Biribi - Discipline Militaire - Georges Darien - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1890

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Georges Darien

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Opis ebooka Biribi - Discipline Militaire - Georges Darien

Georges Darien transpose, dans ce roman résolument antimilitariste, une expérience qu'il a lui-meme vécue dans un bataillon disciplinaire en Tunisie. Ce fut pour lui un enfer dont il est sorti la rage au coeur, avec la volonté de se venger de ses tortionnaires en racontant tout. Froissard, le personnage principal, est un révolté qui refuse les contraintes, les brimades, l'injustice. Ce livre fit un tel effet qu'il amena la Chambre des députés a réformer les bataillons disciplinaires. Puissance d'une littérature qui prend toujours aux tripes aujourd'hui.

Opinie o ebooku Biribi - Discipline Militaire - Georges Darien

Fragment ebooka Biribi - Discipline Militaire - Georges Darien

A Propos
PRÉFACE
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Darien:

Georges Darien (né Georges Hippolyte Adrien, le 6 avril 1862 et mort le 19 aout 1921, a Paris) est un écrivain français de tendance anarchiste. Marquée par l'injustice et l'hypocrisie, son ouvre, qui regroupe romans, pieces de théatre, participations a des magazines littéraires, etc. se place sous le signe de la révolte et de l'écourement. Oublié apres sa mort, il est redécouvert apres la réédition du Voleur en 1955 et de Bas les cours ! en 1957.

Disponible sur Feedbooks Darien:
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PRÉFACE

Ce livre est un livre vrai. Biribi a été vécu.

Il n’a point été composé avec des lambeaux de souvenirs, des haillons de documents, les loques pailletées des récits suspects. Ce n’est pas un habit d’Arlequin, c’est une casaque de forçat – sans doublure.

Mon héros l’a endossée, cette casaque, et elle s’est collée a sa peau. Elle est devenue sa peau meme.

J’aurais mieux fait, on me l’a dit, de la jeter – avec art – sur les épaules en bois d’un mannequin.

Pourquoi ?

Parce que j’aurais pu, ainsi, mettre une sourdine aux cris rageurs de mes personnages, délayer leur fiel dans de l’eau sucrée, matelasser les murs du cachot ou ils écorchent leurs poings crispés, idyliser[1] leurs fureurs bestiales, servir enfin au public, au lieu d’un tord-boyau infâme, un melé-cassis tres bourgeois, – avec beaucoup de cassis.

J’aurais pu, aussi, parler d’un tas de choses dont je n’ai point parlé, ne pas dédaigner la partie descriptive, tirer sur le caoutchouc des sensations possibles, et ne point laisser de côté, comme je l’ai fait, – volontairement, – des sentiments nécessaires : la pitié, par exemple.

J’aurais pu, surtout, m’en tenir aux généralités, rester dans le vague, faire patte de velours, – en laissant voir, adroitement, que je suis seul et unique en mon genre pour les pattes de velours, – et me montrer enfin tres digne, tres auguste, tres solennel, – presque nuptial, – tres haut sur faux-col.

Aux personnes qui me donnaient ces conseils, j’avais tout d’abord envie de répondre, en employant, pour parler leur langue, des expressions qui me répugnent, que j’avais voulu faire de la psychologie, l’analyse d’un état d’âme, la dissection d’une conscience, le découpage d’un caractere. Mais, comme elles m’auraient ri au nez, je leur ai répondu, tout simplement, que j’avais voulu faire de la Vie.

Et elles ont ri derriere mon dos.

Ce n’est pourtant pas si drôle que ça. J’ai mis en scene un homme, un soldat, expulsé, apres quelques mois de séjour dans différents régiments, des rangs de l’armée réguliere, et envoyé, – sans jugement, – aux Compagnies de Discipline. Sans jugement, car le Conseil de corps devant lequel il comparaît se contente de faire le total de ses punitions plus ou moins nombreuses, et le général, qui décide de son envoi a Biribi, suit l’avis du Conseil de corps. Il est incorporé aux Compagnies de Discipline comme forte tete, indiscipliné, brebis galeuse, individu intraitable donnant le mauvais exemple. Aucun tribunal, civil ou militaire, ne l’a flétri ; les folios de punitions de son livret matricule sont noirs, mais son casier judiciaire est blanc. Pas un malfaiteur, un irrégulier. Cet homme passe trois ans aux Compagnies de Discipline ; et comment il a usé ces trois années, j’ai essayé de le montrer. J’ai voulu qu’il vécut comme il a vécu, qu’il pensât comme il a pensé, qu’il parlât comme il a parlé. Je l’ai laissé libre, meme, de pousser ces cris affreux qui crevent le silence des bagnes et qui n’avaient point trouvé d’écho, jusqu’ici. J’ai voulu qu’il fut lui, – un paria, un désolé, un malheureux qui, pendant trois ans, renfermé, aigri, replié, n’a regardé qu’en lui-meme, n’a pas lu une ligne, n’a respiré que l’air de son cachot, – un cachot ouvert, le pire de tous. J’ai voulu, surtout, qu’il fut ce douloureux, fort et jeune, qui pendant longtemps ne peut pas aimer et qui finit par hair.

J’ai voulu qu’il souffrît, par devant témoins, ce qu’il a souffert isolé.

Maintenant, a-t-on bien fait de l’envoyer la-bas ? A-t-on eu tort de le faire souffrir ? Peut-etre. Mais ce sont des questions auxquelles je ne veux pas répondre. Mon livre n’est pas la. Il est tout entier dans l’étude de l’homme, il n’est point dans l’étude des milieux. Je constate les effets, je ne recherche pas les causes. Biribi n’est pas un roman a these, c’est l’étude sincere d’un morceau de vie, d’un lambeau saignant d’existence. Ce n’est pas non plus, – et ce serait commettre une grossiere erreur que de le croire, – un roman militaire.

Ou voit-on l’armée dans ce livre, l’armée telle que nous la connaissons, l’armée telle que nous la rencontrons tous les jours, l’armée réguliere, enfin ? Est-ce l’armée, cette poignée d’indisciplinés revetus de la capote grise et soumis a des reglements inconnus dans les régiments ? Est-ce l’armée, ce bas-fond ou croupissent les relégués militaires ? C’est l’armée comme le bagne est la société.

L’armée ! Mais si j’eusse voulu parler d’elle, je n’aurais point été la chercher la. J’aurais été la chercher ou elle est. Et, dans un roman prochain, L’Épaulette, je me réserve le droit de dire ce que j’en pense et de convaincre de mauvaise foi ceux qui m’auront mal jugé.

Ah ! je le sais bien, le malheureux que je mets en scene, aigri par la souffrance, aveuglé par la haine, s’emporte violemment, parfois, contre le systeme militaire tout entier. Il le charge de tous ses crimes, lui fait porter le poids de toutes ses défaillances, l’accuse de toutes ses mauvaises passions… Mais c’était nécessaire, cela ! C’était nécessaire, cette exagération meme des diatribes, cette outrance maladive de la colere et des imprécations ! La souffrance déclame. Seulement, cette déclamation-la, souvent, ce n’est pas un cri de révolte : c’est un bâillement.

« La haine est immortelle », dit mon héros dans un des chapitres de ce livre.

Non, elle finit par s’éteindre ; elle est tellement lourde a porter ! Si grandes qu’aient été sa misere et ses douleurs, si justes que puissent etre ses ressentiments, l’homme, sortant du milieu ou il a souffert, ne demande qu’a oublier. Il oubliera, lui aussi. Ou alors, il faudrait qu’il ne trouvât, dans la société ou il est rentré, que la déception qui brise apres l’humiliation qui ronge, que le désespoir morne apres la souffrance rageuse. Mais cela n’est pas possible…

Et il ne restera, de son existence sombre de paria, que ces confessions poignantes qu’il a arrachées brutalement, telles quelles, de son cour encore endolori, et que je transcris ici, en ce livre incomplet sans doute, mais qui aura, du moins, le mérite d’etre sincere.

Paris, janvier 1890.

GEORGES DARIEN.


Chapitre 1

 

– Alea jacta est !… Je viens de passer le Rubicon…

Le Rubicon, c’est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du bureau de recrutement. Je rejoins mon pere qui m’attend sur le trottoir.

– Eh bien ! ça y est ?

– Oui, p’pa.

Je dis : Oui, p’pa, d’un ton mal assuré, un peu honteux, presque pleurnichard, comme si j’avais encore huit ans, comme si mon pere me demandait si j’ai terminé un pensum que je n’ai pas commencé, si j’ai ressenti les effets d’une purge que je n’ai pas voulu prendre.

Pourtant, je n’ai plus huit ans : j’en ai presque dix-neuf ; je ne suis plus un enfant, je suis un homme – et un homme bien conformé. C’est la loi qui l’assure, qui vient de me l’affirmer par l’organe d’un médecin militaire dont les lunettes bleues ont le privilege d’inspecter tous les jours deux ou trois cents corps d’hommes tout nus.

– Marche bien, c’t homme-la !… Bon pour le service !…

Je répete cette phrase a mon pere, qui m’écoute en écarquillant les yeux, la bouche entr’ouverte, l’air stupéfait. Toutes les deux minutes il m’interrompt pour me demander :

– Tu as signé ? Alors ça y est ?… Ils t’ont donné ta feuille de route ? Alors, ça y est ?…

Et, toutes les deux minutes un quart, je réponds :

– Oui, p’pa.

Je ne me borne pas, d’ailleurs, a cette affirmation – flanquée d’une constatation de paternité en raccourci. Je parle, je parle, comme si je tenais a bien faire voir que le médecin aux lunettes bleues ne m’a pas arraché la langue, comme si le coup de toise que j’ai reçu tout a l’heure sur la tete avait fait jaillir de ma cervelle des mondes d’idées. Tristes idées cependant que celles que j’exprime en gesticulant, au risque de faire envoler des arbres de l’Esplanade des Invalides que nous traversons tous les pierrots gouailleurs qui font la nique aux passants. Considérations banales sur l’état militaire, espoirs betes d’avancement rapide, lieux communs héroiquement stupides, expression surchauffée d’un patriotisme sentimental de café-concert ; tout cela compliqué du rabâchage obligé d’anecdotes d’une trivialité écourante. Mon pere paraît s’intéresser prodigieusement a ce que je lui raconte ; il incline la tete en signe d’approbation ; il murmure :

– Certainement… évidemment… rien de plus vrai…

Et, tout d’un coup, me regardant bien en face :

– Alors, décidément ça y est ?… c’est fini ?

Il a l’air de sortir d’un reve, de revenir de tres loin. Il n’a pas entendu un mot de tout ce que j’ai dit, c’est clair. Mon flux de paroles a seulement bercé ses pensées tristes que je devinais et que je voulais chasser, comme elles ont laissé froid mon cerveau que j’essayais de griser.

Je me tais subitement, secoué d’un grand frisson, envahi soudain par une colere noire, un dégout énorme, qui me porteraient a me donner des coups de pied a moi-meme ou a me tirer les oreilles, si je n’avais peur de passer pour un aliéné.

La chose que je viens de faire, je le sais, était une chose forcée ; mais je sens que c’est aussi une chose bete, triste, et, qui plus est, irréparable. Et nous marchons côte a côte, sans plus rien dire, traversant sur le pont désert des Invalides la Seine jaunâtre ridée par un vent froid, moi, le fils qui ai voulu mettre un terme a une situation douloureuse, et lui, le pere désolé d’avoir été obligé de me laisser faire. Nous semblons deux étrangers. Et je me tais, aussi, parce que je sens que, si je recommençais a parler, je n’aurais plus dans la bouche les paroles betes et endormantes de tout a l’heure et que je ne pourrais plus trouver que des phrases ameres et des mots méchants.

Je m’étais pourtant bien promis de rester calme, depuis le moment ou j’avais résolu de m’engager ; j’étais pourtant bien décidé encore, il y a cinq minutes a peine, a refouler les coleres sourdes que je sentais gronder en moi. J’avais fait de grands gestes pour ne pas mettre la main dans ma poche ou je sentais ma feuille de route, j’avais crié pour ne pas grincer des dents, j’avais ri parce que les contorsions douloureuses de mon visage et mon rictus de rageur disparaissaient sous la grimace du rire ; j’avais imité ces conscrits imbéciles qui chantent pour s’étourdir et qui épinglent a leur chapeau, chez le mastroquet, en hurlant des chansons patriotiques, le numéro qu’ils viennent de tirer en tremblant, la larme a l’oil, d’une urne placée entre deux gendarmes. Et, brusquement, j’ai senti que j’étais a bout d’efforts, moi qui n’ai pas bu d’alcool, et que je ne pouvais plus continuer cette comédie qui m’écoure et qu’on n’a pas prise au sérieux.

Car mon pere n’a pas été ma dupe. Il ne me le dit pas mais je le sens bien. Je le vois, marchant a six pas de moi, sur la contre-allée du Cours-la-Reine que nous descendons, la tete baissée, morne, affaissée. Il ouvre son parapluie et s’approche de moi.

– Mets-toi a l’abri ; il pleut.

En effet, quelques gouttes d’eau piquent de points bruns la poussiere grise.

– Oh ! bah ! ce n’est rien.

– Mais tu n’as pas de parapluie. Ton chapeau va s’abîmer…

– Qu’est-ce que ça fait ? Je ne le porterai plus demain.

Mon pere a tourné la tete a gauche, comme pour regarder quelque chose du côté des Champs-Élysées, mais pas assez vite pour que je n’aie eu le temps de voir une larme trembler au bord de ses cils.

Cette larme-la me remue.

Ah ça ! est-ce que je vais continuer a garder cet air d’enterrement, cette mine de pleureur aux pompes funebres ? A quoi ça me sert-il, au bout du compte, de froncer les sourcils et de me payer une tete de bourreau de mélodrame ? Ce qui est fait est fait, n’en parlons plus. L’heure des récriminations est passée. Et, bravement, je demande a mon pere ce qu’il regarde par la, a gauche.

– Moi ? Rien, rien…

– Ah ! a propos, figure-toi qu’au bureau de recrutement…

Je lui raconte des histoires quelconques ; je lui parle d’un individu qui ne voulait pas ôter sa chemise pour passer la visite et d’un autre qui avait oublié de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits incidents tres drôles. J’en ris aux éclats, je m’en tiens les côtes. Mon pere se contente de sourire ; un sourire jaune. Il faut pourtant etre gai, que diable ! Il faut arriver a lui faire croire que je ne suis pas trop mécontent de mon sort, que je pars de bon cour, que la nouvelle vie que je vais mener ne m’inspire pas la moindre répulsion. Je me bats les flancs pour le dérider ; je ridiculise les passants ; je me moque d’un marchand de coco qui agite sa crécelle malgré la saison, et d’un monsieur qui, sur une impériale d’omnibus, bat la semelle avec rage.

Rien n’y fait. Mes éclats de rire et mes explosions de gaîté ratent comme des fusées mouillées dont la baguette retombe piteusement a terre ; et, quand je quitte mon pere, au bureau des tramways, il me serre les doigts un peu fort dans sa main moite et me dit : « A demain » avec une voix mouillée. Je le regarde s’éloigner, vouté, appuyé sur sa canne, triste et las…

 

– Courcelles ! En voiture !

Je grimpe sur l’omnibus. Je vais au parc Monceau. A côté du parc Monceau, tout au moins, ou habite mon oncle, avec sa femme et sa fille.

Mon oncle, c’est une pompe a morale. Une pompe a morale vieux jeu, avec un cylindre apostolique, un piston prud’hommesque, une soupape systeme Guizot et une soupape systeme Berquin.

Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie.

Que trouvez-vous a redire a ça ? – Absolument rien, n’est-ce pas ?

Mais moi qui suis en proie a une irritation croissante, moi dont les nerfs agacés frémissent et se contractent, comme les muscles mis a nu d’un animal sous l’influence d’un courant électrique, a toutes les paroles de consolation et d’encouragement betes qu’on me prodigue depuis deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colere dont je ne m’explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me décharger sur quelqu’un, j’y trouve quelque chose a redire. Et je suis décidé, absolument décidé, a ne pas me laisser faire de morale et a jeter plutôt par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments affectueux – tous ! – qui m’unissent a cette branche respectable de ma famille.

Je brusque les choses. J’entre chez mon oncle en criant :

– Je viens de m’engager !

J’épie en meme temps sur sa physionomie les signes de la stupéfaction, les marques de l’étonnement ; et, comme il va assurément tomber a la renverse, je me reproche de ne pas m’etre assuré, avant de pousser mon exclamation, s’il avait un fauteuil derriere lui.

Mais il ne tombe pas. Il me répond tres tranquillement :

– Ah ! tu viens de t’engager.

Il répete ma phrase, tout simplement, en y ajoutant une interjection, une toute petite interjection.

Est-ce que ça ne le surprendrait pas, par hasard ?

Pas le moins du monde, car il ajoute :

– Ça ne m’étonne pas de toi.

Il me fait signe de m’asseoir, s’assied lui-meme, croise les jambes et continue en se frottant les mains :

– Ça ne m’étonne pas de toi, car je t’ai toujours regardé comme relativement intelligent. Relativement, bien entendu, car, a notre époque, il y a tant d’hommes de talent ! Tu as eu assez d’esprit pour comprendre que l’existence que tu menes depuis ta sortie du college ne pouvait pas toujours durer. Qu’avais-tu derriere toi depuis deux ans ? Une vie de fainéant, honteuse et indigne. Qu’avais-tu devant toi ? Mazas. Parfaitement, Mazas. Tu as beau hocher la tete, les enfants qui désobéissent a leurs parents, ne suivent pas les bons exemples et n’écoutent pas les bons conseils finissent toujours a Mazas. Si tu avais cinq ans de moins, je dirais la Roquette, mais tu as dix-neuf ans. Je ne veux pas récriminer, te faire des reproches que tu as pourtant bien mérités ; je ne te parlerai pas de ton ingratitude envers nous que tu ne venais pas voir une fois tous les six mois, de ton indifférence a l’égard de ta tante a qui tu ne daignais meme pas envoyer un bouquet pour sa fete. Nous qui avons toujours été si bons pour toi ! qui t’avons toujours donné de si bons avis, absolument comme si tu avais été notre fils ! nous qui te donnions tous les jours notre exemple ! nous qui… Tiens, je vais profiter de ce que nous sommes seuls pour te le dire : la semaine derniere, ta cousine a fait dire une messe a ton intention… pour que vous tourniez bien, Monsieur…

Il se leve, se promene de long en large et s’écrie en roulant au plafond des yeux de poisson frit :

– Dieu, qui voit le fond des cours, l’a sans doute exaucée !

C’est bien possible, mais je ne serais pas fâché de placer un mot.

– Mon oncle…

– Mais, malheureux ! tu as donc oublié jusqu’aux lois fondamentales de la politesse ? Tu ne sais donc plus qu’il est inconvenant de couper la parole aux personnes qui… qui… Tu verras, quand tu seras soldat, si tu interrompras impunément tes chefs ! Ah ! tu en as besoin, vois-tu, de manger de la vache enragée !

Ma tante, qui vient d’entrer avec ma cousine, a surpris ces dernieres paroles. Elle s’approche de moi.

– Tu t’es engagé ? Tu vas etre soldat ? Eh bien ! entre nous, mon ami, ça ne te fera pas de mal de manger de la vache enragée.

– Ça lui fera meme beaucoup de bien, appuie ma cousine, avec un petit air convaincu.

J’esquisse un geste de dénégation, mais mon oncle me jette un regard furieux. Cette fois, c’est bien entendu, j’ai besoin de manger de la vache enragée. Je n’ai plus qu’a me figurer que c’est un traitement a suivre, voila tout. D’ailleurs, ça doit me faire beaucoup de bien.

– Tu as toujours eu un caractere exécrable, continue mon oncle. Des l’âge le plus tendre, tu faisais tourner le lait de ta nourrice…

– C’est une horreur, dit ma tante.

– Une abomination ! dit ma cousine.

Mais sa mere lui lance un coup d’oil de travers. Une jeune fille ne doit pas faire semblant de savoir que les nourrices ont du lait. C’est tres inconvenant.

Mon oncle veut clore l’incident.

– Tes instincts pervers, s’écrie-t-il, se sont développés avec l’âge !…

Et il énumere les queues de lapins que j’ai tirées, les hannetons que j’ai fait rôtir, les mouches que j’ai écartelées. Ah ! ça ne l’étonne pas, que je me sois, plus tard, si mal conduit a l’égard de mes parents ! Quand on prend, si jeune, l’habitude de faire du mal aux betes…

Ma tante intervient :

– Mon ami, mon ami !…

– C’est vrai, fait mon oncle qui s’aperçoit que la passion l’égare. C’est vrai ! Ce petit malheureux allait me faire dire des choses !… Je suis réellement bouleversé… Une conduite aussi déplorable !…

– Ce n’est pas tout a fait sa faute, mon ami ; tu sais bien que sa religion…

– En effet, ajoute ma cousine, tu sais bien, papa, que les protestants…

Je m’y attendais. C’est l’excuse hypocrite dont ils affectent de couvrir ce qu’ils appellent mes fautes, excuse qui n’est en réalité, pour eux, qu’un outrage avec lequel ils me souffletent. Sa religion ! Protestant ! Me les ont-ils assez jetés au nez, ces deux mots, tout en les susurrant d’une voix doucereuse et benoîte de cagot mielleux qui ne demande qu’a disculper et qui fait la part des choses ! Ont-ils jamais manqué une occasion de me les coller sur le visage, ainsi qu’un stigmate, dévotement, onctueusement, comme ils se collent a eux-memes de la cendre sur le front, le lendemain du mardi gras ? Et j’étais assez bete pour en rougir, assez mou pour avoir honte, assez lâche pour ne pas la défendre, cette religion dont les dogmes pourtant me font rire et dont je ferais bon marché si je ne sentais pas, derriere son rituel vieilli et ses doctrines surannées, deux grandes choses pour le triomphe desquelles elle a su trouver des confesseurs qui ont été des précurseurs et des martyrs qui ont été des héros : la vérité et la liberté.

Est-ce que cette fois encore ?… Hélas ! oui, cette fois encore, je me contente de baisser la tete.

Et la morale montait toujours !… Mon oncle a glissé légerement sur mon enfance : il s’est appesanti sur mon adolescence et m’a reproché de n’avoir jamais eu de prix de theme grec. Il en est maintenant a ma jeunesse. Il ne comprend décidément pas que je n’aie pu arriver a m’entendre avec mes parents et que j’aie déserté le toit paternel. Il veut bien avouer que je n’ai peut-etre pas eu tous les torts, au début…

– Mais enfin, que les parents fassent ceci ou cela, les enfants n’ont pas a s’en plaindre…

Pourquoi pas ?

– Les enfants ne doivent jamais s’occuper des affaires des parents…

Meme quand elles les regardent directement ?

– Tu devais tout supporter en silence. Les enfants sont faits pour ça. D’ailleurs, lorsqu’il se passait chez toi des choses qui ne te plaisaient point, il y avait un moyen bien simple de ne pas s’en apercevoir. C’était de faire l’aveugle.

L’aveugle ?… Je ne sais pas jouer de la clarinette.

J’ai laissé échapper ça – tout haut. – Mon oncle se leve, furieux.

– Comment, malheureux ! tu plaisantes ! tu oses plaisanter avec les choses sérieuses ! Mais tu n’as donc de respect pour rien ? Tu te moques donc de tout ? Tu n’as donc plus ni âme, ni cour, ni conscience, ni… rien ?… Ah ! cette manie de dénigrement ! Le mal du siecle ! Cette manie de raisonner envers et contre tout !… Ah ! elle te coutera cher, cette manie-la !… Quand tu seras soldat, je te conseille, mon ami, de continuer a discuter avec ton insolence habituelle. Sais-tu ce qu’on te fera, si tu raisonnes, si tu es insolent ? hein ? le sais-tu ?

– Non, mon oncle.

– On te passera par les armes.

– On t’exécutera, dit ma tante.

– On te fusillera, dit ma cousine.

J’en ai la chair de poule ; et mon oncle, qui a produit son effet, continue son réquisitoire.

– Depuis, qu’as-tu fait ? Tu as passé, je crois, deux mois dans un bureau. Au bout de ces deux mois, tu as jugé a propos de gifler un sous-chef et l’on t’a flanqué dehors. Continue a appliquer ce petit systeme-la dans l’armée, et ce ne sera pas dehors qu’on te mettra, ce sera dedans.

Ma tante et ma cousine éclatent de rire. Je ris aussi, en me forçant un peu – je me chatouille la paume de la main avec le petit doigt. Que voulez-vous ? Mon oncle a soixante ans ; son répertoire de jeux de mots est bien vieux, c’est vrai ; mais on ne peut vraiment pas lui demander d’apprendre par cour, a son âge, le nouveau recueil des coq-a-l’âne et des calembours, augmenté d’une préface en vers. Je me mets a sa place. Je sais tres bien que, lorsque j’aurai soixante ans et que je dirai, par exemple : « Ce qui est plus fort qu’un Turc, c’est deux Turcs, » j’éprouverai un grand plaisir a voir s’esclaffer mes auditeurs.

Mon rire a déridé mon oncle. Il fait un geste vague de commisération indulgente.

– Depuis ce temps, comment as-tu vécu ? Je l’ignore et ne veux pas le savoir. A quoi t’es-tu occupé ? A écrire. Des betises. Tu as fait des vers – on me les a montrés. Des vers abominables, dans lesquels tu appelles môssieur Thiers « Géronte assassin » et Gambetta « Cromwell de carton » et « diminutif de Mirabeau. » Sais-tu pourquoi, seulement ?

Je fais signe que non. Je ne sais pas pourquoi.

Mon oncle hausse les épaules.

– Je m’en doutais !

– J’en étais sure, fait ma tante.

– Convaincue ! appuie ma cousine.

– Tu es parti de chez ton pere. Tu as du mener une vie misérable, manger dans d’ignobles gargotes, coucher dans des repaires infâmes…

Ma cousine se bouche les yeux.

– D’ailleurs, tes vetements en disent long…

– A propos, fait ma tante, nous te retiendrions bien a dîner, mais, tu sais, c’est aujourd’hui vendredi ; nous faisons maigre et, comme tu es protestant…

Je suis protestant, en effet, mais je crois que, pour le moment, ce sont mes habits qui protestent.

– En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. Ç’a toujours été mon avis. Eh bien ! mon ami, puisque tu vas entrer dans une nouvelle carriere, prends la ferme résolution de t’y bien conduire ; sois respectueux et obéissant a l’égard de tes chefs ; le régiment est une grande famille dont le pere est le colonel et dont la mere est la France. Quels que soient les ordres qu’on te donne, ne les examine pas, ne les critique jamais ; exécute-les les yeux fermés…

Ça ne doit pas toujours etre commode.

– Le plus bel avenir s’ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de temps une position magnifique… Tout soldat, a dit Napoléon, porte…

– Oui, la giberne… le bâton de maréchal…

– C’est ça ! c’est ça ! Moque-toi un peu des paroles d’un grand homme !… D’ailleurs, mon ami, tout ce que je t’ai dit, c’est dans ton intéret. Tourne bien, tourne mal, ça ne peut rien nous faire, au fond. Nous déshonorer, ça, tu ne le peux pas : nous ne portons pas le meme nom que toi. La charité chrétienne nous ordonne de faire des voux pour toi et de te donner de bons préceptes ; quant au reste, ça nous est égal…

C’est curieux, je m’en doutais presque.

– Tâche de monter vite de grade en grade. C’est le meilleur moyen d’avoir un avancement rapide. Surtout, évite les mauvaises compagnies ; il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier a aucun prix. Si tu es disposé a te bien conduire, a faire la joie de ta famille et l’honneur de ton pays, tu ne les fréquenteras point, tu les laisseras de côté. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps ; le vice n’a jamais fait bon ménage avec la vertu.

Ça doit etre vrai, mais ça ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu autrefois, dans Lhomond, cet exemple étonnant : « La vertu et le vice sont contraires, » virtus et vitium sunt contraria.

Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite séance terminée et je me leve comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nommé officier. Ma cousine m’offrira un sabre, – un beau sabre.

Décidément, elles n’ont pas l’air de croire outre mesure a mon avenir.

Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu’a la porte, il me donne quelque chose… Un conseil, un dernier conseil.

– Quand tu auras des galons, mon ami… Souviens-toi bien de ce que je vais te dire, grave-le dans ta mémoire.

– Oui, mon oncle.

– Quand tu auras des galons, – sois sévere, mais juste.

Il ferme la porte.

 

Je descends l’escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi ! j’étais décidé, en entrant dans cette maison, a ne pas me laisser débiter trois mots de cette sempiternelle théorie de la vertu et des mours qui me dégoute et m’assomme ! J’étais résolu a interrompre brutalement la coulée de cette avalanche moralisatrice qui vous engloutit sous ses phrases glacées ! J’étais déterminé a rompre avec éclat, avec insolence meme – une insolence qui aurait été de la franchise – plutôt que de permettre a mon oncle de me tenir encore une fois ce langage qui n’est pas son langage a lui seul, mais qui est celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui pensent faux et qui voient faux – des gens que je méprise déja et que, je le sens bien, je finirai par hair. Et je n’ai pas trouvé une phrase pour lui répondre, pas un mot pour l’arreter ! Est-ce que j’ai manqué de courage ? Est-ce que, encore cette fois-ci, j’ai capitulé devant sa morale bete ? Est-ce que je suis un imbécile ? Non. La vérité, c’est que je ne savais quoi lui répondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas un imbécile, je suis un ignorant. Je sentais qu’il y avait bien des répliques a lui faire cependant, bien des objections a lui opposer, mais je ne trouvais rien, rien.

Rien, a part peut-etre des railleries sur la forme grotesque de leurs théories, sur la sottise dans laquelle ils délayent leurs pauvres vieilles idées, arlequins centenaires cuits toujours a la meme sauce ; rien a part des moqueries sur la figure extérieure, gothique et maniérée, de leurs préceptes faux qu’ils étalent dogmatiquement. Et, si j’avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur férocité égoiste, si j’avais raillé la forme absurde qui s’enroule autour de leur vanité venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour de l’amertume des médicaments, ils m’auraient traité – pour de bon – de mauvais plaisant, de sans-cour, de farceur qui ne respecte rien, qui n’a pas de considération pour les choses sérieuses.

Ils auraient eu raison. Ce qu’il faut, ce ne sont pas les coups d’épingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile de betise qu’ils ont tendu – peut-etre expres – devant leur méchanceté doucereuse. C’est le coup de couteau brutal qui creverait la cotte de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalités cousus piece a piece dont ils couvrent leur morale étroite et hypocrite, et qui la mettrait a nu.

Ce coup de couteau-la, je ne peux pas le donner – pas encore.

 

Quand je fais des réflexions, je mets les mains dans mes poches. C’est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas réfléchir les mains ballantes ; il n’y a pas a s’y tromper, quand j’ai les mains ballantes, je ne réfléchis pas. Je vis alors une vie sans pensée, la vie d’un etre inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien errant qui trôle dans les rues en compissant les devantures.

Mais, pour le moment, comme je fais des réflexions graves, j’enfonce les mains tres avant dans mes poches et, fort étonné, je sens rouler sous mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pieces de monnaie. Mon Dieu ! oui. Avant mon départ, on a fait une petite quete. Tout le monde a apporté son obole, tout le monde, jusqu’a la femme de chambre de ma tante, une vieille fille ridée et jaunâtre, au corsage plat, aux yeux glacés, et qui semble vouloir absolument mourir d’un pucelage rentré. Je compte les especes. Je trouve dix-sept francs cinquante centimes. Maintenant, comme il faut etre juste avec tout le monde, je dois avouer que ma poche est décousue et que j’ai entendu, tout a l’heure, quelque chose tomber a terre. C’était sans doute un sou. Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n’en suis pas sur. Je n’en mettrais pas ma main au feu.

Dix-sept francs cinquante, c’est mince ! Il n’y a pas de quoi faire la noce, assurément. Mais la sagesse antique et moderne ne nous apprennent-elles pas a nous contenter de peu ? D’ailleurs, ma cousine m’a promis d’appeler sur ma tete les bénédictions du ciel. En attendant, je pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra a mon ordinaire assez maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert – pas des pruneaux, par exemple ! Ah ! non ; apres la morale avunculaire, ils feraient double emploi !… Non bis in idem !

* * * * * * * * * *

Le lendemain soir, mon pere m’a conduit a la gare. Nous avons parlé – de choses quelconques – en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du cou, il a laissé échapper deux grosses larmes et je l’ai entendu qui me disait tout bas : « Tu sais, mon enfant, je t’ai toujours bien aimé ! »

Ça m’a ému. Je ne le cache pas, ça m’a ému. Seulement, maintenant, je veux raisonner mes émotions, arriver a me les expliquer.

J’y ai réfléchi toute la nuit, en chemin de fer… Je ne crois pas que ça suffise a un pere, d’aimer ses enfants.

Pourquoi ? – Je ne sais pas.

J’y réfléchirai encore. J’arriverai peut-etre a le savoir.


Chapitre 2

 

Voila six mois que je suis a Nantes, canonnier de deuxieme classe au 41e d’artillerie. Six mois ôtés de soixante, restent cinquante-quatre.

– Ça commence a se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui s’est engagé aussi, un cochon vendu comme moi.

– C’est égal, c’est encore rudement long.

– De quoi ? de quoi ? s’écrie un conducteur de la classe 76, un gros garçon qui va etre libéré du service dans quelques jours et qui hurle : La classe ! toute la journée. – De quoi ? On trouve le temps long ? on s’embete ? Est-ce qu’on a été te chercher, dis donc, pour t’amener au régiment ? Est-ce que tu n’y es pas venu tout seul ? Il faut avoir un sacré toupet pour se plaindre de ce qu’on a demandé ! Pourquoi t’es-tu engagé, alors ? Pourquoi n’es-tu pas resté chez toi ?

Alors, dans la chambrée, des rires éclatent, des ricanements grincent.

– La planche a pain était tombée.

– Le four était démoli.

– Il avait mis sa soupiere au Mont-de-Piété.

Ah ! je les connais par cour, ces vieilles railleries régimentaires, ces plaisanteries toujours les memes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au cour, les premiers jours. Maintenant encore, peut-etre, elles me chatouillent désagréablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l’envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche a coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d’ameuter contre moi la haine et le mépris. Je comprends qu’ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n’ont rejoint le régiment qu’au moment ou les Pandores leur ont apporté leurs feuilles de route, eux qui sont arrivés au corps en rechignant, comme des chiens qu’on fouette, malgré les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouillées d’eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, meme un peu lourdement, leur mépris de paysans ou d’ouvriers obligés de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisération dédaigneuse – que je commence a trouver légitime – pour les propres-a-rien incapables de faire ouvre de leurs dix doigts et réduits, aussitôt qu’ils s’aperçoivent que leurs peres ne sont pas nés avant eux, a piquer une tete dans l’armée.

Je ne leur en veux plus, mais je persiste a trouver le temps tres long.

 

Comment les ai-je passés ces six mois qui forment la dixieme partie du temps que je me suis engagé a consacrer, avec fidélité et honneur, au service de mon pays ? Je serais bien embarrassé de le dire au juste. Je les ai passés, voila tout.

J’ai appris a monter a cheval, a faire l’exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J’ai désappris la maniere de marcher d’une façon convenable, de porter les mains autrement que Dumanet et d’avoir l’air d’autre chose que d’un individu ficelé dans un uniforme terminé en bas par des bottes de porteur d’eau et en haut par un shako qui ressemble a un pot a cirage. Je sais réciter la théorie, mais je ne sais plus raisonner. J’ai appris a panser les chevaux, a les étriller et a leur laver la queue a grande eau. J’ai perdu l’habitude de me débarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher tres longtemps pour la contraindre a conserver les huit plis réglementaires. Je porte des bottes a éperons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect a mes supérieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-meme. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et ça me fait plaisir, parce qu’il descend un peu plus bas que ma veste et qu’on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m’assieds, combien ma chemise est sale ; je mets aussi des gants blancs et ça m’ennuie, parce que je suis obligé de les retirer pour me moucher – avec le mouchoir du pere Adam.

Je m’astique, régulierement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manouvre d’une façon passable. Quand je suis de garde et de faction, j’ai l’air tout aussi bete qu’un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, meme aux revues a cheval. Ces jours-la, je l’avoue, je me pique d’honneur. Je ne voudrais pas ternir l’éclat de ces cérémonies guerrieres dans lesquelles on voit défiler un matériel tout battant neuf, des chevaux aux crinieres bien peignées et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqués au sang de bouf – du sang qu’on va chercher dans des seaux, a l’abattoir, – des hommes fourbis, dorés, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n’a du linge propre.

Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intéressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien ! malgré tout, je m’ennuie.

Je m’ennuie en me levant, a quatre heures du matin, pour la corvée d’écurie. Je m’ennuie au pansage, je m’ennuie a la manouvre. Je m’ennuie en montant la garde ; je m’ennuie quand je sors en ville, la main gantée, tenant le sabre, a l’ordonnance, les yeux tournés a droite et a gauche pour chercher un supérieur a saluer. Je m’ennuie en pénétrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vetus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m’ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l’eau chaude, et des légumes qu’on a cueillis sur les tas d’ordures d’un marché au lieu de les récolter dans les champs. Je m’ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon époussette, un magnifique carré de drap jaune – qui empeste la sueur de cheval.

Et je m’ennuie surtout le soir, lorsque, étendu dans mon lit ou les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l’oil, je pense a la fatigante tristesse de la journée qui vient de finir.

Je m’embete furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J’espere que ça finira par se passer. Je prends mon courage a deux mains et tâche de faire preuve de bonne volonté. J’y mets du mien, tant que je peux.

Je n’en mets pas assez, cependant. Il y a différentes choses… la théorie, notamment… Je la récite a peu pres, pas trop mal – pas trop bien non plus – mais toujours d’un ton gnan-gnan, indifférent, sans conviction. Ça paraît me laisser froid, ne rien me dire. Je n’ai pas l’air de me figurer que l’avenir de la France est la-dedans.

– Aucune de ces phrases : « Au commandement, Haut pistolet ! – La baguette en avant. – Les renes passées sur l’encolure » ne font bondir votre cour dans votre poitrine, m’a dit l’autre jour le capitaine-instructeur.

C’est juste ; il est peu rebondissant, mon cour. Si jamais on me disseque, je crois que les carabins auront bien du mal a jouer a la raquette avec.

Il y a encore une autre chose qui acheve de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J’astique d’une façon déplorable ; et, malheureusement, on est assez porté, dans l’armée, a juger de l’intelligence d’un homme d’apres le degré de luisant et de poli qu’il est capable de donner a un bout de fer ou a un morceau de cuir. « Faites-vous astiquer ! » me répete le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, régulierement, a chaque revue. Je n’ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer.

– Alors, vous n’arriverez a rien.

Ça ne m’étonnerait pas.

– Vous devriez demander a vous faire rayer du peloton des éleves-brigadiers, me dit le mar’chef, un assez bon garçon. Vous feriez votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Réfléchissez a ça.

J’y réfléchirai. En attendant, je couche en permanence a la salle de police.

 

Un soir, on vient m’y chercher. Il paraît qu’il y a du nouveau… On mobilise une batterie pour l’envoyer en Tunisie. On a dressé une liste des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers.

– Quand part-on ?

– Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux – sans harnachement, sans rien – et vous allez vous faire armer a Vincennes.

A Vincennes ? Pour aller en Tunisie ? Pourquoi pas a Dunkerque ?

Quelle drôle d’idée ! Enfin, tant mieux ! Je reverrai peut-etre Paris, en passant.