Le Voleur - Georges Darien - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1899

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Opis ebooka Le Voleur - Georges Darien

Georges Randal, fils d'honnetes bourgeois, devient orphelin assez jeune. Il est élevé par un oncle cynique qui le dépossede de tout son héritage. Il décide alors, par nécessité mais aussi par haine de la société, de devenir un voleur. L'aventure commence, de la France a la Belgique, en passant par l'Angleterre...

Opinie o ebooku Le Voleur - Georges Darien

Fragment ebooka Le Voleur - Georges Darien

A Propos

AVANT-PROPOS
Chapitre 1 - AURORE
Chapitre 2 - LE COUR D’UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND

A Propos Darien:

Georges Darien (né Georges Hippolyte Adrien, le 6 avril 1862 et mort le 19 aout 1921, a Paris) est un écrivain français de tendance anarchiste. Marquée par l'injustice et l'hypocrisie, son ouvre, qui regroupe romans, pieces de théatre, participations a des magazines littéraires, etc. se place sous le signe de la révolte et de l'écourement. Oublié apres sa mort, il est redécouvert apres la réédition du Voleur en 1955 et de Bas les cours ! en 1957.

Disponible sur Feedbooks Darien:
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Les voleurs ne sont pas,

Gens honteux ni fort délicats.

La Fontaine


AVANT-PROPOS

Le livre qu’on va lire, et que je signe, n’est pas de moi.

Cette déclaration faite, on pourra supposer a premiere vue, a la lecture du titre, que le manuscrit m’en a été remis en dépôt par un ministre déchu, confié a son lit de mort par un notaire infidele, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces hypotheses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire, seraient absolument fausses. Ce livre ne m’a point été remis par un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.

Je l’ai volé.

J’avoue mon crime. Je ne cherche pas a éluder les responsabilités de ma mauvaise action ; et je suis pret a comparaître, s’il le faut, devant le Procureur du Roi. (Ça se passe en Belgique.)

Ça se passe en Belgique. J’avais été faire un petit voyage, il y a quelque temps, dans cette contrée si peu connue (je parle sérieusement). Ma raison pour passer ainsi la frontiere ? Mon Dieu ! j’avais voulu voir le roi Léopold, avant de mourir. Un dada. Je n’avais jamais vu de roi. Quel est le Républicain qui ne me comprendra pas ?

J’étais entré, en arrivant a Bruxelles, dans le Premier hôtel venu, l’hôtel du Roi Salomon. Je ne me fie guere aux maisons recommandées par les guides, et je n’avais pas le temps de chercher ; il pleuvait. D’ailleurs, qu’aurais-je trouvé ? Je ne connais rien de rien, a l’étranger, n’ayant étudié la géographie que sur les atlas universitaires et n’étant jamais sorti de mon trou.

– Monsieur est sans doute un ami de M. Randal, me dit l’hôteliere comme je signe mon nom sur le registre.

– Non, Madame ; je n’ai pas cet honneur.

– Tiens, c’est drôle. Je vous aurais cru son parent. Vous vous ressemblez étonnamment ; on vous prendrait l’un pour l’autre. Mais vous le connaissez sans aucun doute ; dans votre métier…

Quel métier ? Mais a quoi bon détromper cette brave femme ?

– Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous avez le meme prénom ; il s’appelle Georges comme vous savez – Georges Randal – Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais vous donner sa chambre ; il est parti hier et je ne pense pas qu’il revienne avant plusieurs jours. C’est la plus belle chambre de la maison ; au premier ; voulez-vous me suivre ? … La ! Une jolie chambre, n’est-ce pas ? J’ai vu des dames me la retenir quelquefois deux mois a l’avance. Mais a présent, savez-vous, il n’y a plus grand monde ici. Ces messieurs sont a Spa, a Dinan, a Ostende, ou bien dans les villes d’eaux de France ou d’Allemagne ; partout ou il y a du travail, quoi ! C’est la saison. Et puis, ils ne peuvent pas laisser leurs dames toutes seules ; les dames savez-vous, ça fait des betises si facilement…

Quels messieurs ? Quelle saison ? Quelles dames ? L’hôtesse continue :

– On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez etre tranquille, savez-vous ; on ne l’ouvrira pas. C’est mon mari qui a été la chercher lui-meme ; et avec lui, savez-vous, jamais de visite ; il s’est arrangé avec les douaniers pour ça. Ça nous coute ce que ça nous coute ; mais au moins, les bagages de nos clients c’est sacré. Sans ça, avec les droits d’entrée sur les toilettes, ces dames auraient quelque chose a payer, savez-vous. Et puis, vos instruments a vous, ils auraient du mal a échapper a l’oil, hein ? Je sais bien qu’il vous en faut des solides et que vous ne pouvez pas toujours les mettre dans vos poches ; mais enfin, on voit bien que ce n’est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout ça passe franco.

– C’est bien certain. Mais,…

– Ah ! j’oubliais. La valise qui est dans le coin, la, c’est la valise de M. Randal ; il n’a pas voulu l’emporter, hier. Si elle ne vous gene pas, je la laisserai dans la chambre ; elle est plus en sureté qu’ailleurs ; car je sais bien qu’entre vous… A moins qu’elle ne vous embarrasse ?

– Pas le moins du monde.

– J’espere que Monsieur sera satisfait, dit l’hôtesse en se retirant. Et pour le tarif, c’est toujours comme ces messieurs ont du le dire a Monsieur.

J’esquisse un sourire.

J’ai été tres satisfait. Et le soir, retiré dans ma chambre, fort ennuyé – car j’avais appris que le roi Léopold était enrhumé et qu’il ne sortirait pas de quelque temps – il m’est venu a l’idée, pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise de M. Randal. Curiosité malsaine, je l’accorde. Mais, pourquoi avait-on laissé ce portemanteau dans ma chambre ? Pourquoi étais-je morose et désouvré ? Pourquoi le roi Léopold était-il enrhumé ? Autant de questions auxquelles il faudrait répondre avant de me juger trop séverement.

Bref, j’ouvris la valise ; elle n’était point fermée a clé ; les courroies seules la bouclaient. Je n’aurai pas, Dieu merci, une effraction sur la conscience. Dedans, pas grand’chose d’intéressant : des ferrailles, des instruments d’acier de différentes formes et de différentes grandeurs, dont, j’ignore l’usage. A quoi ça peut-il servir ? Mystere. Une petite bouteille étiquetée : Chloroforme. Ne l’ouvrons pas ! Une boîte en fer avec des boulettes dedans. Qu’est-ce que c’est que ça ? N’y touchons pas, c’est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je dénoue la ficelle qui l’attache. Qu’est-ce que cela peut etre ? Je me mets a lire…

J’ai lu toute la nuit. Avec intéret ? Vous en jugerez ; ce que j’ai lu cette nuit-la, vous allez le lire tout a l’heure. Et le matin, quand il m’a fallu sortir, je n’ai pas voulu laisser traîner sur une table le manuscrit dont je n’avais pas achevé la lecture, ni meme le remettre dans la valise. On aurait pu l’enlever, pendant mon absence. Je l’ai enfermé dans ma malle.

Dans la journée, j’ai appris une chose tres ennuyante, l’hôtel ou j’habite est un hôtel interlope – des plus interlopes. – Il n’est fréquenté que par des voleurs ; pas toujours célibataires. Quel malheur d’etre tombé, du premier coup, dans une maison pareille – une maison ou l’on était si bien, pourtant… – Enfin ! Je n’ai fait ni une ni deux. J’ai envoyé un commissionnaire chercher mes bagages et régler ma note, et je me suis installé ailleurs.

Et maintenant, maintenant que j’ai terminé la lecture des mémoires de M. Randal – l’appellerai-je Monsieur ? – maintenant que j’ai en ma possession ce manuscrit que je n’aurais jamais du lire, jamais du toucher, qu’en dois-je faire, de ce manuscrit ?

– Le restituer ! me crie une voix intérieure, mais impérieuse.

Naturellement. Mais comment faire ? Le renvoyer par la poste ? Impossible, mon départ précipité a du déja sembler louche. On saura d’ou il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le facteur ; je passerai pour un mouchard narquois qui n’a pas le courage de sa fonction, et un de ces soirs « ces messieurs » me casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.

Le rapporter moi-meme, avec quelques plaisanteries en guise d’excuses ? Ce serait le mieux, a tous les points de vue. Malheureusement, c’est impraticable. Je suis entré une fois dans cet hôtel interlope et, j’aime au moins a l’espérer, personne ne m’a vu. Mais si j’y retourne et qu’on m’observe, si l’on vient a remarquer ma présence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si l’on s’aperçoit que je fréquente des endroits suspects – que n’ira-t-on pas supposer ? Quels jugements téméraires ne portera-t-on pas sur ma vie privée ? Que diront mes ennemis ?

La situation est embarrassante. Comment en sortir ? Eh ! bien, le manuscrit lui-meme m’en donne le moyen. Lequel ? Vous le verrez. Mais je viens de relire les dernieres pages – et je me suis décidé. – Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutôt ? je le vole – comme je l’ai écrit plus haut et comme l’avait écrit, d’avance, le sieur Randal. – Tant pis pour lui ; tant pis pour moi. Je sais ce que ma conscience me reproche ; mais il n’est pas mauvais qu’on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En fait de respect de la propriété, que Messieurs les voleurs commencent – pour qu’on sache ou ça finira.

Finir ! C’est ce livre, que je voudrais bien avoir fini ; ce livre que je n’ai pas écrit, et que je tente vainement de récrire. J’aurais été si heureux d’étendre, cette prose, comme le corps d’un malandrin, sur le chevalet de torture ! de la tailler, de la rogner, de la fouetter de commentaires implacables – de placer des phrases séveres en enluminures et des conclusions vengeresses en culs-de-lampe ! – J’aurais voulu moraliser – moraliser a tour de bras. – C’aurait été si beau, n’est-ce pas ? un bon jugement, rendu par un bon magistrat, qui eut envoyé le voleur dans une bonne prison, pour une bonne paire d’années ! J’aurais voulu mettre le repentir a côté du forfait, le remords en face du crime – et aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je l’ignore.) – J’ai essayé ; pas pu. Je ne sais point comment il écrit, ce Voleur-la ; mes phrases n’entrent pas dans les siennes.

Il m’aurait fallu démolir le manuscrit d’un bout a l’autre, et le reconstruire entierement ; mais je manque d’expérience pour ces choses-la. Qu’on ne m’en garde pas rancune.

Une chose qu’on me reprochera, pourtant – et avec raison, je le sais, – c’est de n’avoir point introduit un personnage, un ancien éleve de l’École Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire apparaître deux ou trois fois par chapitre et, en vérité, – a condition de ne changer son costume que de temps a autre – rien ne m’eut été plus facile.

Mais, réflexion faite, je n’ai pas voulu créer ce personnage sympathique. Apres avoir échoué dans ma premiere tentative, j’ai refusé d’en risquer une seconde. Et puis, si vous voulez que je vous le dise, je me suis aperçu qu’il y avait la-dedans une question de conscience.

Moi qui ai volé le Voleur, je ne puis guere le flétrir. Que d’autres, qui n’ont rien a se reprocher – au moins a son égard – le stigmatisent a leur gré ; je n’y vois point d’inconvénient. Mais, moi, je n’en ai pas le droit. Peut-etre.

Georges Darien.

Londres, 1896.


Chapitre 1 AURORE

Mes parents ne peuvent plus faire autrement.

Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés. Mme Dubourg a laissé entendre a ma mere qu’il était grand temps ; et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon pere au pied du mur.

– Comment ! des gens a leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une santé florissante, vivre seuls ? Ne pas avoir d’enfant ? De gueux, de gens qui vivent comme l’oiseau sur la branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais, sapristi !… Et la fortune amassée, ou ira-t-elle ? Et les bons exemples a léguer, le fruit de l’expérience a déposer en mains sures ?… Voyons, voyons, il vous, faut un enfant – au moins un. – Réfléchissez-y.

Le médecin s’en mele :

– Mais, oui ; vous etes encore assez jeune ; pourtant, il serait peut-etre imprudent d’attendre davantage.

Le curé aussi :

– Un des premiers préceptes donnés a l’homme…

Que voulez-vous répondre a ça ?

– Oui, oui, il vous faut un enfant.

Eh ! bien, puisque tout le monde le veut, c’est bon : ils en auront un.

Ils l’ont.

Je me présente – tres bien (j’en ai conservé l’habitude) – un matin d’avril, sur le coup de dix heures un quart.

– Je m’en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la cuisiniere ; il faisait un temps magnifique et le barometre marquait : variable.

Quel présage !

Et la-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs années.

Qu’est-ce que vous diriez, a présent, si j’apparaissais a vous en costume de collégien ? Vous diriez que ma tunique est trop longue, que mon pantalon est trop court, que mon képi me va mal, que mes doigts sont tachés d’encre et que j’ai l’air d’un serin.

Peut-etre bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c’est difficile a deviner, meme pour les grandes personnes, c’est que je suis un éleve modele : je fais l’honneur de ma classe et la joie de ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner de papier vert, et meme de papier doré ; le ban et l’arriere-ban des parents sont convoqués pour la circonstance. Solennité majestueuse ! Cérémonie imposante ! La robe d’un professeur enfante un discours latin et les broderies d’un fonctionnaire étincellent sur un discours français. Les peres applaudissent majestueusement.

– C’est a moi, cet enfant-la. Vous le voyez, hein ? Eh ! bien, c’est a moi !

Les meres ont la larme a l’oil.

– Cher petit ! Comme il a du travailler ! Ah ! c’est bien beau, l’instruction…

Les parents de province s’agitent. Des chapeaux barbares, échappés pour un jour de leur prison d’acajou, font des grâces avec leurs plumes. Des redingotes 1830 s’empesent de gloire. Des parapluies centenaires allongent fierement leurs grands becs. On voit tressaillir des châles-tapis.

Et je sors de la acclamé, triomphant, avec le fil de fer des couronnes qui me déchire le front et m’égratigne les oreilles, avec des livres plein les bras – des livres verts, jaunes, rouges, bleus et dorés sur tranche, a faire hurler un Peau-Rouge et a me donner des excitations terribles a la sauvagerie, si j’étais moins raisonnable.

Mais je suis raisonnable. Et c’est justement pourquoi ça m’est bien égal, d’avoir une tunique trop longue et l’air bete. Si je suis un serin, c’est un de ces serins auxquels on creve les yeux pour leur apprendre a mieux chanter. Si mes vetements sont ridicules, est-ce ma faute si l’on me harnache aujourd’hui en garde-national, comme on m’habillera en lézard a cornes quand je serai académicien ?

Car j’irai loin. On me le prédit tous les jours. Sic itur ad astra.

J’ai le temps, d’ailleurs. Je n’ai encore que quinze ans.

– Un bel âge ! dit mon oncle. On est déja presque un jeune homme et l’on a encore toute la candeur de l’enfance.

Candeur !… Mon enfance ? Je ne me rappelle déja plus. Mes souvenirs voguent confusément, fouettés de la brise des claques et mouillés de la moiteur des embrassades, sur des lacs d’huile de foie de morue.

Comment me rappellerais-je quelque chose ? J’ai été un petit prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher. J’ai appris par cour beaucoup de livres ; j’ai noirci des fourgons de papier blanc ; j’ai écouté parler les grandes personnes. J’ai été bien élevé…

Des souvenirs ? En vérité, meme aujourd’hui, c’est avec peine que j’arrive a faire évoluer des personnages devant le tableau noir qui a servi de fond a la tristesse de mes premieres années. Oui, meme en faisant voyager ma mémoire dans tous les coins de notre maison de Paris ; dans les allées ratissées de notre jardin de la campagne – un jardin ou je ne peux me promener qu’avec précaution, ou des allées me sont défendues parce que j’effleurerais des branches et que j’arracherais des fleurs, ou les rosiers ont des étiquettes, les géraniums des scapulaires et les giroflées un état-civil a la planchette ; – dans l’herbe et sous les arbres de la propriété de mon grand’pere qui pourtant ne demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les hetres et décapiter les boutons d’or…

Des souvenirs ? Si vous voulez.

Mon pere ? j’ai deux souvenirs de lui.

Un dimanche, il m’a emmené a une fete de banlieue. Comme j’avais fait manouvrer sans succes les différents tourniquets chargés de pavés de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mélancoliques, il s’est mis en colere.

– Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.

Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait mettre en mouvement d’un coup de patte autoritaire. Phanor a gagné le gros lot, un grand morceau de pain d’épice.

– Puisqu’il l’a gagné, a prononcé mon pere, qu’il le mange !

Il a déposé le pain d’épice sur l’herbe et le chien s’est mis a l’entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des hommes vetus en ouvriers, derriere nous, ont murmuré.

– C’est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d’épice a un chien lorsque tant d’enfants seraient si heureux de l’avoir.

Mon pere n’a pas bronché. Mais, quand nous avons été partis, je l’ai entendu qui disait a ma mere :

– Ce sont des souteneurs, tu sais.

J’ai demandé ce que c’était que les souteneurs. On ne m’a pas répondu. Alors, j’ai pensé que les souteneurs étaient des gens qui aimaient beaucoup les enfants.

Plus tard, mon pere m’a procuré une joie plus grave. Il m’a fait voir Gambetta. C’était au Palais de Versailles, ou se tenait alors l’Assemblée Nationale. La séance était ouverte quand nous sommes entrés. Un monsieur chauve, fortifié d’un gilet blanc, était a la tribune. Il disait que le mais est tres mauvais pour les chevaux. J’ai cru que c’était Gambetta.

Mon pere s’est mis en colere. Comment ! je ne reconnais pas Gambetta ! Il est assez facile a distinguer des autres, pourtant. Ne m’a-t-on pas dit mille fois qu’il s’était crevé un oil parce que ses parents ne voulaient pas le retirer d’un college de Jésuites ?

Si, on me l’a dit mille fois. Je sais ainsi qu’un fils a le droit de désobéir a ses parents quand ils le mettent chez les Jésuites, mais qu’il doit leur obéir aveuglement lorsqu’ils l’enferment ailleurs !

– Ah ! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant ! A quoi ça sert-il, alors, d’avoir mis dans ta chambre le portrait du grand patriote ? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de te coucher… En tous cas, tu n’es guere physionomiste ; combien a-t-il d’yeux, le député qui parle a la tribune ? Un, ou deux ?

Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu’il en a trois. Il a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien, a présent ; mais, tout a l’heure, je ne pouvais rien voir ; j’étais ébloui. Ah ! j’ai été tellement ému, en pénétrant dans l’auguste enceinte, dans le sanctuaire des lois ! J’en suis encore tout agité. Et puis, je croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c’était lui qui parlait tout le temps – que les autres n’étaient la que pour l’écouter.

Mon pere donne des explications aux voisins qui ébauchent des gestes indulgents, apres avoir souri de pitié.

– Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi… Il a toujours le premier prix d’Histoire et il reconnaîtrait M. Thiers a une demi-lieue…

Puis, il se tourne vers moi.

– Le voila, Gambetta ! Tiens, la, la !

Oui, c’est lui, c’est bien lui. Je reconnais son oil – la place de son oil. – Il est la, au premier banc – le banc de la commission, dit un voisin qui s’y connaît – étendu de tout son long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de travers. Et, de toute l’apres-midi, il ne desserre point les dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une séance fort intéressante, cependant, ou l’on discute la qualité des fourrages – paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.

– C’est bien dommage que Gambetta n’ait pas parlé, dis-je a mon pere, comme nous sortons.

– La parole est d’argent et le silence est d’or, me répond-il d’une voix qui me fait comprendre qu’il m’en veut de ma bévue de tout a l’heure. Mais je ne t’avais pas promis de te faire entendre Gambetta ; ça ne dépend point de moi. Je t’avais promis de te le faire voir. Tu l’as vu. Tu n’espérais pas quelque chose d’extraordinaire, je pense ?

Moi ? Pas du tout. Je ne m’attendais pas, bien sur, a voir le tribun rincer son oil de plomb dans le verre d’eau sucrée, ou le lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu’il est trop bien élevé pour ça.

– Que son exemple te serve de leçon, reprend mon pere. Avec de l’économie et en faisant son droit, on peut aujourd’hui arriver a tout. Il dépend de toi de monter aussi haut que lui.

Je crois que j’aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne l’avoue qu’a moi-meme, j’ai été tres désillusionné. Le Gambetta que j’ai vu n’est point celui que j’espérais voir, Non, pas du tout. Je ne me rappelle déja plus sa figure : et si sa face – de profil – ne protégeait pas mon sommeil, pendant les vacances, j’ignorerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne suis pas physionomiste, comme l’assure mon pere ?

Si, je le suis ; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entrés, je vous jure que je ne l’ai point oublié. Ses traits se sont gravés en moi sans que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les circonstances graves, me représenter un homme d’État, c’est son visage que j’évoque, c’est son linge et son attitude que vient m’offrir ma mémoire. Oui, malgré mon pere, dont les admirations étaient certainement justifiées, ce n’est pas Gambetta, ni meme M. Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement nécessaire d’un peuple libre, mais policé. C’est ce monsieur, dont j’ignore le nom, dont les cheveux avaient quitté la France dans le fiacre a Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de fer, et qui condamnait le mais, formellement et sans appel, au nom de la cavalerie tout entiere.

J’ai trois souvenirs de ma mere.

Un jour, comme j’étais tout petit, elle me tenait sur ses genoux quand on est venu lui annoncer qu’une traite souscrite par un client était demeurée impayée. Elle m’a posé a terre si rudement que je suis tombé et que j’ai eu le poignet foulé.

Une fois, elle m’a récompensé parce que j’avais répondu a un vieux mendiant qui venait demander aumône a la grille : « Allez donc travailler, fainéant ; vous ferez mieux. »

– C’est tres bien, mon enfant, m’a-t-elle dit. Le travail est le seul remede a la misere et empeche bien des mauvaises actions ; quand on travaille, on ne pense pas a faire du mal a autrui.

Et elle m’a donné une petite carabine avec laquelle on peut aisément tuer des oiseaux.

Une autre fois, elle m’a puni parce que « je demande toujours ou menent les chemins qu’on traverse, quand on va se promener. » Ma mere avait raison, je l’ai vu depuis. C’est tout a fait ridicule, de demander ou menent les chemins. Ils vous conduisent toujours ou vous devez aller.

Mon grand-pere… C’est un ancien avoué, a la bouche sans levres, aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.

– Le Code est formel.

Le geste est facétieux ; l’intonation est cruelle. La main s’ouvre, les doigts écartés, la paume dilatée comme celle d’un charlatan qui vient d’escamoter la muscade. La voix siffle, tranche, disseque la phrase, désarticule les mots, incise les voyelles, fait des ligatures aux consonnes.

– Le Code est formel !

J’écoute ça, plein d’une sombre admiration pour l’autorité souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi – et en mangeant mes ongles. – C’est une habitude que rien n’a pu me faire perdre, ni les choses ameres dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les exhortations, ni les réprimandes ; mais mon, grand-pere, en un clin d’oil, m’en a radicalement corrigé.

– Il ne faut pas manger tes ongles, m’a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu’ils sont a toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux ; mais les tiens sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.

J’ai écouté mon grand-pere et j’ai perdu ma mauvaise habitude. Peut-etre que le Code est formel, pour les ongles.

J’ai voulu m’en assurer, un, jour, quand j’ai été plus grand ; voir aussi ce que c’est que ce livre qui résume la sagesse des âges et condense l’expérience de l’humanité, qui décide du fas et du nefas, qui promulgue des interdictions et suggere des conseils, qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.

On m’avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-pere. Une apres-midi, j’ai pu m’introduire sans bruit dans la bibliotheque, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me réfugier, sans etre vu, derriere le feuillage d’une tonnelle, tout au fond du jardin.

Avec quel battement de cour j’ai posé le volume sur la table rustique du berceau ! Avec quelles transes d’etre surpris avant d’avoir pu boire a ma soif a la source de justice et de vérité, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles ! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d’un coup, je le sens ; je vais savoir le pourquoi et le comment de l’existence de tous les etres, connaître les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l’harmonie qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants effets de ce progres que rien n’arrete, de cette civilisation dont j’apprends a m’enorgueillir. Non, Ali-Baba n’a point éprouvé, en pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m’agitent en ouvrant le livre sacré ! Non, Eve n’a pas cueilli le fruit défendu, au jardin d’Eden, avec une émotion plus grande ; le Tentateur ne lui avait parlé qu’une seule fois de la saveur de la pomme – et il y a si longtemps, moi, que j’entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel !

Je lis. Je lis avec acharnement, avec fievre. Je lis le Contrat de louage, le Régime dotal, beaucoup d’autres choses comme ça. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l’enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation frénétique que j’attendais aux premieres lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne me décourage pas, que je persévere, que j’aille jusqu’au bout. Du courage ! « Le mur mitoyen… »

– Qu’est-ce que tu fais la ?

Mon grand-pere est devant moi. Il est entré sans que j’aie pu m’en apercevoir, tellement j’étais absorbé.

– Il y a deux heures que je te cherche. Qu’est-ce que tu fais ? Tu lis ? Qu’est-ce que tu lis ?

– Je lis le Code !

A quoi bon nier ? Le livre est la, grand ouvert sur la table, témoin muet, mais irrécusable, de ma curiosité perverse. Mon grand-pere sourit.

– Tu lis le Code ! Ça t’amuse, de lire le Code ? Ça t’intéresse ?

Je fais un geste vague. Ça ne m’amuse pas, certainement : mais ça m’intéresserait sans aucun doute, si l’on me laissait continuer. Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand-pere me le démontre immédiatement.

– Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire ; il faut savoir lire le Code. Ce qu’il faut lire, dans ce livre-la, ce n’est pas le noir, l’imprimé ; c’est le blanc, c’est ça…

Et il pose son doigt sur la marge.

Tres vexé, je ferme brusquement le volume. Mon grand-pere sourit encore.

– Il faut avoir des égards pour ce livre, mon enfant. Il est respectable. Dans cinquante ans, c’est tout ce qui restera de la Société.

Bon, bon. Nous verrons ça.

J’ai un autre souvenir, encore.

M. Dubourg est un ami de la famille. C’est un homme de cinquante ans, au moins, employé supérieur d’un ministere ou sa réputation de droiture lui assure une situation unique. Réputation méritée ; mon grand-pere, souvent un peu sarcastique, en convient sans difficulté : Dubourg, c’est l’honneteté en personne. Il est notre voisin, l’été ; sa femme est une grande amie de ma mere et c’est avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J’ai l’habitude d’aller le chercher l’apres-midi ; et je suis fort étonné que, depuis plusieurs jours, on me défende de sortir. Que se passe-t-il ?

J’ai surpris des bouts de conversation, j’ai fait parler les domestiques. Il parait que M. Dubourg s’est mal conduit… des détournements considérables… une cocotte… la ruine et le déshonneur – sinon plus…

Mon pere se doute que je suis au courant des choses, car il prend le parti de ne plus se gener devant moi.

– Dubourg peut se flatter d’avoir de la chance, dit-il a ma mere, a déjeuner ; Il ne sera pas poursuivi ; il a remboursé, et on se contente de ça. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-la ; c’est tout a fait démoralisant ; le crime ne doit jamais, sous aucun prétexte, échapper au châtiment.

– Jamais, dit ma mere. Mais on aura eu égard a son âge.

– Belle excuse ! Raison de plus pour n’avoir pas de pitié. Une cocotte ! Une danseuse !… Une liaison qui durait depuis des mois – depuis des années, peut-etre… Connais-tu rien de plus immoral ? Et monsieur fouille a pleines mains dans les caisses publiques pour entretenir ça !… Comme sous l’Empire ! Comme sous Louis XV !… Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous prétexte qu’il a cinquante-cinq ans de vie irréprochable et que ses cheveux sont blancs !

– Ce n’est guere encourageant pour les honnetes gens, dit ma mere. On éprouve un tel soulagement a lire, dans les journaux, les condamnations des fripons… Enfin, jugement ou non, on est toujours libre de fermer sa porte a des gens pareils, heureusement…

– C’est ce qu’on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J’ai donné des ordres, ici. Et quant a toi, Georges, si par hasard tu rencontres Albert, je te défends de lui parler. Je te le défends ; tu m’entends ?

Je n’ai pas rencontré Albert. Mais le surlendemain matin, comme je suis assis, au fond du jardin, a côté de mon pere qui lit son journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par betise ou par pitié, lui aura permis d’entrer.

– La sotte fille ! dit mon pere. Elle aura ses huit jours avant midi.

Mais M. Dubourg est a dix pas. Je sens que je vais etre bien genant pour lui, qu’il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce qu’il a a dire, et je me leve pour m’en aller. Mon pere me retient par le bras.

– Reste la !

M. Dubourg parle depuis cinq minutes ; des phrases embarrassées, coupées, heurtées, honteuses d’elles-memes. Et, chaque fois qu’il s’arrete, mon pere esquisse la moitié d’un geste, mais il ne répond rien. Rien ; pas un mot.

M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si précieuses… des sympathies meme cachées… qu’on désavouerait devant le monde…

Silence.

Il dit qu’il a eu un moment d’égarement… mais que le chiffre qu’on a cité était exagéré, qu’il n’avait jamais été aussi loin… qu’il ne s’explique pas… qu’il a refait tous ses comptes depuis vingt ans…

Silence.

Il dit qu’il a été un grand misérable de céder a des tentations… qu’il comprend tres bien qu’on ne l’excuse pas a présent… mais qu’il avait espéré qu’on consentirait avant de le condamner définitivement… que, s’il ne se sentait pas completement abandonné, le repentir lui donnerait des forces…

Silence.

Il dit qu’il va partir tres loin avec sa famille… que, s’il était seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-etre le mieux…

Silence.

– Eh ! bien, a-t-il murmuré, je ne veux point vous importuner plus longtemps, M. Randal ; je vais vous quitter… Au revoir…

Et il a tendu une main qui tremblait. Mon pere a hésité ; puis, il a mis l’aumône de deux doigts dans cette main-la.

– Adieu, Monsieur.

Alors, M. Dubourg est parti. Il s’en est allé a grandes enjambées, le dos vouté comme pour cacher sa figure, sa figure ridée, tirée, aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l’a suivi, le museau au ras du sol, lui flairant les talons d’un air bien dégouté, serrant funebrement sa queue entre ses pattes – comme les soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements officiels.

Je n’ai jamais oublié ça.

Mais a quoi bon se souvenir, quand on est heureux ? Car je suis heureux. Je ne dis pas que je suis tres heureux, car j’ignore quel est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand il sera temps. Tout vient a point a qui sait attendre.

J’aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup – je manque de point de comparaison. – Je les considere, surtout, comme mes juges naturels (l’oil dans le triangle, vous savez) ; c’est pourquoi je ne les juge point. Je pense qu’ils ont, pere, mere et grand-pere, exactement les memes idées – qu’ils expriment ou défendent, les uns avec un acharnement légerement maladif, l’autre avec une ironie un peu nerveuse. Je suis porté a croire que ce qu’ils préferent en moi, c’est eux-memes ; mais tous les enfants en savent autant que moi la-dessus.

Je respecte mes professeurs. Meme, je les aime aussi. Je les trouve beaux.

On m’a tellement dit que je serai riche, que j’ai fini par le savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j’aurai plus tard ; c’est toujours plus prudent, dit mon grand-pere. Mais, en somme, si je me conduis bien, c’est que ça me fait plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient pas me déshériter completement. Le Code est formel.


Chapitre 2 LE COUR D’UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND

C’est entendu. Je ne suis plus un prodige et j’ai laissé a d’autres la gloire de représenter le lycée au concours général. Je ne suis pas un cancre – non, c’est trop difficile d’etre un cancre. Je suis un éleve médiocre. J’erre mélancoliquement, au début des mois d’aout, dans le purgatoire des accessits.

– Sic transit gloria mundi, soupire mon oncle, qui ne sait pas le latin, mais qui a lu la phrase au bas d’une vieille estampe qui représente Bélisaire tendant son casque aux passants.

C’est mon oncle, a présent, qui veille sur mes jeunes années. Mes parents sont morts, et il m’a été donné comme tuteur.

– Une tutelle pareille, ai-je entendu dire a l’enterrement de ma mere, ça vaut de l’or en barre ; le petit s’en apercevra plus tard.

Depuis, j’ai appris bien d’autres choses. Les employés et les domestiques ont parlé ; les amis et connaissances m’ont plaint beaucoup. On s’intéresse tant aux orphelins !… Et, ce qu’on ne m’a pas dit, je l’ai deviné. « Les yeux du bouf, disent les paysans, lui montrent l’homme dix fois plus grand qu’il n’est ; sans quoi le bouf n’obéirait point. » Eh ! bien, l’enfant, l’enfant qui souffre, a ces yeux-la. Des yeux qui grossissent les gens qu’il déteste ; qui, en outrant ce qu’il connaît d’exécrable en eux, lui font apercevoir confusément, mais surement, les ignominies qu’il en ignore ; des yeux qui ne distinguent pas les détails, sans doute, mais qui lui représentent l’etre abhorré dans toute la truculence de son infamie et l’amplitude de sa méchanceté – qui le lui rendent physiquement répulsif. – Les premieres aversions d’enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions douloureuses qui font courir dans l’etre des frémissements barbares ; et des souvenirs qu’elles laissent lorsqu’elles se sont éloignées et transformées en rancunes, ne germeraient point des haines d’homme.

Je sais que je suis volé. Je vois que je suis volé. L’argent que mes parents ont amassé, et qu’ils m’ont légué, je ne l’aurai pas. Je ne serai pas riche ; je serai peut-etre un pauvre.

J’ai peur d’etre un pauvre – et j’aime l’argent, Oui, j’aime l’argent ; je n’aime que ça. C’est l’argent seul, je l’ai assez entendu dire, qui peut épargner toutes les souffrances et donner tous les bonheurs ; c’est l’argent seul qui ouvre la porte de la vie, cette porte au seuil de laquelle les déshérités végetent ; c’est l’argent seul qui donne la liberté. J’aime l’argent. J’ai vu la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l’envie torturante de ceux qui n’en ont pas ; j’ai entendu ce qu’on dit aux riches et le langage qu’on tient aux malheureux. On m’avait appris a etre fier de la fortune que je devais avoir, et je sens qu’on ne me regarde plus de la meme façon depuis que mes parents sont morts. Il me semble qu’une condamnation pese sur moi. Je suis volé, et je ne puis pas me défendre, rien dire, rien faire… Cette idée me supplicie, je hais mon oncle ; je le hais d’une haine terrible. Sa bienveillance m’exaspere ; son indulgence m’irrite ; je meurs d’envie de lui crier qu’il est un voleur, quand il me parle ; de lui crier que sa bonté n’est que mensonge et sa complaisance qu’hypocrisie ; de lui dire qu’il s’intéresse autant a moi que le bandit a la victime qu’il détrousse… Les robes de sa fille, ma cousine Charlotte, qui commence a porter des jupes longues, c’est moi qui les paye ; et l’argent qu’il me donne, toutes les semaines, c’est la monnaie de mes billets de banque, qu’il a changés. J’en suis arrivé a ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche ; les morceaux m’étranglent, j’étouffe de colere et de rage.

Plus tard, j’ai pensé souvent a ce que j’ai éprouvé, a ce moment-la. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes souffrances ; et j’ai compris que c’était quelque chose d’affreux et d’indicible, ces sentiments d’homme indigné par l’injustice s’emparant d’une âme d’enfant et provoquant ces angoisses infinies auxquelles l’expérience n’a point donné, par ses comparaisons cruelles, le contrepoids des douleurs passées et des revanches possibles. Je me suis expliqué que tout mon etre moral, délivré subitement des influences extérieures, et replié sur lui-meme pour l’attaque, ait pu se détendre par fatigue, une fois la lutte jugée sans espoir, et s’allonger dans le mépris.

Mais ce n’est pas mon oncle que je méprise ; je continue a le hair. Je le hais meme davantage – parce que je commence a pénétrer les choses – parce que je sens qu’un homme qui cherche a conquérir sa vie, si exécrables que soient ses moyens, ne peut pas etre méprisable. Ce que je méprise, c’est l’existence que je mene, moi ; que je suis condamné a mener pendant des années encore. Instruction ; éducation. On m’éleve. Oh ! l’ironie de ce mot-la !…

Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts ; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas etre comme je suis, mais comme il faut. Pourquoi faut-il ?… On m’incite a suivre les bons exemples ; parce qu’il n’y a que les mauvais qui vous décident a agir. On m’apprend a ne pas tromper les autres ; mais point a ne pas me laisser tromper. On m’inocule la raison – ils appellent ça comme ça – juste a la place du cour. Mes sentiments violents sont criminels, ou au moins déplacés ; on m’enseigne a les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque chose qui mérite d’avoir un nom : la servilité ; de mon orgueil, quelque chose qui ne devrait pas en avoir : le respect humain. Le crâne déprimé par le casque d’airain de la saine philosophie, les pieds alourdis par les brodequins a semelles de plomb dont me chaussent les moralistes, je pourrai décemment, vers mon quatrieme lustre, me présenter a mes semblables. J’aurai du savoir-vivre. Je regarderai passer ma vie derriere le carreau brouillé des conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu, mais défense de la vivre. J’aurai peur. Car il n’y a qu’une chose qu’on m’apprenne ici, je le sais ! On m’apprend a avoir peur.

Pour que j’aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que je sois un lieu-commun articulé par la résignation et un automate de la souffrance imbécile, il faut que mon etre moral primitif, le moi que je suis né, disparaisse. Il faut que mon caractere soit brisé, meurtri, enseveli. Si j’en ai besoin plus tard, de mon caractere – pour me défendre, si je suis riche et pour attaquer, si je suis pauvre – il faudra que je l’exhume. Il revivra tout a coup, le vieil homme qui sera mort en moi – et tant pis pour moi si c’est un épouvantail qui gisait sous la dalle ; et tant pis pour les autres si c’est un revenant dont le suaire ligotait les poings crispés, et qui a pleuré dans la tombe !

Et souvent, il n’y a plus rien derriere la pierre du sépulcre. La biere est vide, la biere qu’on ouvre avec angoisse. Et quelquefois, c’est plus lugubre encore.

Les rivieres claires qui traversent les villes naissantes… On jette un pont dessus, d’abord ; puis deux, puis trois ; puis, on les couvre entierement. On n’en voit plus les flots limpides ; on n’en entend plus le murmure ; on en oublie meme l’existence, Dans la nuit que lui font les voutes, entre les murs de pierre qui l’étreignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure, c’est de la fange ; ses flots qui chantaient au soleil grondent dans l’ombre ; il n’emporte plus les fleurs des plantes, il charrie les ordures des hommes. Ce n’est plus une riviere ; c’est un égout.

Je ne suis pas le seul, sans doute, a avoir deviné la tendance malfaisante d’un systeme qui poursuit, avec le knout du respect, l’unité dans la platitude. L’enfant a l’orgueil de sa personnalité et le fier entetement de ce qu’on appelle ses mauvais instincts. L’ironie n’est pas rare chez lui ; et il se venge par sa moquerie, toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche a peser sur lui. Mais la raillerie n’est pas assez forte pour la lutte. De la ce mélange de douceur et d’amertume, de patience et de méchanceté, de confiance large et de doute pénible que je remarque chez plusieurs de mes camarades – toujours enfants tres heureux ou tres malheureux dans leurs familles – et qui se résout dans une tristesse noire et une inquiétude nostalgique. Non, le sarcasme ne suffit point. Ce n’est pas en secouant ses branches que le jeune arbre peut se débarrasser de la liane qui l’étouffe ; il faut une hache pour couper la plante meurtriere, et cette hache, c’est la Nécessité qui la tient. C’est elle qui m’a délivré. Il y a une chose que je sais et qu’aucun de mes camarades ne sait encore : je sais qu’il faut vivre.

Je sais qu’il faut avoir une volonté, pour vivre, une volonté qui soit a soi – qui ne demande ni conseil avant, ni pardon apres. – Je sais que les années que je dois encore passer au college seront des années perdues pour moi. Je sais que les avis qu’on me donnera seront mauvais, parce qu’on ne me connaît point et que je ne suis pas un etre abstrait. Je sais que ce qu’on m’enseignera ne me servira pas a grand’chose ; qu’en tous cas j’aurais pu l’apprendre tout seul, en quelques mois, si j’en avais eu besoin ; et qu’il n’y a, en résumé, qu’une seule chose qu’il faille savoir, « Nul n’est censé ignorer la loi. » Est-ce que c’est classique, ça, ou simplement péremptoire ?

Non pas que je pense du mal de l’enseignement classique. Loin de la. J’ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins, de ne point médire. Je m’abstiens donc de vilipender ces auteurs défunts qui m’engagent a vivre.

Integer vitae, scelerisque purus.

Je leur ai meme du, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait comprendre, indiquées par les classiques. Combien de fois, par exemple, enfermé dans un meuble que transportaient dans un appartement abandonné la veille des camarades camouflés en ébénistes, ne me suis-je pas surpris a mâchonner du grec ! Ô cheval de Troie… Mais n’anticipons pas.

J’exécute le programme, tres consciencieusement. D’abord, parce que je ne veux pas etre puni. Les pensums sont ridicules, désagréables ; et je cherche avant tout a ne pas me laisser exaspérer par les injustices maladives d’un cuistre auquel j’aurai fourni un jour l’occasion de m’infliger un châtiment, mérité peut-etre, et qui s’acharnera contre moi. Je tiens a n’avoir point de haine pour mes professeurs ; car je ne suis pas comme beaucoup d’autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n’ont de respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-la, je ne pourrais jamais les vénérer, jamais – et je préfere garder a leur égard, sans aller plus loin, des sentiments inexprimés.

Ensuite, ce n’est pas désagréable d’exécuter un programme, lorsqu’on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on éprouve quelque puissance a travailler ; sans aucun enthousiasme, bien entendu, mais avec pas mal d’ironie. J’apprends donc cette Histoire des Morts – tout ça, c’est les proces verbaux des vieilles Morgues – cette Histoire des Morts qu’on nous enseigne en dédain des Actes des Vivants – comme on nous condamne a la gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui fortifie. – J’interprete en un français pédantesque les ouvres d’auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre a des cours ou l’on me récite avec conviction le contenu des livres que j’ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier, et je gâche beaucoup d’encre pour faire, du contenu de volumes généralement consciencieux et qu’on trouve partout, des manuscrits ridicules.

Je me le demande souvent : a quoi sert, dans une pareille méthode d’enseignement, la découverte de l’imprimerie ?

Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce qu’il est indispensable de savoir aujourd’hui : les langues vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-memes en lisant les livres qui nous plairaient, et comme il nous plairait… Qu’est-ce que je saurai, quand je sortirai du college, moi qui ne serai pas riche, moi qu’on vole pendant que je traduis le De officiis, moi qui dépense ici, inutilement, de l’argent dont j’aurai tant besoin, bientôt ? Qu’est-ce que je connaîtrai de l’existence, de cette existence qu’il me faudra conquérir, seul, jour par jour et pied a pied ? Ah ! si j’étais encore riche, seulement ! Je suis épouvanté de mon isolement et de mon impuissance…

On éleve mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le lourd spondée a bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant. Je m’impregne des grandes leçons morales que nous légua la sagesse antique. Le livre de la science, qu’on m’entr’ouvre tres peu, afin de ne point m’éblouir, m’émerveille. Et la haute signification des faits historiques ne m’échappe pas le moins du monde. J’assiste avec une satisfaction visible a la ruine de Carthage ; je comprends que la fin de l’autonomie grecque, bien que déplorable, fut méritée. J’applaudis, comme il convient, a la victoire de Cicéron sur Catilina ; et aussi au triomphe de César. L’empire Romain s’établit, a ma grande joie ; c’était nécessaire ; « et Jésus-Christ vient au monde. » Pourtant, il faut etre juste : les invasions des Barbares ont eu du bon ; pourquoi pas ? Quant aux Anglais, je sais que trois voix crieront éternellement contre eux, et que c’est fort heureux que Jeanne d’Arc les ait chassés de France. Je vois clairement que la destinée des Empires tient a un grain de sable ; que la Révolution française fut un grand mouvement libérateur, mais qu’il faut néanmoins en blâmer les exces… Poésie de faussaires ; science d’apprentis teinturiers ; géographie de collecteurs de taxes ; histoire de sergents recruteurs ; chronologie de fabricants d’almanachs…

On forme mon gout, aussi. Je vénere Horace, « qu’on aime a lire dans un bois » ; et Homere, « jeune encor de gloire. » J’estime fort Raphaël pour les Loges du Vatican, que j’ignore ; Michel-Ange, pour le Jugement Dernier, que je n’ai jamais vu. Boileau a mon admiration ; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Moliere est supérieur a Shakespeare et que si les Français n’ont pas de poeme épique, c’est la faute a Voltaire. Je distingue soigneusement entre Bossuet, qui était un aigle, et Fénelon, qui fut un cygne. Plumages !… J’honore Franklin.

Je vis en vieillard…

C’est bon. Mais, puisqu’il faut que jeunesse se passe – elle se passera, ma jeunesse ! – Dans l’avenir ; n’importe quand. Meme si mes pieds se sont écorchés aux cailloux de la route, meme si mes mains saignent du sang des autres, meme si mes cheveux sont blancs. Je l’aurai, ma jeunesse qu’on m’a mise en cage ; et si je n’ai pas assez d’argent pour payer sa rançon, il faudra qu’on la paye a ma place et qu’on paye double. Ce n’est pas pour moi, l’Espérance qui est restée au fond de la boîte. Je n’espere pas. Je veux.

« Qu’un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson, et le monde entier viendra a lui. » Je n’en ai pas retrouvé assez, des instincts qu’on m’a arrachés, pour en former un caractere ; mais j’en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m’a donné violemment ce qu’elle donne a tous plus ou moins, cette instruction que je reçois ; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement : le mépris des vaincus.

Des vaincus… J’en vois partout. Ces universitaires méchants et serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n’ont jamais quitté le college ; mangent, dorment, font leurs cours ; connaissent toutes les pierres des chemins par lesquels ils passent ; végetent sans se douter qu’on peut vivre ; requiescunt in pace. Des citrouilles rutilantes d’orgueil ; ou bien de grandes araignées tristes – des araignées de banlieue.

Et tout ça peine, pourtant, pour gagner sa vie ; roule la pilule amere dans la pâte sucrée des marottes, dans la poudre rosée des dadas.

– Serrez le texte ! s’écrie l’un. La langue française, qui est la plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l’intensité du texte.

Je serre le texte ; je l’étripe ; je l’étrangle.

– Traduisez largement, dit l’autre ; n’ayez pas peur de moderniser. La vie antique se rapprochait de la nôtre beaucoup plus qu’on ne le pense généralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens n’avaient d’autre coiffure que le casque ? Et le pétase, Messieurs ! Inutile d’aller plus loin…

Oui, inutile ;

Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.

N’en jetez plus, la cour est pleine.

– Mon ami, me dit mon oncle quand j’ai quitté le lycée, pede libero ; avec un diplôme flatteur et fort utile sous le bras, mon ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l’activité humaine s’offrent a toi ; tu peux choisir. Commerce, industrie, littérature, science, politique, magistrature… Que t’indiquerais-je ? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carriere est ouverte aux talents…

Mon oncle s’amuse un peu, en me disant ça ; la bouche ne rit pas, mais l’ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur d’acier. Sa figure ? Un tableau de ponctuation et d’accentuation, sur parchemin. La paupiere inférieure en accent grave, la paupiere supérieure en accent circonflexe ; le nez, un point d’interrogation renversé, surmonté d’un grand accent aigu qui barre le front ; la bouche, un tiret ; des guillemets a la commissure des levres ; et la face tout entiere, que couronnent des points exclamatifs saupoudrés de cendre, prise entre les parentheses des oreilles.

– Enfin, réfléchis. Tu as fini tes études ; tu connais la vie ; choisis.

Non, je ne connais pas la vie ; mais je la devine. Et j’ai fait mon choix.

Pour le moment, pourtant, je déclare a mon oncle que je désire, avant tout, faire mon temps de service militaire. M’engager, afin d’etre libre, apres.

– Excellente idée, dit mon oncle. Peut-etre as-tu raison de ne point te décider pour une de ces professions libérales qui conferent des dispenses ; qui peut savoir ? En tous cas, la caserne est une bonne école. Le service militaire obligatoire a beaucoup fait pour accroître les rapports des hommes entre eux ; il a donné a l’humanité un nouveau sujet de conversation.

Peut-etre autre chose, aussi. J’ai eu le temps de m’en apercevoir, durant les années que j’ai passées sous les drapeaux. Mais ce ne sont pas la mes affaires. Et, d’ailleurs, je n’ai pas le droit de parler, car je ne serai libéré que demain.

Libéré ! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit ou je me suis allongé, pour la derniere fois, dans un lit militaire. Je compte. College, caserne. Voila quatorze ans que je suis enfermé. Quatorze ans ! Oui, la caserne continue le college… Et les deux, ou l’initiative de l’etre est brisée sous la barre de fer des reglements, ou la vengeance brutale s’exerce et devient juste des qu’on l’appelle punition – les deux sont la prison. – Quatorze années d’internement, d’affliction, de servitude – pour rien…

Mais qu’est-ce qu’il faudra que je fasse, a présent que je suis libéré, pour qu’on m’incarcere pendant aussi longtemps ? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre ?…

Quatorze ans ! Mais ça paye un assassinat bien fait ! Et combien d’incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d’escroqueries !… La prison ? J’y suis habitué. Ça me serait bien égal, maintenant, d’en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas etre plus agaçante que la confection des themes grecs ; et j’aurais mieux aimé tresser des chaussons de lisieres que de monter la garde… On ne me mettrait point en prison sans motifs, d’abord. Ensuite, j’aurais au moins, cette fois-la, quelqu’un pour me défendre ; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou tres peu ; que j’ai cédé a des entraînements ; et caetera ; qui apitoierait les juges et m’obtiendrait le minimum, a défaut d’un acquittement. – Et qui sait si je serais pris ?