Lucrezia Floriani - George Sand - ebook

Lucrezia Floriani ebook

George Sand

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Opis

C’est l’histoire de l’actrice italienne Lucretia Floriani et du mépris spirituel du peuple, l’aristocrate slave, le prince Carol von Roswald. Les contemporains ont appris les méandres de la relation difficile entre l’écrivain et le brillant compositeur polonais Frederic Chopin. Le roman se déroule à la fin du XVIIe siècle à Venise et dans les îles de l’archipel ionien. Des scènes d’amour romantique dans le palais des Doges de la République de Venise, Morosini, alternent avec des images d’orgies et d’atrocités de pirates et sont remplacées par des descriptions historiques précises des guerres de la mer.

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George Sand

Lucrezia Floriani

Varsovie 2019

Table des matières

NOTICE

AVANT-PROPOS

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

NOTICE

Je n’ai point à dire ici sous l’empire de quelles idées littéraires j’ai écrit ce roman, puisqu’il est accompagné d’une préface qui résume mes opinions d’alors, et que ces opinions n’ont pas changé. Mais je tiens à bien dire ce que j’ai seulement indiqué dans cette préface à l’égard des productions contemporaines dont j’ai critiqué la forme et rejeté l’exemple.

Ce n’est point par fausse modestie, encore moins par pusillanimité de caractère, que je déclare aimer beaucoup les événements romanesques, l’imprévu, l’intrigue, l’action dans le roman. Pour l e roman comme pour le théâtre, je voudrais que l’on trouvât le moyen d’allier le mouvement dramatique à l’analyse vraie des caractères et des sentiments humains. Sans vouloir faire ici la critique ni l’éloge de personne, je dis que ce problème n’est encore résolu d’une manière générale et absolue, ni pour le roman, ni pour le théâtre. Depuis vingt ans, on flotte entre les deux extrêmes, et, pour ma part, aimant les émotions fortes dans la fiction, j’ai marché cependant dans l’extrême opposé, non point tant par goût que par conscience, parce que je voyais ce côté négligé et abandonné par la mode. J’ai fait tous mes efforts, sans m’exagérer leur faiblesse ni leur importance, pour retenir la littérature de mon temps dans un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent fougueux. Mon instinct m’eût poussé vers les abîmes, je le sens encore à l’intérêt et à l’avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée et rassasiée, je fais comme tous les lecteurs, comme tous les spectateurs, je reviens sur ce que j’ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi et le comment de l’action qui m’a ému et emporté. Je m’aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent de l’imagination a poussés devant lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d’autres, vers le lac uni et monotone de l’analyse.

Pourtant, je ne voudrais pas voir la génération à laquelle j’appartiens s’oublier trop longtemps sur ces eaux dormantes et méconnaître le progrès qui l’appelle sans cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia Floriani, ce livre tout d’analyse et de méditation, n’est donc qu’une protestation relative contre l’abus de ces formes à la mode d’alors, véritables machines à surprises, dont il me semblait voir le public confondre avec peu de discernement les qualités et les défauts.

Dirai-je maintenant un mot sur mon œuvre même, non pas quant à la forme, qui a tous les défauts (acceptés d’avance) que mon plan comportait, mais quant au fond, cette inaliénable question de liberté intellectuelle que chaque lecteur s’est toujours arrogé et s’arrogera toujours le droit de contester? Je ne demande pas mieux. Victor Hugo, déniant au public, dans la préface des Orientales, le droit d’adresser au poëte son insolent pourquoi, et décrétant qu’en fait de choix dans le sujet, l’auteur ne relevait que de lui-même, avait certainement raison devant la puissance surhumaine qui envoie au poëte l’inspiration, sans consulter le goût, les habitudes ou les opinions du siècle. Mais le public ne se rend pas à de si hautes considérations; il va son train, et continue à dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous ce mets? De quoi se compose-t-il? Où l’avez-vous pris? Avec quoi est-il assaisonné? etc., etc.

De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles sont embarrassantes; car cet instinct qui porte un écrivain à choisir aujourd’hui tel ou tel sujet qui ne l’eût peut-être pas frappé hier, est insaisissable de sa nature. Et si l’on y répondait ingénument, le public serait-il beaucoup plus avancé?

Si je vous disais, par exemple, ce qu’un très-grand poëte me disait un jour, sans aucune affectation, et même avec une naïveté enjouée: à toute heure, mille sujets flottent et se succèdent dans ma cervelle: tous me plaisent un instant, mais je ne m’y arrête point, sachant que celui que je suis capable de traiter m’empoignera d’une manière toute particulière et me fera sentir son autorité sur ma volonté par des signes irrécusables?–Quels sont-ils? lui demandai-je, vivement intéressé.–Une sorte d’éblouissement, me répondit-il, et un battement de cœur comme si j’allais m’évanouir. Quand une pensée, une image, un fait quelconque, traversent mon esprit en agitant ainsi mon être physique, quelque vague qu’ils soient, je me sens averti par cette sorte de vertige, d’avoir à m’y arrêter afin d’y chercher mon poëme.

Eh bien, qu’auriez-vous à répondre à ce poëte? Eût-il mieux fait de vous consulter, que d’écouter cette voix intérieure qui le sommait de lui obéir?

Dans un ordre d’idées et de productions moins élevées, il y a un attrait mystérieux que je n’aurai pas, quant à moi, l’orgueil d’appeler l’inspiration, mais que je subis sans vouloir m’en défendre quand il se présente. Les gens qui ne font pas d’ouvrages d’imagination croient que cela ne se fait qu’avec des souvenirs, et vous demandent toujours: „Qui donc avez-vous voulu peindre?” Ils se trompent beaucoup s’ils croient qu’il soit possible de faire d’un personnage réel un type de roman, même dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia Floriani. Il faudrait toujours tellement aider à la réalité de cet être, pour le rendre logique et soutenu, dans un fait fictif, ne fût-ce que pendant vingt pages, qu’à la vingt et unième vous seriez déjà sorti de la ressemblance, et à la trentième, le type que vous auriez prétendu retracer aurait entièrement disparu. Ce qui est possible à faire, c’est l’analyse d’un sentiment. Pour qu’il ait un sens à l’intelligence, en passant à travers le prisme des imaginations, il faut donc créer les personnages pour le sentiment qu’on veut décrire, et non le sentiment pour les personnages.

Du moins c’est là mon procédé, et je n’en ai jamais pu trouver d’autre. Cent fois, on m’a proposé des sujets à traiter. On me racontait une histoire intéressante, on me décrivait les héros, on me les montrait même. Jamais il ne m’a été possible de faire usage de ces précieux matériaux. J’étais de suite frappé d’une chose que tous, vous avez dû observer plus d’une fois. C’est qu’il y a un désaccord apparent, inexplicable, mais très-complet, entre la conduite des personnes dans les circonstances romanesques de la vie, et le caractère, les habitudes, l’extérieur de ces personnes mêmes. De là, ce premier mouvement qui nous fait dire à tous, à l’aspect d’une personne dont les œuvres ou les actions ont frappé notre esprit: Je ne me la figurais pas comme cela!

D’où vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. Mais, c’est ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble quand nous en aurons le temps. Quant à présent, pour abréger cet avant-propos déjà trop long, je n’ai qu’un mot à répondre à vos questions accoutumées. Examinez si la peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a quelque vérité, quelque profondeur, je ne dirai pas quelque enseignement, c’est à vous de trouver les conclusions, et tout l’office de l’écrivain consiste à vous faire réfléchir. Quant aux deux types sacrifiés (tous deux) à cette passion terrible, refaites-les mieux en vous-mêmes si la fantaisie de l’auteur les a mal appropriés au genre d’exemple qu’ils devaient fournir.

GEORGE SAND. Nohant, 16 janvier 1853.

AVANT-PROPOS

Mon cher lecteur (c’est la vieille formule et c’est la seule bonne), je viens t’apporter un nouvel essai dont la forme est renouvelée des Grecs tout au moins, et qui te plaira peut-être médiocrement. Le temps n’est plus où

... A genoux dans une humble préface.

Un auteur au public semblait demander grâce.

On s’est beaucoup corrigé de celle fausse modestie depuis que Boileau l’a signalée au mépris des grands hommes. Aujourd’hui, on procède tout à fait cavalièrement, et si l’on fait une préface, on y prouve au lecteur consterné qu’il doit lire chapeau bas, admirer et se taire.

On fait fort bien d’agir ainsi avec toi, lecteur bénévole, puisque cela réussit. Tu n’en es pas moins satisfait, parce que tu sais fort bien que l’auteur n’est pas si mauvaise tête qu’il veut bien le paraître, que c’est un genre, une mode, une manière de porter le costume de son rôle, et qu’au fond, il va te donner ce qu’il a de plus fort et te servir selon ton goût.

Or, tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur. Depuis que tu n’es plus Français, tu aimes tout ce qui est contraire à l’esprit français, à la logique française, aux vieilles habitudes de la langue et de la déduction claire et simple des faits et des caractères. Il faut, pour te plaire, qu’un auteur soit à la fois aussi dramatique que Shakspeare, aussi romantique que Byron, aussi fantastique qu’Hoffmann, aussi effrayant que Lewis et Anne Radcliffe, aussi héroïque que Calderon et tout le théâtre espagnol; et, s’il se contente d’imiter seulement un de ces modèles, tu trouves que c’est bien pauvre de couleur.

Il est résulté de tes appétits désordonnés, que l’école du roman s’est précipitée dans un tissu d’horreurs, de meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de passions bizarres, d’événements stupéfiants; enfin, dans un mouvement à donner le vertige aux bonnes gens qui n’ont pas le pied assez sûr ni le coup d’œil assez prompt pour marcher de ce train-là.

Voilà donc ce que l’on fait pour te plaire, et si tu as reçu quelques soufflets pour la forme, c’était une manière de fixer ton attention, afin de te combler ensuite des satisfactions auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais public ne fut plus caressé, plus adulé, plus gâté que tu ne l’es, par le temps qui court et les œuvres qui pleuvent.

Tu as pardonné tant d’impertinences que tu m’en passeras bien une petite; c’est de te dire que tu détériores ton estomac à manger tant d’épices, que tu uses tes émotions et que tu épuises tes romanciers. Tu les forces à un abus de moyens et à des fatigues d’imagination après lesquelles rien ne sera plus possible, à moins qu’on n’invente une nouvelle langue et qu’on ne découvre une nouvelle race d’hommes. Tu ne permets plus au talent de se ménager, et il se prodigue. Un de ces matins, il aura tout dit et sera forcé de se répéter. Cela t’ennuiera, et, ingrat envers tes amis comme tu l’as toujours été, et comme tu le seras toujours, tu oublieras les prodiges d’imagination et de fécondité qu’ils ont faits pour toi et les plaisirs qu’ils t’ont donnés.

Puisqu’il en est ainsi, sauve qui peut! Demain, le mouvement rétrograde va se faire, la réaction va commencer. Mes confrères sont sur les dents, je parie, et vont se coaliser pour demander un autre genre de travail, et des salaires moins péniblement achetés. Je sens venir cet orage dans l’air qui se plombe et s’alourdit, et je commence prudemment par tourner le dos au mouvement de rotation délirante qu’il t’a plu d’imprimer à la littérature. Je m’assieds au bord du chemin et je regarde passer les brigands, les traîtres, les fossoyeurs, les étrangleurs, les écorcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers armés jusqu’aux dents, les femmes échevelées, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t’envoyant des malédictions et cherchant d’autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course.

Mais comment vais-je m’y prendre, moi, pauvre diable, qui n’avais jamais cherché ni réussi à faire d’innovation dans la forme, pour ne pas être emporté dans ce tourbillon, et pour ne pas me trouver, cependant, trop en retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais imminente, va lever la tête?

Je vais me reposer d’abord et faire un petit travail tranquille, après quoi nous verrons bien! Si la nouvelle mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m’y mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais continuera porter les habits de mon grand-père; ils sont commodes, simples et solides.

Ainsi, lecteur, pour procéder à la française, comme nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du récit que je vais avoir l’honneur de te présenter, l’élément principal, l’épice la plus forte qui ait cours sur la place: c’est-à-dire l’imprévu, la surprise. Au lieu de te conduire d’étonnements en étonnements, de te faire tomber à chaque chapitre de fièvre en chaud mal, je te mènerai pas à pas par un petit chemin tout droit, en te faisant regarder devant toi, derrière toi, à droite, à gauche, les buissons du fossé, les nuages de l’horizon, tout ce qui s’offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous aurons à parcourir. Si, par hasard, il se présente un ravin, je te dirai: „Prends garde, il y a ici un ravin;” si c’est un torrent, je t’aiderai à passer ce torrent, je ne t’y pousserai pas la tête la première, pour me donner le plaisir de dire aux autres: „Voilà un lecteur bien attrapé,” et pour celui de t’entendre crier: „Ouf! je me suis cassé le cou, je ne m’y attendais guère; cet auteur-là m’a joué un bon tour.”

Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu’il est impossible d’avoir de meilleurs procédés... Et pourtant, il est fort probable que tu m’accuseras d’être le plus insolent et le plus présomptueux de tous les romanciers, que tu te fâcheras à moitié chemin et que tu refuseras de me suivre.

A ton aise! Va où ton penchant te pousse. Je ne suis pas irrité contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire de ce que je veux faire. Je n’ai pas de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu’elle dure et qu’elle est bien portée; il n’est possible de la juger que quand son règne est fini. Elle a le droit divin pour elle; elle est fille du génie des temps: mais le monde est si grand qu’il y a place pour tous, et les libertés dont nous jouissons s’étendent bien jusqu’à nous permettre de faire un mauvais roman.

I

Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa mère lorsqu’il fit connaissance avec la Floriani.

Il était plongé encore dans une tristesse profonde, et rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald avait été pour lui une mère tendre et parfaite. Elle avait prodigué à son enfance débile et souffreteuse les soins les plus assidus et le dévouement le plus entier. Élevé sous les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme n’avait eu qu’une passion réelle dans toute sa vie: l’amour filial. Cet amour réciproque du fils et de la mère les avait rendus exclusifs, et peut-être un peu trop absolus dans leur manière de voir et de sentir. La princesse était d’un esprit supérieur et d’une grande instruction, il est vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir tenir lieu de tout au jeune Karol. La frêle santé de celui-ci s’était opposée à ces études classiques, pénibles, sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mêmes les leçons d’une mère éclairée, mais qui ont cet avantage indispensable de nous apprendre à travailler, parce qu’elles sont comme la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald ayant écarté les pédagogues et les livres, par ordonnance des médecins, s’était attachée à former l’esprit et le cœur de son fils, par sa conversation, par ses récits, par une sorte d’insufflation de son être moral, que le jeune homme avait aspirée avec délices. Il était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir rien appris.

Mais rien ne remplace l’expérience; et le soufflet que, dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour leur graver dans la mémoire le souvenir d’une grande émotion, d’un fait historique, d’un crime célèbre, ou de tout autre exemple à suivre ou à éviter, n’était pas chose si niaise que cela nous parait aujourd’hui. Nous ne donnons plus ce soufflet à nos enfants; mais ils vont le chercher ailleurs, et la lourde main de l’expérience l’applique plus rudement que ne ferait la nôtre.

Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne heure, de trop bonne heure peut-être, mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable dessein d’élever son âme, sa mère ne laissa approcher de lui que des personnes distinguées, dont les préceptes et l’exemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que dehors il y avait des méchants et des fous, mais il n’apprit qu’à les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna bien à secourir les malheureux; les portes du palais où s’écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux nécessiteux; mais, tout en les assistant, il s’habitua à mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette plaie comme irrémédiable dans l’humanité. Le désordre, la paresse, l’ignorance ou le manque de jugement, sources fatales d’égarement et de misère, lui parurent, avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement s’en affranchir, et qu’en prenant l’humanité corps à corps, en discutant avec elle, en la gourmandent, et la caressant tour à tour, comme un enfant qu’on aime, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir quelques progrès, on fait plus pour elle qu’en jetant à ses membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la compassion.

Il n’en fut pas ainsi. Karol apprit que l’aumône était un devoir; et c’en est un à remplir sans doute, tant que, par l’arrangement social, l’aumône sera nécessaire. Mais ce n’est qu’un des devoirs que l’amour de notre immense famille humaine nous impose. Il y en a bien d’autres, et le principal n’est pas de plaindre, c’est d’aimer. Il embrassa avec ardeur la maxime qu’il fallait haïr le mal; mais il s’attacha à la lettre, qu’il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une fois, plaindre n’est pas assez. Il faut aimer surtout pour être juste et pour ne pas désespérer de l’avenir. Il faut n’être pas trop délicat pour soi-même, et ne pas s’endormir dans le sybaritisme d’une conscience pure et satisfaite d’elle-même. Il était assez généreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des hommes manquent du nécessaire; mais il n’appliquait pas cette commisération à la misère morale de ses semblables. Il n’avait pas assez de lumière dans la pensée pour se dire que la perversité humaine rejaillit sur ceux qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal général est le premier devoir de ceux qui n’en sont pas atteints.

Il voyait, d’un côté, l’aristocratie morale, la distinction de l’intelligence, la pureté des mœurs, la noblesse des instincts, et il se disait: „Soyons avec ceux-là.” De l’autre, il voyait l’abrutissement, la bassesse, la folie, la débauche, et il ne se disait pas: „Allons à ceux-ci pour les ramener, s’il est possible.”–Non! lui avait-on appris à dire, ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des vêtements, mais ne compromettons pas notre âme au contact de la leur. Ils sont endurcis et souillés, abandonnons leur esprit à la clémence de Dieu.”

Cette habitude de se préserver devient, à la longue, une sorte d’égoïsme, et il y avait un peu de cette sécheresse au fond du cœur de la princesse. Il y en avait chez elle pour son fils encore plus que pour elle-même. Elle l’isolait avec art des jeunes gens de son âge, dès qu’elle les soupçonnait de folie ou seulement de légèreté. Elle craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes de la sienne; et c’est pourtant ce contact qui nous rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait qu’au lieu d’être entraînés à la première occasion, nous pouvons résister à l’exemple du mal et garder de l’influence pour faire prévaloir celui du bien.

Sans être d’une dévotion étroite et farouche, la princesse était d’une piété assez rigide. Catholique sincère et fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n’y savait pas d’autre remède que de les tolérer en faveur de la grande cause de l’Église. „Le pape peut s’égarer, disait-elle, c’est un homme; mais la papauté ne peut faillir: c’est une institution divine.” Dès lors, les idées de progrès n’entraient point facilement dans sa tête, et son fils apprit de bonne heure à les révoquer en doute et à ne point espérer que le salut du genre humain pût s’accomplir sur la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les pratiques religieuses (car en dépit de tout, au temps où nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de bonne volonté et ne sait pas briser la mauvaise volonté des autres; qui se contente de quelques élus et se résigne à voir les nombreux appelés tomber dans la géhenne du mal éternel: triste et lugubre croyance qui s’accorde parfaitement avec les idées de la noblesse et les privilèges de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis pour quelques-uns, l’enfer pour le plus grand nombre. La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions: la honte, l’abjection et le châtiment pour presque tous.

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