Histoire de l'art - Tome I : L'Art antique - Élie Faure - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1909

Histoire de l'art - Tome I : L'Art antique darmowy ebook

Élie Faure

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Opis ebooka Histoire de l'art - Tome I : L'Art antique - Élie Faure

Médecin érudit, Élie Faure compose en une vingtaine d'années (1909-1927) une monumentale Histoire de l'art, de la préhistoire au début du XXe siecle. Issu de conférences données a l'université populaire du 3e arrondissement de Paris, ce travail, sans cesse remanié, n'est pas l'oeuvre d'un universitaire mais celle d'un passionné guidé par ses émotions, qui souhaite partager son enthousiasme. Ce premier volume, dont l'auteur s'est souvent déclaré insatisfait, traite de l'art préhistorique, égyptien, oriental (Mésopotamie, Assyrie, Perse), grec et romain. Par son évocation de l'art grec notamment, celui qu'Henry Miller qualifiait de « magicien » rend un vibrant hommage a l'art et, a travers lui, a la vie.

Opinie o ebooku Histoire de l'art - Tome I : L'Art antique - Élie Faure

Fragment ebooka Histoire de l'art - Tome I : L'Art antique - Élie Faure

A Propos
Introduction a la premiere édition (1909)
A Propos Faure:

Fils de Pierre Faure, négociant, et de Suzanne Reclus, il est tres lié a deux de ses oncles, le géographe et militant anarchiste Élisée Reclus et l'ethnologue Élie Reclus. A l'âge de 15 ans, il rejoint a Paris ses freres Léonce et Jean-Louis, et s'inscrit au lycée Henri-IV. Passionné de peinture, il visite régulierement le musée du Louvre et se plonge dans les ouvrages de son professeur de philosophie, Henri Bergson. Son baccalauréat en poche, il s'inscrit a la faculté de médecine, puis commence a exercer dans les quartiers populaires. Il travaille avec son frere Jean-Louis, chirurgien et gynécologue, en qualité d'anesthésiste aux hôpitaux de Paris et se spécialise dans l'embaumement. Il continue cependant a fréquenter les expositions et les ateliers de peintres et de sculpteurs. Il s'engage aussi dans les combats politiques de l'époque, prenant notamment parti pour Dreyfus et participant a des mouvements socialistes. Le 7 avril 1896, il épouse Suzanne Gilard, fille du pasteur d'Eynesse. Le 3 mai 1899, a 26 ans, il présente sa these de doctorat en médecine. En 1902, il commence a publier des articles consacrés a l'art dans L'Aurore. Il se passionne pour Cézanne et surtout pour Velasquez auquel il consacre son premier livre. Entre 1905 et 1909, il tient une série de conférences sur l'histoire de l'art a l'Université populaire « La Fraternelle » du 3e arrondissement de Paris. Il en tirera le contenu de son principal ouvrage, Histoire de l'art, publié a partir de 1909. Cette ouvre monumentale, plusieurs fois remaniée, retrace l'évolution de l'architecture, de la sculpture, de la peinture et des arts domestiques de la préhistoire au début du XXe siecle. Dans Les Constructeurs, il s'interroge sur le rôle des artistes dans la société et sur l'influence de penseurs comme Michelet et Nietzsche. Médecin militaire pendant la Premiere Guerre mondiale, il doit rejoindre le front. Une fois démobilisé, il retrouve ses livres, reprend ses voyages, s'intéresse au cinéma et travaille sur des themes philosophiques et historiques, notamment sur une biographie de Napoléon publiée en 1921. Inquiet de la montée du fascisme au cours des années 1930, il soutient les Républicains contre Franco lors de la Guerre d'Espagne, rend visite aux combattants de Barcelone et de Madrid, et devient en 1936 coprésident du Comité d’aide au peuple espagnol. Ses témoignages sur la guerre d'Espagne seront publiés apres sa mort dans Méditations catastrophiques. Victime d'une crise cardiaque, il meurt a Paris le 29 octobre 1937. Il est enterré dans le cimetiere familial du village des Laurents a Saint-Antoine-de-Breuilh. [Wikipedia]

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Introduction a la premiere édition (1909)

L’art, qui exprime la vie, est mystérieux comme elle. Il échappe, comme elle, a toute formule. Mais le besoin de le définir nous poursuit, parce qu’il se mele a toutes les heures de notre existence habituelle pour en magnifier les aspects par ses formes les plus élevées ou les déshonorer par ses formes les plus déchues. Quelle que soit notre répugnance a faire l’effort d’écouter et de regarder, il nous est impossible de ne pas entendre et de ne pas voir, il nous est impossible de renoncer tout a fait a nous faire une opinion quelconque sur le monde des apparences dont l’art a précisément la mission de nous révéler le sens. Les historiens, les moralistes, les biologistes, les métaphysiciens, tous ceux qui demandent a la vie le secret de ses origines et de ses fins sont conduits tôt ou tard a rechercher pourquoi nous nous retrouvons dans les ouvres qui la manifestent. Mais ils nous obligent tous a rétrécir notre vision, quand nous entrons dans l’immensité mouvante du poeme que l’homme chante, oublie, recommence a chanter et a oublier depuis qu’il est homme, a la mesure des cadres trop étroits de la biologie, de la métaphysique, de la morale, de l’histoire. Or, le sentiment de la beauté est solidaire de toutes ces choses a la fois, et sans doute aussi il les domine et les entraîne vers l’unité possible et désirée de toute notre action humaine, qu’il est seul a réaliser.

Ce n’est qu’en écoutant son cour qu’on peut parler de l’art sans l’amoindrir. Nous portons tous en nous notre part de vérité, mais nous l’ignorerons nous-memes si nous n’avons pas le désir passionné de la rechercher et si nous n’éprouvons aucun enthousiasme a la dire. Celui qui laisse chanter en lui les voix divines, celui-la seul sait respecter le mystere de l’ouvre ou il a puisé le besoin de faire partager aux autres hommes son émoi. Michelet n’a pas trahi les ouvriers gothiques ou Michel-Ange, parce que la passion qui souleve le vaisseau des cathédrales ou déchaîne son orage aux voutes de la Sixtine le dévorait. Baudelaire a pénétré jusqu’au foyer central d’ou rayonne en force et en lumiere l’esprit des héros, parce qu’il est un grand poete. Et si les idées de Taine ne sont pas mortes avec lui, c’est que sa nature d’artiste dépasse sa volonté et que sa raideur dogmatique est débordée sans cesse par le flot toujours renouvelé des sensations et des images.

Il est venu a l’heure ou nous apprenions que notre propre destinée était liée aux actes de ceux qui nous précedent sur la route et a la structure meme de la terre ou nous sommes nés. Il avait le droit de voir la forme de notre pensée sortir du moule de l’histoire. « L’art résume la vie. » Il entre en nous avec la force de nos sols, avec la couleur de nos ciels, a travers les préparations ataviques qui le déterminent, les passions et les volontés des hommes qu’il définit. Nous employons a l’expression de nos idées les matériaux qu’atteint notre regard et que nos mains peuvent toucher. Il est impossible que Phidias et Rembrandt, le sculpteur qui vit dans la lumiere du Midi, au milieu d’un monde accusé, le peintre qui vit dans la brume du Nord, au milieu d’un monde flottant, deux hommes que séparent vingt siecles au cours desquels l’humanité a vécu, a souffert, a vieilli, se servent des memes mots… Seulement il est nécessaire que nous nous reconnaissions dans Rembrandt comme dans Phidias.

C’est notre langage, et seulement notre langage qui prend et garde l’apparence de ce qui frappe immédiatement nos sens autour de nous. Nous ne demanderions a l’art que de nous enseigner l’histoire s’il n’était qu’un reflet des sociétés qui passent avec l’ombre des nuages sur le sol. Mais il nous raconte l’homme, et l’univers a travers lui. Il dépasse l’instant, il élargit le lieu de toute la durée, de toute la compréhension de l’homme, de toute la durée et l’étendue de l’univers. Il fixe l’éternité mouvante dans sa forme momentanée.

En nous racontant l’homme, c’est nous qu’il nous apprend. L’étrange, c’est qu’il soit besoin de nous le dire. Le livre de Tolstoi[1] ne signifiait pas autre chose. Il est venu a une heure douloureuse, alors que fortement armés par notre enquete, mais désorientés devant les horizons qu’elle ouvre et nous apercevant que notre effort s’est dispersé, nous cherchons a confronter les résultats acquis pour nous unir dans une foi commune et marcher de l’avant. Nous pensons et nous croyons ce que nous avons besoin de penser et de croire, c’est ce qui donne a nos pensées et a nos croyances, au cours de notre histoire, ce fond indestructible d’humanité qu’elles ont toutes. Tolstoi a dit ce qu’il était nécessaire de dire a l’instant ou il l’a dit.

L’art est l’appel a la communion des hommes. Nous nous reconnaissons les uns les autres aux échos qu’il éveille en nous, que nous transmettons a d’autres que nous par l’enthousiasme et qui retentissent en action vivante dans toute la durée des générations sans parfois qu’elles le soupçonnent. Si quelques-uns d’entre nous entendent seuls cet appel aux heures d’incompréhension et d’affaissement général, c’est qu’ils représentent a ces heures l’effort idéaliste qui ranimera l’héroisme endormi dans les multitudes. On a dit que l’artiste se suffit a lui-meme. Ce n’est pas vrai. L’artiste qui le dit est atteint d’un orgueil mauvais. L’artiste qui le croit n’est pas un artiste. S’il n’avait pas eu besoin du plus universel de nos langages, l’artiste ne l’aurait pas créé. Dans une île déserte, il becherait la terre pour faire pousser son pain. Nul n’a plus besoin que lui de la présence et de l’approbation des hommes. Il parle parce qu’il les sent autour de lui, et dans l’espoir souvent déçu et jamais découragé qu’ils finiront par l’entendre. C’est sa fonction de répandre son etre, de donner le plus possible de sa vie a toutes les vies, de demander a toutes les vies de lui donner le plus possible d’elles, de réaliser avec elles, dans une collaboration obscure et magnifique, une harmonie d’autant plus émouvante qu’un plus grand nombre d’autres vies viennent y participer. L’artiste, a qui les hommes livrent tout, leur rend tout ce qu’il leur a pris.

Rien ne nous touche, hors de ce qui nous arrive ou de ce qui peut nous arriver. L’artiste, c’est nous-memes. Il a derriere lui les memes profondeurs d’humanité enthousiaste ou misérable, il a autour de lui la meme nature secrete qu’élargit chacun de ses pas.

L’artiste, c’est la foule a qui nous appartenons tous, qui nous définit tous avec notre consentement ou malgré notre révolte. Il n’a pas le pouvoir de ramasser les pierres de la maison qu’il nous bâtit au risque de s’écraser la poitrine et de se déchirer les mains, sur une autre route que celle que nous suivons a ses côtés. Il faut qu’il souffre de ce qui fait notre souffrance, que nous le fassions souffrir. Il faut qu’il ressente nos joies, qu’il tienne de nous ses joies. Il est nécessaire qu’il vive nos deuils et nos victoires intérieures, meme quand nous ne les sentons pas.

L’artiste ne peut sentir et dominer son milieu qu’a la condition de le prendre comme moyen de création. Alors seulement il nous livre ces réalités permanentes que tous les faits et toutes les minutes révelent a ceux qui savent les voir et les vivre. Elles survivent aux sociétés humaines comme la masse de la mer aux agitations de sa surface. L’art est toujours « un systeme de relations », et un systeme synthétique, meme l’art primitif qui avoue, dans l’accumulation infatigable du détail, la poursuite passionnée d’un sentiment essentiel. Toute image, au fond, est un résumé symbolique de l’idée que se fait l’artiste du monde illimité des sensations et des formes, une expression de son désir d’y faire régner l’ordre qu’il sait y découvrir. L’art a été, des ses plus humbles origines, la réalisation des pressentiments de quelques-uns répondant aux besoins de tous. Il a forcé le monde a lui livrer les lois qui nous ont permis d’établir progressivement sur le monde la royauté de notre esprit. Émané de l’humanité, il a révélé a l’humanité sa propre intelligence. Il a défini les races, il porte seul le témoignage de leur dramatique effort. Si nous voulons savoir ce que nous sommes, il faut que nous comprenions ce qu’il est.

Il est l’initiateur de quelques réalités profondes dont la possession définitive, si elle ne devait tuer le mouvement et par lui l’espérance, permettrait a l’humanité d’introduire en elle et autour d’elle la supreme harmonie qui est le but fuyant de son effort. Il est quelque chose d’infiniment plus grand a coup sur que ne se le représentent ceux qui ne le comprennent pas, de plus pratique peut-etre que ne se le représentent beaucoup de ceux qui sentent la force de son action. Né de l’association de nos sensibilités et de nos expériences pour la conquete de nous-memes, il n’a rien en tout cas de cette distraction désintéressée ou Kant, Spencer, Guyau lui-meme ont voulu limiter son rôle. Toutes les images du monde sont pour nous des instruments utiles, et l’ouvre d’art ne nous attire que parce que nous reconnaissons en elle notre désir formulé.

Nous avouons volontiers que les objets d’utilité premiere, nos vetements, nos meubles, nos véhicules, nos routes, nos maisons nous semblent beaux des qu’ils remplissent leur fonction avec fidélité. Mais nous nous obstinons a placer au-dessus, c’est-a-dire hors de la nature, les organismes supérieurs ou elle se dénonce a nous avec le plus d’intéret pour nous-memes, notre corps, notre dosage, notre pensée, le monde infini des idées, des passions et des paysages au milieu desquels ils vivent, qu’ils définissent et qui les définissent sans que nous puissions les séparer. Guyau n’allait pas assez loin quand il se demandait si le geste le plus utile n’est pas le geste le plus beau et nous reculons avec lui devant le mot décisif comme s’il devait étouffer notre reve, que nous savons pourtant impérissable puisque nous n’atteindrons jamais cette réalisation de nous-memes que nous poursuivons sans arret. Or, ce mot a été prononcé, et par celui de tous les hommes dont l’intelligence fut la plus libérée, peut-etre, de toute entrave matérielle « N’est-ce pas la fonction d’un beau corps, disait Platon, n’est-ce pas son utilité qui nous démontrent qu’il est beau ? Et tout ce que nous trouvons beau, les visages, les couleurs, les sons, les métiers, tout cela n’est-il pas d’autant plus beau que nous le sentons plus utile ?

Que notre idéalisme se rassure ! Ce n’est que par une longue accumulation d’émotions et de volontés que l’homme parvient a reconnaître sur sa route les formes qui lui sont utiles. C’est ce choix seul, opéré par quelques esprits, qui déterminera pour l’avenir dans l’instinct de multitudes ce qui est destiné a passer du domaine de la spéculation dans le domaine de la pratique. C’est notre développement général, c’est l’épuration pénible et progressive de notre intelligence et de notre désir qui créent et rendent nécessaires les formes de civilisation qui se traduisent, pour les esprits positifs, par la satisfaction directe et facile de tous leurs besoins matériels. Ce qu’il y a de plus utile a l’homme, c’est l’idée.

La forme belle, qu’elle soit un arbre ou un fleuve, les seins d’une femme ou ses flancs, les épaules ou les bras d’un homme ou le crâne d’un dieu, la forme belle c’est la forme qui s’adapte a sa fonction. L’idée n’a pas d’autre rôle que de nous la définir. L’idée, c’est l’aspect supérieur et l’extension infinie dans le monde et l’avenir du plus impérieux de nos instincts qu’elle résume et dénonce comme la fleur et le fruit résument la plante, la prolongent et la perpétuent.

Tout etre, meme le plus bas, enferme en lui, une fois au moins dans son aventure terrestre, quand il aime, toute la poésie du monde. Et ce que nous appelons l’artiste c’est celui d’entre les etres qui maintient en face de la vie universelle, l’état d’amour dans son cour. La formidable voix obscure qui révele a l’homme et a la femme la beauté de la femme et de l’homme et qui les pousse a un choix décisif afin d’éterniser et de perfectionner leur espece, ne cesse pas de retentir en lui, élargie et multipliée de toutes les voix et les murmures et les rumeurs et les tressaillements qui l’accompagnent. Cette voix, il l’entend toujours, toutes les fois que les herbes remuent, toutes les fois qu’une forme violente ou gracieuse affirme la vie sur son chemin, toutes les fois qu’il suit des racines aux feuilles l’ascension des sucs souterrains dans le tronc et les rameaux des arbres, toutes les fois qu’il regarde la mer se soulever et s’abaisser comme pour répondre aux marées des milliards de germes qu’elle roule, toutes les fois que la force de fécondation de la chaleur ou de la pluie l’inonde, toutes les fois que les vents générateurs lui répetent que les hymnes humains se font avec les appels de volupté et d’espérance dont le monde est rempli. Il cherche les formes qu’il pressent comme les cherchent l’homme, l’animal en proie a l’amour. Son désir va de l’une a l’autre, il établit entre elles des comparaisons impitoyables d’ou jaillit un jour la forme supérieure, l’idée dont le souvenir pesera sur son cour tant qu’il ne lui aura pas communiqué sa vie. Il souffre jusqu’a la mort, parce que chaque fois qu’il a fécondé une forme, donné l’essor a une idée, l’image d’une autre naît en lui pour le torturer et que son espoir jamais lassé d’atteindre ce qu’il désire ne peut naître que du désespoir de ne pas l’avoir atteint. Il souffre, son inquiétude tyrannique fait souvent souffrir ceux qui vivent a ses côtés. Mais il console autour de lui et cinquante siecles apres lui des millions d’hommes. Les images qu’il laissera assureront a ceux qui sauront en comprendre la logique et la certitude un accroissement de pouvoir. Ils gouteront a l’écouter l’illusion qu’il a goutée une minute, l’illusion souvent redoutable mais toujours anoblissante de l’adaptation absolue.

C’est la seule illusion divine ! Nous appelons un Dieu la forme qui traduit le mieux notre désir, sensuel, moral, individuel, social, qu’importe ! notre désir indéfini de comprendre, d’utiliser la vie, de reculer sans cesse les limites de l’intelligence et du cour. Nous envahissons de ce désir les lignes, les saillies, les volumes qui nous dénoncent cette forme, et c’est dans sa rencontre avec les puissances profondes qui circulent au-dedans d’elle que le Dieu se révele a nous. Du choc de l’esprit qui l’anime et de l’esprit qui nous anime jaillit la vie. Nous ne saurons l’utiliser que si elle répond tout entiere aux mouvements obscurs qui dictent nos propres actions. Quand Rodin voit frémir dans l’épaisseur du marbre un homme et une femme noués par leurs bras et leurs jambes, si étroite que soit l’étreinte, jamais nous n’en comprendrons la tragique nécessité si nous ne sentons pas qu’une force intérieure, le désir, confond les cours et les chairs des corps soudés ensemble. Quand Carriere arrache a la matiere universelle une mere donnant le sein a son enfant, nous ne comprendrons pas la valeur de cet enlacement si nous ne sentons pas qu’une force intérieure, l’amour, commande l’inclinaison du torse et la courbe du bras maternel, et qu’une autre force intérieure, la faim, blottit l’enfant dans la poitrine. L’image qui n’exprime rien n’est pas belle, et le plus beau sentiment nous échappe s’il ne détermine pas directement l’image qui le traduira. Les frontons, les fresques, les épopées, les symphonies, les plus hautes architectures, toute la liberté entraînante, la gloire et l’irrésistible pouvoir du temple infini et vivant que nous élevons a nous-memes sont dans ce mystérieux accord.

Il définit dans tous les cas toutes les formes supérieures des témoignages de confiance et de foi que nous avons laissés sur notre longue route, tout notre effort idéaliste qu’aucun finalisme – au sens « radical »[2] que donnent a ce mot les philosophes – n’a dirigé. Notre idéalisme n’est autre que la réalité de notre esprit. La nécessité d’adaptation le crée, le maintient en nous pour l’accroître et le transmettre a nos enfants. Il est en puissance au fond de notre vie morale originelle comme l’homme physique est contenu dans le lointain protozoaire. Notre recherche de l’absolu, c’est le désir infatigable du repos que nous donnerait le triomphe définitif sur l’ensemble des forces aveugles qui s’opposent a nos progres. Mais, pour notre salut, a mesure que nous allons, la fin s’éloigne. La fin de la vie, c’est de vivre, et c’est a la vie toujours mouvante et toujours renouvelée que notre idéal nous conduit.

Quand on suit la marche du temps, qu’on passe d’un peuple a un autre, les formes de cet idéal semblent changer. Mais ce qui change, au fond, ce sont les besoins de ce temps, ce sont les besoins de ces peuples dont l’avenir seul peut démontrer, a travers les variations d’apparence, l’identité de nature et le caractere d’utilité. A peine sortis du monde égypto-hellénique, nous voyons s’étendre en surface le royaume de l’esprit. Les temples indous, les cathédrales font éclater ses frontieres, les estropiés espagnols, les pauvres de Hollande l’envahissent sans y introduire un seul de ces types d’humanité générale par qui les premiers artistes avaient défini nos besoins. Qu’importe. Le grand reve humain peut reconnaître, la encore, l’effort d’adaptation qui l’a toujours guidé. D’autres conditions de vie sont apparues, des formes d’art différentes nous ont fait sentir la nécessité de les comprendre pour orienter notre action dans le sens de notre intéret. Le paysage réel, la vie populaire, la vie bourgeoise viennent caractériser avec puissance les aspects quotidiens ou notre âme épuisée de reve peut se recueillir et se refaire. L’appel meme de la misere et du désespoir est fait pour exalter notre désir de nous rejoindre, de nous reconnaître et de nous rendre plus forts.

Si nous nous tournons tour a tour vers les Égyptiens, vers les Assyriens, vers les Grecs, vers les Indous, vers les Français du Moyen Âge, vers les Italiens, vers les Hollandais, c’est que nous appartenons tantôt a un milieu, tantôt a une époque, tantôt meme a une minute de notre temps ou de notre vie qui a besoin des uns plus que des autres. Quand nous avons froid, nous cherchons le soleil, nous cherchons l’ombre quand nous avons chaud. Les grandes civilisations qui nous ont formés ont chacune une part égale a notre reconnaissance, parce que nous avons demandé successivement a chacune d’elles ce qui nous faisait défaut. Nous avons vécu la tradition quand nous avions intéret a la vivre, accepté la révolution quand elle nous sauvait. Nous avons été idéalistes quand le monde s’abandonnait au découragement ou pressentait des destinées nouvelles, réalistes quand il semblait avoir trouvé sa stabilité provisoire. Nous n’avons pas demandé plus de recueillement aux races passionnées, ni plus d’élan aux races positives, parce que nous avons compris la nécessité de la passion et la nécessité de l’esprit positif. C’est nous qui avons écrit le livre immense ou Cervantes a raconté combien nous étions généreux et combien nous étions pratiques. Nous avons suivi l’un ou l’autre des grands courants de l’esprit et nous avons pu invoquer des arguments de valeur a peu pres égale pour justifier nos penchants. Ce que nous appelons l’art idéaliste, ce que nous appelons l’art réaliste sont des formes momentanées de notre éternelle action. A nous de saisir la minute immortelle ou les forces conservatrices et les forces révolutionnaires de la vie s’épousent pour réaliser l’équilibre de l’âme humaine.

Ainsi, quelle que soit la forme sous laquelle il nous est offert, qu’il soit actuellement vrai ou vrai dans notre désir, qu’il soit vrai a la fois dans son apparence immédiate et dans ses destinées possibles, l’objet par lui-meme, le fait par lui-meme ne sont rien. Ils ne valent que par leurs relations infiniment nombreuses avec une ambiance infiniment complexe et jamais semblable a une autre, qui traduisent des sentiments universels d’une infinie simplicité. Chaque fragment de l’ouvre, parce qu’adapté lui-meme a sa fin, si humble que soit cette fin, doit retentir en échos silencieux dans toute sa profondeur et dans toute son étendue. Ses tendances sentimentales, au fond, sont d’ordre secondaire : « La belle peinture, disait Michel Ange, est pieuse en elle-meme, car l’âme s’éleve par l’effort qu’il lui faut donner pour atteindre la perfection et se confondre en Dieu ; la belle peinture est un reflet de cette perfection divine, une ombre du pinceau de Dieu… ! » Idéaliste ou réaliste, actuelle ou générale, que l’ouvre vive, et pour vivre, que l’ouvre soit une, d’abord ! L’ouvre qui n’est pas une meurt comme les etres mal venus que l’espece, évoluant vers ses destinées supérieures, doit éliminer peu a peu. L’ouvre une, au contraire, vit dans le moindre de ses fragments. Une poitrine de statue antique, un pied, un bras, meme a demi rongé par l’humidité souterraine, frémit et paraît tiede au contact de la main, comme si les forces vitales le modelaient encore par le dedans. Le morceau déterré est vivant. Il saigne comme une blessure. Par-dessus le gouffre des siecles, l’esprit retrouve ses rapports avec les débris pulvérisés, anime l’organisme tout entier d’une existence imaginaire, mais présente a notre émotion. C’est le témoignage magnifique de l’importance humaine de l’art, gravant l’effort de notre intelligence dans les assises de la terre, comme les ossements y déposent la trace de l’ascension de nos organes matériels. Réaliser l’unité dans l’esprit et la transporter dans l’ouvre, c’est obéir a ce besoin d’ordre général et durable que notre univers nous impose et que le savant exprime par la loi de continuité, l’artiste par la loi d’harmonie, le juste par la loi de solidarité.

Ces trois instruments essentiels de notre adaptation humaine, la science qui définit les rapports du fait avec le fait, l’art qui suggere les rapports du fait avec l’homme, la morale qui recherche les rapports de l’homme avec l’homme, établissent pour notre usage, d’un bout du monde matériel et spirituel a l’autre, un systeme de relations dont la permanence et l’utilité nous démontreront la logique. Ils nous apprennent ce qui nous sert, ce qui nous nuit. Le reste nous importe peu. Il n’y a ni erreur, ni vérité, ni laideur, ni beauté, ni mal, ni bien hors de l’usage humain que nous voulons en faire. La mission de notre sensibilité, de notre intelligence personnelle est d’en établir la valeur en recherchant de l’un a l’autre les passages mystérieux qui nous permettront d’embrasser la continuité de notre effort afin de tout comprendre et de tout accepter de lui. Ce sera le meilleur moyen d’utiliser peu a peu ce que nous appelons l’erreur, la laideur et le mal en vue d’une éducation plus haute, et de réaliser en nous l’harmonie pour la répandre autour de nous.

L’harmonie est une loi d’ordre profond qui remonte a l’unité premiere et dont le désir nous est imposé par la plus générale et la plus impérieuse de toutes les réalités. Les formes que nous voyons ne vivent que par les transitions qui les unissent et par qui l’esprit humain peut revenir a la source commune comme il peut suivre le courant nourricier des seves en partant des fleurs et des feuilles pour remonter jusqu’aux racines. Voyez un paysage s’étendre jusqu’au cercle de l’horizon. Une plaine couverte d’herbes, de bouquets d’arbres, un fleuve qui coule a la mer, des routes bordées de maisons, des villages, des betes errantes, des hommes, un ciel plein de lumiere ou de nuages. Les hommes se nourrissent avec les fruits des arbres, avec la chair, avec le lait des betes qui les habillent de leurs poils et de leurs peaux. Les betes vivent des herbes, des feuilles, et si les herbes et les feuilles poussent, c’est que le ciel prend aux mers et aux fleuves l’eau qu’il répand sur elles. Ni naissance, ni mort, la vie permanente et confuse. Tous les aspects de la matiere se pénetrent les uns les autres, l’énergie générale flue et reflue, fleurit a tout instant pour se flétrir et refleurir en métamorphoses sans fins, la symphonie des couleurs et la symphonie des murmures ne sont guere que le parfum de la symphonie intérieure faite de la circulation des forces dans la continuité des formes. L’artiste vient, saisit la loi universelle, et nous rend un monde complet dont les éléments caractérisés par leurs relations principales participent tous a l’accomplissement harmonieux de l’ensemble de ses fonctions.

Spencer a vu les astres nus s’échapper de la nébuleuse, se solidifier peu a peu, l’eau se condenser a leur surface, la vie élémentaire sourdre de l’eau, diversifier ses apparences, pousser tous les jours plus haut ses branches, ses rameaux, ses fruits, et, comme une fleur sphérique s’ouvre pour livrer sa poussiere a l’espace, le cour du monde s’épanouir dans ses formes multipliées. Mais il semble qu’un désir obscur de retourner a ses origines gouverne l’univers. Les planetes, sorties du soleil ; ne peuvent s’arracher au cercle de sa force, comme si elles voulaient s’y replonger. L’atome sollicite l’atome, et tous les organismes vivants, issus d’une meme cellule, cherchent des organismes vivants pour refaire cette cellule en s’abîmant en eux… Ainsi le juste quand il se contente de vivre, ainsi le savant, ainsi l’artiste quand ils pénetrent côte a côte dans le monde des formes et des sentiments, font remonter a leur conscience la route qu’il a parcourue pour passer de son ancienne homogénéité a sa diversité actuelle, et dans un héroique effort, recréent l’unité primitive.

Que l’artiste ait donc l’orgueil de sa vie illuminée et douloureuse ! De ces annonciateurs de l’espérance, il a le rôle le plus haut. Il peut dans tous les cas le conquérir. L’action scientifique, l’action sociale portent en elles une signification assez définie pour se suffire. L’art touche a la science par le monde formel qui est l’élément de son ouvre, il entre dans le plan social en s’adressant a notre faculté d’aimer. Il y a de grands savants qui ne savent pas émouvoir, de grands hommes de bien qui ne savent pas raisonner. Il n’y a pas un héros de l’art qui ne soit en meme temps, par l’âpre et longue conquete de son moyen d’expression, un héros de la connaissance, un héros humain par le cour. Quand il sent vivre en lui la terre et l’espace, et tout ce qui remue, et tout ce qui vit, meme tout ce qui paraît mort, jusqu’au tissu des pierres, comment n’y sentirait-il pas vivre aussi les émotions, les passions, les souffrances de ceux qui sont faits comme lui ? Qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, son ouvre est solidaire de l’ouvre des artistes d’hier et des artistes de demain, elle révele aux hommes d’aujourd’hui la solidarité de leur effort. Toute l’action du temps, toute l’action de l’étendue aboutissent a son action. C’est a lui qu’il appartient d’affirmer l’accord de la pensée de Jésus, de la pensée de Newton et de la pensée de Lamarck. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire que Phidias et Rembrandt se reconnaissent et que nous nous reconnaissions en eux.