Histoire de l'art - Tome II : L'Art médiéval - Élie Faure - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1912

Histoire de l'art - Tome II : L'Art médiéval darmowy ebook

Élie Faure

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Opis ebooka Histoire de l'art - Tome II : L'Art médiéval - Élie Faure

Médecin érudit, Élie Faure compose en une vingtaine d'années (1909-1927) une monumentale Histoire de l'art, de la préhistoire au début du XXe siecle. Issu de conférences données a l'université populaire du 3e arrondissement de Paris, ce travail, sans cesse remanié, n'est pas l'oeuvre d'un universitaire mais celle d'un passionné guidé par ses émotions, qui souhaite partager son enthousiasme.

Opinie o ebooku Histoire de l'art - Tome II : L'Art médiéval - Élie Faure

Fragment ebooka Histoire de l'art - Tome II : L'Art médiéval - Élie Faure

A Propos
Introduction a la premiere édition (1912)
Préface a la nouvelle édition (1923)
A Propos Faure:

Fils de Pierre Faure, négociant, et de Suzanne Reclus, il est tres lié a deux de ses oncles, le géographe et militant anarchiste Élisée Reclus et l'ethnologue Élie Reclus. A l'âge de 15 ans, il rejoint a Paris ses freres Léonce et Jean-Louis, et s'inscrit au lycée Henri-IV. Passionné de peinture, il visite régulierement le musée du Louvre et se plonge dans les ouvrages de son professeur de philosophie, Henri Bergson. Son baccalauréat en poche, il s'inscrit a la faculté de médecine, puis commence a exercer dans les quartiers populaires. Il travaille avec son frere Jean-Louis, chirurgien et gynécologue, en qualité d'anesthésiste aux hôpitaux de Paris et se spécialise dans l'embaumement. Il continue cependant a fréquenter les expositions et les ateliers de peintres et de sculpteurs. Il s'engage aussi dans les combats politiques de l'époque, prenant notamment parti pour Dreyfus et participant a des mouvements socialistes. Le 7 avril 1896, il épouse Suzanne Gilard, fille du pasteur d'Eynesse. Le 3 mai 1899, a 26 ans, il présente sa these de doctorat en médecine. En 1902, il commence a publier des articles consacrés a l'art dans L'Aurore. Il se passionne pour Cézanne et surtout pour Velasquez auquel il consacre son premier livre. Entre 1905 et 1909, il tient une série de conférences sur l'histoire de l'art a l'Université populaire « La Fraternelle » du 3e arrondissement de Paris. Il en tirera le contenu de son principal ouvrage, Histoire de l'art, publié a partir de 1909. Cette ouvre monumentale, plusieurs fois remaniée, retrace l'évolution de l'architecture, de la sculpture, de la peinture et des arts domestiques de la préhistoire au début du XXe siecle. Dans Les Constructeurs, il s'interroge sur le rôle des artistes dans la société et sur l'influence de penseurs comme Michelet et Nietzsche. Médecin militaire pendant la Premiere Guerre mondiale, il doit rejoindre le front. Une fois démobilisé, il retrouve ses livres, reprend ses voyages, s'intéresse au cinéma et travaille sur des themes philosophiques et historiques, notamment sur une biographie de Napoléon publiée en 1921. Inquiet de la montée du fascisme au cours des années 1930, il soutient les Républicains contre Franco lors de la Guerre d'Espagne, rend visite aux combattants de Barcelone et de Madrid, et devient en 1936 coprésident du Comité d’aide au peuple espagnol. Ses témoignages sur la guerre d'Espagne seront publiés apres sa mort dans Méditations catastrophiques. Victime d'une crise cardiaque, il meurt a Paris le 29 octobre 1937. Il est enterré dans le cimetiere familial du village des Laurents a Saint-Antoine-de-Breuilh. [Wikipedia]

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Introduction a la premiere édition (1912)

Tandis que la lointaine civilisation chinoise retarde l’heure de sa mort en se tournant vers son propre passé, tandis que l’Inde répand, pour soulager sa fievre, une religion sur l’Asie, l’ombre noie peu a peu les rivages ou s’est écoulée l’éclatante et virile jeunesse du monde occidental. Les flux et les reflux, depuis le début de l’histoire, balancent l’océan des peuples du plateau de l’Iran aux terres fraîches et salubres qui regardent l’Atlantique. Des invasions silencieuses ont accumulé dans les plaines du nord de l’Europe les réserves d’hommes qui renouvelleront l’innocence des peuples méridionaux quand un contact trop énervant avec l’Asie affaiblira leur foi dans leur propre intelligence. On a vu les Phéniciens apporter a la Grece et a l’Italie, avec la science et l’idéal de la Chaldée et de l’Égypte, l’écho indien des ivresses mystiques par qui le saint frisson de la vie universelle est entré dans l’ordre occidental. On a vu la Grece, entraînée par Alexandre, déposer dans l’âme trouble et lasse de l’Inde, l’étincelle inspiratrice. Rome doit subir a son tour le sensualisme de l’Asie quand elle lui porte la paix… Le mouvement épuisait peu a peu son rythme. Il était nécessaire qu’un grand repos succédât a la dépense d’énergie d’ou sortit l’avenir du monde, et que la nature de l’homme se repliât sur elle-meme pour imposer a son esprit trop tendu, a ses sens pervertis, l’oubli de leurs conquetes et le désir de remonter a leurs sources naturelles.

Du jour ou l’unité de l’âme grecque commence a se dissocier, ou deux courants se dessinent dans la pensée des philosophes et la sensibilité des artistes, ou Platon et Praxitele opposent la vie spirituelle au matérialisme de Lysippe et d’Aristote, de ce jour la jeunesse des hommes a cessé d’enchanter le monde. Leurs tendances antagonistes, le rationalisme qui brise l’élan de l’instinct, le sensualisme qui détraque la volonté conduisent l’une et l’autre a la négation de l’effort. Et le sceptique et le mystique ouvrent le chemin aux apôtres qui viennent semer dans le cour inquiet des multitudes, avec le remords d’avoir vécu trop pleinement, la soif de racheter l’impureté du corps par une telle exaltation de l’âme, que mille ans seront nécessaires aux peuples occidentaux pour qu’ils retrouvent, dans un nouvel équilibre, leur dignité.

C’est par la fusion dans le courant spiritualiste de la métaphysique et de la morale, par la projection hors de nous-memes, qui sommes mauvais et corrompus, d’un absolu vis-a-vis duquel nous avons le devoir de nous repentir d’etre nés, que le monothéisme se formula pour la premiere fois avec intransigeance dans la doctrine des prophetes hébreux. Dieu, désormais, était sorti du monde, l’homme ne pouvait plus l’atteindre qu’au-dela de sa propre vie. Cette prétendue unité divine des théologiens installait dans notre nature ce terrible dualisme qui fut a nous tous, sans doute, et qui reste a chacun de nous une épreuve indispensable. C’est lui qui nous a fait errer de longs siecles a la recherche de nous-memes. C’est lui qui a maintenu mille ans au fond de nous ce débat douloureux entre les sollicitations des sens et la hantise du salut. Mais c’est peut-etre grâce a lui que nous savons que notre force, c’est l’accord poursuivi dans la souffrance et réalisé dans la joie de notre animalité sainte et de notre sainte raison.

L’art, qui est précisément la manifestation la plus expressive et la plus haute de cet accord et la forme vivante qui jaillit des amours profondes de la matiere et de l’intelligence pour affirmer leur unité, l’art devait mourir en meme temps que les croyances naturistes quand les religions éthiques apparurent pour nier l’utilité de son action et précipiter l’humanité sur des voies opposées a celles qu’elle suivait jusqu’alors. Les Juifs, déja, qui firent entrer dans la pensée occidentale l’esprit imposant et stérile des solitudes, haissaient et condamnaient la forme. Les Arabes, nés du meme rameau, allaient manifester leur dédain pour elle. Il fallut le contact du sol européen, de ses golfes, de ses montagnes, de ses plaines fertiles, de son air vivifiant, de sa variété d’apparences et des problemes dont il propose a l’esprit la solution, pour arracher les peuples qui l’habitent, apres dix siecles de luttes douloureuses, d’efforts sans cesse brisés et repris, a l’étreinte puissante de l’idée sémitique. Il fallut que l’Inde sentît dans la substance meme de l’idée bouddhique, y tressaillant, et faisant sa force et son entraînante beauté, l’incessant mouvement de fécondité et de mort qui fait bouger ses forets et ses fleuves, pour qu’elle repeuplât les temples de ses cent mille dieux vivants.

Au fond des grandes religions morales qui commencerent a prétendre a la domination du monde quand le panthéisme de l’Inde védique et le polythéisme de la Grece eschylienne eurent atteint leur plus haute expression et que le déclin commença pour elles, se faisait jour le meme sentiment désespéré de l’inutilité finale de l’action. L’homme était partout fatigué de vivre, de penser, et il divinisait sa fatigue comme il avait, quand il aimait agir, divinisé sa vaillance. La résignation du chrétien, le nirvânisme du bouddhiste, le fatalisme de l’Arabe, le traditionalisme du Chinois sont nés du meme besoin pessimiste d’éviter l’effort. Les Arabes n’ont échappé pendant quelques siecles aux conséquences de cette idée décourageante, que parce que le seul effort exigé d’eux par le prophete était un effort extérieur, répondant a leurs besoins essentiels de vie nomade et conquérante, et que le repos leur était promis dans la mort meme ou ils se précipitaient au galop de charge, laissant aux peuples vaincus le soin de travailler pour eux. Les Chinois n’y échappent encore que par leur absence d’idéalisme et leur esprit positif dont l’énergie s’emploie précisément a entraver et ralentir l’action. Mais les peuples généralisateurs de l’Occident, les peuples sensuels de l’Inde ne pouvaient en sortir qu’a la condition de profiter du repos meme que leur imposaient ces doctrines pour replonger dans leurs sols les racines de leur instinct et réagir alors de toute leur puissance rajeunie contre l’esprit de renoncement ou les disciples de Çakia-mouni et de Jésus avaient entraîné les foules intéressées a les entendre, en leur cachant le vrai visage des deux hommes qui furent tout amour et par suite toute action.

Maintenant que les religions éthiques appartiennent a l’histoire, maintenant que nous avons appris que le besoin moral perd sa puissance quand il prétend annihiler ou diminuer le besoin esthétique dont il n’est qu’un aspect, nous sommes assez forts pour reconnaître que le christianisme et le bouddhisme introduisirent dans le monde un admirable élément de passion. Aux Indes, a vrai dire, le bouddhisme n’avait jamais pris, vis-a-vis du brahmanisme, le caractere de radicale opposition que le christianisme adopta vis-a-vis des religions paiennes. Il n’était pas l’esprit d’un sol et d’une race allant au-devant de l’esprit d’un autre sol et d’une autre race pour lui offrir le combat. Il était né du courant meme qui poussait les peuples de l’Inde a meler leur âme aux voix universelles, a demander aux voix universelles de pénétrer incessamment leur âme, il était une extension dans le monde moral du formidable sensualisme qui ne pouvait se refuser d’entendre l’appel des hommes quand il confondait leur esprit avec l’esprit des fauves, des forets, des eaux et des pierres. En Occident, au contraire, l’invasion de l’âme humaine par la force de la nature ne pouvait prendre, au sein du christianisme organisé en systeme politique, qu’une allure insurrectionnelle. Et c’est par la que l’âme chrétienne a imprimé une trace profonde dans la forme de notre esprit.

En enseignant la haine de la vie, le christianisme multiplia notre puissance a la vivre quand les fatalités de l’évolution économique et politique des sociétés occidentales les conduisirent a prendre contact avec la vie pour adapter leurs organes a des fonctions nouvelles et assurer a leurs besoins de nouvelles satisfactions. Nos sens avaient gardé mille ans le silence, mille ans la seve humaine avait été refoulée dans nos cours, l’esprit avait accumulé pendant mille ans, dans une épouvantable solitude, un monde de désirs confus, d’intuitions inexprimées, de fievres mal éteintes qui firent jaillir l’amour de lui, quand il ne put plus le contenir, avec l’ivresse des betes des bois prisonnieres qu’on rend a la liberté. Il n’est pas dans l’histoire de plus magnifique spectacle que cette humanité se ruant sur la forme avec une frénésie sainte pour la féconder de nouveau.

C’est la qu’il faut chercher l’origine des différences qui nous frappent quand nous considérons dans leur ensemble les manifestations de l’art antique et celles de l’art médiéval, surtout dans l’Inde et l’Europe de l’Ouest. Le monde antique n’avait jamais prohibé l’amour de la forme, il était arrivé par elle, au contraire, d’un effort progressif, harmonieux, continu aux généralisations philosophiques formulées par les sculpteurs d’Athenes vers le milieu du siecle d’Eschyle, de Sophocle et de Phidias. L’Égypte, retenue par la théocratie en des cadres métaphysiques dont il était interdit de sortir, avait étudié l’homme dans sa structure, défini pour toujours la forme de l’ombre qu’il projettera sur la terre tant que le soleil luira sur lui. La Grece, libérée du dogme, avait scruté les relations qui unissent l’homme a la nature, retrouvé dans les volumes et les gestes des formes vivantes les lois qui déterminent l’harmonie dans la révolution des astres, le déroulement des profils terrestres, le mouvement de descente et d’ascension des mers. Les rapports que créent de l’homme a l’homme les douleurs vécues ensemble, les espérances trop longtemps ajournées, la joie de la libération des sens apres des siecles d’ascétisme et de compression physique et morale, il appartenait au Moyen Âge occidental de les faire passer dans la forme, pele-mele avec une irruption d’enivrements matériels qui établissent entre lui et le Moyen Âge indien une entente obscure et magique. L’Inde brahmanique sentait vivre en elle l’âme du Bouddha comme l’Europe gothique, entraînée par ses besoins sociaux, sentit revivre un siecle en elle, contre les théologiens, contre les conciles, contre les Peres de l’Église l’âme aimante, l’âme artiste et pitoyable de Jésus.

Mais que le réveil de la sensualité des hommes ait pris, comme chez les chrétiens, une allure révolutionnaire, qu’il ait, comme chez les Indiens, trouvé son aliment aussi bien dans la passion morale de Çakia-mouni que dans la fievre panthéistique de Brahma, qu’il se soit manifesté, contre le spiritualisme islamique lui-meme, par l’élan des mosquées berberes, leurs broderies de métal et de bois, le ruissellement de joyaux de la peinture persane, qu’il ait tenté péniblement d’échapper a l’étreinte de l’effroyable cauchemar des Azteques pour rassembler les lambeaux de la chair qu’on découpait sous leurs yeux, qu’il apparaisse dans la patience des Chinois a rendre viables, au moyen de la forme, les entités ou se fixe leur équilibre moral, partout au Moyen Âge les peuples ignorerent le but réel qu’ils poursuivaient, partout leur conquete de la vie universelle s’accomplit sous le prétexte religieux, toujours avec l’appui de la lettre du dogme, toujours contre son esprit. C’est ce qui donne a l’art du Moyen Âge son accent prodigieux de liberté confuse, sa ruée ivre et féconde dans les champs de la sensation, son insouciance du langage parlé pourvu que ce langage exprime quelque chose, un mélange désordonné de sentiments jaillissant du contact de l’âme avec le monde dans la force nue de l’instinct. La recherche philosophique qui imprime a tout l’art antique son acheminement vers l’harmonie formelle est rendue inutile ici par l’ancre du dogme qui laisse, hors de lui, les sens rajeunis et sans entraves libres de se soulager, et l’universel amour refuser le contrôle de l’humaine volonté. L’admirable logique des maîtres d’ouvre français du Moyen Âge s’applique a réaliser un objet d’abord pratique, et si l’Arabe dresse sur le désert l’image abstraite de l’esprit, il remplit de roses et de femmes ses frais Alhambras. L’immortel Dionysos a reconquis la terre, melant a sa fievre sensuelle l’amour du Bouddha, la douceur de Jésus, la dignité de Mahomet, et quand Prométhée, par la Commune occidentale, renaît a ses côtés, Prométhée s’ignore lui-meme, il est, lui aussi, inondé d’ivresse mystique. Le Moyen Âge a recréé la connaissance contre les dieux qu’il adorait.

C’est toujours contre les dieux qu’elle se crée, cette connaissance mortelle, meme quand ces dieux expriment, comme ceux de l’Olympe grec, les lois qu’il s’agit de comprendre pour parvenir a la réaliser. Une inévitable confusion s’est faite en nous, entre le prétexte de nos croyances et leur véritable sens. Depuis toujours, nous avons vu l’art et la religion suivre la meme route, l’art accepter de se mouvoir presque exclusivement entre les digues du symbolisme religieux et changer d’apparence aussitôt qu’un dieu en remplace un autre. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi toutes les religions, meme quand elles se combattent, s’expriment en des formes qui leur survivent constamment et dont le temps finit toujours par déterminer l’accord et la nécessité. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi les plus belles créations des artistes ne coincident pas toujours avec les minutes les plus intenses de l’exaltation religieuse, pourquoi la meme religion garde souvent le silence au cours de sa jeunesse et ne s’exprime parfois que lorsqu’elle touche a son déclin. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi les imagiers français n’ont imprimé leurs désirs dans la pierre des cathédrales qu’apres le mouvement de révolte qui assura la vie de la Commune contre l’oppression du pretre et du seigneur, pourquoi les signes de découragement apparurent en eux précisément au cours d’un siecle, le XVe, ou la foi catholique connut sa minute de fievre et de surexcitation la plus ardente. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi l’Inde confondit ses dieux contradictoires dans la meme explosion d’ivresse sensuelle, pourquoi l’Islam qui a conservé de nos jours l’intransigeance fanatique d’il y a dix siecles, laisse ses mosquées tomber en ruines et n’en bâtit pas d’autres, pourquoi l’artiste chinois appartient quelquefois a trois ou quatre sectes différentes tandis que l’artiste japonais donne presque toujours l’impression de n’appartenir a aucune, pourquoi l’Européen élevait des autels a un dieu de miséricorde a l’heure ou l’Azteque faisait ruisseler sur les siens le sang des victimes humaines. Nous ne nous sommes jamais demandé si les peuples ne donnaient pas a leurs croyances la forme de leurs sensations.

Il faut bien, cependant, que nous ayons de la création artistique a nos heures de virilité, un besoin aussi impérieux que de la nourriture et de l’amour, et entraînant dans son mouvement triomphal nos croyances, puisque les peuples meme auxquels les théologiens et les philosophes enseignent le néant final de l’effort créent, puisque leurs poetes chantent, en termes créateurs de vie, la vanité de notre action. Le christianisme est pessimiste, l’islamisme est pessimiste, le panthéisme est pessimiste, qu’importe ! Le chrétien fait bondir hors du sol une foret sonore de voutes, de vitres et de tours, le musulman étend l’ombre fraîche de ses coupoles sur son incurable inertie, l’Indien éventre les montagnes pour les féconder. L’homme veut vivre et demande a ceux qui chantent et qui sculptent de lui montrer les voies de la vraie vie, meme quand ils lui parlent de la mort. Quels que soient les dieux qu’adore un peuple, ce peuple les fait ce qu’il est.

Sans doute, il nous faut une foi. C’est seulement en elle que nous puisons la force nécessaire pour résister a nos désillusions et maintenir devant nos yeux l’image de notre espérance. Mais cette foi que nous ornons d’étiquettes nouvelles quand une métaphysique ou une morale nouvelle s’impose a nos besoins, cette foi ne change que d’aspect, elle ne change pas d’esprit, et tant qu’elle vit en nous-memes, quelles que soient l’époque ou se déroule notre action et la religion qui lui serve de prétexte, les formes d’art les plus diverses ne feront que l’exprimer. Cette foi n’est que la confiance qui succede a de longs sommeils et s’émousse a de trop longs contacts avec le mystere que notre ardeur a vivre nous pousse a pénétrer. Quand une religion parvient a son degré de développement le plus harmonieux et le plus expressif, ce n’est pas elle qui éveille en nous cette foi, elle en naît au contraire, elle est la projection dans le champ de nos illusions des réalités intérieures qui nous guident et nous exaltent. L’homme, pres de se réaliser, accepte tout d’un coup, en bloc, une grande synthese simple de tout ce qu’il ignore pour n’etre pas gené par le doute et l’inquiétude dans la recherche de ce qu’il veut savoir. Quand il a trop appris, quand sa foi en lui-meme baisse, ses croyances extérieures peuvent durer et s’exaspérer meme, mais toutes les expressions de sa pensée vacillent en meme temps. Les peuples en action forcent toute religion a se plier aux manifestations de leurs vertus originales. Une religion ne modele un peuple sur ses dogmes que quand il ne croit plus en lui. Quel que soit notre paradis, nous le réalisons sur terre quand nous avons confiance en nous. Nous attendons pour le diviniser, a travers les siecles et le monde, l’heure de pleine ascension de la vie dans notre cour, et le mot foi est le nom religieux que nous donnons a l’énergie.

Jamais d’ailleurs l’irruption de cette énergie dans le monde ne s’était produite avec cette violence de mysticisme enivré. C’est ce qui donne aux esprits réellement religieux, des le seuil de la cathédrale, de la mosquée ou de la pagode, ce profond et complet oubli du rite qui s’y célebre, cette indifférence absolue aux dogmes sur lesquels se sont bâtis ces temples, cette exaltation supérieure aux formes arretées et mortes de l’adoration de l’homme et du champ illimité de son action par l’homme. Le mot mystique est encore a définir. Si le mysticisme est cette forme de désespoir qui précipite l’âme humaine, a des heures d’affaissement, vers des dieux extérieurs entre les mains desquels elle abdique toute volonté et tout désir, vers des jardins qui ne s’ouvrent qu’aux morts pour leur offrir des fleurs qui sentent le cadavre, les premiers temps du christianisme ont peut-etre seuls connu ce mysticisme-la, ou un minimum d’humanité subsiste dans la plus grande somme de superstitions et de pratiques religieuses. Mais si le mysticisme apparaît sous cette forme d’espoir frénétique et vivant qui se rue dans les champs touffus de la sensation et de l’action et recueille dans sa substance l’envahissement simultané de toutes les forces du monde qui l’approuvent, le renouvellent et l’exaltent, il est l’esprit créateur meme a qui son accord avec elles, révele ses propres moyens. Quel que soit le dieu qu’il adore, et meme s’il nie tous les dieux, celui qui veut créer ne consent pas a lui-meme s’il ne sent pas couler dans ses arteres tous les fleuves, meme ceux qui charrient du sable et de la pourriture, s’il ne voit pas briller toutes les constellations, meme celles qui sont éteintes, si le feu primitif, meme figé dans l’écorce du globe, ne consume pas ses nerfs, si les cours de tous les hommes, meme de ceux qui sont morts, meme de ceux qui sont a naître ne battent pas dans son cour, si l’abstraction ne monte pas de ses sens a son âme pour l’associer aux lois qui font agir les hommes, couler les fleuves, bruler le feu, tourner les constellations.

Or partout, ou a peu pres partout au Moyen Âge, les créateurs eurent ces heures de communion confuse et sans limite avec le cour et l’esprit de la matiere en mouvement. Et ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’aucun ou presque aucun d’eux ne nous a laissé son nom. Il y eut la, vraiment, un phénomene peut-etre unique dans l’histoire, les masses populaires meme faisant passer leur force dans la vie qui refluait en elles incessamment, un abandon passionné des multitudes a la poussée aveugle de leurs instincts régénérés. L’antiquité – l’antiquité grecque du moins – n’avait pas connu cette heure, parce qu’elle avait assuré ses conquetes dans un effort progressif. Ici, les peuples retrouvaient d’un seul coup le contact perdu avec le monde, et comme les conquetes de leur passé vivaient encore a leur insu dans la puissance virtuelle qui les habitait, la reprise se fit dans un prodigieux tumulte. Les multitudes bâtirent elles-memes leurs temples, le choc d’un cour obscur scella chaque pierre entassée, il n’y eut jamais pareil jaillissement de voutes, de pyramides, de clochers et de tours, pareille marée de statues montant du sol comme des plantes pour envahir l’espace et s’emparer du ciel. De l’Insulinde et de l’Himalaya a l’Atlantique, de l’Atlas a la mer du Nord, des Andes péruviennes au golfe du Mexique, un élan d’amour irrésistible souda, a travers l’étendue, des mondes qui s’ignoraient. L’architecture, l’art anonyme et collectif, l’hymne plastique des foules en action sortit d’elles avec une si profonde rumeur, avec un tel emportement d’ivresse qu’elle apparut comme la voix de l’universelle espérance, la meme chez tous les peuples de la terre cherchant dans leur propre substance les dieux qu’on dérobait a leurs regards. Quand ils eurent vu la face de ces dieux, les bâtisseurs de temples s’arreterent, mais ils eurent un tel geste de désespoir qu’il brisa l’armure de fer ou les théocraties muraient l’intelligence, et que l’individu décida de se conquérir.


Préface a la nouvelle édition (1923)

Ce livre présente un défaut de composition manifeste. Mais, pour des raisons analogues a celles qui m’ont retenu quand je me suis demandé si je récrirais le premier volume de l’ouvrage[1], j’ai préféré l’abandonner a son destin, quitte a m’en expliquer dans ce nouveau préambule. L’art exotique, meme dans ses manifestations contemporaines, y figure sous le meme titre que l’art du moyen âge chrétien ou islamique, et paraît ainsi présenter avec lui une concordance chronologique qui peut donner lieu a des confusions graves. De ce point de vue, je l’avoue, le reproche qu’on m’a fait est justifié, en admettant bien entendu que le moyen âge, comme l’enseignaient naguere les historiens, prenne fin en l’an 1453 de notre ere, année fatidique, il est vrai, puisqu’elle vit a la fois se terminer la guerre de Cent Ans et tomber l’Empire byzantin. Cette façon de découper l’Histoire, dont je ne conteste pas la commodité, rappelle les résolutions héroiques de ces paresseux qui prétendent travailler, de ces ivrognes qui prétendent ne plus boire, de ces violents qui prétendent ne plus s’emporter, ou, si vous le préférez, de ces tendres résolus a etre implacables et de ces enthousiastes déterminés a etre indifférents et froids a partir du lundi de la semaine suivante apres leur petit déjeuner. En réalité, nous attachons a notre insu au qualificatif de « moyen âge », l’idée d’un ensemble d’institutions politiques et sociales, d’aspirations religieuses, de doctrines philosophiques, entourées d’une brume mystique un peu confuse, qui donne a toute une série d’états spirituels de l’humanité, aussi bien en Orient qu’en Occident, une apparence de parenté plus ou moins étroite, représentée notamment par les expressions figurées qui nous en restent. On peut dire qu’en général, toutes les fois qu’une illusion collective a peu pres unanime accepte de céder le pas a un sentiment de curiosité croissant qui pousse l’individu a rechercher, par des moyens d’investigation personnels et des moyens de contrôle objectifs, la solution des énigmes que le monde intérieur et le monde extérieur lui proposent, l’esprit médiéval se termine, ou s’endort momentanément, ou se transforme dans le devenir humain.

L’homme, a coup sur, pense, ou tente de penser par lui-meme a toute époque, ne fut-ce que pour satisfaire sa faim et son besoin sexuel, tous deux source, le second surtout, des plus hautes aspirations de l’âme. Mais parfois, la croyance unanime qui caractérise a peu pres partout les populations de type primitif, prend un caractere soudain d’entraînement, d’allégresse, d’enthousiasme et de conquete qui se confond presque toujours avec quelque synthese religieuse et emporte les résistances pour édifier un poeme métaphysique et social que des ouvres plastiques ou poétiques traduisent avec autant de puissance que d’ingénuité. C’est seulement quand cette croyance s’affaisse que l’individu se dessine en vigueur sur le fond des multitudes et tente de dominer les habitudes de l’ambiance pour proposer de nouvelles directions et de nouvelles solutions. Or, alors que ce travail dramatique a commencé en Europe, des le XIVe siecle ou memeen Italie par exempledes le XIIIe, a disloquer l’armature unanime des esprits, cinq cents ans apres, de nos jours, ou hier en tout cas, il n’avait meme pas ébauché ses constructions hasardeuses chez certains primitifs de Polynésie ou d’Afrique, qui semblaient n’etre pas meme sortis d’un état préparatoire a la culture médiévale telle que nous la définissons plus haut. Chose plus impressionnante encore, des civilisations grandioses, comme l’Islam, la Chine, et plus encore l’Inde, paraissaient toujours enfoncées, quels que fussent les progres de la culture européenne chez elles, dans un état politique, social, religieux, moral qui ne différait pas sensiblement de ce qu’il était dix, quinze ou meme vingt siecles auparavant. L’unité théocratique, féodale, philosophique, y maintenait les volontés et les curiosités dans un cadre a peu pres immuable qui leur donnait une apparence tres voisine, jusques et y compris surtout leurs manifestations artistiques, des époques confuses que représente a nos yeux le moyen âge occidental. L’individu y semblait submergé presque entierement dans l’anonymat de la masse, comme quelque sécrétion perliere dans les profondeurs de la mer.

S’il ne s’était agi que de l’Inde, je n’aurais éprouvé aucun scrupule a présenter ses manifestations plastiques, au XVIIIe siecle par exemple, comme contemporaines de l’esprit des mosquées d’Afrique et surtout des cathédrales d’Occident. C’est la Chine, et le Japon surtout, qui, regardés d’un peu plus pres, ont éveillé ce scrupule. J’ai seulement pu le vaincre en constatant que, jusqu’au milieu du XIXe siecle, la personnalité de l’une ou de l’autre ne s’était pas laissée sensiblement entamer par l’invasion morale de l’Occident, et que les changements intérieurs qui y étaient survenus avaient consenti a se produire entre des frontieres philosophiques et politiques a peu pres imperméables et tout a fait semblables a ce qu’elles étaient cinq ou dix siecles avant. Le critere habituel de l’art médiéval d’Occident et sans doute d’Amérique, qui ont ceci de commun avec l’art primitif de toutes les régions du monde, y manquait, a vrai dire, surtout pour le Japon. L’anonymat de l’art, qui n’est pas complet en Chine, puisque des les premiers siecles avant le Christ nous connaissons les noms de plusieurs artistes chinois, n’existe pas au Japon ou, a partir du VIIe ou VIIIe siecle, on a pu attribuer a des artistes dont la vie est fort bien située et connue, la plupart des ouvres d’art qui expriment les îles du Soleil levant. Or, cet anonymat est l’un des caracteres les plus constants de ce que nous pourrions appeler « les moyen âges », car l’antiquité, comme l’Occident catholique ou musulman, a eu aussi ses moyen âges, l’Égypte par exemple, du moins jusqu’aux Ramessides, la Grece égéenne, la Grece dorienne jusqu’a l’apparition chronologiquement constatée des cités grecques dans l’Histoire. Chez les Mongols, on doit le remarquer tout de suite a ce propos, l’existence d’un systeme religieux ou politique unitaire n’empeche pas, comme chez les Indo-Européensceux des bords du Gange, de la Seine, du Rhin, de la Tamise ou de l’Arno –, un certain individualisme de se manifester. J’imagine que c’est l’indice d’une plus haute sagesse, qui pousse les castes dirigeantes a moins comprimer l’individu, mais aussi empeche a la fois ces élans lyriques prodigieux de l’individu et des collectivités qui se manifestent alternativement ailleurs. Si on veut saisir sur le fait cette exception singuliere, c’est au Japon surtout, a partir d’une époque beaucoup plus reculée que dans le moyen âge occidentaldes le VIIe siecle, nous l’avons vu –, qu’il faut assister au passage de l’homogene qui caractérise le moyen âge a l’hétérogene qui caractérise l’esprit des temps ou nous vivons, et dont la Renaissance et la Réforme ont marqué l’heure la plus dramatique chez nous.

C’est d’ailleurs qu’au Japon comme en Chineet surtout en Chine, car tous les artistes japonais, peintres, sculpteurs, architectes et meme graveurs, potiers, laqueurs, jardiniers, ferronniers sont aussi connus ou plus connus que les artistes d’Occidentla peinture surtout s’accommode mal de l’anonymat. On y assiste au meme phénomene qu’en Europe ou, des le XIVe siecle en Italie, des le XVe en France et en Flandre, l’anonymat disparaît quand apparaît la peinture. Ce phénomene est trop constantpuisqu’on le retrouve jusqu’en Perse ou les noms d’artistes qui surgissent a partir du XVIe siecle sont des noms de peintrespour qu’il n’ait pas partout la meme signification. La peinture, comme nous l’apprendra la Renaissance italienne avec un accent si poignant, est le langage de l’individu, de l’etre pret a traduire par le drame des valeurs, des contrastes et des passages, les luttes, les contradictions et les nuances de son propre drame intérieur. Presque nulle part et peut-etre bien nulle part, sauf, remarquez-le encore, chez les Mongols, quand l’état d’esprit médiéval regne, il n’est question de peinture : dans l’Islam, l’Europe chrétienne, le Mexique, l’art tout entier se fixe et joue dans la masse architectonique ou les saillies de la sculpture et du bas-relief créent presque exclusivement la tragédie de la lumiere. Quand apparaît un élément qui contient déja en puissance les développements futurs de la convention picturalele tapis en Orient, la mosaique a Byzance, le vitrail en Franceil participe a l’harmonie monumentale et obéit entierement au rythme architectural.

Cette naissance de la peinture nous conduit naturellement a constater une parenté singuliere entre révolution respective de l’art chez les Occidentaux et chez les Orientaux. Non seulement l’aspect général est partout assez voisin quand on considere d’ensemble la marche de deux ou plusieurs grandes écolesétape architecturale des symboles archaiques, étape d’équilibre entre la forme épanouie et le monde extérieur de plus en plus consulté, étape naturaliste ou la dissociation commence –, mais, a considérer les Renaissances d’Occident, il semble qu’un meme travail s’effectue en Asie, l’Inde meme comprise, ainsi que chez les Africains, ou les formes deviennent plus dégagées, plus maigres, vues par le détail anecdotique et pittoresque plutôt que par l’ensemble plastique et généralisateur. Chose plus singuliere encore, sensible en Chine, mais particulierement évidente au Japon, un parallélisme chronologique étroit s’établit, a partir de ce moment-la, entre les formes asiatiques et les formes européennes. Au Japon, vers le XVe siecle, avec Sesshiu, Soami, Sesson, une Renaissance s’annonce, presque tout a fait dégagée des grandes formes synthétiques du moyen âge mongol. L’élan qu’elle imprime a toutes les écoles aboutit, au XVIIe siecle, a un classicisme tres analogue a celui de France par l’épanouissement de l’architecture et des jardins et la fixation du grand style décoratif autour de l’ouvre de Korin. Le XVIIIe siecle, avec Harounobou, Outamaro, la gravure en couleurs, voit fleurir, en meme temps que l’industrie des menus objets mobiliers et la généralisation de l’amateurisme et du gout, un art voluptueux et mondain d’une grâce exquise. Le XIXe, enfin, assiste au triomphe de l’art naturaliste et du paysage dont Hokusai et Hieroshigé sont les principaux représentants. Je ne crois pas du tout a des influences réciproques, les échanges suivis n’ayant commencé qu’au milieu du siecle dernier pour l’Europe, et vers sa fin pour la Chine et le Japon. Il y a la plutôt des évolutions paralleles, communes probablement a toutes les sociétés, dans tous les temps, et qui ne sont que des étapes nécessaires de l’esprit dans sa marche vers sa propre synthese ou sa propre dissociation. N’est-il pas étrange par exemple, au premier abord, mais a la réflexion naturel, qu’au sein du meme mouvement de peinture d’intérieur, familiere, décorative et mondaine, Kiyonobou au Japon et Leblond en Europe inventent la gravure en couleur a quelques années de distance ?

D’autre partet surtoutle symbolisme universel qui caractérise a premiere vue l’art asiatique[2], semble quitter les rythmes instinctifs des artistes orientaux en meme temps que l’individualisme et le naturalisme apparaissent. Flux et reflux incessant des grandes vagues spirituelles qui bercent l’humanité, puisque la symbolique chrétienne, au moyen âge occidental, dressait l’église byzantine et la cathédrale française sur des contrées ou le naturalisme avait jusqu’ici prévalu et devait prévaloir encore quand leurs assises ne reposeraient plus dans l’unanimité des cours. Ce vaste balancement d’un foyer d’intelligence et de sentiment a l’autre ne s’est au fond jamais arreté, et ce n’est qu’au sommet de ses ondes qu’on peut saisir des formes assez tranchées pour définir l’esprit européen et l’esprit asiatique selon leurs caracteres les plus constants et les plus décisifs. L’apollinisme grec, déja, n’était-il pas sorti de la marée dionysiaque venue du fond de l’Asie, et cet apollinisme, lors de l’expédition macédonienne, n’avait-il pas contribué plus que tout a recréer, aux frontieres des Indes, un nouveau rythme dionysiaque que le bouddhisme allait répandre, comme une inondation irrésistible, sur la Chine, l’Indochine, l’Insulinde et le Japon ?

La révélation progressive de ces rythmes alternatifs, et d’autre part une connaissance plus approfondie et une assimilation prodigieusement rapide des formes les plus étranges de l’art d’Orient, d’Afrique et d’Amérique, ont rendu ces formes bien plus proches de nous que nous ne le croyions possible quand elles nous sont apparues. Depuis quelques années, il n’y a plus d’art exotique. Tout homme de haute culture, dans toutes les parties du monde, retrouve facilement un meme fond intangible d’humanité dans toutes les images qui nous entretiennent des groupes ethniques dispersés dans toute la durée des siecles et sur toute la surface de la terre. Récrirais-je aujourd’hui la page qui ouvre mon chapitre sur la Chine ? Je crois que oui, en y réfléchissant, car elle comporte, il me semble, une part de vérité. Mais voyez cependant les figurines de terre cuite qu’on trouve en ce moment dans les tombeaux des grandes vallées jaunes et qui sont si proches de matiere, de structure, de sentiment, d’esprit, de celles qu’on tire encore des sépultures béotiennes. L’art chinois, comme l’art indien, ou l’art mexicain, ou l’art negre, se rapprochent de plus en plus de nous, comme s’en était rapproché il y a un demi-siecle l’art japonais, au point de déterminer dans nos recherches des courants essentiels. Non seulement l’homme universel apparaît partout pareil a quelques intelligences[3], mais il semble que ce rapprochement vertigineux qu’on observe entre les différentes formes de son langage figuré ne soit pas loin – ou du moins soit susceptiblede devenir le point de départ d’une communion grandissante. Communion incapable, je le crois, de supprimer aucun des grands instincts qui constituent les sources de l’esprit, aucun des drames qui en marquent la croissance, mais capable de créerpar le cinéma par exempledes ivresses spirituelles unanimes hier encore inespérées, et absolument inconnues.