L'enfant mystérieux - Vinceslas Eugène Dick - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1890

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Vinceslas Eugène Dick

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Opis ebooka L'enfant mystérieux - Vinceslas Eugène Dick

L'action se déroule vers 1840 a l'île d'Orléans. Un enfant adopté, a la suite de la disparition de ses parents, gene l'héritier légal de la famille...

Opinie o ebooku L'enfant mystérieux - Vinceslas Eugène Dick

Fragment ebooka L'enfant mystérieux - Vinceslas Eugène Dick

A Propos
Prologue
Partie 1
Chapitre 1 - Une veillée chez Pierre Bouet.
Chapitre 2 - Un poisson du bon Dieu.
Chapitre 3 - Un festin du temps passé.
Chapitre 4 - Une histoire de loup-garou.

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Prologue

 

Par une belle matinée du mois de juillet 1839, les cloches de la cathédrale de Québec sonnaient a toute volée, conviant l’aristocratie de la ville a une brillante cérémonie.

Ce jour-la, en effet, Richard Walpole, jeune et riche négociant anglais, épousait mademoiselle Eugénie Latour, une des plus éclatantes beautés de la haute société canadienne-française.

Le temps était déja loin ou de mesquines rivalités nationales creusaient un abîme entre les deux grandes races qui se partagent le sol du Canada. L’apaisement était venu d’abord, bientôt suivi de cette estime mutuelle que se doivent les peuples destinés a marcher côte a côte, sous l’égide d’une meme constitution. Puis, de l’estime, on était passé a l’amitié ; tant et si bien que l’on vit, spectacle consolant, les descendants de deux nations ennemies qui s’étaient longtemps combattues ne pas rougir de contracter ensemble d’indissolubles alliances.

De cette époque, la France et l’Angleterre firent plus que se donner la main, en Amérique : elles échangerent l’anneau des fiançailles.

La cérémonie fut des plus imposantes. Toute la fashion québecquoise encombrait l’immense nef, faisant des voux sinceres pour le bonheur du couple sympathique qui prononçait en ce moment le serment d’éternel amour.

A l’issue de l’office, les jeunes époux monterent dans une splendide voiture de gala, tirée par quatre chevaux, et, suivis d’un nombreux cortege, prirent le chemin du Cap-Rouge, ou se trouvait la maison de campagne de M. Walpole.

Puis, pendant huit jours, ce ne furent que fetes, cavalcades, bals et festins. La gentry et le haut commerce s’en donnerent a cour-joie, – rompant ainsi avec la singuliere coutume anglaise qui veut que les premiers jours qui suivent le mariage se passent en wagon de chemin de fer ou sur le pont d’un bateau a vapeur.

Bref, on s’amusa beaucoup, et le jeune ménage faisait ses premiers pas dans la voie matrimoniale de façon a présager que le voyage de la vie serait une succession d’enchantements.

Hélas ! combien ainsi débutent joyeusement pour finir dans les larmes ! Que d’aurores brillantes qui sont suivies, a la chute du jour, d’épouvantables orages !

Une année ne s’était pas écoulée, que des nuages menaçants assombrissaient déja le ciel pur de cette félicité conjugale. Madame Walpole, qui venait de donner le jour a une charmante petite fille – baptisée a la cathédrale catholique sous le nom d’Anna – Madame Walpole, disons-nous, était restée souffrante, sujette a de fréquentes attaques nerveuses, et d’une impressionnabilité alarmante.

D’un autre côté, Richard recevait de mauvaises nouvelles d’Angleterre. Son pere était malade et le mandait pres de lui.

Le jeune négociant n’attendait que le rétablissement de sa femme pour se rendre a ce désir. Mais un jour une lettre lui arriva, portant le timbre de Londres, qui ne lui laissa d’autre alternative qu’un départ précipité.

Son pere, dont il était le fils unique, se mourait.

Richard fit promettre a sa femme de le venir rejoindre des que l’état de sa santé le permettrait ; puis, confondant la mere et la fille dans un meme embrassement, il partit, le cour hanté par de sinistres appréhensions.

Elles ne devaient que trop se réaliser.

Le fils arriva trop tard en Angleterre pour recevoir le dernier soupir du pere… Mais ceci n’était que la premiere station de la voie douloureuse.

Richard venait a peine de rendre a son pere les honneurs supremes et de terminer les démarches légales nécessitées par l’immense succession que lui laissait le regretté défunt, qu’a son tour il tomba gravement malade.

Une main étrangere dut écrire a sa femme la lettre laconique que voici :

« Madame, Votre mari se meurt a l’hôtel Walpole. Vous aurez peut-etre encore le temps de le voir vivant si vous embarquez sans retard. Dr. Kimbrey. »

Ce message foudroyant arriva a destination le 14 septembre 1840, dans la soirée.

Des le lendemain, madame Walpole et sa fille, a peine âgée de trois mois, prenaient passage sur le Swedenborg, grand navire norvégien, qui leva l’ancre a huit heures du soir.

Depuis la veille, la pauvre jeune femme affolée vivait dans un état de surexcitation nerveuse qui ne pouvait manquer d’amener une crise supreme.

Aussi la malheureuse n’eut-elle pas plus tôt perdu de vue les hautes murailles de sa ville natale, qu’elle dut se retirer dans sa cabine, en proie a une défaillance qui ne lui laissa que de rares instants de lucidité.

La maladie empira avec une rapidité terrible, et le voile de la mort ne tarda pas a s’étendre sur cette figure si jeune et si belle.

Vers dix heures, l’infortunée mere fit signe qu’on lui donnât sa fille. Elle lui mit au cou un médaillon suspendu a un cordon de soie ; puis, s’emparant d’un petit coffret d’ébene a portée de sa main, elle le déposa a côté de l’enfant, accompagnant cette action d’un geste suppliant, qui fut compris.

Alors, elle retomba sur sa couche, immobile et blanche comme de la cire…

Le capitaine et le pilote, seuls témoins de cette navrante tragédie, n’en pouvaient croire leurs yeux et restaient pétrifiés.

Cependant, il fallut bien se rendre a l’évidence et prendre les mesures nécessaires pour que l’enfant n’eut pas a souffrir de l’absence de femme a bord.

Le pilote ordonna de virer de bord et de jeter l’ancre.

On était alors a quelque distance de l’île Madame, en face de Saint-François, petite paroisse de l’île d’Orléans.

Le temps s’était couvert et de gros nuages aux flancs pleins de tempetes s’accumulaient dans l’ouest.

La nuit s’annonçait mal.

– Vite ! une chaloupe a la mer, ordonna le pilote : le second et quatre matelots vont aller porter cet enfant a la premiere famille venue, sur l’île d’Orléans. Je verrai, a mon retour, a ce qu’il soit rendu aux siens. Quant a la morte, nous aviserons demain.

On s’empressa d’obéir. La petite fille fut enveloppée avec soin et confiée au second ainsi que le coffret si explicitement désigné par la défunte.

Puis la chaloupe s’éloigna et disparut bientôt dans l’obscurité.

Trois heures plus tard, elle était de retour, mais presque remplie d’eau et ayant eu fort a faire pour lutter contre la bourrasque, qui commençait alors a prendre les proportions d’une véritable tempete.

Le second rapporta que, voyant approcher le gros temps et craignant de ne pouvoir, s’il tardait trop, regagner le navire, il avait confié l’enfant a un pecheur, dont le fanal avait heureusement attiré son attention.

– Tres bien ! dit le pilote. Quand je serai de retour, je ferai les démarches nécessaires pour le retrouver.

Pendant ces pourparlers, la tourmente se déchaînait sur le navire avec une fureur indicible. Il fallut lever l’ancre et fuir devant elle.

Trois jours entiers, la tempete fit rage, semant sur les écueils du golfe Saint-Laurent de bien nombreuses épaves. Quant au Swedenborg, on n’en eut plus de nouvelles.



Chapitre 1 Une veillée chez Pierre Bouet.

 

Le soir du 15 septembre 1840, Pierre Bouet fumait tranquillement sa pipe dans un coin, pendant que Marianne, sa chere moitié, lavait la vaisselle et desservait la table.

Le bonhomme venait de souper et s’absorbait béatement dans la nicotine, avec autant de voluptueuse gravité qu’un Osmanli plongé dans l’extase du Kief. Il regardait sans les voir les nuages capricieux que chassaient ses grosses levres, laissant errer sa pensée libre de tout contrôle, comme un honnete mortel a qui les soucis sont inconnus.

En effet, Pierre Bouet n’avait pas de soucis, – sauf peut-etre un seul… que bien des gens regardent plutôt comme une faveur signalée : il n’avait pas d’enfants.

A part ce petit désagrément, Pierre Bouet vivait heureux et se trouvait content de son sort.

Et, ma foi, il n’avait pas tort.

Ses foins étaient engrangés en bon ordre depuis un mois ; il avait terminé le jour meme la récolte de son avoine et de son seigle, sans oublier celle du sarrasin, des pois et d’une notable quantité de blé, dont les gerbes dorées bondaient sa batterie. Ses patates restaient encore en terre, il est vrai, mais elles avaient une magnifique apparence, et les gelées n’étaient pas a craindre.

Que fallait-il de plus a Pierre Bouet, un des cultivateurs les plus aisés de Saint-François, – petite paroisse fierement campée sur la pointe orientale de l’île d’Orléans ?

Il était donc heureux… du moins autant que l’insatiable nature humaine le comporte ; et n’eut été cette chagrinante pensée que tout ce bien-etre dont il jouissait passerait, apres sa mort, faute d’héritier direct, a des collatéraux, Pierre Bouet n’aurait pas échangé son sort contre un empire.

Mais, hélas ! il fallait bien prendre son parti de cette éventualité, car décidément Marianne – qui allait avoir cinquante ans – ne suivrait pas l’exemple de la Sarah biblique…

Ce soir-la donc, Bouet, installé dans son coin privilégié, fumait sa pipe, comme nous l’avons dit, tandis que Marianne vaquait aux soins du ménage.

Les deux époux, absorbés dans leur occupation respective, n’échangeaient pas une parole.

Ce ne fut que lorsque Marianne eut fini d’enlever la vaisselle du souper, d’essuyer la table, sur laquelle elle étendit un tapis de toile cirée, et que, s’étant munie de son tricot, elle se fut assise, que Pierre Bouet sortit de sa torpeur. Il aspira coup sur coup une demi-douzaine de bouffées de fumée et appela :

– Hé ! bonne femme ? Celle-ci releva la tete.

– Qu’est-ce que c’est, Pierrot ? dit-elle.

– Quel jour c’est-il aujourd’hui ?

– C’est aujourd’hui mercredi, donc.

– C’est pas ça que je te demande : quel quantieme du mois ?

– Ah ! dame, j’en sais rien ; tout ce que je peux dire, c’est que c’était le douze, dimanche.

– Le douze, dimanche ?… Eh bien ! ça fait pour aujourd’hui…

– Ça fait…

– Le quinze, ratatinette ! Compte un peu, voir : le douze, dimanche ; le treize, lundi ; le quatorze, mardi, et…

– Le quinze, mercredi… c’est pourtant vrai !

– Et le quinze de septembre encore !

– Mais oui. Comme ça passe vite ! Il se fit un silence de quelques secondes. Les deux époux semblaient un peu embarrassés, avec une pointe d’émotion dans le regard. Le pere Bouet reprit le premier :

– Il y a juste cinquante ans que tu es dans le monde, ma pauvre vieille, car c’est aujourd’hui ta fete.

– Déja ?

– Comme je te le dis, Marianne, et je te la souhaite de tout mon cour.

Le brave cultivateur se leva et s’en fut embrasser cordialement son épouse sur les deux joues.

– Ah ! mon homme ! ne put que dire la bonne Marianne, dont les yeux étaient humides.

– Oui, oui… les années passent vite, grommela Bouet, pour donner le change a sa propre émotion ; nous nous en allons, Marianne, nous nous en allons…

– Hélas ! oui : cinquante ans ! il passe midi, murmura la vieille.

– Sans compter que j’en ai cinquante-cinq, moi !… Encore, si nous ne partions pas tout entiers… si nous laissions quelqu’un apres nous ! continua le mari, poursuivant une pensée qui l’obsédait depuis longtemps.

– Que veux-tu ?… Dieu ne l’a pas voulu, répliqua tristement l’épouse.

– J’aurais donné dix ans de ma vie pour un enfant ! s’écria Pierre Bouet, en se rasseyant et bourrant sa pipe.

– Et moi donc ! exclama Marianne.

Nouveau silence. Les deux vieux évoquaient dans leur esprit les vives espérances, les alertes joyeuses et les déceptions réitérées que ce tenace désir de paternité leur avait values. Les cinquante ans de Marianne fermaient maintenant pour toujours la route a toutes ces illusions, qui n’avaient pas été sans charmes, pour ne laisser comme réalité que le foyer vide et le petit berceau a l’état de reve évanoui.

Pierre Bouet lança un véritable nuage de fumée et reprit d’une voix amere :

– Et dire, ratatinette ! qu’il y a des fainéants et des propres a rien dont les maisons sont pleines d’enfants !… Vois, par exemple, mon garnement de frere, Antoine. Ça vous a mangé un beau bien en moins de vingt ans ; ça vit on ne sait comment ; c’est plaideur, dépensier, sans talents, sans religion et, par-dessus tout ça, ivrogne comme une éponge… Eh bien ! ça vous a un gars et une fille qui sont pris comme des sapins. C’est pas juste, a la fin des fins !

– Pierre, Pierre, interrompit doucement la pieuse Marianne, ce que tu dis la n’est pas bien, mon homme. Il faut se contenter de ce que le bon Dieu nous envoie et ne pas envier le bien d’autrui. Antoine est pere de deux enfants, c’est vrai, mais il n’a pas, comme nous, toujours du pain dans la huche.

– A qui la faute, je te le demande ? Il a eu autant de terre que moi sous les pieds. Si, au lieu de faire le beau parleur et de feter avec ses pareils de l’Argentenay, ou il a pris femme, il avait charrié du fumier sur ses clos et rechaussé ses patates en temps, se verrait-il a la poche au jour d’aujourd’hui ?… Pas vrai, Marianne ?

– Pour ça, il n’y a pas a dire ; mais…

– Et penser que je me suis échiné, et toi aussi, du matin au soir pour ce vaurien-la, qui héritera de nous, faute d’avoir a qui donner le fruit de nos sueurs !… Ça me chacote, vois-tu, ma vieille.

– Quand on est mort, on n’a plus besoin de rien : a quoi bon se chagriner, mon pauvre Pierre ?

– Au fait, tu as raison : n’y pensons plus… Et, d’ailleurs, c’est mon frere, apres tout.

Pierre Bouet se rasséréna, avec cette philosophie insouciante particuliere aux natures bien faites. Le brave homme avait, comme cela, de temps a autre, des acces de mauvaise humeur contre son frere unique Antoine, qu’il accusait de paresse et de manque de prévoyance ; mais, une fois la crise passée, Pierre Bouet redevenait lui-meme, c’est-a-dire le meilleur des hommes.

La veillée s’écoula sans autres incidents. Vers dix heures, Pierre se leva, alluma un fanal, se munit d’une poche et d’un petit baquet ou grouillaient des centaines de vers de terre, puis il sortit, annonçant a sa femme qu’il serait de retour dans une couple d’heures. Marianne continua de tricoter.


Chapitre 2 Un poisson du bon Dieu.

 

Ou allait Pierre Bouet, a une heure aussi avancée de la nuit ?

C’est ce que nous n’allons pas tarder a savoir.

Mais, d’abord, il nous faut dire un mot d’une petite industrie exercée par un certain nombre d’insulaires d’Orléans, notamment ceux de Saint-François, et leurs voisins de Sainte-Famille, sur la rive nord.

Le poisson abonde dans les parages de cette partie de l’île. L’anguille et l’esturgeon, surtout, vers les approches de l’automne, se rendent en phalanges serrées sur les longues battures de vase de Sainte-Famille et sur les fonds sablonneux qui forment l’estuaire du fleuve vis-a-vis Saint-François. Il y a la des peches miraculeuses a faire pour ceux qui se levent tôt et se couchent tard, c’est-a-dire pour les vaillants qui ne reculent pas devant la tâche de faire une fois le jour et une fois la nuit la visite de leurs lignes, a dix ou quinze arpents de chez eux.

Bien peu, il nous faut l’avouer, résistent longtemps a ce surcroît de fatigue, et la plupart, apres quelques jours de peche, renoncent a la mer pour ne s’occuper que de la terre.

Il n’en était pas ainsi de Pierre Bouet.

Depuis de longues années, il menait de front les deux besognes, perdant une couple d’heures de sommeil chaque nuit, mais en revanche gagnant d’assez jolis bénéfices avec le poisson qu’il allait vendre lui-meme, dans sa chaloupe, sur les marchés de Québec.

Le pere Bouet avait sur la greve, éparpillées jusqu’a la marée basse, une dizaine de lignes dormantes. C’est la qu’il se rendait deux fois dans les vingt-quatre heures pour changer ses appâts.

Nous voila édifiés maintenant sur la cause de sa sortie nocturne et sur la destination des singuliers engins dont nous l’avons vu se munir.

Pierre Bouet, s’éclairant de son fanal, prit la direction de la côte qui borde l’île a quelque distance des maisons. Arrivé sur la crete, il inspecta du regard la batture, pour bien s’assurer que la mer était basse et ses lignes découvertes.

Puis il se disposa a descendre.

Mais, a ce moment, une assez forte rafale, qui faillit éteindre sa lumiere, l’arreta court.

– Hum ! dit-il, nous aurons du gros temps tout a l’heure. Les nuées courent dans le nord-est comme des guevales qui auraient le lutin a leurs trousses. On est mieux a terre qu’en mer par des nuits comme celle-la.

Et cette pensée pleine de bon sens le porta a inspecter le fleuve.

La lune venait de se dégager. Bouet put donc voir distinctement deux ou trois gros vaisseaux qui descendaient vent arriere, leurs hautes voiles carguées et sur leurs seuls huniers de misaine.

– En voila qui sont prudents et ont flairé le grain ! murmura-t-il… Ah ! mais que fait donc celui-la ?

Celui-la, c’était un grand navire noir qui, lofant tout a coup a peu de distance de la bouée de l’île Madame, venait de serrer toutes ses voiles et de jeter l’ancre.

– Un accident ! s’écria Pierre Bouet avec une singuliere émotion ; oui, c’est un accident, bien sur, car on ne mouillepas avec un bon vent en poupe, sans une raison majeure.

Il regarda encore quelque temps, mais la lune se cachant de nouveau ne lui permit plus de voir que les feux de position du navire immobile.

– Ah ! bah ! se dit Bouet, c’est quelque pauvre matelot qui sera tombé par-dessus bord. Que Dieu ait son âme. Et il se remit en marche.

La mer était alors tout a fait basse, laissant a découvert cinq ou six arpents de galets raboteux, enduits d’une vase gluante et coupés ci et la de grandes zones de sable, ou gisaient les lignes de Pierre Bouet.

C’est donc sur cette interminable batture que ce dernier s’engagea, décrivant des zigzags pour jeter en passant un coup d’oil sur chacun de ses engins de peche, se réservant de les appâter au retour, car il avait pour habitude de commencer par ceux du large.

La brillante lumiere de son fanal piquait étrangement l’obscurité de la nuit, et cette espece de feu follet décrivant de folles arabesques sur la greve déserte avait des allures véritablement fantastiques.

Le bonhomme allait toujours, projetant la clarté de sa lanterne en avant de lui pour éclairer ses pas. Mais, chose extraordinaire, son esprit était bien loin de sa besogne. Au lieu de supputer, comme d’habitude, les chances de sa marée et le plus ou moins d’anguilles qui allaient emplir sa glaciere, le vieux pecheur, au contraire, pensait obstinément a ce grand navire a l’ancre dont il voyait distinctement les feux tricolores, a deux milles de la.

Pourquoi ce gros voilier, qui tout a l’heure filait si bien vent arriere, avait-il soudain viré de bord, cargué ses voiles et mouillé a quelques encablures de la bouée ?…

Pierre Bouet ne pouvait s’en rendre compte ; mais il pressentait quelque malheur, quelque drame, peut-etre ! Et ses pressentiments ne le trompaient jamais, se disait-il.

Telles étaient les réflexions de l’honnete insulaire, au moment meme ou il achevait de renouveler les appâts de sa ligne la plus pres du fleuve – non toutefois sans avoir empoché quelques belles anguilles – lorsque tout a coup il se redressa, comme s’il eut vu un serpent accroché a l’une de ses empeignes.

Immobile d’abord, il ne tarda pas a s’approcher du bord de l’eau et a scruter le fleuve de toute la puissance de son regard.

Un bruit lointain de rames se faisait entendre, venant du large. Parfois meme, le son encore mal défini d’une voix humaine dominait le sifflement de la brise.

Évidemment une embarcation faisait force de rames vers la terre, luttant péniblement contre la violence du vent et du courant.

Pierre Bouet ne respirait plus. Toutes ses facultés se concentraient dans ses yeux et ses oreilles.

Mais bientôt, plus de doutes ! La chaloupe – car c’en est une – apparaît dans la zone lumineuse du fanal ; elle approche ; elle atterrit.

Un homme, tenant un paquet dans ses bras, saute sur les rochers et s’avance précipitamment vers Bouet ahuri, que l’étonnement rive aux galets. Sans crier gare ! cet homme remet au pecheur, qui le laisse faire, le singulier paquet, ainsi qu’un petit coffret assez lourd, puis regagne au pas de course son embarcation, en baragouinant quelque chose dans une langue que Bouet prend pour de l’anglais.

Et vogue la galere ! voila la chaloupe repartie, la vision évanouie au sein de la rafale, qui redouble d’intensité !

Pierre Bouet n’en revenait pas. – Il faut avouer qu’il y avait de quoi ! Immobile et hagard, les bras chargés du mystérieux fardeau qu’on venait de lui confier si prestement, il regardait tout stupide les vagues qui déferlaient a ses pieds avec un bruit grandissant.

Tout a coup, ô miracle ! le paquet s’agita faiblement et un vagissement en sortit.

Bouet tressaillit jusqu’a la moelle des os et faillit tomber a la renverse. Une seconde, il se crut fou ou le jouet d’un reve.

Mais le sentiment de la réalité le domina vite et une chaude bouffée de sang lui monta au visage, en meme temps que son vieux cour s’emplissait d’une immense tendresse.

– Un enfant ! s’écria-t-il, un enfant ! Oh ! Et rapprochant de ses levres l’informe paquet de linge ou palpitait une petite créature du bon Dieu, il le baisa fiévreusement. Puis, sans plus s’occuper de ses lignes, et abandonnant aux vagues sa « pochetée » d’anguilles, il prit son élan vers la côte bondissant comme un jeune homme et répétant sans cesse :

– Un enfant ! un petit enfant ! C’était un spectacle étrange que celui de cette course folle sur la greve déserte et de cette lanterne violemment secouée dans la nuit noire. On eut dit un feu follet exécutant quelque diabolique sarabande.

Pierre Bouet, haletant, épuisé, les cheveux collés aux tempes par la sueur, arriva chez lui comme une bombe.

– Marianne… Marianne… un enfant ! fut tout ce qu’il put dire, en déposant son précieux fardeau sur les genoux de sa femme.

Puis il se laissa choir sur une chaise, a moitié mort et soufflant comme un phoque.

Marianne jeta un cri de surprise. Mais l’instinct de la femme dominant aussitôt tout autre sentiment, elle écarta fébrilement les langes et mit a découvert la petite figure d’un enfant endormi.

– Ah ! mon Dieu ! fit-elle, c’en est un, en effet. Oh ! la chere petite créature ! Et les baisers d’aller un train !…

Ce qui réveilla le nouveau venu, qui se prit a pleurer.

Jamais musique ne parut plus harmonieuse aux oreilles des braves époux. Ils se regardaient les yeux humides, rayonnant de bonheur, comme si cette voix d’enfant venait de ressusciter leurs espérances tant de fois déçues.

Cependant, Marianne changea le poupon, lui fit boire un peu de lait sucré et l’installa commodément pres du poele. C’était une délicieuse fillette d’environ trois mois, un chérubin rose et blond, a faire pâmer d’aise l’homme le moins désireux de paternité. Elle portait a son cou, suspendu a une cordelette de soie, un médaillon renfermant le portrait en buste d’une belle jeune femme.

Et c’était tout ! Pas le moindre bout de papier indiquant sa provenance. Seulement, les langes de fine toile et richement travaillés ne laissaient aucun doute sur la situation aisée des parents. Ces langes étaient marqués aux initiales A.W. – fil d’Ariane tout a fait insuffisant pour faire pénétrer le secret de cette mystérieuse affaire.

Il y avait bien le coffret confié a Bouet en meme temps que l’enfant ; mais, chose inexplicable, ce coffret, en bois des îles incrusté de marqueterie et plaqué aux angles de moulures d’argent repoussé, n’avait ni clef ni serrure. Impossible, par conséquent, de l’ouvrir sans le briser a coups de hache ; et il ne fallait pas songer a détruire un bijou de cette valeur.

On en était donc réduit a parcourir, sans grand profit, tout le vaste champ des conjectures. Ce qui n’empecha pas le ménage Bouet d’accueillir comme un don précieux de la Providence la pauvre petite abandonnée qui, comme la Vénus paienne de l’antiquité, venait d’etre apportée par les vagues.

Apres que les questions, les réponses, les redites, les explications se furent croisées pendant longtemps et que maints projets d’avenir eurent été échafaudés, les époux songerent a prendre quelque repos.

Marianne s’endormit en répétant pour la centieme fois :

– C’est un miracle !

Pierre Bouet, lui, murmurait avec une demi-conviction, qui allait s’enracinant de plus en plus :

– La chaloupe est une vision… J’ai pris l’enfant a mes lignes : c’est un poisson du bon Dieu !


Chapitre 3 Un festin du temps passé.

 

Le lendemain, quand Pierre Bouet s’éveilla, il faisait grand jour, – circonstance qui ne lui était jamais arrivée depuis qu’il avait l’âge d’homme.

Son premier soin, en prenant possession de ses esprits, fut d’aller constater qu’il n’avait pas revé et qu’un enfant de chair et d’os se trouvait réellement dans le berceau improvisé qu’il avait sous les yeux.

Il s’approcha sur la pointe des pieds, souleva doucement la couverture blanche et toussa de satisfaction en voyant sa petite protégée dormant d’un calme sommeil.

– Allons ! se dit-il, il n’y a pas a regimber : l’enfant existe bien réellement, et pour sur ce n’est pas Marianne qui me l’a donné… D’ou diantre peut-il venir ?

Cette réflexion porta naturellement la pensée de Bouet sur le grand navire noir de la nuit précédente.

Il sortit pour examiner le fleuve.

Mais l’étrange vaisseau avait disparu, et, a l’endroit qu’il avait quitté, on ne voyait plus que la mer moutonnant sous la poussée d’un vent furieux.

Sans savoir pourquoi, le brave homme se trouva tout ému de cette disparition ; il lui sembla que le bâtiment évanoui emportait quelque chose de sa petite fille d’adoption.

Il rentra pensif et presque attristé.

Cependant, une voisine étant venue d’aventure chez les Bouet, la nouvelle ne tarda pas a se répandre dans le village que la tempete avait jeté un enfant au rivage et que le vieux pecheur l’avait trouvé.

On conçoit l’émotion !…

Ce fut l’étincelle tombant sur une traînée de poudre. Toutes les commeres, a vingt arpents a la ronde, se mirent en campagne et défilerent devant la petite, imaginant sur son compte les histoires les plus invraisemblables, allant jusqu’a lui attribuer une origine surnaturelle. On parla de loups-garous, de sorts, de chasse-galerie, de tout enfin ce qui a valu aux insulaires d’Orléans leur réputation inattaquable de sorciers.

Bref, la matinée entiere se passa en racontars et commentaires de cette espece, et la liste des suppositions fut épuisée, sans qu’on approchât de la vérité touchant la maniere dont la fillette avait fait son entrée chez le pere Bouet.

Ce dernier s’en tenait a son premier récit, tout en opinant cependant dans son for intérieur pour l’intervention directe d’En-Haut ; mais sa maniere de voir était encore bien trop naturelle pour des gens épris du merveilleux, et la grande majorité des commeres murmurait, branlant la tete : « On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a queuque chose : ça n’a pas pu se passer comme ça ! »

Quoiqu’il en fut, le curé étant venu a son tour, on procéda dans l’apres-midi a la cérémonie du bapteme, avec les conditions d’usage. Le digne pretre, dans l’incertitude si l’enfant avait déja reçu ou non ce premier des sacrements, ne crut pas devoir laisser cette âme innocente courir le risque des nimbes célestes.

La fillette fut donc conduite a l’église, suivie d’une véritable procession de femmes. De mémoire de bedeau, jamais on n’avait vu tant de monde a un bapteme. Aussi, mis en verve par une telle assistance, celui qui était en fonction cette année-la fit-il rendre a sa cloche ses sons les plus fulgurants.

On les entendit de l’île Madame, a travers le fracas de la tourmente.

Le parrain n’était autre que maître Antoine Bouet, huissier de la paroisse et frere unique du pere adoptif ; et la marraine, dame Eulalie, née Picard, épouse assez peu chérie du susdit maître Antoine.

Les choses se firent avec une solennité pleine d’entrain.

Seulement, lorsqu’il s’agit de donner un nom a la petite néophyte, une difficulté s’éleva. Antoine avait un faible pour Françoise, tandis que sa femme tenait pour Georgianna.

Tous deux n’en voulaient pas démordre.

M. le curé dut trancher la question.

– La chose serait bien vite réglée, dit-il, si c’était un garçon : nous l’appellerions Moise, qui veut dire « sauvé des eaux. » Mais, comme il s’agit d’une fille, choisissons un nom en rapport avec les circonstances de la nuit derniere… Pourquoi ne l’appellerions-nous pas, par exemple, comme cette grande sainte, mere de Marie, qui a préservé de tant de naufrages ?… Pourquoi ne pas l’appeler Anne ?

– Oui, oui, c’est cela… murmura-t-on a la ronde.

– Au moins, mettons Anna : c’est plus joli, fit la marraine, qui avait décidément un faible pour les noms en a.

– Soit, répondit le pretre.

La cérémonie se termina sans autre incident, et le cortege reprit le chemin de la maison. Tout y était en branle. La mere Bouet, assistée de voisines complaisantes, cuisait, fricotait, rissolait, que c’était merveille. Une partie de la basse-cour avait été égorgée. Il n’y avait meme pas jusqu’a un petit porc plein d’avenir et pouvant encore raisonnablement compter sur plusieurs mois de gaudriole, qui n’eut été impitoyablement sacrifié en vue du festin de Gamache qui se préparait. Vers six heures, la table se dressa. On lui avait ajouté une rallonge considérable, faite de planches étendues sur des barils vides de farine et recouvertes de belles nappes de toile du pays. Le couvert était mis pour trente invités : il vint quarante soupeurs plus affamés les uns que les autres. Il en arriva meme de l’Argentenay, sur la rive nord de l’île. Mais ce surcroît de monde n’embarrassa pas les maîtres du logis, habitués qu’ils étaient a ces sortes de surprises. On improvisa une seconde table avec de nouvelles planches, et les non-invités furent aussi bien accueillis que le reste de la compagnie. Puis, quand tout le monde fut installé, au moment du premier coup de fourchette, le pere Bouet fit faire la tournée d’usage a une respectable cruche de ce bon rhum du temps, qui n’a plus son pareil aujourd’hui.

Chacun prit son petit coup, et la cruche revint vide, – ce qui ne l’empecha pas de reparaître plusieurs fois durant le souper, plus pleine que jamais.

Ce fut alors que commença le festin.

Il nous faudrait ici la plume de Rabelais pour décrire cet engloutissement pantagruélique, cette absorption incroyable de volailles farcies, de pommes de terre frites, cette effrayante consommation de rôtis de lard gros comme des pavés, de croquignoles larges comme des barrieres…

C’est que nos peres savaient manger, ratatinette ! c’est que, comparés aux nôtres, leurs estomacs étaient de véritables malstroms en miniature ou disparaissait en un clin d’oil, pour chacun d’eux, ce qui aujourd’hui constituerait le repas de quatre hommes ordinaires.

Oh ! les beaux convives que nos peres, et quels fiers buveurs ils faisaient !

Pendant trois heures entieres, on se bourra d’aliments. Quand la masse ingérée faisait mine de ne plus vouloir prendre le chemin de l’estomac, on lui dépechait un verre de rhum qui la mettait a la raison ; et, haut les fourchettes ! on continuait comme de plus belle.

La moitié, au moins, du petit cochon si prématurément enlevé a sa gaudriole y passa – sans compter un mouton tout entier, dont il ne resta que les ossements, une douzaine d’odalisques de la basse-cour, avec leur sultan, et une vingtaine de tourtieres grandes comme des fonds de tonnes.

De quoi nourrir une compagnie de grenadiers pendant huit jours !

Néanmoins, comme toute chose en ce monde, cette débauche de mâchoires finit… par finir. Couteaux et fourchettes commencerent par ralentir leur jeu, pour finalement reposer inoffensifs sur les assiettes vides.

Le fricot était terminé. Mais on ne se leva pas de table, pour cela. L’inépuisable cruche fit encore une fois le recensement des convives, versant a chacun une derniere rasade de rhum.

Puis vinrent les histoires.

D’abord anodines et d’une gaieté fortement épicée, elles ne tarderent pas a prendre une tournure plus en rapport avec la prédilection ordinaire des narrateurs et auditeurs. De drolatiques, elles devinrent sérieuses, puis extraordinaires, puis tout a fait lugubres.

Ce fut Antoine Bouet, l’huissier beau parleur, l’avocat du village, qui les amena sensiblement sur ce terrain, ou il était chez lui.

Ambroise Campagna venait de terminer une histoire dans laquelle un queteux avait jeté un sort aux betes a cornes de son oncle, Baptiste Morency ; et, comme il était quelque peu esprit fort, ce Campagna, il n’avait pas manqué d’ajouter :

– Vous en croirez ce que vous voudrez ; mais, pour moi, je trouve que tous ces contes-la, c’est des betises.

– Des betises ! interrompit vivement Antoine ; tu en parles bien a ton aise, Ambroise Campagna. Il pourrait bien t’en cuire, mon garçon, pour refuser ainsi de croire aux châtiments que le bon Dieu nous envoie par l’entremise de ses pauvres.

Il faut dire ici, par parenthese, que ce finaud d’Antoine avait toujours le nom de Dieu a la bouche, bien qu’il fut moins croyant que n’importe qui.

– C’est vrai ! murmura-t-on, Ambroise aura queque chose.

– Remarque, ami Ambroise, que je ne te le souhaite pas, au moins, reprit Antoine ; mais si jamais il t’arrivait comme a ce pauvre Jean Plante, de l’Argentenay…

– Qu’est-ce qui est arrivé a Jean Plante ? demanda-t-on avec une curiosité inquiete.

– Voila ! fit solennellement Antoine, flatté d’avoir mis la puce a l’oreille de son auditoire et, se renversant sur son siege dans l’attitude du conteur qui se dispose a produire de l’effet.

– Si nous allumions avant de commencer ! fit observer une voix.

– Oui ! oui ! bourrons les pipes ! répondit-on de partout. Antoine est beau parleur et en a pour longtemps. D’ailleurs, on goute mieux une histoire en tirant une touche.

Pipes, calumets, brule-gueules et blagues a tabac sortirent avec entrain de toutes les poches, et ce fut enveloppé, comme Jupiter tonnant, d’un nuage de fumée, qu’Antoine Bouet commença son récit.


Chapitre 4 Une histoire de loup-garou.

 

Jean Plante, de l’Argentenay, dit-il, était comme Ambroise Campagna : il ne croyait pas aux loups-garous, il riait des revenants, il se moquait des sorts. Quand on en parlait devant lui, il ne manquait jamais de dire avec un gros ricanement :

– Je voudrais bien en rencontrer un de vos revenants ou de vos loups-garous : c’est moi qui vous l’arrangerais de la belle maniere !

Propos inconvenants, vous l’avouerez, et qu’on ne devrait jamais rencontrer dans la bouche d’un chrétien qui respecte les secrets du bon Dieu !

Ne va pas croire, au moins, Ambroise, que je dis ça pour toi. Je parle en général.

Il faut vous dire que Jean Plante vivait alors – il y a de ça une vingtaine d’années – dans un vieux moulin a farine situé en bas des côtes de l’Argentenay, a pas moins de dix arpents de la plus proche habitation. Il avait avec lui, pendant le jour, son jeune frere Thomas, pour lui aider a faire les moulanges ; mais, la nuit, il couchait tout fin seul au second étage.

C’est qu’il n’était pas peureux, Jean, et qu’on aurait bien couru toute l’île avant de trouver son pareil !

Il était, en outre de ça, pas mal ivrogne, et colere en diable quand il se trouvait chaud, – ce qui lui arrivait sept jours sur huit. Dans cet état, je vous assure qu’il ne faisait pas bon le regarder de travers ou lui dire un mot plus haut que l’autre ; le méchant homme était capable de vous flanquer un coup de la grande faux que l’on voyait toujours accrochée pres de son lit.

Or, il arriva qu’un apres-midi ou Jean Plante avait levé le coude un nombre incalculable de fois, un queteux se présenta au moulin et lui demanda la charité pour l’amour du bon Dieu.

– La charité, fainéant ?… Attends un peu, je te vas la faire, la charité ! cria Jean Plante, qui courut sur le pauvre homme et lui donna un grand coup de pied dans le derriere.

Le queteux ne dit pas mot ; mais il braqua sur le meunier une paire de z’yeux qui aurait du le faire réfléchir. Puis il descendit tranquillement l’escalier et s’en alla.

Au pied de la côte du moulin, le queteux rencontra Thomas qui arrivait avec une charge d’avoine.

– La charité, pour l’amour du bon Dieu ? demanda-t-il poliment, en ôtant son vieux chapeau.

– Va au diable : j’ai pas le temps ! répondit durement Thomas, qui se mit a fouetter ses boufs.

Comme tout a l’heure, le queteux ne souffla mot ; mais il étendit lentement sa main droite du côté du moulin et disparut au milieu des arbres.

Ici le narrateur fit une pause habile pour exciter davantage la curiosité de son auditoire, lequel, pourtant, suspendu aux levres d’Antoine Bouet, n’avait pas besoin de cet aiguillon. Puis il secoua la cendre de sa pipe sur son pouce et reprit :

Le queteux n’avait pas plus tôt fait ce geste que, cric ! crac ! le moulin s’arreta net.

Jean lâcha un juron et s’en fut voir ce qu’il y avait. Mais il eut beau examiner la grand-roue, les petites roues d’engrenage, et tout le bataclan… rien. Tout paraissait en ordre. L’eau ne manquait pas non plus.

Il appela son frere :

– Hé ! Thomas !

– Ensuite ?

– Le moulin est arreté.

– Je le vois bien.

– De quoi est-ce que ça dépend ?

– J’en sais rien.

– Comment, t’en sais rien ! Mais, c’est qu’il faut le savoir, mon garçon !

– C’est pas mon affaire, a moi. Regarde ce qu’il a, ton moulin.

– Ah ! ah ! c’est pas ton affaire !… On va voir ça, mon garçon. Rempoche-moi un peu d’avoine que tu viens de jeter dans la moulange : il y a des pierres dedans, je le gagerais.

– Y a pas de cailloux dans mon avoine. Je les aurais vus, je suppose.

– T’as pas la vue bonne, aujourd’hui. Rempoche tout de suite, ou sinon…

– Viens-y donc pour voir ! répondit aigrement Thomas.

Mais il n’eut pas plus tôt aperçu les yeux gris, tout pleins d’étincelles, de son frere Jean, qu’il se baissa immédiatement et se mit en devoir de vider le grand entonnoir ou, comme vous savez, on jette le grain destiné a etre moulu.

La meule se trouva a découvert.

Jean se baissa a son tour, tâta, palpa, fit toutes les simagrées imaginables…

Rien !

– C’est pas mal drôle, tout de meme, cette affaire-la, marmotta-t-il entre ses dents : tout est en ordre, et, cependant, le moulin ne veut pas marcher.

– Je sais ce que c’est ! fit tout a coup Thomas, en se frappant le front.

– Si tu le sais, dis-le donc, imbécile.

– C’est le maudit queteux de tout a l’heure qui lui a jeté un sort.

– Cré bete ! tiens, v’la ou je les loge, moi, les sorts, ricana Jean Plante, en allongeant a son frere un maître coup de pied.

Ce pauvre Thomas, il en souleva de terre et alla retomber sur les mains a dix pieds plus loin.

Quand il se releva, il était bleu de colere et il courut tout droit sur Jean. Mais le meunier, qui pouvait en rosser une demi-douzaine comme celui-la, lui prit les poignets et l’arreta court.

– Halte-la ! mon gars, dit-il ; on ne leve pas la main sur Jean Plante, ou il en cuit.

Thomas vit bien qu’il n’était pas le plus fort. Il ne répondit point, et pleurant de rage, il alla ramasser son chapeau. Puis il sortit en montrant le poing a son frere et en lui disant d’un ton de menace :

– Quand tu me reverras !…

Jean resta donc seul.

Tout le reste de l’apres-midi, il l’employa a essayer de faire marcher son moulin ; mais, bernique ! la grand-roue faisait un tour, puis, crac ! la mécanique s’arretait net.

– On verra demain ce qui l’empeche d’aller, se dit a la fin Jean Plante. En attendant, fetons, puisqu’il n’y a pas autre chose a faire.

Et notre homme installa sa cruche sur la table et se mit a boire, que c’était une bénédiction. Un verre de rhum n’attendait pas l’autre, si bien qu’a minuit, il était soul comme trois cent mille Polonais.

Il songea alors a se coucher.

C’est une chose facile a faire quand on est a jeun et qu’un bon lit nous attend ; mais, lorsque les jambes refusent le service, il faut s’y prendre a plusieurs fois avant de réussir. Or, cette nuit-la, le meunier avait les siennes molles comme de la laine. Il se cognait a tous les meubles et prenait des embardées qui l’éloignaient toujours de sa paillasse.

Finalement il se fâcha.

– Ah ! ça ! dit-il en se disposant a essayer une derniere fois, de ce coup-la, je me lance pour la mort ou pour la vie.

Et il prit son élan, les bras en avant. Mais ce ne fut pas sa couchette qu’il atteignit : ce fut la porte de l’escalier, qui était restée ouverte.

Jean roula jusqu’en bas comme un paquet de linge et se trouva dehors, a la belle étoile.

Essayer de remonter ? Impossible. Il fallut donc passer la nuit la, au beau milieu du bois et avec la terre dure pour paillasse.

Aussi, quoique saoul, Jean ne put fermer l’oil. Il s’amusa a compter les étoiles et a voir les nuages glisser sur la lune.

Vers environ deux heures du matin, un grand vent du nord s’éleva, qui, s’engouffrant dans la cage de l’escalier, éteignit la chandelle restée allumée dans le moulin.

– Merci, monsieur le vent, dit Jean Plante : vous etes plus ménager que moi, vous soufflez ma chandelle.

Et il se mit a ricaner. Mais son plaisir ne dura pas longtemps.

La lumiere reparut au bout de cinq minutes, et, pendant une bonne heure, elle se promena d’une fenetre a l’autre, comme si une main invisible l’eut fait marcher. En meme temps, il arrivait de l’intérieur du moulin des bruits de chaînes, des gémissements, des cris étouffés, que c’était a faire dresser les cheveux sur une tete chauve et a croire que tous les diables d’enfer faisaient sabbat la-dedans. Puis, quand ce tapage effrayant eut cessé, ce fut autre chose. Des feux follets bleus, verts, livides, rouges, se mirent a danser et courir sur le toit, d’un pignon a l’autre. Il y en eut meme qui vinrent effleurer la figure du pauvre ivrogne, au point qu’ils lui roussirent un peu la chevelure et la barbe. Enfin, pour combler la mesure, une espece de grand chien a poil roux, haut de trois pieds, au moins, rôdait au milieu des arbres, s’arretant parfois et dardant sur le meunier deux gros yeux qui brillaient comme des charbons enflammés.

Jean Plante avait froid dans le dos et les cheveux droit-a-pic sur la tete, comme des broches a tricoter.

Il essaya plusieurs fois de se relever pour prendre sa course vers les maisons ; mais la terreur le paralysait autant que l’ivresse, et il ne put en venir a bout qu’au petit jour, alors que toutes les épouvantes de la nuit avaient disparu.

Avec la clarté, Jean retrouva son courage et se moqua de ce qu’il avait vu. Pourtant il lui resta une certaine souleur, qui l’empecha d’abord d’en rire bien franchement. Mais il n’eut pas plus tôt lampé deux ou trois bons verres, qu’il redevint gouailleur comme la veille et se mit a défier tous les revenants et tous les loups-garous du monde de venir lui faire peur.

La journée se passa en essais inutiles pour faire repartir le moulin. Il était ensorcelé tout de bon, car il n’y eut pas tant seulement moyen de lui faire faire de suite deux tours de roue.

Jean vit approcher le soir avec une certaine défiance. Il avait beau se dire qu’il avait revé la nuit précédente… son esprit n’était pas en repos. Mais, comme l’orgueil l’empechait de monter aux maisons, ou l’on n’aurait pas manqué de le railler, il coucha bravement au moulin, – non toutefois sans avoir soigneusement fermé portes et fenetres.

Tout alla bien jusqu’a minuit.

Jean se flattait que les scenes de la veille ne se renouvelleraient pas et qu’il pouvait compter sur un bon somme. Mais, ding ! ding ! le douzieme tintement de l’horloge n’avait pas fini de résonner, que le tapage recommença. Pan ! un coup de poing ici ; boum ! un coup de pied la… Puis des lamentations !… puis des grincements de chaînes !… puis des éclats de rire… des chuchotements… des lueurs soudaines… des souffles étranges qui passaient dans la chambre… un charivari a faire mourir de frayeur !

Jean, lui, se fâcha blanc. Il bondit sur sa faux, et, jurant comme un possédé, il fureta dans toutes les chambres du moulin, sans meme en excepter le grenier.

Mais, chose curieuse, quand le meunier arrivait dans un endroit, le bruit y cessait aussitôt pour se reproduire a la place qu’il venait de quitter.

C’était a en devenir fou.

De guerre lasse, Jean Plante regagna son lit et ramena les couvertures par-dessus sa tete – ce qui ne l’empecha pas de grelotter de fievre tout le reste de la nuit.

Cela dura ainsi pendant une semaine.

Le soir de la huitieme journée – qui se trouvait etre le propre jour de la Toussaint – Jean veillait encore seul au moulin. Il n’avait pas été a la messe, sous prétexte qu’il faisait trop mauvais, aimant mieux passer son temps a buvasser et braver le bon Dieu.

Il était pourtant bien changé, le pauvre homme. Sa figure bouffie et ses yeux brillants de fievre disaient assez quelle affreuse semaine d’insomnie il avait passée.

Au dehors, le vent du nord-est faisait rage, fouettant les vitres avec une petite pluie fine, qui durait depuis le matin. Pas la moindre lune au firmament. Une nuit noire comme de l’encre !

Jean était accoté sur la table, en face de son éternelle cruche, qu’il regardait d’un air hébété. La chandelle fumait, laissant retomber sur le suif le bout de sa longue meche charbonnée. Il faisait noir dans la chambre.

Tout a coup, l’horloge sonna onze heures.

Jean Plante tressaillit et fit mine de se lever. Mais l’orgueil le fit retomber sur sa chaise.

– Il ne sera pas dit que je céderai… murmura-t-il d’une voix farouche. Je n’ai pas peur, moi !… non, je n’ai peur de rien !

Et il se versa a boire d’un air de défi.

Minuit arriva. L’horloge se mit a sonner lentement ses douze coups : ding ! ding ! ding !…

Jean ne bougea pas. Il comptait les coups et regardait partout, les yeux grands comme des piastres.

Au dernier tintement, flac ! une rafale de vent ouvrit violemment la porte, et le grand chien roux de la premiere nuit entra.

Il s’assit sur son derriere, pres du chambranle, et se mit tranquillement a regarder Jean Plante, sans détourner la vue une seule seconde.

Pendant cinq bonnes minutes, le meunier et le chien se mirerent comme ça, – le premier, plein d’épouvante et les cheveux droits sur la tete ; le second, calme et menaçant.

A la fin, Jean n’y put tenir. Il se leva et voulut moucher la chandelle pour mieux voir.

La chandelle s’éteignit sous ses doigts.

Jean chercha vite un paquet d’allumettes, qui devait se trouver sur la table.

Le paquet d’allumettes n’y était plus.

Alors il eut véritablement peur et se mit a reculer dans la direction de son lit, observant toujours l’animal immobile.

Celui-ci se leva lentement et commença a se promener de long en large dans la chambre, se rapprochant peu a peu du lit.

Ses yeux étaient devenus brillants comme des tisons, et il les tenait toujours fixés sur le meunier.

Quand il ne fut plus qu’a trois pas de Jean Plante, le pauvre homme perdit la tete et sauta sur sa faux.

– C’est un loup-garou ! cria-t-il d’une voix étranglée.

Et, ramenant avec force son arme, il en frappa furieusement l’animal.

Aussitôt, il arriva une chose bien surprenante. Le moulin se prit a marcher comme un tonnerre, pendant qu’une lueur soudaine envahissait la chambre.

Thomas Plante venait de surgir, tenant entre ses doigts une allumette enflammée.

Le grand chien avait disparu !

Sans souffler mot, Thomas ralluma la chandelle. Puis, apercevant son frere qui tenait toujours sa faux :

– Ah ! ça ! dit-il, qu’est-ce que tu faisais donc la, a la noirceur ?… Deviendrais-tu fou, par hasard ?

Jean, livide et hagard, ne répondait pas. Il regardait Thomas, a qui il manquait un bout de l’oreille droite.

– Qui t’a arrangé l’oreille comme ça ? demanda-t-il, enfin, d’une voix qui n’était plus qu’un souffle.

– On me l’a coupée ! répondit durement Thomas.

Jean se baissa et ramassa par terre un bout d’oreille de chien, encore saignant.

– C’était donc toi ! murmura-t-il.

Et, portant la main a son front, il éclata de rire. Jean Plante était fou !