Un Roi tout nu - Albert Adès - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1922

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Albert Adès

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Opis ebooka Un Roi tout nu - Albert Adès

Sentilhes, est un peintre a la mode mais médiocre, qui vit dans l'aisance que lui procure ses portraits de dames riches. Fauvarque est un lui un «vrai peintre», génie méconnu et pauvre qui ne veut pas faire de concessions sur son art. En couple avec Jeanne, il mene une vie boheme, insouciante, entouré d'amis, déménageant quand il ne peut payer son loyer. Son art, son mode de vie, suscitent l'envie et la jalousie malgré sa pauvreté, a commencer par celle de Sentilhes...

Opinie o ebooku Un Roi tout nu - Albert Adès

Fragment ebooka Un Roi tout nu - Albert Adès

A Propos

Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Partie 2

A Propos Ades:

Écrivain franco-égyptien, connu pour avoir écrit «Le Livre de Goba le simple».

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Plus tard, quand je serai mort, mes livres serrés entre d’autres livres pourront attirer un regard. Et des qu’un d’eux sera ouvert, ma pensée jaillira comme aujourd’hui, reprenant le fil d’une vieille histoire.



Chapitre 1

 

Par toutes les fenetres, on vit, ce matin-la, un ciel de satin bleu tendu sur la ville. Lorsque Sentilhes tira les stores de sa verriere, il reçut le soleil en plein visage et une bouffée d’air parfumé fit flamber sa joie.

– Vraiment, dit-il a mi-voix se parlant a lui-meme, une matinée comme celle-ci… oui, vraiment…

Il lui arrivait souvent de commencer une phrase sans pouvoir la faire aboutir a une idée. Pendant quelques instants, il prononça d’un ton contenu des paroles vagues et enthousiastes.

De minute en minute, la vie gagnait le quartier. Des volets s’ouvraient avec fracas. Une femme apparaissait, les cheveux relevés d’un tourne main. Camisole large ou kimono flottant, elle paraissait charmante au premier flot de soleil qui lui faisait cligner les yeux. Quand elle se penchait au dehors, l’appui de la fenetre marquait la forme d’un sein.

– Lumiere, murmura Sentilhes, amusé déja par ce qu’il allait dire, que de miracles nous te devons !… Nos voisines, ce matin, ont toutes l’air d’etre jolies… Celui qui les a vues de pres connaît la part que cette beauté doit au jeu, hélas… trop changeant… des reflets et des ombres.

Il se mit a rire avec bruit. En meme temps, il répéta mentalement toute la phrase, vérifiant si elle ne contenait rien d’essentiel qui fut digne d’etre retenu.

– Un beau temps pour se promener, madame Dorange…

– Pas toute seule !

– Voila bien les amoureux !

Cela partait d’un troisieme étage. On voyait une plantureuse ménagere menacer du doigt une soubrette qui, se renversant pour rire, découvrait largement épanoui son cou doré.

– La belle enfant !

Un garçon boucher passait rapide sur sa bicyclette, en laissant flotter derriere lui un pan de son tablier. Sentilhes le suivit des yeux avec affection :

– Quelle silhouette ! Quelle élégance !

Il avait une sensibilité que tout ébranlait, un cour ou les répercussions du dehors trouvaient toujours quelque résonateur pour les amplifier. Son imagination facile s’emparait du moindre fait et s’ingéniait a équilibrer des constructions savantes sur des pointes d’aiguilles.

Cette aptitude aux abstractions hâtives avait fait de Sentilhes le peintre préféré des femmes. Elles trouvaient en lui le cerveau complaisant, prompt a éterniser le geste étudié au miroir, a rever de bonne foi sur le mystere qu’elles font errer dans leurs sourires. Rien n’exprimait assez son ravissement a l’égard de celles qui posaient devant lui. Il les admirait longuement et une suite ininterrompue d’exclamations extasiées accompagnait la marche de son pinceau.

– Ah ! disait-il, voyez si elle est jolie !… Ce rose qui descend sur le front… Ah !… Et ces épaules ? Ne dirait-on pas deux cygnes ?… deux cygnes sur l’eau ?

Il n’avait pas quarante ans ; on l’appelait le beau Carlos. Quand il parlait aux femmes, c’était avec un penchement de tete, une caresse aux yeux. Sa bouche leur disait « oui », leur disait « non » de l’accent des passions contenues et ses grandes mains, pareilles a des nids, s’incurvaient, pretes a recevoir un tour de cou, un manchon ou un pied frileux.

– Mon cher maître, est-ce que je suis bien aujourd’hui ?

Il souriait, riait, enflait la voix, l’assourdissait, tendait les bras, caressait a distance :

– Oui, vous etes bien… oui, vous etes belle…

– Et si j’ôtais ma fourrure, cela vous generait-il pour peindre les cheveux ?

– Non, ma chere amie, non, ma douce amie, ôtez votre fourrure… On verra votre cou… et ce sera délicieux !

Le soir, il songeait aux charmants visages dont il s’était empli les yeux, aux bavardages exquis dont bourdonnaient ses oreilles, et il goutait cette halte en attendant un nouveau départ. Car tour a tour captivé au sourire de madame de Sonnailles, aux fossettes spirituelles de mademoiselle Nonan, a l’ongle lustré de la générale du Ronzay, il avait le sentiment de voyager depuis dix ans, sur la pointe des pieds, la tete perdue dans un nuage rose.

Il aimait pourtant a s’asseoir et a réfléchir. Il était sensible a l’attrait d’un fauteuil ou les reins sont a l’aise. Peu a peu les jambes se détendent et la pensée se dégage. A cette minute on est toujours au bord d’une vérité. Sentilhes la dissipait des qu’il cherchait a la saisir, parce qu’il apportait dans ses méditations l’enflure de sa parole.

Un moineau s’était posé sur la barre du balcon tout proche. Le peintre le considérait avec tendresse. Mais il ne savait pas jouir de ses émotions en silence. Spontanément, il les ramenait a des formes oratoires.

– Oiseau coquet, dit-il, comme tu penches spirituellement la tete… comme ton oil rond est sympathique !

Il souriait au volatile qui jugea prudent de s’écarter et qui, par bonds successifs, gagna l’autre extrémité du balcon.

Madame Sentilhes était entrée dans l’atelier. Elle vint s’appuyer sur son mari.

– Qu’est-ce que tu fais, Carlos ?

Il répondit :

– Je regarde un moineau… Pftt… Il s’est envolé… Heureux… heureux… toi qui peux ainsi, d’un coup d’aile, te perdre dans l’azur !

Puis il se retourna vers la jeune femme.

– Une journée comme celle-ci, dit-il… vraiment… c’est une chose… oui… vraiment !…

Elle était presque aussi grande que lui. Elle portait un déshabillé violet. Deux bras robustes, des épaules blanches, un cou au dessin puissant en jaillissaient. Ses seins magnifiques pointaient sous la soie, semblables a deux fruits lourds de seve.

– Voila ! s’écria Sentilhes en l’entraînant a l’intérieur de l’atelier, des que la lumiere pénetre tout est transfiguré !

Il se toucha le front de façon a impressionner sa femme.

– Je voudrais connaître un moyen d’avoir le soleil a moi, sous la main, a l’heure… ou il faut qu’il soit la… reprit-il. Ah ! ce serait étonnant. Tout le monde s’écrierait : « C’est extraordinaire, chez Carlos Sentilhes, il fait du soleil quand il fait noir chez les autres. » Je répondrais : « Madame, c’est la lumiere qui se dégage… qui se dégage… voila… »

Deux fois, trois fois chaque jour il parlait ainsi a la poursuite d’une idée pour se sentir immédiatement précipité aux plus sombres profondeurs de l’incohérence. Ses projets, ses élans y tombaient l’un apres l’autre des qu’il essayait de sortir du plan des préoccupations moyennes. Alors il éclatait de rire. C’est ce qu’il fit. Sa femme dit :

– Je n’aime pas que tu fasses l’idiot, toi qui es un peintre remarquable.

– Ah, oui, je suis peintre, murmura Sentilhes en inclinant la tete vers son épaule pour contempler son ouvre inachevée, le portrait en pied de la marquise de Laveline.

Celle-ci était représentée penchée en arriere, les yeux mi-clos et ses doigts, nerveusement, étreignaient un éventail. Sentilhes se laissait toujours émouvoir presque sensuellement par cet air de défaillance particulier a la marquise.

Soudain une tristesse l’envahit. Cette toile était une des dernieres exécutées dans la fantaisie et la joie. Bientôt, le soin de sa carriere allait l’engager sur un terrain aride. Au lieu d’avoir des femmes pour modeles, il allait se trouver en face de vieillards pressés, hommes d’État, diplomates, soldats illustres. Ensuite, il est vrai, viendraient les commandes d’ouvres au retentissement mondial : batailles, séances politiques ou les vivants, les morts et les symboles fraternisent, apothéoses de personnages historiques !…

Sentilhes avait entrevu autrefois ces vastes monuments d’art ; il en avait remis la réalisation a plus tard, apres les réussites plus faciles. Mais Valentine n’avait pas oublié le vieux projet. L’heure venue, elle avait dit a son mari : « Je veux que tu peignes des hommes d’État, je veux te voir décoré, feté. » Il céda. La générale de Ronzay s’était offerte pour les démarches nécessaires, trop heureuse de multiplier les preuves de son influence.

Maintenant, il regrettait sa décision. Valentine venait de s’asseoir les mains occupées par une broderie. Il lui en voulut d’etre si froidement ambitieuse. Que trouverait-il dans la voie nouvelle ? Il aurait pu refuser, puisque, en somme, tout allait bien pour lui jusqu’alors. Comment ferait-il sans le charme de ces visiteuses quotidiennes, leurs sourires, leurs babillages capiteux, leur parfum, le mouvement qu’elles mettaient autour de lui ?

Ses yeux erraient au dehors. Entre deux immeubles, des arbres ivres de soleil faisaient saillir les muscles de leurs troncs. Mais ce spectacle n’entrait plus dans son etre.

Un bruissement de voix se rapprocha sur lequel oscillaient des rires greles, colorés, souples, comme les serpentins. C’était un pensionnat de filles. Robes grises, canotiers gris, tresses grises, elles allaient en procession prendre l’air chaussée de la Muette, et leur cortege attristait le regard malgré la jeunesse du monde.

D’ailleurs, une heure avait suffi pour vieillir cette journée. La joie spontanée des premiers instants s’était organisée en sérénité fixe, un peu austere. Des veuves en toques de jais s’aventuraient dans la rue, et les voitures, plus nombreuses, laissaient derriere elles des traînées de poussiere.

– Voyons, Carlos, a quoi songes-tu ? fit Valentine en lui mettant la main sur l’épaule. Madame de Laveline est la…

Il se tourna, le visage soudain rayonnant.

– Oh ! marquise… pardonnez-moi… dit-il en baisant et en caressant les deux mains qui se tendaient a lui.

– Ne vous excusez pas, dit-elle, je vous ai admiré dans vos méditations, grand homme que vous etes.

– Mes méditations ne valent pas… non… murmura Sentilhes… Y avait-il longtemps que vous étiez la ?

– A peine un instant…

– Ah ! mon Dieu, quel irréparable malheur ! J’ai perdu un instant le bonheur de vous contempler.


Chapitre 2

 

Ayant posé le pied sur l’asphalte du trottoir, le peintre Henri Fauvarque respira fortement. Il prenait ainsi possession de la rue, du soleil, de l’univers. Il inspecta le ciel devant lui, derriere lui, a droite, a gauche, au-dessus de sa tete. Puis, visiblement satisfait, il fit un salut amical a sa femme qui, de la-haut, le regardait par la fenetre.

La veille, il avait emprunté au tapissier une charrette a bras, remisée dans un garage voisin. Il y avait entassé d’avance des seaux de couleurs, une échelle, une quantité d’outils.

Il la tira sur la chaussée, mit ses gants, son chapeau de feutre gris, boutonna son veston serré a la taille, saisit les brancards et se mit a pousser le véhicule. A ce moment, il entendit un éclat de rire strident : c’était sa femme qui s’amusait a le voir dans cet équipage.

– Ah ! gosse de gosse ! songea-t-il, et il partit content.

Sur son passage, ce n’étaient que des tetes se tournant, des visages se déridant. Ses chaussures vernies surtout mettaient les passants en joie. Quelques-uns, descendus sur la chaussée, attendaient pour reprendre leur chemin qu’il eut disparu dans le lointain.

Lui ne se doutait pas de l’émotion qu’il provoquait. « Cette fois, pensait-il, je tombe en plein sur la demeure dont j’ai toujours revé. Immense jardin en plein Passy, maisonnette sous les arbres, sans voisins, sans concierge, le tout pour un morceau de pain : bonne affaire… Certes, il faut remettre le lieu en état. J’en ai pour vingt jours de travail. Pour commencer, abattre deux murs de maniere a élargir l’atelier ; avec des pierres construire un édicule qui me servira de chambre de débarras ; ensuite, monter deux poeles, et qui tirent, qu’on voie fumer de loin… Enfin, réparer la toiture… Il n’y a qu’a ramasser les ardoises dans le jardin… »

– Ça va, petit pere ? fit un gamin qui tenait un panier en équilibre sur sa tete.

– Mais oui, répondit Fauvarque.

Sa manie de déplacer les murs, de boucher les portes, de peindre les plafonds, jointe a sa médiocre situation de fortune le mettait fréquemment au plus mal avec ses propriétaires, si bien qu’il procédait a son trentieme déménagement en treize ans, depuis son départ du foyer paternel. Jadis, il déplorait, en abandonnant un gîte, le confort qu’il y avait introduit. Il s’arma bientôt de philosophie a cet égard. Peu apres son mariage, il avait loué quai Voltaire en disant cette fois a sa femme : « Nous y sommes bien, nous aurons peut-etre des enfants ; je te promets qu’aucune force au monde ne pourra nous déloger. » La guerre éclata. Il partit.

A ce passé, Fauvarque songeait gaiement. C’était toujours gaiement qu’il songeait au passé, car il y trouvait, comme sur les dalles d’un entrepôt, des amas d’idées, d’images et de forces prisonnieres. Ses plus dures épreuves se survivaient en lui sous forme de somptueuses conquetes. Il s’arreta, reprit son souffle et dit :

– Jusqu’ici, j’ai été a droite, a gauche, j’ai habité Montmartre, les Batignolles, Neuilly, Vincennes, c’est bien… Mais, cette fois, je m’installe a Passy… et il pourra venir me voir, le propriétaire, quand je serai sur place !

Il traversait le pont de Grenelle lorsqu’il sentit une main s’abattre sur son épaule :

– Comment ! on déménage sans moi ?

Il se détourna et ses yeux rencontrerent les narines larges et profondes de son ami Foutrel…

– C’est vrai, vieux, je t’avais oublié.

– J’arrive de chez toi en courant.

Fils d’un riche charpentier de Limoges, Michel Foutrel poursuivait ses études de droit a Paris, depuis une bonne douzaine d’années. Il se comparait volontiers a ces éleves des antiques universités de Bologne ou de Toulouse qui, toute leur vie durant, suivaient l’enseignement d’Accursius, l’idole des jurisconsultes, ou de Pierre de Belleperche.

– Nous entrons dans un autre milieu, comprends-tu ? dit Foutrel. J’ai fait hier un saut jusqu’au cagibi que tu vas louer, c’est tres bien. L’immeuble d’en face est habité bourgeoisement. Une concierge tres gentille. J’ai bavardé avec elle. Les commerçants affables. Je leur ai dit un mot sur ton compte… Il est utile qu’ils sachent qui tu es… et qu’ils t’admirent comme tu le mérites… Parbleu, autrement, a quoi bon etre un artiste de génie et avoir turbiné comme toi ?

Le rire de Fauvarque résonna.

– Ton propriétaire, monsieur Pigeon, est charmant. J’ai fait également un tour dans son bureau. Il m’a invité a dîner pour vendredi ; nous causerons d’affaires… Et puis, je t’avouerai qu’il était temps de quitter le Champ de Mars.

– Pourquoi ?

– A cause des femmes.

– Vraiment… la aussi ?…

– Trois rendez-vous dans la meme nuit ?… Ça devenait impossible.

Michel Foutrel était la distraction de Fauvarque. Travailleur et sage, le peintre aimait chez ce grand garçon affectueux, les excentricités et les vices qu’il n’eut pas tolérés chez lui-meme. Quant a Foutrel, il trouvait en Fauvarque son unique dignité.

– A propos, pendant que j’y pense : pourrais-tu me preter un louis ?

– Un louis, répondit Fauvarque. En plein déménagement ?…

– Dix francs…

– Mon cher, je t’assure…

– Allons, cent sous !

– J’aurai voulu…

– Eh bien, n’en parlons plus, conclut Foutrel avec philosophie.

Ils croiserent des femmes allant faire leur marché. Peu désirables dans des robes démodées, elles fuyaient le regard. Deux jeunes filles raides encadraient leur pere. A l’intérieur des maisons, comme dans les boîtes superposées, couraient des peignoirs rouges, jaunes et violets. Un negre, venu du fond de l’Océanie, tout crépu sous sa casquette verte, transportait, cigare aux levres, la physionomie épanouie, un bidon de benzine dans la main et un pneu rapiécé, sur son épaule.

– Décidément tout le monde est a l’air, ce matin, remarqua Fauvarque.

Il avait reconnu, a l’entresol d’un immeuble de l’avenue Théophile-Gautier, le buste immobile de Victor Huslin. Âgé de trente ans, celui-ci avait acquis dans les lettres un renom déja considérable. Deux livres touffus ou la sensibilité prenait une saveur âcre, son caractere, étrange, un peu mystique faisaient de lui une personnalité captivante. Issu d’un pere diplomate et d’une Polonaise, il était d’abord opportuniste et souple. Répandu dans le grand monde, et dans les milieux financiers, il s’était vu confier quelquefois des missions secretes et passait pour un homme dont la vie est déja riche en aventures. Ses cheveux lisses rejetés en arriere et les fils de sa barbe tres blonde, recueillaient la lumiere et lui faisaient une sorte de brillante auréole.

Fauvarque s’arreta.

– Ho hé ?

– Je descends, murmura Huslin, sans quitter son expression froide.

– Comment ? Ça ne vous surprend pas ?

– Quoi donc ?

– Ce petit sport ? fit Fauvarque en montrant sa voiture, apres que son ami eut serré avec froideur la main de Foutrel qu’il n’aimait guere.

– Ou avez-vous loué ? demanda simplement l’écrivain.

– Dans un foret vierge.

Un indulgent sourire effleura les levres de Huslin.

– Rue de Boulainvilliers, ajouta Fauvarque en indiquant le numéro.

– Mes compliments, je connais le terrain. Vous habitez juste en face de mon ami Carlos Sentilhes.

– Drôle de relation ! fit le peintre. Et il fait toujours de belles « Madames » dans des nuages de mousseline et sous les pluies de roses, ce brave Sentilhes ?

– Toujours, répondit Huslin. Dans son entourage, on le prend pour un grand peintre. C’est du reste un gentil garçon.

Reveusement, il ajouta :

– Sa femme est tres belle.

Malgré la distinction rigoureuse qu’il affectait dans tous ses actes, Huslin ne craignait pas d’etre vu en conversation amicale avec un homme qui poussait une charrette a bras. C’est qu’il avait une vive admiration pour Fauvarque. Ils se mirent donc a cheminer de compagnie, causant, heureux de s’etre retrouvés, car ils ne se voyaient que par crise.

– Il y avait bien trois mois… dit Fauvarque.

Huslin répondit :

– Je m’étais éloigné de Paris pour résoudre un grave probleme : oui ou non, faut-il continuer a travailler ?

– N’hésitons pas, mon cher, il faut travailler ! s’écria Fauvarque.

Mais Huslin leva le doigt d’un air de mystere :

– Ne répondez pas tout de suite, réfléchissez : il y a la un probleme qui se pose pour les hommes comme pour les peuples.

Fauvarque savait l’empire que Huslin prenait sur les esprits avec ses paradoxes glacés. Il en avait souffert et, ce matin, sous le beau ciel clair, il n’entendait pas se laisser dominer.

– Vraiment ? ironisa-t-il.

L’écrivain lui jeta un regard dur. Par haine de la moindre contradiction, il poursuivait ses idées au dela meme de l’absurde sans perdre jamais l’apparence d’une parfaite logique. Aussi se gardait-il de l’éloquence. Les paupieres baissées, il semblait guetter les syllabes qui lui sortaient d’entre les dents.

– J’examine mon propre cas, dit-il, et je prétends que je ne suis pas né pour écrire. Ce n’est la qu’un emploi artificiel – comme toutes les autres – de mon activité. Je suis venu au monde avec un cour et un cerveau…

Mais ils venaient d’arriver. Fauvarque se frotta les mains, prit au fond de sa poche une grande clef avec laquelle il ouvrit la porte du jardin.

– Alors, Sentilhes habite par ici ?

– Au sixieme, en face, fit Huslin assez bas et sans lever les yeux par crainte de paraître indiscret.

Ils entrerent et se trouverent aussitôt a l’ombre d’arbres magnifiques, ou l’on voyait pendre des pelerines de lierre. Dans chacune des feuilles rigides, le soleil glissait une sourde lueur de veilleuse et il mettait au contraire les immenses grisards dans un tel halo lumineux qu’ils semblaient recouverts de paillettes d’acier.

– Nous sommes a Passy ! s’extasia Foutrel.

– C’est merveilleux ! Qui croirait cela du dehors ? observa Huslin, et il prenait volupté a marcher dans le tapis spongieux que formaient les feuilles mortes accumulées par une longue série d’automnes.

– La maisonnette, comme vous voyez, se trouve tout au fond du jardin, et disparaît sous la poussiere, dit Fauvarque. Dans un mois vous la verrez !

Il ajouta :

– Ravi de vous avoir rencontré, mon vieux Huslin ; je vais vous demander maintenant de nous laisser travailler, Foutrel et moi.

Il ôta son veston, le plia, le posa sur une branche, déplia une blouse, l’enfila et déchargea ses outils. Précis dans ses gestes, toujours occupé, ne courant jamais, ne regardant que le coin de mur, le lopin de terre ou le morceau de bois, objets de son travail, Fauvarque était de ces hommes qui viennent a bout rapidement d’une besogne considérable. Quand il avait fini sa journée, il se lavait les mains, se brossait les cheveux, fixait son chapeau, passait son veston et, sans jeter un regard derriere lui, toujours méthodique, il gagnait la porte, l’ouvrait, la refermait et s’éloignait, une canne sous le bras, d’un pas léger.

– Quel splendide exemple ! murmura Huslin en le quittant, le cour gonflé d’une tendresse infinie.


Chapitre 3

 

Apres avoir quitté Fauvarque, Huslin se dirigea vers le Bois. Il suivit le boulevard de Montmorency en lisiere du chemin de fer de ceinture. Il aimait a longer les jardins silencieux au fond desquels se dresse une maison. Par moment, il s’assurait que la voie était déserte, ses yeux se posaient longuement sur les façades claires et si une jeune fille, une femme ou tout simplement la tete bouclée d’un enfant paraissaient a une fenetre, il éprouvait une émotion profonde et incompréhensible.

Il sonna a la porte d’un immeuble neuf et gagna le deuxieme étage. Un valet de chambre lui ouvrit.

– Monsieur Victor !

– Bonjour, Fulgence. Ma mere est la ?

Elle était a sa toilette. Assise devant sa coiffeuse, en déshabillé clair, les cheveux pendants sur le dos, elle tourna les yeux vers la porte.

Il s’approcha la main tendue et quand il fut, pres d’elle, posa ses levres humides sur l’épaule blanche a moitié découverte.

– C’est pour ne pas déranger votre visage, murmura-t-il.

Il s’assit dans le fauteuil qu’elle lui désignait. C’était une femme riante, a l’élocution tres vive. Elle s’exprimait avec animation et regardait fixement dans les yeux ; mais des qu’elle avait cessé de parler, elle semblait s’abstraire et rever.

Elle fit a son fils le reproche de venir la voir trop rarement. Son pere s’en était plaint a plusieurs reprises. Lui-meme serait passé rue Théophile-Gautier s’il avait pu disposer d’une minute, mais, depuis la fin de la guerre, il était surchargé de travail aux Affaires étrangeres. Huslin admirait la jeunesse de cette femme, son accent léger, ses dents blanches, la rondeur de ses épaules. Au lieu de répondre a ses reproches, il lui dit :

– Je m’émerveille, ma mere, que vous soyez parvenue a traverser irréprochable les années brillantes de votre jeunesse. Je vois vos épaules, vos bras magnifiques, cette chevelure épaisse… meme, si j’oubliais que je suis votre enfant, je vous trouverais divinement belle.

Madame Huslin renversa son visage avec une joie confuse.

– Mes souvenirs, poursuivit Huslin, me montrent une mere tres courtisée. Il y avait autour de vous, deux hommes qui m’on laissé une forte impression d’élégance morale, Adrien Gigoux et sir Edgar Palmerson…

– Que dirait ton pere s’il t’écoutait ? s’écria madame Huslin.

– Je ne vous ai rien reproché…

Ils causerent amicalement. Derriere les vitres, le soleil luisait dans les arbres du boulevard. Soudain, madame Huslin demanda a son fils s’il voulait se marier.

Il réfléchit.

– Non, ma mere, dit-il. Je me donne trop a ceux que j’aime. Celle dont vous voudriez me parler ne peut etre qu’une délicieuse personne ; je serais son esclave ou bien je le torturerais.

– Tu la torturerais ? Voila une étrange réponse.

– Mere, balbutia-t-il, je vous parle en toute sincérité. J’ai de mon âme une vieille expérience… Le geste, le moindre geste que vous me voyez faire… je l’ai démonté, examiné, remonté des centaines de fois… Il en est de meme pour le sentiment, le moindre qui, un jour, a pu s’égarer en moi.

Le soleil sautait de feuille en feuille. Dans leur balancement les branches étaient submergées de lumiere et d’ombre tout a tour. Ces mouvements alternés faisaient courir des frissons de moire dans la masse poreuse et dentelée des arbres. Huslin modelait ses réflexions sur cette image instable.

– Alors, poursuivit-il, il arrive, maman, il arrive cette chose inquiétante, qu’en réalité je n’existe pas ou, plus précisément, que mon existence incorporelle a besoin d’etre prouvée… Des que je suis seul, cette idée me rend capable des actes les plus fous… et c’est pourquoi l’amour m’est nécessaire… En melant ma vie a la vie des etres, il me semble tenir un instant, comme une étincelle, la preuve… Comprenez-vous, maman ?… Ah ! certes, on voudrait en avoir de plus éclatantes, de plus mathématiques… Je crois pour ma part que c’est encore dans l’amour que nous les trouverons, mais dans le tréfonds de l’amour… Car dites-vous bien ceci : nous ne savons pas aimer et les étreintes de la chair sont les balbutiements d’une science terrible qui garde, sans doute, les ultimes secrets de la destinée.

Madame Huslin ne répondit pas.

Elle se rappelait Adrien Gigoux et sir Edgar Palmerson qui l’intriguaient aussi jadis par leurs considérations mystérieuses. Elle ne retint pas son fils, mais obtint sa promesse qu’il vînt dîner le soir meme.

Huslin alla s’asseoir au Parc des Princes. Les mamans, les nourrices, les petits garçons et les petites filles mettaient déja partout, avant l’apparition des fleurs, les taches colorées du printemps. Un grand sapin demeurait sombre au milieu de la lumiere intense. Huslin songea : « Il fait du soleil une nourriture intérieure ; c’est mon frere. » Puis sa pensée se porta vers madame Sentilhes.

– Valentine, dit-il en lui-meme, les mouvements de votre etre sont désordonnés et sauvages ; je voudrais vous faire admirer la noble sérénité du sapin.

Il se leva, car il avait frissonnée de froid. Il fit lentement le tour du jardin. Il se dit que la courbe ensoleillée des pelouses semble bercer quelque chose. Il se pencha sur un brin d’herbe qui brillait et vibrait seul, pour son compte, entre deux pierres. Il remarqua le lierre serré qui vetait les deux branches évasées d’un meme arbre.

– Du lierre par terre, du lierre sur les grilles, du lierre sur les murs, du lierre partout, comme un adorateur éperdu : encore un frere, murmura-t-il.

Les jeunes bouleaux aux troncs d’argent plaqué étaient habillés pour la noce et il y avait également, dans un voile de lumiere, les arbres fantômes qu’on voit et qui ne sont pas la.

– Ivresse ! Recueillement ! Éternité ! Fatalité ! murmura l’écrivain qui croyait embrasser l’univers dans ces mots.

Soudain, il eut le sentiment d’apercevoir une forme connue. C’était l’ombre de sa tete qui surgissait la-bas, loin, au milieu de la pelouse. Il en fut déçu parce qu’il avait eu l’espoir subit de trouver Valentine devant lui.

– Valentine ! Valentine ! Valentine ! Fleur de chair ! Âme primitive ! prononça-t-il sans se rendre compte que c’était tres haut.

Une nourrice se tourna vers lui avec curiosité. Il blemit de colere, mais son désir de voir madame Sentilhes grandissait en lui. Depuis plusieurs mois, humilié par elle, il évitait de passer devant sa porte et fuyait les salons ou il pouvait la rencontrer. Ce matin, quelques mots prononcés devant Fauvarque avaient suffi pour ébranler sa volonté. Ses narines, son cerveau étaient pleins tout a coup du parfum de cette femme.

Il arreta une voiture. Comme il arrivait chez les Sentilhes, les cloches des églises de Passy, d’Auteuil et celles des pensionnats nombreux dans les environs s’ébranlerent a quelques instants d’intervalle pour annoncer onze heures.

La femme de chambre apprit a Huslin que monsieur était occupé avec la marquise de Laveline ; madame était la, mais il y aurait sans doute un moment a attendre parce qu’elle était encore en déshabillé du matin. Il reçut un choc et rougit :

– Peu importe, murmura-t-il vivement, j’espere bien que je puis etre reçu tout a fait en ami…

La servante partie, il guetta le mot qui l’autoriserait a entrer. Voyant que celui-ci tardait a venir, il s’éloigna mécontent a l’autre bout du vestibule et s’assit d’un air renfrogné. « Elle aura eu le temps de se corseter, de mettre son tailleur, ses bottines », pensa-t-il, et, dans le feu de son indignation, se forma la vision d’une Valentine Sentilhes casquée, cuirassée, boudinée des pieds a la tete dans une armure inviolable et glacée.

Cependant une voix chantante vint le prendre au milieu de ses évocations maussades.

– Etes-vous la, mon cher Huslin ?

Il répondit entre ses dents et avança sans aucune hâte, sombre, sachant que maintenant rien ne valait plus d’etre pressé. Il en jugea autrement quand il vit madame Sentilhes. Elle avait gardé sa robe d’intérieur et l’on découvrait son cou, sa gorge et ses bras admirables. On eut dit un panier débordant de fruits et il regarda comme un bon présage qu’elle le reçut dans son boudoir.

– Le retour de l’enfant prodigue, murmura-t-il.

– Vous voyez, dit-elle, je vous accueille comme une personne qui a tout oublié.

Elle reprit familiere :

– Venez vous asseoir pres de moi.

Mais Huslin ne répondit pas. Elle se tourna et le vit debout pres du divan, absorbé par le spectacle d’une chemise de nuit oubliée sur le bras du fauteuil.

– Vous regardez ça, criait-elle en rougissant ; ma femme de chambre est une écervelée. Mais pourquoi regardez-vous ? Je vous ordonne de venir vous asseoir, vous me faites terriblement rougir.

Elle pencha le buste en avant et se croisa les jambes. Dans un éclair, Huslin vit quelque chose de ses genoux qui portaient des jarretieres blanches comme des couronnes nuptiales.

– Vous avez été mauvaise avec moi, dit-il au bout d’un silence. Vous m’avez bafoué aupres de nos amis communs. Cela prouve… que vous vous obstinez a me hair.

Elle haussa les épaules, il reprit :

– Vous ne parlez que de votre vertu. J’avais eu le souci pourtant d’en tenir compte… Vos devoirs conjugaux étaient a l’abri, madame… On n’y touchait pas. Que vous ai-je demandé en somme ? Pas grand’chose : de devenir la sour attendrie toujours penchée sur mes sentiments.

Valentine éclata de rire. Grande, opulente dans ses formes, elle dégageait de la santé dans chacun de ses gestes :

– Vos sentiments pour moi, dit-elle, sont les sentiments d’un étranger.

– Voila bien ce que vous etes, ricana-t-il, vous enfermez votre tendresse dans le cercle infime de vos obligations familiales, sans vous apercevoir que vous etes en train d’atrophier votre cour. Mais ce n’est pas uniquement votre faute, l’humanité de nos jours creve dans son égoisme.

Il ajouta plus bas, d’une voix grave :

– Je vous expliquerai l’enseignement du Christ.

Cette parole déconcerta et irrita Valentine. Elle détourna de lui son regard pour bien lui faire comprendre qu’il outrepassait la liberté permise.

Il ne tint pas compte de cet avertissement.

– D’ailleurs, je l’ai déja remarqué, dit-il, vous n’avez pas une belle âme. Elle est confuse, elle n’a pas le dessin ferme auquel on reconnaît les âmes d’initiées, des prophetes, des femmes inspirées. Il faut vous en rendre compte, chere amie, on a pris plus de soin a modeler vos jambes.

– Laissons le dessin de mon âme, ordonna-t-elle avec ennui. Avez-vous autre chose a me raconter ?

Il alla incliner a la fenetre son visage pâle. Au bout d’un instant, il dit :

– Venez ici. Je vous montrerai un génie.

– Quel génie ?

– Henri Fauvarque.

– Ou est-il ?

– Vous le voyez, la, dans le terrain d’en face !

– Henri Fauvarque, murmura-t-elle d’un air pensif, je crois connaître le nom. N’est-ce pas lui qui pendant deux ou trois ans ne peignait qu’un ouf sur une table en bois blanc ?

– Vos souvenirs sont vieux, répondit Huslin. C’est en effet lui qui, pendant des années, peignit un ouf sur un coin de table en bois blanc. Il voyait dans un ouf le commencement d’un admirable corps de femme.

– Et que voyait-il dans la table ? demanda Valentine.

Huslin lui prit la main, la serra tres fort :

– Ne vous moquez pas, dit-il. Fauvarque est un peintre prodigieux. Notoire a vingt-cinq ans, depuis de années il s’est laissé oublier. Il a compris qu’il avait eu tort de se produire au début de ses recherches. Un artiste de sa trempe ne doit pas bégayer en public. Il ne lui reste plus qu’un pas a franchir, et je frémis d’émotion : il va commencer a peindre les hommes.

– Peindre les hommes ? s’écria madame Sentilhes… alors, ne trouvez-vous pas merveilleux que Carlos, du premier coup, ait peint le monde le plus élégant de Paris ?…

Huslin demeura muet, mais il eut un rictus qui jeta le trouble en Valentine ; ensuite il posa son front et écrasa son nez contre la vitre. Son haleine y répandit une buée légere, qu’il s’amusa a voir se rétracter puis s’élargir lors de chaque nouvelle expiration. En meme temps il s’amusait avec une idée diabolique.

Loin de dénoncer l’erreur de Valentine, il cherchait le moyen de la tourner a son profit. Avec une joie perverse, il se persuadait qu’il n’avait qu’un geste a faire : mettre la jeune femme en présence de Fauvarque.

– Oh ! écoutez mon mari, reprit madame Sentilhes, il rit, il rit toute la journée, comme un enfant.

– Je l’entends rire en effet, répondit Huslin.

Il eut un élan de sympathie vers cet ami loyal : « Pauvre bonhomme, lui dit-il en pensée ; parce que j’aime ta femme, je vais t’assassiner moralement, et dessécher peut-etre pour toujours la source de ce rire… »