Souvenirs entomologiques - Livre VIII - Jean-Henri Fabre - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1902

Souvenirs entomologiques - Livre VIII darmowy ebook

Jean-Henri Fabre

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Opinie o ebooku Souvenirs entomologiques - Livre VIII - Jean-Henri Fabre

Fragment ebooka Souvenirs entomologiques - Livre VIII - Jean-Henri Fabre

A Propos
Chapitre 1 - LES CÉTOINES
Chapitre 2 - LA BRUCHE DU POIS – (LA PONTE)

A Propos Fabre:

Homme de sciences, humaniste, naturaliste et entomologiste éminent, Jean-Henri Fabre était un écrivain passionné par la nature et un poete, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix.

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Chapitre 1 LES CÉTOINES

Mon ermitage possede une allée de lilas, profonde et large. Mai venu, lorsque les deux rangs d’arbustes, ployant sous la charge des grappes fleuries, se courbent en arcs d’ogive, cette allée devient une chapelle, ou se célebre, au soleil caressant de la matinée, la plus belle fete de l’an ; fete paisible, sans drapeaux claquant aux fenetres, sans poudre brulée, sans rixes apres boire ; fete des simples, que ne troublent ni les cuivres rauques du bal, ni les cris de la foule acclamant l’amateur qui vient de gagner aux trois sauts un foulard de quarante sous. Grosses joies a pétards et libations, que vous etes loin de cette solennité !

Je suis un des fideles a la chapelle des lilas. Mon oraison, non traduisible en vocables, est un émoi intime qui doucement remue. Dévotement je fais mes stations d’un pilier de verdure a l’autre, j’égrene pas a pas mon rosaire d’observateur. Ma priere est un oh ! d’admiration.

A la délicieuse fete, des pelerins sont accourus gagner les indulgences du printemps et boire une lampée. Il y a la, trempant tour a tour la langue dans le bénitier de la meme fleur, l’Anthophore et son tyran la Mélecte. Détrousseurs et détroussés sirotent en bons voisins. Pas de rancune entre eux. Chacun en paix fait ses affaires. Ils semblent ne pas se connaître.

Des Osmies, habillées de velours mi-parti noir et rouge, se poudrent de pollen la brosse ventrale et font amas de farine dans les roseaux du voisinage. Ceux-ci sont les Éristales, bruyants étourdis dont les ailes miroitent au soleil ainsi que des écailles de mica. Ivres de sirop, ils se retirent du festival et cuvent leur boisson a l’ombre d’une feuille.

Ces autres sont les Guepes, les Polistes, bretteurs irritables. Sur le passage de ces intolérants, les pacifiques font retraite, vont s’installer ailleurs. L’Abeille meme, dominante en nombre, l’Abeille, qui si facilement dégaine, leur cede le pas, tant elle est affairée de récolte.

Ces papillons trapus, richement bariolés, sont des Sésies, qui négligent de se couvrir en entier les ailes de poussiere écailleuse. Leurs zones dénudées, simple gaze transparente, font contraste avec les zones vetues et sont une beauté de plus. Le sobre donne relief au somptueux.

Ce fol essaim qui tourbillonne, s’en va, revient, descend, remonte, est le ballet de la plebe lépidoptere, de la Piéride du chou, toute blanche avec ocelle noir. On s’agace dans les airs, on se poursuit, on se lutine. Lassé des ébats, tantôt l’un, tantôt l’autre des valseurs reprend pied sur les lilas et s’abreuve a l’amphore des fleurs. Tandis que la trompe plonge et suce au fond de l’étroit goulot, les ailes, en une molle oscillation, se dressent sur le dos, s’étalent de nouveau, se redressent.

Presque aussi nombreux, mais d’envolée moins brusque a cause de sa large envergure, est le Machaon, le magnifique porte-queue, a cocardes orangées et lunules bleues.

Les enfants sont venus me rejoindre. Ils s’extasient devant la gracieuse créature, qui chaque fois évite la main lancée et s’en va un peu plus loin sonder la sucrerie des fleurs, tout en mouvant les ailes a la façon des Piérides. Si la Pompe fonctionne paisible au soleil, si le sirop monte bien, ce mol balancement alaire est pour eux tous marque de satisfaction.

Capture ! Anna, la plus jeune de toute la maisonnée, renonce aux Machaons, qui n’attendent jamais sa petite main leste. Elle a trouvé mieux a son gout. C’est la Cétoine. Non encore revenu de la fraîcheur matinale, le bel insecte, tout doré, sommeille sur les lilas, inconscient du danger, incapable de fuir. Il abonde. Cinq ou six sont vite cueillis. J’interviens pour qu’on laisse en paix les autres. Le butin est mis dans une boîte avec litiere de fleurs. Plus tard, aux heures chaudes, la Cétoine, un long fil noué a la patte, volera en rond, autour de la tete de l’enfant.

Cet âge est sans pitié parce qu’il ne sait pas, et rien n’est cruel comme l’ignorance. Nul de mes étourdis ne prendra garde aux miseres de la bestiole, triste galérien qui traîne son boulet. Ils s’amuseront d’un supplice, les naifs. Je n’ose toujours y mettre ordre, me reconnaissant coupable a mon tour, bien que muri par l’expérience, quelque peu civilisé et commençant a savoir. Ils tourmentent pour s’amuser, je tourmente pour m’instruire : au fond, n’est-ce pas meme chose ? Y a-t-il une ligne de démarcation bien nette entre les expérimentations du savoir et les puérilités du jeune âge ? Je n’en vois pas.

Pour faire parler l’accusé, la barbarie humaine employait autrefois le supplice de la question. Suis-je autre chose qu’un tortionnaire quand j’interroge mes betes et les soumets a la question pour leur arracher quelque secret ? Laissons Anna jouir a sa guise de ses prisonniers, car je médite quelque chose de pire. La Cétoine a des révélations a nous faire, intéressantes, je n’en doute pas. Tâchons de les obtenir. Cela ne se fera pas, bien entendu, sans graves ennuis pour la bete. Ainsi soit, et passons : en faveur de l’histoire, faisons taire nos scrupules pacifiques.

Parmi les invités aux fetes du lilas, la Cétoine mérite mention tres honorable. Elle est de belle taille, propice a l’observation. Si elle manque d’élégance dans sa configuration massive, carrément coupée, elle a pour elle le somptueux : rutilance du cuivre, éclair de l’or, sévere éclat du bronze tel que le donne le polissoir du fondeur. Elle est une habituée de l’enclos, une voisine, et de ce fait elle m’épargnera des courses qui commencent a me peser. Enfin, condition excellente quand on désire etre compris de tous, elle est connue de chacun, sinon sous sa dénomination classique, du moins comme objet non étranger au regard.

Qui ne l’a vue, pareille a une grosse émeraude couchée au sein d’une rose, dont elle releve le tendre incarnat par la richesse de sa joaillerie ? En ce lit voluptueux d’étamines et de pétales, elle s’incruste, immobile ; elle y passe la nuit, elle y passe le jour, enivrée de senteur capiteuse et grisée de nectar. Il faut l’aiguillon d’un âpre soleil pour la tirer de sa béatitude et la faire envoler d’un essor bourdonnant.

A voir, sans autre information, la paresseuse en son lit de sybarite, on ne se douterait guere de sa gloutonnerie. Pour se sustenter, que peut-elle trouver sur une rose, sur un corymbe d’aubépine ? Tout au plus une gouttelette d’exsudation sucrée, car elle ne broute pas les pétales, encore moins le feuillage. Et cela, ce rien, suffirait a ce grand corps ! J’hésite a le croire.

La premiere semaine du mois d’aout, je mets en voliere une quinzaine de Cétoines qui viennent de rompre leurs coques dans mes bocaux d’éducation. Bronzées en dessus, violacées en dessous, elles appartiennent a l’espece Cetonia metallica Fab. Je leur sers, suivant les ressources du jour, des poires, des prunes, du melon, des raisins.

C’est bénédiction que de les voir festoyer. Les attablées ne bougent plus. Rien, pas meme un déplacement du bout des pattes. La tete dans la purée, souvent meme le corps noyé en plein dans la marmelade, on lippe, on déglutit, de jour, de nuit, a l’ombre, au soleil, sans discontinuer. Soulées de sucrerie, les goulues ne lâchent prise. Affalées sous la table, c’est-a-dire sous le fruit diffluent, elles pourlechent toujours, en cette béate somnolence de l’enfant qui s’endort avec la tartine de confiture aux levres.

Aucun ébat dans l’orgie, meme lorsque le soleil donne bien ardent au sein de la voliere. L’activité est suspendue, tout le temps appartient aux liesses du ventre. Par ces chaleurs torrides, on est si bien sous la prune reine-Claude, suçant le sirop ! En telles délices, a quoi bon l’essor dans les champs ou tout est brulé ? Nulle n’y songe. Pas d’escalade contre le grillage de la voliere, pas d’ailes brusquement étalées en un essai d’évasion.

Cette vie de bombance dure déja depuis une quinzaine sans amener la satiété. Telle durée de banquet n’est pas fréquente ; on ne la trouve pas meme chez les Bousiers, eux aussi fervents consommateurs. Lorsque le Scarabée sacré, filant sa cordelette ininterrompue de scories intestinales, s’est tenu une journée sur un morceau de choix, c’est tout ce que peut se permettre le goinfre. Or voici deux semaines que mes Cétoines sont attablées a la confiserie de la prune et de la poire, et rien n’indique encore qu’elles en aient assez. A quand la fin de l’orgie, a quand les noces et les soucis de l’avenir ?

Eh bien, de noces et de soins de famille, il n’y en aura pas dans la présente année. C’est différé a l’an prochain : retard singulier, en désaccord avec les usages habituels, tres expéditifs en ces graves affaires. C’est la saison des fruits, et la Cétoine, passionné gourmet, veut jouir de ces bonnes choses sans etre détournée par les tracas de la ponte. Les jardins ont la poire fondante, la figue ridée dont l’oil s’humecte de sirop. La friande en prend possession et s’y oublie.

Cependant la canicule se fait de plus en plus implacable. Chaque jour, comme disent nos paysans, une bourrée de plus s’ajoute au brasier du soleil. Comme le froid, la chaleur en exces suspend la vie. Alors, pour tuer le temps, gelés et rôtis sommeillent. Les Cétoines de ma voliere se terrent dans le sable, a une paire de pouces de profondeur. Les fruits les plus sucrés ne les tentent plus ; il fait trop chaud.

Il faut la température modérée de septembre pour les tirer de leur torpeur. A cette époque, elles reparaissent a la surface ; elles s’attablent a mes écorces de melon, elles s’abreuvent a un grappillon de raisin, mais sobrement, en breves séances. Ont disparu, pour ne plus revenir, la fringale du début et ses interminables ventrées.

Viennent les froids. De nouveau mes captives disparaissent sous terre. C’est la qu’elles passent l’hiver, protégées seulement par une couche de sable de quelques travers de doigt. Sous cette mince couverture, en leur abri de planches ouvert a tous les vents, elles ne sont pas compromises par les fortes gelées. Je me les figurais frileuses ; je les trouve d’une remarquable résistance aux rudesses de l’hiver. Elles ont gardé le tempérament robuste des larves, qu’autrefois j’admirais durcies dans un bloc de neige congelée et revenant apres a la vie par un dégel ménagé.

Mars n’est pas fini que l’animation reparaît. Mes enterrées surgissent, grimpent au treillis, vagabondent si le soleil est doux, redescendent dans le sable si l’air fraîchit. Que leur donner ? Il n’y a plus de fruits. Je leur sers du miel dans un godet de papier. Elles y viennent sans assiduité bien marquée. Trouvons mieux a leur gout. Je leur offre des dattes. Le fruit exotique, exquise pulpe dans un sac de mince épiderme, leur agrée tres bien malgré sa nouveauté : elles ne feraient pas plus de cas de la poire et de la figue. La datte nous conduit en fin avril, saison des premieres cerises.

Nous voici revenus aux vivres réglementaires, les fruits du pays. Il en est fait consommation tres modérée : l’heure est passée des prouesses gastriques. Bientôt mes pensionnaires deviennent indifférentes a la nourriture. Je surprends des pariades, signe d’une prochaine ponte. En prévision des événements, j’ai disposé dans la voliere, a fleur de terre, un pot plein de feuilles brunies, a demi corrompues. C’est la que, vers le solstice, je les vois pénétrer, tantôt l’une, tantôt l’autre, et quelque temps y séjourner. Puis, les affaires terminées, elles remontent a la surface. Une a deux semaines encore, elles errent ; finalement elles se blottissent dans le sable a peu de profondeur et périssent.

Les successeurs sont dans le pot a feuilles pourries. Avant que juin soit terminé, je trouve en abondance, dans le tiede amas, des oufs récents et de tres jeunes larves. J’ai maintenant l’explication d’une singularité qui n’a pas manqué de jeter quelques troubles dans mes premieres études. En fouillant le grand tas de terreau qui, dans un coin ombragé du jardin, me fournit chaque année riche population de Cétoines, il m’arrivait, en juillet et aout, de rencontrer sous ma houlette des coques intactes, qui devaient prochainement se rompre sous la poussée de l’insecte inclus ; je trouvais aussi la Cétoine adulte, sortie le jour meme de son coffret, et tout a côté je cueillais aussi des larves tres jeunes, en leurs débuts. J’avais sous les yeux l’insensé paradoxe de fils nés avant les parents.

La voliere a fait plein jour sur ces obscurités. Elle m’a appris que la Cétoine, sous la forme adulte, vit une année entiere, d’un été au suivant. La coque se rompt pendant les ardeurs estivales, en juillet et aout. Il serait de regle, la saison s’y pretant, de s’occuper aussitôt de la famille, apres quelques ébats nuptiaux. Ainsi se comportent généralement les autres insectes. Pour eux, la forme actuelle est une floraison de durée temporaire, que les exigences de l’avenir utilisent au plus vite.

La Cétoine n’a pas cette hâte. Grosse mangeuse elle était en son âge de ver pansu, grosse mangeuse elle reste sous les somptuosités de sa cuirasse d’adulte. Sa vie, tant que les chaleurs ne sont pas trop accablantes, elle la passe a la confiserie des fruits, abricots et poires, peches, figues et prunes. Attardée dans ses lippées, elle oublie le reste et remet la ponte a l’année suivante.

Apres la torpeur de l’hivernation dans un abri quelconque, elle reparaît des les premiers jours du printemps. Mais alors les fruits manquent, et la goulue de l’été dernier, devenue sobre d’ailleurs, soit par nécessité, soit par tempérament, n’a d’autre ressource que l’avare buvette des fleurs. Juin venu, elle seme ses oufs dans un amas de terreau, a côté des coques d’ou va sortir un peu plus tard l’insecte adulte. On a de la sorte, si l’on n’est au courant de la chose, la folle apparence de l’ouf précédant la pondeuse.

Parmi les Cétoines parues dans le courant de la meme année, deux générations sont donc a distinguer. Celles du printemps, hôtes des roses, ont passé l’hiver. Elles doivent pondre en juin et périr apres. Celles de l’automne, passionnées de fruits, ont récemment quitté leurs habitacles de nymphes. Elles hiverneront et feront leur ponte vers le solstice de l’été suivant.

Nous sommes aux plus longs jours ; c’est le moment. A l’ombre des pins et contre le mur de clôture est un amas, de quelques metres cubes, formé de tous les détritus du jardin, surtout de feuilles mortes cueillies a l’époque de leur chute. C’est la fabrique a terreau pour les besoins de mes cultures en pots. Or, ce banc de pourriture que travaille, qu’attiédit une lente décomposition, est un Éden pour les Cétoines en leur état larvaire. Le ver bedonnant y fourmille, trouvant la provende copieuse en matieres végétales fermentées, et douce température, meme au cour de l’hiver.

Quatre especes l’habitent, excellemment prosperes, malgré les tracas que leur vaut ma curiosité. La plus fréquente est la Cétoine métallique (Cetonia metallica Fab.). C’est elle qui me fournit la majeure part des documents. Les autres sont la vulgaire Cétoine dorée (Cetonia aurata Linn.), la Cétoine d’un noir mat (Cetonia morio Fab.), enfin la petite Cétoine drap-mortuaire (Cetonia stictica Linn.).

Vers les neuf et dix heures du matin, surveillons le tas. Soyons assidus et patients, car l’arrivée des pondeuses est sujette a caprices et bien des fois fait attendre en vain. La chance nous favorise. Voici une Cétoine métallique survenue des environs. En larges circuits, elle vole, revole au-dessus de l’amas ; elle inspecte de haut les lieux, elle choisit un point d’acces facile. Frou ! elle s’abat, fouille du front et des pattes ; aussitôt elle pénetre. De quel côté va-t-elle ?

D’abord l’ouie renseigne sur la direction suivie : on entend un froissement de feuilles seches tant que l’insecte travaille dans les aridités de la couche extérieure. Puis plus rien, silence : la Cétoine est arrivée dans la moite épaisseur. La, et seulement la, doit se faire la ponte, afin que le vermisseau sortant de l’ouf trouve, sans recherche, tendre nourriture sous la dent. Laissons la pondeuse a ses affaires et revenons une paire d’heures apres.

Mais avant, portons notre réflexion sur ce qui vient de se passer. Un superbe insecte, bijou de l’orfevrerie vivante, sommeillait tantôt au sein d’une rose, sur le satin des pétales et dans la suavité des parfums. Et voici que ce luxueux a dalmatique d’or, cet abreuvé d’ambroisie, brusquement quitte sa fleur et s’enterre dans le pourri ; il abandonne le somptueux hamac embaumé d’essence, pour descendre dans l’ordure nauséeuse. D’ou lui vient cette soudaine dépravation ?

Il sait que son ver fera régal de ce qu’il abhorre lui-meme et, surmontant sa répugnance, n’y songeant meme pas, il plonge. Est-il incité par le souvenir de son âge de larve ? Que peut bien etre chez lui le souvenir du manger apres un an d’intervalle, et surtout apres une refonte totale de l’organisation ? Pour attirer la Cétoine, la faire venir de la rose a l’amas putride, il y a mieux que la mémoire du ventre : il y a une impulsion aveugle, irrésistible, qui réalise le tres logique sous les apparences de l’insensé.

Revenons au tas de terreau. Le bruit des feuilles seches froissée nous a renseignés approximativement ; nous savons en quel point la fouille doit porter, fouille minutieuse, hésitante, car il s’agit de suivre la pondeuse a la piste. Guidé par les matériaux qu’a refoulés le passage de l’insecte, on arrive tout de meme au but. Les oufs sont trouvés, disséminés sans ordre, toujours isolés, sans nul préparatif. Il suffit qu’a proximité soient des matieres végétales tendres, fermentées a point.

L’ouf est un globule d’ivoire, peu éloigné de la forme sphérique et mesurant pres de trois millimetres. L’éclosion a lieu une douzaine de jours apres. Le vermisseau est blanc, hérissé de cils courts et clairsemés. Mis a découvert, hors de son terreau, il rampe sur l’échine, c’est-a-dire qu’il possede la curieuse locomotion caractéristique de sa race. Des les premiers trémoussements s’affirme l’art de marcher sur le dos, les pattes en l’air.

L’éducation en est des plus faciles. Une boîte en fer-blanc, qui met obstacle a l’évaporation et conserve les vivres frais, reçoit le nourrisson avec un choix de feuilles fermentées, cueillies dans l’amas de terreau. Cela suffit : l’éleve se maintient prospere et se transforme l’an d’apres, pourvu que l’on ait soin de renouveler de temps a autre les provisions. Nulle éducation entomologique ne donne moins de tracas que celle de la Cétoine, a robuste appétit et constitution vigoureuse.

La croissance est rapide. Au commencement d’aout, quatre semaines apres l’éclosion, le ver a la moitié de sa grosseur finale. L’idée me vient d’évaluer sa consommation a l’aide de la grenaille stercorale qui s’est amassée dans la boîte depuis la premiere bouchée. Je trouve 11 978 millimetres cubes, c’est-a-dire qu’en un mois le ver a digéré un volume de matiere égal a plusieurs milliers de fois son propre volume initial.

La larve de Cétoine est un moulin a trituration continue, faisant farine des choses végétales mortes ; c’est un broyeur de haut titre, qui, nuit et jour, presque l’année durant, émiette et met en poudre ce que la fermentation a déja délabré. Dans le pourri, indéfiniment résisteraient les fibres, les nervures des feuilles. Le ver prend possession de ces indomptables résidus ; de ses bonnes cisailles, il les effiloche, les découpe tres menu ; il les dissout, les réduit en pâte dans son intestin et les rend, désormais utilisables, aux trésors du sol.

En son état de ver, la Cétoine est un fabricant de terreau des plus actifs. Quand vient la métamorphose et que je passe mes éducations en revue une derniere fois, je suis scandalisé de ce que mes goinfres ont mouliné dans le courant de leur vie : cela se mesure a pleines écuelles.

Sous un autre rapport, la larve de Cétoine mérite attention. C’est un ver corpulent, d’un pouce de longueur, convexe sur le dos, aplati sur le ventre. La face dorsale est ridée de gros plis, ou font brosse des cils clairsemés ; la face ventrale est lisse, douée d’une peau fine sous laquelle transparaît, en tache brune, l’ample besace a ordure. Les pattes sont tres bien conformées, mais petites, débiles, hors de proportion avec la masse du corps.

La bete est apte a se rouler sur elle-meme en arc fermé. C’est la posture du repos, ou plutôt la posture d’inquiétude et de défense. Alors la volute animale se contracte avec tant d’énergie que l’on craint de la voir se rompre, avec épanchement d’entrailles, si l’on cherche a l’ouvrir de force. Laissé tranquille, le ver se déroule, se rectifie et se hâte de fuir.

Alors une surprise vous attend. Déposé sur la table, le tracassé chemine sur le dos, les pattes en l’air, inactives. Cette méthode extravagante, contraire aux usages de la locomotion, paraît d’abord un accident, une manouvre fortuite de l’animal effaré. Pas du tout : c’est une manouvre normale, le ver n’en connaît pas d’autre. Vous le retournez sur le ventre, espérant le voir progresser suivant les regles. Tentatives inutiles : obstinément il se remet sur le dos, obstinément il rampe dans une position renversée. Rien n’aboutit a le faire avancer sur les pattes. Ou bien, convoluté en arc, il se tiendra immobile ; ou bien, développé, il cheminera a l’inverse des autres. C’est sa maniere a lui.

Laissons-le tranquille sur la table. Il va, désireux de s’enfouir dans le terreau et de se dérober a son persécuteur. La progression ne manque pas de rapidité. Les bourrelets dorsaux, mus par une puissante couche musculaire, donnent appui, meme sur une surface lisse, grâce a leurs brosses de cils. Ce sont des ambulacres qui, par leur multiplicité, développent vigoureuse traction.

Il y a des roulis dans la machine mouvante. A cause de la forme arrondie de l’échine, le ver parfois chavire. L’accident est sans conséquence. D’un effort des reins, le culbuté se remet a l’instant en équilibre et reprend la reptation dorsale, qu’accompagne un léger balancement de droite et de gauche. Il y a aussi du tangage. La proue de l’esquif, la tete de la larve, s’éleve et s’abaisse, remonte et redescend par oscillations mesurées. Les mandibules s’ouvrent, mâchent dans le vide, cherchant a saisir apparemment un appui qui leur manque.

Donnons-leur cet appui, non dans le terreau dont l’opacité me cacherait ce que je désire voir, mais dans un milieu diaphane. Justement j’ai ce qu’il me faut. C’est un tube de verre de quelque longueur, ouvert aux deux bouts et d’un calibre décroissant par degrés. Au gros bout, le ver entre a l’aise ; a l’autre bout, il est tres a l’étroit.

Tant que le tube est d’ampleur excédente, la progression s’y fait sur le dos. Puis le ver pénetre dans une partie dont le calibre équivaut a celui de son corps. Des ce moment, la locomotion perd son caractere anormal. N’importe la position, le ventre en haut, en bas ou de côté, le ver avance. Je vois courir, avec une belle régularité, les ondes musculaires des bourrelets dorsaux. Ainsi se propagent les ondes d’une nappe d’eau tranquille que vient d’ébranler la chute d’un caillou. Je vois les cils se pencher, se redresser, pareils a la moisson qui ondule sous le vent.

La tete régulierement oscille. De la pointe des mandibules elle fait béquille, qui mesure les pas en avant et donne stabilité en prenant appui sur la paroi. Dans toutes les positions, que je varie a mon gré en faisant tourner le tube entre mes doigts, les pattes restent inactives, meme lorsqu’elles touchent la surface d’appui. Leur rôle est a peu pres nul dans la locomotion. A quoi donc peuvent-elles servir ? Nous le verrons tantôt.

Le canal transparent ou le ver s’insinue nous dit ce qui se passe au sein du terreau. Ayant appui de tous les côtés a la fois, engainé par la masse traversée, le ver déambule dans la position normale aussi bien et plus fréquemment que dans la position renversée. A la faveur de ses ondes dorsales, qui trouvent contact dans n’importe quel sens, il se meut le ventre en bas ou le ventre en l’air indifféremment. Alors, plus de bizarre exception, les choses rentrent dans l’ordre habituel ; s’il nous était donné de voir la larve cheminer dans l’amas de feuilles pourries, nous ne lui trouverions rien de singulier.

Mais nous le mettons a nu sur la table, et nous sommes témoins d’une criante anomalie, que la réflexion fait disparaître. De tous les côtés l’appui manque, sauf en bas. Les bourrelets de l’échine, principaux ambulacres, prennent contact avec cette unique paroi, et du coup l’animal chemine renversé. La larve de Cétoine nous surprend par l’étrangeté de sa locomotion, uniquement parce que nous l’observons hors de son milieu. Ainsi chemineraient les autres vers pansus, a pattes breves, vers de Hanneton, d’Orycte, d’Anoxie, s’il leur était possible d’ouvrir en plein et d’étaler le croc de leur puissante bedaine.

En juin, époque de la ponte, les vieilles larves qui ont passé l’hiver font leurs préparatifs pour la transformation. Coffres de nymphe et globules d’ivoire d’ou va sortir la nouvelle génération sont contemporains. Quoique d’une facture rustique, les coques de Cétoine ne manquent pas d’une certaine élégance. Ce sont des ovoides presque de la grosseur d’un ouf de pigeon. Celles de la Cétoine drap-mortuaire, la moindre des quatre especes établies dans mon amas de terreau, sont de dimension bien inférieure et ne dépassent guere le volume d’une cerise.

Toutes d’ailleurs ont meme configuration, meme aspect, a tel point que, exception faite des petites coques de la Cétoine drap-mortuaire, il m’est impossible de me reconnaître parmi les autres. Ici l’ouvrage ne me renseigne pas sur l’ouvrier ; je dois attendre l’éclosion de l’adulte pour dénommer d’un terme précis mes trouvailles. Cependant, d’une façon générale, sujette a bien des exceptions, les coques de la Cétoine dorée ont pour écorce un revetement de crottins de la bete, juxtaposés sans ordre. Celles de la Cétoine métallique et de la Cétoine Morio sont tapissées de débris de feuilles pourries.

Il ne faut voir dans ces différences qu’un résultat des matériaux entourant le ver au moment de la construction, et non une spécialité dans l’art de maçonner. Il m’a semblé que la Cétoine dorée bâtit volontiers au milieu de ses vieilles déjections, durs granules, tandis que les deux autres préferent des points moins souillés. De la provient sans doute la diversité de l’assise extérieure.

Pour les trois grosses Cétoines, les coques sont libres, c’est-a-dire dépourvues d’adhérence avec une base fixe ; elles ont été bâties sans fondation spéciale. La Cétoine drap-mortuaire a d’autres méthodes. Si elle trouve dans le terreau une petite pierre, pas plus grande que l’ongle, c’est la-dessus que, de préférence, elle édifie sa cabine ; mais si la petite pierre manque, elle sait tres bien s’en passer et construire, comme les autres, sans appui de ferme stabilité.

L’intérieur de la coque a le poli du stuc, comme le veulent les délicatesses épidermiques du ver d’abord, et puis de la nymphe. La paroi est robuste, résistante a la pression du doigt. Elle se compose d’une matiere brune, homogene, de nature tout d’abord difficile a déterminer. Cela doit avoir été une pâte souple que l’animal a travaillée a sa guise, de meme que le potier travaille l’argile.

La céramique de la Cétoine fait-elle usage, elle aussi, de quelque terre grasse ? On le dirait d’apres les livres, qui s’accordent a voir dans les coques du Hanneton, de l’Orycte, de la Cétoine et autres, des constructions terreuses. Les livres, en général aveugles compilations et non recueils de faits directement observés, m’inspirent médiocre confiance. Mes doutes s’aggravent ici de ce que le ver de la Cétoine ne saurait trouver autour de lui, dans un étroit rayon, parmi les feuilles pourries, la glaise nécessaire.

Moi-meme, fouillant en long et en large dans le tas, je serais fort embarrassé s’il me fallait cueillir, en matiere plastique, de quoi remplir un simple dé a coudre. Que sera-ce du ver, ne changeant plus de place quand vient l’heure de s’enfermer dans une coque ? Il ne peut cueillir qu’autour de lui. Et qu’y trouve-t-il ? Uniquement des débris de feuilles, de l’humus, mauvais ciment qui ne fait pas prise. La conséquence s’impose : le ver doit avoir d’autres ressources.

Dire ces ressources m’exposera peut-etre a la sotte accusation d’un réalisme sans vergogne. Certaines idées nous effarouchent, tres simples néanmoins et conformes a la sainte naiveté des choses. La nature n’a pas nos scrupules : elle va droit a son but, insoucieuse de nos approbations et de nos répugnances. Faisons taire des délicatesses déplacées ; devenons un peu betes si nous voulons comprendre la belle économie de l’industrie des betes. Gazons du mieux, mais ne reculons pas devant la vérité.

Le ver de la Cétoine va se construire un coffre ou se fera la transformation, travail délicat entre tous ; il va s’édifier une enceinte, je dirais presque se filer un cocon. Pour ourdir le sien, la chenille possede tubes a soie et filiere. Lui, qui ne peut faire usage des choses de l’extérieur, n’a rien de rien, semble-t-il. Erreur. Son indigence n’est qu’apparente. Comme la chenille, il a des réserves intimes en matériaux de construction ; il a meme une filiere, mais au pôle opposé. Son réservoir a ciment, c’est l’intestin.

En ses jours d’activité, le ver a été un puissant fienteur, comme l’affirment les granules bruns laissés a profusion sur son passage. Aux approches de la transfiguration, il s’est modéré ; il a fait des économies, il s’est amassé un trésor en pâte de premiere qualité pour le liant et la finesse. Regardez-lui le bout de la bedaine quand il se retire du monde. Il y a la une large tache obscure. C’est la besace a mastic qui transparaît. Ce magasin, si bien approvisionné, nous dit de façon claire la spécialité de l’artisan : le ver de la Cétoine travaille exclusivement en maçonnerie fécale.

S’il fallait des preuves, les voici. J’isole en de petits bocaux, une par une, des larves arrivées a leur pleine maturité, pretes a construire. Comme des appuis sont nécessaires a l’édification, je garnis chaque bocal d’un contenu léger, de déplacement facile. L’un reçoit de la bourre de coton, hachée aux ciseaux ; un second, des parcelles de papier, de l’ampleur d’une lentille ; un troisieme, des semences de persil ; un quatrieme, des graines de radis. Sans préférence pour ceci plutôt que pour cela, je fais emploi de ce que j’ai sous la main.

Les larves n’hésitent pas a s’enfouir dans ces milieux que leur race n’a jamais fréquentés. Ici, pas de matiere terreuse, dont il serait fait usage, dit-on, dans la construction des coques ; pas de glaise a cueillir. Le tout est d’une netteté parfaite. Si le ver maçonne, ce ne sera qu’avec le ciment venu de son usine. Mais maçonnera-t-il ?

Certes oui, et supérieurement bien. En peu de jours j’obtiens des coques magnifiques, robustes a l’égal de celles que j’extrais du terreau. Elles sont, en outre, bien plus gracieuses d’aspect. Dans l’ouate, elles se sont vetues d’une toison floconneuse ; dans le lit en parcelles de papier, elles se sont couvertes de tuiles blanches comme s’il avait neigé a leur surface ; au milieu des semences soit de radis, soit de persil, elles ont pris tournure de noix muscade ornées d’un grenetis correct. Cette fois l’ouvrage est réellement beau. La malice de l’homme venant en aide au talent de l’artiste fienteur, le résultat est élégant joujou.

La couverture en écailles de papier, semences ou flocons d’ouate, adhere assez bien. Au-dessous est la paroi véritable, exclusivement formée de mortier brun. La régularité de l’écorce donne tout d’abord l’idée d’un arrangement intentionnel. La meme idée revient si l’on considere la coque de la Cétoine dorée, parfois joliment agrémentée d’un cailloutis en crottins. On dirait que le ver cueille autour de lui des moellons a sa convenance et les incruste a mesure dans le mortier, pour donner plus de solidité a l’ouvrage.

Ce n’est pas cela du tout. Nul travail de mosaique. De sa ronde croupe, la larve refoule autour d’elle la matiere mouvante ; elle la coordonne, la nivelle par la simple pression, puis la fixe, un point apres l’autre, au moyen de son mortier. Ainsi s’obtient une niche ovalaire, qui se consolide a loisir par de nouvelles couches de crépi, jusqu’a épuisement des réserves excrémentielles. Tout ce qu’atteint l’infiltration de l’agglutinatif se prend en béton et fait désormais partie de la muraille sans autre intervention du constructeur.

Suivre le ver dans le cours entier de son travail est impraticable : il opere sous un toit, a l’abri de nos indiscrétions. On peut du moins surprendre l’essentiel de sa méthode. Je fais choix d’une coque dont la mollesse indique travail encore incomplet. J’y pratique une ouverture de médiocre étendue. Trop large, la breche découragerait l’animal, le mettrait dans l’impuissance de réparer la voute crevée, non par manque de matériaux, mais par défaut d’appui.

De la pointe du canif, démolissons avec réserve. Regardons. Le ver est roulé en crochet presque fermé. Inquiet, il met la tete a la lucarne que je viens d’ouvrir ; il s’informe des événements. L’accident est vite reconnu. Alors le crochet acheve de se fermer, les pôles contraires viennent en contact l’un de l’autre, et du coup voici le constructeur en possession d’une pelote de mastic que l’usine stercorale vient de fournir a l’instant meme. Pour obéir avec cette promptitude, il faut certes a l’intestin des complaisances spéciales. Celui du ver des Cétoines les possede a un haut degré ; aussitôt requis de fonctionner, il fonctionne.

Maintenant se révele le vrai rôle des pattes. D’usage nul pour la marche, elles deviennent de précieux auxiliaires au moment de bâtir. Ce sont de petites mains qui saisissent la piece cueillie par les mandibules, la tournent, la retournent, la maintiennent, tandis que le maçon la subdivise et la met en place économiquement. La pince mandibulaire fait office de truelle. Elle happe dans le bloc un lopin apres l’autre ; elle mâche, pétrit la matiere, puis l’étale sur le bord de la breche. Le front refoule et aplanit a mesure. Quand sera épuisée la provision du moment, le ver, s’incurvant de nouveau en crochet fermé, obtiendra une autre piece de son entrepôt, toujours docile a ses ordres.

Le peu que nous permet de voir la breche, assez prestement réparée, nous dit ce qui se passe dans les habituelles conditions. Sans le secours des yeux, on voit le ver qui fiente par intervalles et renouvelle sa provision de ciment ; on le suit cueillant la motte du bout des mandibules, l’enserrant des pattes, la débitant a son gré et la plaquant de la bouche et du front aux points faibles de la muraille. Un roulement de croupe donne le poli. Sans emprunt aucun de matériaux étrangers, le bâtisseur trouve en lui-meme les moellons de son édifice.

Semblable talent stercoraire est le lot des autres larves a puissante bedaine, portant sur le ventre large écharpe brune, insigne du métier. Du contenu de leur besace intestinale, elles se construisent la cabine a métamorphose. Toutes nous parlent de la haute économie qui sait ouvrager l’abject en décent, et faire sortir d’une boîte d’ordure la Cétoine dorée, hôte des roses et gloire du printemps.


Chapitre 2 LA BRUCHE DU POIS – (LA PONTE)

L’homme tient en haute estime le pois. Des les temps antiques, par des soins de culture de mieux en mieux entendus, il s’est ingénié a lui faire produire des grains plus volumineux, plus tendres, plus sucrés. Souple de caractere et doucement sollicitée, la plante s’est laissé faire ; elle a fini par donner ce que prétendait obtenir l’ambition du jardinier. Que nous sommes loin aujourd’hui de la récolte des Varron et des Columelle ! Que nous sommes loin surtout de l’originelle pisaille, des granules sauvages confiés au sol par le premier qui s’avisa de gratter la terre, peut-etre avec une demi-mâchoire de l’ours des cavernes, dont la forte canine servait de soc !

Ou donc est-elle, dans le monde de la végétation spontanée, cette plante origine premiere du pois ? Nos régions ne possedent rien de pareil. La trouve-t-on ailleurs ? Sur ce point la botanique est muette, ou n’a pour réponse que de vagues probabilités.

Meme ignorance, d’ailleurs, au sujet de la plupart de nos végétaux alimentaires. D’ou provient le froment, le gramen béni qui nous donne le pain ? Nul ne le sait. Hors des soins de l’homme, ne le cherchons pas ici. Ne le cherchons pas non plus a l’étranger. En Orient, ou est née l’agriculture, jamais herborisateur n’a rencontré le saint épi se multipliant seul en des terrains non remués par la charrue.

Le seigle, l’orge et l’avoine, la rave et le radis, la betterave, la carotte, le potiron et tant d’autres nous laissent dans semblable indécision : leur point de départ est inconnu, tout au plus soupçonné derriere l’impénétrable nuée des siecles. La nature nous les a livrés en pleine fougue de sauvagerie et de médiocre valeur alimentaire, comme elle nous offre aujourd’hui la mure et la prunelle des buissons ; elle nous les a fournis a l’état d’avares ébauches autour desquelles notre labeur et notre ingéniosité devaient patiemment thésauriser la pulpe nourriciere, ce premier des capitaux, a intérets toujours croissants dans la banque par excellence du remueur de glebe.

Comme magasins de vivres, la céréale et la plante potagere sont, pour la majeure part, ouvre humaine. Les sujets fondateurs, mesquine ressource en leur état initial, nous les avons empruntés tels quels au trésor naturel des herbages ; la race perfectionnée, prodigue en matiere alimentaire, est le résultat de notre art.

Mais si le froment, le pois et les autres nous sont indispensables, nos soins, par un juste retour, sont d’absolue nécessité a leur maintien. Tels que nos besoins les ont faits, incapables de résistance dans la farouche melée des vivants, ces végétaux, abandonnés a eux-memes, sans culture, rapidement disparaîtraient, malgré l’immensité numérique de leurs semences, comme disparaîtrait a bref délai l’imbécile mouton s’il n’y avait pas de bergeries.

Ils sont notre travail, mais non toujours notre propriété exclusive. En tout point ou s’amasse du manger, des consommateurs accourent des quatre coins du ciel, se convient eux-memes aux agapes de l’abondance, d’autant plus nombreux que la victuaille est plus riche. L’homme, seul capable d’exciter l’exubérance agraire, est par cela meme l’entrepreneur d’un immense banquet ou prennent place des légions de convives. En créant des vivres plus sapides, plus abondants, il appelle malgré lui dans ses réserves mille et mille affamés, contre la dent desquels luttent en vain ses prohibitions. A mesure qu’il produit davantage, tribut plus large lui est imposé. Les grandes cultures, les somptueux amas favorisent l’insecte, notre rival en consommation.

C’est la loi immanente. La nature, d’un zele égal, livre a tous ses nourrissons sa puissante mamelle, aux exploiteurs du bien d’autrui non moins bien qu’aux producteurs. Pour nous qui labourons, semons et moissonnons, nous exténuant a la peine, elle murit le froment ; elle le murit aussi pour la petite Calandre, qui, exemptée du travail des champs, viendra néanmoins s’installer dans nos greniers, et de son bec pointu y gruger le monceau de blé, grain par grain, jusqu’au son.

Pour nous qui bechons, sarclons, arrosons, courbaturés de fatigue et brulés par le hâle du jour, elle gonfle les cosses du pois ; elle les gonfle aussi pour la Bruche, qui, étrangere au labeur du jardinage, préleve tout de meme sa part de la récolte a son heure, quand viennent les joies du renouveau.

Suivons en ses manouvres le zélé percepteur de dîmes en pois verts. Contribuable bénévole, je le laisserai faire : c’est précisément a son intention que j’ai semé dans l’enclos quelques lignes de la plante aimée. Sans autre convocation de ma part que ce modeste semis, il m’arrive ponctuel dans le courant de mai. Il a su qu’en ce terrain de cailloux, rebelle a la culture maraîchere, pour la premiere fois des pois fleurissaient. En toute hâte, agent du fisc entomologique, il est accouru exercer ses droits.

D’ou vient-il ? Le dire au juste n’est pas possible. Il est venu d’un abri quelconque ou, dans l’engourdissement, il a passé la mauvaise saison. Le platane, qui s’écorche de lui-meme a l’époque des fortes chaleurs, fournit, sous ses plaques subéreuses soulevées, d’excellents tabernacles de refuge pour les indigents sans domicile. En pareil gîte hivernal, j’ai souvent rencontré notre exploiteur de pois. Abrité sous le cuir mort du platane, ou protégé d’autre maniere tant qu’a sévi la mauvaise saison, il s’est éveillé de sa torpeur aux premieres caresses d’un soleil clément. L’almanach des instincts l’a renseigné ; aussi bien que le jardinier, il est au courant de l’époque ou les pois fleurissent, et il vient alors a sa plante, un peu de partout, trottant menu, mais d’essor leste.

Tete petite, fin museau, costume d’un gris cendré parsemé de brun, élytres déprimés, deux gros points noirs sur la plaque du croupion, taille courtaude et ramassée, tel est le sommaire croquis de mon visiteur. Mai acheve sa premiere quinzaine, et l’avant-garde m’arrive.

Ils se campent sur les fleurs, a blanches ailes de papillon : j’en vois d’établis au pied de l’étendard, j’en trouve de cachés dans le coffret de la carene. D’autres, plus nombreux, explorent les inflorescences, prennent possession. L’heure de la ponte n’est pas encore venue. La matinée est douce, le soleil vif sans etre importun. C’est le moment des ébats nuptiaux et des félicités dans les splendeurs de la lumiere. On jouit donc un peu de la vie. Des couples se forment, bientôt se séparent, bientôt se rejoignent. La chaleur devenue trop forte, vers midi, chacun et chacune se retirent a l’ombre, dans un pli de la fleur, dont les secrets recoins leur sont si bien connus. Demain on recommencera le festival, apres-demain encore, jusqu’a ce que le fruit, crevant l’étui de sa carene, apparaisse au dehors, de jour en jour plus gonflé.

Quelques pondeuses, plus pressées que les autres, confient leurs oufs au légume naissant, plat et menu, tel qu’il est au sortir de sa gaine florale. Ces pontes hâtives, expulsées peut-etre par les exigences d’un ovaire non capable d’attendre, me semblent en grave danger. La semence ou le vermisseau doit s’établir n’est encore qu’un débile granule, sans consistance et sans amas farineux. Jamais larve de Bruche n’y trouverait réfection, a moins de patienter jusqu’a la maturité du grain.

Mais, une fois éclos, le ver est-il capable de jeuner longtemps ? C’est douteux. Le peu que j’ai vu m’affirme que le nouveau-né s’attable au plus vite, et périt s’il ne le peut. Je considere donc comme perdues les pontes faites sur des cosses a développement peu avancé. La prospérité de la race n’en souffrira guere, tant la Bruche est féconde. Nous allons voir, d’ailleurs, tout a l’heure, avec quelle insoucieuse prodigalité elle seme ses germes, dont la plupart sont destinés a périr.

Le gros de l’ouvre maternelle s’accomplit en fin mai, lorsque les cosses se font noueuses sous la poussée des grains, parvenus alors, ou de peu s’en faut, a leur volume final. J’étais désireux de voir travailler la Bruche en sa qualité de Curculionide que lui donnent nos classifications. Les autres Charançons sont des rhynchophores, des porte-becs, armés d’un pal avec lequel se prépare la niche ou l’ouf sera déposé. Celui-ci ne possede qu’un bref museau, excellent pour cueillir quelques gorgées sucrées, mais de valeur nulle comme outil de forage.

Aussi, pour l’installation de la famille, la méthode est-elle toute différente. Ici plus d’industrieux préparatifs, comme nous en ont montré les Balanins, les Larins, les Rhynchites. Non outillée de sonde, la mere seme ses oufs a découvert, sans protection contre les morsures du soleil et les intempéries de l’atmosphere. Rien de plus simple ; rien aussi de plus périlleux pour les germes, a moins d’un tempérament spécial fait pour résister aux épreuves du chaud et du froid, du sec et de l’humide.

Au soleil caressant de dix heures du matin, d’un pas saccadé, capricieux, sans méthode, la mere parcourt du haut en bas, de bas en haut, sur une face et puis sur l’autre, le légume choisi. Elle exhibe a tout instant un médiocre oviducte, qui oscille de droite et de gauche comme pour érafler l’épiderme. Suit un ouf, aussitôt abandonné que mis en place.

Un coup d’oviducte, a la hâte, en ce point, puis en cet autre sur la peau verte du légume, et voila tout. Le germe est laissé la, sans protection, en plein soleil. Pour venir en aide au futur vermisseau, lui abréger les recherches quand il lui faudra pénétrer de lui-meme dans le garde-manger, nul choix non plus en ce qui concerne l’emplacement. Il y a des oufs établis sur les gibbosités que gonflent les semences ; il y en a tout autant dans les stériles vallons de séparation. Les premiers touchent presque aux vivres, les seconds en sont distants. C’est au ver de s’orienter en conséquence. Bref, faite en désordre, la ponte de la Bruche rappelle un semis fait a la volée.

Vice plus grave : le nombre des oufs confiés a la meme cosse est hors de proportion avec celui des semences incluses. Sachons d’abord qu’il faut a chaque ver la ration d’un pois, ration obligatoire, largement suffisante au bien-etre d’un seul, mais non assez copieuse pour plusieurs consommateurs, ne seraient-ils que deux. A chaque ver son pois, ni plus ni moins ; c’est l’immuable regle.

L’économie procréatrice exigerait alors que la pondeuse, renseignée sur la gousse qu’elle vient d’explorer, mît a peu pres, dans l’émission de ses germes, une limite numérique conforme a celle des semences contenues. Or, de limite il n’y en a pas. A l’unité de la ration la fougue ovarienne oppose toujours la multiplicité des consommateurs.

Mes relevés sont unanimes sur ce point. Le nombre des oufs déposés sur une cosse dépasse toujours, et souvent d’une façon scandaleuse, le nombre des grains disponibles. Si maigre que soit la besace aux vivres, les conviés surabondent. En divisant la somme des oufs reconnus sur telle et telle cosse par le nombre des pois contenus, je trouve de cinq a huit prétendants pour une seule graine ; j’en trouve jusqu’a dix, et rien ne dit que la prodigalité ne s’éleve plus haut encore. Que d’appelés, et combien peu d’élus ! Que viennent faire ici tous ces surnuméraires, forcément exclus du banquet faute de place ?

Les oufs sont d’un jaune ambré assez vif, cylindriques, lisses, arrondis aux deux bouts. Comme longueur, ils atteignent tout au plus un millimetre. Chacun est fixé sur la cosse par un maigre réseau de filaments en glaire coagulée. Ni la pluie ni le vent n’ont prise sur l’adhésion.

Fréquemment la pondeuse les émet deux par deux, l’un au-dessus de l’autre ; fréquemment aussi, le supérieur du couple arrive a l’éclosion tandis que l’inférieur se fane et périt. Pour donner un vermisseau, qu’a-t-il manqué a ce dernier ? Peut-etre un bain de soleil, douce incubation que lui dérobe le couvert de son associé. Soit par l’effet de l’écran intempestif qui l’obombre, soit autrement, l’aîné des oufs dans les groupes binaires rarement suit le cours normal. Il se flétrit sur la cosse, mort sans avoir vécu.

Il y a des exceptions a cette fin prématurée ; parfois les deux conjoints se développent aussi bien l’un que l’autre ; mais ce sont la des raretés, si bien que la famille de la Bruche serait réduite a peu pres de moitié si le systeme binaire persistait immuable. Au détriment de nos pois et a l’avantage du Curculionide, un palliatif tempere cette cause de ruine : les oufs sont, en majorité, pondus un par un et isolés.

La récente éclosion a pour indice un petit ruban sinueux, pâle et blanchâtre, qui souleve et mortifie l’épiderme de la cosse a proximité de la dépouille de l’ouf. C’est la travail du nouveau-né, galerie sous-épidermique ou l’animalcule s’achemine, en recherche d’un point de pénétration. Ce point trouvé, le vermisseau, mesurant a peine un millimetre, tout pâle avec casque noir, perfore l’enveloppe et plonge dans le spacieux étui de légume.

Il atteint les pois, se campe sur le plus rapproché. Je l’observe de la loupe, explorant son globe, son monde. Il creuse un puits perpendiculaire a la sphere. J’en vois qui, a demi descendus, agitent l’arriere au dehors pour se donner élan. En une breve séance, le mineur disparaît, il est chez lui.

L’ouverture d’entrée, subtile, mais a toute époque aisément reconnaissable par sa coloration brune sur le fond vert pâle ou blond du pois, n’a pas d’emplacement fixe ; on la voit un peu de partout a la surface de la graine, exception faite en général de la moitié inférieure, c’est-a-dire de l’hémisphere ayant pour pôle l’empattement du cordon suspenseur.

En cette partie se trouve précisément le germe, qui sera respecté lors de la consommation et restera capable de se développer en plantule, malgré le large trou dont la semence est forée par l’insecte adulte sortant. Pourquoi cette région est-elle indemne ? Quels motifs sauvegardent le germe de la graine exploitée ?

La Bruche, cela va de soi, n’a pas souci du jardinier. Le pois est pour elle, rien que pour elle. En se refusant quelques bouchées qui entraîneraient la mort de la semence, elle n’a pas pour but l’atténuation du dégât. Elle s’abstient pour d’autres motifs.

Remarquons que latéralement les pois se touchent, serrés l’un contre l’autre ; le ver en recherche du point d’attaque ne peut y circuler a son aise. Remarquons aussi que le pôle inférieur s’empatte de l’excroissance ombilicale, présentant au forage des difficultés inconnues dans les parties que protege le seul épiderme. Peut-etre meme en cet ombilic, d’organisation a part, se trouve-t-il des sucs spéciaux, déplaisants a la petite larve.

A n’en pas douter, voila tout le secret des pois exploités par la Bruche, et se conservant tout de meme aptes a germer. Ils sont délabrés, mais non morts, parce que l’invasion se fait sur l’hémisphere libre, région a la fois d’acces plus aisé et de vulnérabilité moindre. Comme d’ailleurs la piece, en son entier, est trop copieuse pour un seul, la perte de substance se réduit au morceau préféré du consommateur, et ce morceau n’est pas l’essentiel de la graine.

Avec des conditions autres, avec des semences de volume tres réduit ou bien exagéré, nous verrions les résultats changer du tout au tout. Dans le premier cas, sous la dent du ver trop chichement servi, le germe périrait, rongé comme le reste ; dans le second cas, l’abondante victuaille permettrait plusieurs convives. Exploitées a défaut du pois, légume de prédilection, la vesce cultivée et la grosse feve nous renseignent a cet égard ; la mesquine semence, épuisée jusqu’a la peau, est une ruine dont on attendrait vainement la germination ; la graine volumineuse, au contraire, malgré les loges multiples du Charançon, conserve l’aptitude a lever.

Étant reconnu que sur la cosse se trouve toujours un nombre d’oufs bien supérieur a celui des pois inclus, et que d’autre part chaque pois occupé est la propriété exclusive d’une seule larve, on se demande ce que deviennent les surnuméraires. Périssent-ils au dehors lorsque les plus précoces ont pris place un a un dans le garde-manger légumineux ? Succombent-ils sous la dent intolérante des premiers occupants ? Ni l’un ni l’autre. Racontons les faits.

Sur tout vieux pois, a cette heure sec, d’ou la Bruche adulte est sortie en laissant large ouverture ronde, la loupe reconnaît, en nombre variable, de fines ponctuations rousses, perforées au centre. Que sont ces taches, dont je compte cinq, six et meme davantage sur une seule graine ? La méprise n’est pas possible : ce sont les points d’entrée d’autant de vermisseaux. Plusieurs exploitants ont donc pénétré dans la semence, et de toute l’équipe un seul a survécu, s’est fait gros et gras, est parvenu a l’âge adulte. Et les autres ? Nous allons voir.

En fin mai et juin, période des pontes, inspectons les pois encore verts et tendres. La presque totalité des graines envahies nous montre les ponctuations multiples observées déja sur les pois secs abandonnés des Charançons. Est-ce bien le signe d’une réunion de commensaux ? Oui. Décortiquons, en effet, les dites graines, séparons les cotylédons, que nous subdivisons au besoin. Nous mettons a découvert plusieurs larves, tres jeunes, courbées en arc, grassouillettes et se trémoussant, chacune dans une petite niche ronde au sein des vivres.

La paix et le bien-etre semblent régner dans la communauté. Pas de querelle, pas de jalouse concurrence entre voisines. La consommation débute, les victuailles abondent, et les attablées sont séparées l’une de l’autre par les cloisons que forment les parties encore intactes du gâteau cotylédonaire. Avec pareil isolement en cellule, nulle rixe a craindre ; entre convives, nul coup de mandibules donné par mégarde ou par intention. Pour tous les occupants, memes droits de propriété, meme appétit et memes forces. Comment se terminera l’exploitation en commun ?

Je mets en tube de verre, apres les avoir fendus, des pois reconnus bien peuplés. Journellement, j’en ouvre d’autres. Ces moyens me renseignent sur les progres des commensaux. D’abord rien de particulier. Isolé dans son étroite niche, chaque vermisseau ronge autour de lui. Il consomme, parcimonieux et paisible. Il est encore bien petit, un atome le rassasie. Cependant le gâteau d’un pois ne peut suffire a si grand nombre, jusqu’a la fin. La famine menace ; tous doivent périr moins un.

Voici qu’effectivement les choses changent bientôt d’aspect. L’un des vers, celui qui dans la graine occupe position centrale, grossit plus vite que les autres. A peine a-t-il acquis volume supérieur a celui des concurrents, que ces derniers cessent de manger, s’abstiennent de fouiller plus avant. Ils s’immobilisent, se résignent ; ils trépassent de cette douce mort qui moissonne les vies non conscientes. Ils disparaissent, fondus, anéantis. Ils étaient si petits, les pauvres sacrifiés ! A l’unique survivant désormais le pois appartient en entier. Que s’est-il donc passé, faisant la dépopulation autour du privilégié ? Faute de réponse topique, je proposerai un soupçon.

Au centre du pois, plus doucement mijoté que le reste par la chimie solaire, n’y aurait-il pas une pâtée infantile, une pulpe de qualité mieux appropriée aux délicatesses du vermisseau ? La peut-etre, excité par un aliment tendre, de haut gout et plus sucré, l’estomac prend vigueur et devient apte a nourriture de digestion moins facile. Avant l’écuelle de bouillie, avant le pain des forts, le nourrisson a le laitage. La partie centrale du pois ne serait-elle pas la mamelle de la Bruche ?

D’une égale ambition, avec des droits pareils, tous les occupants de la semence s’acheminent vers le délicieux morceau. Le trajet est laborieux, et les stations se répetent en des niches provisoires. On se repose ; en attendant mieux, on gruge sobrement autour de soi la substance murie ; on travaille de la dent encore plus pour s’ouvrir un passage que pour se restaurer.

Enfin l’un des excavateurs, favorisé par la direction suivie, atteint la laiterie centrale. Il s’y établit, et c’est fini : les autres n’ont qu’a périr. Comment sont-ils avertis que la place est prise ? Entendent-ils le confrere cognant de la mandibule la paroi de sa loge ? Perçoivent-ils a distance la commotion du grignotement ? Quelque chose d’analogue doit se passer, car des lors cessent les tentatives de pousser plus avant les sondages. Sans lutter contre l’heureux parvenu, sans essayer de le déloger, les retardataires se laissent mourir. J’aime cette candide résignation des arrivés trop tard.