Il est minuit à l'univers - Maurice Limat - ebook

Il est minuit à l'univers ebook

Maurice Limat

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Opis

Plongez au cœur d’un voyage atemporel et mystérieux, à la découverte d’une civilisation disparueUn mirage...Dans le Sahara, cela n'a rien d'exceptionnel, même quand un homme accablé de chaleur aperçoit une oasis, purement visuelle.Mais s'il découvre un monde différent, une civilisation disparue, une cité en réalité détruite depuis des millénaires ?Igor, et ses amis FIora et Ben, fuyant le désastre atomique, se trouvent devant cette énigme.Et quel est le secret de cette crypte à demi effondrée où ils vont découvrir une horloge-zodiaque, défendue par un piège électronique ?Leur surprise ne sera pas plus grande que celle de la reine Mulkis, contemporaine de l'Atlantide, qui, avec son peuple, découvre soudain ces intrus venus... d'ailleurs.Quel drame, quand la reine constate que son fils, le prince Ki, semble connaître ces étrangers sacrilèges. Que son égérie, la troublante Aïkkè, pactise avec eux, au mépris des lois sacrées de Mulkis !Une fantastique aventure, entre deux univers, deux mondes où se retrouvent mystérieusement ceux qui, en apparence, devraient être séparés par des siècles et des siècles.Mais en apparence seulement, car les âmes se retrouvent hors des énigmes du temps.Un roman entraînant dont on ne peut se détacher avant d’avoir lu le mot de la fin !EXTRAITL’homme se traînait. Il cuisait littéralement. Partout, le désert, le sable.L’épouvante…La guerre ? On ne savait même pas. Les derniers vestiges de l’humanité, dont il était, avaient fui comme ils avaient pu devant le cataclysme.Nucléaire, le cataclysme. Incontestablement. Des bombes atomiques et encore des bombes atomiques.Une planète sur laquelle déferlaient des nuages empoisonnés, autour du globe des éclairs valant cent mille fois les soleils, brûlant les regards, brûlant les vivants, brûlant la vie, brûlant tout…Cela s’était produit on ne savait comment. Pas même un conflit. Un accident de laboratoire. Ou le geste forcené d’un hystérique quelconque, ou bien…N’importe ! La Terre était ravagée.Lui était des derniers. Il fuyait dans le désert, comme ça, bêtement. Seul.A PROPOS DE L’AUTEURMaurice Limat est né le 23 septembre 1914 à Paris et mort le 21 janvier 2002 à Sèvres. Écrivain, ses genres de prédilection sont la science-fiction, les romans policiers et d'espionnage.Sa production est particulièrement abondante et polymorphe. Il fut publié avant-guerre par la maison d'édition Ferenczi & fils, puis principalement au Fleuve noir – dont il était l'un des piliers – pour ses œuvres de science-fiction, ainsi qu’à la Société des Éditions Générales pour ses romans d'espionnage. Féru d'occultisme, il s'est aussi essayé au fantastique, au théâtre et à la poésie.Il a publié des romans sous divers pseudonymes, notamment Maurice Lionel, Maurice d'Escrignelles, Lionel Rey et Lionel Rex.

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Romans

collection dirigée par Alfu

Maurice Limat

Il est minuit à l’univers

Edition revue par l’auteur

1975

Encrageédition

© 2003

ISBN 978-2-36058-946-3

Il faut que vous naissiez de nouveau.

(Jean, III, 7)

Chapitre 1

L’homme se traînait. Il cuisait littéralement. Partout, le désert, le sable.

L’épouvante…

La guerre ? On ne savait même pas. Les derniers vestiges de l’humanité, dont il était, avaient fui comme ils avaient pu devant le cataclysme.

Nucléaire, le cataclysme. Incontestablement. Des bombes atomiques et encore des bombes atomiques.

Une planète sur laquelle déferlaient des nuages empoisonnés, autour du globe des éclairs valant cent mille fois les soleils, brûlant les regards, brûlant les vivants, brûlant la vie, brûlant tout…

Cela s’était produit on ne savait comment. Pas même un conflit. Un accident de laboratoire. Ou le geste forcené d’un hystérique quelconque, ou bien…

N’importe ! La Terre était ravagée.

Lui était des derniers. Il fuyait dans le désert, comme ça, bêtement. Seul.

Des vêtements en loques, maculés de ce sable horriblement sec, lequel n’adhérait qu’en raison de la sueur qui le baignait et trempait les étoffes, qui avaient été blanches.

Il était à bout de forces, en dépit de sa jeunesse. Il mourait sous l’accablante chaleur. Il avait peur et il était tout seul et il n’y avait rien à l’horizon.

L’enfer…

Déjà l’enfer. Pourtant, encore semi-lucide, il ne pensait pas avoir quitté ce qu’on avait appelé le monde des vivants, ce monde où les hommes ne songeaient qu’à fabriquer de la bêtise et de la mort.

Le ciel ? Une coupe renversée, insoutenable au regard. On était quelque part en Afrique. Le poste où il se trouvait avait été balayé par une sorte de simoun artificiel, consécutif évidemment à une des dernières explosions. Des morts, des fous.

Il vivait. Oui, oui, il vivait.

Le sable s’ingéniait à venir à bout du malheureux. Il s’infiltrait sous ce qui lui restait de vêtements. Il souillait sa face et ses mains, tenace, insidieux. Il emplissait sa bouche, sa pauvre bouche desséchée où une langue aride collait au palais, sans salive.

Il hoquetait par instants parce que ce damné granit miniature commençait à glisser jusqu’à la trachée, visant les poumons. Il avait beau lutter contre lui-même afin de garder la bouche fermée, cela lui rentrait par les narines…

Il fallait bien qu’il respire encore, tout de même…

Il avait l’idée curieuse de respirer des particules nucléaires, des éléments atomiques coulant de ces nuées livides, compactes, que le vent ne dispersait qu’après des temps et des temps, et dont un grand nombre glissaient, dans le ciel, exécutant autour de la sphère terrestre une infernale ronde, annonçant la fin.

La végétation serait atteinte, il le savait. Et le bétail, tout le cheptel.

L’eau, bien sûr. Même et surtout celle qui tomberait de ce ciel empoisonné.

Et les hommes. Ceux qui, comme lui…

Où était-il ? Il ne savait trop. Il ne savait plus. Il n’y avait plus, sur la Terre, que des « nulle part ».

Par instants, il se risquait à lever la tête, cherchant on ne savait quoi, il ne savait pas non plus. Mais l’homme est ainsi fait que, dans les moments de pire détresse, il ne regarde pas vers le bas, mais vers le haut…

Un ciel hermétique dans sa splendeur. Une Providence absente.

Du feu translucide, voilà ce qu’il y avait au-dessus de lui. Et le soleil dévorant les déserts.

Il avançait, cependant. Difficilement. Il allait et il ne savait pas où il allait. Et sans doute n’y avait-il nulle part à aller.

Le soleil était terrible. Moins terrible cependant que l’autre, le soleil mortel, fabriqué par des mains humaines et qui, en mille exemplaires, avait eu raison de ce qui restait de la civilisation mondiale.

Plus rien… le désespoir…

Dans l’éblouissement, dans la pureté incroyable de cette terre nue sur laquelle flambait l’astre le plus glorieux, l’homme savait qu’il devait mourir.

De la mort déplaisante des solitaires, sans la tendresse de la main amie et pieuse qui fermera définitivement les paupières. La mort seule, sur un être stérile.

Il n’était pas tout à fait résigné. On ne l’est jamais tout à fait, sans doute, tant est fort l’instinct de la vie qui fait que le grand malade, l’infirme, l’abandonné, le mutilé, le supplicié, trouvent encore un dernier sursaut, même quand ils sont au bord du suicide.

Mais vivre, mourir, ce n’étaient plus que des mots.

Il avait une certaine érudition. Du cran. Un cerveau qui avait été réputé solide. Un monsieur, quoi…

Un monsieur qui se dit qu’évidemment il subissait les hallucinations consécutives à son état pathologique, que peut-être il avait été pollué, lui aussi, quoique intact en apparence, par le feu atomique. Ou que tout simplement, sous cet astre horrifique, il sombrait dans quelque chose ressemblant à la démence.

Une ville, des arbres, des palmiers autour d’une sorte de petit lac. Et des constructions, élégantes, baroques, colorées. Un ou deux appareils glissant dans le ciel. D’autres engins passant entre les maisons. Et des gens.

Mais si le décor, comme tous les décors, était statique, il n’en était pas de même pour ces gens, pour ces appareils.

Les uns et les autres semblaient animés d’une sorte de folie frénétique. Ils s’agitaient, couraient, fonçaient, tressautaient en permanence. Il crut, le malheureux, qu’il assistait à une projection cinématographique accélérée, comme cela est fréquemment utilisé pour certaines séquences, au contraire du ralenti.

Cela dansait devant ses yeux en vibrations intenses et il avait du mal à suivre les mouvements. Les appareils passaient comme des flèches. Les personnages évoluaient, telles des marionnettes déboussolées, en gestes saccadés, rapides, correspondant bien peu aux expressions de la nature humaine.

Un film. Il voyait un film.

Un film tridimensionnel, comme ça, en plein désert ?

Haletant, l’homme, qui progressait sur ses genoux sanglants, sur ses coudes meurtris, tenta de se redresser.

— Mais c’est moi qui deviens fou !

Pourtant, il voyait. L’oasis et la cité, en plein désert, sur une sorte de petit massif rocheux médiocrement élevé, mais tourmenté et bizarre. Et il distinguait par une échancrure, le lac, les palais alentour. Et cette foule colorée, ces costumes et ce style qui échappaient à sa connaissance, tout cela était net, quoique toujours apparent avec cette fréquence invraisemblable.

Un instant, il demeura là, bouche bée, se demandant si vraiment il touchait à un but, si c’était le salut, et de quelle civilisation inconnue il s’agissait.

Et par cela même, il fut encore suffoqué par du sable qui s’en prenait à ses muqueuses, qui l’étranglait, l’étouffait.

Il croula sur le sol qui brûlait comme du fer rougi, râlant :

— Ils ignorent la bombe atomique, eux… Un mirage, ce n’est qu’un mirage !

Il avait compris. Ou il croyait avoir compris.

A moins que… Une autre idée traversait son cerveau bouillonnant.

A moins que ce ne fût le contraire, et qu’il soit en face d’une ville où, justement, les effets de la fureur nucléaire se soient manifestés de cette manière inédite : en rendant tous les habitants déments, en créant cette sorte de chorée collective, qui les poussait à ce comportement aberrant.

Penser, c’était atroce. Il ne voulait plus penser, cela lui faisait trop mal.

Il demeura là un bon moment. Continuant à brûler.

A un certain instant, il releva la tête. Un rire amer distendit son faciès ensablé.

Plus rien. Je ne m’étais pas trompé, songea-t-il.

Non pas une hallucination, mais bel et bien un mirage. Dans le désert, est-ce que c’était vraiment surprenant ?

Il voulait repartir mais, vraiment, il ne pouvait plus.

Cependant, il commençait à avoir moins chaud. Il comprit que le soleil descendait vers l’horizon. Le crépuscule, bientôt. La nuit. Un peu de répit.

Mais l’aube viendrait. L’aurore. Le jour. La fournaise, de nouveau.

— Verrai-je seulement demain ?

Il ne le souhaitait même pas. A quoi bon ? Y avait-il encore seulement d’autres survivants, dans cet univers maudit ?

Un sursaut l’agita dans son apathie.

— Des survivants ? Mais il y en a… Des vivants !

Parce que, tout à coup, il réalisait.

Il n’avait pas eu une vision, du moins un fantasme né de son imagination survoltée par la chaleur, les événements, la terreur atomique. Il avait été témoin d’un phénomène parfaitement connu, très simple, étudié depuis des siècles.

Mais le mirage n’est jamais que le reflet de quelque chose de tangible, et non un caprice de l’esprit perturbé.

— Ces gens… cette oasis… Cette ville… Ils existent !

Et pas très loin, sans doute. Du moins relativement. Parce que, si c’était à cent kilomètres de là, aux extrémités du désert, il n’y parviendrait jamais…

Il tomba. Tout naturellement, il s’endormit et sur son visage, les larmes drainaient de minuscules parcelles de sable.

L’hélicojet tourna un instant, vint se poser à proximité. On l’avait vu.

Un homme et une femme en descendirent. Coururent vers lui.

Chapitre 2

— Je suis Benjamin Salvy. On m’appelle Ben !

Le rescapé s’éveille. Ou sort de son évanouissement, il ne sait pas trop. Il croit comprendre cependant qu’il est encore vivant, qu’il a dormi, ou perdu connaissance d’une façon quelconque. Et que des gens sont là.

Il a bu. Il boit encore. Un liquide frais et parfumé.

Il voit celui qui a parlé. Un gaillard de trente-cinq ans. Visage énergique et buriné, rouge brique. Mais souriant, cordial. Une grosse poigne étreint la sienne.

Une main, des mains.

D’autres mains, douces et agréables, celles-là. L’une lui tient la tête, l’autre présente un gobelet de thermos et une voix charmeuse murmure :

— Encore une gorgée, allons, un petit effort.

Il ne demande pas mieux que de le faire, cet effort. Il boit et, comme il est de plus en plus conscient, il apprécie.

Le nommé Ben a un bon rire. L’homme ensablé tourne un peu la tête.

— C’est Flora, dit Ben.

Jolie, Flora. Blonde, avec d’abondants cheveux lisses partagés sur le sommet de la tête, ce qui crée une double cascade autour d’un visage juvénile éclairé de grands yeux bleus. Elle dit :

— Il va bien. Je crois qu’il n’est pas blessé.

Un halètement. Igor se met debout, aidé par le couple. Et il balbutie un remerciement.

Les voilà tous trois dans ce désert. On parle.

Igor Delémont raconte son histoire. Simple, père suisse et mère russe, un vrai Européen. Employé dans un poste de prospection d’uranium, au Sahara. On cherchait de l’uranium partout d’après certains tests, parce qu’il en fallait, il en fallait toujours, à toutes les nations. Pour la dissuasion, voyons !

Le monde entier est « dissuadé ».

Ben et Flora, sa petite amie, ont pu fuir. La radio des satellites laissait entendre, aux dernières nouvelles, tronquées, mutilées, parasitées, qu’il n’y avait guère de ville importante sur la planète qui ne fût « atomisée ».

L’atome fracassé s’est vengé, voilà tout.

Si l’oasis où travaillait Igor a été ravagée par un simoun artificiel, Ben a pu fuir de Naples avec Flora (Italienne blonde) sur un hélicojet, au moment où la baie semblait soulevée par un raz de marée insolite, que le Vésuve se fendait, libérant des feux souterrains endormis depuis des ans et des ans.

Lui, ingénieur technique, était à l’aéroport où la petite venait le joindre.

Ils ont filé, comme des fous, au hasard, au-dessus de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord. Passant entre des nuages livides, d’aspect curieusement métallique, surchargés de particules.

— La Sicile… la Sicile est détruite !

Flora pleure. Sa famille est originaire de ce qui fut l’île merveilleuse.

Maintenant la radio ne fonctionne plus. Impossible, dans cette atmosphère parasitée. Ben gronde :

— Pas moyen de savoir… Coupés du reste du monde… S’il y a encore un monde !

Igor sursaute :

— Un monde… Tout près d’ici !

Alors il révèle l’existence d’un endroit fabuleux. Ben paraît sceptique et Flora regarde Ben. Visiblement elle est de ces jeunes femmes qui se règlent sur l’homme, du moins pour ce qui concerne les opinions importantes, extérieures à la vie privée. Pour le reste, serait-elle femme si ce n’était elle qui le guidait en toutes choses ?

Ben semble ne pas vouloir vexer Igor. Il suggère l’hypothèse d’une hallucination.

Mais Igor se débat. Il est persuadé de ce qu’il avance. Non un rêve, mais bel et bien un mirage. La preuve de l’existence — à distance — de ce dont il n’a vu qu’une projection.

Ben réfléchit, très vite :

— C’est à voir ! De toute façon, l’hélicojet peut encore servir un bon moment. Du carburant en réserve… On va aller voir si ce que vous nous racontez est réel… si c’est du solide… et comme de toute façon nous ne pouvons pas rester là…

Tous trois montent dans l’hélicojet. Igor respire. Il fait bon, dans le cockpit en dépit du soleil qui tape : après la fournaise, quelle détente.

Ben et Flora sont heureux d’avoir trouvé un rescapé. Ils avaient fui, comme des forcenés, abandonnant tout. Et puis, au-dessus du désert, volant à basse altitude, ils se désespéraient. Partout, la désolation, la mort. Des nuées suspectes, des ouragans inattendus, des séismes dont ils découvraient les effroyables effets. L’atome fou, l’atome brisé, l’atome torturé, démon imprudemment lâché par l’homme et qui ne connaît plus l’ordre cosmique auquel il appartient. Fin d’une civilisation.

Elle a de bons yeux, Flora. Elle a vu cette tache blanche dans le désert. Par un heureux hasard. Maintenant, ils sont trois et cela les réconforte.

Où se diriger ? Un mirage ce n’est pas une indication. L’hélicojet tourne en rond, élargissant sans cesse ses circonvolutions, Ben étant un pilote passable et il dirige fort bien son engin.

Une heure, deux heures.

Ils ont vu passer, très haut, un groupe d’hélicojets. Des fuyards, comme eux, qui se sont perdus vers le sud.

Mais Tombouctou n’existe plus. Johannesburg est en ruine, le Cap englouti.

Des savanes brûlent, des fleuves sortent de leur lit et provoquent de véritables mers intérieures. Cela, ils l’ont su, quand la radio fonctionnait encore.

Plus tard, ils trouveront bien un point pour se fixer. En attendant, on cherche l’origine de la vision d’Igor. Et si c’était là, justement, ce point de salut, où ils pourraient revivre…

Ce qui est surprenant, c’est cette frénésie constatée chez les humains. Les objets animés également. Tout cela offrant l’aspect tremblotant de ces films antiques qu’on voit dans les cinémathèques.

Et soudain, un cri :

— Le massif… là…

Flora et Igor l’ont vu à peu près en même temps. Ben, qui décidément ne se paye guère d’à-peu-près, grogne :

— Des massifs rocheux, il y en a, dans le Sahara… Hoggar… Tibesti…

— Loin d’ici, Ben.

— De toute façon, on y va !

L’hélicojet pique vers le massif. Igor a le cœur qui bat très fort. Il lui semble reconnaître les contours de ce lieu étrange, si bizarrement révélé. Seulement ce qui paraît surprenant à ses yeux du moins, c’est qu’on ne découvre aucune trace d’activité. Et quant aux constructions… Non, ce n’est qu’un amas rocheux.

L’appareil frôle le sol, tourne autour du massif, qui a bien trois kilomètres de long sur un de large, sorte de vaisseau pétrifié jeté sur l’océan des sables.

Sous un certain angle, Igor le voit et crie :

— Je vous dis que c’est là !

— Mais on ne voit rien. Des roches… encore des roches…

— Le petit lac… Des palmiers…

— Oui. Une mini-oasis, dans un petit cirque bien abrité… Mais les palais, les temples, ces sortes d’avions…

Toutefois, Ben est intéressé par ce lieu. On dirait un petit Eden qui aurait échappé au grand cataclysme. Un peu d’eau, quelques arbres, dans l’immensité hostile au-delà des Tanezrouft 1 effrayants, cela fait plaisir à voir. Médiocrement élevées, ces falaises déchiquetées abritent ce lieu de fraîcheur, bien protégé du trop grand soleil et des vents de sable.

Flora sourit, heureuse elle aussi, après le cauchemar. Les voilà au sol et tous trois, l’hélicojet rangé au pied des falaises, font quelques pas vers une sorte de grande échancrure qui, orientée à l’est, permet l’accès vers l’intérieur du massif.

Igor a un violent sursaut :

— Voilà ce que j’ai vu… Le décor y est… mais… mais…

Il bafouille. Ben hausse les épaules :

— Des rocs… des arbres… de la flotte… D’autres oasis existent, par ici… De là à y voir une ville, des gens…

Igor s’élance comme un fou malgré sa fatigue. Il court, il pénètre dans le cirque oblong qu’encadrent les murailles basaltiques. Il hurle quelque chose et les deux jeunes gens comprennent mal :

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Je crois qu’il a crié : « des ruines ! »

Instinctivement, tous deux s’élançaient, pénétrant derrière Igor à l’intérieur du cirque rocheux.

Figé, le rescapé paraissait fasciné par ce qu’il découvrait et qui, au premier abord, pour ses compagnons, n’offrait que le spectacle assez classique d’un massif entourant une petite réserve de verdure.

Il est vrai, après une première inspection, on commençait à voir les choses sous un autre angle.

Des rocs, bien sûr. Mais aussi, sous la couche de sable agglutinée depuis des siècles sur la roche, des formes caractéristiques qui, bien que vagues, ne semblaient pas avoir été façonnées par la nature.

— Oui… Il a raison… Une ville en ruine…

Flora et Ben avançaient, soudain frappés. Ils découvraient des pans de murs, des colonnes, des semblants de degrés indiquant que là, autrefois, un vaste escalier avait été élevé. Des dalles apparaissaient, quasi ensevelies, et malgré l’ensablement millénaire, on reconnaissait la cité fantôme, oubliée, morte depuis des millénaires.

Le couple se rapprocha d’Igor.

— Bon, fit le grand Ben en lui tapant sur l’épaule, ne restez pas comme devant une apparition. C’est là le reste d’une ville antique, voilà tout. Le cas n’est pas absolument inédit. On en a trouvé bien d’autres, de Mari à Persépolis et de Çatal Huyuk à Sumer, sans compter chez les pharaons, chez les Mayas, chez…

— Non ! Non ! J’ai vu… j’ai bien vu…

Ben jeta un regard à Flora, fit la moue :

— Vous avez vu, soit. Le mirage a pu projeter le cliché de ce décor. Et, sous le grand soleil, l’imagination aidant…

Il voyait bien que le jeune homme n’était pas convaincu. Flora intervint :

— Tout de même, cette région, si désolée soit-elle, a bien dû être explorée, depuis longtemps. Comment se fait-il que ces ruines n’aient jamais été signalées par personne, à ma connaissance du moins…

Ben montra des tas de sable, qui avaient l’air d’avoir été remués depuis peu :

— Regarde, chérie. Depuis que ce damné tourbillon nucléaire bouleverse l’atmosphère de la Terre entière, tout est changé. Il est possible que ce simoun artificiel qui a détruit le poste de notre ami Igor soit le véritable responsable de cela. A savoir la découverte, à tous les sens du mot, de cette vieille cité. Il me paraît vraisemblable, et tu as sûrement raison, que dans cet état elle a pu échapper aux explorateurs de tout poil, tout au moins aux derniers nomades qui, en dépit de ce qu’on appelle… de ce qu’on appelait la civilisation, traversaient le désert de temps en temps… Mais ce vent fou a soulevé des tonnes et des tonnes de sable, même celui qui s’était stratifié petit à petit, si bien que le voile qui recouvrait la ville morte a été balayé et que notre ami Igor l’a entrevu.

Igor secoua la tête :

— J’ai vu cela, en effet. Mais non pas dans cet état. Comme cela était… puis-je dire à quelle époque ? Quand il y avait des habitants, des vivants, avec des maisons construites, brillantes, une foule colorée… des appareils…

— Quoi ? Des Egyptiens ? Des musulmans ? Ou des Atlantes, pendant qu’on y est !

— A ma. connaissance, les Egyptiens ne possédaient pas d’engins volants !

Ben toussota. Igor le regarda en face

— Vous ne me croyez ni l’un ni l’autre, j’ai compris… Non ! Non ! ne protestez pas, c’est normal… Mais écoutez-moi… Je sais, parce que je l’ai vu, que derrière cette colonnade… ou du moins ce qui en reste, il y avait quelque chose… je cherche. Oui… la vision a été brève… Disons : une tour. Hexagonale ou octogonale, je ne saurais préciser…

Ben eut le bon sourire d’un débonnaire qui ne veut pas contrarier un interlocuteur buté

— Eh bien, mon vieux, rendez-vous à l’évidence… On ne voit rien, derrière ces vieilles colonnes à demi effondrées…

Igor les laissa là et courut, contourna la colonnade. Ils le perdirent de vue un instant, puis ils l’entendirent hurler :

— Venez voir !

Tous deux, sans mot dire, se hâtèrent et le rejoignirent.

— Regardez !

C’était troublant. Certes, il n’y avait plus de construction élevée, mais le soubassement existait, à demi masqué par du sable que les intempéries avaient finalement durci. Pourtant, le plan de ce qui s’était élevé en cet endroit demeurait très visible.

Un hexagone, presque totalement dessiné, construit avec des pierres granitiques, usées, rabotées, limées aux dents des siècles, maculées du sable infernal, et cependant incontestablement reconnaissables.

— Eh bien ? triompha Igor.

Ben et Flora commençaient à se sentir troublés.

Ils harcelèrent Igor de questions. Le survivant des oasis dévastées donnait de nouvelles précisions. Bien qu’il ait à peine eu le temps matériel d’enregistrer nettement le plan de la ville entr’aperçue, il se reconnaissait sur place. Il indiquait là un palais, là une sorte de quai près de la pièce d’eau. Quai qui n’existait plus du moins en son ensemble. Pourtant, ils aperçurent, en transparence sous les ondes, des pierres quadrangulaires, mieux conservées que le reste, et qui pouvaient bien attester qu’elles étaient les vestiges d’une construction détruite depuis longtemps.

— Il y a des inscriptions, sur ces pierres, fit remarquer Flora, alors qu’ils contournaient un vieux pan de mur ayant appartenu à quelque emplacement fortifié.

Ils se penchèrent. Ni les uns ni les autres n’étaient experts en hiéroglyphes. Pourtant, ils purent penser que le langage quasi effacé qui laissait là ses traces ne ressemblait pas aux inscriptions égyptiennes.

— Une autre civilisation, un autre monde.

— Et disparu depuis… Dieu sait !

— Mais je l’ai vu !

— Un mirage, Igor. Je voudrais comprendre, murmura Ben. Faudrait-il admettre, ajouta-t-il après un instant de réflexion, que vous avez aperçu ce que je puis appeler un mirage dans le temps ?

Flora ouvrait de grands yeux, bouleversée par une telle hypothèse. Igor, qui avait oublié ses fatigues, son martyre sous le grand soleil, était survolté :

— Mais alors… mais alors… qu’est-ce qui a pu se produire ?

L’ingénieur eut un soupir :

— Nous ne le savons pas. Nous ne comprendrons peut-être jamais. Mais nous ne devrions pas oublier que notre planète subit actuellement un traitement qui, je crois pouvoir l’affirmer, ne lui a jamais été infligé depuis sa création. L’atome a tout perturbé. Ne serait-il pas possible que, provoquant ces tempêtes qui détruisent tant de choses, et parfois arrachent des ruines à leur linceul de pierre et de sable cela ait également ébranlé certaines ondes dont notre pauvre sapience n’avait pas encore eu connaissance ?

— Tu vas bien loin, dit Flora.

— As-tu mieux à me proposer ?

La discussion aurait pu se poursuivre longtemps, mais la jeune femme voyait Igor de nouveau en éveil :

— Que se passe-t-il encore ?

— Ecoutez… N’entendez-vous pas ?

Machinalement, tous trois levaient la tête. Ce qu’ils entendaient évoquait sans doute un bruit de moteur, mais sur une fréquence qui ne leur était pas familière et, d’instinct, ils cherchaient vers le ciel.

— Sans doute des fugitifs, comme nous… Un hélico… ou une plate-forme volante… ou bien…

Mais le ciel demeurait pur ; férocement pur, noyé de la lumière de feu.

— Non, dit Igor au bout d’un moment, ça ne vient pas d’en haut !

Ils se regardèrent, lèvres pincées, sourcils froncés. Ce nouveau mystère achevait de les prendre au collet. Dans ce décor, très beau, mais banal au centre africain, quel nouveau mystère s’offrait donc à eux ?

Ils parcoururent les ruines. Parfois, le sable restait là, bouchait le passage, des remous s’étant produits qui, dégageant certains points de la ville oubliée, en avaient totalement recouvert d’autres.

Ils devaient faire un détour, s’engageaient dans ce qui avait été une voie publique, descendaient des degrés, en escaladaient de nouveaux. Ici et là, des palmiers, quelques cactus, avaient réussi à pousser, faisant éclater lentement la pierre.

— Cela continue… Un ronron qui n’en finit pas…

— Et cela vient… On dirait… de sous nos pieds…

Ben, le premier, passant entre deux débris de muraille, gloussa :

— Ah ! le sol est éventré.

Flora et Igor accoururent près de lui.

Il y avait, en effet, une sorte de gouffre. On distinguait, en contrebas, ce qui avait dû être une vaste crypte, soutenue par des piliers en ogive dont il ne restait que des fragments. Mais l’aspect des dalles du sous-sol était formel. La voûte ne s’était effondrée que depuis peu.

Penchés, ils écoutaient ce bruit incessant qui montait vers eux.

Chapitre 3

Après le grand soleil, les trois fugitifs apercevaient un décor à demi plongé dans la pénombre d’un sous-sol entrouvert. Mais leurs, yeux s’accoutumaient et tout en cherchant à identifier le bruit mystérieux et sa source, ils regardaient.

Il y avait là une vaste construction souterraine. Des ouvertures assez larges, des galeries, s’amorçaient, formant une étoile aux branches multiples qui aboutissaient à la partie que l’effondrement, certainement très récent, avait privée de son plafond.

Petit à petit, envahis par l’incessant ronron, Igor, Flora et Ben pouvaient découvrir une installation presque intacte, que cette gangue de pierre et de sable, seulement dévastée, par le fléau atomique, avait été protégée jusque-là. Le dallage était à peu près préservé. Des mosaïques luisaient doucement sur les parois et les piliers.

Au fur et à mesure que le regard pouvait s’étendre, on s’attendait à voir la visibilité se perdre dans les ténèbres. Or, tout au contraire, les trois compagnons constataient que des lueurs d’aspect solaire se manifestaient, et qu’ils apercevaient une immensité, un labyrinthe, quelque chose comme un cloître fantastique, construit à ras de terre, magnifiquement recouvert pendant un temps sans doute incalculable, et que les hasards de la guerre nucléaire leur révélaient dans son intégralité.

Et c’était tellement séduisant, tellement attirant, que Igor s’écria :

— Il faut aller voir… Savoir !

Il n’y avait pas trois mètres de profondeur, depuis le point où ils se trouvaient, dans la cité-oasis, et le dallage de la crypte.

Sans attendre davantage, il sauta, se retrouva souplement sur ses jambes pliées et se redressa :

— Attendez, nom d’une bombe, lui cria Ben, c’est peut-être dangereux !

— Eh, qu’importe !

— Mais tout cela est radioactif, je le crains.

— Ne le sommes-nous pas tous ? Après ce que nous avons subi.

— Tout de même, restez là, je veux vérifier !

Ben courut à l’hélicojet. Ils le virent revenir quelques minutes plus tard, portant en bandoulière une sorte de boîte de cuir. Il parvint à son tour près de l’échancrure du sol et s’apprêta à sauter.

— Je vais avec toi !

Flora, lestement, bondissait et Igor la recevait presque dans ses bras. Ben ne dit rien mais sourit au cran de son amie.

Maintenant, il faisait fonctionner le compteur et tous les trois pouvaient constater que l’hypothèse était valable. Le cliquetis commençait aussitôt à se manifester sérieusement.

Igor haussa les épaules :

— Merci, Ben, mais qu’y faire ? Vous savez bien que, partout, partout, la Terre, l’atmosphère sont polluées.

Un instant, ils restèrent silencieux et Flora s’appuya sur l’épaule solide de Ben :

— Tant pis, dit-elle. Notre destin est tracé. Igor a raison de ne pas s’en soucier. L’atome déchaîné règne ici, dans ce monde qu’il nous a révélé, comme il domine partout sur la planète. Alors…

Ben les regarda tous deux, hochant la tête :

— Après tout…

Mais il garda le compteur en état de fonctionnement, tout en s’élançant avec eux à travers ce dédale.

C’était curieux. Les piliers affectaient des formes ogivales, contrastant avec des soubassements ornementés à la mode grecque. Des chapiteaux ouvragés montraient des formes évoquant les dieux antiques. Le tout agrémenté de cette mosaïque qu’ils avaient tout de suite aperçue, et qui recouvrait à peu près toutes les surfaces, au-dessus du dallage.

Un mélange de styles, pourtant d’un effet heureux. On aurait dit que Byzance était passée par là, en un Moyen Age influencé par l’Assyrie, par l’Inde antique.