L’Alouette du casque, Victoria, la mère des camps - Eugène Sue - ebook

L’Alouette du casque, Victoria, la mère des camps ebook

Eugène Sue

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Opis

Le roman, dont l’intérêt est également lié à ce que Sue appelle, afin de fonder sa démonstration, est basé sur un système d’idées approuvé par la Révolution française. Au cœur du roman se trouve un conflit historique. Les événements ont lieu au 20ème siècle pendant la Révolution française. Ce livre est pour les amateurs d’histoire.

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Eugène Sue

L’Alouette du casque, Victoria, la mère des camps

Varsovie 2019

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE PREMIER

Moi, descendant de Joël, le brenn de la tribu de Karnak; moi, Scanvoch, redevenu libre par le courage de mon père Ralf et les vaillantes insurrections gauloises, armées de siècles en siècle, j’écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir, en Judée, sur le Calvaire, Jésus de Nazareth.

J’écris ceci cent trente-quatre ans après que Gomer, fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son grand-père, écrivait à son fils Médérik qu’il n’avait à ajouter que le monotone récit de sa vie d’esclave à l’histoire de notre famille.

Médérik, mon aïeul, n’a rien ajouté non plus à notre légende; son fils Justin y avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère:

„Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme Enfant du Gui, pour la liberté de la Gaule. Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j’ai fait consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai fidèlement à mon fils Aurel, ainsi que la faucille d’or, la clochette d’airain, le morceau de collier de fer et la petite croix d’argent, que j’ai pu conserver.”

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n’a pas été plus lettré que lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre légende:

„Ralf, fils d’Aurel, le colon, s’est battu pour l’indépendance de son pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel. Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joël, le brenn de la tribu Karnak, qui ait reconquis une entière liberté.”

Moi, donc, Scanvoch, fils d’Aurel, j’ai effacé de notre légende et récit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main d’autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aïeux, Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jézus de Nazareth, il y a aujourd’hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon père Ralf m’a aussi remis nos saintes reliques à nous:

La petite faucille d’or de notre aïeule Hêna, la vierge de l’île de Sên;

La clochette d’airain laissée par notre aïeul Guilhern, le seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour funeste, duquel a daté l’asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd’hui trois cent vingt ans;

Le collier de fer, signe de la cruelle servitude de notre aïeul Sylvest;

La petite croix d’argent que nous a léguée notre aïeule Geneviève, témoin de la mort de Jésus de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les lèguerai après moi, mon petit Aëlguen, fils de ma bien-aimée femme Ellèn, qui t’as mis au monde il y a aujourd’hui quatre ans.

C’est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme un jour d’un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de notre aïeul Joël, le brenn de la tribu Karnak.

Tu t’attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que, depuis la mort de Joël jusqu’à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept générations, entends-tu? sept générations!... ont été soumises à un horrible esclavage; mais ton coeur s’allégera lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d’esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules, condition encore servile, mais beaucoup supérieure à l’esclavage; mon père à moi, redevenu libre grâce aux redoutables insurrections des Enfants du Gui, m’a légué la liberté, ce bien le plus précieux de tous; je te le lèguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache encore à Rome, aujourd’hui notre alliée, autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans l’histoire de notre famille l’abstention de ceux de nos aïeux qui, par suite de leur manque d’instruction et du malheur des temps, n’ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de l’esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille l’affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul Fergan, époux de Geneviève, que, malgré les serments des Enfants du Gui et de nombreux soulèvements, dont l’un, et des plus redoutables, eut à sa tête Sacrovir, ce digne émule du chef des cent vallées, la tyrannie de Rome, imposée depuis César à la Gaule, durait toujours. En vain Jésus de Nazareth avait prophétisé les temps où les fers des esclaves seraient brisés, les esclaves traînaient toujours leurs chaînes ensanglantées; cependant notre vieille race, affaiblie, mutilée, énervée ou corrompue par l’esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d’années sans essayer de briser son joug; les secrètes associations des Enfants du Gui couvraient le pays et donnaient d’intrépides soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de Sacrovir, dont tu liras la mort sublime dans les récits de notre aïeul Fergan[1], le chétif et timide esclave tisserand, d’autres insurrections éclatèrent sous les empereurs romains Tibère et Claude; elles redoublèrent d’énergie pendant les guerres civiles qui, sous le règne de Néron, divisèrent l’Italie. Vers cette époque, l’un de nos héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES CENT VALLÉES ou que Sacrovir, tint longtemps en échec les armées romaines. CIVILS, autre patriote gaulois, s’appuyant sur les prophéties de VELLÉDA, une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva presque toute la Gaule, et commença d’ébranler la puissance romaine. Plus tard, enfin, sous le règne de l’empereur Vitellius, un pauvre esclave de labour, comme l’avait été notre aïeul Guilhern, se donnant comme Messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de Nazareth s’était donné comme Messie et libérateur de la Judée, poursuivit avec une patriotique ardeur l’oeuvre d’affranchissement commencée par le chef des cent vallées, et continuée par Sacrovir, Vindex, Civilis et tant d’autres héros. Cet esclave laboureur, nommé MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, d’une héroïque bravoure, était affilié aux Enfants du Gui; nos vénérés druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule pour exciter les tièdes, calmer les impatients et prévenir chacun du terme fixé pour le soulèvement. Il éclate; Marik, à la tête de dix mille esclaves, paysans comme lui, armés de fourches et de faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette première tentative avorte; les insurgés sont presque entièrement détruits par l’armée romaine, trois fois supérieure en nombre. Loin d’accabler les insurgés gaulois, cette défaite les exalte; des populations entières se soulèvent à la voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientôt à la tête d’une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, protégée par ses retranchements, la réserve de l’armée romaine, l’attaque, la bat, et force des légions entières, qu’il fait prisonnières, à changer leurs enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces légions romaines, devenues presque nos compatriotes par leur long séjour dans notre pays, entraînées par l’ascendant militaire de Marik, se joignent à lui, combattent les nouvelles cohortes romaines venues d’Italie, les dispersent ou les anéantissent. L’heure de la délivrance de la Gaule allait sonner... Marik tombe entre les mains de l’immonde empereur Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule, criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre aïeul Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspéra les populations; sur tous les points de la Gaule, de nouvelles insurrections éclatent. La parole de Jésus de Nazareth, proclamant_ l’esclave l’égal de son maître_, commence à pénétrer dans notre pays, prêchée par des apôtres voyageurs; la haine contre l’oppression étrangère redouble: attaqués en Gaule de toutes parts, harcelés de l’autre côté du Rhin par d’innombrables hordes de Franks, guerriers barbares, venus du fond des forêts du Nord, en attendant le moment de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces paroles du chant du Chef des cent vallées:

„Coule, coule, sang du captif!Tombe, tombe, rosée sanglante!Germe, grandis, moisson vengeresse!...”

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car c’est en chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu l’oppression étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indépendance; nous formons des légions gauloises, commandées par nos officiers; nos provinces sont administrées par des gouverneurs de notre choix. Rome se réserve seulement le droit de nommer un principat des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux; ce mieux ne se fait pas attendre. Épouvantés par nos continuelles révoltes, nos tyrans avaient peu à peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d’eux ce qu’ils avaient impitoyablement refusé au bon droit, à la justice, à la voix suppliante de l’humanité: il ne fut plus permis au maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose de la vie d’un animal. Plus tard, l’influence de la terreur augmentant, le maître ne put infliger des châtiments corporels à son esclave que par l’autorisation d’un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de notre aïeul Sylvest et des sept générations qui l’ont suivi, déclarait les esclaves hors de l’humanité, disant dans son féroce langage, _que l’esclave n’existe pas, qu’il _N’A PAS DE TÊTE (non caput habet, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce à l’épouvante inspirée pas nos révoltes continuelles, s’était à ce point modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

„La liberté est le droit naturel; c’est le droit des gens qui a créé la servitude; il a créé aussi l’affranchissement, qui est le retour à la liberté naturelle.”

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre, l’esclavage était remplacé par le colonat, sous le régime duquel ont vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c’est-à-dire qu’au lieu d’être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient dépouillés par la conquête, les colons avaient une petite part dans le produits de la terre qu’ils faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur famille, attachés à la même propriété. Lorsqu’elle se vendait, ils passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de travail. Plus tard, la condition des colons s’améliora davantage encore: ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les légions gauloises se formèrent, les soldats dont elles furent composées redevinrent complètement libres. Mon père Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa liberté; et moi, fils de soldat, élevé dans les camps, je suis né libre, et je te lèguerai cette liberté, comme mon père me l’a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joël, le brenn de la tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa bravoure et de son indépendance d’autrefois, trouverait dans son horreur de l’oppression romaine la force de la briser.

Aujourd’hui que j’écris ces lignes, j’ai trente-huit ans; mes parents sont morts depuis longtemps: Ralf, mon père, premier soldat d’une de nos légions gauloises, où il avait été enrôlé à dix-huit ans dans le midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci, près des bords du Rhin, avec l’armée; il a été de toutes batailles contre les Franks, ces hordes féroces, qui, attirés par le beau ciel et la fertilité de notre Gaule, sont campés de l’autre côté du Rhin, toujours prêts à l’invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des insulaires d’Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles se trouvait celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. Pendant plusieurs mois, il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s’étant fait lire par un ami les récits de nos ancêtres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions été, du temps de César, dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au pouvoir d’une famille romaine; des colons, fils de Gaulois Bretons de notre ancienne tribu, autrefois réduits à l’esclavage, exploitent ces terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. La fille de l’un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle se nommait Madelène; c’était une de ces viriles et fières Gauloises, dont notre aïeule Margarid, femme de Joël, offrait le modèle accompli. Elle suivit mon père lorsque sa légion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, où je suis né, dans le camp fortifié de Mayence, ville militaire, occupée par nos troupes. Le chef de la légion où servait mon père était fils d’un laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour, du fond de sa modeste maison, règnera sur le monde, comme elle règne aujourd’hui sur la Gaule; car, aujourd’hui, à l’heure où j’écris ceci, VICTORIA, par la juste influence qu’elle exerce sur son fils VICTORIN et sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et appréciant les mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous été élevés comme frère et soeur: à cette fraternelle affection, nous n’avons jamais failli... Victoria, dès ses premières années, était sérieuse et douce, quoiqu’elle aimât le bruit des clairons et la vue des armes. Elle devait être un jour belle, de cette auguste beauté, mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son honneur dans sa première jeunesse; elle est représentée en Diane chasseresse, tenant un arc d’une main et de l’autre un flambeau. Sur une dernière médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est figurée avec Victorin, son fils, sous les traits de Minerve accompagnée de Mars [2]. À l’âge de dix ans, elle fut envoyée par son père dans un collège de druidesses. Celles-ci, délivrées de la persécution romaine, par la renaissance de la liberté des Gaules, élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu’à l’âge de quinze ans; elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses: elle sortit de ce collège instruite des secrets du temps d’autrefois, et possédant, dit-on, comme Velléda et d’autres druidesses, la prévision de l’avenir. À cette époque, la virile et fière beauté de Victoria était incomparable... Lorsqu’elle me revit, elle fut heureuse et me le témoigna; son affection pour moi, son frère de lait, loin de s’affaiblir pendant notre longue séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu, car tu ne liras ceci que lorsque tu auras l’âge d’homme: dans cet aveu, tu trouveras un bon exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, j’avais son âge; je devins, quoique à peine adolescent, follement épris d’elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par timidité que par suite du respect que m’inspirait, malgré le fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des preuves, cette sérieuse jeune fille, qui rapportait du collège des druidesses je ne sais quoi d’imposant, de pensif et de mystérieux. Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu’elle doit toujours ignorer), donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir d’une lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne m’eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle devint mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son mari, qu’elle adorait. À force de raison, j’étais parvenu à vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu’il y avait de violent, de douloureux, d’insensé dans cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dévouement sans bornes; elle me demanda de demeurer auprès d’elle et de son mari, comme l’un des cavaliers qui servent ordinairement d’escorte aux chefs gaulois, et écrivent ou portent leurs ordres militaires; j’acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans une grande bataille contre les Franks, elle perdit le même jour son père et son mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd’hui. Victoria ne quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu d’eux, son fils dans ses bras, entre son père et son mari, savaient que plus d’une fois ses avis, d’une sagesse profonde, avaient, comme ceux de nos mères, prévalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d’un bon augure pour les armes gauloises la présence de cette jeune femme, élevée dans la science mystérieuse des druidesses. Ils la supplièrent, après la mort de son père et de son mari, de ne pas abandonner l’armée, lui déclarant, dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait désormais le fils des camps, et elle la mère des camps. Victoria, touchée de tant d’attachement, resta au milieu des troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la Gaule, s’occupant d’élever virilement son fils, et vivant aussi simplement que la femme d’un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m’avait déclaré qu’elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie toute entière à Victorin... Le dernier et fol espoir que j’avais, malgré moi, conservé en la voyant veuve et libre, s’évanouit: la raison me vint avec l’âge; oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu’à me dévouer à Victoria et à son enfant. Simple cavalier dans l’armée, je servais de secrétaire à ma soeur de lait; souvent elle me confiait d’importants secrets d’État, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J’apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et l’épée; je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable, un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui s’attachèrent à lui par les mille liens de l’habitude et de l’affection. À quatorze ans, il fit ses premières armes contre les Franks, devenus pour nous d’aussi dangereux ennemis que l’avaient été les Romains... Je l’accompagnai: sa mère, à cheval, entourée d’officiers, resta, en vraie Gauloise, sur une colline d’où l’on découvrait le champ de bataille où combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé. Ainsi habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents militaires se développèrent en lui: intrépide comme le plus brave des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, généreux autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant à tous, il gagna de plus en plus l’attachement de l’armée. Les éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius Pollion) sont tellement magnifiques, qu’en faisant à l’exagération une large part, Victorin resterait encore un homme très éminent, qui partagea bientôt son adoration entre lui et sa mère... Vint enfin le jour où la Gaule, déjà presque indépendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit Posthumus, et nos troupes acclamèrent d’une voix Victorin comme chef de Gaule et général de l’armée. Peu de temps après, il épousa une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue aïeule, se voua à l’enfant de son fils comme elle s’était vouée à celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant je fus à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la fille d’un centenier de notre armée; c’était ta mère Ellèn que j’ai épousée il y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu’à aujourd’hui, où je commence le récit qui va suivre.

Ce que je vais raconter s’est passé il y a huit jours. Ainsi donc, afin de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il est écrit dans la ville de Mayence, défendue par notre camp fortifié des bords du Rhin, le cinquième jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains, la septième année du principal de Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais solides, avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait dans la ville; j’occupais une petite maison à peu de distance de la sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l’aube, laissant ma bien-aimée femme Ellèn encore endormie. Je la contemplai un instant: ses longs cheveux dénoués couvraient à demi son sein; sa tête, d’une beauté si douce, reposait sur l’un de ses bras replié, tandis qu’elle étendait l’autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour te protéger, même pendant son sommeil... J’ai, d’un baiser, effleuré votre front à tous deux, de crainte de vous réveiller; il m’en a coûté de ne pas vous embrasser tendrement, à plusieurs reprises; je partais pour une expédition aventureuse; il se pouvait que le baiser que j’osais à peine vous donner, chers endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous reposiez, je suis allé m’armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie, prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre maison. Au seuil de notre porte j’ai rencontré Sampso, la soeur de ma femme, et, comme elle, aussi douce que belle; son tablier était rempli de fleurs humides de rosée, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. À ma vue, elle sourit et rougit de surprise.

– Déjà levée, Sampso? lui dis-je. Je croyais, moi, être sur pied le premier... Mais pourquoi ces fleurs?

– N’y a-t-il pas aujourd’hui une année que je suis venue habiter avec ma soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch? me répondit-elle avec un sourire affectueux. Je veux fêter ce jour, selon notre vieille mode gauloise; j’ai été chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit Aëlguen et la coiffure de sa mère... Mais vous-même, où allez-vous si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une journée de deuil pour ma famille, j’ai étouffé un soupir et répondu à la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupçon:

– Victoria et son fils m’ont hier soir chargé de quelques ordres militaires à porter au chef d’un détachement campé à deux lieues d’ici; l’habitude militaire est d’être armé pour porter de pareils messages.

– Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

– Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant la guerre et ma plume pendant la trêve?

– Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est Victoria la Grande... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect qu’il aurait à l’égard du frère de sa mère... Il ne se passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria vienne vous voir... Ce sont là des faveurs que beaucoup envient.

– Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? Ne suis-je pas resté simple cavalier; refusant toujours d’être officier; demandant pour toute grâce de me battre à la guerre à côté de Victorin?

– À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait périr sous les coups de ces Franks si barbares!

– J’ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... Ne dois-je pas sacrifier ma vie à celle d’un homme si nécessaire à notre pays?

– Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon admiration pour Victoria, mais...

– Mais je sais votre injustice à l’égard de son fils, lui dis-je en souriant, inique et sévère Sampso.

– Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux méprisable... honteux?

– Certes, vous avez raison; cependant je ne peux m’empêcher d’avoir un peu d’indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf à vingt ans, ne faut-il pas l’excuser s’il cède parfois à l’entraînement de son âge? Tenez, chère et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les récits de notre aïeule Geneviève; vous êtes douce et bonne comme Jésus de Nazareth, imitez donc sa miséricorde envers les pécheurs. Il a pardonné à Madeleine parce qu’elle avait beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même sentiment, à Victorin!

– Rien de plus digne de pardon et de pitié que l’amour, lorsqu’il est sincère; mais la débauche n’a rien de commun avec l’amour... C’est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu’il y a quelque comparaison à faire entre ma soeur ou moi... et ces bohémiennes hongroises arrivées depuis peu à Mayence...

– Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu’à Ellèn, car on les dit belles à ravir d’admiration... Mais là s’arrête la comparaison, Sampso... J’ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si charmantes, si parées qu’elles soient, qui vont de ville en ville chanter et danser pour divertir le public... lorsqu’elles ne font pas un pire métier...

– Et pourtant, je n’en doute pas, un jour ou l’autre, vous verrez Victorin, lui un général d’armée! lui un des deux chefs de la Gaule, accompagner à cheval de chariot où ces bohémiennes vont se promener chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m’indigne de ce que le fils de Victoria a servi d’escorte à de pareilles créatures, alors vous me répondrez sans doute: Pardonnez à ce pécheur, de même que Jésus a pardonné à Madeleine, la pécheresse... Allez, Scanvoch, l’homme qui se complait dans d’indignes amours est capable de...

Mais Sampso s’interrompit.

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