand il les ouvrait, il regardait Jacques.

– Peut-etre vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l’air d’un brave jeune homme… Le hasard a eu raison…

Le Hongrois se tut quelques minutes ; un tressaillement convulsif l’agita, et ses yeux se voilerent ; tout a coup il les tourna vers Jacques, tout pleins d’un feu extraordinaire.

– Crois-tu qu’il y ait quelque chose la-haut ? lui dit-il en montrant le ciel du doigt.

– Il y a Dieu.

– Veux-tu me donner la main ?

Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de vigueur qu’on ne pouvait en attendre d’un homme si cruellement blessé, puis il se renversa sur la paille, et ramena l’habit de Jacques sur lui. Au bout d’un moment, Jacques ne l’entendant plus ni parler ni se plaindre, se pencha vers lui.

– Comment vous trouvez-vous, mon capitaine ? lui dit-il.

– Moi, mon ami ? tres bien.

Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques se tut, pensant que l’officier hongrois voulait dormir. Quand on fut arrivé a l’ambulance, il souleva l’habit : l’officier hongrois était mort. Deux heures apres, la troupe était réunie a l’abbaye de Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de bon cour et on mangeait de bon appétit. Si l’on plaignait les blessés, on oubliait les morts ; les vivants se félicitaient les uns les autres, et tout allait pour le mieux. M. d’Assonville conduisit Jacques dans une chambre de l’abbaye ou une table était dressée.

– Assieds-toi la, lui dit-il.

– Moi ! pres de vous ?

– Apres le combat, il n’y a plus ni maître ni serviteur, il n’y a que des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.

M. d’Assonville n’était déja plus le brillant officier dont les yeux lançaient des éclairs au moment de la bataille ; la tristesse était revenue a son front et la pâleur a ses joues, ou la ligne aiguë de ses moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l’albâtre ; a l’ardeur généreuse, a la mâle fierté, a l’impatience téméraire dont les flammes coloraient tout a l’heure son beau visage, un doux et mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout a la fois ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait sourdre au fond du cour. Il s’assit et raconta la naive histoire de sa jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d’Assonville l’écoutait ; un instant ses yeux s’humecterent au récit des amours innocentes de Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas meme briller sa prunelle humide. M. d’Assonville porta le verre a sa bouche.

– Je bois a tes espérances, dit-il.

Jacques soupira.

– C’est la fortune du pauvre ! murmura-t-il. Si ton amante a le cour honnete et sincere, garde-les ; mais si elle est faible comme le roseau ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment ! Des espérances trahies sont comme des épines qui déchirent.

– J’espere, parce que je crois, répondit Jacques.

– Tu as dix-huit ans ! s’écria M. d’Assonville.

Et un éclair d’ironie amere passa dans ses yeux ; puis il reprit tout doucement :

– Crois, Jacques ; la croyance est le parfum de la vie et la parure de la jeunesse ; malheur a ceux qui n’ont pas cru ! ceux-la n’ont pas aimé ; ceux-la mourront sans avoir vécu !

M. d’Assonville pressa les deux mains de Jacques ; le reflet d’une passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d’un trait.

– A quoi pensais-je ? reprit-il ; il s’agit d’amour et point de philosophie ! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire ?

– Je vous l’ai dit : me rendre a Paris et chercher fortune, a moins que vous ne consentiez a me garder avec vous.

– C’est ce que nous examinerons plus tard, et ce a quoi je consentirais volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un instant que tu sois arrivé a Paris, qu’y feras-tu ?

– Franchement, je n’en sais rien ; je frapperai a toutes les portes.

– C’est un excellent moyen pour n’entrer nulle part. As-tu quelque argent ?

– Oui, cinquante livres qu’on m’a volées et que j’espere bien rattraper avec ma valise.

– Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.

– Eh ! mais, ça fait…

– Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu’on perd est perdu.

– Ah !

– Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de Paris pendant deux mois ; apres quoi, tu auras la ressource de te faire laquais.

– J’aimerais mieux me jeter dans la riviere.

– Ce n’est pas le moyen d’épouser Mlle de Malzonvilliers.

– C’est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.

– Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt chances de te faire casser la tete et une de gagner des épaulettes.

– C’est peu.

– Mais a Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze de mourir de faim, a moins de consentir a faire certains métiers qui répugnent aux honnetes gens.

– Le peu de tout a l’heure se réduit maintenant a rien.

– Ah ! mon ami, tu t’es chargé d’une rude entreprise dans laquelle le courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas ou le hasard se met de leur côté.

– En attendant qu’il y consente, que me conseillez-vous ?

– C’est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil ; il montre faciles les choses les plus extravagantes, et il n’y a guere que celles-la qui vaillent la peine d’etre tentées. Quand on veut devenir capitaine, il faut songer a devenir général.

– Général ! s’écria Jacques tout étourdi.

– Certes, si j’étais assez fou pour gouter a l’amour, je me risquerais aux princesses du sang.

– Eh bien, pour commencer, si vous m’incorporiez aux chevau-légers ? qu’en dites-vous ?

– Eh ! l’uniforme est joli ! Si tu as grand soin d’éviter la mitraille, les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux ; si tu n’es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment ; si tu ne te fais jamais punir ; si tu te signales par quelque action d’éclat, et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal des logis a quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu’un lieutenant s’avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais manqué de le saluer a propos, auquel cas tu courrais le risque de rester brigadier jusqu’a la soixantaine.

Jacques laissa tomber son verre.

– Ce n’est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce n’est pas ta faute si ton pere n’était pas chevalier tout au moins. Un pere prudent, au temps ou nous sommes, devrait toujours naître comte ou baron.

– Monsieur, je cours a Paris tout de ce pas, s’écria Jacques effaré.

– A Paris ! eh ! eh ! c’est une ville aimable aux jeunes gens riches et de bonne mine ; mais quand on n’a que de la bonne mine, il faut bien prendre garde d’entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit ou les plaisirs abondent ; seulement ils coutent tres cher, surtout ceux qui ne coutent rien. Il est vrai que lorsqu’on est beau garçon, on a une chance nouvelle. Ma foi, oui ! Ou diable avais-je l’esprit de n’y pas penser ? On peut plaire a quelque douairiere qui vous place alors dans ses affections, juste entre son épagneul et son confesseur ; le matin, on sort de son appartement par la porte secrete. Au bout d’un mois, on est le commensal de la maison en qualité de secrétaire ; on a le teint fleuri, la bouche vermeille, et l’on a tout le jour pour se reposer !

Jacques fit un geste de dégout.

– Non ! alors il nous reste l’espoir de devenir intendant. Bon métier ! Sais-tu voler, Jacques ?

Jacques pâlit et se leva.

– Monsieur ! dit-il d’une voix étranglée par l’émotion.

M. d’Assonville le regarda sans qu’un muscle de son visage tressaillît. Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds. Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.

– Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il ; je ne m’attendais pas a cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon pere ! Vous avez voulu sans doute me punir d’avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l’avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n’avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances ; mais, quoi qu’il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n’oublierai que j’ai, pour me juger, mon Dieu la-haut et mon pere la-bas.

– Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d’Assonville ; j’ai voulu t’éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n’as rien a faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps. Tu n’as rien a faire non plus a Paris. Avec une conscience trempée comme l’acier on n’arrive a rien, a moins d’etre duc et pair tout au moins. Reste soldat : les soldats peuvent garder l’honneur pur ; mais entre dans l’artillerie. La seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fut-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste : il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin ! J’ai un frere qui commande une compagnie de sapeurs a Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C’est un autre moi-meme ; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille.

Jacques prit les mains de M. d’Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d’or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l’abbaye.

– Voici la lettre, lui dit M. d’Assonville ; si tu as quelque regret de me quitter, j’en ai tout autant de te perdre ; mais il faut que tu arrives a Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va donc a Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon ami.

Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déja l’orgueil du soldat.


Chapitre 5 UN INTÉRIEUR DE CASERNE

Jacques arriva sans encombre a Laon. Le premier soldat qu’il rencontra lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il reconnu l’écriture de son frere, qu’il donna l’ordre d’introduire le voyageur. M. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux ; ses yeux gris, enfoncés sous d’épais sourcils bruns, séparés a leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d’un feu extraordinaire ; une longue moustache fauve coupait en deux son visage amaigri par les fatigues de la guerre ; il avait, en parlant, l’habitude d’en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard la personne qu’il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe d’acier, semblait descendre jusqu’au fond des consciences, et les plus endurcies se sentaient troublées par sa fixité. M. de Nancrais avait deux ou trois ans de moins que son frere, et paraissait etre son aîné de trois ou quatre. L’habitude du commandement, et surtout son caractere naturellement impérieux, donnaient a toute sa personne un air d’autorité qui imposait au premier coup d’oil. Il fallait s’arreter aux traits du visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux freres. Il n’y en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre de M. d’Assonville a la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux ou trois minutes en silence.

– Tu arrives de Saint-Pol ? dit enfin le capitaine.

– Il y a juste un quart d’heure.

– D’apres ce que mon frere me marque, tu as l’intention de te faire soldat ?

– Oui, capitaine.

– C’est un métier ou il y a plus de plomb que d’argent a gagner.

– C’est aussi le plus honorable pour un homme de cour qui veut se pousser dans le monde.

– Ça te regarde ; mais je dois te prévenir que dans l’artillerie, et dans ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la premiere faute, on met le maladroit au cachot ; a la seconde, on le fait passer par les verges ; a la troisieme, on le fusille.

– Je tâcherai de ne pas aller jusqu’au cachot, afin d’etre toujours loin du mousquet.

– C’est ton affaire. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il toujours d’y entrer ?

– Oui, capitaine.

– M. d’Assonville me parle de toi comme d’un garçon déterminé. Tu as vu le feu, dit-il, et tu t’y es bien conduit.

– J’ai fait mon devoir.

– C’est bien. A partir d’aujourd’hui, tu es soldat dans ma compagnie ; souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m’oblige pas a te punir ; je le ferai sans pitié, d’autant plus que m’étant recommandé par mon frere, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de ton pere m’engage d’ailleurs a redoubler de sévérité a ton égard ; je prétends lui prouver que tu mérites d’etre son fils.

Jacques s’appretait a répondre ; M. de Nancrais l’arreta d’un geste.

– Tu t’appelles Jacques ! continua-t-il.

– Oui, capitaine.

– C’est un nom de bourgeois : il n’en faut pas au régiment. Tu t’appelleras…

– Comme vous voudrez.

– Parbleu ! c’est bien ainsi que je l’entends ! Tous les soldats ont un nom.

– Oui, un nom qui n’est pas le leur.

– Mais c’est le mien ! Crois-tu, par hasard, que j’aie besoin de leur consentement pour les baptiser ?

– Est-ce encore de la discipline ? demanda Jacques en rougissant.

– Oui, mon garçon, répondit M. de Nancrais, qui ne put s’empecher de sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom : il est écrit sur ton visage !

– Ah ! Ainsi, je m’appelle ?…

– Belle-Rose.

M. de Nancrais agita sa sonnette ; un soldat de planton dans l’antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots a l’oreille, le soldat sortit et revint cinq minutes apres avec un caporal de sapeurs.

– Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voila une recrue que je vous confie ; vous le menerez a la chambrée, l’instruirez dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez.

Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose.

– Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui dit-il ; il ne m’en a jamais dit si long a propos d’un soldat.

– Si long ! un pauvre bout de phrase d’une douzaine de mots…

– Eh ! c’est tout juste trois fois de plus qu’il n’a coutume d’en débiter ! Quand une recrue arrive a la compagnie, M. de Nancrais l’interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l’homme, il lui dit : « Voila un soldat, inscrivez-le », et il tourne le dos. Oh ! c’est un terrible homme que le capitaine.

– Bah ! dit Belle-Rose, je l’ai vu sourire.

– Il a souri ?

– Mais comme tout le monde ! Ça ne lui arrive donc jamais ?

– Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la compagnie, je sais qu’il a le cour meilleur que le visage, mais il a pour les recrues un diable d’air qui épouvante les plus tetus. S’il vous veut du bien, vous arriverez vite a l’épaulette.

– L’avancement est donc rapide chez vous ?

– Ça dépend. Quand les sieges tuent beaucoup d’officiers, il faut bien les remplacer ; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les soldats les plus habiles et les plus vaillants.

– Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l’ennemi nous jette des boulets.

– Il ne s’en fait pas faute.

– Ces bons Espagnols !

– Oh ! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de bruler un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est a la tete du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix capitaines et trois commandants, ç’a été l’affaire de trois ou quatre boulets et d’une demi-douzaine de grenades.

– Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier !

– Tres beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente soldats perdent la tete.

– Ah !

– C’est un calcul que je me suis amusé a chiffrer dans mes heures de loisir. Vous en pourrez faire la preuve a la premiere rencontre.

Belle-Rose ne dit mot et se gratta l’oreille ; au bout de la rue, il se tourna vers le caporal.

– Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une question ?

– Deux, si vous voulez.

– Vous m’avez dit, je crois, que dans l’artillerie on avance ou on meurt ?

– Oui, mon camarade ; la mitraille sert d’éclaireur.

– Depuis combien de temps servez-vous ?

– Depuis huit ans.

– Diable !

– Voila une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se livrer a une opération d’arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis huit ans a devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il pour devenir capitaine ? C’est ce que nous appelons une regle de trois. Ai-je deviné ?

– Parfaitement.

– Ici la regle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-etre que six mois a monter au grade de sergent. Quant a moi, je mourrai caporal. Cela tient a une circonstance particuliere. J’ai été piqueur ; or, un de nos jeunes officiers, M. de Villebrais, qui m’avait vu sous la livrée, m’a reconnu. On ne fait pas un officier d’un piqueur. Si, grâce a la protection de M. de Nancrais, j’arrive a la hallebarde, j’y resterai.

La Déroute fit cet aveu d’un air simple et résigné qui toucha Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra ; puis tous deux arriverent a la caserne. La chambrée ou Belle-Rose fut incorporé se composait de huit hommes, tous soumis a une sévere discipline. On donna au nouveau venu un habit d’uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa premiere garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d’un quart d’heure, le caporal s’aperçut que sous ce rapport-la la recrue donnerait des leçons a l’instructeur. Le surlendemain, on le mit aux premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre regles et arriva tout d’un coup dans des régions ou chaque chiffre était une lettre. Il répondait aux problemes par des équations. Le jour suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu’il lui enseignait les principes du dessin linéaire, s’évertuant a lui démontrer la différence qui sépare un parallélogramme d’un trapeze, Belle-Rose barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal rit de bon cour en reconnaissant les meches de ses cheveux plats collés sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus a la chinoise.

– Ah ça ! vous etes fils de prince ! s’écria le caporal en jetant son crayon.

– J’ai toujours tenu ma pauvre mere pour une tres honnete femme, et mon pere était fauconnier.

Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu au hasard, comme il avait pu ; mais la Déroute ne savait que tout juste ce qu’il fallait pour etre caporal de sapeurs. Quand la Déroute était embarrassé, il commençait par réfléchir ; mais quand l’embarras était extreme, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant par-dessus la réflexion. Le cas était grave.

– Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il ; vous m’aviez chargé d’instruire Belle-Rose, et c’est Belle-Rose qui instruit son caporal. Que faut-il faire ?

– Envoyez-moi Belle-Rose.

Apres un court entretien, M. de Nancrais engagea le protégé de son frere a continuer ses études en mathématiques, et a y joindre l’étude des langues.

– Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il ; quand tu sauras bien la trigonométrie et l’espagnol, tu ne seras pas loin de l’épaulette. Tu commenceras les leçons demain.

Quatre ou cinq jours apres, Belle-Rose reçut une lettre de M. d’Assonville, qui, tout en le félicitant de son zele, lui envoyait quinze louis pour payer ses professeurs. Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer a M. de Nancrais. M. de Nancrais fronça le sourcil.

– Je voudrais bien savoir, s’écria-t-il en tordant sa moustache, si vous etes sapeur ou chevau-léger ? Je ne me mele point des affaires de la cavalerie et n’entends point qu’on se mele de celles de l’artillerie !

– Mais…

– Paix ! Vous etes soldat dans ma compagnie ; si je trouve bon de vous donner des maîtres, c’est qu’apparemment il me plaît de les payer. M. d’Assonville vous a envoyé quinze louis, c’est bien ; je ne les lui renverrai pas, parce que c’est mon frere ; mais tu me feras le plaisir de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l’or que j’ai mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va maintenant.

– Oh ! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant ; qu’il est bon et qu’il se donne du mal pour paraître méchant !

Ce jour-la, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l’hypoténuse, et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette. Quelquefois l’image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l’effet d’un chemin couvert ; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siege, en se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette, melant dans son esprit l’amour aux mathématiques, un soldat le heurta vivement dans l’escalier.

– Au diable le maladroit ! s’écria le soldat.

– Il me semble que c’est vous qui m’avez poussé, dit Belle-Rose ; je passais a droite, vous montiez a gauche, et vous vous etes jeté sur moi. Lequel est le maladroit, s’il vous plaît ?

– Tiens ! je crois qu’il raisonne ! T’aviserais-tu de me contredire, par hasard, mauvais blanc-bec ?

– En effet, j’ai eu tort, ce n’est pas maladroit que j’aurais du dire, c’est insolent.

Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l’air, et sautant a la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l’escalier. Au bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui se passait s’élancerent sur les combattants pour les séparer. Il était temps ; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui râlait sous son étreinte furieuse.

– Tu vas me suivre ; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir une épée, dit le soldat apres qu’il se fut relevé.

Pour toute réponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de la ville sans bruit et on s’arreta dans la campagne, derriere un vieux cimetiere, ou personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas, et, tirant l’épée, commencerent a ferrailler. Le soldat, qui était un canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que celui-ci fut contraint de rompre deux fois.

– Oh ! oh ! s’écria son ennemi, il paraît que ce que tu as le mieux retenu de tes études, c’est l’art de battre en retraite.

Belle-Rose ne répondit pas et continua de parer. Il tentait, n’ayant plus de colere au fond du cour, de désarmer Bouletord ; mais le canonnier avait trop d’adresse pour le lui permettre. En rompant une troisieme fois, Belle-Rose trébucha contre une pierre ; Bouletord profita de l’accident pour lui porter une botte qui l’aurait percé d’outre en outre, si le sapeur, revenant vivement a la parade, n’avait écarté le coup ; l’épée glissa le long du corps et déchira la chemise, qui se rougit de quelques gouttes de sang. Le péril rendit un peu de son courroux a Belle-Rose ; il se mit a son tour a presser Bouletord, qui rompit, mais point assez vite pour éviter un coup de pointe dans les chairs du bras. Belle-Rose avança toujours ; un second coup blessa le canonnier a l’épaule ; il voulut riposter, mais une troisieme fois l’épée du sapeur l’atteignit a la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses genoux.

– J’ai mon compte, camarade, dit-il ; et il s’évanouit.

Belle-Rose, rentré au quartier, raconta ce qui venait de se passer a la Déroute.

– C’est fâcheux, lui dit le caporal, mais c’était inévitable.

Belle-Rose le regarda.

– Oh ! reprit le caporal, ceci est dans les mours du régiment ! On a voulu vous tâter. Bouletord est un tâteur : Quand une recrue arrive au corps, un soldat le provoque ; tout sert de prétexte en pareille circonstance ; il lui donne ou il en reçoit un coup d’épée. Si la recrue se bat bien, il n’a plus rien a craindre, qu’il soit vainqueur ou vaincu ; mais, s’il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le bapteme de fer.

– Le duel est cependant défendu.

– C’est une excellente raison pour qu’on se batte davantage.

– Mais qu’en résulte-t-il ?

– Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux.

– Ainsi, je n’ai rien a faire ?

– Vous n’avez qu’a garder le silence. Bouletord sera porté a l’hôpital et ne dira rien ; vos deux témoins seront muets comme des carpes : c’est la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n’étiez pour rien dans l’affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sur qu’il fera semblant de tout ignorer.

– Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord ?

– Le chirurgien dira que Bouletord a la fievre ; s’il guérit, on dira que la fievre l’a quitté.

– Et s’il meurt ?

– Il sera mort de la fievre.

Belle-Rose se prit a rire.

– Je ne ris point, continua le caporal ; j’ai déja vu mourir comme ça une demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fievre maligne, les autres de la fievre rouge. La fievre rouge est un coup de sabre, la fievre maligne est un coup d’épée ; c’est la plus dangereuse. La fievre est la providence du soldat. Allez vous coucher.